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L'ÉTRANGER

SOUS TERRE

Commerçants et vendeurs à la sauvette du métro parisien

Collection "Logiques Sociales" Dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Pequignot
Bizeul D., Nomades en France. 1993. Giraud C., L'action commune. Essai sur les dynamiques organisationnelles,

1993.
Gosselin G., (sous la direction de), Les nouveaux enjeux de l'anrhropologie. Autour de Georges Balandier. 1993. Farrugia F., La crise du lien social, 1993. Blanc M., Lebars S., Les minorités dans la cité, 1993. Barrau A., Humaniser la mort, 1993. Eckert H., L'orientation profes.çionnelle en Allemagne et en France. 1993. IazykoffW., Organisations et mobilités. Pour une sociologie de l'entreprise en mouvements. 1993. Barouch G., Chavas H., Où va la modernisation? Dix années de modernisation de l'administration d'Etat en France, 1993. Équipe de recherche CMVV, Valeurs et changements sociaux, 1993. Martignoni Huûn J.-P., Faites vos jeux, 1993. Maugin M., Robert A., Tricoire B., Le travail social à l'épreuve des violences modernes. 1993. Agache Ch.. Les identités professionnelles et leur transformation. Le cas de la sidérurgie. 1993. Robert Ph., Van Outrive L., Crime et justice en Europe. 1993. Ruby Ch., L'esprit de la loi. 1993. Pequignot B., Pour une sociologie esthétique. 1993. Pharo P., Le sens de l'action et la compréhension d'autrui. 1993. Marchand A. (ed.), Le travail social à l'épreuve de l'Europe, 1993. Sironneau J.-P., Figures de l'imaginaire religieux et dérive idéologique. 1994. Albouy S., Marketing et communication politique. 1994. Collectif, Jeunes en révolte et changement social, 1994. Salvaggio S.A., Les chantiers du sujet, 1994. Hirschhorn M., Coenen-Huther J., Durkheim- Weber. Vers /afin des malentendus, 1994. Pilloy A., Les compagnes des héros de B.D., 1994. Macquet c., Toxicomanies. Aliénation ou styles de vie, 1994. Reumaux E, Toute la ville en parle. Esquisse d'une théorie des rumeurs. 1994. Gosselin G., Ossebi H., Les sociétés pluriculturelles. 1994. Duyvendak J. W., Le poids du politique. Nouveaux mouvements sociaux en France, 1994. Blanc M. (00.), Vie quotidienne et démocratie. Pour une sociologie de la transaction sociale (suite), 1994.

Laurence

COSTES

L'ÉTRANGER SOUS TERRE Commerçants et vendeurs à la sauvette du métro parisien

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@L'HARMATTAN, 1994 ISBN: 2-7384-2527-5

INTRODUCTION

Ce livre décrit l'organisation interne d'un milieu dont les activités sont visibles quotidiennement dans l'espace du métro parisien. Le fait que cet espace soit souterrain peut laisser penser que ces activités relèvent des catégories traditionnelles de la dissimulation : en marge de la ville et de ses lumières, le métro abriterait toutes formes de pratiques informelles, marginales, voire secrètes. Toutefois, chaque jour près de quatre millions d'usagers parcourent les 350 stations et les 80 kilomètres de couloir qui composent cet espace. Or, zones de passage et de mobilité, les couloirs ont toujours été les lieux les plus "sensibles" du réseau métropolitain. Soit parce qu'ils sont difficiles à surveiller par la RATP qui a en charge l'exploitation de ce domaine, soit parce que les couloirs se prêtent plus facilement à l'installation de résidents qualifiés "d'indésirables", premiers concernés dès lors que l'on évoque l'insécurité du métro ou la dégradation de ses espaces. Nous avons voulu étudier précisément des activités qui ne relèvent pas du déplacement et se superposent à la mobilité des usagers, mais aussi décrire un milieu qui tente, au même titre que les musiciens, les mendiants ou clochards,... de vivre et de survivre dans et par le métro. Les vendeurs à la sauvette qui exercent leur commerce sans autorisation, y trouvent, depuis longtemps, un terrain propice à leur développement en dépit des diverses tentatives mises en œuvre pour les expulser. Ces petits camelots que nous croisons
tous les jours affichent avec "impertinence" leur illégalité à la face

