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L'imaginaire aménageur en mutation

340 pages
Comment la pratique urbanistique a-t-elle évolué face aux réalités nouvelles et multiformes des territoires, des modes de vie ? A quoi l'urbanisme se réfère-t-il pour penser et agir sur la ville dans le contexte innovant de nos sociétés actuelles ? Mieux comprendre l'imaginaire aménageur pour mieux comprendre nos sociétés et nos villes contemporaines.
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L'IMAGINAIRE

AMÉNAGEUR

EN MUT A nON

(QL'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6218-2 EAN: 9782747562188

Textes publiés sous la direction de YVES CHALAS

L'IMAGINAIRE

AMÉNAGEUR EN MUTATION

Cadres et référents nouveaux de la pensée et de l'action urbanistiques

Contribution au débat

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

A

la mémoire de Michel de Bernarrfy de S igqyer

Cet ouvrage a bénéficiédu soutien des organismes suivants: :Ministère de l'Équipement, du Logement, des Transports et du Tourisme (plan Urbanisme, Construction et Architecture) ; Région Rhône-Alpes; Conseil Général de l'Isère; Université Pierre Mendès France Grenoble II ; INUDEL; Cité des Territoires de Grenoble.

Nous remercions pour son aide précieuse

Françoise

Terenzio de cet ouvrage

dans l'élaboration

La Librairie deJ HumanitéJ

Dirigée par Alain Pessin
Vice-président du Conseil des études et de la vie universitaire, et Pierre à l'UniverJité Croce de publication chargé de la Culture et de la documentation Chargé de mÙsion sur la politique

Pierre Mendès France, Grenoble 2

La Librairie des Humanités est une collection co-éditée par les Éditions L'Harmattan et par l'Université Pierre Mendès France de Grenoble. Destinée à recevoir, dans ses diverses séries, des textes couvrant tout le champ des sciences sociales et humaines, son caractère universitaire lui fait devoir et privilège de promouvoir des travaux de jeunes auteurs autant que de chercheurs chevronnés. Membres Alain Alain Fanny du Conseil scientifique de la collection: Blanc, Sàences de l'Homme Spalanzani, Gestion Coulomb, Economie Droit Politique et Territoire

Jérôme Ferrand, Pierre Kukawka,

SOMMAIRE

Les auteurs

Il

Introduction

par Yves Chalas

13

I. QUELS MI~TIERS, QUELS SAVOIR-FAIRE?

Jean-Paul Blais L'imaginaire contre la ville Alain Avitabile Le projet urbain: une culture du territoire et de l'action urbaine Gilles Novarina Les nouvelles modalités de l'analyse urbaine: décrire plutôt que prescrire

19

27

S9

II. QUEL PROJET POUR QUELLE VILLE? Francese l\1unoZ La ville multipliée, métropole des territoriants

81

Jacques Beauchard Territoires et espaces publics: les fondamentaux de l'aménagement
Bernardo Secchi La ville européenne contemporaine

régional

101

et son projet

121

III. DANS QUEL CONTEXTE SOCIÉTAL ?

Philippe Genestier Les conséquences urbanistiques du post-progressisme quelles actions publiques urbaines peut-on concevoir dans l'univers actuel du pensable et du faisable? Jean-Charles Castel Généalogie et caractères de la postmodernité
Yves Chai as L'urbanisme dans la société d'incertitude

: 157

211

231

Iv: Er

LE POLITIQUE DANS TOUT ÇA ?

Jean-Paul Lacaze Déterminismes économiques, et choLx d'urbanisme

jeux de pouvoir 273

Pier Lttigi Crosta Publics et appartenances locales, au pluriel. Une remise en question des mots-clés de la représentation du plan comme processus d'interaction sociale Yves Chaim' La gouvernance ouverte au débat public ou la pensée faible comme refondation de l'action politique

303

321

LES AUTEURS

Yves CHALAS Prr!fesseur à l'Institut d'Urbanisme de Grenoble Jean-Paul BLAIS Urbaniste, Plan Urbanisme Construction Anhitecture, Club Ville aménagement
Alain AVITABILE d'études à l'Agence d'urbanisme de la région stéphanoise

Directeur

Gilles NOVARINA Prr!fesseur à l'Institut dVrbanisme Francese MUNOZ Université Autonome de Barcelone Jacques BEAUCHARD de Grenoble

Prr!fesseur à l'Université Paris Val-de-Marne Bernardo SECCHI

Prr!fesseur à l'École d'architecture de Venise Philippe GENESTIER

Architecte-urbaniste, directeur du laboratoire RIVES

Jean-Charles CASTEL Urbaniste au Centre d'étude sur les réseaux les transp011s et l'urbanisme (CERTU)
Jean-Paul LACAZE

Ingénieur général honoraire des Ponts et Chaussées Professeur visitant à l'ESSEC Pier Luigi Dipartimento CROSTA di Pianificazione - IUAV Università degli Studi di Venezia

