L'objet comme procès et comme action

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Ce livre parle d'objets quotidiens, ces objets qui habitent notre vie ordinaire, qui meublent notre monde vécu de tous les jours. Ces objets que souvent nous ne "voyons" même plus, tant ils semblent solidaires et presque en communion avec l'univers qui nous entoure. L'objet est au centre de l'agir humain, médiateur actif de l'appropriation du monde par les individus. Or, trop souvent, sa nature performative passe au second plan, son pouvoir configurant est oublié, voire nié. L'objet est perçu et conçu comme "déjà là", comme une simple chose qui ne pose problème qu'en termes d'utilisation et de raison instrumentale. La signification des objets quotidiens n'est jamais donnée d'avance. Ce ne sont pas des caractéristiques intrinsèques qui en déterminent le sens, mais plutôt le fait qu'ils soient inscrits dans les pratiques routinières de la vie quotidienne. Loin d'être des figurants anodins de notre cadre de vie, les objets quotidiens ne reculent vers le fond que pour mieux définir la perspective de la scène.
Publié le : lundi 1 mai 2000
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EAN13 : 9782296302761
Nombre de pages : 240
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L'objet comme procès
et
comme actionAndrea SEMPRINI
L'objet comme procès
et
comme action
De la nature et de l'usage des objets
dans la vie quotidienne
Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 ParisCollection "Logiques Sociales"
Dirigée par Dominique Desjeu..-x: et Bruno Pequignot
Dernières parutions:
Bourgoin N., Le suicide en prison, 1994.
Coenen- Huttier J., La mémoire famüiale : un travail de reconstruction du passé, 1994.
Dacheux E., Les stratégies de cOlnmunication persuasive dans l'Union européenne, 1994.
Lallement M. (ed.), Travaü et emploi. Le temps des métamorphoses, 1994.
Baudelot C., Mauger G., Jeunesses populaires. Les générations de la crise, 1994.
Esquenazi J.-P., Füm,perception et mémoire, 1994.
Gagnon C., La recomposition des territoires, 1994.
Giroud C., Introduction raisonnée aux concepts d'une sociologie de l'action, 1994.
Plasman R, Lesfemmes d'Europe sur le marché du travail, 1994.
Robert Ph., Les comptes du crime, 1994.
Ropé F., Savoir et compétences. De l'usage social des notions à leur problématisation,
1994.
Van Tilbeurgh V., L'huître, le biologiste et l'ostréiculteur, 1994.
Zolotareff l-P., Cerclé A., Pour une alcoologie plurielle, 1994.
@ L'Harmattan, 1995
ISBN: 2-7384-3247-6A SophieREMERCIEMENTS
Je souhaite ici adresser mes remerciements à tous ceux qui
m'ont orienté, aidé, soutenu dans la réalisation de ce travail. Mes
remerciements vont aussi à tous ceux qui ont eu la patience et la
gentillesse de lire des parties ou la globalité du manuscrit et de
m'adresser leurs critiques et remarques.
Je remercie les Professeurs Paolo Fabbri, Michel Maffesoli et
Louis Quéré, qui ont suivi attentivement et guidé patiemment ce
travail de recherche.
Un remerciement particulier va aux participants au "séminaire
de Sémantique générale et à celui du Centre d'Etude des
Mouvements Sociaux, à l'EHESS : Michel Barthélémy, Louis
Bautzer, Denis Bertrand, Bruno Bonu, Renaud Dulong, Jean-
Marie Floch, Jacques Fontanille, Eric Landowski, et Marc Relieu.
Je souhaite encore remercier ceux qui, en m'invitant pour des
conférences, des exposés ou en me proposant des publications,
m'ont permis de développer et de préciser ma réflexion: Francine
Belle-Isle, Andrea Borsari, Paul Bouissac, Omar Calabrese, Anna
Carrascal, Dolores Carrascal, Sandra Cavicchioli, Giulia Ceriani,
Monique Chalanset, Coline Klapisch, Vanni Codeluppi, Lucia
Corrain, Maurizio Del Ninno, Gian Paolo Fabris, Eric Fouquier,
José-Maria Nadal, Giovanna Ori, Pino Paioni, Roberto Pellerey,
Jacques Perriault, Mariapia Pozzato, Alexandra Schmidt, Marc
Trigueros et Fabio Tropea.SOMMAIRE
9Préface de Michel Maffesoli
13Introduction
I. DE LA CHOSE A L'OBJET
29Chapitre 1 L'objet: histoire d'un marginal
41 2 Définir le sujet pour définir l'objet
45Chapitre 3 La redéfinition de l'objectivité
55 4 Sujet et objet: sens commun et interaction
69Chapitre 5 Le linguistic turn
77 6 L'objet culturel comme accomplissement
87Chapitre 7 objet sémiotique
97 8 L'objet cognitif: le retour du grand partage
II. POUR UNE THÉORIE DE L'OBJET
111Chapitre 1 La nature intersubjective de l'objet
121 2 L'objet comme pratique
131Chapitre 3 émergence.
143 4 L'objet comme performatif social
III. POUR UNE SOCIO-SEMIO'nQUE DE L'OBJET
159Chapitre 1 Vers une socio-sémiotique de l'objet
169 2 L'objet comme texte et comme discours
179Chapitre 3 compétence discursive
189 4 L'encyclopédie discursive de l'objet
199Chapitre 5 L'objet comme opérateur social
211 6 La visibilité de l'objet comme pratique
221Bibliographie
235Index nominumPRÉFACE
OBJET ES-TU LÀ ?
