L'urbain dans Tous ses Etats

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Les villes à la fin du 20ème siècle sont au coeur du débat de société, pour le meilleur et pour le pire. D'un côté, les modes de vie bénéficient d'innovation dans la production des biens et des services ou dans les communications mais, d'un autre côté, la précarité touche de nombreux citadins. Ainsi les méthodes de conception et de gestion esquissent de nouvelles manières de faire la ville. Les habitants mettent en oeuvre des pratiques offensives et défensives qui permettent de vivre la ville. Les observateurs et les théoriciens n'ont jamais été aussi nombreux à dire la ville. Faire, vivre, dire: c'est sur ces trois dimensions de la civilisation urbaine contemporaine que porte " l'urbain dans tous ses états ".
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296360242
Nombre de pages : 400
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L'URBAIN DANS TOUS SES ETATS faire, vivre et dire la ville

Collection Habitat et Sociétés
dirigée par Nicole Haumont Conseillers: Philippe Boudon, Jean Cuisenier, Alain Marie, Henri Raymond Les recherches sur l'habitat se sont multipliées dans le monde depuis la Seconde Guerre mondiale, dans les sciences sociales et en architecture, comme dans les sciences pour l'ingénieur. Cet intérêt pour l'habitat est lié à l'augmentation des populations citadines, d'abord dans les pays industrialisés et aujourd'hui dans les pays en développement, à des changements dans la structure des familles, à la montée historique de la privatisation mais aussi aux politiques sociales de l'habitat et à l'évolution des techniques et des modalités de construction et de conception. On doit attendre de ces recherches qu'elles contribuent à l'élaboration de solutions techniques, sociales et culturelles plus adaptées à la demande des habitants. Une partie importante de travaux réalisés ou en cours cependant mal connue, peu diffusée ou dispersée. L'objectif de cette collection est l'édition de recherches sur l'habitat au sens large (logements, équipements, architecture, espaces publics appropriés) et la réédition de textes importants écrits dans les dernières années, en France et à l'étranger, afin de constituer une collection d'ouvrages de référence pour les étudiants, les chercheurs et les professionnels. Déjà parus Nicole HAUMONT et Marion SEGAUD (sous la direction de), Familles, modes de vie et habitat, 1989. Dan FERRAND-BECHMANN (sous la direction de), Pauvre et mal logé. Les enjeux sociaux de l'habitat, 1990. Peter WILLMOTf et Alan MURIE, La paupérisation du logement social, le cas de la Grande-Bretagne et de la France, 1990. Bruno LEFEBVRE, Michel MOUILLART, Sylvie OCCHIPINTI, Politique du logement, trente ans pour un échec, 1991. Guy BOUDIMBOU, Habitat et modes de vie des immigrés africains en France, 1992. J. BRUN et C. RHEIN (eds), La ségrégation dans la ville, 1994. N. HAUMONT (ed.), La ville: agrégation et ségrégation sociales, 1996. Marie-Hélène BACQUÉ, S. FOL, Le devenir des banlieues rouges, 1997. N. HAUMONT, J.P. LEVY, La ville éclatée quartiers et peuplement, 1997.

Sous la direction de Nicole HAUMONT

L'URBAIN DANS TOUS SES ETATS faire, vi\Treet dire la ville

Préface de Nicole Haumont

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Nous tenons à remercier:

- Gabriel

Dupuy, du PIR-Villes (CNRS)et Olivier PIRON, du Plan Construction et Architecture (METL) our leur soutien et pour l'aide p financière accordée à l'organisation du colloque "Les pratiques de la ville: transformations sociales et évolutions spatiales".

- Stéphanie CHARRON, Isabelle CHESNEAU, Aude NGUYEN, rançoise F WINTERSDORFF l'aide qu'elles ont apportée à la préparation de pour cet ouvrage.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6434-3

Sommaire
Préface NicoleHaumont
Première partie: Faire la ville
Introduction

7

VéroniqueBiau
La maîtrise d'oeuvre architecturale Bernard Haumont et urbaine en Europe

'..:~"""""""

Il
: 17

Reconfigurer l'ingénierie urbanistique Amine Benaïssa

31

Dire et faire la ville: la ZAC de Reuilly-Diderot à Paris Caroline Varlet
Conception architecturale Florent Champy et innovation: l'hébergement des personnes âgées

51
65

L'architecte anglais: évolutions des tâches et formation Martin Symes, Joanna Eley, Andrew Seidel
Rêves et aléas de l'architecte-artiste Véronique Biau

77
89

L'acheteur, le vendeur et l'intermédiaire Alain Bourdin
Paysages sous surveillance Paul Landauer

103
121

Construction de la ville et logique du discount
René P éron . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 137

Commerces et services dans l'espace d'une petite ville: Conflans-en-Jarnisy
Jean-Claude Croizé .. . . . . . . . .. .. . .. . .. . . . .. . . . .. . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . .. 151

Emergence
German

des classes moyennes et types d'habitat à Mar deI Plata
Adell . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 163

Deuxième partie: Vivre la ville
Introduction Claude Bauhain 179

La fm des quartiers? François Ascher

183

Une lecture spatiale des identités Florence Haegel, Jacques Lévy Les techniques comme facteurs de régulation spatiale et sociale
A lexandre Fernandez...

203

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 221

Expériences du vieillissement et formes urbaines Serge Clément, Jean Mantovani, Monique Membrado Mobilités et polarisations des jeunes dans la ville Michel Kokoreff

...

231 245 255

Les rapports à l'environnement urbain en période de transition Gabriel Moser, Eugénia Ratiu
Intégration, errances et résistances urbaines
Laurence Roulleau-Berger

.. . .. . . .. . . . . . . . .. ... ... .. . . .. .. . . . .. .. . . . .. . . . . . .. . .. . . . . . . . . . . 269

Troisième partie: Dire la ville
Introduction Bernard Haumont 283

Le vocable ville: métonymie, antiphrase, euphémisme Philippe Genestier Le paysage du nom Lucia Maria Costa
Les descriptions de l'espace urbain dans les guides touristiques de Londres au 19ème siècle
Claire Hancock

289 307
de Paris et

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 317

L'événement exceptionnel comme instrument de transformation urbaine Diogo Teixeira Décrire le désordre pour imposer l'ordre
Gilles Bentayou

329

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 343

Nîmes au cours des années 1980-1990 Catherine Bernié-Boissard...
Mutation du système résidentiel parisien
Albert Lévy

