L'HUMAIN ENTRE INSTITUTION ET DESTITUTION

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Ce qui institue l’homme dans son humanité, c’est le rôle de la fonction instituante, symbolisante, qui permet à un individu, à un groupe, d’intérioriser l’écart qui le sépare de l’absolu, de renoncer à la toute-puissance. Comment l’individu et le groupe s’articulent-t-ils en fonction de cette fragile mais indestructible dimension symbolique ? C’est ce que cette enquête, qui porte sur la trajectoire personnelle et familiale d’élèves de l’ENS de Fontenay/St-Cloud, s’est donné pour but de découvrir.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296301344
Nombre de pages : 320
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L'HUMAIN ENTRE INSTITUTION ET DESTITUTION
Rencontre entre l'histoire personnelle et l'institutionnalité

(Ç)L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-3167-8

Christina GAUTHERON-BOUTCHATSKY

L'HUMAIN ENTRE INSTITUTION ET DESTITUTION
Rencontre entre l'histoire personnelle et l'institutionnalité

L'Harmattan 5-7, rue de I'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

FRANCE

HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALffi

A Louis Porcher

Remerciements J'adresse ici mes remerciements tout d'abord à Louis Porcher, à qui je dois tant. Sans lui, rien n'aurait été possible. Que soient remerciées également Geneviève Zarate et Ariel Cordier, car c'est grâce à elles que cette enquête a pu être menée. Merci, enfin, à mes informateurs, qui m'ont gracieusement et patiemment offert leur collaboration. A tous, ce témoignage de ma gratitude.

Introduction A un moment de l'histoire humaine où des lois déshumanisantes se font passer pour les seules possibles, où leurs effets destructeurs œ l'humain sous toutes ses formes s'exhibent pourtant de plus en plus ostensiblement, un mince filet de lucidité commence seulement à sourdre, à mettre en doute cet étrange ordre dominant anti-humain, à contester, à résister. Que de dégâts il faut toujours pour que des paroles, qui s'élevaient en vain depuis tant d'années (par exemple celles d'E. Mounier), trouvent enfin des oreilles pour les entendre, des lèvres pour les reprendre, les développer! Partout on déplore la violence, la perte de sens, la misère... Il est temps de mettre en relation tous ces faits de destruction décrits isolément, et de reconstituer ainsi la configuration de sens globale dans laquelle ils s'inscrivent. Il est temps que, tous, nous combattions la fragmentation dJ sens qu'impose l'idéologie désymbolisée dominante, et qui nous empêche de voir la vraie cause de la destruction et d'agir sur elle. Cette cause, c'est le déni par la civilisation occidentale maître de la planète, de l'ordre symbolique qui fonde l'humanité de l'homme, qui seul permet qu'elle advienne, qui est l'essence même de cette humanité. Pourquoi ce déni? Il est le symptôme de la perte de cette dimension symbolique par les sociétés occidentales, de sa destruction, au fil de la longue histoire du processus de désymbolisation qui les travaille depuis des siècles (cf. P. Legendre). Dieu merci, des événements de pensée comme la psychanalyse, et des individus plus lucides que d'autres, réintroduisent de plus en plus les moyens de la prise de conscience et de la lutte, que ce soit dans le domaine de la recherche, de la connaissance, du travail de terrain, ou de l'action associative, sociale, politique, militante... Peu à peu se dessin~ une mouvance pro-humaine dans laquelle convergent des êtres que rien ne prédestinait à se rejoindre jamais. Nous pensons donc que, comme les hommes, les secteurs œ l'activité mentale humaine doivent être remis en relation, et au sein d'eux, pour les servir, les disciplines universitaires, artificiellement isolées en autant de fragments, conformément à la logique désymbolisante et violente qui régit et instrumentalise le monde de la connaissance, comme tout le reste de la société et de la planète.

A travers un exemple certes minuscule, au regard de cette optique globale, nous nous proposons d'illustrer ce grand invariant humain, mis au jour par bien d'autres contributions (cf bibliographie), qu'est la nécessité de l'ordre symbolique structurant, dans lequel s'articulent le réel psychique et le réel concret, l'individu et la société, le passé et le futur. Seul cet ordre de la relationnalité permet la co-constitution de l'individu et du groupe, sans qu'aucun ne soit sacrifié à l'autre. Or ce sacrifice, nous le savons pourtant d'expérience, a toujours lieu d'une façon ou d'une autre sous la domination des idéologies absolutisées (dictatoriales, collectivistes, néolibérales), dénégatrices de la relation dialectique entre crs éléments dont elles font des opposés exclusifs l'un de l'autre ("ou"), au lieu d'en reconnaître la difficile mais indispensable, féconde, mise en relation ("et"): la liberté ou l'égalité; l'amour ou la loi; l'individu ou la collecti vité ; l'Etat ou l'intérêt privé; le droit de manger ou le droit œ penser... et en définitive, ni l'un ni l'autre! Nous souhaitons donc ici, en appui sur bien des travaux plus ou moins isolés, car peu conformes au modèle scientiste a-symbolique qui entrave l'avancée de la connaissance en matière d'humain, contribuer à montrer qu'il est nécessaire à présent de constituer les connexions entre ces travaux qui, pour éloignés qu'ils semblent être (psychisme, droit, spiritualité, politique, géopolitique, social, etc), parlent tous de la même chose: qu'est-ce qui humanise et déshumanise l'homme? Or notre monde, proche ou lointain, a un besoin de plus en plus urgent de tout ce qui peut contribuer à enrayer le processus général de désymbolisation dans lequel il est entraîné. Ce livre se veut donc une participation à la lutte contre ce déni actuel, si néfaste, de la nécessité de l'institutionnalité, c'est-à-dire de l'endo et exo-squelette porteur et transmetteur de la dimension symbolique, seule humanisante. Cela demande d'aller contre l'idéologie dominante, la mentalité générale qui en résulte, la dérive distorse qui aveugle et s'aggrave d'année en année, les défenses qu'elle engendre contre tout ce qui veut s'y opposer, les structures faussées en place, devenues à elles-mêmes leur propre fin, comme toute production humaine pervertie... Mais de plus en plus nombreux et de moins en moins isolés (car ils se reconnaissent entre eux) sont ceux qui ouvrent les yeux, quelles qu'en soient les raisons, liées à la destitution psychique, économique, sociale, identitaire, etc.

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Il faut donc plus que jamais resymboliser l'humain et son monde, restaurer les liens entre les êtres et entre tous les secteurs de l'humain, et surtout rétablir et redresser l'instituant détruit ou perverti: nous voulons apporter ici une preuve, parmi bien d'autres, que l'humain ne peut vivre ni dans une institutionnalité folle ou perverse (ce que beaucoup conçoivent déjà), ni sans institutionnalité (ce qui est beaucoup moins "idéologiquement correct"). Nous allons expliquer dans un instant ce que nous mettons sous ce terme, qui recouvre en fait le phénomène global œ l'humanisation de l'homme, rien de moins, et contrairement à l'acception tellement réduite, dérisoire, insignifiante ou encore violente, menaçante, qu'il revêt de nos jours pour l'homme occidental en général. C'est qu'il confond l'instituant et la "Loi" pervertis avec l'instituant et la Loi réellement symbolisants, indispensables. C'est le drame œ l'homme, que lorsqu'il est désymbolisé, c'est-à-dire psychiquement et inconsciemment trompé par une structure faussée qu'il a intériorisée, il la rejette, car évidemment elle ne lui convient pas, elle dénature sa vérité invariante d'être humain, mais il n'est plus en état, endommagé psycho-symboliquement qu'il est, de reconnaître ce qui lui conviendrait, une véritable structuration symbolisante, et donc les dispositifs externes la rendant possible. D'où des choix réactionnels qui aggravent le dommage psycho-symbolique au lieu de le réparer. L'homme fonctionne selon une courbe exponentielle dans le registre de la destruction, et selon une courbe asymptotique dans celui de la construction de lui-même. C'est pourquoi les modèles linéaires, refennés sur eux-mêmes et sur leur illusion de toute-maîtrise, que le rationalisme ambiant si irrationnel nous impose en guise de vérité sur l'humain, ont un caractère si réducteur, si peu opératoire, si inefficace, toujours. Peut-être sous la pression de l'épreuve de réalité, qui dément chaque jour davantage ces soi-disant "vérités scientifiques" ou "lois" économiques, à travers les destructions massives et de tous ordres qui se produisent sous nos yeux, l'homme se réveillera-t-il enfin à sa propre humanité, consentira-t-il à ne plus méconnaître la Loi symbolique, incontournable, celle-là, et dont les effets sont pourtant on ne peut plus irrécusables, surtout lorsqu'on la bafoue. C'est pourquoi il nous apparaît comme un problème gravissime que les tenants des fonctions symboliques instituantes de nos sociétés malades n'aient plus du tout conscience ni de l'importance capitale, ni de la nature 9