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de tous et œuvrent en marge des commerçants légalement installés notamment ceux placés dans les couloirs. qui subissent en permanence leur concurrence. Cette activité se déroule. par conséquent. sur un terrain très particulier: à l'origine. l'espace du métro était pensé comme un lieu clos. séparé et réservé au transport des personnes où toute "activité annexe" était aussitôt considérée comme génératrice d'insécurité. Ce domaine des chemins de fer a été mis à la disposition de la RATP pour qu'elle l'exploite conformément à sa mission de service public de transport qui lui est assignée. L'impératif de Circulation est énoncé dans l'article 2 du titre l de l'alTêté préfectoral du 9 décembre 1968 relatif à l'exploitation du réseau feITé métropolitain encore en application de nos jours : "Les salles de distribution des billets. les passages. couloirs et escaliers des stations seront aménagés de façon à permettre leur utilisation par le public en toutes circonstances avec ordre et sécurité. Aucune installation fixe ou amovible. non inhérente à l'exploitation du réseau. ne devra entraver la circulation des voyageurs". Le même arrêté énonce dans son article 15 une série d'interdictions comme, par exemple, "d'entraver la circulation dans les couloirs et escaliers". "de stationner indûment dans l'enceinte du chemin de fer" .... Cet énoncé est significatif de la volonté du transporteur public d'éliminer tous les obstacles. aussi minimes soient-ils. susceptibles d'entraver le cheminement des convois ou de générer de l'insécurité. Il s'agit toujours. pour la Régie. conformément à son contrat de transport. d'assurer la sécurité du domaine et de ses voyageurs et de faire en sorte que le comportement de ceux-ci soit conforme aux règles en vigueur. Le stationnement est donc immédiatement associé à un trouble à l'ordre public, à une gêne. à un détournement des règles ne pouvant que se retourner contre l'entreprise. L'espace du métro est donc conçu pour la circulation. la mobilité; les déplacements doivent y être ponctuels. réguliers. ordonnés dans le temps. Pourtant. dès les années 70. l'évolution technologique et notamment l'automatisation des contrôles rend le domaine métropolitain perméable à la ville et à ses activités. Pour faire face aux sentiments de vide. d'insécurité. générés par une diminution du personnel présent en station, mais aussi pour s'ajuster à une demande visant l'amélioration de la qualité de service offert aux usagers. toute une politique commerciale est mise en œuvre. 6

Aujourd'hui l'espace du métro accueille près de 900 points de vente. Pour répondre à cet objectif d'animation et d'offre de service, mais aussi parce qu'elle se souciait de la rentabilité financière de ses espaces, la RATP décide, par l'intermédiaire d'une société privée, Promo-métrol, mandataire pour l'exploitation des espaces commerciaux du réseau métropolitain Càl'exception des boutiques librairies Hachette), d'implanter des points de vente sur son réseau. Lorsque la ligne de RER Saint-Germain-en-Laye est mise en service, 4500 m2 de surface restent inoccupés, afin de les rentabiliser, on y inaugure en 1974 dans la station La Défense le premier centre commercial souterrain. Le succès est immédiat et l'activité commerciale se répand dans les espaces vacants des nouvelles stations de RER, puis du métro. Ces boutiques, que l'on appelle aujourd'hui "locaux traditionnels", versent à la société Promo-métro Wlloyer annuel en fonction de leur chiffre d'affaires et dépendent pour l'essentiel de SA ou de SARL. Peu différentes, par leur aspect, de celles que l'on trouve en surface, elles jouent de toute la gamme de séduction commerciale: la lumière, le son, les éléments décoratifs, les supports sont pensés de manière à donner une impression de confort dans un cadre aménagé en répondant aux impératifs de fluidité des usagers. Situés sur les fragments lisibles du réseau métropolitain, tels les sas d'entrée, les salles de billets, les grandes zones de correspondance du RER, ... les "locaux traditionnels", ont pu s'ajuster aisément aux références officielles de l'entreprise. Mais lorsque la RATP, via Promo-métro, se lance à la conquête des couloirs, ces combinaisons se complexifient et les points de vente qui y prennent forme se distinguent très vite des autres, tant par leur situation sur le réseau, que par la constitution de leur population. Car, si antérieurement l'entreprise a eu à composer avec des espaces déserts ou inoccupés, les couloirs, hantés depuis toujours par les vendeurs à la sauvette, ne se prêtent pas aussi facilement à la mise en place d'une activité commerciale structurée et organisée,

L La société Promo-métro, fondée en 1974, était à l'origine une société privée, mandataire de la RATP pour l'exploitation des espaces commerciaux (à l'exception des boutiques libraires administrées par la société Hff'1ctte). Depuis 1991, Promo-métro est devenue une filiale de la RATP.