12

YVES CHALAS

Introduction

e pencher aujourd'hui sur la pratique de l'urbanisme, c'est en premier lieu constater qu'il existe une floraison d'éléments nouveaux qui interfèrent dans cette pratique, voire qui la déterminent ou l'orientent, et qui, en tout état de cause, la transforment. Ainsi, aucun observateur ne peut ignorer qu'au nombre de ces éléments nouveaux et désormais constitutifs de l'urbanisme, dans l'acception la plus large du terme, il faut compter, entre autres: le moindre rôle directeur et volontariste des pouvoirs publics, État ou collectivités locales; la décentralisation, en ce qui concerne la France et, avec elle, un mode d'action publique non seulement moins centralisée donc, mais moins technocratique et moins rigide; la perte des modèles de référence et le reflux des utopies; le déclin de la planification et, en contrepartie, l'essor de la démarche de projet indissociable de l'idée de programmation ouverte; la multiplication des acteurs et des instances présents dans le champ urbain et corrélativement l'émergence dans ce même champ de capacités nouvelles d'expertise; la

S

Introduction

notion de gouvernance prégnante, si ce n'est déjà dans les pratiques à proprement parler, du moins dans les têtes et dans les visées; le décloisonnement des compétences et, accompagnant ce mouvement, la construction là aussi de savoir-faire nouveaux, transversaux, qui entrecroisent ou intègrent des approches différentes et partant des secteurs ou des domaines auparavant bien hermétiques les uns par rapport aux autres, tels le social et l'environnement, l'emploi et la ville, la concertation et la sécurité; la montée, enfin, des contentieux et des refus de toute sorte qui émanent de la vie associative. À ces composantes ou conditions nouvelles de l'action, il faut ajouter le fait que la ville, elle aussi, est en mutation profonde. Cité diffuse, hyperville, métapole, métropole, ville émergente, ville-pays, ville-archipel, ville globale, aire urbaine, etc., les vocables ne manquent pas pour désigner les nouveaux territoires qui paraissent être ceux de la ville contemporaine. Ces vocables surgissent pour indiquer qu'une certaine ville semble décliner, la ville du quartier, la ville du centre unique, la ville au contour net, la ville minérale et dense, la ville de l'harmonie classique, la ville de l'unité formelle du point de vue architectural, au profit d'une autre ville qui serait plus distendue, plus fragmentée, plus chaotique, plus polycentrique, plus périurbaine et rurbaine, mais qui ne serait peut-être pas moins ville. Les formes, les espaces, les territoires, comme les pratiques habitantes elles-mêmes, n'obéiraient plus aux logiques dualistes rural/urbain, centre/périphérie, ville/non-ville, homogène/hétérogène, continu/discontinu, ou même mixte/ségréguée, plein/vide, etc. L'urbanité qui aujourd'hui se dessine ne ferait table rase d'aucun de ces éléments. Elle les intégrerait tous selon une logique non dualiste du tiers inclus, logique du « à la fois» une chose et son contraire. Ainsi, ce qui autrefois appartenait à des registres différents, voire antagonistes, comme l'urbain et le régional, la ville et le pays, la ville et la campagne, la ville et la nature, et partant le proche et le lointain, l'aggloméré et le diffus, la mobilité et l'appartenance, etc., se trouveraient maintenant réunis en un seul et même registre fondateur d'une urbanité nouvelle.

14

Yves Chalas

Comment dès lors la pratique urbanistique a-t-elle évolué face à ces données nouvelles et multiformes des mentalités, des usages, des institutions, des acteurs, de la politique, des territoires? Comment y a-t-elle contribué également? Quels sont les conflits de méthodes et de représentations qui la traversent? Où en sont les outils de l'urbanisme ? À quel(s) type(s) d'urbanisme(s) avons-nous affaire maintenant? S'il n'y a pas d'action stratégique urbanistique sans figures significatives qui fondent cette action, quelles sont aujourd'hui ces figures? Autrement dit, à quoi l'urbanisme se réfère-t-il pour penser et agir sur la ville dans le contexte mouvant et innovant de nos sociétés contemporaines ? Par imaginaire aménageur en mutation, il faut donc entendre l'ensemble nouveau et ouvert des représentations, des significations, des idées prégnantes ou récurrentes, des référents et des référenciations, des orientations, ete., implicites ou explicites, contradictoires mais aussi complémentaires, qui paraissent désormais structurer les pratiques urbanistiques. Quant à ces pratiques urbanistiques, elles offrent une palette de terrains de recherche sur lesquels fonder la réflexion qui doit rester également ouverte. Les pratiques de ceux qui font le métier d'urbaniste ou d'aménageur dans le domaine public ou privé pourraient être les premières interpellées. Mais il peut s'agir tout autant des pratiques indirectement urbanistiques de ceux dont les décisions paraissent peser sur la composition de l'espace urbain, tels les responsables d'entreprises sur lesquels peu de travaux d'ordre urbanologique ont été développés semble-t-il, sauf en ce qui concerne les gestionnaires de centres commerciaux et de multiplex. Enfin, les pratiques de recherche elles-mêmes en sciences sociales qui se donnent l'aménagement urbain comme objet d'analyse peuvent constituer un troisième type de terrain relevant de la sociologie de la connaissance notamment et propre à apporter des éclairages essentiels sur les référents de l'urbanisme et leur évolution.