exacte de la fonction qu'ils sont censés assurer auprès de la population. Et de fait, ils ne l'exercent plus, lui ayant substitué une logique gestionnaire. Or l'humain ne se structure pas dans une logique gestionnaire de choses, par définition, mais dans la logique de l'Interdit limitateur et différenciateur tout à la fois. Tout cela est complètement méconnu et dénié, n'est plus dI tout assuré par ceux qui en ont la charge. C'est pourquoi l'institutionnalité dans son entier est de moins en moins opératoire, après avoir connu œs dérives absolutisantes qui ont entraîné son rejet et son discrédit. Et moins elle est symboliquement opératoire, plus elle est attaquée et donc affaiblie, selon la spirale typique de l'inconscient. D'où cet avilissement général, probablement inconscient, en tout cas suscité et aggravé par l'attitude parfaitement irresponsable des tenants de l'instituant qui, en fait, désinstituent l'humain, trahissent leur fonction. C'est le sens exact du terme "prévarication", dont ils se rendent coupables à leur insu, étant eux-mêmes produits, donc conditionnés par la désymbolisation qui mine nos sociétés. Qu'est-ce que tout cela veut dire, en quoi les "responsables" œ l'instituant sont-ils gravement coupables? Toute fonction instituante, comme fonction anthropologique indispensable et universelle, consiste à signifier au peuple l'Interdit de confondre l'humain et la chose. Or, se mettant au service de la toute-puissance des intérêts privés, au lieu de leur imposer les limites auxquelles tout homme doit faire allégeance (Interdit d'identification à l'absolu), favorisant du même coup le déferlement de leur logique de marchandisation (normale exclusivement dans le secteur dI commerce) sur l'ensemble de l'humain, ils agissent comme s'ils notifiaient à tous le déni de l'Interdit de réifier l'homme: tel est le message pervers ou fou que les peuples intériorisent, puisqu'il leur vient de l'instituant lui-même, et qui déchaîne la violence tous azimuts. Les "responsables" politiques, qui font sauter tous les verrous qui cantonnaient la logique marchande/financière dans son secteur, au lieu de les garantir et de protéger ainsi l'essence de l'humain contre sa chosification, sont en réalité les destructeurs de leur propre fonction, de l'instituant, et des peuples dont ils sont censés garantir le statut humain, ce que nos sociétés ont complètement oublié. Le Droit, tout aussi déboussolé, suit dans la même voie. Ne parlons pas de l'école, et du plus grave, des pères destitués donc
desti tuants.

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Il y a là de l'inconscience, de l'impossibilité d'entendre, mais aussi très probablement du refus d'entendre. Comment resymboliser avant toute chose les tenants des fonctions instituantes : politiques, juristes, enseignants, parents? Comment les ramener à exercer véritablement leur fonction symbolisante d'interprète du vrai et du faux au regard de l'humain en l'homme, au lieu de la pervertir, même involontairement, et de répandre une logique contre-symbolique si dangereuse? Le problème de la suspicion, de la méfiance, du mensonge, de l'impuissance, qui empoisonne nos sociétés, et où la population tient toute l'institutionnalité, trouve là sa source. Comment leur faire prendre conscience de leur obligation absolue à l'égard de leur peuple de garantir l'Interdit, les limites, la suprématie de la Loi structurante sur les intérêts matériels et privés? Nous en sommes à cet état inversé, pervers, d'un monde où la Loi est soumise à l'argent-fétiche de quelques-uns, et cette soumission monstrueuse entraîne celle des peuples entiers qui s'en structurent et comprennent ainsi, à rebours de leur essence humaine, que la Loi, c'est la toute-puissance de l'un sur tous. Comment l'individu, par conséquent, ne développerait-il pas sa violence pour survivre (et non plus vivre) dans un pareil ordre renversé? Il faut que tous les interprètes et transmetteurs du symbolique prennent conscience de leur désymbolisation, qui nous impose de plus en plus à tous de vivre dans un monde pervers ou fou. Mais peuvent-ils encore reposer des limites à la toute-puissance qu'ils ont eux-mêmes déchaînée, et à laquelle ils nous enjoignent toujours, aveuglément, obstinément, de nous soumettre? Il semblerait bien que non... C'est donc maintenant notre problème à tous!

Il

Chapitre 1 L'institution Il est symptomatique que nous ne disposions que d'un seul mot, institution, pour désigner un phénomène si complexe et si fondamental pour l'humain, puisqu'il recouvre finalement tout ce qui distingue ce dernier du reste du vivant. Cela paraîtra sans doute provocateur de proposer comme synonyme d'institution le terme humanisation, et particulièrement dans le contexte des sociétés occidentales du XXIe siècle. En effet, pour la plupart d'entre nous, l'institution évoque une construction gestionnaire désincarnée, formelle, de l'ordre de la procédure technique, fonctionnant selon une logique propre, indifférente à l'humain, au vivant, au sens même... ayant de surcroît la faculté monstrueuse de transfonner à son image les hommes qui la servent. Elle semble, et c'est incontestablement redoutable lorsqu'il en abuse - ce qu'on lui attribue ordinairement comme principale propriété. Certes, lorsque la logique spécifique du monde de la pure technique administrative est poussée à l'absurde, il en coûte réellement des vies. Mais ne sommes-nous pas payés là au prorata de ce que nous acceptons de croire, que nous en soyons ou non conscients? En réduisant les dispositifs institutionnels à de pures mécaniques destinées à gérer œs fonnes de plus en plus vides de sens, à produire de la formalité humaine sans la substance symbolique qui lui donne vie et la rend opérante, l'homme moderne en a fait des monstres a-sensés, hors Loi, tout-puissants et broyeurs de destins. Ce qui l'amène à souhaiter toujours davantage les réduire à rien, leur dénier tout sens: ce faisant, il les rend encore plus fous, plus défensifs et totalitaires, cercle vicieux dont souffre toute notre institutionnalité. Ce que nous ne comprenons décidément pas, c'est que l'homme peut pervertir l'institution mais aucunement vivre sans institution; et il en absolutise le pouvoir et la logique en promouvant si obstinément l'idéologie de l'homme non-institué, de la liberté absolue. Effet inverse œ celui recherché. Car ce ne sont pas seulement les dispositifs institutionnels qui sont susceptibles de déraper dans le hors-Loi et simultanément, paradoxe qui n'est qu'apparent, d'être de moins en moins opérants, mais bien aussi l'institution au sein de chaque individu:

