L'invention de la propriété

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Du libéralisme au communisme, la propriété est demeurée dans l'imaginaire collectif l'institution fondatrice de tous les projets de société. Elle a été depuis deux siècles le foyer de tous les embrasements idéologiques. Au point qu'on en oublie la modernité : la propriété est le produit sophistiqué d'une civilisation où triomphe l'individu. Le regard sur le monde traditionnel nous aide mieux à le comprendre. Les sociétés non industrielles nous forcent à voir que le statut des biens est un reflet codifié des relations humaines autant que de l'attitude de l'homme à l'égard de la Nature. Dans cet ouvrage, il s'agit de comprendre la manière dont les biens sont respectés, utilisés, donnés, échangés et transmis dans les société traditionnelles et la société marchande moderne. La disposition des biens ne peut se comprendre de manière séparée, mais seulement dans le cadre d'une société globale. Le droit sur les biens fonctionne selon la réalité des liens sociaux, des valeurs et des solidarités. Dans la mesure où il existe de la communauté et de l'interdit d'aliéner, existe du patrimoine. Dans la mesure où s'instituent l'individu, l'échange et le contrat, s'institue la propriété, le pouvoir d'aliéner par la vente et le testament. Notre approche n'est point étrangère aux réalités de cette fin du XXème siècle. Ce siècle a condamné les tentatives de réduction du statut des biens à un statut unique, la croyance que le social ne pouvait se résoudre que par la société, l'individuel que par l'individu. La société moderne elle-même naît par un double mouvement d'invention de la propriété et du domaine public. A l'heure où les sociétés de l'Est découvrent, comme impératif économique, le marché et la responsabilité individuelle dans la gestion des biens, l'Occident découvre, avec l'impératif écologique, des limites au droit de disposer des choses et d'user des richesses de la planète terre.
Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296235403
Nombre de pages : 320
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L'INVENTION DE LA PROPRIETE
De la terre sacrée à la société marchande

Grégoire MADJARIAN

L'INVENTION DE LA PROPRIETE
De la terre sacrée à la société marchande

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

DU MEME AUTEUR

La question coloniale et la politique du parti communiste (Maspero, Paris, 1977). Conflits, pouvoirs et société à la Libération (10/18, Paris, 1980).

En collaboration: L'Europe d'après-guerre (Editions Europa, Montréal, 1982). Le complexe Marx (L'Harmattan, 1989). La passion de Marie Cadière (roman) (Ramsay, 1990).

@ L'Harmattan,

1991 ISBN: 2-7384-0979-2

«

Nous ne sommes rien;

c'est ce que nous cherchons qui est tout. » Holderlin

Avant-propos

Il est toujours difficile après coup de retracer les raisons qui ont conduit à chercher, sans verser dans une reconstitution involontaire, reconstitution qui opère à partir des résultats acquis et organise l'itinéraire de la recherche dans la perspective de ces résultats; comme si la démarche qui conduit à ces résultats s'était immédiatement imposée et que la recherche sans égarements ni désordre, sans inflexions de l'itinéraire ni détours, ni contournements, sans modification des instruments de route (concepts et hypothèses), n'avait eu qu'à avancer droit au but comme un navire sur une ligne régulière. Le travail théorique par lui-même tend nécessairement à refouler l'ordre de la recherche au furet à mesure que se déploie l'ordre d'exposition, déploiement qui représente la négation nécessaire de toute temporalité, la négation des origines réelles. La question de la propriété a depuis très longtemps constitué pour nous une pierre d'achoppement. Lors de nos premiers cours donnés à l'université au début des années 70, le thème «propriété et pouvoir» avait déjà sa place. L'enjeu 7

immédiat était une appréhension théorique de la société soviétique, dont l'autodéfinition se résumait dans une définition du régime de la propriété. Cette volonté théorique s'ancrait dans un double refus: il s'agissait pour analyser cette société de dépasser le point de vue des Droits de l 'Homme, en même temps que le point de vue du simple régime des biens. Nous ne nous doutions pas alors que le régime des biens lui-même ne peut être saisi en excluant le statut, c'est-à-dire aussi les droits des hommes, que c'est la combinaison non arbitraire du statut des biens et du statut des hommes qui définit ce qu?on appelle un régime des biens. Autrement dit qu'il est possible de fonder théoriquement dans le domaine jusque-là intouchable parce que donné comme indépendant, dans le régime des biens, la question des Droits de l'Homme, considérée jusqu'ici comme de l'ordre de l'éthique ou du seul régime politique. Notre préoccupation, cependant, aux débuts même de nos interrogations sur la propriété était de joindre et d'articuler rapport de I'homme aux choses et rapport des hommes entre eux, c'est-à-dire aussi l'analyse économique et l'analyse politique, plutôt que de les considérer comme deux sphères indépendantes. Cette préoccupation s'expliquait par la volonté de se donner des instruments qui pennettent de faire tenir ensemble l'analyse des sociétés dominées par le marché et celle des sociétés dominées par la bureaucratie. Le regard économique opérait un désenchantement des premières, le regard politique le désenchantement des secondes. Mais était-il possible de constituer un point de vue des autres, et réciproquement? Une problématique, pour dire les choses différemment, qui permette de voir avec les mêmes instruments théoriques, le réel et l'imaginaire et des unes et des autres. Il y avait dans cette ambition le refus d'une sorte de Yalta théorique qui ressemblait par trop à un découpage contemporain, moins théorique. L'économisme n'était-il pas le terrain commun des sociétés modernes, de la représentation libérale de la société ou de celle de la tradition marxiste? C'est dans le cadre d'une recherche générale sur l'économisme, et sur les conditions institutionnelles du marché que s'insérèrent alors nos travaux. Nous 8