15

IlItroductioll

L'hypothèse centrale de cet ouvrage, mais qui demeure soumise au débat, est qu'il semble difficile, voire impossible de séparer action et imaginaire ou, pour employer d'autres termes, pratiques et représentations. Cependant, cette hypothèse intègre au moins trois pistes de réflexion pour appréhender le changement dans le champ des représentations comme dans celui des pratiques urbanistiques : premièrement, celle de l'intrication entre pratiques et représentations; deuxièmement, celle qui consiste à étudier d'abord les représentations pour déboucher sur les pratiques; troisièmement, celle qui, à l'inverse, part des pratiques pour remonter jusqu'aux représentations. Mieux comprendre l'imaginaire aménageur à l'oeuvre - c'està-dire en actes ou en action - dans nos sociétés et nos villes contemporaines, et par là même, mieux comprendre en retour nos sociétés et nos villes contemporaines, c'est peut-être essayer de répondre aux questions ci-dessus énoncées, de rester attentif aux multiples terrains de l'exercice effectif de l'urbanisme et de cheminer sur les pistes des rapports complexes qu'entretiennent pratiques et représentations.

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I

- QUELS

MÉTIERS,

QUELS SAVOIR-FAIRE ?

JEAN-PAUL

BLAIS

L'imaginaire contre la ville

maginaires et aménageurs, voilà deux mots qui, de notre point de vue, restent difficiles à mettre côte à côte. S'il y a des mécanismes où l'imaginaire se heurte au réel, au décalage entre la pensée et l'action, aux pressions économiques, ce sont bien ceux de la fabrication de la ville d'aujourd'hui. L'imaginaire de la rue que nous aimions fréquenter dans les centres villes, semble se diluer dans la route et même dans la voie rapide; celui de l'habitat paraît trop souvent obéir à une fabrication d'espaces ségrégés tantôt pour les plus riches tantôt pour les plus immigrés; la volonté affichée de maîtrise de la croissance urbaine, que nous persistons à vouloir appeler la planification locale, s'efface devant les stratégies d'entreprises de supermarchés ou de zones industrielles d'entrées de ville qui tantôt s'inaugurent ou tantôt se ferment au gré des marchés. Ces exemples vont-ils nous permettre de définir la place de l'imaginaire dans les projets des aménageurs d'aujourd'hui? Est-ce cela qui va nous aider à retrouver cette ville

I

L'imaginaire

(antre la ttille

accueillante à tous, une ville qui dans la littérature et dans l'imaginaire des grands bâtisseurs reste synonyme de la liberté? Peut-être oserions-nous établir un paysage alarmant, et nous ne serions pas les premiers, non seulement d'un urbanisme à pensée faible, en panne d'idées, c'est-à-dire d'un aménagement urbain qui n'a plus besoin de projets originaux pour caractériser un espace par rapport à un autre, mais surtout d'un urbanisme à l'action publique faible, en attente permanente de réalisations concrètes. Nous serions peut-être amenés à construire un tableau des pratiques de l'aménagement urbain au moyen de références à la répétition, à la reproduction de modèles urbains déjà connus et par une incapacité d'agir de façons nouvelles. De plus, cette situation n'est certes pas typiquement française, certains urbanistes prônent les méthodes américaines et suggèrent d'aller chercher dans d'autres contrées l'imaginaire et les méthodes qui nous manquent. Mais est-ce mieux de voir des enclos communautaires très très noirs ou très très blancs, d'entendre les 4x4 et autres automobiles dans des paysages pavillonnaires à perte de vue ou de ne penser la ville qu'au travers de formes quadrillées indépendantes des mémoires historiques et géographiques? Cette formulation, certes peu nuancée, d'un diagnostic nous incite à nous remémorer certaines affaires urbanistiques où pourtant les rêves étaient présents comme les paillotes des plages corses ou telle luxueuse maison, construite en zone protégée, à la pointe du cap d'Antibes... ; par contre, nous pensons plus particulièrement à des affaires ordinaires dans lesquelles l'urbanisme est plus proche des champs de la négociation que de ceux du droit: le voisin qui surélève discrètement un mur mitoyen; un terrain en zone naturelle protégée devenu stockage de carcasses de vieilles voitures et de camions mis au rebut; des giratoires, même sans carrefour, en attente du lotissement qui les justifierait, ou encore un lotissement autorisé en zone inondable puisque la crue centennale est si rare... dans tous ces cas et dans bien d'autres, il n'y aurait plus besoin d'une volonté de maîtrise du développement du territoire qui, habituellement se traduit dans un