une part de la vérité, un moteur froid au pouvoir si grandqu'il en devient

l'homme "absolument libre" est le pendant du dispositif institutionnel déconnecté de sa fonction humanisante (autrement dit de ce pour quoi il est censé exister). L'idéologie actuelle si dévastatrice, c'est la tentative, eITonée mais déjà très avancée, de détruire l'institution pervertie au lieu de la réinscrire dans la Loi symbolique qui, seule, permet à l'humanité œ l'homme d'advenir. Cette Loi, d'où la majuscule, transcende le seul individu, ou encore les lois juridiques, par exemple, qui n'en sont qu'une expression et un vecteur (absolument indispensable!). Elle est cette nécessité structurale sans laquelle ne peut pas se constituer pour l'homme cet ordre du symbolique, c'est-à-dire de la représentation, hors duquel il est livré au chaos de la Jolie et de la violence. Chaque individu doit donc, pour accéder à son humanité, être institué en recevant la Loi, qui est ce qui articule un être à sa société et à travers elle, à l'espèce humaine. D'où l'illusion en réalité cruellement néfaste de l'individualisme actuel qui, pour se légitimer, récupère les Droits de l'Homme et en propage une interprétation pervertie en les dissociant de la logique de l'Interdit et de la responsabilité qu'ils impliquent : nous ne sommes pas des êtres de "tous les droits" et surtout sans dette, nous recevons les conditions de notre humanisation des hommes qui nous précèdent. Cela signifie que nous sommes des êtres de relation, œ dépendance lors de notre structuration subjective, et plus tard d'interdépendance avec les autres, d'allégeance à cette Loi qui nous préexiste et dans laquelle seuls d'autres hommes peuvent nous inscrire. Refuser cela, qui inexorablement s'impose, c'est le déni de notre humanité, le maintien aveugle d'une position fantasmatique de toute-puissance en dépit des destructions incontestables qu'elle provoque. C'est la maladie actuelle. L'idéologie dominante contemporaine, si désymboli sée, confond allégrement le symbolique avec le préjugé, l'irrationnel, la superstition, bref, l'insignifiant, le non démontrable scientifiquement, imaginaire, faux, par conséquent n'ayant pas à exister, donc n'existant pas réellement ... un tel brouillage, symptomatique de l'absolutisation d'un unique modèle conceptuel érigé en vision du monde et de l'être humain, empêche l'homme actuel de percevoir quels enjeux d'humanisation sont ainsi négligés, déniés. Cela produit pourtant des effets de destruction très réels à travers l'humanité entière, preuve des effets tout aussi réels qu'engendrent

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les dispositifs symboliques lorsque la Loi est (suffisamment) respectée, intériorisée. Mais l'amalgame destructeur de sens, la confusion des genres est justement la conséquence du déni de la Loi. Il nous faut donc à tous et urgemment faire oeuvre de différenciation, chacun dans son domaine, car tous les domaines de l'humain sont affectés par la désymbolisation. Qu'est-ce que l'institution subjective? La psychanalyse nous a appris comment l'individu nouveau-né reçoit la Loi humaine. Etre institué signifie recevoir de plein droit une place dans l'ordre symbolique, place à jamais inaliénable au regard de la Loi qui interdit à tout homme de s'identifier à l'absolu. Cette place inviolable, unique, donne à l'individu d'être pleinement lui-même, en contre-partie de quoi il devra renoncer à occuper, confondre ou détruite les autres places (ce qui, du point de vue de la logique de l'Interdit, est équivalent). L'obtention de cette place inaugurale est le résultat d'un acte œ reconnaissance symbolique: l'autre homme, celui qui nous précède, voit, reconnaît en nous un humain, et du fait même de ce regard, de cette représentation dont naîtra en nous la fonction même de représentation, nous constitue tel. Mais pour nous conférer ce statut d'être pleinement humain, encore faut-il qu'il l'ait lui-même reçu de ses propres ascendants. Là est le rôle crucial de la transmission: d'autant plus crucial qu'elle transmet autant ce qui déshumanise que ce qui humanise, drame par excellence de la condition humaine. Heureusement, entre le moment où on reçoit et celui où on transmet à son tour, il se passe bien des choses; le déterminisme symbolique est d'une importance immense, mais néanmoins ne clôt pas œ façon absolue, irréductible, le destin humain. Mais les cas extrêmes, m'objectera-t-on ? Je ne puis répondre que ceci: quel que soit le poids œ détenninisme clôturant que fait peser sur un individu, à l'orée de sa vie, le non-respect de la Loi symbolique (généalogique), il relève de notre humanité, en vertu de cette Loi, justement, de ne pas considérer son destin comme scellé. Cela semble bien peu, mais là nous touchons aux limites du savoir qui, pour rester ce qu'il est sans usurpation ni dénaturation, fait lui aussi allégeance à la logique de l'Interdit: ce qu'il en sera du destin œ qui que ce soit, nous ne pouvons pas le savoir. Nous ne sommes donc ni entièrement libres, ni entièrement conditionnés, comme cette étude tentera de le montrer. 15

Donc, selon le processus nonnal d'inscription dans la Loi (il n'est bien sûr jamais parfait), l'enfant, dont le psychisme est dans les premiers temps de sa vie fusionné ou confondu avec celui de sa mère, va devoir se différencier, se détacher d'elle pour accéder à son être propre. Cela n'est possible que si la mère, ayant elle-même intériorisé la Loi, peut (inconsciemment) consentir à laisser partir l'enfant: sorte de second accouchement, psychique, celui-là. A mesure que l'enfant se développe, elle parvient à retrouver sa disponibilité pour d'autres choses, lui imposant ainsi progressivement la frustration (ou le manque) salutaire qui lui permettra d'accéder au désir, car celui qui ne manque de rien ne désire pas, ne vit pas. Ce processus, qui fait vivre à l'enfant qu'il n'est pas tout pour sa mère et qu'elle n'est pas à lui, mais sans que tout cela le menace d'anéantissement, c'est le père qui le rend possible: par sa présence dans le désir et les paroles de la mère, il s'interpose comme Tiers séparateur dans la relation duelle mère-enfant primitive (qui est indispensable au début, précisons-le, mais ne doit pas s'éterniser sous peine de menacer l'enfant cb psychose). Ainsi, l'enfant qui se sentait tout-puissant fusionné à sa mère étape indispensable d'un bon développement - rencontre-t-ille principe cb réalité qui l'oblige à renoncer à cette toute-puissance, à reconnaître que l'autre est distinct de lui, qu'il n'en maîtrise pas le désir, qu'il est donc lui-même limité à sa seule personne, mais celle-ci devenant par là même singulière et autonome. Le non-dégagement d'avec la mère, le non-renoncement à la toute-puissance archaïque est en même temps un emprisonnement monstrueux qui spolie l'individu de son identité propre, de cette possibilité, inviolable elle aussi, d'évolution pennanente qu'est la vie vraie. Etre tout, c'est avoir son destin tout tracé, c'est l'abolition cb l'altérité qui nous laisse, depuis l'intérieur de nos limites, une ouverture sur l'infinité des possibles. Ce qu'on appelle l'Oedipe n'est qu'une étape de ce processus cb différenciation, et l'Interdit de l'inceste est le schéma paradigmatique qui représente cette nécessité structurale, tant pour l'individu que pour toute collecti vité humaine, de sortir de la fusion pour advenir à l'humanité vraie. Pour cela, il y faut des dispositifs, sortes d'exo-squelettes sécrétés par les groupes humains pour que le processus de différenciation ou encore d'institution puisse s'exercer de génération en génération. C'est le devoir absolu des adultes d'exercer auprès des enfants cette fonction instituante dont ils ont eux-mêmes bénéficié. Certes, des adultes désinstitués ou mal 16

