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L'étudiant dans la Ville

De
320 pages
Ce livre a pour objectif général d'identifier les modalités de l'inscription socio-spatiale des étudiants dans la ville, à partir de l'observation simultanée des représentations collectives de l'espace urbain et des pratiques spatiales concrètes. Il ressort de ce travail que le sexe, le cycle d'études, la filière de formation ont une incidence marquée, tant sur les usages de l'espace que sur les structures de la symbolique urbaine, c'est-à-dire les systèmes d'images au travers desquels la ville est perçue et vécue.
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Marie-Line FELONNEAU

~

L'ETUDIANT DANS LA VILLE
, ,

TERRITORIALITES ETUDIANTES ET SYMBOLIQUE URBAINE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Villes et Entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socio-économiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes. Dernières parutions

C. CHANSON-JABEUR,

X. GODARD, M. FAKHFAKH, B. SEMMOND, Villes,

trans-

ports et déplacements au Maghreb, 1996. L. VOYÉ(collectif), Villes et transactions sociales. Hommage au professeur Jean Rémy, 1996. S. DULUCQ, a France et les villes d'Afrique Noirefrancophone, L 1996. D. BAZABAS,Du marché de rue en Haïti, 1997. B. COLOOS,F. CALCOEN, .C. DRIANTet B. FILIPPI(sous la direction de), J Comprendre les marchés du logement, 1997. C.-D. GONDOLA, illes miroirs. Migrations et identités urbaines à KinsV hasa et Brazzaville (1930-1970), 1997. O. SODERSTROM (ed), L'industriel, l'architecte et le phalanstère, 1997. M. MARIÉ,Ces réseaux qui nous gouvernent, 1997. S. JUAN(dir), Les sentiers du quotidien, 1997. J. Faure, Le marais organisation du cadre bati, 1997. D. Chabane, La pensée de l'urbanisation chez Ibn Khaldun 1332-1406, 1997.

@L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-6278-2

REMERCIEMENTS

Je remercie très vivement Pierre ARRESTEILLES qui a pris en charge ie traitement informatique des données, Georges FELOUZIS dont les suggestions ont été particulièrement utiles et Lydia JAUREGUI pour sa participation à la passation des entretiens. J'adresse également tous mes remerciements à Jackie ROCHIAS qui a assuré avec compétence et efficacité la réalisation matérielle de ce travail.

INTRODUCTION

Novembre, décembre 1995... les étudiants sont dans la rue, ils investissent l'espace public de la ville comme celui des médias. Défilés, manifestations plus ou moins nombreuses, assemblées générales mettent une fois encore les étudiants à la une de l' actualité. Un an auparavant, on avait assisté à un scénario analogue avec la mobilisation massive contre le CIP. Ainsi, périodiquement, de grandes convulsions agitent le monde étudiant sans que ces bouleversements temporaires apportent de réels changements. En "descendant dans la rue", les étudiants s'approprient un espace emblématique de la ville qui "ne remplit pas qu'une fonction de circulation" mais où "se développe une fonction d'urbanité c'est à dire une démonstration de façons de vivre ensemble dans l'hétérogénéité et Iou la différenciation"(1). Dans la rue, les étudiants prennent une dimension d'acteurs de la ville et de citoyens qu'ils n'ont pas au "fond de leur campus" , pourrait-on dire! Du même coup, ils acquièrent une visibilité sociale qui contribue à leur conférer un rôle et un statut spécifiques. Bien des chercheurs se sont penchés depuis ces dernières années sur cette population. Face aux transformations sociodémographiques massives du recrutement des étudiants, force était de se poser la question de la place de l'université dans le développement social et urbain. En 1991, le ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche et le ministère de l'Equipement, des Transports et du Tourisme mettent en place un programme interministériel de recherches "L'Université et la Ville". Dans ce cadre, est lancé un appel d'offres de recherches de grande envergure auquel ont répondu de très nombreuses équipes de chercheurs dans toute la France. Il s'agissait pour les promoteurs de la demande de mettre à plat un certain nombre d'interroga4

tions : "Quel est le rôle de l'université aujourd'hui?

Quels sont

ses rapports avec le social, l'économique et le politique? Quelle
est sa place dans la ville? Est-elle un équipement, un lieu de services de plus en plus banalisé ou est-elle associée à une symbolique plus riche? Quelle est la place de l'étudiant dans la ville ?" Une quarantaine de travaux ont disséqué les modes de vie des étudiants, leurs moeurs et coutumes, leur rapport aux études, à la famille, aux loisirs(2) mais la plupart d'entre eux ont considéré l'espace urbain comme un simple décor des activités étudiantes. La ville lorsqu'elle apparaît dans les réflexions est peu traitée en tant que telle. Elle reste un cadre purement extérieur à l'action. Certes les géographes qui ont décrit et mesuré très soigneusement les pratiques spatiales(3) nous donnent une bonne idée des déplacements des étudiants dans la ville et hors d'elle; ils nous apprennent qu'une bonne part des étudiants provinciaux à l'instar de "véritables migrants" mènent "une double vie" qui leur fait rejoindre tous les week-ends leur commune d'origine. Mais si le repérage des déplacements est tout à fait essentiel dans la description des modes d'appropriation de l'espace, il ne nous dit rien - au moins explicitement - du sens symbolique que lui accordent les étudiants. Ainsi, globalement les chercheurs ont insisté sur les composantes de la vie universitaire mais ont attaché une moindre attention à la symbolique spatiale même si cette dimension est loin d'être totalement absente de certaines réflexions. Or, si l'on revient au sens littéral de l'intitulé de l'appel d'offre, on s'aperçoit qu'il reste encore à réfléchir sur la relation entre l'étudiant et la cité et c'est peut-être une manière de prolonger ici les réflexions déjà produites que d'adopter résolument "le point de vue spatial!" Inscrit dans ce champ de réflexion, ce livre traite plus spécifiquement du rapport de l'étudiant à son environnement physique. Ce choix thématique correspond bien entendu à un choix théorique et à des modèles d'analyse spécifiques qui ouvrent à la prise en compte des expériences spatiales - individuelles et groupales - organisées autour du sens donné à la ville. D'une façon générale, cette posture intellectuelle centrée sur l'espace est largement délaissée au profit des réflexions sur la 5