fûmes ainsi amené progressivement à remonter en amont de la tradition marxiste et du« matérialisme historique» de Marx, mais aussi à nous intéresser de plus en plus aux sociétés non marchandes. Explorer la généalogie du modèle économique depuis les sociétés non marchandes s'est imposé à nous comme un besoin irrépressible de notre itinéraire, comme un moyen de faire apparaître les présupposés du regard moderne, qui s'avéraient être aussi, hors du monde industrialisé, ceux de l'ethnocentrisme. La critique de l'économisme, de la réduction économique du social a consisté principalement à défendre les sphères de la société autres que la production et l'échange, à plaider l'impossibilité du rabattement de l'idéologie, du militaire, du politique à un effet de l'économie ou à une fonction économique, impossibilité en particulier de réduire le pouvoir politique à une expression de la propriété. On reprochait à l'économisme, comme on l'a fait au début du siècle - il suffit de citer Max Weber - de démontrer sa vérité en ne retenant de la réalité morale, religieuse, politique, etc., que ce qui correspondait à une détennination économique. Mais que la religion assume, à une phase donnée ou dans certaines conditions, des fonctions économiques ne suffisait pas à expliquer le phénomène religieux, ne justifiait pas une limitation de l'analyse à ces fonctions. Lors des travaux précédents sur les questions de la guerre et de l'Etat, nous avons eu l'occasion d'opérer une semblable mise en question. Un des exemples les plus frappants du caractère réducteur de l' économisme auquel on puisse se référer se trouve dans l'analyse purement industrielle de la guerre chez Engels, et qui rend incompréhensibles nombre de conflits contemporains. Il est paradoxal de constater que les théories de Clausewitz, qui mettent en relief l'importance des conditions politiques de la guerre, ce notamment à propos des guerres de la Révolution française se rapprochent davantage des théories chinoises et vietnamiennes que de celles d'Engels. Celles-ci expriment la conception américaine de la guerre plutôt que celle des guérillas qui se réclamaient du marxisme. 9

La défense fonnelle de la consistance propre aux sphères non productives, ni marchandes sembla aboutir dans les années 1970 avec le déploiement du concept d'autonomie relative. Mais ce concept ne faisait qu'exprimer un désir et consetVait la métaphore spatiale traditionnelle au marxisme dans sa représentation du social. Son peud 'intérêt théorique, malgré son succès, était lié à sa quasi-irréfutabilité, à ce qu'il indiquait une relation assez vague pour concilier un champ immense de possibles, tout en présupposant l'extériorité des sphères mises en relation. Nous avons essayé, en 1978, dans un article intitulé Une sociologie politique 1, d'analyser les impasses de ce type de mise en question de l'économisme(l). Au lieu de contester et de limiter les incursions et prétentions impériales de l'économie matérielle hors de sa sphère d'existence, il s'imposa à nous qu'il convenait de renverser la perspective et de s'interroger sur les racines de l'économique. En quelque sorte d'accomplir une révolution copernicienne. Plutôt que de cerner le social comme le postéconomique, il fallait mettre au jour son investissement dans l'ordre métaéconomique. L'ethnologie nous conforta dans ce renversement de perspective en donnant à voir une complexité du rapport de l'homme aux choses qui provoquait la réflexion. Cette problématique nous pennettait de poser d'une tout autre manière la vieille question de la propriété. Cette question constituait aussi le terrain privilégié pour montrer la capacité opératoire de cette problématique. La construction de notre objet théorique ne fut rien d'autre que le mouvement en progression toujours inégale de dénaturalisation et de désuniversalisation de l'institution propriété, de la société marchande dans laquelle elle prévaut, du modèle matériel-économique des sociétés humaines qui la transpose pour le moins comme fondement général de toute société historique. C'est dire que ce mouvement fut aussi celui de la mise en correspondance réciproque de la propriété, de l'échange marchand et du matérialisme économique. Les hypothèses de notre travail peuvent être résumées comme suit: le mouvement du statut vers le contrat dans
(1) Les temps modernes, septembre 1978.

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l'évolution empirique des sociétés humaines est aussi sur le plan des choses un mouvement du patrimoine vers la propriété. La propriété n'est que l'ensemble de conditions institutionnelles de l'aliénation des choses. Le reconnaître signifie également reconnaître la réification de la propriété dans la vision économique des sociétés et notamment dans le matérialisme économique. Le matérialisme économique est plus qu'un modèle ou qu'une doctrine, celle de Marx. Il constitue en quelque sorte, pour autant qu'on dépouille l'expression de toute portée métaphysique, les conditions a priori de la sensibilité de l'homme moderne. Ou encore le point de vue spontané des membres de la société marchande. Il faut entendre par là que le matérialisme économique cristallise et transpose sur le mode de la généralité le système de valeurs, le rapport de l'homme à la nature et à l'homme propres à la société marchande. Le matérialisme économique se donne comme théorie du jeu des sociétés humaines, alors qu'il n'est que la vérité phénoménale de la société marchande, en tant qu'elle ignore ses présupposés. L'exportation du matérialisme économique hors des sphères marchandes oblitère à la fois les statuts des biens propres au monde non marchand et l'originalité même de l'institution propriété devenue généralité et forme indéterminée ou du moins monotone. Dégager l'originalité de l'institution propriété a pour condition et résultat de se dégager des présupposés de la vision économique des sociétés.

Il

A LA RECHERCHE DE LA MODERNITE
« L'ordre social doit avoir pour unique objet

l'action des hommes sur les choses. »
Saint-Simon
« Ce sont nos sociétés d'Occident qui ont, très récemment, fait de l'homme un " animal économique ". »

Marcel Mauss

En 1688, sir Josias Child, négociant anglais, qui deviendra plus tard amiral de la Compagnie des Indes et mènera contre le Bengale une politique d'expansion militaire, écrivit un traité d'économie, A New Discourse of Trade, dans lequel il invitait l'Angleterre à suivre l'exemple de la réussite commerciale de la Hollande, et à adopter les moyens qui avaient permis aux Provinces-Unies d'accroître leur puissance au point d'être le sujet d'envie de toute l'Europe. « Si nous voulons nous rendre les maîtres du commerce du monde, pouvait-on lire dans le Traité, il faut imiter les Hollandais, qui font chez eux les plus mauvaises, aussi bien que les meilleures sortes de marchandises, afin d'être en état de fournir tous les marchés du monde et de satisfaire toutes les fantaisies. » Les habitants d'un pays étaient, pour l'auteur du Traité, l'une de ses richesses, pour peu que les pauvres qui hantaient les villes du Royaume, vivant de vol et de mendicité, puissent être employés: « Si l'on commençait par prendre de bonnes mesures pour faire subsister les pauvres et leur trouver de l'emploi, bien loin d'imaginer des stratagèmes pour les chasser, il faudrait, confiait-il, chercher
des moyens pour les attirer.
»