institués ne peuvent plus transmettre, et c'est le constat actuel! Ce devoir est notifié par la loi juridique, vecteur de la Loi instituante, sous fonne d'obligation d'éducation qu'ont les parents vis-à-vis des enfants, œ condamnation légale de l'inceste sur les mineurs, et de garantie ~ fonctions subjectivement structurantes de père et mère par les catégories juridiques cOlTespondantes, qui rendent ces fonctions symboliquement opératoires. (Pour ce qui concerne l'articulation entre le juridique et le subjectif, je renvoie le lecteur à toute l'oeuvre magistrale de PielTe Legendre.) Nous croyons trop, dans ce monde de fragmentation et d'illusion d'indépendance, qu'entre un privé "père, mère, enfant" de liberté absolue, et un public réglementé par le Droit (de plus en plus purement formel au demeurant), il y aurait une coupure radicale: cette mentalité, si bien entretenue par ceux qui en tirent profit, n'est que symptôme; noüs ne savons même pas que nous ne sommes ce que nous sommes en privé que grâce à la loi collective intériorisée par chacun et partagée par tous (œ moins en moins, il est vrai!). Donc l'Interdit de l'inceste où se rejoignent la psychanalyse, le Droit, l'anthropologie... la Bible même au travers du Décalogue entre autres, c'est l'interdit de mettre l'autre sous emprise, de dénier les frontières entre soi et l'autre. Mais qu'est-ce que cet "autre" ? C'est un principe structurant. Nous l'appellerons ainsi à défaut d'en savoir plus sur ce qu'il est, parce que nous ne le connaissons guère qu'à travers ses effets. Ce principe prend des expressions très différentes, mais toujours en lien les unes avec les autres, au travers de l'humain dans son entier. C'est "l'autre" paternel qui vient déranger l'infans (l'enfant d'avant la parole) dans sa fusion au maternel. C'est "l'autre" de l'inconscient que l'on reconnaît en soi-même lorsqu'on est enfin divisé, donc ouvert sur "l'autre" de sa propre vie qui évolue, qui change. C'est "l'autre absolu" que reste le maternel tout-puissant/dévorant pour le psychotique qui n'en a pas été séparé. C'est l'autre qui prend figure à l'extérieur: l'autre sexuel, linguistique, identitaire, l'étranger, et l'autre personne tout simplement. Enfin, c'est cet "autre" inéluctable de la destruction et de la mort, altérité absolue. Et toutes ces altérités renvoient dans l'inconscient les unes aux autres. Parvenir à la reconnaissance, au respect de cette altérité principielle, c'est cela même, l'institution de l'homme. La frontière entre soi et autre doit être reconnue et respectée entre mère et enfant, adulte et enfant, homme et femme, toi et moL.. Egalement entre les différentes fonctions 17

symboliques de la société, si souvent mélangées ou déniées de nos jours (Ie symbolique n'étant plus ressenti et reconnu comme tel) : le responsable politique n'est pas l'ami, le thérapeute n'est pas le juge, ni renseignant thérapeute ou père; le père n'a pas plus à être un copain qu'un partenaire sexuel; le savant n'est pas un responsable politique, pas plus que l'homme d'affaires; l'espace public n'est pas l'espace du privé... au bout dI compte, l'humain n'est pas une chose, ce qui signifie qu'on ne peut l'emprisonner dans une représentation, une image (de masses, de clones innombrables et interchangeables) qu'on lui impose de l'extérieur; pas plus qu'il ne peut se réduire à la représentation consciente qu'il a ou veut avoir de lui-même. Les deux, l'assignation de l'image et la fixation à l'image étant bien sûr imbriquées. Est libre celui dont on a respecté l'essence libre; qÜant à celui qui se croit libre dans l'absolu, hors de toute dette, il est en prison dans sa totalité close, rien d'autre ne pouvant plus lui arriver, ce qui de nos jours en rend fou plus d'un! Qu'il soit homme-dieu ou homme-déchet, l'humain ainsi dégradé, destitué, est voué à la destruction et à la destructivité. Se réduire à une image, cela revient à confondre l'homme et la chose: la reconnaissance par chacun de ce qui en lui est autre, étranger, non accessible et donc non maîtrisable (l'inconscient) est l'étape décisive pour se différencier soi-même du non-humain, et reconnaître du même coup l'humanité de l'autre homme, le différencier des choses. La reconnaissance de soi et de l'autre, c'est-à-dire de notre humanité commune, c'est le même mouvement, le même seuil franchi. Nous sommes indéfectiblement dépendants de l'autre dans l'accession psychique à notre essence commune: c'est cela, le symbolique, symbolon, la reconnaissance partagée entre deux morceaux qui se reconnaissent partie du même tout. L'humain, c'est exclusivement acte de reconnaissance réitéré à chaque instant, c'est du symbolique pur, ce dont notre monde, funestement, ne veut rien savoir... Cette reconnaissance de l'altérité en moi et donc en l'autre est en même temps maintien de l'ouverture de mon destin sur sa propre altérité: de "l'autre" peut m'arriver; acceptant l'altérité, je permets au changement œ modifier ma vie, je la laisse ouverte à l'imprévisible, à la fois en moi et extérieur, qui seul la rend digne de ce nom. Qui ne peut reconnaitre et écouter son inconscient s'enferme dans une existence répétitive d'où il exclut toute altérité, quelle qu'en soit la 18

forme. La relation qu'on a à "l'autre" au dedans de soi, et celle qu'on a à l'autre que soi-même sont absolument dialectiques. Mais pour reconnaître cette altérité, encore faut-il qu'il y ait des frontières: les tentatives actuelles de réconcilier toutes les altérités sous un même principe d'équivalence sont en réalité un déni de ces altérités, car ce principe d'équivalence abolit les frontières. Seul un acte œ reconnaissance réelle de l'altérité, et donc de la conflictualité qu'elle implique toujours, permettrait d'élaborer de véritables conciliations par le biais de procédures symboliques dont il ne faudrait jamais considérer les résultats comme acquis, définitifs, ce qui les destituerait sur le champ. On voit bien que cette pseudo-tolérance ne réconcilie rien, mais désymbolise les individus comme les groupes et déchaîne la violence: les extrémismes identitaires qui se multiplient sont une tentative de se faire reconnaître malgré, contre cette fausse reconnaissance, abolis sante. Le "consensus absolu" uniformisant est une éviction de la reconnaissance réelle de l'autre qui, seule, débouche sur un accord possible et une paix à concevoir comme pratique symbolique pennanente, et non statu quo définitif. L'humain ne supporte ni l'indifférenciation ni la clôture, contraires à son essence. Les propos tenus ici ne sont généraux que parce qu'ils s'appliquent autant aux rapports entre sociétés ou cultures qu'aux catégories internes à une société, aux relations entre les individus ou au monde intra-psychique propre à chacun. C'est ce même principe transversal œ différenciation-reconnaissance de l'altérité qui spécifie l'humain. Et la reconnaissance n'est jamais établie une fois pour toutes; comme le dirait Denis Vasse (cf. bibliographie), cela ne se conjugue qu'au présent. Cette Loi est bien entendu dégagée ici de façon abstraite: chaque individu, chaque groupe est quelque part sur le chemin d'humanisation entre l'indifférenciation primordiale et une symbolisation (différenciation) idéale non réalisable. Il nous paraît donc urgent, pour des raisons à la fois de survie (enrayer les violences), et de nécessité, de retrouver le sens de la dignité de notre condition humaine (ce qui est corrélé, bien évidemment), de prendre conscience de l'importance vitale du phénomène œ l'institutionnalité, pour l'humain dans son entier, afin de lui redonner toute sa place. La fonction instituante doit donc pouvoir être exercée par chaque génération auprès de la suivante, et transmise à travers cet exercice même. C'est un principe universel. Cela nécessite des dispositifs instituants (parenté, religion, justice, éducation, politique, culture... ) qui, eux, 19