Par Michel Maffesoli
Dans son introduction, A. Semprini explique, avec clarté, son objectif et
la démarche empruntée pour y river. Il me suffit donc de rendre attentif le
lecteur à la qualité de l'analyse et surtout à son aspect prospectif. Celle. là
saute aux yeux et fera, certainement, de ce livre un travail de référence.
Celui-ci mérite d'être souligné tant il est vrai que l'objet fut, dans latV
de toutes les suspicions.tradition intellectuelle qui est la nôtre, le "locus
Et encore de nos jours il est bien difficile, sinon de donner un statut
théorique aux réflexions ou recherches qu'il impulse, du moins de les
créditer d'un droit de cité dans le domaine universitaire.
Le livre de Semprini styemploie d'une part en utilisant des auteurs tels
Schutz, Garfinkel, Mead, dont on ne peut plus nier tout à la fois la rigueur
et l'acuité de regard. D'autre part en mettant l'accent, ainsi que cela ressort de
son sous-titre, sur la thématique de la vie quotidienne dont on mesure de
plus en plus l'importance pour la compréhension des sociétés. On peut dire
en effet que la société contemporaine trouve sa réalisation achevée dans la
vie quotidienne. Celle-ci était, au pire, objet de réification (G. Lukàcs), au
mieux passible de critique (H. Lefebvre), en tous les cas lieu d'un
matérialisme dont on pouvait jouir avec quelque honte, mais qu'il fallait, au
moins en théorie, sublimer. Il n'en fut pas toujours ainsi, et l'on peut
imaginer que ce ne sera pas toujours le cas. Il me semble en effet que l'objet
s'emploie à spiritualiser la matière, ou plutôt à faire ressortir de cette
matière l'esprit dont elle est pleine.
On peut, bien sûr, lire de diverses manières l'ouvrage de Semprini. Cela
est d'ailleurs la marque d'un bon livre qui est de donner à penser. Pour ma
part, je trouve qu'il montre bien que l'objet est, contemporainement, une
modulation de la matière. L'objet noble, bien sûr, celui que l'on investit.
affectivement, le souvenir de moments heureux ou de relations intenses;
l'o~jet utile également, sans lequel la vie sociale n'aurait plus de sens;
mais aussi, afin de rendre l'analyse plus pertinente, l'objet superflu, le
gadge~ le bric-à-brac de peu d'importance qui tend à se développer dans les10 L'objet comme procès et comme action
temples de la consommation, ou dans les magasins de discount proliférant
dans nos mégapoles. En revenant à la chose même, en la prenant au
sérieux, en ne cherchant pas le sens lointain qu'elle pourrait ou qu'elle
devrait avoir, si j'applique ici cette perspective, en ne suspectant pas, a
priori, l'objet, en n'en faisant pas la forme contemporaine du pêché, on
pourra peut-être y voir une cristallisation de rêves, d'images, en bref du désir
d'infini qui toujours taraude l'être humain.
C'est cela qui peut pennettre de parler de l'objet comme synergie entre la
matière et l'esprit. Celui-ci, en tant qu'élément de la matière, serait un
morceau, ou plus précisément une modulation de ce que Gilbert Simondon
(autre auteur que Semprini utilise) appelle la "réalité préindividuelle".
Réalité que, tout comme les objets, chacun de nous contient. Dès lors,
l'attirance, la correspondance, plus encore la "participation", quasi magique
à ces objets est une manière de réintégrer cette "réalité préindividuelle" que
l'individuation, inhérente à la socialisation, avait fractionnée (Simondon,
1989 : 18-20). L'objet en ce sens serait une remémoration de la materia
prima dont nous sommes façonnés. Il y a bien dans ce memento jonction
du réalisme, ce qui est empiriquement constatable, et de l'idéalisme: ce à
quoi il me fait penser, ce qu'il me pennet d'espérer et ce par la participation
qu'il induit.
C'est cela aussi qui peut permettre de faire ressortir la nature
intersubjective de l'objet, c'est-à-dire le fait qu'au delà de la simple utilité il
y a un rôle symbolique des objets. Pour ma part j'ai montré comment ceux-
ci impulsent une indéniable socialité (Maffesoli, 1993). Comment ils
étaient, dans le sens fort du terme, le vecteur d'une "animation" indéniable.
Ce que A. Semprini appelle la "visibilité de l'objet comme pratique"
(Chapitre 6). Il est possible de comprendre celle-ci dans la vaste théâtralité
dans laquelle on situe, de plus en plus, l'objet. Vaste théâtralité qui
s'exprime dans ses scènes grandioses (spectacles de rue), ou banales (le
train-train quotidien), avec ses acteurs typés aux costumes flamboyants (les
diverses tribus urbaines) ou ses promeneurs habituels. Au final, tout cela
constitue une série d'iInages fugaces, bruyantes, colorées, donnant cette
"intensification de la vie des nerfs" qui était selon Simmella caractéristique
des métropoles modernes, mais qui tend à s'exacerber dans les mégapoles
post-modemes.