Puissance politique et commerce étaient, pour sir Josias Child comme pour toute l'école mercantiliste en Europe, indissolublement liés, et c'est de ce point de vue qu'il envisageait toutes les mesures propres à accroître l'une et l'autre. L'une des 15

causes auxquelles il attribuait la réussite hollandaise résidait, selon lui, dans la réfonne du régime des biens, l'élimination de tout droit féodal au profit de l'institution propriété, notamment le remplacement du droit d'aînesse par le partage égal(l). Des préoccupations similaires agitaient les esprits éclairés de l'autre côté de la Manche, la lignée de réfonnateurs qui va de Colbert à Turgot. Le marché, le travail et la propriété apparaissent à travers l'exemple de ce traité du XVIf siècle non comme des données naturelles de la vie sociale, mais comme des com{X>rtementsou des institutions à inscrire et à développer à l'intérieur du corps social. La société ne se donne pas encore comme une association économique, l'échange comme l'archétype du lien social, ni les individus comme des propriétaires, ni le rapport immédiat de l 'homme à ses moyens de subsistance comme travail et production. On y voit le modèle économique de la société œuvrer pour s'imposer, et revendiquer sa place au nom d'impératifs de puissance. Le modèle économique n'a pas encore triomphé au point de sSémanciper des valeurs et des critères {X>litiques.Il n'a pas encore triomphé au point de se présenter comme étant par lui-même le mode naturel et rationnel de l'échange comme sphère en autodéveloppement selon ses propres valeurs et sa propre mesure, et plus encore matrice de toutes les institutions ou structures de la société. Depuis l'aube des temps modernes, le modèle économique de la société n'a cessé d'être contesté, en tant que conception du monde ou en tant que support théorique d'un mode d'existence des collectivités humaines, d'une fonne déterminée des relations sociales. Le modèle n'en a pas moins pour autant approfondi son empire à l'échelle des sociétés industrielles comme à l'échelle de la planète. Cette prégnance est un phénomène prédominant des sociétés de notre temps et qui n'est pas étranger à leur mode de fonctionnement et à leur système de valeurs. Le modèle économique tend à s'imposer uniquement, comme leur vérité immédiate et quotidienne, comme la vérité
(1) Sir Josias Child, trade frse : Traité sur le commerce elles avantages de la réduction de l'intérêt de l'argent (1754), p. 58-59, 188-189 et 305. 16

de l'ensemble des rapports sociaux" qu'ils aient trait ou non à la sphère de la production et des échanges matériels. Pour ne prendre qu'un exemple particulièrement frappant, lorsque le New York Times écrit lors de l'avant-dernière campagne présidentielle américaine, à propos des candidats: «Reagan vend mieux; Carter a de meilleurs produits, mais il laisse tomber les échantillons sur ses pieds », il faut y voir plus qu'une boutade. La métaphore renfenne toute une vision de la politique, et qui va au-delà de la désacralisation: le métier d 'homme politique considéré sur le modèle du représentant de commerce; l'activité politique comme production et commerce de marchandises singulières. Le marketing politique manifeste le passage de la métaphore dans la réalité quotidienne des démocraties occidentales, le caractère non imaginaire d'une tendance à assimiler le statut de citoyen et celui de consommateur. Cette assimilation au marché de la sphère politique, chez Platon comme chez Plutarque, porte la marque du mépris, mépris que l'on peut retrouver dans l'opinion contemporaine et qui dénote la valorisation et le statut exceptionnel accordé à l'activité politique, en même temps que la nostalgie de ce statut. Cette assimilation est aujourd 'hui revendiquée sur le plan théorique comme condition d'appréhension scientifique des processus politiques, de ce qui est désigné comme marché politique(2). Tout se passe comme si le marché et les mécanismesqu'il implique dans la sphère de la production fonctionnaient sur un mode à la fois imaginaire et réel, le modèle économique tendant à la fois à s'instituer sur le plan imaginaire comme vérité et patron de toute légitimité d'une part, et d'autre part à modeler sans nécessairement y paIVenir la réalité sociale selon sa propre configuration. La critique de l'économie ne man.que pas d'équivoque en tant qu'elle ne distingue pas elle-même le plan des valeurs économiques, de la légitimité ou de l'efficace des mécanismes
(2) Cf. Anthony Down, Economic Theory of Democracy, New York, 1957 ; et le livre d'introduction de Gordon Tullock, The Vote Motive, London, 1976, traduction française, sous le titre Le marché politique, Paris, 1978. 17

proprement marchands dans la répartition et le contrôle de l'activité sociale d'une part, et le plan de la validité théorique des modèles d'autre part On peut, par exemple, reconnaître l'efficace du marchépanni les modes de contrôle et de sanction du travail des individus sans pour autant admettre la validité de la représentation du monde social de Locke, celle du modèle économique et fonctionnaliste de Talcott Parsons, ou encore celle du matérialisme de Marx. Notre recherche se situe sur le plan théorique, non sur le plan d'un choix de valeurs, ou d'un choix d'ordre pratique(3). Notre intenugation porte moins sur les incursions et prétentions impériales du monde de l'économie matérielle hors de sa sphère d'existence que sur les racines de l'économie(4). Ce qui est en cause, c'est la représentation classique, qu'elle soit libérale ou marxiste, qui fait de l'économie un phénomène spontané, quasiment naturel et qui s'oppose à l'artefact des fonctions, pouvoirs, institutions militaires, politiques, religieux, etc. Naturalité de la rareté, de la production, de la propriété, de l'échange. Ce qui disparaît ou qui est réifié dans cette représentation, ce sont les conditions institutionnelles du marché, c'està-dire la spécificité de la société marchande. Ce qui disparatI aussi, c'est le labeur de la théorie politique pour dessiner les contours de cette représentation et donner à voir comme évidence l'existence première, immédiate, indépendante d'une sphère économique qui mettrait aux prises I 'homme et la Nature.
(3) II n'est pas inutile de précîser que l'économisme est autant à dissocier de la théorie économique que l'exploitation mythique de la science, de la science elle-même. En tant que science hwnaine, dont l'objet s'est constitué essentiellement par rapport à la réalité socio-matérielle du marché, la théorie économique peut se révéler d'un usage épistémologique fécond dans le champ de la sociologie. On peut se référer à l'exemple de l'importation du paradigme des effets pervers, cf. Raymond Boudon. Effets pervers et ordre social, Paris, 1977. (4) Que la reproduction de la stratification sociale dans les sociétés contemporaines relève aussi des modes d' évaluation, de répartition et de transmission du capital symbolique, du capital culturel, a été donné à voir à travers l'œuvre de Pierre Bourdieu (cf. entre autres, Les héritiers, Paris, 1964 et La reproduction, Paris, 1970). 18