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L'occupation des couloirs sera donc avant tout justifiée2 par le but de mettre un terme à la vente à la sauvette, mais aussi de "civiliser", de rendre plus sécurisants, ces espaces encore indisciplinés. Telle sera l'origine de la constitution de cette nouvelle forme de commerce, à la limite de la boutique en dur et de l'étal, appelée "mini-boutique" ou "éventaire léger" (sone d'armoire pliante ou de présentoir métallique). N'exigeant aucun investissement de dépan, elle pennet aux plus pauvres des commerçants, à ceux qui ne disposent pas de capitaux suffisants pour acquérir un "local traditionnel" dans le métro, ni même un fonds de commerce en surface, de trouver un refuge économique précaire. Les concessions la concernant traduisent la volonté de l'entreprise d'exercer son emprise sur un commerce qui lui avait jusqu'alors toujours échappé: la précarité y est explicite puisqu'elle se resserre autour de baux d'une durée d'un mois ou d'une semaine dont le renouvellement n'est en rien garanti. Cette "course au temps", rythmée par l'échéance des loyers à payer, conditionne le mQnde social de ces acteurs: parallèlement aux vendeurs à la sauvette, qui vivent dans la crainte d'être sans cesse délogés par l'équipe de surveillance, prend désormais naissance cette nouvelle "race" de commerçants mi-sédentaires, mi-nomades que sont les occupants des mini-boutiques ou éventaires légers. L'irruption de ces populations, leurs pratiques commerciales, donnent naissance à une sociabilité inédite et en tout cas différente de l'ordinaire du temps de transpon. Mais en même temps, ces petits commerçants qui redéfinissent le cadre bâti par leur sédentarité, reproduisent le milieu citadin avec son mouvement et sa diversité. Autrement dit, la porosité accrue de l'espace du métro, son ouvenure à la ville, bouscule les frontières traditionnelles entre l'espace urbain et l'espace de la station. A partir de 1991, la RATP tend à revenir sur ses orientations antérieures pour "reconquérir son territoire" ; les commerces sont immédiatement visés et paniculièrement ceux des couloirs désormais perçus comme sources de problèmes. Les miniboutiques sont menacées de suppression et les vendeurs à la sauvette sont face à une répression encore plus sévère. Il se trouve enfin que ces commerces tenus à l'origine par des commerçants autochtones ont été peu à peu repris par des commerçants d'origine étrangère et parfois en situation irrégulière.
2. La motivation principale restant malgré fmanciers que ce type de commerce pouvait rapporter. 8 tout les avantages

Outre que l'on peut s'interroger sur les mécanismes de cette fi ethnicisationfl, il apparaissait nécessaire de comprendrecomment s'organise cette frange de l'économie urbaine, d'aller au-delà des lieux communs de fila débrouillardise" du commerçant et d'analyser précisément les conditions d'existence du commerçant étranger. Pour tenter de contribuer à la connaissance de ce monde des couloirs, nous avons croisé les principales hypothèses consacrées à "l'entreprenariat ethnique" avec l'observation et l'analyse empirique des modes d'occupation de l'espace3, des logiques commerciales, des comportements et des interactions engagées entre. eux ou avec les autres acteurs de l'univers métropolitain: agents du service public, usagers, policiers, etc. il va de soi que ce travail4 ne prétend nullement préjuger du devenir des petits commerçants migrants du métro. il voudrait seulement fournir, à tous ceux qui perçoivent en passant l'activité de ces populations, quelques éléments pour comprendre comment s'organise leur expérience sociale.