Il y a donc bien une esthétique du quotidien qui s'inaugure avec les objets
et qui se conforte par leur mise en valeur. Mais il faut ici entendre
esthétique dans le sens (étymologique) que j'ai souvent rappelé: ce qui me
fait éprouver des sentiments, sensations et émotions avec d'autres. Le
design, la publicité, les médias, la mode bien entendu, en ses diverses
acceptions, tout cela montre la jonction dont il a été question, tout cela
exprime la synergie, de plus en plus forte, entre l'objet et l'image. Le
design des objets domestiques qui fut longtemps négligé, au moins en
France; est peut-être l'expression la plus simple, en tout cas la plus
évidente, de cette esthétique du quotidien.IlPréface
Bien d'autres pistes sont proposées à notre réflexion par A. Semprini. Je
laisse au lecteur le soin de les découvrir. Il suffit d'indiquer qu'au travers de
ses diverses analyses, il montre bien que l'objet peut être considéré conlffie
du temps qui se contracte en espace, et par la nlême participe, volens
nolens, à une forme de "réencbantement du monde" qui risque d'être un des
thèmes majeurs de la socialité naissante.
Michel Maffesoli
Professeur à la SorbonneINTRODUCTION
Des objets et des hommes
Ce texte porte son attention sur la problématique des objets, et
plus précisément sur la nature et les modalités de la constitution
de la relation objectale qui s'établit entre un ou plusieurs sujets et
un ou plusieurs objets. En partant d'une définition si générale, les
difficultés d'identification du territoire de recherche apparaissent
dès l'abord. En effet, comment définir l'objet, comment identifi.er
les éléments du monde naturel susceptibles de rentrer dans, et par
là même de constituer, une classe sémantique suffisamment
homogène, intrinsèquement, et suffisamment différente d'autres
classes sémantiques proches, pour fixer des critères clairs et
univoques d'inclusion et d'exclusion? Il s'agirait rien de moins
que d'établir des critères qui permettent de départager sans
hésitation ce qui est un objet de ce qui ne l'est pas.
Ce souci a bien été le nôtre tout au long de ce travail, mais il est
peut-être bon de souligner dès maintenant qu'une entreprise de
classement et de définition ainsi conçue présente des problèmes
insurmontables et risque d'être vouée à l'échec. L'approche que
nous avons développée au fil de ces pages montrera, nous
l'espérons, l'inanité d'une démarche purement classificatoire et
définitoire appliquée à cette problématique. En ce sens, la
définition de notre objet de recherche devient elle-même, à son
tour, un problème théorique et méthodologique, dont nous avons
été obligés de tenir compte. Il s'agit très précisément d'une
contrainte réflexive que nous avons assumé explicitement et qui
est d'aille\lrS, elle aussi, au centre de la problématique théorique
de notre travail. Conscient de la problématisation
inhérente à la question définitoire, nous voudrions, cependant,
fournir quelques indications qui permettent de circonscrire, ne
serait-ce que dans une première approximation, le champ
d'inte1Togation et d'analyse abordé dans cette oeuvre.14 L'objet comme procès et comme action
Il est question, dans ce travail, d'objets quotidiens, c'est-à-dire
des objets qui habitent notre vie ordinaire et qui meublent, pour
ainsi dire, notre monde vécu de tous les jours. Les objets
quotidiens sont ces objets que souvent nous ne "voyons" même
plus, tant ils sont entrés dans nos pratiques de vie ordinaire, tant
ils se glissent dans nos gestes les plus anodins, tant ils semblent
solidaires et presque en communion avec l'univers qui nous
entoure. C'est, entre autre, précisément ce caractère d'allant de soi
des objets quotidiens qui fait problème, qui nécessite d'être
questionné et qui est un des thèmes de notre réflexion. En effet,
chacun d'entre nous est confronté, dans ses menues pratiques
quotidiennes, à la manipulation, à l'utilisation, à l'observation d'un
nombre incalculable d'objets, qui lui permettent d'effectuer
plusieurs types d'opérations, tantôt d'ordre purement mental ou
conceptuel, tantôt d'ordre pratique ou instrumental: structurer
des perceptions et des cognitions, construire des représentations,
évoquer des ressemblances ou des associations, effectuer des
actions, réaliser des transformations.
L'objet est donc très souvent au centre de l'agir humain et est
aussi un agent actif de l'appropriation du monde par des
individus. Or, il arrive, par la multiplicité des rôles que l'objet est
appelé à tenir et par la fréquence de ses convocations, que sa
nature performative passe au second plan, que son pouvoir
configurant soit négligé, oublié, voire nié. L'objet est perçu et
conçu comme "déjà là", comme ayant toujours été là, comme un
en soi, une chose qui ne pose problème qu'en termes d'utilisation
et de raison instrumentale.
La concentration du champ de réflexion et d'analyse sur les
objets quotidiens nous a permis, dans un premier temps,
d'aborder et d'approfondir ce type de problème, à savoir la nature
non questionnée de la choséité - comme dirait Heidegger (1962)
- de l'objet et, dans un deuxième temps, d'en mettre en évidence
les implications théoriques dans le domaine des sciences
humaines, ainsi que les perspectives analytiques que permet un
recentrage de la problématique de l'objet. Cependant, il n'est pas
simple de définir ce qu'est l"'objet quotidien". Les raisons de cette
difficulté seront exposées de façon détaillée lorsque nous
aborderons la question de la nature discursive de l'objet, dans la
troisième partie. Pour l'instant, nous nous limiterons à une
définition tout à fait opérationnelle, qui identifie les objets
quotidiens avec tous les objets, quelles que soient leur taille, leur
dimension ou leur existence phénoménique, qui constituent le
corrélat habituel et courant des pratiques de vie ordinaires des
membres d'un groupe, d'une communauté ou d'une société.