Mais une mise en questionne peut avoir d'efficacité scientifique que pour autant qu 'elle ne se dilue pas dans la généralité et substitue aux demandes globales des interrogations partielles. Le début de la science moderne, a-t-on écrit, date du moment où au lieu de se demander: «Comment l'univers a-t-il été créé? De quoi est faite la matière ?Quelle est l'essence de la vie? », on a commencé à se demander: «Comment tombe une pierre? Comment l'eau coule-t-elle dans un tube? Quel est le cours du sang dans le corps ?(5).»Notre recherche est une interrogation sur l'institution propriété, sur ce {XJuvoirinstitué et sa représentation comme simple relation de I'homme aux choses, représentation qui joue un rôle stratégique dans I'.essor du modèle économique et qui triomphe avec la perspective matérialiste de Marx. fi y a une généalogie du discours sur l'institution propriété qu'il n'est pas inutile de dresser dans ses moments essentiels, discours dont les enjeux extra-théoriques sont presque toujours manifestes. La propriété apparaît chez les économistes, et surtout l'école des Physiocrates, comme une exigence particulière des temps nouveaux. Mais elle acquiert une place tout autre dans le discours politique ou philosophique. Elle s'institue aussi bien dans le libéralisme, comme celui de Locke, qu'avec les réactions contre' la société marchande, telles par exemple que celle d 'un Nicolas Linguet, comme le fondement naturel ou la clé de l'ordre social. C'est ainsi que le discours conservateur ou révolutionnaire au XIXesiècle traite de la propriété. Le dénominateur commun de tout discours, honnis les saillies d'un Proudhon, réside dans le fait suivant: l'institution propriété est d'ordre universel; elle est coextensive de l'existence de toute société humaine, voire de celle du monde animal. L'institution propriété telle qu'elle a été consacrée en 1789 sera désignée désormais comme propriété privée. Le débat théorique est circonscrit dans l'alternative propriété privée ou propriété collective. La propriété privée apparaît dans la critique sociale du début du XIXC siècle dont le Manifeste de
(5) François Jacob, Le jeu des possibles, Paris, 1981, p. 27.

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Marx est le résumé, comme l'origine du déchirement dans le corps social aussi bien que celle des guerres entre communautés humaines, comme le principe de toutes les divisions essentielles entre les hommes. Si, de Saint-Simon à Auguste Comte, on pose le problème de la propriété en tenne de fonction sociale, on n'échappe pas lX>urautant à cette universalisation de la propriété. Vers la fin du XIXC siècle, le discours proprement politique mis en sourdine, l'enjeu immédiat devient historique et ethnologique. Les termes de l'alternative sont projetés dans le passé des sociétés humaines et discutés comme tels. Le problème est celui de l'existence primitive d'une propriété commune, de son antériorité historique par rapport à la propriété privée. Le problème de l'institution propriété devient celui de l'origine, de la forme originelle. Tout se passe comme si ce débat s'épuisait faute de remettre en cause les tennes du problème. A partir de cette fin du XIXC siècle, se développe aussi une réflexion sur l'évolution spontanée de la propriété dans les sociétés marchandes industrialisées. La question est celle des effets d'une nouvelle fonne juridique de l'entreprise capitaliste, la société par actions, savoir la démocratisation ou la concentration du pouvoir économique qui en résulte. Durant l'entredeux-guerres, nouveau déplacement de la question: il se produit à travers le constat de la révolution managériale, de la dissociation de la propriété et de la direction dans la grande entreprise privée, telle qu'elle se dessine aux Etats-Unis(6). En vérité, ce débat sur la révolution managériale, qui tourne autour du dépassement de la propriété, met indirectement en jeu l'idée que les rapports de propriété reflètent nécessairement la hiérarchie sociale, déterminent nécessairement la réalité du pouvoir dans une société. Il v'oisine de fait avec la mise en question du modèle d'une nouvelle société qui a surgi des lendemains de la Première Guerre mondiale et qui se présente comme modèle du futur, la société soviétique. Mais l'interrogation sur la nature de la société soviétique date surtout d'après
(6) Cf. James Burnham, The Managerial Revolution, New York, 1941. 20

1945. Etc'est à travers elle et à son propos que resurgit l'interrogation théorique sur la propriété. Selon l'idéologie légitimatrice de la «patrie du socialism"e», la structure sociale soviétique se définissait par l'abolition de la propriété privée des grands moyens de produire. Et cette abolition équivalait nécessairement à celle de toute division en classes de la société. Cette relation était posée par le matérialisme économique comme une pétition de principe dans la mesure où le capitalisme et la division de la société en classes avaient une seule et même définition: la propriété privée des conditions matérielles de travail. Si l 'humanisme véhiculé par le marxisme originel avait des ressources pour contester le mythe soviétique, le matérialisme économique de Marx ne pouvait guère avoir de prise sur la réalité sociopolitique qu'il recouvrait. La réflexion théorique sur la société soviétique a toujours trouvé dans le fétichisme qui entoure la propriété, c'est-à-dire dans son universalisme, son statut de structure indépendante et première de tout ordre social, l'obstacle incontournable qui a mis en échec tout effort d'appréhension(7). Le rapport de la propriété à l'ordre social se maintenait-il identique à travers toutes les sociétés? Ladite propriété collective avaitelle un contenu univoque ou n'était-elle que le nom d'une négation, celle de la propriété dite privée? Qu'en était-il du rapport entre propriété et pouvoir? Il faut constater que l'institution propriété intervient dans tout discours sur le pouvoir sans pour autant être l'objet d'une analyse propre. On pense toujours le pouvoir de l 'homme sur l)homme à partir de ou contre la propriété, mais toujours par rapport à elle(8). L'alternative théorique semble se réduire à celle-ci: poser le pouvoir comme l'autre de la propriété ou concevoir le pouvoir comme expression ou dérivation de la
(7) Parmi les travaux les plus remarquables de l'immédiat après-guerre