varient à l'infini avec les peuples et les époques. Ces dispositifs (ou structures) instituants se concrétisent en fonctions symboliques (père, roi, juge, enseignant, prêtre, ministre, etc) dont les tenants sont chargés œ faire intérioriser à chacun des catégories identitaires détenninées historiquement et culturellement, par l'intermédiaire desquelles s'impose le principe universel de différenciation (ou d'Interdit d'inceste, comme on voudra). Ces catégories d'appartenances spécifiques sont en même temps principe universel d'affiliation à l'humanité; c'est ce que signifie "être institué" : être reconnu membre de l'espèce par appartenance à une communauté, elle-même figure de l'espèce. Ainsi, les communautés et les individus en étroite articulation, car l'individu auto-suffisant ou auto-instituant, cela n'existe pas, sont porteurs d'un état d'institution potentiellement évolutif. Ce principe d'évolution dI processus d'humanisation est la clé même de la vie véritablement humaine: lui porter atteinte, c'est détruire le sens qui seul nous fait humains, et déchaîner toutes les fonnes de violence. Le monde actuel croit et veut faire croire que la vie n'est pas un chemin inscrit dans la durée, mais un état absolu réparti de chaque côté d'une frontière qui sépare le tou t du rien, les dieux des déchets, les winners des loosers, faisant rêver les loosers de gagner magiquement la vie absolue des winners, et redouter à ces derniers de basculer tragiquement du côté des autres, morts-vivants. Une telle vision appartient à un ordre pré-symbolique, très archaïque, œ fantasmes, c'est-à-dire purement imaginaire (lequel, contrairement au symbolique, n'est pas partageable). Par rapport au processus d'humanisation subjective/collective, il s'agit d'une vision extrêmement régressée, il n'est que d'en voir les effets dans le monde. Tout cela ne concerne que du symbolique, dira-t-on, alors pourquoi tant d'importance? C'est que l'humanité de l'homme, c'est exclusivement du symbolique (ou son absence, son déni, sa destruction) produisant des effets de vie ou œ mort dans le réel, seul le comprendre et l'admettre enfin permettrait d'apporter des réponses vraies, et non les habituels faux-semblants, aux adversités qui dévastent l'humanité actuelle. D'ailleurs le problème principal, sinon conscient, pour l'humanité a été de tous temps celui œ l'imperfection de son institution, aggravée ou compliquée par le fait que l'institution externe, sociale, et l'institution psychique sont étroitement interactives, et donc leur perversion, leur gauchissement aussi. Ils se potentialisent en une spirale dont les effets de destruction se propagent 20

actuellement sous nos yeux, dans tous les secteurs du collectif comme dans l'intra-psychique individuel, sans que nous soyons encore pleinement conscients des liens entre les phénomènes, apparemment si divers, ainsi suscités par la désinstitution. C'est pourquoi le problème de la fonction symbolique (ou instituante) devrait être envisagé au plus vite, au travers des questions suivantes: d'une part, que peut faire l'individu qui est le tenant de la fonction, même lorsqu'il est lui-même subjectivement bien inscrit dans la Loi, si le dispositif dont il est une "cheville" (P. Legendre) est faussé et lui enjoint de trahir l'esprit de la fonction, c'est-à-dire la logique œ l'Interdit de l'inceste, ou logique de la limite à signifier à tous? Par ailleurs, question peut-être encore plus vitale pour nos sociétés car plus insue, comment la fonction peut-elle être assurée dans le respect de son esprit, si le tenant de cette fonction, lui-même produit par notre société désymbolisée, n'est pas suffisamment inscrit subjectivement dans la Loi? On le voit déjà, il va faire dire à la fonction, qui est une place de parole vraie, porteuse de sens, le contraire de ce pour quoi elle existe, qui est œ signifier l'Interdit. C'est le problème, entre autres exemples innombrables, des pères actuels: étant pour des raisons complexes, à étudier dans une perspective historique, insuffisamment inscrits subjectivement dans la Loi, et baignant de surcroît dans une société régie par l'idéologie du hors Loi, de la toute-puissance comme seule image d'humanité acceptable, comment seraient-ils en état d'infliger la limite à leur progéniture? Ipso facto, ils en sont incapables, accélérant de ce fait la détérioration tant dI dispositif instituant qu'est le système familial, et dont ils sont le rouage princeps, que de l'institution subjective des générations suivantes dont ils sont responsables. Le principe même de la Loi étant dénié par la communauté, il ne peut plus être transmis et intériorisé par les individus qui se désaffilient de cette communauté, et les dispositifs instituants, dépossédés par ce déni même de toute efficacité symbolique, perdent par conséquent leur légitimité et se désagrègent. Si l'ensemble du phénomène instituant est l'objet de tant de discrédit, de haine voire de violence dans les sociétés occidentales, ce n'est pas parce que les hommes veulent s'en affranchir, contrairement à ce qu'on les encourage à croire, mais parce qu'il n'assure plus auprès d'eux l'indispensable Jonction instituante de garantie de leur humanité, les exposant ainsi à l'insoutenable menace de la destitution, c'est-à-dire de la Jolie et du meurtre. Ce contre quoi les 21

populations se révoltent, même sans le savoir, c'est l'instituant perverti, mensonger, qui fait passer l'inhumain pour de l'humain. Ceux qui tirent profit de l'hégémonique illusion de toute-puissance qui transforme l'homme en chose, empêchent qu'on fasse prendre conscience aux peuples de leur méprise. L'intra-psychique et le social s'aggravent ainsi l'un l'autre. Idem pour les "responsables" politiques, juristes, enseignants... Des réactions se font jour pour tenter d'enrayer cette spirale de la désinstitution, mais bien dépassées par l'ampleur de la violence ainsi déclenchée, et très amoindries par la méconnaissance imposée des causes anthropologiques profondes du désastre. Comment resubjectiver (ou resymboliser) les individus et régénérer les dispositifs pervertis, alors même qu'augmente la violence qui, en un mouvement circulaire, est à la fois produite par la désymbolisation et ne cesse en retour d'aggraver cette dernière, c'est l'immense défi que notre humanité va maintenant devoir affronter, comme résultat de son propre aveuglement. C'est un problème systémique, on ne peut résoudre la question de la violence résultant de l'abolition de la limite de façon fragmentaire, en isolant un secteur de l'humain de tout le reste, car l'instituant, répétons-le, traverse l'humain dans son entier et fonctionne par relations, connexions, associations entre les significations; on ne peut vouloir rétablir le vrai de l'humain sur un fragment, et laisser subsister le mensonge partout ailleurs. Ainsi ce ne sont pas les seules psychothérapies, pas plus que les "plans" pour les banlieues, l'école ou les familles en difficulté qui réinstitueront nos sociétés, alors même que les politiques, responsables du dispositif instituant qu'est l'Etat, continuent œ faire sauter tout ce qui limite encore si peu que ce soit la toute-puissance des intérêts privés, laquelle est devenue un facteur primordial. de la destitution de l'homme. Pire encore, toute tentative isolée, donc partielle, de restauration de la Loi est perçue comme une contradiction supplémentaire au sein de l'instituant général qui trahit sa fonction. Elle est éprouvée psychiquement comme un mensonge de plus qui décrédibilise encore davantage le système entier, de par l'incohérence dont ce dernier se trouve ainsi frappé, alors même qu'il a à garantir la cohérence qui préserve l'humain individuel et groupal de la folie. Ce qui du même coup détériore encore un peu plus la capacité de croyance, qui est en chaque homme et chaque collectivité humaine le moyen et le témoignage tout à la fois œ l'état d'institution en humanité. 22