temporalité. L'inscription dans une temporalité (on peut évoquer par exemple le foisonnement de recherches portant sur la notion de projet) paraît exciter davantage la curiosité et l'intérêt des chercheurs que l'inscription dans un espace ou dans un territoire que l'on associe toujours plus ou moins à une idéologie conservatrice ou à un certain repli "frileux" sur soi! Ainsi, en est-on venu à marginaliser progressivement la dimension spatiale en privilégiant essentiellement "une conception temporelle et historique du lien social"(4). Or, pour réhabiliter cette dimension, il est temps de mettre en oeuvre une approche spatialisée du lien social. On verra que s'orienter dans une telle perspective, c'est s'obliger à appréhender simultanément les pratiques spatiales des étudiants et les représentations qui y sont associées, c'est observer le plus minutieusement possible les parcours et les itinéraires mais aussi reconstruire leur signification symbolique. Partant, ce livre se propose d'identifier précisément la nature et les modalités de l'inscription socio-spatiale des étudiants dans le tissu urbain, en l'occurrence dans la ville de Bordeaux et sur son campus, particulièrement exemplaires de la réalité de la condition étudiante aujourd'hui dans une grande agglomération de province. Analyser les représentations et les pratiques spatiales impliquait de poser d'emblée comme fondamentale l'articulation entre les étudiants et la ville, en conférant tout son sens à la conjonction de coordination. Il paraissait en effet pertinent de confronter dans une même analyse, ces deux dimensions du réel traitées ordinairement de façon séparée en faisant de l'espace urbain, non pas simplement la scène des "pérégrinations" étudiantes (5), mais aussi un paramètre essentiel dans l'émission et l'interprétation des conduites. Autrement dit, il ne s'agissait pas seulement de rendre compte - fût-ce minutieusement - des usages spatiaux mais encore d'identifier les représentations sociales en

liaison plus ou moins directe avec les pratiques concrètes. L'attention sera donc centrée ici sur les liens qui unissent une population étudiante donnée aux espaces dans lesquels elle inscrit la majeure partie de sa vie quotidienne. 6

-

Pour une conception spatialisée du lien social

Bien que la notion de lien social puisse paraître bien galvaudée, elle n'en reste pas moins l'une des notions fondamentales des sciences psychologiques et sociales dans la mesure où elle renvoie directement aux idées d'influences réciproques, de réseaux d'échanges, de socialisation, d'entrée dans l'interaction et même de communication. Depuis des décennies, les psychologues sociaux considèrent la proximité spatiale comme l'une des déterminations psychosociologiques du lien social. En 1950 déjà, Festinger montre que dans une résidence universitaire, la probabilité de tisser des liens amicaux décroît au fur et à mesure que la distance entre chambres augmente, révélant ainsi le rôle majeur que joue la proximité spatiale dans l'établissement des relations affectives (6).
En bref, "i! ne peut y avoir de monde social ( ou de lien social) que parce-qu'il y a une construction, ou une réappropriation de l'espace, que ce soit un espace réel - les quatre rues qui délimitent un quartier - ou un espace symbolique auquel je participe avec d'autres "(7).

Il n'est sans doute pas nécessaire d'insister davantage sur l'importance que ce livre accorde aux fondements spatiaux du lien social et de la socialisation. Reste à démontrer la pertinence de ce choix théorique qui constitue, pourrait-on dire, une approche renouvelée de la question étudiante ou tout au moins une nouvelle grille de lecture des comportements étudiants. Si, globalement, cette approche" compréhensive" vient enrichir les réflexions centrées sur la vie universitaire, c'est d'abord parce-qu'elle est indissociable d'une appréhension en profondeur de la nature du lien qui unit l'étudiant à la ville. C'est ensuite parce-qu'elle aide à mettre en perspective les registres du temps et de l'espace en montrant que certains mécanismes d'appropriation spatiale accompagnent voire compensent un investissement social problématique. C'est enfin parce-qu'elle met en lumière des phénomènes de catégorisation sociale intra-étu7

diants, phénomènes difficilement repérables aujourd'hui dans la population étudiante massifiée.

. L'espace

comme référent identitaire

Sans se centrer explicitement sur l'urbain, de très nombreux travaux ont signalé l'importance des déplacements dans la vie quotidienne étudiante. Comme la plupart des chercheurs, nous évoquerons, nous aussi, les migrations "alternantes" de ces étudiants qui mènent une "double vie" dans un double espace, retournant chez leurs parents, dans leur commune d'origine tous les week-ends ou presque, au moins pour les premiers cycles. Nous écouterons ces jeunes étudiants qui se vivent dans la "capitale" de l'Aquitaine comme en "déplacement" en rappelant que cette dualité spatiale constitue une façon spécifique de gérer la transition entre l'adolescence vécue chez les parents et l'entrée dans le statut de jeune adulte. On montrera comment la plupart des étudiants, qu'ils soient "sédentaires ou migrants" , projettent dans la ville comme dans l'espace du campus, certaines formes de sentiment d'appartenance. Ce phénomène étant encore plus vrai dans les universités provinciales que dans la région parisienne qui ne connaît plus aujourd'hui de véritable "milieu étudiant". On verra que dans les "universités à campus" , contrairement aux universités intra-muros et aux universités de la capitale, l'appropriation symbolique de la ville est particulièrement visible. Dubet parle "d'un effet paradoxal du couple campus/ville dans la mesure où au caractère fonctionnel et " neutre" du campus, s'oppose la ville comme espace du mode de vie étudiant. On pourrait dire que la ville est alors "désirée" comme l'expression même de ce mode de vie"(9). Ainsi, l'espace, on le verra en détail, constitue sans aucun doute l'une des composantes majeures de la socialisation étudiante: manifestement, une conscience émotionnelle d'appartenance émerge de la fréquentation en commun de certains lieux, qu'ils soient institutionnellement obligés, amphis, bâtiments scolaires, bibliothèques...ou choisis hors institution, commerces, bars, discothèques...
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. Se repérer dans l'espace à défaut de se repérer dans le temps Les analystes s'intéressant à la jeunesse et à la jeunesse étudiante en particulier insistent sur l'allongement du passage à l'âge adulte. Les travaux très connus de Galland montrent comment sont différés les calendriers juvéniles. Cette période moratoire, en étirant au maximum le continuum temporel, tend à opacifier les images de l'avenir rendues d'autant plus obscures que la menace du chômage se fait plus pressante. Quand on choisit de voir le réel sous l'angle de l'espace, on s'aperçoit rapidement que l'appropriation spatiale est d'autant plus vitale dans l'expérience du jeune étudiant qu'elle constitue sans doute une sorte de compensation face aux difficultés rencontrées pour se projeter dans l'avenir. A défaut de maîtriser le temps, on se réfugie dans "l'ici et maintenant", dans une sorte de "carpediem" plus ou moins sécurisant. Dans cette perspective, Maffesoli nous parle "d'immanentisme", accentuation sur l'immanence "c'est à dire ce que je vis ici et maintenant avec les autres"(lO). Cette contraction du temps s'accompagne d'une accentuation sur l'espace: "je ne me préoccupe plus du futur mais au contraire je vis, tant bien que mal, d'une manière relative et par bien des aspects cynique sur ce lieu, ici et maintenant"CIO).