sur la société soviétique,il faut signalerceux de CornéliusCastoriadis (<< Les
rapports de production en Russie» (1949), republiés dans La société bureaucratique, 1. 1, Paris, 1972) et ceux de Milovan Djilas (La nouvelle classe dirigeante, trad. frse, Paris, 1957). (8) Cf. par exemple, Ralf Dahrendorf, Classes et conflits de classes dans la société industrielle, trad. frse, Paris, 1972, chap. IV. 21

propriété. Dans la représentation libérale traditionnelle, le pouvoir se donne comme pouvoir immédiat sur les hommes, donc nécessairement extérieur à la sphère de la propriété comme à celle des échanges marchands. L'autre face de cette exclusion est dans la limitation du pouvoir au pouvoir d'exercer une contrainte physique. Cette vision n' offre qu'une perspective réduite tant dans l'analyse des hiérarchies marchandes que dans celle des hiérarchies non marchandes, tant dans l'analyse des sociétés occidentales que dans celle des sociétés de type soviétique. Au rabattement du pouvoir sur une relation directe entre les hommes répond celui du matérialisme économique, le rabattement du pouvoir sur une relation immédiate aux choses. Dans cette problématique, les rapports entre les hommes ont toujours les choses pour objet. L'appropriation des choses est la logique du pouvoir, la grammaire de son fonctionnement, le fil d'Ariane de ses dédales. Dans sa définition matérialiste, le pouvoir est toujours pouvoir par les choses. Dans sa définition économique, le pouvoir de l'homme sur l'homme n'est que la continuation de l'appropriation par d'autres moyens que la collecte ou la production directe de biens. Le matérialisme économique réunit ces deux définitions du pouvoir. Le pouvoir sur l'homme n'apparaît plus lui-même que comme moyen. Il n'a jamais pour but sa propre reproduction, son propre cycle d'accumulation, comme le mouvement des biens sous la fonne du capital. Il a toujours une satisfaction et une jouissance extérieures à lui-même, rapportées aux choses, comme on rapporte la sexualité au coït. Le pouvoir sur l'homme n'est qu'un mode indirect de disposition des choses, pour la définition économique, tandis qu'il n'est domination que par les choses, pour la définition matérialiste. Le présupposé de la conception qui soude matérialisme et économie - il faut ajouter classique -, conception qui est celle qui anime le système de Marx, c'est la distinction entre les hommes et les choses. Tout se construit entièrement autour de cette distinction, comme si cette distinction était d'ordre objectif, matériel, naturel. Cette conception implique pour sa 22

propre stabilité et sa propre existence en tant qu'énoncé signifiant, que l'opposition entre l'homme et les choses soit antérieure et indépendante de toute institution. Que I'homme soit l 'homme, de même que la chose, chose par nature, indépendamment de tout imaginaire social, de tout investissement symbolique, de tout statut. Qu'est-ce qui fait qu'une chose est chose? Quelle est la relation qui l'institue comme chose? On peut se demander ce qui se passe, par exemple, si l'homme se retrouve aussi du côté des choses, avec un statut de chose. Dès que la naturalité de cette distinction cesse d'être une évidence, la question qui s'impose est celle du champ sociohistorique à l'intérieur duquel le matérialisme économique peut avoir une validité comme représentation du pouvoir. Ce pouvoir se donne, dans une conception matérialiste, comme objet d'appropriation, objet extérieur par lui-même aux rapports entre les hommes. Dans la conception matérialiste, dont la référence est la mainmise immédiate sur les choses, ce qui semble la vérité de la propriété, le pouvoir apparaît comme disposition de moyens, de ressources, par un des acteurs ou des groupes d'acteurs. Il importe peu que ces moyens soient des machines, des crédits ou des armes. C'est pourquoi d'ailleurs cette .conception peut avoir aussi une origine militaire. On s'approprie le pouvoir ou on le; conquiert: dans l'une ou l'autre perspective, le pouvoir est une donnée extérieure aux acteurs, un ensemble de moyens ou de ressources qui sont disputés et qui peuvent choir dans les mains de chacun des protagonistes, ou encore qui peuvent faire l'objet d'un partage. La réaction contre cette conception du pouvoir s'exprime comme critique du modèle de la propriété dans les propositions de Michel Foucault. « Le pouvoir n'est pas quelque chose qui s'acquiert, s'arrache ou se partage, quelque chose qu'on garde ou qu'on laisse échapper », écrit-il dans La volonté de savoir. La microphysique du pouvoir projetée dans Surveiller et punir entend que le pouvoir qui s'exerce soit conçu non comme une propriété, mais comme une stratégie, que ses effets de domination ne soient pas attribués à une « appropriation », mais à des dispositions, à des manœuvres, à des tactiques, à des fonction23

nements ; qu'on déchiffre plutôt en lui un réseau de relations toujours tendues, toujours en activité plutôtqu 'un privilège qu'on pourrait détenir...(9). La propriété ne fonctionne dans ce discours qu 'en tant que repoussoir. Ce qui est en cause, au fond, c'est le modèle matérialiste du pouvoir. Mais la propriété s'identifie...t-elle à sa représentation matérialiste ?Est-elle un simple rapport à des objets, extérieur aux relations entre hommes? N'y a-t-il pas reprise du présupposé du modèle matérialiste lui-même: la réification de la propriété? La conséquence inévitable en est l'impossibilité de penser la propriété comme une fonne déterminée de pouvoir, son exclusion du champ de l'analyse. Notre recherche porte sur l'institution.. propriété, le rapport de l 'homme aux choses dont elle est programmation et résultat. A travers la mise au jour d'autres rapports institués et dans l'ordre de son fonctionnement singulier. Peut-on penser tous les liens qui existent entre les homInes et les choses à partir du seul concept de propriété? La propriété est-elle le lien le plus puissant qui puisse être entre l 'homme et les choses comme le donne à penser la vision juridique à partir du droit civil moderne? Quelle est la nature spécifique de ce lien? La propriété n'est-elle pas un rapport de l'homme à l'homme autant que des hommes aux choses? Quelles sont les conditions singulières qui donnent à voir l'institution propriété comme fondement de l'ordre social? Ne sont-elles pas aussi celles qui donnent à voir le rapport utilitaire de l'individu aux choses - dans la production ou dans la consommation comme le rapport unique possible, et comme un rapport indépendant de tout imaginaire social? Ne prend-elle pas la signification et la portée que nous lui connaissons de son inscription dans une programmation déterminée des rapports entre les hommes? La question posée, pour la fonnuler dans le langage de Kant, est la suivante: quelles sont les conditions sociales a priori d'existence de l'institution propriété? La propriété ne présuppose-t-elle pas un statut détenniné des hommes et des
(9) Michel Foucault La volonté de savoir, Paris, 1976, p. 123 ; Surveiller et punir, Paris, 1975, p. 232.