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Jean-Paul Blais

mécanisme officiel et légal d'autorisations ou de permis de construire. Il n'y aurait plus besoin de références à un imaginaire explicitement formulé du paysage urbain de demain. La théorie du collage urbain qui met en avant la juxtaposition des événements urbains et des œuvres architecturales isolées comme la seule logique historique de développement, souligne cette absence de nécessité d'une dynamique globalisante de projet sur un territoire. Il n'y a plus besoin d'imaginaire aménageur, fussent-ils, l'imaginaire et l'aménageur, en mutations. Il ne reste qu'un reflet d'un rapport de force, trop facilement accepté sans débats, par la société politique, qui détermine à qui appartient l'usage privatif de l'espace et qui donne légitimité aux droits d'usages, hors de la perspective d'ensemble d'un territoire urbain. Ainsi, les logiques productives de l'aménagement sont mises à mal par ces pratiques ordinattes. Quels peuvent être les rapports entre un aménageur, c'est-àdire une entreprise chargée de réaliser la transformation d'un espace vécu, d'un territoire devrait-on dire aujourd'hui, et son commanditaire, porteur des désirs sociaux, acteur porté vers le rêve d'une ville du bonheur, se donnant une indépendance par rapport aux objectifs économiques et financiers, bases des savoir-faire de l'aménageur, c'est-à-dire, pouvoir créer de la valeur foncière? Poser cette question, c'est certainement un détour réducteur, comme si le politique et ses rêves étaient éloignés de l'aménagement. Comme si celui-ci n'était qu'un ensemble de techniques réservées à la fabrication d'espaces destinés au bien-être des citoyens et usagers, sans flexibilité. L'imaginaire aménageur, pour nous, fait appel à trois ensembles : le rêve, la mémoire et la volonté ou le désir politique. Le rêve est associé à la fabrication et à la composition d'idées sur l'espace; la mémoire est une condition d'existence des références historiques et un moyen de comparaison entre des territoires; la volonté ou le désir de pouvoir qui n'a rien à voir avec celui du rêve est la condition de réalisation d'une utopie. À l'opposé nous avons la règle, celle qui 21

affiche des principes exprimés au nom de la société et de ses lois, relatifs à ce qu'il faut faire ou pourrait être fait. Dans ce contexte, l'imaginaire est fortement sollicité, il est un outil des aménageurs pour mettre en avant tel projet ou telle forme de ville, pour afficher une nouvelle image du quartier en création. Le vocabulaire utilisé par les professionnels est riche, actualisé en permanence et renouvelé comme la ville elle-même: la ville archipel, la ville latente, la ville diffuse, la ville émergente, la ville émergée, la ville engloutie dans sa banlieue ou son périurbain... et d'autres vocables qui viennent dire que la ville et la vie urbaine, ne sont plus réfugiées dans nos centres historiques mais se diluent au travers d'un espace urbain étendu et hétérogène. L'exemple de discours autour de la L2 (autoroute urbaine) dans les quartiers Nord de Marseille montre ces confusions des champs et ces dilutions de la pensée à la lecture des références employées par les équipes retenues pour le marché de définition: pour l'une, il s'agit de créer une ville solidaire dans laquelle enfin territoire et urbanisation seraient réconciliés, pour une autre, la notion de projet contextuel permet d'associer les infrastructures aux habitants aux usages et aux habitudes des habitants, pour une troisième, la confrontation entre les sciences dures et les sciences molles permettra d'intégrer le respect des spécificités marseillaises dans le projet (c'est nous qui traduisons). Une publicité lyonnaise récente pour un grand projet d'aménagement confirme la nature de ces confusions dans le vocabulaire de l'aménagement. En compagnie de l'aménageur, l'architecte va s'affranchir de toutes idées préconçues. Ne va-t-il pas parvenir à fabriquer « la plus grande symbiose possible entre ces nouveaux éléments architecturaux et un environnement naturel remarquable, et la volonté de proposer aux visiteurs un espace de découverte et de liberté ». Dans ces projets l'imaginaire s'affiche comme argument de vente des espaces « d'ouvertures et de fluidité ». On pourrait ainsi établir une collection de ces pensées, de ces présentations de l'imaginaire à propos des projets qui surgissent dans

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les villes aujourd'hui. Restons méfiants, car un tel florilège risque de nous emporter dans un au-delà de l'imaginaire aménageur ? Où sont donc passés les modèles de référence longtemps enseignés dans les écoles d'urbanisme, et notamment à l'Institut d'urbanisme de Paris durant une grande partie du XX' siècle? Ces modèles s'inspiraient des théories sur le progrès, le culturalisme, les villes nouvelles, la modernité, l'habitat ouvrier, la mégalopole, la composition urbaine... Tout un ensemble de références qui apparaissent aujourd'hui disparates, offrait aux acteurs de l'aménagement les bases nécessaires à l'action. Peut-on afftrmer actuellement qu'il y aurait une forme urbaine dominante, et donc ses imaginaires, issue du libéralisme économique et qui n'aurait pas besoin de s'appuyer sur l'histoire de la pensée urbanistique ? L'urbaniste ou l'aménageur peuvent-ils prendre parti pour piocher leurs références hors des modes et des pensées qui reflètent la hiérarchie des pouvoirs dont le terrain d'application est l'espace urbain? En matière d'urbanisme et d'aménagement la notion d'ordre reste une image prégnante. Et cela n'est pas dû seulement à Haussmann et à une longue période de discours hygiénistes. Nous avons analysé, par exemple, des textes sur les médinas de pays du Maghreb qui soulignaient combien il était nécessaire de remettre de l'ordre dans ces labyrinthes, lieux mal maitrisables par un esprit éclairé. Cette attitude n'est pas seulement liée à la période coloniale, il s'agit d'une littérature urbanistique et opérationnelle que nous trouvons encore à propos des quartiers insalubres ou de bidonvilles, dans trop de villes encore. L'urbaniste aurait-il une structuration double? D'une part mettre ou créer de l'ordre, faire une ville composée, ordonnée, une ville sécurisée, une ville qui supporte de nombreux modes de mobilité et leurs interconnexions; d'autre part mettre du désordre, du non contrôlé par ceux qui prétendent gérer l'espace urbain quelque soit son ordre formel, du laisser-faire.

