L'imaginaire marin des Français

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Les pouvoirs publics ne semblent pas s’intéresser à la mer : c’est ce que déplorent tous ceux qui la vivent au quotidien. Pourtant, la mer fascine les Français, comme en témoigne leur engouement pour les courses en solitaire, ou le développement spectaculaire de la thalassothérapie le long de nos côtes. Ce paradoxe n’est qu’apparent. Par-delà les interprétations classiques, le mythe de l’opposition entre espaces sacrés et espaces profanes apparaît. C’est à cette nouvelle lecture que nous convie l’auteur, pour retrouver la traduction moderne des mythes des origines.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296347267
Nombre de pages : 220
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Michel Roux

L'Imaginaire

marin

des Français

Mythe et géographie de la mer

EditionsL'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Couverture: cliché de J.-Y. LEROUX offert par L'EcOLE NATIONALE DE VOILE de Quiberon

Aux miens,

Quand je me sens des plis amers autour de la bouche, quand mon âme est un bruineux et dégoulinant novembre, quand je me surprends arrêté devant une boutique de pompes funèbres ou suivant chaque enterrement que je rencontre, et surtout lorsque mon cafard prend tellement le dessus que je dois me tenir à quatre pour ne pas, délibérément, descendre dans la rue pour y envoyer dinguer les chapeaux des gens, je comprends alors qu'il est grand temps de prendre le large. Ça remplace pour moi le suicide. Avec un grand geste, le philosophe Caton se jette sur son épée, moi, tout bonnement, je prends le bateau. Rien de surprenant à ça. Chaque homme, à quelque période de sa vie, a eu la même soif d'Océan que moi. H. Melville, Moby Dick

Je remercie Paul Claval d'avoir accepté de préfacer cet ouvrage, après m'avoir fait l'honneur d'un échange fécond à son propos. Mes remerciements s'adressent aussi à Jean Rieucau, Henry Bakys, Guy Baudelle dont les critiques m'ont permis de donner plus de cohérence à cet ouvrage. Je remercie mes collègues de l'Université de Bretagne Sud, et plus particulièrement Yves Lebahy et François Chappé, dont les réflexions sont venues nourrir cet essai. Enfm, je suis reconnaissant aux membres du groupe Bellavin GIPS Géographie, Intuitive, Polémique et Sensuelle -, de m'avoir reconnu comme l'un des leurs.

-

-

SOMMAIRE

Introduction - Un certain goût du paradoxe

13

Première partie
QUAND LA MER SE DESENCHANTE...

Chapitre I - L'interprétation

-La flotte française dans la compétition internationale - Les nouveaux enjeux du transport maritime à courte -

d'un déclin

23
distance

Chapitre II - La politique navale française de 1871 à 1914: réflexions autour d'une éternelle hésitation La terre ou la mer, l'idée d'un choix incontournable - Hypothèses pour un autre regard

53

Chapitre III - ~es mers, des espaces a-géographiques - Du côté des fondateurs - La mer: un champ d'investigation laissé aux spécialistes

83

- Un renouveau

qui n'a pas gagné l'ensemble de la discipl~ne

Deuxième partie LAMERINITIATIQUE:UNMYTHELUCRATIF

Chapitre I - La tempête et le mythe d'un espace unique

117

- Ce que pourrait

- Ce que les Français

enseigner une géographie des vagues entendent ou préfèrent entendre

9

Chapitre II .. De l'aventure en mer à la plaisance L'aventure, une réponse à l'absurde La plaisance ou la valeur marchande d'un mythe
... ...

151

-L'espace
...

des pratiques: la symbolique des paysages'