Se ménager un territoire - fût-ce de manière souple et transitoire - permet sans doute de prouver au monde des adultes que l'on existe socialement faute de pouvoir envisager sereinement l'avenir! Cette analyse pourrait être d'ailleurs développée pour d'autres catégories de jeunes - et notamment des jeunes en grandes difficultés habitant des zones urbaines périphériques qui, pour conjurer l'exclusion, s'arrogent un territoire confisqué le plus souvent aux autres habitants de la ville de façon plus ou . . moms agressIve. Si l'appropriation spatiale des étudiants se présente sous des formes moins radicales, il n'en reste pas moins que l'observation des comportements urbains en dit long sur l'insertion sociale au sens large.

9

. Discrimination

intra-groupe

et pratiques spatiales

L'approche spatialisée a aussi l'intérêt d'aider à repérer au travers de la multiplicité éclatée des conduites étudiantes, un certain nombre de constantes - tant dans les comportements que dans les représentations - permettant d'établir sinon des types, au moins des formes spécifiques d'usage de l'espace en fonction de certaines variables. Il y a un consensus aujourd'hui pour décrire l'université de masse comme un monde totalement atomisé, marqué par "l'hétérogénéité des individus, la diversité de leurs origines, des itinéraires et des projets"(ll). Les auteurs, dans une belle unanimité, préfèrent parler aujourd'hui d'une pluralité de "figures de l'expérience étudiante" irréductible à toute interprétation à partir des grandes variables" classiques" désormais incapables de rendre compte de la diversité des parcours étudiantS(ll). S'il est indéniable que les effets des déterminants sociaux "clas-

siques" s'estompent progressivement avec la massification, ils
demeurent encore très visibles pour peu que l'on suive les étudiants dans la ville. En d'autres termes, les usages de l'espace et les représentations qui les accompagnent constituent un ensemble de variables discriminantes qui font ressortir des "modèles spécifiques de pratiques socio-spatiales" . On s'efforcera de montrer que le rapport à la ville agit comme un révélateur de différenciation ou de "discrimination intra-groupe" pour utiliser la terminologie de la psychologe sociale. Alors que la gestion du temps étudiant se décline en une quasiinfinité de cas de figure possibles, la gestion de l'espace paraît constituer un fondement identitaire pour certains groupes et se traduit par la délimitation de territoires qui font l'objet de marquages symboliques subtils mais efficaces! Ainsi les itinéraires dans la ville sont à référer à un sentiment d'appartenance à tel ou tel sous-groupe étudiant qui reste encore le plus souvent défini à partir de la filière d'étude. En d'autres termes, l'expérience étudiante reconnue par tous comme essentiellement plurielle et hétérogène s'ancre dans l'espace en se segmentant, en recomposant des territorialités à partir 10

desquelles chacun va se définir et se retrouver que ce soit sur le campus, dans la ville-centre ou même parfois dans la commune d'origine pour des étudiants les moins affiliés. Ici le fait même d'être "sédentaire" ou "migrant" scinde déjà la population et apparaît bien comme un indicateur de socialisation et d' affiliation au système universitaire.

Une approche psychosociale de l'étudiant ville
. Les champs disciplinaires de référence

-

dans la

A défaut de trouver toutes prêtes les grilles théoriques permettant d'étayer les intuitions initiales, il fallait construire un modèle d'analyse susceptible d'articuler fonctionnements cognitifs et appartenances sociales. A partir du postulat selon lequel l'espace est généré par celui qui le perçoit et l'utilise, on débouche bien sur une analyse en termes de représentations sociales. Aussi adopterons-nous la formule fameuse de Thomas et Znaniecki(l2) pour qui, en substances, la réalité sociale n'est que la réalité que l'individu confère à son environnement. En centrant l'observation sur les processus socio-cognitifs par lesquels un sujet construit une réalité, la produit et la reproduit socialement, cette approche s'inscrit dans le champ de la psychologie sociale en se référant à ce qu'on appelle aujourd'hui le paradigme de la cognition sociale. Mais lorsqu'on s'engage dans une telle entreprise théorique, on peut difficilement éluder la question du statut de l'espace. Constitue-t-il un niveau d'analyse pertinent ou bien n'est-il que second comparé à des déterminants psychosociaux plus fondamentaux? Parce qu'on ne peut manifestement pas faire l'économie de ce débat, on invitera plus loin le lecteur à un rappel des fondements théoriques de l'analyse spatiale. La psychologie sociale de l'espace et de l'environnement ne connaît pas les mêmes doutes épistémologiques en posant d'emblée l'environnement physique comme un des principes explicatifs des conduites. A ce titre, elle fournira les soubassements conceptuels de la démarche.

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Tout au long de ce livre, la réflexion sera organisée à partir de l'appréhension simultanée de deux registres complémentaires: - celui des pratiques spatiales prises dans leur caractère concret et immédiatement observable, entendues ici comme traduisant des modes spécifiques d'appropriation et délimitant la sphère de la territorialité - et celui des représentations idéologiques -au sens large- qui confèrent un ensemble de significations à l'espace vécu, c'est la sphère de la symbolique. Du même coup, appropriation, territorialité et symbolique urbaine composent une grille d'analyse dont l'objectif est essentiellement de repérer les déterminants psycho sociologiques à l'oeuvre dans les mécanismes d'appropriation, les conduites territorialisées et les processus symboliques de codage de l'espace. En préalable, l'hypothèse générale supposait une relation entre environnement physique et identité psychosociale en concevant d'emblée l'espace comme possible support identitaire. Ainsi, la capacité de catégoriser les lieux, de leur conférer un sens, de les coder et de les décoder renvoie aux différentes dimensions de l'identité. C'est parce-qu'il est socialement inséré par son âge, son sexe, sa filière de formation, son année d'étude, son origine géographique ou socioculturelle, que l'étudiant appréhende la ville à partir de telle ou telle représentation symbolique susceptible d'orienter plus ou moins radicalement ses comportements spatiaux. A partir du moment où le rapport à la ville est posé comme l'une des composantes essentielles de l'expérience étudiante, on s'efforcera de comprendre dans quelle mesure les modalités d'appropriation spatiale interviennent dans la définition de soi. Car c'est en fréquentant rituellement les mêmes espaces de la ville, que les étudiants s'éprouvent comme membres d'une même communauté, communauté qui, pour exister véritablement, doit être mise en scène en quelques lieux aisément repérables et à des moments précis, notamment dans quelques" rues ou places de la soif!" En dehors de cette "représentation" au sens goffmanien du terme, elle se réduirait plutôt, en effet, à une constellation de pratiques atomisées.