..369

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 379

Présentation

des auteurs

389

Préface

"L'urbain dans tous ses états" est la suite d'un colloque qui portait sur "Les pratiques de la ville: transformations sociales et évolutions spatiales" et dont l'objectif était de présenter des recherches, récentes ou en cours, sur les relations entre des changements dans les sociétés et des changements dans les villes.1 La mise en relation de types urbains et de types de société a suscité depuis longtemps des ouvrages majeurs dont l'objectif principal est de présenter et d'expliquer les caractéristiques sociales et physiques des villes en les inscrivant dans leur contexte historique: les écrits de Fustel de Coulanges sur la ville de l'Antiquité gréco-latine, de Max Weber sur la fm du Moyen-Age européen ou de Georg Simmel sur la ville capitaliste ont été des jalons importants dans les recherches sur l'urbanisation. La méthode reste aujourd'hui pratiquée et féconde, principalement dans les études historiques; élIe rencontre plus de difficultés dans l'analyse du monde contemporain. Les problèmes viennent de ce qu'il est malaisé et incertain de pouvoir caractériser nettement. les changements contemporains, aussi bien dans les sociétés que dans les villes. L'accord se fait habituellement assez vite sur les évolutions générales, comme la mondialisation, les échanges ou les dynwl1iques post-industrielles, sur l'existence de réorganisations, de dysfonctionnements et de tensions mais la modélisation d'ensemble des changements reste encore à faire. On lira donc les contributions à "l'urbain dans tous ses états" comme des matériaux pour l'avancement des recherches sur les changements contemporains, sans préjuger de leur cohérence finale. D'autres questions soulevées par la modélisation des changements tiennent à la multidimensionnalité de la civilisation urbaine. Il s'agit en effet de rendre compte de l'articulation entre des structures économiques, sociales, culturelles et politiques qui ont chacune leur organisation et leur temporalité propre mais qui ne sont pas indépendantes les unes des autres. Non pas que la complexité des sociétés urbaines soit une découverte récente, et bien des efforts ont déjà été déployés pour en distinguer les éléments et leurs interactions, mais l'esprit-du temps incite à donner plus d'attention à chaque dimension prise en particulier. La composition du livre sur "L'urbain dans tous ses états" tient compte de cette multidimensionnalité. La première partie de l'ouvrage, "Faire la ville", traite des changements récents dans la maîtrise d'ouvrage et la maîtrise d'oeuvre et des évolutions contemporaines des oeuvres et/ou des produits. La seconde, "Vivre la
1

Le colloque s'est tenu le 21 et 22 septembre 1995 au Centre de Recherche sur l'Habitat de l'Ecole
et est

d'Architecture de Paris-la-Défense, avec .l'aide du PIR- Villes (CNRS) et du Plan Construction Architecture (MA TET). Un ouvrage sur "La ville éclatée", publié dans la même collection, également une suite de ce colloque.

7

ville", vise les affiliations des citadins et les effets des réseaux et de la mobilité sur l'urbanité et la civilité. On trouvera dans la troisième partie, "Dire la ville", des contributions qui portent sur une structure particulière, celle du discours sur les villes. On peut juger que le découpage entre les opérations, les modes de vie et le discours laisse peu de place à la réflexion sur les interfaces et aux recherches qui visent la totalité du système urbain. On verra cependant que cet inconvénient est fréquemment surmonté par des auteurs qui traitent de questions limitées sans en proposer pour autant une vision étroite.

NicoleHAuMONT

8

PREMIERE PARTIE

FAIRE LA VILLE

Introduction

Le monde de la production architecturale et urbaine est soumis depuis quelques années à des réorganisations et des réorientations radicales dans ses modes opératoires. Dans la plupart des pays européens, on peut observer une tendance globale à un désengagement fmancier des États et des pouvoirs publics qui se traduit par un ralentissement de la production de logements sociaux - quand ce n'est pas leur privatisation partielle ou totale - et par une diminution des budgets consacrés aux équipements et aménagements publics. Les opérateurs privés prennent alors plus de force dans la production urbaine. En outre, ils interviennent désormais selon de nouvelles modalités, s'organisent pour intervenir de plus en plus en amont dans le processus de production et diversifient leurs activités de façon à mieux surmonter les crises sectorielles fréquentes dans cette branche et le cas échéant pour produire leurs propres marchés. Les conséquences de ces évolutions sont multiples: une certaine incertitude, tant en ce qui concerne les modalités opératoires que les moyens matériels qui pourront être rassemblés pour agir, semble conduire à raisonner en termes de processus évolutif et de rationalités limitées, ce qui remet en cause les outils et procédures traditionnels de la planification urbaine et de la conception architecturale; - la contradiction devient plus évidente entre une logique de projet, privilégiant l'unicité et la valorisation symbolique des espaces et des objets architecturaux, et une logique de produit, essentiellement fondée sur des arguments technico-économiques ; - les compétences, les légitimités professionnelles sont bousculées: les maîtres d'oeuvre (architectes, urbanistes, techniciens) perdent leur place privilégiée d'expert à l'interface entre client et entreprises et doivent intégrer plus largement les exigences des uns et/ou des autres. En même temps que leur tâche se complexifie, les professionnels de la ville sont soumis à la critique plus acerbe du "profane" qui ne leur accorde plus aussi aisément son blanc-seing. Les textes rassemblés ici tentent de poser divers éclairages sur ce nouvel état de la production architecturale et urbaine et de faire apparaître les contradictions et les problématiques les plus saillantes de cette réorganisation.

-

Les recherches comparatistes internationales donnent l'ampleur des processus à l'oeuvre: loin de ne concerner que la France, ils s'observent dans bon nombre de pays européens. Pris dans un nouvel état des rapports de force entre pouvoirs publics Il