Il est important d'insister sur le caractère routinier de la
pratique objectale des membres, car c'est elle qui permet de15Introduction
fonder la nature d'allant de soi des objets quotidiens et indique la
direction du questionnement. Dans un deuxième temps, mais ceci
ne sera possible qu'après avoir abordé un certain nombre de
points théoriques, nous ajouterons à cette définition d'objet -
encore trop opérationnelle et phénoménologique à maints égards
_
une définition textùelle et discursive, qui permettra de situer les
procédures de segmentation et de hiérarchisation qui aboutissent
à la génération d'un objet-discours, ainsi que les procédures
d'interprétation et de ré-interprétation qui retravaillent et
refaçonnent ce même dans un mécanisme de va-
et-vient incessant.
La limitation du champ d'analyse à l'objet quotidien nous
permet ainsi de préciser ce qui sera exclu de ce travail, à savoir
toutes les formes objectales qui jouissent, à un titre ou à un autre,
d'une prégnance particulière et qui sortent d'une relation
coutumière et de sens commun. Il s'agit, par exemple, d'objets qui
relèvent du domaine de l'exceptionnel ou de l'unique et qui
échappent à cette sorte de "neutralité signifiante", qui constitue
pour nous un des traits définitoires et un des problèmes
théoriques des objets quotidiens. Ainsi, le domaine des objets
esthétiques (sculptures, tableaux, objets de design) ne sera pas
retenu à l'intériellr de notre champ de questionnement. Les objets sont par définition et par construction des
topiques, pensés et réalisés pour générer non seulement du sens,
mais aussi un questionnement sur leur sens. Ils n'appartiennent
pas au quotidien à double titre. D'une part, à cause de leur
caractère exceptionnel intrinsèque et, d'autre part, parce qu'ils ont
comme mission de retenir l'attention, de montrer leur caractère
artificiel et leur significativité, leur non-appartenance au monde
naturel, en un mot leur non allant de soi. A l'opposé, les objets
quotidiens n'ont jamais d'auteur, ne sont jamais des exemplaires
uniques et dans la plupart des cas leurs auteurs sont distincts de
leurs consommateurs ou utilisateurs.
Il serait facile d'objecter à ces remarques que la dimension
esthétique n'est pas nécessairement consubstantielle à une certaine
catégorie d'objets; que les objets quotidiens disposent, eux aussi,
d'une dimension esthétique, surtout à la suite du développement
des arts appliqués et du design au XX siècle. On pourrait ajouter,
d'ailleurs, que l'opposition entre esthétique et utilitaire, entre
forme et fonction, est largement dépassée et, qui plus est, ne
permet pas de cerner la richesse de variations d'un champ qui se
présente beaucoup plus comme gamme continue de nuances et
de modulations, que comme grille rigide d'oppositions.
Nous partageons la plupart de ces objections. Il n'en reste pas
moins qu'un point de différenciation demeure, lorsqu'on croise la
dimension esthétique avec la dimension routinière des objets.16 L'objet comme procès et comme action
C'est seulement lorsque des objets, en raison de leur valeur
exceptionnelle ou de leur prégnance esthétique, seront exclus du
substrat routinier des pratiques quotidiennes des membres et des
procédures d'interprétation et de manipulation de sens commun,
qu'ils seront aussi exclus, ou plutôt seront laissés aux marges de
notre champ de questionnement. La même remarque peut être
avancée pour d'autres types d'objets, eux aussi frappés par le
sceau de l'exceptionnalité ou d'une évidence (symbolique,
culturelle, sociale ou autre) particulièrement marquéee Nous
pensons par exemple aux objets magiques, aux objets sacrés ou
religieux, aux fétiches ou aux objets transitionnels chers à la
psychanalyse. Tous ces objets présentent, à un titre ou à un autre,
un caractère exceptionnel pour un individu, un groupe ou une
communauté, qui les rend en quelque sorte exemplaires. L'objet
quotidien est, quant à lui, soustrait par définition à un destin de
gloire, il est anonyme et se fond dans le contexte. C'est sa
véritable force et c'est seulement à ces conditions qu'il peut
fonctionner comme opérateur socio-sémiotique.
Dans la majorité des cas ce ne sont pas des caractéristiques
intrinsèques qui déterminent la nature quotidienne d'un objet,
mais plutôt le fait qu'ils soient inscrits et associés à des pratiques
de vie quotidienne et que cette inscription parvienne à en effacer
toute aspérité, jusqu'à en faire des présences muettes, des figurants
en apparence anonymes et anodins. Alors qu'il s'agit de figures
qui reculent sur le fond pour mieux définir la perspective de la
scène.
Un parcours multidisciplinaire
Ainsi définie, la problématique des objets échappe par
définition à toute approche rigide et limitée à une seule
discipline. Elle se retrouve, au contraire, au carrefour d'approches
fort différentes. Presque toutes les disciplines appartenant, de près
ou de loin, au vaste domaine des sciences humaines, ont eu leur
mot à dire sur l'objet. En ce sens, l'option multidisciplinaire
devient incontournable, pour au moins deux raisons. D'une part,
parce qu'elle permet de cerner notre objet de recherche de
plusieurs points de vue et sous des descriptions différentes.
D'autre part, parce qu'elle nous permet de retenir, de chaque
approche, les quelques éléments pertinents pour le
développement de notre argument. En effet, aucune discipline n'a
abordé de façon approfondie et systématique la question de
l'objet et les modalités de son inscription dans l'horizon des
pratiques sociales. Il nous a donc été nécessaire de convoquer
chaque" approche pour ce qui est propre à sa contribution
spécifique, de retenir les éléments pertinents pour notre argumentIntroduction 17
et d'essayer de les combiner~ pour arriver à un corpus théorique
qui soit plus qu'un simple assemblage ou bricolage d'idées et
concepts issus d'horizons théoriques différents.