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Ses imaginaires sont d'autant moins imaginables que, de plus en plus, des contraintes brutales, et souvent des incertitudes et des instabilités politiques ou économiques, viennent contrecarrer ce qui pourrait être de l'ordre d'une ville rêvée: les normes sécuritaires, l'archéologie préventive, la concertation, les systèmes de réseaux existants, le temps des recours des tiers, le temps du Préfet qui peut faire annuler une décision... et dans ces contextes, accentués par les précautions affichées dans les lois les plus récentes, des formes de blocage à des initiatives hors normes pourraient voir le jour? Un imaginaire peut-il se constituer dans un système bordé de toutes parts et dont l'essentiel porte sur la forme juridique et non sur la forme urbaine. L'une des mutations des aménageurs est la prise de conscience des contraintes externes à leur propre métier. Fait accentué, en France, par le passage d'un État longtemps seul maître du jeu et planificateur de la rationalité spatiale à la décentralisation. Ils sont contraints de suivre les changements dans le vocabulaire de l'urbanisme et de s'adapter à la nouveauté: l'émergence, la gouvernance, la concertation, l'hyper ville du bonheur. Ici il s'agit bien de mettre au placard les vieux mots pour imaginer les nouveaux qui vont nous conduire à penser que nous pensons avec de nouveaux concepts. Ceux-ci élargissent les champs d'action des aménageurs et les inquiètent. D'autant plus que d'autres mots, plus proches des questions sociales et environnementales viennent se greffer sur les métiers des aménageurs et les obligent à aller à la pêche de références dans les imaginaires d'autres mondes: mixité sociale, ségrégation, droit au logement et maintenant droit à l'habitat, sécurité urbaine et résidentialisation, lutte contre les pollutions, préservation des bêtes à poils, des bêtes à plumes et de la flore... Nous n'oublions pas d'autres mots, et d'autres modes, qui caractérisent le terreau de l'imaginaire aménageur centré sur des notions de projet urbain, de gouvernance, de valorisation patrimoniale ou de nouvelles procédures que la décentralisation met en avant.

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À ce moment là, l'aménageur n'est-il pas conduit à changer de métiers et à aller chercher des compétences nouvelles loin de celles prônées par les défenseurs des architectes faiseurs de ville? Il n'est plus seul, il est contraint d'organiser des équipes complexes et aux compétences multiples. Il n'est plus chargé de réaliser des formes urbaines mais de la mixité sociale! Dans ces situations, le phalanstère et la cité radieuse sont peut-être plus proche des références nécessaires à la gestion du quotidien urbain que les expérimentations architecturales formelles. L'aménageur qui doit penser la ville ne cherche-t-il pas à s'assurer des valeurs sûres et donc celles de la répétition? Se pose la question de l'urbanisme comme pensée répétitive: des tramways partout par exemple ou des interconnexions ou, hier, des maisons de jeunes et de la culture... Quelques centaines d'années avant cette répétition était l'œuvre des stratèges en fortifications qui encerclaient toutes nos villes et ne permettaient l'entrée qu'au travers de chicanes urbaines. L'imaginaire tend à devenir catalogue ou guide des «bonnes pratiques» (comme dans un temps où ces pratiques étaient qualifiées par une autorité morale ?). L'association des mots friches industrielles et projets d'artistes en fait partie, comme la liaison entre grands ensembles et renouvellement urbain? Si nous persistons à vouloir mettre l'un en face de l'autre les mots imaginaire et aménageur nous créons des incompatibilités multiples. D'une part s'associent aux mots urbanisme et aménagement des notions d'ordre, de mise en ordre de l'espace, de propriété, de règles, d'hygiène et de sécurité, de valeurs marchandes, d'autre part au mot imaginaire s'associent les notions de politique, de cité radieuse, de valeur de mémoire, d'égalité, de solidarité, de fraternité, de composition et d'art. Pourtant, même si cela parait incongru, l'aménageur a appris à gérer dans le temps long des projets et à utiliser les références et les modèles que propose l'imaginaire. Cette maison engazonnée, ensoleillée, dans laquelle quelques enfants proprets jouent au cerceau. L'imaginaire de la ville émergée est 25

beaucoup là et certains affichent le bonheur comme la ville elle-même, comme une figure de l'urbanité, et si par malheur la pelouse du pavillon ne s'étend pas devant la maison, il apparaîtra un balcon ou une terrasse qui joue ce rôle de référent pour l'habitant. L'imaginaire urbain c'est ainsi ce jeune couple assis sur un banc (autrefois, dans un quartier ancien de vieille ville, nous aurions dit « son» banc, limite entre son espace public et son espace privé) adossé à une voie tranquille, pavée à l'ancienne, regardant les enfants qui jouent dans l'espace sécurisé de la ville bucolique et la légère brume qui s'élève au dessus de la rivière dont les berges ont été récemment conquises, grâce à l'argumentaire international « sous les pavés, la plage ». Grâce à la valorisation de l'imaginaire urbain et de quelques références sorties d'un passé présenté comme idéal, l'espace est accessible à tous. L'aménageur a rempli son contrat: sur cette pelouse urbaine, « on peut apporter son manger », n'est-ce pas là, la mutation d'un grand rêve d'aménageur?