et marché, les groupes professionnels de la maîtrise d'oeuvre sont partout confrontés à des questions fondamentales touchant à leur organisation institutionnelle et fonctionnelle: protection ou dérégulation de l'exercice professionnel, spécialisation des profils ou prestation globale de service, ... Selon les situations nationales et les héritages culturels propres à chaque pays, les maîtres d'oeuvre (architectes, ingénieurs, principalement) réagissent différemment à ces remises en cause et l'on peut identifier différents modèles de régulation de leurs coopérations et de leurs concurrences (Bernard Haumont). Mais dans tous les cas, la complexification de la commande et la difficulté accrue d'accès aux marchés donnent plus d'importance aux notions de stratégie et de négociation, et les analyses en termes de systèmes d'acteurs mettent l'accent tant sur la pluri-dimensionnalité de ces notions que sur la façon dont elles articulent représentations sociales et pratiques architecturales et urbaines. Les opérations d'aménagement de type ZAC (Zones d'Aménagement Concerté), parce qu'elles sont limitées dans le temps et l'espace, qu'elles mettent en scène un système d'acteurs clairement appréhendable, mais aussi parce qu'elles sont souvent l'enjeu de débats pub lics vigoureux, fournissent un terrain d'observation particulièrement propice à ce type d'analyses (Amine" Benaïssa, Caroline Varlet). Ainsi, en s'attachant à la chronologie de leur déroulement, on voit émerger un nouveau processus de fabrication qui se substitue au processus linéaire que l'on connaissait, avec un projet initial qui s'affmait progressivement puis se réalisait sans connaître de remise en cause fondamentale. Dans le contexte actuel, le projet initial va subir de si nombreux va-et-vient entre des acteurs animés de rationalités autonomes et conflictuelles en de nombreux points, que l'objet réalisé pourra n'avoir que de lointains rapports avec les premières esquisses (Amine Benaïssa). C'est alors l'établissement du consensus entre ces acteurs rassemblés pour une coopération éphémère qu'il est intéressant de comprendre. La vision historiciste de la ville, qui fait envisager l'intervention urbanistique comme entrant dans des continuités et s'inscrivant elle-même dans des temporalités, semble propice à l'établissement de ce consensus, rassemblant assez naturellement en sa faveur concepteurs et maîtres d'ouvrage, pourtant inscrits dans des logiques et des références culturelles très divergentes et souvent conflictuelles (Caroline Varlet). Parfois, l'innovation esthétique ou technique peut jouer..ce rôle moteur dans l'établissement du consensus autour du projet. Mais comme un certain nombre des valeurs liées à la modernité, la notion d'innovation est actuellement fragile et doit, ainsi que le montre Florent Champy dans son analyse du cas de l'Assistance Publique-Hôpitaux de Paris, bénéficier de conditions très particulières quant à la nature du maître d'ouvrage et du ou des maître(s) d'oeuvre et à la nature de leur coopération. En outre, il ne faut pas sous-estimer l'importance, pour que cette innovation parvienne à son terme, de l'aptitude des porteurs du projet à entraîner l'adhésion des partenaires du fmancement ou de la mise en oeuvre de l'opération d'une part, celle des clients ou des utilisateurs fmaux d'autre part. 12

Ce sont donc non seulement les modalités mais les intentions mêmes de la production architecturale et urbaine qui se complexifient et l'on peut s'interroger sur la façon dont, dans ce nouveau contexte, se redéfmit le rôle de l'architecte. Il semble, à lire les analyses qui sont consacrées à cette question dans cet ouvrage, que les architectes aient deux attitudes apparemment contradictoires, et qui pourtant se combinent. D'une part, les architectes sont conduits à une gestion de plus en plus précise et exigeante du projet, des impératifs de coût et de délai, des préoccupations de réduction du risque technique et fmancier qui restreignent leur rôle dans l'ensemble du processus. Même chez les architectes britanniques, qui sont pourtant beaucoup plus accoutumés que leurs confrères français à ces contraintes et dont l'activité est déjà largement intégrée dans des fmnes généralistes comprenant ingénieurs et économistes, apparaît une tension évidente entre deux définitions du professionnalisme architectural. Les architectes déclarent accorder une grande importance à la conception et aux valeurs esthétiques qui s'y attachent, mais ils sont aussi extrêmement attachés aux questions managériales - gestion de l'agence, gestion du projet et regrettent de ne pas y avoir été assez bien formés pendant leur scolarité (Martin Symes, Joanna Eley et Andrew Seidel). D'autre part, il subsiste des types d'intervention, parce que les programmes sont très exceptionnels ou quantitativement très importants, parce que les maîtres d'ouvrage sont très puissants et/ou tiennent à se faire passer pour tels, parce que les concepteurs sont porteurs d'un prestige particulier, où l'architecte conserve dans le projet un rôle que nul autre acteur n'a la légitimité de tenir: faire passer l'édifice du statut d'objet technique à celui d'objet à charge symbolique. Ceci est particulièrement sensible, pour ce qui concerne la France, dans le domaine de la grande commande publique. Le système des concours, qui régit l'accès des architectes à ce type de commande, détermine aussi des stratégies individuelles et des carrières-types. On voit alors certains architectes parvenir à concilier deux ensembles de valeurs que l'on pourrait considérer comme antinomiques: les valeurs idéalistes de la création et le pragmatisme que nécessite la gestion médiatique d'une image de soi (Véronique Biau). Dans l'analyse des systèmes d'acteurs qui font la ville, un champ de recherche reste ouvert: celui de l'articulation entre la dimension collective et la dimension individuelle de l'action et de la décision. Parce qu'elle est fortement encadrée par des règlements techniques et administratifs, parce qu'elle est pour l'essentiel dans les mains de puissantes organisations publiques et privées, parce qu'elle met en jeu des systèmes de représentations sociales nécessairement partagés, l'analyse de la fabrication de la ville par l'approche des structures qui y sont à l'oeuvre s'impose. On sait moins en revanche à l'heure actuelle, en partie parce que la recherche s'y est jusqu'à présent moins penchée, en partie parce que cette entrée dans la question de la production urbaine soulève diverses difficultés théoriques et méthodologiques, comment interviennent le libre-arbitre et la stratégie individuelle dans le jeu de ces 13

structures: de quel poids pèsent-ils, comment prennent-ils place dans le processus global? La décision fortement contrainte, très importante à l'échelle du ménage, de l'achat ou de la vente d'un logement d'occasion est un cas d'étude très pertinent pour observer cette confluence de logiques se situant pour certaines dans les déterminants macroéconomiques du marché et pour d'autres dans la spécificité de l'interaction acheteurvendeur. Ces situations semblent pouvoir varier à l'infmi, selon une sorte de matrice combinatoire croisant les diverses modalités que prennent le contexte de cette transaction d'une part, les caractéristiques de la situation spécifique du vendeur et de l'acheteur d'autre part. De cette multiplicité de cas particuliers, Alain Bourdin propose de dégager des "types stratégiques" qui présentent l'intérêt de se situer entre l'échelle individuelle et les structures globales, tenant compte des comportements des acteurs mais dépassant le foisonnement des micro-déterminants pour élaborer des catégories utiles à la compréhension des marchés de l'habitat. Sans doute cette position théorique peut-elle avec intérêt être transposée à d'autres volets de la production et de la gestion de la ville. La meilleure compréhension des jeux d'acteurs intervenant sur la ville est un souci largement partagé par les chercheurs et praticiens, renforcé encore par l'émergence de nouvelles problématiques urbaines qui viennent modifier leur cadre d'action. Ainsi les concepteurs et décideurs, au-delà de leurs logiques spécifiques voire de leurs intérêts corporatistes, sont-ils tous confrontés à de nouveaux types de dysfonctionnements urbains et doivent-ils ensemble développer de nouveaux savoirfaire, inventer de nouvelles procédures, de nouveaux dispositifs. Par exemple une question comme celle, fortement médiatisée, de l'insécurité urbaine pèse fortement sur les pratiques et les doctrines professionnelles et semble prendre, dans l'architecture et l'urbanisme contemporains, la place que tenait l'hygiénisme au 19ème siècle. En s'appuyant sur un discours normatif sur la société, elle suscite l'invention, et amène l'introduction dans la conception architecturale et urbaine, de dispositifs spatiaux répondant à des impératifs sociaux. Ces derniers sont souvent exprimés en termes métaphoriques et la métaphore militaire succède à la métaphore biologique dans le discours des acteurs, tant au moment de la construction des grands ensembles qu'à celui de la mise en scène de leur dynamitage lors de leur restructuration (Paul Landauer). Les années 1980-90 sont aussi marquées par une évolution radicale des formes de la consommation urbaine et du développement commercial. La France a fortement adhéré aux mouvements du "hard discount" et à la croissance de zones commerciales péri-urbaines sur lesquelles on est aujourd'hui amené à poser un regard critique (René Péron, Jean-Claude Croizé). Du point de vue des consommateurs, le discount péri-urbain a bien sûr par rapport aux commerces de centre-ville le double avantage d'une meilleure accessibilité automobile et surtout de prix plus bas, que permet le moindre coût foncier. Les politiques d'urbanisme commercial, attentives à cette 14