Il s'agit bien sOr d'une façon de procéder peu orthodoxe, du
moins par rapport aux démarches classiques, qui se développent à
l'intérieur d'un cadre théorique largement structuré à l'avance et
déjà défini. Nous avons essayé, au contraire, de construire un
cadre de référe~ce au fur et à mesure que celui-ci nous permettait
de mieux comprendre et mieux cerner la problématique étudiée.
Plus que d'un cadre de référence~ dont la définition évoque déjà
un système rigide et préétabli, il a plutôt été question d'organiser
un ensemble d'éléments de repère, qui ont progressivement
m.ontré les chemins à parcourir et se sont consolidés seulement
une fois le repère suivant atteint. Concrètement~ quatre champs
disciplinaires ont été convoqués: philosophie, sociologie~
linguistique et anthropologie.
Dans le domaine philosophique, nous avons largement recouru
à l'approche phénoménologique~ que nous discutons depuis le
moment où elle fait son apparition~ au tournant du siècle, et dont
nous avons souligné le rôle fondateur dans la critique du
dualisme sujet-objet et de la philosophie de la conscience.
I-J'oeuvre de Husserl d'abord et de Merleau-Ponty ensuite nous
ont permis de montrer comment, à l'intérieur même du
paradigme phénoménologique, une évolution claire peut être
observée~ depuis une approche plus intellectuelle et encore
inscrite dans une démarche fondamentalement essentialiste,
jusqu'à une approche plus empirique et intégrant constitutivement
les données sensibles et le rôle du corps dans la problématique
plus générale je la relation du sujet avec le monde.
Le cadre sociologique est présenté comme étroitement associé
à cette mouvance phénoménologique. L'oeuvre de Alfred Schutz
joue dans ce sens un rôle de charnière entre la philosophie
phénoménologique et la sociologie du sens commun et du
quotidien. Plus généralement, toute la tradition sociologique
convoquée peut être inscrite dans le sillage de cet héritage d'origine européenne, avec peut-être
l'exception importante de l'oeuvre inclassable de George Herbert
Mead. Ainsi, l'interactionnisme symbolique de Blumer, la
sociologie de l'interaction de Goffman et surtout l'approche
ethnonléthodologique de Garfinkel nous ont semblé tous relever,
de façon plus ou moins directe et explicite, d'une seule et unique
préoccupation épistémologique, à savoir la relation active et
constitutive que l'individu institue avec la réalité sociale.
Dans le domaine linguistique, nous avons essayé de montrer le
rôle .clé joué par le développement de la linguistique structurale
d'abord et de la philosophie du langage par la suite, dans leL'objet comme procès et comme action18
tournant épistémologique du XX siècle. L'oeuvre fondatrice de
Saussure et, dans des temps plus récents, de sémioticiens comme
Barthes et Greimas nous ont permis d'approcher ce qui est le
coeur même de notre argument, à savoir la relation entre sens et
action. L'importance de la dimension linguistique et sémiotique
de l'action sociale a été mise en évidence par un grand nombre
d'auteurs, mais il nous semble que jusqu'à nos jours, une certaine
séparation, voire opposition - disciplinaire, théorique,
épistémologique et peut-être même idéologique - demeure entre
les tenants du fait social et les partisans du fait linguistique ou du
fait sémiotique. Plusieurs tentatives ont été avancées pour mettre
en relation ces deux traditions de pensée - sociologie de la
communication, sociolinguistique, ethnolinguistique,
ethnographie de la communication, etc. - mais il s'agit toujours,
nous semble-t-il, de tentatives qui essayent de croiser les
disciplines sans remettre en question le paradigme
épistémologique qui les a engendrées et qui est probablement
aussi à l'origine de leur opposition. C'est peut-être la véritable
ambition de cette oeuvre que de proposer, en utilisant la
problématique des objets comme levier méthodologique, une
épistémologie socio-sémiotique capable de fusionner théorie de
l'action sociale et théorie sociale du sens.