26

ALAIN

AVITABILE

Le projet urbain: une culture du territoire et de l'action urbaine

ncontestablement, la notion de projet urbain est devenue incontournable dans le vocabulaire des professionnels de l'urbanisme et de l'aménagement mais aussi des élus locaux. Si pour certains d'entre eux, il s'agit seulement d'une autre manière de qualifier des pratiques éprouvées, l'usage du terme de projet urbain se veut néanmoins associé à l'émergence d'une nouvelle culture du territoire. En même temps, il est présenté comme une évolution des modes d'action urbaine.

I

1. UNE NOUVELLE i\PPROCHE DU TERRITOIRE

Derrière la notion de projet urbain, il y a en fait tout un vocabulaire associé qui se présente comme un nouveau courant de pensée, une nouvelle culture du territoire. Celle-ci se pose délibérément en rup-

27

Le projet

tlrbain

: tlJ1e ctllttlre dtl territoire

et de l'action

tlrbaine

ture avec un ensemble de pratiques et d'idéologies qui ont marqué les générations précédentes. Parmi celles-ci, il y a ce rejet de l'urbanisme fonctionnaliste ayant perduré dans les années 1970, allié à un courant planificateur où les démarches d'études urbaines se traduisaient par des « schémas de structure» ou « schémas organiques », des schémas de voirie, des « plans-masse directeurs» définissant des emprises bâties par grandes destinations. Ceux-ci mettaient en avant les infrastructures et réduisaient la ville à des « patatoïdes » se voyant attribuer des fonctions dominantes avec quelques points d'orgue sur de grands équipements dits « structurants» ainsi que des points dits de « centralité ». Il s'agissait là d'une représentation complètement agrégée et « objectivée» de la réalité urbaine niant toute dimension sensible, culturelle, occultant l'échelle des espaces vécus, et a fortiori toute la réalité sociale ou la restituant de manière normative. Notons que ce courant planificateur s'inscrit dans une période de forte croissance (liée à de grandes mutations de l'appareil économique à partir des années 1960) où il s'agit de faire face à des besoins de développement urbain, d'où ce souci majeur de programmation d'autant que le financement du développement urbain et les outils sont alors fortement centralisés. Ainsi, cette génération est orientée vers un modèle « extensif» d'organisation urbaine et l'importance est mise sur l'aspect foncier et la viabilité. À cet urbanisme de planification et de programmation, codifié à travers la loi d'orientation foncière de 1967 (ayant notamment institué les SDAU, les pos et les ZAC par ailleurs), sont attachés des schémas de pensée reposant sur la maîtrise du développement urbain et la capacité prospective. Celui-ci va opérer avec des décalages inévitables dans le temps et va dominer l'action urbaine pour perdurer et traverser les évolutions des problématiques. L'urbanisme opérationnel se développe parallèlement et se généralise après la période succédant aux grands ensembles et étendue aux opérations d'aménagement. Cet urbanisme est principalement tourné vers la création de quartiers nouveaux et aussi de villes nou-

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Alain Avitabile

velles en terrain «vierge ». Par ailleurs, de grandes restructurations urbaines, souvent initiées et conçues dans la période antérieure, se font jour notamment dans les métropoles (<< centres directionnels »), basées sur le principe dit de la « tabula rasa », gommant les traces et s'affranchissant du parcellaire. C'est un des points sur lesquels la culture émergente du projet urbain se posera en rupture avec ces conceptions de l'aménagemen t. Face aux excès et au caractère radical de ces opérations se développeront ensuite les démarches d'études préalables aux opérations d'aménagement afin d'en apprécier les implications et de les concevoir en amont de leur phase opérationnelle. Cette pratique incitera les élus, avec l'aide de l'État, à faire appel à des professionnels à même de faire véritablement de la conception urbaine, par différence à la maîtrise d'œuvre ou la simple élaboration de dossiers administratifs (même si la pratique du « dossier» éludant le projet, va perdurer). Dans cet esprit, la sensibilité à l'environnement va émerger et sera codifiée à travers l'instauration des études d'impact pour les opérations d'aménagement et certains grands équipements ou ouvrages importants. De manière générale, on observe une prise de conscience de l'importance du paysage comme composante majeure du cadre de vie, dans une génération dite d'urbanisme «qualitatif» qui s'amorce, notamment en réaction au «mitage» des espaces péri-urbains qui feront l'objet de campagnes menées par l'État vers la fin des années 1970. Cette préoccupation s'appliquera ensuite à l'approche du paysage urbain en considérant ses différentes composantes et pas seulement l'agencement des volumes bâtis, ce qui poussera à faire émerger le travail de conception urbaine dans les quartiers nouveaux. Parallèlement, une attention nouvelle est portée aux quartiers anciens, avec tout le courant de la réhabilitation de l'habitat. À l'échelle plus large de la commune, les démarches de programmation de type« plans de référence » incitent les communes à réfléchir à leur évolution, sous l'im-