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choses? Dans quelle mesure ses conditions d'existence ne sont-elles pas aussi celles de la société marchande ou du moins celles d'une sphère sociale régie par des rapports marchands? N'est-ce pas avec la société marchande moderne que le rapport aux biens apparaît indépendant de tout statut religieux, parental, politique ainsi que de tout lien social permanent et positif? Pour résumer, il s'agit d'analyser la propriété comme institution, comme institution spécifique, comme institution qui réfléchit et reproduit un programme général de rapports sociaux déterminés, institution qui ne peut se comprendre sans se référer à la manière particulière dont la société dans laquelle elle prédomine organise sur le mode imaginaire et réel le rapport de l'homme à l'environnement matériel, le rapport de l'homme à la communauté, le rapport de l'homme à lui-même. Pour exprimer notre ambition dans le langage de Marcel Mauss, on peut dire qu'il faut réaliser pour l'institution propriété ce que ce dernier a effectué pour le don: l'analyse du phénomène social global. Cette démarche signifie aussi, pour s'exprimer dans le langage de Karl Polanyi, que la propriété est un rapport encastré dans une réalité sociale spécifique dont elle ne peut être séparée. Selon nous, la propriété ne peut être saisie comme un phénomène unidimensionnel, juridique ou économique. Elle n'est pas une institution universelle, mais particulière à des relations sociales, celles des échanges marchands. Elle présuppose et accompagne, de même que les rapports marchands, un ensemble complexe de conditions qui relèvent tant du mode d'investissement symbolique de la Nature, que de la fonne de la communauté où s'inscrit l'existence des hommes, que des relations matérielles entre les individus. L'institution propriété s'oppose fondamentalement de ce point de vue à tous les statuts de biens propres aux relations, aux sphères ou aux sociétés non marchandes. Indépendamment de cette hypothèse, en restant sur le seul terrain de la méthode, s'impose dans l'approche théorique une perspective préférentielle: il ne sert à rien de se tourner vers le 25

passé, si ce n'est que pour y retrouver le présent, recomposer une histoire quine soit que variations autour d'une identité ou marche forcée vers elle, voler vers d'autres sociétés pour y reconnaître son décor habituel, si ce n'est son chez-soi. fi n'est de définition que d'une différence. Si l'institution propriété n'est plus considérée comme un donné, mais comme un point d'intenugation, l'analyse ne peut se limiter à une dissection de ce qui apparaît comme son contenu généralement admis dans la société moderne. Elle implique nécessairement la mise à jour des traits spécifiques, qui en constituent l'originalité. Elle implique nécessairement un travail comparatif, la détermination de ce par quoi la propriété s'oppose à d'autres rapports institués des hommes aux choses. Faute d'une telle perspective, l'analyse se trouve condamnée à être prisonnière des préjugés de son temps, et à l'occasion condamnée à projeter de manière précritique ces mêmes préjugés sur d'autres sociétés passées ou présentes. Notre travail vise à dégager le système de différences qui caractérise l'institution propriété, par opposition à d'autres statuts des choses que celui d'objets utilitaires, d'autres statuts des hommes que celui de l'individu moderne, d'autres modes de circulation des biens que celui de la circulation marchande. Cette recherche s'est opérée à partir de matériaux juridiques, économiques et ethnologiques. Il s'agissait en quelque sorte de donner à notre interrogation un droit de suite par--;delàles frontières de ces disciplines, de la poursuivre dans des domaines différents. Cette recherche ne nous a pas seulement permis d'engranger et confronter des matériaux, mais aussi de rencontrer dans différents territoires des interrogations qui leur étaient propres et qui pourtant se rejoignaient. Mais qu'en est-il de la vision universaliste, historique, voire asociale de la propriété? L'universalisation de la propriété est une prémisse du matérialisme économique de Marx. Dans la mesure où le rapport des hommes entre eux apparaît toujours dérivé du rapport des hommes aux choses, c'est-à-dire à la propriété sous sa forme passive et à la production sous sa fonne active. Propriété et travail ne sont que les deux faces d'un 26

rapport identique. L'universalisation de la propriété s'inscrit chez Marx. comme nécessité du système théorique. La logique du matérialisme économique ne reconnaît la stratification des hommes que sous l'angle des fonctions économiques et des différences dans la richesse matérielle, de même qu' elle ne reconnaît une différenciation des biens que sous l'angle de leurs fonctions économiques et de toute hiérarchie statutaire des uns comme des autres. Cette logique a nécessairement pour présupposés la naturalisation ou l'universalisation d'un statut identique des hommes et d'un statut identique des choses, cette uniformisation imaginaire et réelle qui fait apparaître l'agent individu d'une part et l'objet de propriété d'autre part. En vérité, le regard que porte le matérialisme économique sur les sociétés humaines est une forme de l'empirisme qui est propre à l' homme de la société marchande moderne. Le terrain sur lequel on peut montrer positivement les présupposés de cette vision sociale est par excellence celui des sociétés non marchandes. Mais l'universalisation de la propriété n'est pas un phénomène spécifique à une doctrine ou une conception du monde déterminée. Elle est un fait généraL Au xvnr siècle, lorsque Linguet affirme dans sa théorie des lois civiles que « tout dérive de la propriété », il pose déjà cette universalité. La légitimation de la propriété au xlxesiècle et au xxe siècle a reposé sur ce présupposé, mais la critique sociale l'a quasi unanimement partagé. Avec l'emploi du concept de propriété pour toute l'histoire des sociétés humaines, une identité fondamentale du rapport de l 'homme aux choses à travers toutes les variations sociales était postulée, et cette identité était souvent inscrite dans l'ordre biologique lui-même. La propriété devenait une propriété du vivant plutôt que du social, comme on peut le voir jusque dans un discours comme celui de Spengler. Dans Le déclin de l'Occident, ce dernier écrivait: « " Avoir" commence avec. la plante et se continue dans l'histoire de l'homme supérieur exactement comme celui-ci a en soi du végétal, de la race. Aussi la propriété au sens propre est-elle toujours une propriété terrienne... La plante possède le sol où elle prend racine. Il est