Le dernier univers disciplinaire convoqué est celui de
l'anthropologie culturelle et de l'anthropologie des sciences. En
nous appuyant sur les travaux de Mary Douglas, nous avons
essayé de mettre en évidence l'importance, au delà du rôle social
des objets, qui demeure bien entendu primordial, de la dimension
culturelle véhiculée par les objets et de leur capacité de
fonctionner comme éléments d'une combinatoire permettant à
l'individu de se repérer par rapport au groupe social et à la société
en général. Ce mouvement est naturellement circulaire. Ainsi, la
société elle-même se trouve, dans une certaine mesure, définie par
les systèmes de classification qu'elle est censée engendrer et à
l'intérieur desquels les objets jouent un rôle constitutif. Pour ce
qui est de l'anthropologie des sciences, ce sont surtout les travaux
de Bruno Latour qui nous ont paru utiles pour montrer comment
l'objet, qu'il soit objet de laboratoire, objet scientifique ou objet
technique, prend forme à l'intérieur d'un réseau complexe de
négociations, de progressions et de retours en arrière, de
bifurcations et de modifications. De plus, ce processus
d'émergence ne se produit jamais dans le vide, il est au contraire
inscrit dans un contexte social et dans des interactions entre sujets
sociaux. Bien des observations avancées par Latour peuvent être
étendues à une réflexion plus générale et fondamentale sur le
statut épistémologique de la notion d'objet.Introduction 19
Nous sommes conscient des dangers inhérents à toute
démarche multidisciplinaire. D'une part, l'obligation de
convoquer des disciplines et des auteurs différents, parfois très
éloignés, risque d'engendrer de la contradiction et de la confusion
plus que de la clarté. D'autre part, des raisons évidentes
d'économie d'exposition rendent impossible d'approfondir
comme il le faudrait l'analyse de chaque auteur ou de chaque
discipline utilisés. Dans maintes occasions nous avons dO nous
limiter à un survol assez rapide et synthétique, nous limitant à
mettre en évidence uniquement la contribution spécifique
apportée à notre argument théorique. Mais pourquoi alors courir
tous ces risques? La réponse, au fond, est simple. L'approche
multidisciplinaire est pour nous non seulement une nécessité, vues
la complexité et la transversalité de la question abordée, mais
surtout un parti pris, dans la mesure où les avantages qu'elle peut
apporter en termes d'intuition et de découverte sont de loin, à nos
yeux, plus importants que les risques qu'elle peut entraîner en
termes de flou et de superficialité. Les temps ne sont plus aux
corpus théoriques rigides et unifiés. L'orthodoxie n'est plus de
wJse. Ce n'est pas sans nostalgie que nous la regardons s'éloigner,
soulagé en partie seulement par l'intime conviction de son
inadéquation fondamentale. Elle laisse la place à la contamination
et aux mélanges. C'est à nous d'apprendre à cohabiter avec eux.
Sans crainte, mais avec précaution.
Le plan de l'oeuvre
Ce texte est divisé en trois parties. La première partie est
consacrée à la description de l'apparition et du développement,
tout au long du XX siècle, d'un paradigme épistémique
intersubjectif, qui est posé comme cadre théorique à l'intérieur
duquel se situera l'étude des objets. La deuxième partie définit
quelques éléments théoriques d'ordre général, jouant un rôle
important dans la mise au point d'une théorie des objets. La
troisième partie, enfin, identifie dans une approche socio-
sémiotique le cadre disciplinaire propre à la compréhension des
objets. Ceux-ci y sont définis comme des opérateurs.
Première partie: de la chose à l'objet
La première partie est divisée en huit chapitres. Le premier
chapitre montre la relative marginalité de la problématique des
objets dans la pensée philosophique et sociologique moderne.
L'obj~t, quant il est pris en considération, est toujours appréhendé
~n tant que chose, en tant que simple matérialité phénoménique.
Echappe à cette lecture positiviste de l'objet l'approche marxienneL'objet conlffie procès et comme action20
qui, en montrant la capacité de l'objet de cristalliser un travail et
une valeur, montre sa prédisposition à incorporer autre chose que
de la matière ou une fonction. Malheureusement, ce fut surtout
la dimension d'aliénation implicite dans cette approche qui fut
retenue par la suite, comme en témoigne la tradition critique de
récole de Francfort, et plus récemment d'auteurs tels que Roland
Barthes et Jean Baudrillard.
Les deuxième et troisième chapitres montrent la crise
progressive, au tournant du siècle, d'une lecture rigidement
dualiste du rapport entre sujet et objet, issue d'une longue
tradition philosophique dont on situe conventionnellement le
point de départ à Descartes. Des auteurs tels Husserl et Merleau-
Pont y sont ici discutés, pour mettre en évidence leur contribution
à une recomposition de la fracture dualiste. La mise en discussion
du statut non questionné de l'objectivité, opérée par la démarche
de la double réduction, amène Husserl à lier sujet et objet dans un
rapport intersubjectif. Merleau-Ponty développera l'approche
phénoménologique et intersubjective husserlienne, en insistant sur
le caractère incarné et sensible de la perception et en montrant le
rôle du corps propre dans l'émergence de l'intersubjectivité.
Dans le quatrième chapitre, c'est la prise en charge
sociologique de la problématique de l'intersubjectivité qui est
présentée, essentiellement à travers l'oeuvre de Alfred Schutz et de
George Herbert ~tead. Mead, parallèlement et avant Merleau-
Ponty, pose comme primordial le caractère social de la relation
intersubjective et en fait le lieu même de l'apparition de la
conscience (le sel!>. La relation sujet-objet se trouve ainsi, avec
Mead, replacée dans un contexte d'interaction pratique. Schutz
reprendra, d'une part, l'héritage phénoménologique de Husserl et,
d'autre part, la préoccupation pragmatique de Mead. Sa
contribution majeure, et son intérêt pour nous, est d'avoir insisté
sur la dimension sociale de l'interaction et de la constitution de la
relation intersubjective entre sujets et objets, ainsi que d'avoir
montré l'importance des pratiques sociales de la vie quotidienne
et du raisonnement de sens commun pour comprendre la relation
des acteurs avec la réalité sociale environnante Oa Lebenswelt).