Cliapitre 2 La négociation identitaire Je reprends à cette occasion le problème que l'homme se pose depuis toujours sur sa propre liberté. Y a-t-il réellement liberté, ou bien seulement un &terminisme plus cotnplexe que chez les autres espèces, l'homme n'ayant que l'impression d'une liberté de choix, impression résultant du fait que ce qui œtermine ses options n'est pas conscient? A cela ajoutons que cette liberté de choix apparaît extrêmement variable d'un individu à un autre. nChoix de l'inéluctable et renoncement à l'inaccessible", comme dirait Pierre Bourdieu. On ne peut contester l'importance énorme des œterminismes internes (psychiques) ét externes (collectifs) qui se conjuguent pour enfermer l'homme, et qui commencent à être bien explorés par la psychanalyse, la sociologie, l'anthropologie dogmatique entre autres. Mais doit-on pour autant réfuter l'existence, affmnée par certains, parfois les mêmes, de cet inviolable de la vie humaine qu'est le "secret, .qui interrompt la continuité du temps historique, à partir des intentions intérieures" (E. Levinas) ? C'est certes J'option actuelle de nos sociétés qui veulent croire à la maîtrise absolue du réel et de l'humain par le savoir: or le savoir s'atTêteau seuil de ce phénomène insaisissable intellectuellement qu'est la force du œsir. ~ la connaissance cède la place à l'acte œ reconnaissance, qui est non pas une prise de possession par la pensée, mais un éprouvé, subi affectivement, lorsque enfin on accède à la possibilité œ "consentir" inconsciemment, si l'on peut dire, à "se laisser altérer par la parole qui touche le coeur" (D. Vasse). La vérité première de l'humain lui est donnée non par un savoir, mais par la reconnaissance de son humanité, acte fondateur qui l'affilie à l'ordre symbolique (ordre de la reconnaissance) dont est faite la qualité humaine de l'homme, dontœpend absolument le sens pleinement humain de toute vie d'homme. Ce mystère, cet insaisissable, incontrôlable, "inviolable" qui offense si profondément notre modernisme violeur, nous ne pouvons par définition en rendre compte. Mais nous pouvons parfaitement obselVer les effets de cet insaisissable, selon qu'il est reconnu ou œnié, et les sociétés occidentales actuelles sont grandement irresponsables, coupables, de œmer non seulement l'existence de cet inconnaissable, mais surtout les

destructions, elles parfaitement connaissables, entraînées par ce déni d'existence. Si le mot "existence" pour un inconnaissable paraît à nos contemporains une contradiction dans les termes au regard d'une pensée scientifique absolutisée, car chargée de désigner le réel et le non-réel, employons celui de "nécessité". Il faut reconnaître (admettre, et non connaître) une nécessaire existence à un inconnaissable auquel consentir, formule possible de la Loi de l'humain ainsi connue et reconnue (intériorisée) tout à la fois, et dont les ravages, lorsqu'elle est bafouée, peuvent, eux, faire objet de savoir, puisque tel est l'unique chemin d'accès au réel légitime par un monde qui ne tolère plus que la chose et le fantasme. Le malheur de l'homme est qu'il ne peut consentir à reconnaître inconsciemment le symbolique quand il n'y a pas été affilié, ou qu'il a été désaffilié par de multiples facteurs désymbolisants ; l'hybris actuelle, si obstinément aveugle sur ses propres conséquences catastrophiques, est une preuve terrifiante de l'existence de lois structurelles d'un ordre symbolique déterminantes pour l'homme: lui permettant de vivre son humanité si elles sont respectées, l'entraînant dans la destruction dans le cas contraire. Censurer comme on le fait de nos jours toutes les tentatives, à la fois si diverses et encore si isolées, pour alerter la conscience de tous sur cet état de fait, relève d'une folie criminelle. Peut-être que, puisque l'inconscient ne nous laisse pas libres, non plus que les circonstances extérieures, puisque même ce que nous prenons pour des choix librement décidés s'inscrit encore dans une logique intérieure, que nous la connaissions ou non, et ce de toute façon jamais totalement, peut-être alors le seul point de liberté consiste-t-il en une acceptation de la nécessité, pour donner une chance à notre humanité d'advenir, de maintenir envers et contre tout cette ouverture que constitue le point d'interrogation: sur ce que je suis, ce qui est, sur ce qui est possible, sur l'avenir... Il faut à cette acceptation une prise de conscience préalable qui ne se décide pas, elle non plus; avec l'humain, on ne peut rien entièrement maîtriser, on peut seulement chercher à favoriser. L'imprévisible qui m'est imposé n'est pas forcément facteur de ma liberté; ne pourrait-il le devenir si je prends conscience qu'il y aurait plusieurs réponses possibles à lui faire, et si je m'efforce de consentir à une direction plutôt qu'à une autre? Peut-être se rendre compte que la prise 24

de conscience de nos attitudes intérieures, des fantasmes inconscients qui nous enferment, permet de les modifier, et donc désirer accéder à ces prises de conscience, serait-il un témoignage modeste mais décisif de notre liberté... et pourtant on ne peut prétendre que quelqu'un qui se œfend contre la prise de conscience de ce qui l'emprisonne le choisit librement, tout en en étant responsable. Que nous reste-t-il alors de liberté face à nos déterminismes inconscients, nous ne le savons pas, mais nous devons poser qu'elle existe, non seulement par exigence éthique de ne pas offenser l'humain en nous, mais par respect de cette nécessité structurale qui seule peut laisser la dimension purement humaine (symbolique) advenir au réel. Ainsi donc, être responsable, et considéré comme tel par tous, œ nos "choix déterminés" car dans l'après-coup, nous pouvons en répondre en leur donnant sens, en les inscrivant dans le sens de notre vie que nous restituons en nous retournant sur elle. S'agissait-il bien d'une logique sensée inconsciente qui s'est concrétisée en une vie, ou bien d'une interprétation arbitraire, fabriquée a posteriori, de ce qui pourrait recevoir un sens autre? Peu importe car là encore, seul moi-même puis donner son sens, mon sens à ma propre vie. L'arbitraire serait en fait le sens attribué à ma vie par un autre. L'humanité de chacun sourd de son propre sens que lui seul a à reconstituer, ou restituer, ou créer, on ne sait, mais de toute façon ce sens est unique, comme celui dont il témoigne; évolutif mais unique. Il est donc impossible de connaître un sens objectif d'une vie donnée, sens qui serait accessible à celui qui ne la vit pas, en dehors œ celui qui la vit. Et cela n'est pas une profession de foi mais une observation, puisque vouloir penser (en réalité croire !) que c'est possible, c'est réellement rendre l'autre fou, et l'être soi-même. "Mais nous n'aurons accès qu'à des représentations... ", disait un professeur angoissé à l'idée de ne pas accéder à un savoir objectif sur le sens de l'humain, et de déroger en cela au protocole scientifique... Mais c'est que l'humanité de l'homme est exclusivement représentation, il n'y a pas de vérité de l'humain dans le monde de la chose; assimiler chose et vérité, c'est dénier au spécifiquement humain tout droit à l'existence. Il faut que le monde des sciences reconnaisse enfin à l'humain son statut, sa réalité de non-chose, et que les chercheurs se dégagent enfin de cette
confusion imposée: symbolique (ou représentation) (non-prouvable, non-expérimentable, non-quantifiable)