3. Ce travail est issu d'une enquête sur le terrain qui s'est déroulée de 1988 à 1991 sur l'ensemble du réseau métropolitain parisien avec une attention particulière pour les stations de métro proches du quartier du Sentier et de ses ateliers des II, III, X et XIe arrondissements parisiens ainsi que du XVIII. Cette enquête a été complétée par une série d'entretiens auprès de plusieurs responsables de la RATP et de la société chargée de la gestion de ces activités commerciales. Promo-Métro. 4. Je tiens à exprimer ma reconnaissance toute particulière à l'égard de l'unité Prospective de la RATP qui, en m'accueillant durant trois années, m'a permis de mener à bien ce travail. Mes remerciements vont aussi aux responsables de Promo-métro, de la RATP et à Jean-François Costes, dialectologue. pour sa lecture attentive. 9

Chapitre 1

La descente du commerce ambulant dans le métro

Si une partie du commerce du métro a pris, avec le temps, une forme plus légale, plus semblable à celle des boutiques commerciales de surface, il n'en reste pas moins que ses origines (qu'il soit exercé légalement ou à la sauvette) se trouvent bien dans la me. A ce titre, bien que le milieu du métropolitain ait joué, et joue tOujours, un rôle considérable que l'on ne saurait négliger dans la formation de cette activité souterraine, il est néanmoins indispensable de rappeler brièvement l'état du commerce ambulant à la fin du XIXe avant que celui-ci ne s'exile en partie de la me pour descendre dans les entrailles métropolitaines de la ville, dont il sera d'ailleurs à nouveau expulsé dès que les formes de commerce plus évoluées (les sociétés) investiront à leur tour l'espace métropolitain. Ainsi, dès 1881, une multitude de marchands ambulants parcouraient les mes de Paris dans tous les sens vendant leurs denrées à la criée ou réparant les vêtements et les ustensiles de ménages devant la porte des maisons: on relève, par exemple, la présence de "marchandes aux paniers", ou bien de "ramasseurs de mégots", mais aussi de "vendeurs d~éventails" ou encore de fleurs, qui, chaque jour, se rendent à la clôture des marchés aux 11

fleurs de la Madeleine ou de Château-d'Eau pour racheter les bouquets restés invendus. A tous ceux-ci s'ajoutent encore les brocanteurs, les crieurs de rue, les musiciens et chanteurs ambulants, les commissionnaires, les saltimbanques de la voie publique qui battent quotidiennement le pavé parisien. Pour tous ces petits revendeurs, réguliers ou non, Paris représentait à la fois un centre de ravitaillement et un quanier général. La plupan de ces "métiers de rue" furent réglementés sous l'ordonnance du 1erfévrier 1957 stipulant que seront autorisées à exercer leur activité sur la voie publique, à certaines heures proposées par la Préfecture de police, uniquement les personnes considérées comme "nécessiteuses". Celles-ci doivent être exclusivement de nationalité française, avoir au minimum 30 ans et habiter Paris depuis au moins 3 ans. Ces petits vendeurs ne doivent pas être inscrits au registre du commerce car, dans le cas inverse, la commission considérerait qu'ils ont les moyens d'être des commerçants sur les marchés couvens ou découvens et utiliser alors leur inscription à d'autres finsl. Ils doivent par conséquent ne disposer d'aucune cane professionnelle, seul l'imprimé d'autorisation de la préfecture de police justifie leur présence sur la voie publique. Autrement dit cette ordonnance insiste sur la notion "d'aide par le travail". Ainsi, durant toutes les années qui précédèrent et accompagnèrent la construction du métropolitain, les petits revendeurs ambulants, premiers témoins des événements publics, faisaient partie intégrante de la vie des rues parisiennes. Toujours en quête des lieux les plus fréquentés, ils vont suivre les mouvements de la population: "La construction du chemin de fer métropolitain va modifier dans des proportions qu'il est encore difficile de préciser
1. Non seulement la Préfecture de police ne leur demande pas d'inscription au registre du commerce mais ils ne doivent pas en avoir, car, dans ce cas, "la commission ne ferait que les exclure, considérant que s'ils ont les moyens d'être des commerçants ils n'ont qu'à vendre dans les marchés couverts ou découverts.et peuvent utiliser leur inscription à d'autres rms". En outre, la Préfecture de police ne demande pas le casier judiciaire pour vendre sur la voie publique, d'ailleurs certains sont des repris de justice que l'on essaie de recycler: "Evidemment si on a des renseignements par trop mauvais ou trop de condamnations ou pour certaines natures de condamnations, nous proposons le retrait; mais nous n'avons jamais demandé le casier judiciaire". La Préfecture de police ne demande pas non plus de carte professionnelle: "Ils ont simplement une carte de Préfecture de police. C'est l'aide par le travail". Source: Entretien avec l'administrateur à la direction de la circulation à la Préfecture de police". Doc-RATP datant du 12 novembre 1973. 12

la vie extérieure des habitants de la grande ville. Les camelots ont tout à gagner à cet état de choses; la reprise des affaires leur assure une plus nombreuse clientèle2". En effet, "parasites du passage", ces vendeurs, nommés également camelots, ne se développent qu'à la faveur d'une concentration de clientèle: le métro remplit cette condition, il offre un espace couvert, protégé de la circulation et des intempéries, un lieu adapté aux mouvements, aux déplacements piétonniers. Ses couloirs étroits seront donc immédiatement conquis par les vendeurs de rue.