L'approche ethnométhodologique, qui n'est abordée que dans
le sixième chapitre, est présentée comme une sorte de synthèse de
cette longue filiation historique et théorique. Garfinkel, fondateur
du mouvement radicalise la dimension
intersubjective et pratique de l'action sociale, jusqu'à y situer la
seule origine de toute réalité. Les acteurs produisent ainsi la
réalité sociale, et les objets sociaux et culturels qui sont inscrits
dan& cette réalité, au cours même de leurs interactions. Le
processus de dé-objectivation de l'objet et de recomposition de la
fracture sujet-objet est ainsi amené par Garfinkel etIntroduction 21
l'ethnométhodologie à ses ultimes conséquences, au risque de
tomber dans un immanentisme radical. Michel Maffesoli, enfin,
prolonge la réflexion sur l'intersubjectivité jusqu'à en faire un
phénomène d'ordre général et le liant principal de l'unité sociale
minimale: le groupe. Sa contribution permet de comprendre le
rôle de l'objet dans des groupes sociaux de dimensions réduïtes et
caractérisés par un fort lien social et par une circulation d'énergie
pulsionnelle et physique. Maffesoli reprend ainsi et développe,
dans une perspective purement sociologique, la réflexion de
Merleau-Ponty sur les rapports entre intersubjectivité et
corporéité.
Le cinquième et le septième chapitres abordent la question du
langage, qui n'avait été traitée que de façon marginale par tous les
auteurs et les écoles présentés jusqu'ici et qui représente
néanmoins une partie cruciale du tournant épistémologique
intersubjectif du XX siècle. Ces deux chapitres s'attachent à
décrire comment les théories de la connaissance furent
radicalement bouleversées par la prise en compte ,du langage en
tant que principal agent de modélisation du monde et par la
possibilité, à travers son analyse, de saisir les structures de
l'intellect et de la connaissance. Les travaux de Jakobson et de
Hjelmslev permettent de montrer comment la science moderne du
langage s'est constituée. Une discussion de l'hypothèse Sapir-
Whorf, d'une part, et, d'autre part, une rapide allusion à
Wittgenstein nous permettront d'aborder la question du rapport
entre langage et connaissance et de la situer par rapport au
problème de l'objet, en mettant en relief sa nature langagière et sa
capacité à cristalliser du sens. C'est dans ce cadre que nous situons
la contribution majeure d'AIgirdas J. Greimas. Cet auteur
explicite la nature textuelle et discursive de la réalité sociale et
développe une méthode générative pour appréhender l'attribution
de sens au monde et sa transformation en signification. Sa
contribution, bien que de type structuraliste plus classique et donc
faiblement intéressée aux problèmes d'intersubjectivité, revêt une
importance fondamentale pour comprendre la nature "non
objective" des objets et leur capacité à incorporer et véhiculer une
signification. Le sixième chapitre discut.e, à partir du cadre
théorico-disciplinaire esquissé, les principales dimensions d'une
théorie de l'objet comme procès.
Le huitième et dernier chapitre de la première partie est
consacré. à la discussion de l'approche des sciences cognitives, qui,
surtout dans le cadre du paradigme cognitiviste classique,
réinstaurent, ou maintiennent, une séparation théorique forte
entr~ sujet et objet, entre esprit et monde naturel. A ce propos, on
souligne l'impraticabilité d'une ontologie référentialiste et
l'inadéquation d'une théorie de la connaissance de typeL'objet comme procès et comme action22
représentationaliste. Appliquée aux objets, cette démarche s'avère
méthodologique ment limitée et théoriquement naïve. En
revanche, les récentes évolutions des sciences cognitives, comme
par exemple l'essor du paradigme connexioniste, semblent
montrer la possibilité d'un dépassement de cette logique dualiste.
Deuxième partie: pour une théorie de l'objet
La deuxième partie est divisée en quatre chapitres. Elle a pour
objectif de discuter, à partir du cadre théorico-disciplinaire
esquissé dans la première partie, les principales dimensions d'une
théorie de l'objet en tant que procès et en tant qu'action. Dans le
premier chapitre, nous nous attachons à montrer la nécessité
d'inscrire la notion d'objet dans une dimension authentiquement
intersubjective, pour en mettre en évidence le statut de médiateur
et en même temps de catalyseur de la relation de l'individu à lui-
même et à autrui.
Le deuxième chapitre discute la dimension pratique de l'objet,
à savoir le fait que l'objectalité de celui-ci ne s'accomplit qu'à
l'intérieur d'un cours d'action bien précis. C'est seulement dans
une pratique sociale, observable et analysable, qu'il est possible de
situer le procès d'émergence de l'objet en tant qu'objet significatif,
c'est-à-dire inscrit d'une manière ou d'une autre dans les pratiques
de vie des membres. De plus, cette pratique est incarnée, à savoir
mise en branle par des acteurs sociaux dans des situations
concrètes, qui engagent non seulement leurs facultés cognitives,
mais aussi leur dimension corporelle et leurs sensibles.
L'objet est une pratique incarnée au sens de Garfinkel, parce que
le processus de sa construction ne se déploie qu'in situ; il l'est
aussi au sens de Merleau-Ponty, parce qu'il n'est pas saisissable en
dehors de la dimension sensible (voire esthésique) associée à la
perception du corps propre; il l'est finalement au sens de
Maffesoli, parce qu'il est une pratique énergétique et pulsionnelle
(mais en dehors de toute référence psychanalytique). L'objet est à
la fois un des moteurs et l'un des carburants des modes de
socialisation.
Dans le troisième chapitre, l'objet est caractérisé en tant
qu'émergence et non pas comme simple terme corrélatif du pôle
subjectif. Cette caractérisation en terme d'émergence nous permet
d'approfondir la dimension processuelle du mécanisme
d'émergence et le rôle déterminant joué par la temporalité à
l'intérieur de ce même procès. La notion de carrière objectale y
est présentée, pour rendre compte des différentes étapes qu'un
objet est amené à franchir avant d'atteindre un statut d'objectivité.