Chapitre III La thalassothérapie La sacralisation de l'espace

-Les bases d'une hiérarchie spatiale

-

ou le mythe de l'eau purificatrice

189

Conclusion... Plaidoyer pour un élargissement de l'horizon

205

Bibliographie Table des figures

211 217

PREFACE

Michel Roux est un géographe de terrain et un homme de plein air: il est passionné de montagne, s'est enthousiasmé pour les solitudes du désert et a ressenti l'appel de la mer. TIpourrait se laisser gagner par le lyrisme. Il lui résiste. Il sait qu'il n'est pas seul à réagir affectlvement aux grands espaces naturels. Il s'interroge sur ce qui pousse les ermites à s'enfoncer dans le désert ou incite les terriens à se lancer sur les flots. Ceux qui vont ainsi au bout de leurs rêves ne sont qu'une petite minorité. Même à l'époque des vols charters et du tourisme mondial, I'Himalaya, le Sahara, le Pacifique restent des mots et des images pour la plupart de nos compatriotes.. Ils ont lu des romans, feuilleté des magazines, regardé des films, et ont suivi avec passion, à la télévision, les admirables documentaires qui nous révèlent la vie des animaux dans la savane, dans le désert, ou nous plongent dans le monde du silence. Ce que traque Michel Roux, ce sont les représentations collectives qui se construisent ainsi, de manière insidieuse. Pourquoi le désert des Français est-il presque toujours de sable, alors que les regs rocheux couvrent 80% du Sahara? La France est une nation maritime. La plupart de ses côtes sont exploitées depuis W1passé reculé par des populations de pêcheurs, dont l'histoire est attachante. Depuis Richelieu et Colbert, certains hommes d'Etat essaient de faire de notre pays une puissance maritime, et lui répètent que son avenjr est sur met. Ont-ils réussi? Non. La mer n'a tenu la plupart du temps qu'une place secondaire dans l'esprit des Français. Ceux-ci se pensent comme des continentaux. L'image qu'ils se font de la terre et des étendues marines n'est pas bâtie sur des bases rationnelles. Elle appartient au mythe. C'est là la thèse centrale de Michel Roux. Pourquoi la France de la me République, après 1871, consacre-t-elle l'essentiel de ses dépenses d'armement à la défense çleleifrontière de l'Est, alors qu'elle se lance dans le même temps dans une politique ambitieuse d'expansion coloniale qui suppose

Il

une marine de guerre capable de maintenir la libre circulation de nos navires vers de.s destinations lointaines? Pourquoi les fondateurs de la géographie française sont-ils plus attentifs à la géopolitique des constructions territoriales qu'au rôle de la mer dans l'essor de la civilisation moderne? Les Français n'ignorent pas la mer. Ils font même preuve, depuis une génération, d'un remarquable engouement pour le grand large et les exploits de marins qui, à la barre de voiliers de plus en plus perfonnants, se lancent dans des défis insensés, traversent les océans en solitaire et font le tour du monde sans escale en risquant leur vie à chaque instant. Ce n'est pas pour ce qu'elles rapportent à l' éc~omie, ce que leur contrôle induit comme puissance dans la vie internationale, que les étendues marines fascinent nos contemporains. C'est parce que, dans un monde où le progrès technique conduit à une maîtrise toujours plus complète des milieux, elles représentent quelques-uns des derniers espaces vierges avec la montagne,avec le désert auxquels l'homme peut réellement se mesurer. Beaucoup ne retiennent de la mer que son ouverture sur l'inconnu et que l'opportunité qu'elle offre encore de se lancer dans des voyages initiatiques. Les grands espaces océaniques apparaissent davantage comme l'exutoire d'une civilisation dominée par la technique que comme des milieux que l'on

-

-

,

analyse la tête froide, pour ce qu'ils sont. La passion pour la nature vierge
qu'expriment beaucoup de nos contemporains n~ naît pas de la curiosité, mais du besoin de trouver une colttpensation mythique à la douillette sécurité d'existences où l'an n'est plus confronté quotidiennement à l'aventure. Michel Roux nous parle d'une géographie d'avant la géographie: nos rapports au monde sont le fruit d'investissements affectifs qui ne s6nt jamais étudiés. C'est pourtant d'eux, plus que des connaissances et des techniques, que dépendent les engagèments collectifs et la manière dont s'opèrent les choix politiques. Nos attitudes face aux milieux sont marquées de passions trop fortes pour être appréhendées dans une optique rationnelle. Elles s'inscrivent dans le registre des expériences religieuses. A une époque où, pour beaucoup, Dieu est mort, la nature sauvage pe~et à l'homme de se confronter à des forces si puissantes qu'elles lui rappellent que l'on goûte d'autant mièux la vie que l'on côtoie la mort. Michel Roux cherche, au-delà de la géographie des manuels, à dessiner une géographie plus fondamentale, celle des rêves et des aspirations de nos contemporains, et des supports qu'ils leur donnent.