A - Le métro:

refuge

des "nécessiteux"

Les premiers documents qui font état de la présence de camelots dans l'enceinte du métro datent du 14 février 1945 : la Régie n'existait pas encore. Toutefois, ceux-ci ne mentionnent ni le nombre, ni la composition de ces premiers occupants. Seules quelques coupures de journaux témoignent avec ironie de la "guerre" déclarée par la CMP à l'encontre des petits commerçants présentés comme des personnes si démunies - "ah monsieur, on ne fait pourtant de mal à personne !" - qu'elles sont à peine différentiables des mendiants: "Il y en avait 53. Pas un de plus. 26 vendeurs de journaux, 23 bouquetières, un marchand de tapis, deux marchands de bananes et un mendiant béquillard et aveugle3", "dans le lot il y avait également un pauvre aveugle 4",... Comme nous le confirmeront quelques rares documents des années 70, les vendeurs à la sauvette n'étaient pas des "aventuriers amassant fortune aux dépens des commerçants et du fisc" comme ils ont parfois été considérés par tous ceux qui leur livraient bataille pour les expulser, mais des personnes jetées dans le métro par des conditions sociales difficiles. Nombre d'entre eux avaient, en effet, débuté leur activité de vente ambulante dans la rue, bénéficiant des autorisations qui étaient accordées aux "nécessiteux", ils répondaient en conséquence aux conditions
2. Coffignon. A : Le pavé parisien. Ed. La librairie illustrée. Paris. 1890. (p. 271). 3. Buffet, R : "La police déclare la guerre aux sauvettes". Article du journal L'Intransigeant, 15.05.1947. 4. Article du journal L'Aurore du 15.5.47 : "Offensive de grand style contre les marchands à la sauvette dans les couloirs du métro", 13

exigées: "de nationalité française. ayant au moins 30 ans et demeurant à Paris depuis au moins trois ans". Le métro leur offrait une opportunité inespérée pour faire prospérer leur commerce et les libérait. en outre. des contraintes d'horaires imposées par la Préfecture de Police sur la voie publique. En 1973,1a réfonne effectuée à l'encontre des petits vendeurs sur la voie publique cO,ntribuaà renforcer leur introduction dans les souterrains: en effet. face à leur prolifération. les autorisations de vente sur la voie publique firent désonnais l'objet d'une révision par les conseillers de Paris. la tendance était de les éliminer le plus possible et les offres [ment suspendues. Dès lors. la Préfecture de Police décida de ne s'occuper que des marchands forains. c'est-à-dire de ceux qui exercent leur activité en dehors de Paris et qui. désormais. reviennent tous les deux ans pour faire viser leur livret. Le métro se présentait ainsi comme un lieu de substitution dans lequel les commerçants avaient tout à gagner car. généralement. pour un laps de temps donné. le trafic des couloirs reste plus important que sur une rue. En outre. le choix des emplacements est souvent plus large qu'en surface où les points stratégiques sont déjà occupés par les commerçants des boutiques. L'espace station s'offrait. par conséquent. comme un terrain de prédilection pour accueillir ces exilés de la rue. Quelle que soit l'époque. la nomenclature des vendeurs à la sauvette du métro restera assez similaire à celle que nous décrivait A. Coffignon5 à propos des "pieds humides" qui battaient le pavé parisien des années 1880. On distingue. ainsi. les" camelots". appelés dans le métro "posticheurs". pour lesquels l'exercice de cette activité est avant tout un métier et la pratique du boniment. un an qui ne peut être accessible à tous. L'attrait de l'argent. de la liberté et du temps de travail relativement faible à fournir les ont. en partie. guidés vers ce choix professionnel. mais. malgré tout. ils se recrutent majoritairement dans le même vivier: le chômage est leur grand pourvoyeur. Pour certains. la vente dans le métro est pratiquée occasionnellement entre deux tournées en surface et généralement l'hiver pour se protéger du mauvais temps. mais la majorité des posticheurs n'exercent leur activité que dans le métro: ils travaillent généralement en couple (la femme et le mari). l'un des deux membres sert alors de "baron" et mime le client pour l'attirer. tandis que l'autre s'occupe du boniment.
5. Coffignon, A : op. cit, 1890. 14