évolution sociale, en ont pris acte et ont tenté d'y satisfaire de manière planifiée en termes de pôles de centralité secondaire ou de tentative de mixité fonctionnelle commerces-loisirs ou commerces-artisanat. Mais très rapidement, les autorisations d'implantation ont été accordées de manière désordonnée, au mieux sur le seul critère économique, au pire de façon aléatoire ou frauduleuse. Quant aux experts commissionnés par les grands groupes de distribution, ils réalisent leurs études de marché sur la base de ratios bien sommaires et d'une connaissance plus que superficielle du site. Les échecs au terme de quelques années d'implantation sont nombreux (Jean-Claude Croizé). C'est alors à un "rendez-vous raté" que l'on est tenté de conclure, la modernisation très rapide du commerce et des pratiques de consommation n'ayant pas trouvé du côté des professionnels de la ville les compétences qui auraient permis d'orienter cette évolution dans le sens d'un enrichissement tout à la fois économique, urbanistique et symbolique de la vie urbaine (René Péron). La question de la présence, dans le champ professionnel, de compétences adaptées et assez nombreuses pour répondre à des nécessités de plus en plus spécifiées se pose toujours et partout, plus crûment même hors des pays les plus industrialisés où les groupes professionnels de l'architecture et de l'urbanisme sont encore récents, peu importants en effectifset cantonnés à la part "officielle" de l'urbanisation, qui n'est généralement pas la plus forte. Là il n'est pas exceptionnel de voir, comme en Argentine, les particuliers prendre en main eux-mêmes la fabrication de leur cadre de vie (Germàn Adell). Ils le font alors en développant des stratégies indissociablement pratiques et symboliques non seulement pour se doter d'un habitat à moindre coût, mais aussi pour associer à la promotion que représente l'accession à la propriété, aussi modeste soit-elle, les signes sociaux d'une identification au groupe de référence.

Si l'on fait le constat tout d'abord de l'instauration de nouveaux rapports d'échelles territoriales induites par la mondialisation des acteurs économiques et par la fabrication de l'union européenne, ensuite de la réorganisation des systèmes d'acteurs et de leurs logiques d'intervention et enfm de la montée d'attentes, voire d'exigences, nouvelles et fortement exprimées chez les décideurs et les usagers, on peut se demander si la production urbaine ne se trouve pas d'une. façon ou d'une autre à la croisée des chemins, aux prises à des problèmes formulés différemment et supposant d'inventer de nouveaux types de réponse. On est tenté de donner une même dénomination à ces différents mouvements: la complexification. Les critères pris en compte dans la décision et dans l'évaluation d'un aménagement sont plus exigeants, les acteurs sont plus nombreux et pris dans des réseaux d'interdépendance et de coopération plus intriqués, le cadre juridique et réglementaire de l'urbanisme est de moins en moins adapté et laisse de plus en plus de place à la dérogation (Amine Benaïssa). Les problèmes urbains auxquels nous sommes confrontés sont-ils intrinsèquement plus complexes? Ou alors est-ce l'effet de lucidité, une plus grande 15

précision du regard sur les multiples mécanismes de la production urbaine conférée par la progression de la recherche urbaine? Toujours est-il que cela suppose des professionnels mieux fonnés à la connaissance du contexte de leur future action et aux nouvelles compétences requises, plus spécialisés, plus nombreux. Il y a là un champ de réflexion à développer qui concerne tant les professions et les organisations concernées que les fonnateurs et les chercheurs.
Véronique BIAU

16

La maîtrise d'œuvre architecturale et urbaine en Europe: des modèles contrastés d'organisation et de gestion
Bernard HAUMONT

Les conditions de travail et de coopération des professionnels et experts de l'architecture, de l'urbanisme et plus généralement de l'aménagement urbain varient fortement dans les divers pays européens. Les découpages professionnels entre les disciplines et les domaines de compétence, les légitimités d'intervention et la reconnaissance des savoirs s'avèrent variés, sinon contrastés, notamment entre les mondes latins et les mondes anglo-saxons. Cet article propose des voies d'analyse pour essayer de mieux comprendre ces différences et du même coup, il invite à reconsidérer les notions mêmes de profession et de professionnalité, tant vis-à-vis de l'Etat et du marché que vis-à-vis des coopérations et conCUlTences interprofessionnelles. Il entend soumettre à la discussion deux interprétations ou hypothèses extrêmes:

- il existerait en Europe de façon tendancielle des modèles d'organisation de la maîtrise d'œuvre architecturale et urbanistique et de sa gestion. Ces modèles prendraient place dans un champ polarisé entre un modèle "anglo-saxon" caractérisé par une assez grande intégration fonctionnelle au sein de fmnes complexes, et un modèle "latin" s'appuyant sur des coopérations professionnelles entre des unités isolées et restreintes. La taille et le statut des fmnes, des entreprises ou des organismes publics de conception traduiraient cette opposition, ainsi que les différences des profils professionnels y trouvant place. Les relations de communication et de travail entre les divers experts et spécialistes refléteraient ces différences; - les relations des professionnels de l'architecture et de l'urbanisme à leurs "milieux" et à leurs "publics", c'est-à-dire aux formes et institutions de la commande (maîtrise d'ouvrage) ou de la réalisation (entreprises), seraient fort différentes ici ou là : les notions même de "milieux" et de "publics" ayant alors des contour~ et des caractéristiques variés.
On voudrait de la sorte contribuer à une meilleure connaissance des cadres d'action et des modalités d'intervention des divers spécialistes et professionnels de la conception architecturale et urbanistique et, par là même, des conditions d'élaboration de la prescription urbaine. Il s'agit également de revenir sur certaines difficultés d'explicitation qui existent dans les théories de l'action et qui sont liées à 17

la notion de coordination, ou plus précisément de "savoir commun"\ d'identification commune d'une situation commune.