Paul CLAVAL Université de Paris-Sorbonne

INTRODUCTION UN CERTAIN GOUT DU PARADOXE

« La France ne s'intéresse pas à la merl». C'est ce qui ressort de la lecture du livre La Façade atlantique, publié récemment par des géographes de l'Ouest et d'une manière plus générale, par tous ceux qui se préoccupent de l'évolution des activités et des industries maritimes. «Ni l'Europe, ni les Etats n'ont jusqu'à présent retenu le transport maritime et les ports comme l'élément structurant de J'.aménagement du territoire.2 » Cette sentence s'applique tout particulièrement à la politique française dont les acteurs entretiennent une vision continentale de l'Europe. Ce faisant, ils réduisent les terres de l'Ouest au statut de simple périphérie inféodée au coeur rhénan3. L'essentiel du commerce mondial s'effectue actuellement par voie de mer. Or, ]a France dispose de deux façades maritimes exceptionnelles par leur longueur, elles-mêmes relayées par des axes naturels. Alors que la France est le quatrième exportateur mondial en données brutes (le second si l'on pondère

1 CHAUSSADE «Perspectives de développement des régions atlantiques» in La Façade J., atlantique, P.D.R, 1993. 2 COUSIN in Les Actes du Forum Atlantis, nov 1994. B.,
3

TIconviendraitpeut-être de nuancer cette affirmation à propos de la Méditerranée

qui connaît un regain d'intérêt au plan géostratégique: commandement européen du flanc Sud de l'OTAN,inquiétudes face à la montée de l'Islamisme au Maghreb, poussées migratoires, etc. Mais même dans ce cas, il ne faut pas s'illusionner, car cet intérêt réduit aussi la mer à sa seule dimension de « frontière naturelle», ce qui est le propre du regard continental, comme on le verra dans les chapitres suivants.

13

le volume des exportations par le nombre d'habitants), certains évoquent l'hypothèse d'une option zéro, c'est-à-dire la disparition de sa flotte! Alors que le trafic européen transite pour l'essentiel par notre territoire, entraînant le risque d'une saturation des infrastructures routières, les plans de développement des grands réseaux de transport continuent d'ignorer la dimension maritime. L'intermodalité paraît devoir concerner uniquement la route, la voie ferrée et parfois l'avion. Le recul de la flotte marchande française, la fermeture des chantiers navals, la crise de la pêche laissent une opinion et des pouvoirs publics muets pour ne pas dire indifférents, eux qui ne semblent concevoir la mer qu'en terme de tourisme ou d'environnement.

Pourtant, elle semble fasciner

les Français

Par delà ce désintérêt, les signes ne manquent pourtant pas pour prouver que la mer fascine les Français. Dire que la France ne s'intéresse pas à la mer laisse d'ailleurs un auditoire souvent incrédule. C'est en effet sur ses rivages que chaque été, près de 50 % d'entre eux partent en villégiature. Le flot des départs s'intensifie même pendant les congés d'hiver. Les concentrations de vieux gréements provoquent un engouement grandissant, comme du reste les exploits de ces nouveaux héros qui affrontent l'océan à la voile, à la rame ou à la nage et dont les exploits bénéficient d'une large couverture médiatique. Ce pouvoir de séduction de l'océan a pris de telles proportions dans notre pays qu'il provoque l'étonnement de nos voisins. C'est en tout cas ce qui ressort de l'article d'O. Marti, intitulé La France est-elle soluble dans l'eau de mer? paru dans El Pais4. Dans son article, l'auteur s'étonne à la fois du nombre de candidats à l'aventure en mer et de leur popularité. Ces nouveaux aventuriers sont élevés au rang de héros populaires, moins parce qu'ils petpétuent une tradition maritime que parce qu'ils font rêver les Français: « Une chose est sûre: que ce soit à la voile, à la rame ou à la nage, la mer est devenue le liquide amniotique dont rêvent nos voisins d'outrePyrénées. » Selon l'auteur, le phénomène serait spécifiquement français et peut-être JaponaIs: « Des millions d'adolescents s'identifient à l'homme-dauphin interprété par Jean-Marc Barr dans le Grand Bleu, film que seuls le monde francophone et les japonais sont parvenus à décoder. »