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La territorialité -comme ensemble de pratiques spatiales spécifiques d'emprise sur un lieu- est nécessairement affectée par un certain nombre de variables psychosociologiques telles que le sexe, l'âge, la filière d'étude, le cycle, l'origine géographique et l'origine socioculturelle, tout en constituant une des composantes de la socialisation étudiante. Ce corpus d'hypothèses pourrait être brièvement résumé par les trois questions centrales qui guideront le cheminement de la réflexion: - quels sont les territoires symboliques des étudiants? - quels en sont les composantes et les pôles structurants? - en fonction de quelles variables psychosociologiques sont-ils définis? Pour y répondre, nous avons observé exclusivement les formations dispensées sur le domaine universitaire de Bordeaux- Talence, excluant en cela les filières occupant d'autres espaces bordelais.

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Un exemple de "campus à lafrançaise"(13)

Héritier d'un certain "terrorisme corbuséen" pour reprendre les termes de Pierre Merlin(l4), le campus de Bordeaux est typique du modèle fonctionnaliste des années 60, il en a toutes les caractéristiques et en présente toutes les carences. Prototype des "campus à la française", il nous paraît illustrer parfaitement la situation des étudiants de la plupart des grandes villes de province. Non intégré à la ville, il constitue un cadre spatial dont les dimensions et l'organisation ne favorisent guère les échanges et la sociabilité, à la différence des grands campus, anglo-saxons par exemple. A première vue, il paraît inadapté à jouer son rôle d'ancrage spatial de l'identité étudiante. La plupart des réflexions dont il a fait l'objet concluent, en termes très négatifs, à l'anomie, à la désorganisation généralisée ayant pour conséquence directe la décomposition plus ou moins marquée de l'identité étudiante. En d'autres termes, la délocalisation des pôles de la vie étudiante corrélative à l'installation de campus périphériques aurait définitivement dissous les senti13

ments collectifs liés à une même communauté de travail et d'études. Pourtant, à notre sens, ces conclusions pessimistes et souvent nostalgiques de "l'âge d'or des barricades" ne semblent pas épuiser la question. Comment, en effet, se contenter d'une vision aussi univoque? Comment les étudiants pourraient-ils continuer à vivre dans un univers à ce point dénué de sens? Ainsi, au-delà des difficultés incontestables que peut rencontrer cette population pour s'adapter à son cadre de vie, ne doit-on pas soupçonner l'existence de modes de repérage symbolique, le plus souvent invisibles à l'oeil nu ? Dans cette optique, il faut ré-interroger les stéréotypes véhiculés le plus souvent dans le discours émis sur et par les étudiants, en se demandant à la fois ce qu'ils occultent réellement et quelle est leur fonction.

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Une approche pluriméthodologique

Pour appréhender les conduites des étudiants dans la ville ainsi que la signification de ces conduites, il nous a paru opportun de recourir simultanément au recueil et au traitement de deux types de données: graphiques et discursives. - La méthode dite communément de la carte mentale a été utilisée auprès d'un échantillon d'une centaine de sujets. En considérant que la carte mentale est une projection graphique de la représentation d'un espace, on s'est attaché à analyser à la fois la forme de la carte produite et son contenu. Les indications ainsi fournies, une fois codées sur informatique, ont été soumises à un traitement statistique et interprétées à partir d'analyses factorielles de correspondances. - Ce premier niveau d'investigations a été complété par la passation d'entretiens semi-directifs auprès d'un sous-échantillon d'étudiants. Le matériel verbal ainsi recueilli a été analysé à l'aide d'un logiciel de lexicologie permettant le traitement quantitatif du vocabulaire des sujets interviewés. Il s'agit d'un type spécifique d'analyse de contenu où l'information textuelle disponible dans la totalité du corpus est traitée "à l'état brut" c'est-àdire de façon exhaustive sans codage préalable. Cette méthode a
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permis de mettre au jour des types d'organisation discursive qui échappent le plus souvent à l'oeil nu. La première partie de ce livre est consacrée à une présentation relativement détaillée des choix théoriques, conceptuels et méthodologiques qui ont présidé à l'élaboration de la réflexion et étayé un mode de lecture spécifique de la dynamique urbaine. La deuxième partie essaie de cerner le monde étudiant et ses composantes afin de décrire et d'interpréter les différentes expériences sodo-spatiales. L'analyse du discours des étudiants lorsqu'ils racontent leur vie permettra de recomposer leur quotidien et de repérer ainsi les bases spatiales de leur identité psychosodale. Enfin, dans la troisième partie, on se penchera sur l'articulation entre symbolique urbaine et symbolique d'appartenance. On s'efforcera aussi de voir en quoi l'expérience spatiale se construit sur la base de représentations sociales de l'urbain transformant ainsi la ville et le campus en objets de cognition idéologIque.

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NOTES DE L'INTRODUCTION
1 - Barreyre (J.Y), in Vulbeau (A) et Barreyre (J.Y), La jeunesse et la rue, Paris, Epi, Desc1ée de Brouwer, 1994,p.13. 2 - Le lecteur intéressé par ces travaux pourra consulter les deux parutions des éditions L'Harrnattan,collection "villes et entreprises", Universités et Villes, Annuaire des Recherches, Plan Urbain, Plan Construction et Architecture, Juin 1994 et Universités et Villes par F. Dubet, D.Filâtre, F.x.Merrien, A.Sauvage et A.Vince,1994. 3 - On pourra se reporter au rapport remis au Plan Urbain par Françoise Peron, Brest, ville universitaire. Pratiques et perception du campus, de l'agglomération brestoise et de la région par les étudiants brestois, Université de Bretagne Occidentale, Département de Géographie, 1993, P.U.1942(2). 4 - Cf. Maffesoli (M), Rue, esthétique, socialité, in Vulbeau (A) et Barreyre (J.Y) (sous la direction de) La jeunesse et la rue, Paris, Epi, Desc1ée de Brouwer, 1994, p.23-31. 5 - pour reprendre l'expression de Danielle Couedic dans son rapport rendu au Plan urbain, Ame qui vive au fil du temps étudiant, Brest, 1993, P.U 1991 (1-2). 6 - Festinger (L), Schachter (S), Back (K),Social pressures in informal groups.A study of human factors in housing, New-York, Harper and Row, 1950, cité par G.N.Fischer dans les concepts fondamentaux de la psychologie sociale, Dunod, Presses Univesitaires de Montréal,1987. 7 - Ces lignes empruntées à M.Maffesoli (op. cit. p25) nous semblent illustrer parfaitement notre propos. 8 - On peut citer ici les rapports de J.P.Volle, Observatoire de la vie étudiante, Groupe de recherches en Géographie, Aménagement, Urbanisme, Montpellier III, P.U.1973 (1-3), 1994 et celui d'O.Galland et al. Les modes de vie des étudiants, F.N.S.P. , Paris, 1994, P.U 1989. 9 - Dubet (F), Les étudiants, in L'Université et la ville, op. cit . pp.143-209. 10 - Maffesoli (M), op.cit p.27-28. Il - Dubet (F), Dimensions et figures de l'expérience étudiante dans l'université de masse, Revue Française de Sociologie, XX,"XV-4,1994, pp.511-532.