= non-scientifique = faux (donc

non-existant réellement). 25

S'il est vrai que le sens de chacun n'est pas directement généralisable en lois, puisqu'il n'est pas en série mais exemplaire unique, il est pourtant des relations qui viennent attester l'existence de lois œ l'humain, mais elles sont autres que celles auxquelles on se réfère dans le monde des sciences appliquées au non-humain. Ces dernières sont tirées œ mises en relation de l'extérieur de phénomènes directement observables et qui se répètent. Pour l'humain, chacun étant phénomène unique, et ne pouvant par conséquent servir à l'attestation d'une loi par renvoi direct à un autre identique, il faut chercher pour chaque vie singulière les relations internes entre les éléments qui la composent. Au travers du singulier iITéductible et de la trajectoire concrète œ chacun, et de la représentation, du sens, que lui seul est habilité à lui donner, se dégagent néanmoins des lois de l'humain, dont on trouve une preuve de plus, et sans doute la manifestation la plus accessible, dans les effets produits lorsqu'elles sont enfreintes. Par rapport à l'observation directe, seule légitime actuellement, il y a chez l'homme un "sas" supplémentaire, cette fameuse dimension de la représentation symbolique, qu'il faut accepter bien que ce soit inquiétant pour ceux qui ne peuvent renoncer à la maîtrise par la pensée; ce non-renoncement non seulement ne leur donne qu'une illusion de maîtrise, mais les maintient éloignés dI phénomène humain que, par cette attitude absolutisée, ils dénient au lieu d'y accéder, même partiellement. Lorsque je parle d'habilitation de son seul auteur à donner sens à sa vie, et donc à nous en donner connaissance, on me reprochera sans doute d'introduire une barrière éthique qui limite la science de façon illégitime et dommageable pour elle. Ce n'est pourtant pas anti-scientifique car c'est œ la nature même de l'objet d'étude, l'humain, que savoir et éthique, ou connaissance et reconnaissance soient intriqués indissociablement. L'éthique intégrée se met alors au service du savoir, car la dénier, c'est dénier la nature de l'objet d'étude, et donc compromettre la possibilité d'en connaître quelque chose, sinon tout. Consentir à la limitation est la seule attitude scientifique en matière d'humain, car son essence même dépend œ cette non-clôture maintenue par l'inconnaissable consenti. Refuser cela, c'est faire disparaître sur le champ l'objet d'étude que l'on cherchait à approcher, et faire disparaître du même coup le seul outil dont on dispose pour cette approche, qui est son humanité à soi: on se désymbolise par

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refus du renoncement à la maîtrise absolue d'un objet par essence non-maîtrisable ; que pourrait-on en savoir dans ces conditions? Consentir scientifiquement au non-savoir, ce n'est un paradoxe qu'apparent au regard de la procédure scientifique applicable au non-humain, mais non si l'on reconnaît à l'homme la seule chose qui le distingue du reste du monde, sa nécessité symbolique, laquelle dépend dI refus de l'illusion d'atteindre l'absolu. Pour en venir aux entretiens biographiques que nous avons menés auprès des Normaliens de Fontenay/St-Cloud, ils montrent tous le même processus à l'oeuvre, au travers de l'expression unique que chacun en constitue. Il y a en l'homme une force qui le pousse vers toujours davantage de différenciation de soi, de dégagement de son être propre d'avec la confusion du commencement. Du progrès de cette différenciation est corollaire celui de la capacité à symboliser, c'est-à-dire à représenter (relier les affects à des images puis des pensées), et donc inscrire dans du sens. Processus d'éloignement de la folie, valable mutatis mutandis pour les communautés comme pour les individus. Ce processus psychique de différenciation/symbolisation, qu'on pourrait aussi appeler d'humanisation, est un mouvement ou un chemin qui se poursuit tout au long de la vie, puisqu'on n'en atteint jamais d'accomplissement absolu. Ce mouvement de chaque être en direction d'une humanisation toujours plus approfondie le maintient en état d'évolution permanente. Ce qui fait varier si considérablement l'intensité de cette force d'un individu à l'autre, ce sont les obstacles qui s'y opposent. En effet, pour l'humain, la réalisation de son potentiel d'humanisation est incroyablement dépendante de l'interaction avec l'environnement, lequel est pour l'homme extrêmement complexe, comme nous allons le montrer. Ce qui n'amoindrit en rien la force de cette orientation intérieure vers une vie pleinement humaine, comme nous le rappelle fort justement B. Cyrulnik, lorsqu'il développe ce concept de résilience qu'il utilise pour lire l'histoire d'individus ayant été confrontés à des expériences extrêmes œ déshumanisation. Il en résulte donc une forme de négociation, présente en tous, mais qui revêt autant d'expressions concrètes qu'il y a d'individus. Malgré le paradoxe apparent, la différenciation est bel et bien notre parenté commune! 27

La difficulté pour l'humain est la complexité de ce avec quoi il doit négocier pour réaliser au mieux sa vie d'homme. Le principe d'institution que nous avons dégagé se concrétise à travers un réseau de significations qui peuvent toutes recevoir une interprétation qui s'étend du plus catégorisable au plus singulier: une mère, par exemple, se rattache à <ÈS fonctions, psychique, juridique, à des catégories culturellement déterminées bien identifiables. Mais elle est en même temps pour chacun de ses enfants un être absolument singulier, en elle-même en tant qu'individu porteur d'une combinaison de significations si complexe qu'elle est unique, ce qui caractérise également chacun des enfants, et par conséquent chacune des relations inter-subjectives. Au travers de cet emboîtement: principe universel - catégories collectivement partagées - personnes et relations singulières, on voit que l'universel pour l'homme, c'est la complexité <ÈS combinaisons de significations partageables, poussée jusqu'à l'unicité. Ces significations en réseau sont toutes en connexion interactive les unes avec les autres, mais toujours dans le cadre de la logique instituante inconsciente, en référence à elle. En l'homme, rien n'est isolable. Tout se propage, se communique, même les ruptures, et cela non seulement au sein du seul individu, mais au fil des générations et au travers des communautés. Chacun de nous est donc non seulement d'une irréductible singularité, mais il est en même temps un être collectif et diachronique. Unicité au coeur de, et produite par un réseau de relations, c'est une autre façon de formuler la dialectique différenciation/symbolisation (mise en relation) qui spécifie le processus humanisant. Ainsi, à cause de la connexion de chacun avec l'autre par le biais des appartenances groupales et de la transmission psychique, le mouvement humanisant doit-il se frayer un chemin au milieu de toutes les concrétisations humaines qui lui préexistent, pour émerger à sa propre réalisation. Certaines lui sont favorables, d'autres lui font barrage, c'est pourquoi la vie entière pourrait être considérée comme le compromis trouvé et renouvelé à chaque instant entre le principe de symbolisation universel et a-temporel, et ses possibilités d'expression et d'avancée, limitées, contraintes, historiques. Négociation lente, laborieuse, progressive, mais également jamais anéantie et étonnamment ingénieuse. Pourquoi négociation identitaire ? Il ne faudrait pas voir la vie comme une évolution préalable de chacun vers un état déterminé de son 28

être propre, et une fois cette place ou identité idéale enfin rejointe, la vraie vie pourrait commencer. Il y a certes des seuils qui pennettent autant œ renaissances. Mais ce processus de réalisation jamais achevée de notre humanité commune à travers notre vie individuelle, c'est cela l'expression même, le sens même de notre identité. La négociation ne se fait pas en vue de notre identité, elle est notre identité même, l'attestation de notre être le plus pleinement humain. En même temps, bien sûr, elle se concrétise en direction d'une identité toujours plus différenciée, symbolisée, humanisée. Elle évolue dans le sens de son propre perfectionnement, mais c'est cette capacité d'évolution même qui la définit et la fait éprouver comme pleinement humaine. Cette négociation, qui est exactement notre vie, est la rencontre pennanente entre ce qui caractérise œ façon toujours plus singulière notre identité de personne unique, et ce qui spécifie notre identité la plus vaste, celle d'être humain. Tout phénomène humain est le lieu et l'expression de relations dialectiques entre ~ extrêmes, en cela il se distingue du non-humain. Nous examinerons dans les exemples proposés les facteurs en jeu dans la négociation identitaire, étant bien entendu que cela ne peut épuiser la question du "pourquoi ?" d'un acte, d'une option, d'une trajectoire singulière. Il s'agit surtout de comprendre quelque chose de ce qui favorise ou entrave la réalisation du processus humanisant, et des stratégies de la négociation pour utiliser, convertir, transformer ou éviter les données contraignantes au profit du mouvement de vie vers et en humanité. Quand nous parlons de stratégies, il faut en envisager à la fois les aspects conscients et inconscients, dans leur articulation complexe qui permet plus ou moins de rebondissements selon les configurations psychiques individuelles, le mot ultime de chaque destinée restant à l'inconscient de l'individu. La négociation identitaire est donc le compromis sans cesse remis à jour entre des significations qui seront elles-mêmes modifiées en retour par le renouvellement pennanent du compromis. Si ce processus évolutif est parfois réduit au minimum et donne des identités avec les trajectoires corollaires extrêmement fixes, c'est qu'il y a trouble de la problématique généalogique, instituante de la personne. Les facteurs en combinaison dans la négociation (ou processus identitaire) sont diachroniques: à la fois héritage des générations précédentes, représentations forgées au cours de son histoire personnelle, et 29