4 inLe Courrier international, n0220,janvier 1995. 14

Un paradoxe

qui n'est qu'apparent

Nous sommes donc confrontés à une attitude à priori paradoxale. D'un côté, la mer aimée, la «vraie », «l'éternelle », celle qui est investie au plan affectif et qui est le lieu de toutes les projections émotives; celle de l'Odyssée et que la Chrétienté a valorisée, celle enfin que les romantiques ont exaltée et qui fait les fleurons des récits d'aventure. C'est la mer-nourricière, la mer-tempête, la mer-purificatrice, la mer-paysage; une mer irrationnelle, à la fois mystique et mythique, un espace initiatique, hors de la civilisation et qui rappelle aux hommes leurs propres limites. De l'autre côté, la mer du «quotidien », scientifique et mal connue, exploitée ou polluée, celle dont la presse ne donne que des échos sombres aux relents de marée noire ou de conflits sociaux, celle que l'on n'aborde pas parce qu'il faut la chercher derrière les grues et les quais des zones portuaires et dont la spéculation immobilière voudrait parfois s'emparer. Le paradoxe n'est qu'apparent; la société occidentale se délecte de représentations manichéennes: le bien-le mal, le vrai-le faux, le pur-l'impur, le sacré-le profane sont de grands clivages qui s'enracinent dans le temps et que les psychanalystes, les anthropologues et les philosophes nous ont aidé à mieux cerner. Ce sont des attributs du mythe. Et des chercheurs comme Eliade, Dumézil, Levi-Strauss, Vernant, Caillois, entre autres, ont montré comment le mythe, en tant que structure symbolique, organisatrice et productrice d'images cohérentes au sein d'une société, pouvait en éclairer le domaine de la pensée et celui des comportements. Leur hypothèse commune est que l'étude de l'imaginaire peut révéler une logique là où une société ne peut voir que des contradictions apparentes. Les géographes ont intégré à leur tour la dimension mythique à leurs analyses, et les auteurs des Mots de la géographie ont souligné à juste raison que: « L'imaginaire est un grand fauteur de géographie parce qu'il déclenche les décisions de voyages, et même des migrations; parfois maisplus rarement, les utopies et les aménagementsdu territoire 5» Mais si nous adhérons à ces propos, ils nous semblent cependant encore trop mesurés quand ils s'appliquent à l'aménagement du territoire. Les projections de l'imaginaire sur l'espace ne sont pas limitées à certains
secteurs

- tout

le monde pense au tourisme

- ; elles

peuvent

s'appliquer

à des

champs beaucoup plus vastes. C'est ce que nous avions tenté de montrer dans un précédent ouvrage, consacré aux représentations du désert. Le Sahara s'est
5 BRUNET R., FERRAS R. THERY H., Les Mots de la géographie, GIP Reclus,

La Documentation française, 1993. 15

vu priver de sa forme géographique dominante, le reg, au profit des étendues sableuses, plus conformes à la fonction initiatique qui lui était assignée dans l'imaginaire collectif. Cela n'a pas été sans conséquences sur les usages de cet espace. Une telle démarche suggère d'approcher d'autres espaces d'une manière similaire et tout particulièrement le domaine maritime qui n'est souvent abordé dans nos sociétés qu'à travers le prisme du mythe.

La mer au coeur d'une représentation

mythique

Le mythe est un récit qui met en scène des dieux et des héros et qui se situe dans les temps primordiaux 6. Il doit être distingué des contes et des légendes,

des fables et des récits historiques. Bien qu'il-n'y ait pour l'étranger rien de vraisemblable dans son discours, les faits que le mythe évoque sont reconnus pour vrais par les sociétés qui les véhiculent. C'est même à la lueur des actes exemplaires accomplis dans ces temps primordiaux qu'elles peuvent donner un sens à leur expérience quotidienne. Aussi la plupart des mythes fondateurs impliquent-ils l'espace. Ainsi dans la Théogonie d'Hésiode, le monde marin est représenté par trois entités primordiales, nées de Gaia la terre: Okéanos, Téthys et Pontos. Ces trois forces d'engendrement qui vont donner naissance à toute la diversité océanique correspondent à trois modes de représentations. Okéanos est le fleuve-océan qui limite les terres. Téthys évoque la fécondité des eaux profondes. Enfin Pontos est un être pluriel qui représente les flots, impétueux, salés, inféconds et dont la descendance constitue l'ensemble des ,périls que le marin peut affronter: les vagues, la bourrasque, l'obscurité, les monstres, etc. Il faut ajouter à cet ensemble Typhon né de l'union de Gaia et de Tartare et qui personnifie le dé~ordre total. Zeus dans la titanomachie a vaincu ces entités primordiales et les a enfermées dans le Tartare; ils les a ainsi fait passer du monde des forces à celui des substances. En les transformant en éléments naturels, il les a fait passer du monde sacré au monde profane. Dans les sociétés traditionnelles toute réactualisation rituelle d'une histoire des origines est un passage du profane au sacré qui a vertu de régénérer le temps et de ce fait la société. L'initiation qui comporte trois étapes
fondamentales

- est
6

- mort

au monde profane, épreuves douloureuses et renaissance

une traduction à l'échelle individuelle de cette régénération. Toute

Voir à ce sujet les ouvrages de M. Eliade, P. Smith, G. Dumézil, IP. Vernant, C. LéviStrauss, etc.