C'est "l'article de Paris" (gadgets divers. appareils photo. ponefeuilles6 ) qui domine leur étalage. Les camelots forment un groupe à part unis par le respect de l'activité qu'ils exercent et le lieu de fréquentation (une dizaine de couples de posticheurs7 sont installés dans le métro depuis plus de quinze années) : cependant tous travaillent pour leur propre compte dans une station différente pour éviter de se concurrencer. Parallèlement à ces derniers. se trouvent en plus grand nombre les petits revendeurs qui. chacun pour leur compte. vendent quelques fleurs. quelques bijoux ou autre petite bimbeloterie. Tout comme les colporteurs d'autrefois. c'est bien souvent l'absence de ressources qui les pousse à exercer cette activité. Ainsi. par exemple. M. Crépin. au chômage. s'est installé muni de quelques fleurs dans le métro dès les années 70. Sa femme malade. sa fille de huit ans confiée à l'assistance. il a vécu plusieurs mois à l'hôtel avant de pouvoir trouver un petit studio dans la banlieue parisienne. Plus tard. lorsque son état physique s'est amélioré. sa femme est venue l'aider à vendre. Claire était elle aussi dans une situation un peu similaire; veuve. sans emploi avec un enfant à charge. elle tentait de gagner un peu d'argent en vendant quelques bouquets à la station Saint- Lazare. L'espace métropolitain prit donc la relève pour accueillir les petits revendeurs de rue nécessiteux: les raisons de "cette exode" sont-elles uniquement liées à l'attrait du trafic. à la réforme concernant les autorisations de vente sur la voie publique. à l'absence de commerçants réguliers susceptibles en surface de chasser ces concurrents déloyaux? Autant d'hypothèses que le peu de témoignages historiques rend difficilement vérifiables. Il reste que leur présence - accidentelle ou oppoltUniste sera déterminante pour l'évolution commerciale future du métro qui. pourtant. débutera marquée par le signe de la répression.

-

6. Ces posticheurs correspondent. dans le jargon des camelots. aux "pognes de flaques", ils vendent des poignées qui se composent d'un portefeuille, d'un peigne et de son étui, d'un porte-monnaie et parfois d'un stylo ou encore des "pochettes de bijoux" comprenant plusieurs pièces en aluminium doré (gourmettes, pendentifs, montres, ...). Actuellement le prix de l'ensemble est généralement fixé à 100F. 7. Leurs noms mentionnés sur les procès-verbaux de 1973, se retrouvent chaque année jusqu'en 1990. 15

B

- L'évolution

répressive

Malgré ses avantages, le métro ne peut se confondre avec une voie publique. Les vendeurs à la sauvette se sont greffés sur un espace ayant une finalité principale, la circulation, enserré dans un tissu réglementaire et législatif paIticulièrement dense et rigide qui, en s'opposant à toute forme de stationnement, place d'emblée les commerçants dans une situation de quasi-infraction. Si la voie publique, familiarisée avec cette population ambulante qui la "parasitait" depuis des siècles, avait pu trouver un compromis en invoquant l'aide par le travail, tel n'était pas le cas de la CMP, puis de la RATp8. La répression acharnée qui a toujours sévi à l'encontre de ces petits commerçants témoigne, non pas d'une haine farouche vis-à-vis de ces personnes, mais plutôt de l'incompatibilité de cette activité avec l'organisation générale de l'espace métropolitain. Ces vendeurs ont immédiatement été perçus comme une source d'insécurité vis-à-vis de la circulation des voyageurs: à peine avaient-ils franchi le seuil du métropolitain que tous les moyens de répression furent mis en place pour mettre un terme à ce que, et ee qui a toujours été considéré, avec plus ou moins de foree, comme un maudit fléau.