La notion de carrière objectale permet aussi de mettre en
évidence que l'acquisition du statut d'objectivité n'est pas un faitIntroduction 23
allant de soi, l'aboutissement naturel d'un processus
chronologique. Elle est, au contraire, la résultante de négociations
multiples et s'établit comme accord conventionnel stipulé entre les
acteurs impliqués dans le processus. Ainsi, l'objectivité d'un objet
est toujours l'affaire d'un accord partagé et d'un contexte localisé,
émergeant simultanément à l'objet.
Le quatrième chapitre approfondit le caractère radicalement et
constitutivement social du processus d'émergence discuté dans le
chapitre précédent. On y montre que les pratiques de négociation
mettent en-jeu des groupes humains, des relations de pouvoir, des
conflits d'intérêt et que la stipulation d'un accord partagé est
toujours l'affaire de déterminations multiples. La "signification"
d'un objet ne peut alors être étudiée qu'en tenant compte du
caractère constitutif de la dimension sociale de sa production. Ce
n'est que dans sa prise en charge dans des cours d'action
spécifiques par des acteurs dans des situations routinières de la vie
de tous les jours, que la "signification" d'un objet émerge, devient
disponible et observable et est utilisée par les acteurs pour
attribuer à l'univers environnant une structure ordonnée et un
sens partagé.
Troisième partie: pour une socio-sémiotique des objets
La troisième partie est divisée en six chapitres et a pour objectif
de préciser les mécanismes sémiotiques et sociaux de l'émergence
objectale et la capacité de l'objet à la fois de produire de la
signification et d'opérer des transformations dans les rapports
entre les acteurs sociaux et entre les acteurs et le "contexteu. Le
premier chapitre décrit synthétiquement la nature et les
procédures du questionnement sémiotique en général, pour en
dégager la pertinence pour l'étude de la problématique objectale.
On y montre comment la sémiotique, notamlnent en mettant entre
parenthèses la question de la référence, arrive à faire du sens un
processus génératif et immanent. Ceci est un point clé, car il
permet d'envisager le problème de l'objectivité (ou de la. réalité)
en termes de segmentation et de textualisation.
L'objet peut dès lors, et c'est le thème du deuxième chapitre,
être conceptualisé comme une manifestation textuelle, ouvrant le
champ à des interrogations cruciales, portant notamment sur les
procédures d'attribution et d'interprétation du sens, ainsi que sur
le caractère configurant et non dérivé de l'acte interprétatif. Une
fois la problématique textuelle installée, il devient possible d'en
montrer les limites, notamment en termes de distance par rapport
à des préoccupations plus sociologiques qui sont les nôtres ici. La
dimension sociologique ne peut être intégrée à la démarc.he
sémiotique qu'à travers une théorie de la discursivité.L'objet comme procès et comme action24
C'est dans le troisième chapitre qu'est abordée la question de la
discursivité, par le biais de la notion d'énonciation et d'une théorie
des simulacres énonciatifs. L'approfondissement de la dimension
discursive permet d'intégrer le contexte (sémiotique) qui entoure
l'objet et de conceptualiser ce dernier comme champ de
manipulations effectuées par les acteurs. Ces manipulations
impliquent donc de la part des acteurs une compétence discursive,
qui est définie à partir de la notion d'encyclopédie sémiotique.
Une définition relationnelle de l'objet nous permet de montrer la
réversibilité, et donc le caractère immanent, de la relation sujet-
.
objet.
Le quatrième chapitre déplace la problématique de la
compétence discursive des acteurs aux objets eux-mêmes. La
théorie des simulacres permet de considérer l'objet non seulement
comme une résultante des pratiques des acteurs, mais aussi un sujet portant inscrites en lui les stratégies et les
confrontations qui ont accompagné sa carrière objectale. Les
procédures méthodologiques mises au point par la sémiotique
narrative permettent de montrer comment, à partir de l'objet, on
peut reconstruire le "contexte" qui a accompagné son émergence
et les encyclopédies discursives des différentes instances dont
If
hic et nunc del'interaction a généré et structuré la "signification
l'objet.
Dans le cinquième chapitre, il est question de mettre en
évidence une importante implication de la conceptualisation
discursive de l'objet, à savoir son inscription dans un champ de
performativité sociale. Le rejet d'une théorie expressive, ou
sémiologique, de la communication et sa substitution par une
théorie discursive de la signification, inlpliquent une
conceptualisation du langage et du sens comme moyens
d'institution et de transforrnation de la réalité et des rapports
intersubjectifs. Loin de se limiter à définir ou à nommer la réalité
ou à exprimer des rapports sociaux qui leur sont externes, les
objets fonctionnent comme de véritables opérateurs socio-
sémiotiques. Ils contribuent à l'institution des significations
sociales et régulent activement les relations interindividuelles.
Enfin, le sixième chapitre aborde plus précisén1ent la
problématique de la visibilité, une des pratiques le plus
fréquemment utilisées, tant par les acteurs que par les objets, pour
mettre en oeuvre leur performativité sociale. La visibilité y est
discutée et analysée en termes de visibilisation, pour en souligner
le caractère pratique, stratégique, performatif et social. Son est pratique parce qu'il se déploie à travers les pratiques
des membres; il est stratégique parce qu'il permet d'effectuer des
opérations de manipulation et de transformation de la réalité et
des rapports sociaux; il est performatif, parce que ces opérations

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