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12 - Cité dans Ghiglione (R) et al. Traité de psychologie cognitive, tome 3, Paris, Bordas, 1990, p. 5. 13 - Pierre Merlin souligne dans Université 2000. Quelle Université pour demain? Paris, La Documentation Française, 1991, (p. 93) le paradoxe qu'il y a à réaliser en France sous l'appellation de campus, exactement l'inverse de ce que les anglo-saxons désignent sous ce nom. 14 - Merlin (P), op cit. p.87.

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PREMIERE PARTIE UN MODE SPECIFIQUE DE LECTURE DE LA DYNAMIQUE URBAINE: L'EXPERIENCE SPATIALE DES ETUDIANTS

CHAPITRE 1
QUELQUES POINTS DE REPERE THEORIQUES POUR UNE ANALYSE DES PRATIQUES ET DES REPRESENTATIONS DE LA VILLE

En proposant d'analyser les étudiants dans la ville, nous posions d'emblée comme fondamentale l'articulation entre ces deux pôles. A la différence de travaux sociologiques - le plus souvent centrés exclusivement sur le monde étudiant - ou de réflexions portant principalement sur le cadre bâti, ce qui semble intéressant, c'est bien le lien entre cette population et les espaces qu'elle s'approprie. Le modèle d'analyse retenu renvoie plus précisément à celui de la psychologie sociale mais il s'appuie aussi sur les apports théoriques des sociologies urbaines française et américaine et de la psychosociologie de l'environnement. A bien des égards, ce chapitre introductif pourra donner l'impression d'un patchwork de théories juxtaposées, or, en l'absence d'un champ théorique organisé et cohérent traitant des rapports homme-environnement et "à défaut de les trouver tout faits dans les disciplines concernées par le problème habitant/environnement, on bricole les outils pour s'orienter"(l). Et, "si respectueux que l'on soit des clivages disciplinaires, faut-il pour autant s'interdire d'y puiser des analyses, des exemples s'ils viennent s'insérer rationnellement, s'ajuster exactement dans la construction du modèle 1"(2).

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A la sociologie urbaine française, on doit d'abord d'approfondir le débat sur la légitimité théorique de la notion d'espace, débat qu'il serait maladroit d'esquiver. A l'Écologie urbaine de Chicago, on empruntera le postulat de base selon lequel la ville est la projection relativement fidèle sur le sol de l'organisation sociale. On comprendra donc qu'à une sociologie urbaine observant les grands dispositifs sociaux - et dont l'apport est incontestable - on préférera une analyse qui, s'ancrant dans le quotidien, engage une vision plus empirique du fait urbain. Dans cette perspective, on s'intéressera à la fois aux usages étudiants de l'espace et aux représentations à partir desquelles les sujets négocient et aménagent leur rapport à l'environnement; on posera la ville comme champ d'expérience sociale. Ainsi, pourra s'effectuer la jonction avec la psychologie sociale de l'environnement qui postule que tout sujet investit l'espace d'une signification symbolique d'identité. En fait pour appréhender cette réalité, une approche en termes de symbolique urbaine semble bien s'imposer. Celle-ci nous servira de fil conducteur transdisciplinaire permettant d'ordonner de façon cohérente les apports singuliers de la sociologie urbaine au sens large, de la psychologie de l'environnement et la psychologie sociale. On insistera surtout sur leur dénominateur commun: l'analyse des enjeux symboliques à l'oeuvre dans les pratiques spatiales. Auparavant, revenons rapidement sur les trois grandes approches qui constituent le soubassement théorique de la démarche de façon à montrer en quoi elles fournissent des cadres conceptuels utiles.

-Les sociologies urbaines

et le concept d'espace

. Quel statut théorique pour l'espace?
Transversale par rapport à d'autres découpages en champs spécialisés, "la sociologie urbaine se centre sur la dimension proprement urbaine des divers aspects de la vie sociale, sans être pour autant la sociologie de tout ce qui se passe en ville"(3). Pour certains, elle ne peut être considérée comme "une discipline

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scientifique cohérente fondant théoriquement la quête d'un savoir bien spécifique, dans la mesure où elle se définit plutôt par sa capacité à traiter l'urbain comme champ d'investigation particulier qu'elle délimite et recompose selon les moyens théoriques et méthodologiques qu'elle s'est donnés pour découper la réalité et la rendre intelligible "(4).

L'histoire de la discipline montre que de l'Ecole de Chicago aux approches de la symbolique urbaine en passant, bien entendu, par la perspective marxiste, la ville a changé maintes fois de définition. Chacun se souvient du succès rencontré en France dans les années 70 par le courant structuralo-marxiste. En sociologie urbaine, il est souvent incarné dans ce que l'on nomme le " castellisme ". Manuel Castells, en effet, au travers de plusieurs livres et notamment le plus connu La question urbaine(5) dénie à la ville son statut d'objet théorique. Selon lui, il est illégitime d'analyser l'urbain puisque la ville n'est en fait que le lieu d'expression de la structure et des conflits de classes. Elle n'est donc que le produit d'un mode de production donné. Manuel Castells va même jusqu'à se demander s'il n'est pas totalement vain de considérer la sociologie urbaine comme une spécialité pertinente de la discipline alors que les modes d'explication se situent dans les forces qui génèrent l'urbain et non dans l'urbain lui-même. Ainsi, dans cette perspective, on choisit de donner la priorité à l'analyse des acteurs au détriment de l'espace comme déterminant social spécifique. L'analyse spatiale n'a aucun statut explicatif dans l'interprétation des dynamiques sociales. Castells, probablement le plus radical des sociologues de l'époque, développe une thèse extrêmement critique à l'égard des théories de l' espace et en particulier de ce qu'il dénonce comme" le mythe de la culture urbaine" . Selon lui, ces théories représenteraient un risque idéologique en déplaçant le lieu de l'explication. En bref, la ville n'est en aucun cas un déterminant social global et l'espace serait, au mieux, pour les acteurs, une ressource parmi d'autres.