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reproduction des gestes paradigmatiques d'un mythe cosmogonique est une irtitiation qui confère pouvoir et prestige à son auteur. C'est ainsi que celui qui affronte la mer quitte le monde profane et reproduit le geste de Zeus; il transforme le Chaos en Cosmos. Aussi n'est-il pas donné à tout le monde de reproduite cet acte fondateur. La tempête qu'affronte Ulysse n'a donc .rien de géographique: Elle fait partie de l'élément liquide, c'est l'une de ses composantes qui peut se manifester en tout lieu, en tout temps. Elle apparaît avec brutalité, les vents soufflent alors de toutes les directions, les vagues creusent des abîmes et s'élèvent jusqu' aux c~eux, le jour se confond avec la nuit, il n'y a plus aucun ordre. Mais elle disparaît comme elle est venue. Tout ce qui réactualise les temps primordiaux est donc «l'essentiel» et rejoint le mythe, tout ee qui ne s'assimile pas à une répétition est désinvesti d'intérêt et disparaît de la mémoire. La pensée mythique est anhistorique7 et l'on pourrait ajouter a-géographique, dans la mesure d'où elle ne retient de l'espace que les traits propres à pérenniser sa fonction initiatique. Ainsi se construit dans ces sociétés une «géographie imaginaire », fortement structurée autour d'espaces « sacrés », affectés de propriétés magiques. C'est ce qui permettrait d'expliquer que tous les usages de la mer qui font
resurgir les entités primordiales

- Pontos

pour les coureurs

du Vendée

Globe,

Téthys pour les adeptes de la thalassothérapie, relèvent d'un univers sacralisé, fait de forees régénératrices, alors que les activités de transport~ par exemple ressortissent à un monde de substance, un monde profane désinvesti de tout attrait.

Analyser le champ spatial du mythe Un tel discours peut surprendre. Car, même si les géographes font une plus large place aux dimensions culturelles de l'espace, le lien entre imaginaire et aménagement n'est pas encore solidement noué. Il faut mentionner à cet égard les travaux de P. Claval qui a souligné la nécessité de prendre en compte ces données et qui a cherché, selon ses propres termes, à systémiser les « schémas de M Eliade. »11 écrit à ce sujet : « La différence entre les espaces profanes et les aires sacrées vient de ce que, dans les secondes, affleurent des réalités qui ne sont pas de nature

7

ELIADEM., Le Mythe de l'éternel

retour, Gallimard,

1969.

17

terrestre ~.) L'espace est hétérogène parce qu'il n'a pas partout la même nature, qu'il est ontologiquementdifférent8.». Mais une telle approche reste trop rare. De ce fait, il faut peut-être préciser d'emblée la nature de notre démarche, d'une part, afin d'éviter tout malentendu que pourraient susciter des formulations jugées trop abruptes, et d'autre part, afin de prévenir une impression de dispersion inhérente à une pensée qui se veut globalisante. - Les pages qui suivent con~ituent un essai et ne sont donc pas destinées à asséner des certitudes incontestables, mais à avancer suffisamment d'idées et d'hypothèses vraisemblables pour ouvrir un axe de recherche et faire naître un débat. - Le livre ne part pas d'un constat exposé dans un premier chapitre et que les autres chapitres viendraient expliquer dans un enchaînement de causalités linéaires. Les chapitres reprennent tous la même hypothèse, celle d'une lecture mythique des espaces marins. Ds cherchent à montrer que quelle que soit la façon de saisir la question, on se retrouve confronté à une structuration cohérente de la pensée. Sans prétendre fournir des preuves irréfutables ou universelles, ils établissent un faisceau de présomptions. Pour lui donner davantage de poids et d'évidence on a eu à coeur de choisir des angles d'attaque aussi variés que la vogue exceptionnelle en France de la thalassothérapie, la popularité remarquable de la course au large, ou le succès significatif de certains ouvrages littéraires. Le lecteur n'aura aucun mal à faire surgir ici ou là une objection ou un autre exemple. Une étude de ce type ne peut guère, par nature, se prétendre exhaustive.