projection de soi dans l'avenir. Ils sont également inscrits dans l'expérience, résultat de la rencontre entre un psychisme et ~ circonstances extérieures concrètes. Ceci est valable non seulement pour soi-même mais pour l'héritage des ascendants. Les représentations, secrets, ruptures de sens, désirs hérités des ascendants sont la résultante de leur vie vécue et donc interprétée, et cela indissociablement pour tout humain. Car même les dysfonctionnements de la capacité à donner sens des générations précédentes sont transmis et reçus, sous fonne de négatifs en quelque sorte mais toujours dans l'ordre du sens, du symbolique, qui se donne alors comme plus ou moins perturbé ou détruit. En effet, cet ordre peut souffrir de ruptures, de déni, mais jamais être aboli, d'où cette force irrésistible, au travers des générations, pour, le réparer coûte que coûte, et que cela réussisse ou non. Cet héritage complexe, et de surcroît rendu spécifique par chaque héritier, se combine aux schémas psychiques qui se sont constitués en ce dernier en fonction de ses expériences relationnelles avec son entourage durant ses premières années. Là réside probablement le déterminisme le plus fort. L'institution de soi et la vie affective sont en ce point étroitement intriquées: père et mère (ou substituts) donnent ou non, en fonction de leur propre psychisme, accès à la reconnaissance et à l'amour dont chacun fait sa quête, consciente ou non, angoissée ou paisible, tout au long de la vie. Et comme toujours pour tout ce qui relève de l'humain, il y a deux versions, ou plutôt des degrés entre deux pôles: celui de l'humain inscrit dans la Loi, et celui de la dérive hors Loi, absolutisée, déshumanisante. Il en découle que des parents bien institués reconnaissent en leur bébé un être humain à part entière; ils le reçoivent donc dans cette dimension de respect inconscient qu'éprouve pour son semblable tout être suffisamment inscrit dans la Loi; en conséquence, ils l'aiment sur un mode qui ne viole pas: celui de la tendresse. Ceux qui, au contraire, ont eux-mêmes été considérés inconsciemment comme non-humains par ~ parents désymbolisés, prennent possession de leur bébé, en font éventuellement un objet de leur jouissance, d'une passion emprisonnante qu'il est de bon ton d'appeler amour maternel (plus rarement paternel) à l'instar de la véritable tendresse, alors qu'il s'agit d'inceste psychique. (cf. P-C. Racamier, L'inceste et l'incestuel , Les Editions du Collège, 1995.) Aucun amour là-dedans, seulement le besoin que l'adulte a de l'objet-enfant 30

qui lui appartient. Dans ce même registre du désymbolisé, on trouve aussi le rejet, le déni d'existence, la violence, etc. On voit très bien que la capacité à reconnaître l'humanité de l'autre (ici l'enfant) et à éprouver de la tendresse sont deux aspects de la même chose: la fonction humanisante de symbolisation. Elle seule permet, dans une même mouvance, de laisser être l'autre dans ce sentiment tendre fait cb douceur et de respect. Mais cela ne signifie absolument pas, bien au contraire, lui épargner, lui refuser la confrontation à tout cadre, toute limite, tout interdit: ce refus est l'inverse du respect, il est une violence sans nom faite à l'humanité des nouveaux-venus, qui en ont besoin pour advenir. Il y a là une immense supercherie dont de nombreux parents actuels se font les instruments aveugles, croyant aimer ainsi leurs enfants alors même qu'ils les privent de l'indispensable charpente instituante ! Ce refus de permettre à l'enfant de rencontrer, au travers de la limite que le père doit lui mettre, la Loi du Tiers structurant, revient à le maintenir enfermé dans la relation duelle, fusionnelle du tout début de la vie. On lui refuse la clé de son évolution en humanité. Cela équivaut à un comportement incestueux, ce qu'approuve et promeut toute l'idéologie sociale ambiante, elle-même de plus en plus incestueuse, au sens large cb non-différenciation que nous avons déjà évoqué; nous y reviendrons. A partir de l'héritage reçu des ascendants, de ses propres structures psychiques façonnées par le système familial à travers son" discours officiel"(A. Papageorgiou-Legendre) et le discours adressé à lui personnellement au sein de ce discours systémique qui attribue les places, les qualifications, les rôles, etc, l'individu commence dès l'enfance sa négociation: le contexte concret lui donne d'expérimenter, c'est-àdire cb figurer dans le réelles significations conscientes et inconscientes qui sont son lot. Les réponses de ce réel vont confirmer, modifier ou infmner ces significations tout au long de la vie. Précisons d'emblée que ces réponses sont toujours en partie le reflet exact de l'état du psychisme à ce moment précis, et en partie sont induites inconsciemment par la personne, dans le cadre d'une tendance à reproduire à l'identique, si l'institution subjective est perturbée (et donc le processus évolutif bloqué), ou bien à évoluer, dans le cas contraire. Selon les contextes accessibles, les personnes qui se présentent, les opportunités d'action, de rencontre, de refuge, de défense, d'expression, etc, selon la présence ou la raréfaction de tous ces facteurs extérieurs, qui relèvent de l'imprévisible dans une existence, les individus 31

ont des possibilités variables de faire évoluer les déterminismes que sont l'héritage transgénérationnel et la constitution psychique première. Il y a un phénomène d'interaction circulaire entre la qualité cb l'institution que contèrent les déterminismes originaires, et la capacité à utiliser le réel externe pour les faire évoluer. Cette courbe exponentielle des destinées avait été bien repérée par Pierre Bourdieu dans le cas œs évolutions dans l'espace social. C'est vrai aussi pour le psychisme qui n'en est évidemment pas dissocié. Les caractéristiques sociales sont une figure de l'institution de chacun comme de ses lignées familiales, laquelle institution n'a d'existence et de signification qu'au travers des catégories partagées par la communauté qui représente l'espèce entière, comme dit PietTe Legendre. Et en retour, chacun "utilise" inconsciemment les significations sociales pour exprimer et tenter d'améliorer tout à la fois sa propre institution subjective plus ou moins réussie. Parfois, l'extérieur est "utilisé" pour confirmer (inconsciemment) l'échec de l'institution inaugurale de la personne: conduites d'échec à répétition ou de sabordage. C'est encore une tentative d'évolution par symbolisation, même ratée, car cela figure encore le blocage du processus évolutif qu'aurait dû permettre une bonne institution initiale. Nous posons toujours l'hypothèse que l'échec n'est pas seulement la traduction logique dans le concret d'un dysfonctionnement psychique, mais aussi la manifestation de cette force vers la symbolisation de soi qui pousse l'homme à toujours se figurer ou se représenter (selon le stade cb développement de la fonction psychique de représentation), et cela quelle que soit la modalité, plus ou moins évoluée du point de vue de la maturation psychique, dont il dispose: le corps, l'acte, l'affect, l'image, la pensée... de toute façon, il lui faut figurer son être, son état d'institution. Car c'est toujours cela qui s'exprime: suis-je plus ou moins ancré en humanité au travers de mes appartenances, plus ou moins enfenné dans le psychisme maternel, déraciné, sûr de mon origine et libre de me réaliser toujours plus, bien inscrit dans le fil des générations, ou exclu hors lignée, hors place, hors humanité, en bref, plus ou moins légitimé à vivre dans la communauté humaine, plus ou moins reconnu et capable cb reconnaître à mon tour... tout, dans chaque existence, tourne toujours autour de cette problématique de l'institution, l'exprime et la réalise sous autant de formes qu'il y a de personnes.

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