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Sans retracer ici les grands débats qui ont eu lieu à la fin des années 60, notamment autour de la question du statut de l' espace, remarquons toutefois que les excès du castellisme perdurent encore parfois. Pour certains sociologues aujourd'hui, l'étude des espaces urbains reste périphérique et les questions liées intrinsèquement à la ville ne constituent, dans le meilleur des cas, qu'un chapitre introductif à une réflexion portant sur les pratiques des acteurs dans la ville; celle-ci étant réduite à un rôle de décor. Toutefois, l'ampleur prise ces dernières années par les phénomènes urbains et les conséquences d'un cadre bâti inadéquat et dégradé invitent désormais les sociologues et les psychosociologues à se pencher plus directement sur l'objet ville. Pendant longtemps, le castellisme domine la sociologie urbaine mais il s'efface plus ou moins avec le marxisme en tant que schéma global d'explication. Parallèlement, dans la même période, un certain nombre de chercheurs réfléchissent à l'urbain en adoptant une tout autre perspective théorique plus axée sur la symbolique urbaine. La décennie 70 voit ainsi paraître de nombreux ouvrages dans lesquels la ville est appréhendée au travers des représentations qu'elle engendre chez le citadin. P. Sansot(6), J. Pailhous,(7) F. Choay(8) et R. Ledrut (9) oht largement marqué leur époque. Et on aura compris que c'est plutôt vers cette dernière posture théorique que se tournent nos préférences. Avec l'apparition de l'anthropologie urbaine dans les sociétés modernes, on assiste au déplacement très sensible de l'intérêt des sociologues urbains vers le local, les solidarités, les micro-sociétés, l'enracinement, les identités territoriales... L'espace n'est plus dès lors réduit à un simple décor. Sans être encore une composante fondamentale de la vie sociale, il est intégré plus ou moins largement dans l'analyse des pratiques des acteurs. Cette évolution de la sociologie urbaine a rendu à l'espace un certain intérêt heuristique et quel que soit le point de vue que l'on privilégie, l'individu demeure toujours situé, localisé. Cette nouvelle insistance sur le lieu en tant que générateur de relations sociales est au fondement même de ce livre. En effet, la ville de Bordeaux et son campus ne sont pas seulement des formes sociales programmées, figées qui entourent, pourrait-on dire, les
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activités étudiantes comme celles des autres citadins: elles participent fondamentalement de l'expérience étudiante, elles en constituent une des composantes essentielles. A l'analyse des conflits et des luttes urbaines, les années 80 ont vu se substituer une réflexion sur le lien social incarné par un lieu spécifique. C'est, dans la même optique, l'émergence de la sociologie de la convivialité, du "vécu". sociologie de la quotidienneté, en dépit des critiques qu'on a pu lui adresser, fournit quelques pistes d'interprétation utiles. L'accent y est mis sur le sujet pris individuellement ou en petits groupes. C'est dans cette optique que nous nous attacherons à appréhender l'étudiant dans sa pratique spatiale indi viduelle et groupale. A un projet collectif de grande ampleur abandonné en même temps que les grandes idéologies messianistes, cette sociologie du quotidien préfère un projet à la fois plus modeste et plus individualiste. Et il faut bien reconnaître que l'effritement des anciennes certitudes a permis la cristallisation de nouvelles hypothèses. On peut toutefois se demander, comme le fait A. Huet dans sa thèse, si nous ne sommes pas à nouveau prisonniers d'un schéma de pensée tout aussi réducteur que le précédent. "Devant l'écroulement du vide séculaire d'un monde meilleur, la culture de l'intimité, de l'espace privé, serait plus qu'un succédané, elle deviendrait le véritable repaire dans lequel l'homme pourrait spécifier lui-même une histoire qui n'aurait plus ni sens . ni finalité le transcendant". Ainsi, dans ce contexte social et intellectuel "bon nombre de sociologues ont redécouvert les mérites, les dimensions et les puissances de l'individu et de son microcosme social familial: ils ont fait de l'espace privé le nouveau paradigme fondamental de l'analyse des sociétés modernes"(lO) Mais même si cette optique n'est qu'une "nouvelle figure de l'utopie"(ll) ou encore "une simple nouvelle idéologie qui aurait déplacé les convictions en conservant les ingrédients mystificateurs traditionnels"(l2), il n'en reste pas moins que cette perspective rend à l'étude de l'espace habité et de ses incidences sur les modes de vie une certaine légitimité théorique. 25

. La

D'une façon générale, l'analyse sociologique du quotidien appréhende les pratiques et leurs représentations en sachant que le sujet négocie au jour le jour son rapport à la société, à la culture, à l'événement. Aussi est-il possible de dépasser le paradoxe qu'il y a à s'adresser à des individus - des singularités - à travers leur "vécu" et leur personnalité pour accéder au social. C'est pourquoi cette réflexion porte bien sur la vie quotidienne des étudiants bordelais, en tant qu'elle est spatialisée, en tant qu'elle se déploie dans des espaces spécifiques qui fonctionnent comme autant de référents identitaires. On rappellera, au passage, l'apport essentiel d'Henri Lefebvre(13) qui, dès la fin des années cinquante, en appelle à la nécessaire réhabilitation de la vie quotidienne, vue il est vrai, dans sa perspective, comme un des lieux fondamentaux de l'aliénation. Il s'agissait là d'une nouvelle appréhension du "vécu" tendant à saisir" l'extraordinaire de l'ordinaire" et "le sens de l'insignifiant" , et à admettre le primat du vécu sur l'institué(14). Dès cette époque, la vie quotidienne devient un concept sociologique et anthropologique(l5) permettant de dépasser l'opposition couramment admise entre "le quotidien - banal - insignifiant" et "l'historique - original- signifiant". L'intérêt d'une telle analyse est d'y retrouver une double détermination, individuelle et sociale, ou si l'on veut, psychologique et culturelle. On trouvera une illustration brillante de cette approche dans la sociologie des pratiques résidentielles. Dans cette optique, "la rue mais aussi la cage d'escalier deviennent des unités tout à fait pertinentes d' exploration et d'explication des rapports sociaux"(16). On retiendra de ces approches la liaison fondamentale entre le social et le spatial qui est aussi au fondement des travaux de l'école de Chicago.