Les manifestations

d'une pensée mythique

Notre objectif n'est ici que de mettre en évidence les grandes lignes de structures dominantes de l'imaginaire collectif C'est à dire de souligner la dimension culturelle sous-jacente aux questions qui impliquent le domaine maritime. Il ne s'agit pas de substituer une démarche à une autre mais de montrer comment une approche culturelle peut apporter sa contribution au débat. Ainsi, le premier chapitre souligne les difficultés d'intégrer la dimension maritime dans l'approche. des questions de transports. Si les enjeux du transport maritime et les difficultés rencontrées ne sont pas toujours
8 Voir à ce propos, P. CLAVAL.,La Géographie comme genre de vie

- Un itinéraire

intellectuel.L'Hannatlan, 1996, et Géographieculturelle,Nathan, 1995,qui donne en plus, une bibliographietrès complète sur cette question.
18

clairement perçus à l'échelle internationale, ils sont complètement occultés dès qu'il s'agit de raisonner à l'échelle européenne et nationale. Bien que les questions d'environnement et de santé liées aux transports terrestres prennent chaque jour une dimension plus alannante, le transport maritime à courte distance est toujours exclu du débat. Le deuxième chapitre montre qu'il y a un siècle environ, la France a abandonné ses ambitions sur les mers. On a mis en avant - pour expliquer cette position - qu'il n'était pas possible de mettre sur pied à la fois une force navale et une force terrestre, et qu'après la défaite de Sedan, il a fallu «choisir entre la terre et la mer». Sans vouloir nier les considérations économiques, politiques et spatiales, nous avons voulu montrer que poser le prQblème en tenne de «choix» reposait déjà sur un a priori, qui consiste à séparer arbitrairement mer et terre. On peut très bien se représenter ces e~aces comme deux composantes majeures d'un seul et même système. C'est

cette incapacité à penser les mers et à les intégrer dans un raisonnement
stratégique global qui explique les incohérences et les difficultés de la marine. . L'objectif de ce chapitre n'est donc pas de chercher des causes historiques aux problèmes contemporains, mais de mettre en relief des pennanences, que l'on peut déjà déceler au xvnt. Le livre «La Lutte pour l'empire de la mer» publié sous la direction d'Ho Couteau-Bégarie nous a apporté à cet égard une aide précieuse9. C'est selon cette logique qu'il faut aborder le chapitre trois, qui concerne le discours d'une grande partie des géographes sur les mers. Il ne s'agit en aucune façon de le placer à la source d'un imaginaire ou de le rendre responsable de l'attitude des Français. Son but est de souligner que les espaces marins ont souvent échappé à la pertinence des analyses systémiques des géographes. Ces derniers ont laissé accréditer l'idée d'un océan-frontière, l~te isotrope du monde habité. De ce fait, leurs écrits n'ont pas invalidé les images mythiques et n'ont pas permis d'alimenter ni même de susciter un légitime débat sur la fonction des mers. Quant à ceux qui ont pris les mers comme objets de recherche, au sein des laboratoires d'hydrologie ou de géographie humaine, ils n'ont pas trouvé une audience à la hauteur de leurs travaux. Il suffit pour cela de consulter les manuels employés dans les collèges et les lycées, ou de prendre acte du fait que le célèbre livre de Guilcher, Précis d'hydrologie marine et continentale, n'est plus réédité.
.

La deuxième partie observe le mythe dans ses oeuvres. Le premier chapitre est consacré au thème de la tempête dont nous avons affinné qu'elle était une métonymie de la mer, tant elle est présente au coeur de tous les récits de mer.
9 COUfEAU-BEGARIEH.( ed), La Lutte pour l'empire de la mer, Economica, 1995.