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sa propriété, qu'elle défend avec désespoir durant toute son existence contre les germes étrangers, contre les plantes voisines trop puissantes, contre la nature entière... Les combats les plusachamés pour la propriété n'ont pas lieu aux époques tardives des grandes cultures, ni entre les riches et les pauvres pour un bien meuble, mais ici dans les débuts du monde
végétal( 10). »

La propriété serait une condition de la vie biologique. Ona parlé dans cette perspective d'un instinct ou d'un sentiment de propriété(ll). De la nécessité invariante d'une appropriation était déduite l'existence universelle du statut propriété, des besoins biologiques un rappo.rt toujours identique des hommes aux choses. La faiblesse de ces ancrages biologiques était de trop prouver, jusqu'à considérer l'assimilation comme un acte de propriété, là où les Romains reconnaissaient déjà que la propriété cessait avec la consommation de l'objet (si un individu mangeait la soupe ou le pain d'autrui, il n'y avait pas selon eux transfert de propriété, mais extinction de celle-ci). L'activité d'appropriation n'implique, pas plus que l'usage, la propriété. Le droit moderne distingue avec suffisamment de force la propriété de l'usage ou de l'appropriation immédiate pour qu'on ne puisse les confondre, ni dériver celle-ci à partir de ceux-là. Un régime des biens quel qu'il soit renvoie toujours à des formes particulières, socialement instituées, de « prise» et implique toujours une exclusion d'autres fonnes d'appréhension des biens. Outre la tradition juridique qui la posait comme un droit naturel, les précurseurs de la sociologie ont considéré la propriété comme le dénominateur commun de tout régime de biens. De Saint-Simon à Auguste Comte, la propriété est perçue comme une fonction sociale, mais aussi comme l'identité générale de cette fonction. A la suite surtout des travaux de Morgan, la controverse historique et ethnologique autour de la propriété est circonscrite dans les termes propriété privée-propriété
(10) Oswald Spengler, Le déclin de l'Occident, deuxième partie, trad. frse, édition de 1948, p. 315-316. (11) Voir par exemple, Charles Letourneau, La sociologie d'après l'ethnographie, Paris, non daté, livre IV chapitre lU. 2S

commune ou collective, auxquels s'ajoute celui de copropriété familiale(12). L'enjeu est d'enraciner les choix idéologiques dans le passé originel des sociétés humaines, ou du moins dans les époques historiques qui précèdent les temps modernes. A travers l'étude des textes de César ou de Tacite sur les Germains, l'analyse de la Marke germanique, celle du mir russe, de l' allmend suisse, des communautés villageoises de Java ou des biens communaux dans le monde féodal européen, la controverse présuppose toujours l'existence d'un invariant dénommé propriété. Les rapIX>rtsdes hommes aux choses, les pouvoirs et obligations relatifs aux biens, les opérations licites et interdites sont relégués à l'arrière-plan au profit de l'intenugation sur la nature collective ou individuelle du détenteur. Cette universalité de la propriété est présente aussi dans les travaux de Durkheim. C'est ainsi qu'on peut lire dans les Leçons de sociologie(13) : « Quant à l'hypothèse d'après laquelle c'est le groupe qui fut le premier propriétaire, elle est parfaitement confonne aux faits. Nous savons en effet que c'est le clan qui possède de manière indivise le territoire qu'il

occupe et qu'il exploite par la chasse ou la pêche. » Pour
Durkheim, la propriété est d'abord foncière, la propriété mobilière n'en est qu'une « image affaiblie ».Cette thèse, qui paratt étrange et qui est aussi équivoque que peut l'être l'emploi non spécifié du concept de propriété, prend son sens dans l'intérêt majeur qui est porté au caractère religieux des biens et, au premier chef, de la terre. La fondation première de la propriété est pour Durkheim d'origine religieuse. La religion intelVient surtout pour expliquer l'origine du respect fondateur de la
(12) Parmi les protagonistes de cette controverse, Maxime Kovalewsky, Emile de Laveleye, d'une part; Fustel de Coulanges, Henri Sée, d'autre part. Cf. Emile de Laveleye, De la propriété et de sesforfTU!s rimitives, Paris, p 481d., 1891. Fustel de Coulanges, « Le problème des origines de la propriété é foncière », Revue des Questions historiques, 1889. Henri Sée,« Les droits d'usage et les biens communaux en France au Moyen Age », Revue internationale de sociologie, 1898, p. 619 à 650. Il est à peine besoin de rappeler l'importance dans cette controverse des travaux d'Engels: L'origine de la famille, de la propriété privée el de l'Etat (1884) ; travaux inspirés de l'ouvrage Ancient Society de Lewis H. Morgan, paru en 1877.
(13) Emile Durkheim, Leçons de sociologie, Paris, 00.1950, p. 192.