.

La ville comme laboratoire social

L'histoire de la sociologie urbaine française éclaire le relatif désintérêt manifesté pendant des décennies à l'égard des travaux des sociologues de Chicago. Les positions idéologiques affichées en France étaient pour la plupart incompatibles avec les postulats de l'écologie urbaine. A la faveur de l'évolution de la sociologie vers des objets plus micro sociologiques, on a redécouvert depuis 26

quelques années les travaux les plus connus enfin traduits en français (1979)(17). Dans le même temps, le succès grandissant de l'interactionnisme - et notamment des travaux de Goffman - a considérablement renforcé l'intérêt des chercheurs pour les apports de Chicago. Quelles que soient les critiques qu'on leur adresse traditionnellement(18), faiblesse théorique, positions idéologiques conservatrices, naturalisme" exacerbé" , les travaux de l'école de Chicago marquent vraiment le départ de l'interrogation sur le phénomène urbain. La ville est désormais envisagée dans sa spécificité en tant que forme originale de liaison entre la société et l'espace. L'espace est institué comme variable explicative dans l'appréhension des conduites des habitants de la ville. A la suite de Robert Park, de nombreux chercheurs américains envisagent les conduites sociales comme déterminées par les aires naturelles où elles se développent. Sans tomber dans le "déterminisme écologique" si souvent reproché aux auteurs de Chicago, on peut conserver l'idée selon laquelle le cadre spatial intervient dans l'émission des conduites étudiantes en même temps qu'il est marqué par leur empreinte.
L'apport essentiel des membres de l'école de Chicago est d'avoir conçu la ville comme "quelque chose de plus qu'une agglomération d'individus et d'équipements collectifs (..) Elle est plutôt un état d'esprit, un ensemble de coutumes et de traditions, d'attitudes et de sentiments organisés, inhérents à ses coutumes et transmis avec ses traditions. Autrement dit, la ville n'est pas simplement un mécanisme matériel et une construction artificielle : elle est impliquée dans les processus vitaux des gens qui la composent; c'est le produit de la nature et particulièrement de la nature humain (19). Ainsi, pour l'écologie urbaine, l'espace urbain est la trace matérielle, identifiable, mesurable du social sans pour autant être une trace fixe, morte ou statique. Il est déterminé par les activités humaines qui le déterminent à leur tour.

L'école de Chicago a pressenti à défaut de l'avoir explicitement montré, que comprendre la ville et ses modes de vie "ne
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consiste pas à interpréter - à travers les déterminations historiques exogènes présidant à sa fabrication, sa gestion et son
fonctionnement

- ce

qu'elle

voit ou oblige

à regarder,

pas plus

qu'à repérer, à hiérarchiser et à articuler les effets, prolongements, impacts de ces déterminations pour spécifier les comportements de l'homme des villes et décortiquer leurs mécanismes, mais plutôt à reconnaître la ville comme une construction par l'homme de son milieu de vie"(20).

Cet aperçu rapide des thèses les plus connues de Chicago permet de rappeler que notre problématique s'en inspire assez largement dès lors qu'elle pose le rapport à la ville comme une composante essentielle de l'expérience étudiante. Pour nous en effet, les modalités de l'appropriation de la ville interviennent dans la définition de soi de l'étudiant. C'est par exemple en fréquentant rituellement les mêmes espaces que les étudiants s'éprouvent comme appartenant à la communauté étudiante; et celle-ci n'existe que dans la mesure où elle se donne à voir aux autres habitants de la ville, par exemple, le jeudi soir, dans ce lieu de prédilection des étudiants qu'est la place centrale de la Victoire à Bordeaux(21). Hors de cette mise en scène hebdomadaire, elle se réduit plutôt à une mosaïque de pratiques et de sociabilités relativement atomisées. Mais la sociologie urbaine n'est pas la seule discipline à s'intéresser à l'espace, la psychologie de l'environnement considère elle aussi, l'influence de l'espace de vie sur l'habitant.

- La psychologie

de l'environnement
très vaste

. Un champ de recherches

Si la sociologie urbaine ne constitue pas véritablement un champ organisé de connaissances, la psychologie de l' environnement que nous préférons nommer psychosociologie de l'environnement (en dépit des cloisonnement disciplinaires) est définie de façon encore plus floue. Bien que les prémisses aient été posées depuis longtemps par Kurt Lewin(22) notamment, pour qui le comportement est le produit d'une interaction entre la personne et son milieu (C = f(P.M)), la psychologie sociale de l'environnement se présente aujourd'hui comme un ensemble de savoirs relativement nouveaux. 28

En insistant sur les liaisons entre la vie quotidienne et les lieux dans lesquels elle se déroule, les psychologues de l'environnement réaffirment que nous vivons dans un espace qui "loin d'être seulement un cadre purement extérieur, est la matrice qui informe toutes nos relations dans leur complexité, en même temps qu'il est, comme elles, le résultat de facteurs culturels, sociaux, institutionnels" (23).
L'espace, pour G.N. Fischer, "intervient dans le champ de l'analyse psychosociale comme concept intégrateur d'une réalité complexe et comme domaine spécifique de recherche". Ainsi, ajoute-t-il "la réalité sociale peut être appréhendée à partir de la lecture des divers lieux dans la mesure où tout espace circonscrit une réalité sociale donnée et forme une matrice à l'intérieur de laquelle se révèlent les conditions imposées à un groupe ou à un individu dans leur existence ou leur activité"(24). On retiendra encore la formule de cet auteur "toute interaction entre l'individu et l'espace s'articule autour de deux dimensions interdépendantes : la spatialité des structures sociales et la socialité des structures spatiales"(25). C'est à la psychologie sociale de l'environnement que l'on doit les concepts de territoire et d' appropriation qui seront présentés plus loin.