19

Que chacun se souvienne de ses lectures, d'Homère (L'Odyssée) aux romans de Queffelec (l'empête sur Douarnenez), de Vercel (Remorques), de Schoendoerffer (Le Crabe-Tambour), en passant par les fresques épiques d'Hugo dans Les Travailleurs de la mer ou de Loti dans Pêcheurs d'Islande. Or ce qui ne manque pas de surprendre, c'est que la structure du discours est toujours la même. Ces romans relatent tous une initiation où un navigateur d'exception affronte symbqliquement le Chaos. Dans notre imaginaire, la tempête peut surgir partout et à tout instant comme une épreuve et un défi lancé par les éléments. Pourtant une géographie des vagues pourrait montrer toute la richesse d'une approche scientifique et différenciée de cette question. C'est ce que nous avons essayé de faire dans la première partie de ce chapitre. Du reste, les annateurs et les assureurs ne s'y trompent pas, quand ils définissent des routes météorologiques et découpent les océans en «zones de charge », pour réduire les incidences économiques du mauvais temps. Ce n'est pas un hasard si la mer-tempête séduit le public. Elle sert de support aux actions des aventuriers dont notre société a de plus en plus besoin. C'est l'objet du deuxième chapitre, que de montrer, à la suite des écrivains et philosophes (Malraux, Stéphane), comment l'aventure tend à constituer une réponse à l'absurde comme le définit A. camus, dans une société qui subit - plutôt qu'elle ne maîtrise son évolution spatiale et historique, et où les individus perdent leur autonomie. Le succès de la plaisance découle du prestige de ces héros. Elle s'inscrit alors comme une pratique noble dans les stratégies de distinction des classes aisées de la société de consommation (Bourdieu, Baudrillard, Pociello). Mais en tant que pratique de différenciation, donc ostentatoire, elle ne peut qu'être imitée. Le modèle en se popularisant perd ses caractéristiques originelles, d'où la grande diversification des pratiques à laquelle on assiste aujourd'hui

-

et qui s'ancrent dans des espaces spécifiques

10.

Plus étonnant encore, bien loin de l'aura du navigateur et des vagues dangereuses, la thalassothérapie s'appuie elle aussi sur une interprétation mythique de l'espace, mais à une plus grande échelle.Ellene s'alimente pas à Pontos ou Okéanos mais à Téthys -l'eau féconde des profondeurs et permet
Voir AUGUSTINI-P., « Le Tenitoire dans tous ses états: extension des pratiques sportives et nouveaux espaces d~aventure », in Sport et changement social, Bordeaux, :MDSA,1987. AUGUSTINJ.-P.,« Les Pratiques de la plaisance en Languedoc-Roussillon: nautisme et sports de glisse)} in : RmUCAU J., CHOVYG. (eds), Le Languedoc, le Roussillon et la mer, des origines à la fin duJOt' siècle (1960-1990), tome 2, L'Hannattan, 1992. AUGUSTINJ.-P., Sport, géographie et aménagement, Nathan, 1995. PERoNF., RmUCAU I (EDs), La Maritimité aujourd'hui, L'Hannattan, 1995.
10

20

ainsi de mettre en évidence la persistance de la troisième composante du mythe dans notre imaginaire. Dans ces conditions, les professionnels de la mer, dont l'activité s'inscrit au quotidien, et ne bénéficie aucunement du prestige des activités mythiques ni de leurs retombées, ont des raisons de s'alanner. Soumis aux décisions de Pouvoirs Publics, eux-mêmes nourris de géographie continentale et/ou soucieux de rentabilité économique à court tenne, ils peuvent difficilement espérer bénéficier de l'appui d'une population séduite par sa mer imaginaire. L'actualité du mois de janvier 1997 est révélatrice à cet égard. Alors que les grandes villes souffrent d'une forte pollution atmosphérique, dont on rend l'anticyclone responsable (I), les seules évocations de la mer concernent les vagues des cinquantièmes. Ces alertes, de plus en plus fréquentes, qui annoncent une crise environnementale de première grandeur, ne suscitent, une fois de plus, aucun débat sur l'opportunité de détourner une partie du trafic
sur les océans.
-

Notre objectif n'est pas de défendre tel regard contre tel autre, mais plutôt de mettre en avant les héritages de notre imaginaire, de montrer que derrière de prétendues fatalités inhérentes à la rationalité économique se glissent des mythologies, et que de cette manière, il est sûrement possible de se dégager de l'emprise de ce regard manichéen appauvrissant, mais aussi de donner plus de cohérence et de continuité à nos entreprises sur mer. Car si le mythe est riche d'« extraordinaire », d'actions d'éclat, de destins illustres, il empêche aussi l'accumulation de l'expérience, si capitale pour l'approche du monde marin.

PREMIERE PARTIE

QUAND LA MER SE DESENCHANTE...