- Un lien avec le "marché noir"
Les premiers documents de 1945 font état de ce que le service du mouvement9 de la Compagnie du métropolitain de Paris (CMP) se plaint des encombrements provoqués par les camelots dans les couloirs et accès des stations. Le chef du service du contentieux demande donc au directeur des services juridiques, en raison des abus commis par ces vendeurs, d'intensifier la surveillance, de transmettre aux parquets le plus grand nombre possible de procèsverbaux, de faire des poursuites rapides et de prier la Préfecture de police d'opérer des rafles. Cependant, il n'existe nulle trace écrite concernant le nombre et la composition de ces premiers commerçants. Les documents existants témoignent uniquement des difficultés et du désarroi de la CMP pour tenter d'endiguer le
8. D'ailleurs lorsque la RATP en 1973 s'était informée de la régulation des camelots dans les rues parisiennes auprès de la Direction de la circulation de la Préfecture de police. celle-ci lui avait suggéré de "faire un peu de social en admettant des "nécessiteux" à vendre gratuitement dans les accès du métro". Cette proposition n'a jamais été suivie par la RATP. 9. L'exploitation d'aujourd'hui... 16

mouvement naissant de la vente à la sauvette dans l'enceinte du métro: la recherche d'une solution adaptée se poursuit encore de nos jours. Le 28 avril 1945, le sous-chef du service du contentieux fait savoir à "son commandement" qu'il a réuni dans son bureau les inspecteurs assermentés du métropolitain en présence d'un responsable de la police municipale chargée de la brigade du métropolitain. Il précise que toutes dispositions ultimes, en vue d'une collaboration étroite entre les "équipes de surveillance"lode la CMP, et les agents de la police municipale chargés du métropolitain, ont été prises. Des rafles auront lieu dans onze grandes stations de correspondance où séjournent un nombre considérable de camelots. Ces derniers seront conduits dans les commissariats où ils seront retenus le temps nécessaire pour dresser, contre eux, une procédure régulière. Dans les cas les plus graves, ils seront transférés à la police économique. On ignore l'aboutissement de cette opération. Toutefois, un "mémento" du 14 août 1945 fait le point des mesures envisagées et des résultats obtenus par la Compagnie du chemin de fer métropolitain de Paris. Il en ressort que les arrestations opérées n'ont pas abouti à une répression efficace. En particulier, les camelots, contre qui des procès-verbaux ont été dressés, se sont refusés à toute transaction et lorsque, ultérieurement, ils ont été appelés à régler, ils sont restés introuvables, la plupart n'ayant pas de domicile fixe. L'auteur de la note propose une augmentation des agents assermentés en admettant implicitement son échec. En effet, l'infraction à l'article 52 de l'ordonnance de police du 3 août 1901 ne constituait qu'une contravention. Les procès-verbaux dressés à cette occasion ne s'accompagnaient pas de la saisie des marchandises. C'est la raison pour laquelle, dans une série de documents datés du mois d'avril 1947, les services intéressés appartenant à l'exploitation du chemin de fer métropolitain de Paris ou au contentieux précisent qu'ils se heurtent à des difficultés considérables: les commissariats, surchargés par des affaires plus importantes, répugnent à intervenir pour poursuivre les camelots. Il en va de même du parquet de Paris. A ce propos, le rapport d'un contrôleur du métro est significatif de la mauvaise volonté des
10. "La surveillance générale" est une équipe mobile d'agents en civil de la CMP, puis de la RATP, dont la fonction est d'assurer la sécurité des voyageurs et de déloger de l'enceinte du métro les "résidents indésirables" (les vendeurs à la sauvette, les clochards, les mendiants,etc.). 17