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Le projet

urbaill

: UIIe mltllre

du tenitoire

et de l'adioll

urbaine

pulsion de l'État1, pour donner un contenu de projet et un cadre opérationnel, faisant souvent défaut, en complément au pOS. Ainsi, la mise en avant de ces démarches incite les collectivités (non encore décentralisées) à réfléchir à leur devenir et à se donner un cadre d'actions, base à une programmation, même si celles-ci restent centrées sur l'aménagement urbain. On ne parle pas encore de projet urbain, ni de stratégie urbaine mais ceci contribuera à faire évoluer les démarches en sortant d'une seule problématique de planification urbaine centrée sur les droits des sols. Dans un parallélisme des formes, on commence à s'intéresser aux quartiers sociaux pour définir un cadre d'action avec les démarches « Habitat et vie sociale ». En fait, toutes ces évolutions sont liées à des mutations économiques et sociales qui s'amorcent, dont le premier choc pétrolier en 1973 en constitue un des points de repère, et qui vont orienter l'action vers une nouvelle phase de « gestion de la croissance» des générations précédentes. C'est dans ce contexte que l'idée de recyclage va émerger, centré au départ sur l'habitat ancien. Plus largement, une attention nouvelle est portée à l'existant, par différence au « modernisme» précédent. On songe alors moins aux schémas directeurs, pour la plupart « en panne », mis à mal dans leur prétention prospective par rapport aux évolutions constatées, mais les P~S se généralisent sur le territoire français au milieu des années 1970, dont peu laissaient transparaître une ambition urbaine particulière dans cette période. C'est ce courant dominant, par défaut, qui a été qualifié «d'urbanisme de gestion» (notamment des droits des sols), dans un souci « utilitaire». À cet « urbanisme de gestion », on opposera par la suite « l'urbanisme de projet» notamment à travers l'urbanisme opérationnel et plus largement les démarches orientées vers l'action, à des horizons appréhendables, dans un souci de pragmatisme qui va dominer. C'est en grande partie dans la phase de mise en place de la décentralisation (à partir de 1983) que celui-ci va se développer et que va véritablement

1 Création

du Fonds

d'Aménagement

Urbain

en 1975.

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Alain Avitabile

émerger la notion de projet urbain comme mode d'action majeur sur la ville et les territoires. Allié à la montée d'un certain « libéralisme urbain» qui met fIn à l'ère de la planifIcation descendante mais aussi à un certain interventionnisme systématique en matière d'aménagement urbain. Ce nouveau courant s'intéresse à l'action avec la recherche de résultats immédiats mettant en avant la faculté d'entreprendre. Beaucoup de ces nouveaux élus s'inscrivent d'ailleurs dans une culture d'entreprise pour gérer leur commune. À ce nouvel urbanisme de projet seront associées progressivement les notions de stratégie urbaine et de partenariat, fondamentales dans l'évolution de la culture de l'action, car rompant défInitivement avec l'idée de maîtrise et de défInition unilatérale du cadre urbain éludant les logiques socio-économiques qui font la ville. En termes de contenu et d'expression, à la différence des approches antérieures, les démarches urbaines se situent à une échelle d'appréhension des espaces concrets. Plus largement, à la notion de projet urbain est attachée une nouvelle approche plus globale intégrant le travail sur les formes urbaines, absent de la génération précédente, comme composantes majeures de la conception. EnfIn, dans une philosophie implicite de l'action chez de nombreux professionnels et certains élus, le projet urbain va de pair avec le débat public, en ce sens qu'il apparaît inconcevable sans concertation avec les habitants. Une sensibilité au contexte Liés aux différentes mutations économiques et sociales, ce sont d'autres modes d'approche du territoire qui s'installent parmi les professionnels. Face notamment à la pratique persistante de la « tabula rasa », héritée d'un urbanisme interventionniste passant par la maîtrise foncière jugée incontournable pour s'affranchir de toutes contraintes, c'est une approche plus « contextuelle» de l'urbanisme qui se développe, avec une prise en compte des différentes composantes qui 31

Le projet urbain:

IlIIe CIIlturedtl territoire et de l'action urbaine

façonnent le paysage urbain d'un lieu: trame parcellaire, structure viaire, espaces libres, composition végétale..., et pas seulement l'organisation bâtie. Cette lecture, plus fine et plus attentive aux éléments constitués et à leur génération oriente le travail de conception urbaine vers la recherche de leur réinterprétation. C'est en quelque sorte la dimension culturelle de la réalité urbaine qui émerge. À ce titre, on s'attachera à s'inscrire dans des tracés et des traces d'occupations anciennes (comme les occupations agricoles) qui prennent une valeur nouvelle, en s'attachant ainsi à la « mémoire» du lieu. De manière plus générale, les approches mettent en avant l'importance de l'histoire dans la caractérisation d'un lieu, même si cette dimension reste le plus souvent au stade des analyses, le plus souvent morphologiques, du site considéré sans se traduire véritablement sur le travail de projet luimême. Corollaire ou déclinaison de cette approche contextuelle, la conception des opérations d'aménagement dont la taille moyenne se réduit, s'inscrit de plus en plus en rupture avec celles des années 1970 ayant gommé le parcellaire par le principe même du mode opératoire dominant que constitue la ZAC, valant division parcellaire selon et permettant justement ce libre redécoupage. On redécouvrira ainsi les vertus du lotissement, en faisant référence à ses origines (démantèlement de grandes propriétés au XIX"siècle) pour vanter la qualité des tissus constitués et leur capacité d'évolution, notamment à travers leurs découpages, ceux-ci reprenant le plus souvent les tracés hérités2. La réintroduction de la composition urbaine