]1 est vrai que parfois la mer se désench ante. Je veux dire en cela qu'elle chante d'autres chants que ceux que la mer chante dans les /ivres d'enfants. J. Brel

CHAPITRE I L'INTERPRETATION D'UN DECLIN

-

La presse fait sporadiquement état du déclin au travers d'articles laconiques qui annoncent les licenciements des chantiers navals, les grèves des dockers et les difficultés des pêcheurs lorsque ceux-ci manifestent. Plus rares sont ceux qui dressent un état des lieux plus synthétique, comme celui de J.F Jacquier et O. Esposito intitulé Mer, rien ne va plus et paru dans L'usine nouvelle. Les sous-titres donnent d'ailleurs une idée du tableau désastreux qu'ils présentent: Construction navale: la désagrégation / Plaisance, une fragilité structurelle / Le naufrage de la marine marchande1. Il est vrai que les chiffres cités par les auteurs sont éloquents. Les ouvrages de géographie et d'économie qui traitent des questions de transports en donnent une we peut-être plus complète mais sans afficher de différences patentes au niveau de l'interprétation. Qu'il s'agisse de mesurer l'ampleur du déclin ou d'en analyser les raisons, un discours consensuel
semble s'être mis en place, situation révélée dans le livre intitulé La mer

-

Hommes. Richesses. Enjeux 2, publié par la promotion « Liberté, Egalité, Fraternité» de L'ENAen 1988. Ce recul des positions françaises dans ce domaine résulterait de l'impossibilité de faire face à trois sortes de concurrence:
1 - Celle des N.P.I et des pays de libre immatriculation (pavillons de

complaisance), jugée déloyale en raison des différences trop marquées des coûts de main d'oeuvre. 2 - Celledes ports du Bénélux ..surtout celle de Rotterdam et d'Anvers -, en raison notamment d'une trop grande dispersion de nos ports.
1 ESPOSITo.0 ETJACQUIER. J-F., Mer, rien ne va plus in Usine Nouvelle, 6 février 1992. 2 La Mer - Rflpport des dix-sept groupes de séminaires de la promotion « Liberté, Egalité, Fraternité» de l'ENA-Iftemer, 1989. 25

3 - Celle des autres modes de transports. La situation actuelle semble donc l'aboutissement d'une logique économique imparable, regrettable mais fatale. En effet, la mer en France, ne semble plus pouvoir répondre à sa fonction d'ouverture sur le monde. Pour faire le point sur la question, notre propos n'est pas de proposer une compilation de toutes ces études, mais plutôt de montrer que derrière l'apparente objectivité de ces analyses qui entérinent cette dégradation, se profile un mode de raisonnement qui exclut à priori toute possibilité de redressement. Il propose un regard cohérent et parfaitement structuré sur l'économie de mer. A l'instar des mathématiques, il repose sur des postulats qui ne sont pas immuables et relèvent, par conséquent, du libre arbitre. Le premier consiste à ne vouloir envisager le transport maritime que dans le cadre des échanges internationaux à longue distance.

La flotte française dans la compétition internationale

C'est au début des années soixante-dix que l'on fait commencer ce grand mouvement de reflux qui a affecté la flotte française. En raison d'une part, des deux chocs pétroliers qui ont bouleversé la structure des échanges par produits et par zones. D'autre part, en raison de l'apparition de nouveaux acteurs venus d'Asie qui ont modifié les règles établies de la concurrence.

L'impact des mutations économiques

sur les flottes de commerce

Jusqu'en 1973 en effet, les nations industrialisées ont importé massivement du pétrole du Moyen-Orient. Grandes consommatrices d'énergie (le fait de doubler sa consommation tous les 10 ans était soi-disant un signe de bonne santé), elles ont accordé leur préférence aux hydrocarbures abondants et bon marché. Le trafic mondial s'est donc considérablement accru pendant les Trente Glorieuses, passant de 1,2 milliard de tonnes en 1962 (dont 42% de produits pétroliers) à 3,25 milliards de tonnes en 1975 (dont 46% de produits pétroliers).Les flottes se sQnt donc adaptées et équipées en navires pétroliers. La fenneture du Canal de Suez, entre 1967 et 1975, en raison du conflit Israëlo-Arabe, a détourné le trafic au profit de la route du Cap et accéléré la construction de super-pétroliers. Des navires de plus de 500.000 Tpl ont été

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