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propriété, respect sacré qui est originellement plus tourné vers la terre que vers les biens mobiliers et qui explique la thèse de la propriété première de la terre. Pourtant, si l'antagonisme reste celui de la propriété collective et de la propriété individuelle, le père de la méthode sociologique invite à l'analyse des pouvoirs effectifs des détenteurs sur les biens qu'ils détiennent. n montre la non-disposition des biens par l 'individu en tant qu'elle résulte de leur caractère religieux ou du droit de ce qu'il

appellela « copropriété familiale ».
Au-delà de l'Occident et de son histoire, l'universalisation de la propriété s'est étendue aux sociétés découvertes par la colonisation. Il est exceptionnel de trouver, au début du xxe siècle, un juriste ou un sociologue qui, se penchant sur la question du régime des biens, ne transpose pas le droit de propriété ou ne jauge pas d'après lui. Une étude en 1903 de Dareste exprime pourtant, à propos du droit foncier en Afrique occidentale, un malaise qui mérite d'être relevé eu égard à l'emploi des catégories de propriété et de non-propriété, de propriété privée ou collective : « Il est faux, peut-on lire dans cette étude, de dire que la propriété privée existe, comme il est faux d'affirmer qu'elle n'existe pas; il est faux de l'attribuer aux individus comme il est faux de la faire résider sur la tête des chefs et du souverain... Ce n'est ni la propriété, ni l'absence de propriété, c'est autre chose(14). » L'indétennination est le corrélat de l'universalisation de la propriété. Pour autant qu'une détermination implique une discrimination, cet autre chose nous semble non seulement nécessaire pour cerner l'originalité du statut des biens dans les sociétés non marchandes, mais aussi pour désuniversaliser l'institution propriété, c'est-à-dire appréhender véritablement sa propre originalité. On sait que selon Morgan et par la suite Engels, l'évolution historique de la propriété se compose de l'enchaînement de trois stades définis par les règles successorales: héritage recueilli par la gens (stade inférieur de la barbarie) ; héritage au profit des agnats (stade moyen de la barbarie) ; héritage en
(14) Dareste, Le régime de la propriété foncière en A D.P., Paris, 1903, p. 16 30

faveur de la descendance paternelle (stade supérieur de la barbarie). L'ethnographie a montré le caractère contingent de cet enchaînement en révélant l'existence de sociétés matrilinéaires. Au-delà d'un économisme qui donne à voir dans l'esclavage une conséquence de la propriété, la grande rupture dans laquelle Morgan voit la naissance de la propriété telle qu'elle existe dans le monde moderne est située dans le passage à une transmission de l 'héritage du père à sa progéniture. La question qui se pose à travers les travaux de l'ethnologie et de l'anthropologie contemporaines, qui vont explorer dans toute son ampleur la sacralisation de la terre dans les sociétés non marchandes, est de savoir si le statut religieux des biens n'est pas antagonique avec l'institution propriété. Ou inversement si l'institution propriété ne trouve pas sa condition première d'existence dans la désacralisation des biens. Plus généralement si le statut des biens et celui des hommes dans les sociétés non marchandes ne définit pas un univers pour lequel il n'y a pas de sens à parler de propriété. Pourquoi envisager le statut des hommes? Parce que ce n'est que dans une conjonction déterminée du statut des choses et du statut des hommes que peut se définir un régime des biens. Le statut des hommes est un facteur déterminant du mode d'accès et du mode de circulation sociale des biens. Le fil directeur de notre analyse est le suivant: l'institution de la propriété est institution de l'aliénation des biens. C'est l'aliénation des biens, à travers. l'invention du testament et de l'échange marchand, qui constitue la rupture fondamentale qui instaure le régime des biens que nous connaissons aujourd'hui. La transmission à la lignée paternelle n'implique aucunement le rapport de l 'homme aux biens propre à la société moderne, à savoir un rapport de pouvoir, le pouvoir individuel de disposer des choses. Le passage à l'aliénation des choses représente une mutation globale du rapport de l 'homme à la nature et des rapports des hommes entre eux qui caractérisent les sociétés traditionnelles; ce que nous allons essayer de montrer en exploitant particulièrement les travaux remarquables des africanistes, qui ont mis l'accent sur l'altérité des univers humains 31

d'Afrique noire. Leur distance à l'égard de la société marchande et occidentale ne peut s'inscrire à l'intérieur d'une progression. La métaphore spatiale a ses limites et un lourd passé évolutionniste; la distance qui sépare les sociétés est de même nature que celle qui sépare entre eux les systèmes planétaires. Reste à l 'observateur à ne pas considérer son poste d'obsetVation comme le centre du monde, c'est-à-dire à ne pas être prisonnier des représentations de son propre système sociaL « Transporter dans les siècles reculés toutes les idées du siècle où l'on vit, c'est des sources de l'erreur celle qui est la plus féconde »,écrivait déjà Montesquieu; « A ces gens qui veulent rendre modernes tous les siècles anciens, je dirai ce que les prêtres d'Egypte dirent à Solon: " 0 Athéniens! Vous n'êtes que des enfants "(15). » Etendre les institutions et catégories modernes aux sociétés traditionnelles signifie non seulement couvrir leur spécificité, mais aussi diluer celle de la modernité. De par la logique de son mouvement, la recherche des origines, la perspective évolutionniste conduit nécessairement à trouver des traces ou des gennes dans des institutions ou des univers toujours plus lointains, d'autant que le contenu de l'objet d'étude se dilue au fur et à mesure que « progresse» la recherche des traces ou des gennes. La mise en opposition des
(15)L'esprit des lois, livre XX, f 14. Fustel de Coulanges écrivait dans la préface à son ouvrage célèbre La cité antique: «Nous ne manquons guère de nous tromper sur ces peuples anciens quand nous les regardons à travers les opinions et les faits de notre temps. » Ce qui est affirmé dans cette préface, c'est l'importance d'une analyse différentielle. La règle qu'énonce Fustel de Coulanges est formulée ainsi: « On s'attachera surtout à faire ressortir les différences radicales et essentielles qui distinguent à tout jamais les peuples anciens des sociétés modernes », et l'auteur de La cité antique invite à se détacher des réflexes dus à « notre système d'éducation, qui nous fait vivre dès l'enfance au milieu des Grecs et des Romains, nous habitue à les comparer sans cesse à nous, à juger leur histoire d'après la nôtre et à expliquer nos révolutions par les leurs..." Dans le XIXe siècle, le modèle de cette démarche différentielle appliquée à la société moderne est incontestablement Tocqueville: De la démocratie en Amérique aussi bien que L'Ancien Régime et la Révolution doivent leur profondeur de vues à l'opposition dressée entre le nouveau et le vieux continent, entre la société moderne dénommée démocratique et l'univers féodal et aristocratique. 32

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