c'est-à-dire

QUESTIONS

PREMIERES

L'organisation de la maîtrise d'œuvre et la gestion de la conception architecturale et urbanistique des bâtiments et des espaces urbains dans les différents pays d'Europe varient fortement. Sans doute faudrait-il d'abord appliquer cette forte sentence à chaque situation nationale et culturelle, et cela dans quatre directions au moins, tout en retenant qu'un des axes majeurs de la polarisation et de la structuration des situations nationales s'étend de l'Etat au marché, avec évidemment des situations intermédiaires et médianes:

- quelles sont les caractéristiques et les traits des acteurs et partenaires principaux de la conception des édifices et de l'aménagement des espaces urbains, sachant d'une part que la trilogie française maîtrise d'ouvrage/maîtrise d'œuvre/entreprises ne trouve pas toujours ses homologues ou ses analogues dans d'autres pays, et d'autre part, que cette configuration de base est soumise à des variations importantes, selon que la nature publique ou privée du maître d'ouvrage ou du client est plus ou moins affinnée, selon que les opérateurs rassemblent dans une structure unique des fonctions diversifiées, selon que. .. les financements nécessaires, les procédures obligatoires, la répétitivité ou à l'inverse la complexité des opérations... entraînent des configurations et des relations spécifiques? En bref: et bien sûr, c'est selon..., et des typologies fmes restent donc à établir, notamment lorsque se développent des approches intégrées du type BOT (build-operatetransfer) ou BOOT (build-own-operate-transfer)2. Dit autrement, les situations institutionnelles et organisationnelles sont déjà plus ou moins susceptibles d'offiir des situations partagées, en partie ou en totalité, par les divers acteurs concernés selon des configurations dont la nature et la légitimité vont s'inscrire dans des domaines structurés par des rationalités différentes sinon contradictoires: rationalité des moyens, rationalité des ressources... ;
- quelles sont les caractéristiques et les profils des compétences, savoirs et connaissances mobilisés lors des opérations et actions qui défmissent un projet architectural ou urbanistique, de son idée à sa réalisation et à sa réception, en
1. "Common knowledge", expression de D. Lewis pour proposer une analyse des conventions inscrites dans des comportements rationnels, tout en évitant le recours à la notion de norme, étrangère notamment à la rationalité instrumentale. Cf. Lewis D., Conventions: a Philosophical Study, Cambridge, Harvard University Press, p.36, 1969. Cf. également: Barwise 1., The Situation in Logic, CLSI, Stanford, 1989. 2. Définition du BOOT dans le rapport Atkins :"construction-propriété-exploitation-transfert : structure financière permettant à un entrepreneur ou à un consortium du secteur privé de se voir octroyer par un gouvernement ou un organisme public hôtes une concession en vue de concevoir, construire. posséder et exploiter des infrastructures pendant une période donnée, à l'expiration de laquelle ces infrastructures sont transférées au gouvernement ou à l'organisme public concerné".

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passant par différentes phases d'élaboration, de défmition et de programmation, de préparation et de conduite de chantier. .. sachant, là également que des configurations différentes peuvent exister d'un pays à l'autre, et bien sûr, au sein d'un même pays, mêlant dans des recettes fréquemment renouvelées qualifications, compétences, positions ?.. Les dynamiques professionnelles reflètent ces variations. Et l'émergence par exemple de nouvelles spécialités, leur reconnaissance, voire leur légitimation ou leur institutionnalisation, expriment les façons dont, ici ou là, la bonne conduite d'une opération est parfois sensible à ce qui la dépasse, ou tout au moins à des objectifs secondaires susceptibles de devenir primordiaux; à l'opposé, des spécialités se dissolvent, ou même disparaissent, faute d'avoir su se régénérer. L'apparition, ici ou là, c'est-à-dire de façon différenciée selon les pays, et souvent même au sein d'un même pays, de spécialités professionnelles nouvelles, souvent accompagnées de volontés fortes de reconnaissances institutionnelles, illustre ces déplacements d'enjeux et les façons dont chaque culture ou société nationale les hiérarchisent. Spécialités nouvelles qui visent à répondre à de nouvelles fonctions (gestionnaires, qualiticiens, spécialistes de la sécurité ou des paysages...), ou plus immédiatement à l'élargissement du champ urbanistique et de ses composantes (designers, plasticiens, éclairagistes...). Là aussi, c'est selon... et à nouveau, des typologies fmes devraient être proposées pour y voir plus clair. Retenons déjà cependant, qu'au-delà des fonctions assumées par les uns ou par les autres, se distinguent ici des objets tout à la fois communs et séparés: objets communs que sont "le projet" et l'espace que sa mise en œuvre constitue, objets séparés que sont les savoirs, les connaissances et les compétences que chacun mobilise, y compris en tenant compte des diverses tentatives théoriques qui, de Weber à Habermas, tentent d'articuler des concepts normatifs et la notion de rationalité adaptative! ;

- quelles

sont les caractéristiques

et les contenus des relations

sociales et

de travail entre les divers agents de la conception et de la maîtrise d'œuvre (des programmistes aux économistes, des architectes aux ingénieurs, et des gestionnaires aux conducteurs d'opération), alors qu'ils sont collectivement confrontés à des tendances contradictoires participant de l'économie de marché, de la qualité de l'environnement et de l'esthétisation du cadre de vie, ou encore de l'urbanité et du lien sociaL.. et qu'ils sont professionnellement voire individuellement tenus de mieux répondre à des objectifs économiques et fmanciers, que ces derniers soient commandés par des situations de crise ou de développement, ou contraints par des règles d'économie publique ou d'économie d'entreprise? Là encore, c'est selon... Sachant toutefois que l'accord marchand ne peut suffIre à rendre compte des relations concrètes ou potentielles existantes, puisqu'il n'implique en rien la coordination extrême de conduites que supposerait a contrario la pression de normes ou l'existence de dispositions communes. L'hypothèse d'objets et d'objectifs "naturels" parce que se présentant sous la forme de biens marchands est très exigeante en
I. Cf. Weber M., "Objectivity in Social Science and Social Policy", in The Methodology of the Social Sciences, New York, The Free Press, p.49-112, 1949. Habermas J., Théorie de l'agir communicationnel, Paris, Fayard. 1987.