Rappelons que la psychologie de l'environnement, plus psychologique que sociale, naît aux Etats-Unis aux environs des années soixante. En 1976, Proshansky la définit comme une tentative d'établir des liens théoriques et empiriques entre le comportement, l'expérience de la personne et l'environnement. Les transactions continues de l'homme avec son cadre de vie renvoient au caractère fondamentalement actif de l'individu qui transforme son environnement et entretient avec lui une relation dynamique. Ainsi on l'aura compris, la psychologie de l'environnement constitue un champ de recherches très large qui va des travaux anthropologiques de Hall par exemple aux réflexions plus psychanalytiques de J. Palmade ou de F. Lugassy. Le point commun à toutes ces études reste la prise en considération du rôle primordial de l'espace habité, de l'espace vécu dans les conduites individuelles et collectives. L'idée que l'espace est un support de 29

l'identité psychosociale est ici centrale. Pour A. Moles, par exemple, "l'être n'existe que parce qu'il remplit l'espace "(26). Ce sont les traductions des travaux de Hall et de Lynch qui introduisent la psychologie de l'environnement en France. Indépendamment des réserves qu'on peut avancer, B.T. Hall par son imagination, son "bricolage méthodologique" et ses intuitions novatrices a marqué durablement ce champ disciplinaire. En définissant en 1966 la proxémie comme" l'ensemble des observations et des théories concernant l'usage que l'homme fait de l'espace en tant que produit culturel spécifique", il pose comme fondamentale la liaison entre l'utilisation de l'espace et la culture. Selon lui, il existerait des filtres perceptifs différents d'une culture à l'autre. L'aspect sans doute le plus célèbre des thèses de Hall est celui qui distingue, de façon quasi anecdotique, à quelques centimètres près, les distances d'inte-raction. Selon les processus de communication dans lequel il est engagé avec autrui, l'individu adoptera la distance intime, personnelle, sociale ou publique(27) ; ainsi tout individu réglerait sa distance à autrui à la manière "d'un dispositif de pilotage automatique dans
un avion "(28).

Cette classification proxémique est directement inspirée des travaux de l'éthologie qui, selon Hall, offre des potentialités scientifiques fondamentales dans l'analyse du rôle du territoire sur le comportement d'un groupe d'individus. Fasciné par les travaux sur la territorialité animale, Hall n'hésite pas à tenter une transposition au comportement humain. On entrevoit, bien sûr, toutes les critiques que l'on peut adresser à un tel modèle explicatif qui, sous cette forme, est irrecevable car il suppose de réduire le comportement spatial humain à de simples mécanismes d'adaptation au milieu. Autrement dit, les caractéristiques d'un milieu donné détermineraient les conduites qui s'y développent. "Il est essentiel de comprendre que l'espace à caractère fixe constitue le moule qui façonne une grande partie des comportements humains"(29) déclare Hall pour définir son anthropologie de l'espace. Voici esquissé le postulat behavioriste qui conçoit le comportement humain comme un ajustement de l'organisme à des conditions environnementales particulières.

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Aux Etats-Unis, la psychologie de l'environnement est presque exclusivement behavioriste. Les chercheurs multiplient les expérimentations dans lesquelles on fait varier, en les contrôlant, le degré de stimulation produite par le milieu et enregistré par les individus ainsi que les caractéristiques physiques et sociales du milieu. Autour de la notion "d'espace personnel" définie comme la zone péricorporelle investie émotionnellement dont on cherche à préserver l'accès, on mesure l'influence de certaines variables, sexe, âge, sur le comportement spatial. Par exemple, on teste les effets de la grandeur des salles, de la forme et de la disponibilité des tables et des chaises, ou encore la position d'un sujet par rapport à l'orateur, l'influence du niveau de bruit, de chaleur, la lumière ambiante. On sait par exemple que si deux personnes veulent se parler, elles vont s'asseoir à angle droit ou en coin de table, mais qu'elles vont plutôt s'asseoir face à face si l'atmosphère est compétitive et côte à côte dans un climat de coopération. Tous anglo-saxons, des auteurs comme Altman, Sommer, Horowitz, Little, ... ont multiplié les travaux expérimentaUX(30), pourtant, comme le reconnaît Jean Morval(31) "les résultats sont limités et les applications se bornent le plus souvent à des écosystèmes précis et parfois artificiellement montés pour les
besoins de l'expérience
fl.

Selon les auteurs, la position behavioriste est plus ou moins radicale, comme celle qui soutient la détermination quasi-absolue de l'espace sur un comportement donné. C'est la fameuse thèse que présente Barker en 1968 en publiant son célèbre "Ecological PsychologY"(32). Il propose l'étude du comportement objectif des humains dans des cadres physiques, circonscrits appelés Behavior Setting ou sites comportementaux. Il s'agit d'un lieu limité dans le temps et dans l'espace dont les caractéristiques particulières sont en interdépendance avec le comportement des personnes qui y évoluent. Ainsi, une église, un cinéma, sont des Behavior Setting où un certain nombre de personnes adoptent un certain nombre de comportements stéréotypés selon des horaires déterminés. La psychologie écologique met l'accent sur les processus collectifs par lesquels les groupes s'adaptent aux ressources physiques et sociales disponibles dans l'environnement à un moment donné. A première vue, la théorie éco-comportementale de Barker paraît engager un schéma de causalité 31

plutôt déterministe, toutefois ses applications, en ouvrant à la prise en compte de déterminants psychologique et sociologique dans l'utilisation de l'espace, permettent de dépasser la simple liaison causale Stimulus-> Réponse(33). Sans bien sûr reprendre stricto sensu les thèses selon lesquelles certains sites comportementaux génèreraient de façon mécaniste des comportements particuliers, les observations menées sur le campus de Bordeaux ne sont pas sans évoquer parfois l'existence de Behavior Settings. Le campus de Bordeaux-Talence est un espace de grande dimension dont chacun reconnaît à peu près les frontières. Passées ces limites, on remarque que les automobilistes adoptent une façon de conduire relativement affranchie des règles ordinaires du code de la route. Tout se passe comme si ce lieu déclenchait un assouplissement de la norme générale qui régit la conduite automobile. Les panneaux de sens interdit sont moins respectés, les stops quasiment ignorés. Certes, on nous rétorquera que l'absence des forces de police y est pour beaucoup mais la réponse comportementale qui consiste en la transgression presque systématique de la réglementation résulte probablement de mécanismes plus complexes qu'il n'y paraît. . L'approche phénoménologique Dans ce rapide exposé des thèmes majeurs de la psychologie sociale de l'environnement, les travaux d'A. Moles tiennent une place importante. Dans Psychologie de l'espace(34), écrit en collaboration avec E. Rohmer, il décompose les processus d'appropriation de la ville par l'homme moderne à partir d'une approche phénoménologique de l'espace qui se centre sur le corps, ici et maintenant. Selon lui, le corps de l'homme est entouré d'un certain nombre de coquilles qui s'emboîtent comme des poupées russes. La première correspond à l'espace personnel défini comme une bulle par Hall ou comme un espace tampon par Horowitz, c'est la coquille du corps qui constitue la frontière de l'être. L'espace du geste immédiat constitue la coquille suivante. Viennent ensuite la coquille de la pièce d'appartement puis celle de l'appartement 32