commissariats. L'inspecteur de police déclare aux agents de la Régie: "Je ne peux rien faire, si vous voulez une vérification de domicile, attendez le résultat, sinon les camelots seront relâchés immédiatement". Les agents de la Régie "attendirent deux heures". Suivant l'observation personnelle de ces derniers "l'inspecteur de police cherche à nous dégoûter de conduire les camelots au commissariat". Les efforts des services juridiques de la CMP et des services de police n'en continuèrent pas moins. Un texte de ces derniers, en date du 26 avril 1947, admet que la solution du problème est exclusivement fonction des possibilités répressives de la police et, pour la première fois, la direction du service du contentieux note qu'elle cherche à obtenir de la Préfecture la préparation d'arrêtés permettant à la police d'opérer la confiscation totale du matériel et des marchandises détenus par les auteurs de ces agissementS. La circulaire n° 92-47 du Il mai 1947 fait le point sur la répression des ventes irrégulières. Il y est prévu que les vendeurs à la sauvette pouITOntêtre arrêtés et conduits à la police judiciaire. La note observe que les infractions commises peuvent être de deux natures relevant, soit de la police des chemins de fer, soit de la législation économique. Sur ce dernier point, il est précisé que les sauvettes ne pouvant généralement justifier de la qualité de commerçant régulier, toutes infractions commises par eux peuvent être qualifiées "d'infraction de marché noir"l1 selon l'alinéa 2 de l'article 3 de l'ordonnance n° 45-1484 du 30 juin 1945. Or ce type de délit permet la saisie des marchandises. Dès lors, les conditions de travail des vendeurs irréguliers devenaient très difficiles car, réprimée dans le cadre du marché noir, la vente à la sauvette entraînait des sanctions plus sévères: "la surveillance générale" de la CMP, en collaboration avec les agents de police municipale, conduit les commerçants dans les commissariats pour saisir les produits offertS à la vente et l'on établissait contre eux une procédure régulière dans le cadre des infractions à la police économique. Les 13 et 14 mai 1947, des opérations de police furent ainsi organisées contre les vendeurs. La presse s'en fit l'écho:
"Le métro a déclaré la guerre aux sauvettes
(oo.)

Il Y en avait 53.

11. "Est qualifiée infraction de marché noir toute action commise: par un producteur ou un commerçant qui se livre, en dehors de l'objet habituel de son exploitation ou de son commerce à des opérations assimilables en raison de leur importance ou de leur répétition. à une activité professionnelle..." (Ordonnance du 30 juin 1945 ). 18

Pas un de plus. C..) Après qu'on eut vérifié leur domicile et constaté que les archives et les sommiers ne détenaient nulle pièce de justice contre eux. les sauvettes s'entendirent dresser procèsverbal pour infraction à la police des chemins de fer et purent. au petit jour. rentrer chez eux..."12. Face à une telle répression. la situation semble s'être stabilisée quelques années. Mais les poursuites de cette nature tombèrent en désuétude avec l'amélioration de la sitUation générale et la RATP. qui avait succédé depuis 1948 à la CMP, se trouva de nouveau en présence d'un nombre considérable de vendeurs à la sauvette. Elle s'efforça donc de mettre en place des textes appropriés, susceptibles d'autoriser la saisie de marchandise. Ce fut le départ d'une sorte de course aux textes sur le terrain difficile de l'élaboration de règles répressives supposant l'intervention d'au moins deux ministères13.

- A la recherche du droit de saisie
En 1960 le droit de saisie fut accordé pour lutter contre les vendeurs irréguliers exerçant leur activité en surface. R.30 : "Seront punies d'amendes depuis 2 OOOF jusqu'à 4 OOOFinclusivement ceux qui, sans autorisation ou déclaration régulière, offriront, mettront en vente ou exposeront en vue de la vente des marchandises dans les lieux publics ou contravention aux dispositions réglementaires sur la police de ces lieux". R.32 : "Seront saisies et confisquées: "les marchandises offertes, mises en vente
12. Buffet, R : "La police déclare la guerre aux sauvettes". Article du journal L'!nJransigeant, 15.05.1947. 13. Ainsi, divers projets de loi, à l'initiative de la RATP, furent déposés: "Les officiers de la police judiciaire et les agents du contrôle économique procéderont à la saisie immédiate des marchandises ou denrées (H') ainsi que du matériel qui aura servi à commettre l'un de ces actes. Les marchandises ou denrées périssables seront attribuées aux hôpitaux, hospices et autres institutions charitables désignées par l'autorité compétente(H')' Les condamnations prononcées en vertU de la présente loi entraîneront de plein droit la confiscation des marchandises et denrées saisies. Le tribunal pourra prononcer, en outre, la confiscation du matériel saisi. Les biens donnés en garde compris dans la confiscation seront remis à l'administration des domaines pour être mis en vente par celle-ci conformément aux lois applicables en la matière. Au cas où les poursuites n'aboutiraient pas à une condamnation, le tribunal statuera sur le droit éventuel de l'intéressé à une indemnité pour les biens qui ne pourraient pas lui être restitués en nature(...)" (session de 1951. Art. 4). Plusieurs textes ainsi rédigés se succédèrent pendant près de dix années. 19

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