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savoirs communs, et surtout elle mériterait pour les domaines qui nous intéressent ici de disposer des modalités de "mise en valeur" et d'ajustement de l'échange pour
des activités dont les dimensions symboliques et de service restent déterminantes
1

;

- quelles sont les caractéristiques des résultats attendus de ces projets et opérations d'architecture et d'urbanisme, sachant que les dialectiques de l'innovation et de la répétition, celles de l'œuvre et de son originalité, celles du général et du local, ou encore celles de la fonction et de l'usage entretiennent des relations complexes dont les règles d'organisation sont variables d'une aire culturelle à une autre? D'autant que les rythmes et les temporalités de l'architecture, de l'urbanisme, du paysage ou du projet urbain s'inscrivent dans des durées, des modalités et des procédures qui ont leurs rythmes propres, et pas forcément convergents, et dont les régulations et conventions sont tantôt assurées par des instances publiques, tantôt simplement par les fonctionnements des marchés, ou encore par les normes professionnelles. Sans oublier bien sûr, les poids et les rôles de l'opinion et les façons dont elle se structure dans "l'espace public"z.
Ces interrogations et les constats concomitants, trop rapidement évoqués ici, n'épuisent pas bien évidemment les conditions de l'identification des caractéristiques des situations nationales de coopération interprofessionnelle dans les activités de conception, et de leurs comparaisons. Tout. au contraire, ils appellent des travaux importants, encore insuffisants à nos yeux, propres à dégager les typologies d'acteurs et l'intelligibilité des systèmes d'action dans l'organisation et la gestion de la maîtrise d'œuvre architecturale et urbanistique en Europe. Certains travaux commencent cependant et heureusement à exister dans les milieux universitaires, dans ceux des Ecoles d'architecture ou d'ingénieur, ou encore au sein de l'administration, mais ils restent malheureusement trop rares comme si le "baiser français" était exportable a priori, ou qu'à l'inverse la "French touch" ne pouvait être reconnue que démarchée. Heureusement, quelques ateliers comme l'Europan, ou encore quelques associations de professionnels travaillent à cette compréhension générale et à ces rapprochements européens, tandis que quelques chercheurs essaient d'y voir plus clair3. On reste cependant encore loin du compte en termes d'explication dans les théories de l'action de tout ce qui contribue à la coopération et à la coordination, pourtant au cœur de l'action collective et de l'action sociale: croyances et représentations
1. Cf. Eymard-Duvernay F., "Conventions de qualité et pluralité des formes de coordination", Revue économique, p.329-359, mars 1989. 2. Cf. Habermas 1., op. cil. et "Travail et interaction", in La Technique et la Science comme idéologie, Paris, Gallimard, ColI. NRF -Essais, p.152-187, 1973, où est reprise et discutée la systématique hégélienne "travail/interaction/représentation". 3.Nous pensons ici aux efforts menés dans le cadre du programme de recherche et d'expérimentation "Euroconception", aux rapports EUREQ ou "Architecture et exportation", aux monographies nationales publiées par le RIBA...

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(communes ou savantes), pratiques et instrumentations, objets et réalités, valeurs et normes se côtoient, se heurtent et s'enchevêtrent pour constituer des modalités diverses d'action, c'est-à-dire ici de mise en œuvre de projets et de conceptions architecturales et urbanistiques.Diverses et différentes toutefois ne signifient pas incomparables ou incommensurables.

QUESTIONS

SECONDES

La simple observation et comparaison des configurations professionnelles réciproques, d'un pays à un autre, est nécessaire, même si elle reste insuffisante, pour appréhender les dynamiques tant nationales qu'européennes en cours, et donc esquisser quelques scénarios ou modèles d'action et d'organisation. Pour comprendre comment les systèmes d'action, de coopération et de concurrence professionnelles évoluent en Europe, quelques repères et problématisations sont nécessaires, sauf à penser que les pratiques de projet génèrent par elles seules leurs propres contenus et environnements. Position idéaliste qu'il est difficile d'accepter aujourd'hui, mais que nous récuserions plus simplement au nom même de l'acceptation sociale et culturelle du travail de l'architecte, du paysagiste ou de l'aménageur, voire même de l'artiste des espaces publics. A cet égard, nous pourrions facilement suivre Umberto Eco qui crédite tout architecte - mais la description professionnelle peut être étendue aux autres spécialités - de tenter d'élaborer "un code des signifiants architecturaux afin de dénoter (un) nouveau système des fonctions" plus ou moins assorties aux "apports technologiques"l. Cette remarque, banale lorsqu'il s'agit d'observer le travail des différents professionnels de l'espace urbain et de son aménagement dans leurs luttes quotidiennes pour faire reconnaître leurs codes, leurs propositions, leurs signifiants et leurs dénotations, prend une envergure toute autre lorsque Umberto Eco poursuit pour remarquer que "l'architecture est un service, non pas au sens qu'elle donne ce que l'on attend d'elle, mais parce que, pour donner ce qu'on n'attend pas d'elle, elle étudie le système de nos attentes possibles", et les rend consensuelles et compatibles "avec d'autres systèmes au sein de la société". C'est dire, ô combien, comment le projet architectural et urbanistique doit s'insérer dans des systèmes et ensembles pratiques et symboliques participant de la culture, de la technique ou encore de la gestion. Et bien sûr aujourd'hui de l'intégration sociale et de l'ethnicité: des Noirs et Jamaïcains britanniques aux. Turcs allemands, sans oublier les Beurs français. .. Cette simple remarque élargit pour le sociologue des professions et des métiers divers terrains d'investigation et d'interrogation: - premier terrain: à partir du moment où l'architecte, l'urbaniste, le designer, le paysagiste, voire l'ingénieur ou le chef de projet... ou encore bien d'autres aujourd'hui... d'une part luttent pour faire reconnaître leur système propre de

1. Eco U., La Structure

absente, Paris, p.299, 1977.

21

urbanistiques1, et d'autre part participent d'un projet commun, les attitudes et
comportements de chacun vont être largement orientés par leurs positions, leurs comportements, et leurs valeurs vis-à-vis de ce qui les distingue - leur appartenance ou leur visée professionnelles - ou de ce qui les rapproche - le marché, la commande, le projet sociaL.. ; - second terrain: la conception des édifices et des espaces publics, intrinsèquement liés dans la fabrication des fonnes urbaines, s'appuie tout à la fois sur les logiques et les doctrines internes "au champ", dont les ordres, les revues, les associations, et les réseaux infonnels sont les vecteurs, et sur des compatibilités ou des consensus avec d'autres "systèmes" de la société: politique, technocratique, bureaucratique, marchand... et pourquoi pas esthétique ou éthique. Si idéalement, ces compatibilités peuvent s'établir sur des valeurs et des représentations plus ou moins partagées et les mobiliser, il est assez assuré que souvent et pratiquement ces compatibilités mobiliseront et s'arrêteront à des coalitions plus ou moins conjoncturelles, en fonction de la fmalité de l'opération et de ses conditions d'aboutissement. Ces propos nous conduisent, assez évidemment, toujours dans la perspective d'une confrontation européenne des fonnes d'organisation de la maîtrise d'œuvre, à interroger, ou plus exactement à ré-interroger quelques paradigmes de la notion de profession, notamment lorsqu'ils sont appliqués aux groupes et métiers de l'architecture, de l'urbanisme et du paysage et de l'aménagement.