Face à cet « urbanisme de patatoïdes » évoqué et, par ailleurs, la pratique du plan-masse centré sur les objets bâtis en niant les « vides », la
2

II s'agit des travaux de Philippe Panerai et David Iv!angin, Le temps de la llille.L'économie
d'architecture dans de 1'J~quipement, de Versaille", STU, Tome 1988, sur lesquels publics I, 1992, Tome s'appar la suite Pierre urbaine, Pinon ses ouvrages sur les espaces et sur la 2, 1994.

raisonnée des tracés urbains, École puiera composition Ministère

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Alain Avitabile

notion de composition urbaine réapparaît, dans un contexte différent de celui initié au début du XX" siècle avec la loi Cornudet et la mise en place des plans d'embellissement de Paris. On s'écarte ainsi des représentations schématiques et abstraites pour travailler la morphologie urbaine en s'attachant à l'ordonnancement du paysage urbain. À défaut de nouveaux modes d'expressions spécifiques (celles-ci restant de l'ordre du plan masse), on travaille tout au moins le dessin urbain dans une recherche d'ordonnancement, en s'écartant notamment du système de bâti discontinu proliférant des années 1970 et des conceptions antérieures centrées sur les éléments bâtis en tant qu'objets, les espaces libres apparaissant par défaut comme des espaces résiduels. On découvre ainsi l'importance des espaces libres, des « vides» au sens large, comme éléments de structuration du paysage urbain et plus particulièrement des espaces publics comme composantes structurantes de l'environnement urbain. Au plan du style, ce courant tend à reproduire dans un premier temps des figures à travers les dessins de plan-masse: effets de symétrie, d'ordonnance, grands gestes..., dans une sorte de mouvement néo-classique, qui frappe d'ailleurs l'architecture française au début des années 1980. Ce n'est que plus récemment que ce courant s'attachera à rechercher des styles plus contemporains, plus « taillés au couteau », sans exclure une géométrie de courbes, plus tendues, souvent sous l'influence de concepteurs ayant initié une culture de parcs et de jardins urbains en rupture avec les modèles classiques de composition (français ou anglo-saxons).

Lfaction sur les espaces publics comme objet de projet et de stratégie urbaine Liée notamment à la prise de conscience des vides comme composantes structurantes du paysage urbain se développe une culture de l'action sur les espaces publics, catégories maîtrisables par définition. Mais c'est aussi et surtout leur statut particulier, en tant que registre
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Le projet

urbain:

tine mlttlre

du territoire

et de l'action

tlrbaine

d'action, qui va se conjuguer avec la montée des préoccupations relatives aux questions de paysage et d'image. En effet, ceci n'est pas sans rapport avec cette rupture avec l'urbanisme interventionniste et le souci de concrétisation à court terme puisque l'on opère ici facilement sans nécessairement intervenir sur le foncier. Ce registre d'action, laissant une large latitude aux communes sur leur domaine public n'impliquant pas directement d'autres acteurs, s'avère d'autant plus légitime qu'il est admis que l'immobilier ne finance plus les équipements et aménagements publics. En effet, on sort progressivement de l'idée de vouloir systématiquement faire de l'aménagement concerté pour financer l'aménagement urbain par les opérations immobilières. Il y a donc en quelque sorte une « autonomisation » de l'action sur les espaces publics qui s'érige comme objet de projet urbain, à part entière, d'autant que l'on en connaît alors les effets d'entraînement sur les dynamiques urbaines. À ce titre, ce type d'action sera souvent impulsé par des nécessités fonctionnelles (métro, tram, parking souterrain, réfection de réseaux, ...) mais abordées ici dans une approche globale ou « transversale» sur les espaces publics par rapport aux pratiques sectorielles traditionnelles. Ces démarches peuvent être aussi sous-tendues par des stratégies de marketing territorial visant à accroître la notoriété et l'image d'une ville pour se positionner par rapport à l'extérieur. Par cette entrée apparemment spécifique, certaines villes - et pas seulement des métropoles - se forgent, à cette occasion, un véritable savoirfaire, plus complexe qu'il n'y paraît et exigeant en matière de gestion urbaine au point de nécessiter des adaptations de l'appareil administratif local, et contribuent à faire émerger une véritable culture de l'action sur les espaces publics, inspirée notamment par l'exemple barcelonais. De manière plus générale, dans un contexte de plus en plus médiatisé à partir des années 1980 et marqué par une concurrence des villes et territoires, les projets urbains sont parfois utilisés comme support à des stratégies d'image, ne serait-ce que par les effets d'annonce.

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