déconstruction-reconstruction

et de dénotation des fonctions architecturales et

QUESTIONS

PROFESSIONNELLES

Une part importante, et maintenant assez largement classique, des travaux et de la littérature historique ou sociologique concernant les groupes professionnels et leurs compétences s'est attachée aux façons dont un groupe avait pu et su s'instaurer comme profession établie, reconnue et légitime. Les travaux anglo-saxons, nourris et renouvelés par des approches assez largement fonctionnalistes, ont constitué tout à la fois les modèles d'analyse de la professionnalisation et ceux de la professionnalité : les médecins et les professionnels de la santé, d'une part, les juristes et les professionnels du droit, d'autre part, constituent fréquemment en effet les bases et les horizons des commentateurs des professions, qu'ils soient simples observateurs ou participants directs et actifs d'un groupe ou d'un autre. Les fameux critères de reconnaissance d'une profession ont de la sorte été largement établis, tant professionnellement que scientifiquement, à partir de ces travaux, et il n'est donc pas étonnant que l'accès à un titre ou à une reconnaissance de qualification, ainsi que les relations à la formation constituent des enjeux d'importance.
1. Et de la sorte luttent évidemment aussi pour une position dans le champ professionnel et les milieux qui permettent à ce dernier d'exister; position qui est d'ailleurs presque toujours double, à savoir position individuelle et position corporative. Sauf exception, la reconnaissat)ce de l'une passe par l'autre.

22

Pour ce qui concerne la maîtrise d'œuvre des bâtiments et des espaces aménagés, les choses sont beaucoup moins claires, dans la mesure où il manque aux métiers et professions qui la réalisent quelques attributs qui leur permettraient d'accéder totalement aux professions reconnues et légitimes, comme peuvent les incarner les médecins ou les juristes. Ces attributs sont ceux qui sont liés à des valeurs et à des représentations universalisantes, sinon universelles: la santé, et la bonne santé, ou tout au moins l'obligation morale (sociale) de guérir nos voisins et d'améliorer leur bien-être; le droit et la défense du citoyen, la construction démocratique et étatique qui lui est liée, c'est-à-dire fmalement, comme aboutissement du Siècle des Lumières, phase d'élaboration des Droits de l'homme et du citoyen, l'état de droie. ..On est ici en face de situations, de représentations et de valeurs qui ont pu être suffisamment légitimées depuis quelques siècles pour que les médecins, les pharmaciens, les avocats, les notaires... aient pu, dans une sorte de mélange de consensus et de stratégie sociale, se faire reconnaître pour imposer à la société leur éthique et leur déontologie et créer des marchés plus ou moins monopolistiques ou protégés, à priori sur la base de leur compétence, de leur expertise ou de leur diplôme, mais aussi sur la base de leur position ou origine sociale. Face à ces modèles suffisamment idéaux pour qu'ils parcourent de nombreuses représentations ou idéologies professionnelles, passéistes ou volontaristes, y compris dans les milieux de la fabrique de la ville, de ses édifices et de ses espaces, quelques éléments doivent être rappelés: - les conditions d'émergence, de consolidation puis enfm de reconnaissance d'une profession sont très différenciées d'une culture à une autre, et la plupart des observateurs et analystes reconnaissent que les voies suivies ici ou là depuis des siècles, diffèrent suffisamment pour être en situation de reconnaître un modèle atlantique, avec ses deux branches principales anglaise et américaine, et un modèle continental, lui aussi avec ses deux branches majeures, fhmçaise et allemande. Les historiens et les sociologues s'accordent, en effet, pour considérer qu'au sein de ces différences prennent place des relations spécifiques au marché, et à ses diverses fonnes plus ou moins régulées ou protégées en Europe ou aux EtatsUnis, et à l'Etat, plus ou moins centralisé en Prusse ou en France2 ; - les fonnes d'organisation professionnelle, qui parfois ont pris souche dans une histoire lointaine, et sont suffisamment différenciées en Europe, pour que nous puissions concurremment être confrontés à des associations professionnelles qui rassemblent de façon plus ou moins large ou sur des bases diversifiées les ayants-droit potentiels, et à des organisations plus ou moins monopolistes. Alors
1. Cf. Habermas à nouveau et ce qu'il développe à propos de la communication critique, même si ce qu'il avance au sujet des "conventions" élaborées dans l'interaction et des "symbolisations" s'inscrivant dans les dialectiques des représentations conduit Jean-Marc Ferry à lui reprocher de confondre la construction sociale de l'identité avec la construction politique de la légitimité. Ferry lM., Habermas, ['éthique de la communication, Paris, PUF, 1987. Cf. également, de façon complémentaire: Dubar C., La Socialisation. Construction des identités professionnelles, Paris, A. Colin., p.8t-I08, 1991, en particulier. 2. Cf. Torstendhal R., Burrage M., ed., The Formation of Professions, Londres, Sage, 1990.

23

qu'en Allemagne, l'organisation syndicale et camériste est dominante, ce qui permet des relations simultanées aux Lander et aux systèmes professionnels, le RoyaumeUni connaît principalement un ensemble d'associations plus ou moins élitistes doublant les structures assises sur une simple reconnaissance de diplôme ou ,de qualification professionnelle; tandis qu'en Espagne une division du travail et des responsabilités est nettement reconnue et gérée par des organisations professionnelles puissantes et structuratrices des marchés et de leurs fonctionnements. Les systèmes d'organisation professionnelle sont ainsi organisés sur des bases variables, mais qui tendent tous à monopoliser les marchés ou tout au moins à les réguler, en cherchant si possible des niches, ou encore mieux des "coquilles"} ; - les conditions de formation et de qualification constituent le troisième volet de différences et de ressemblances. Les disciplines de l'aménagement urbain participent peu ou prou des disciplines universitaires reconnues, et lorsqu'elles le sont, elles ne participent pas forcément du meilleur des hiérarchies académiques: double allégeance, aux praticiens et aux savants, qui ne se règle ni facilement, ni de façon analogue dans les divers pays d'Europe. D'autant qu'une part importante des disciplines considérées est partiellement amnésique, puisqu'elles ne peuvent affinner leurs renouvellements qu'en niant, au moins temporairement ou fragmentairement leur passé, même le plus récent. Attitudes culturelles, là aussi étrangement différentes, et faisant participer de fait les histoires des. découpages disciplinaires, dont on sait depuis Foucault et quelques autres, qu'elles ne sont que les reflets de dominations, d'acceptations ou de victoires ou défaites sociales et professionnelles. Temporaires ou plus pérennes. .. paradoxe apparent, les professions et les métiers du "planning" sont peut-être mieux reconnus dans les pays les plus libéraux où les notions de projet et de design vont souvent de pair avec celles de marché et de mobilisation des ressources. Avec ces différents aspects, bien évidemment non exhaustifs ici, mais dont on peut reconnaître les effets quotidiens et structurels, il apparaît que les relations et rapports des professions aux institutions d'une part, aux marchés d'une autre, et entre elles enfm, sont variables, très variables, d'un pays à un autre. Et si nous ne nous arrêtons que sur quelques points, on peut noter brièvement quelques raisons majeures de cette variabilité: - les rapports des professions à l'Etat, et aux formes de garantie administrative ou conventionnelle qu'il fournit en opposition aux seules clauses juridiques et contractuelles que fournissent le droit et le marché;

- les

rapports

aux découpages

disciplinaires,

techniques

et fonctio.rmels

qui viennent fonder les compétences et les expertises réciproques, dans leurs relations aux systèmes d'enseignement et de formation d'une part, et aux prestations et services attendus d'autre part ;

1. "exclusionary shelters in the market", selon la juste expression d'Eliot Freidson dans Professional Power: A Study of the Institutionalization of Formal Knowledge, Chicago, University of Chicago Press, 1986. 24

les rapports aux fonnes d'organisation professionnelle, de nature corporative, associative, camériste, et aux modalités de reconnaissance et d'identité qu'elles entraînent; - les rapports aux entreprises de construction et de services urbains; - les rapports au travail de conception et d'innovation et à la façon dont il est organisé, connu et reconnu, dans ses relations à l'usage, à la satisfaction des citoyens, à l'équilibre financier, ou encore aux souhaits des commanditaires.

-

QUESTIONS D'ORGANISATION A l'examen de tout cela, deux modèles "extrêmes" d'organisation et de gestion de la maîtrise d'œuvre architecturale et urbanistique en Europe défmissent les champs observables des variantes possibles. Soyons clairs, il s'agit d"'extrêmes", et à ce titre il n'est pas sûr qu'ils existent; mais nous retrouvons là un mode d'investigation, qui à la suite de Maurice Halbawchs ou de Max Weber a fait ses preuves: la recherche d'idéaux types ou de modèles susceptibles de rendre intelligibles des situations complexes, à partir de la construction de types extrêmes. Le premier modèle se tiendrait largement dans les aires culturelles latines, où les découpages professionnels et disciplinaires seraient très marqués, où il n'existerait pour ainsi dire pas d'agences privées ou publiques de taille significative et intégrant de façon plus ou moins pennanente la totalité du spectre des profils professionnels ou des compétences susceptibles d'intervenir sur des projets dont l'échelle ou l'ambition serait grande. Les cabinets privés ne sont pas de taille, tandis que les organismes publics ou parapublics ne sont pas sur ce terrain: ils ne savent, ou ils ne peuvent, être concepteurs à différentes échelles. Sauf bien sûr à monter des organismes ad hoc pour des projets dont la dimension nationale, culturelle et politique est déterminante: le Louvre, la Grande bibliothèquel... Le second correspond à ce que nous pouvons considérer comme un modèle anglosaxon, dans la mesure où le rapport au marché domine, et où très largement la notion de service prend le pas sur celle de l'œuvre. Dans cette perspective, des profils professionnels plus variés sont intégrés dans une même firme de conception et de design qui peut compter jusqu'à des centaines d'associés et d'employés. Quelques ratios simples illustrent cette différence centrale:

1. Peut-être faudrait-il faire une légère exception en reconsidérant les expériences qu'ont constituées les Villes Nouvelles françaises, avec leurs structures tricéphales SGCVN, EPA, SAN. Il reste que les intégrations partielles que représentent ces structures ont été largement moindres que celles développées par les New Towns britanniques. 25

1990

Ratio

Nombre d'architectes 25 337 1,2

France Nombre d'agences 20 902

Royaume-Uni

Nombre d'architectes 32 004 4,9

Nombre d'agences 6450

Sources: CNOA et RlBA

Parallèlement, le RIBA pouvait compter 177 agences employant plus de 30 architectes à plein temps (dont 78 en employant plus de 50), alors que l'INSEE ne relevait que 101 agences françaises employant plus de 20 personnes, tous profils professionnels et catégories d'emploi inclus. Dans le même ordre d'idées, le nombre moyen de personnes occupées à plein temps dans une agence britannique est de 9, alors qu'il n'est que de 3 en France. Les crises réciproques de la construction ont partiellement modifié ces écarts, mais encore faut-il constater que les grandes firmes

anglaises1 ont en général bien résisté au point qu'un rapport du RIBA pouvait
écrire: "En dépit du déclin de 20 % entre 1990 et 1991 de la part des grandes firmes, les professionnels généralement considérés sont plus nombreux, et à leur meilleur niveau depuis 1988'~. D'autres exemples empruntés à l'Allemagne, aux Pays-Bas, à l'Italie ou encore à l'Espagne et au Portugal iraient dans le sens de cette opposition entre intégration partielle ou totale des équipes de conception et coopération interprofessionnelle à partir d'agences et de cabinets de petites tailles, voire des formes limites de l'exercice d'une profession libérale3. Toutes choses égales par ailleurs, une démonstration semblable pourrait probablement être engagée en ce qui concerne les agences et organismes publics d'aménagement: forte division du travail, plus ou moins grande intégration des différentes expertises et capacités professionnelles, sensibilité aux régulations du marché et à celles liées aux instances publiques et étatiques, indépendance plus ou moins grande aux pouvoirs politiques locaux et nationaux. On retrouve en quelque sorte les modèles évoqués d'intégration fonctionnelle et de coopération professionnelle: corporations de développement anglaises ou néerlandaises, agences d'urbanisme françaises, CAVE, services régionaux ou municipaux italiens ou espagnols.. .

1. dont certaines, faut-il le rappeler, sont inscrites en bourse, avec des effectifs de plus de 200 personnes, architectes, urbanistes, ingénieurs, économistes... 2. Davies T., Rhodes 1., "Challenging fee competition", in RlBA : Strategic Study of the Profession, Londres, 1992. 3. Le CRESSAC a partiellement engagé ce travail de comparaison dans le cadre de son programme pluri-annuel de recherche. Pour l'instant, les enquêtes ne visent pas les pays nordiques qui paraissent à première vue ressortir d'un autre modèle, produit de la social-démocratie et de la tradition des BeauxArts. 26

QUESTIONS

DE GESTION ET DE PRODUCTION

Ces différences observables, qui demandent encore à être précisées, entraînent à mettre en regard, sinon en perspective, les relations qu'entretiennent les différents spécialistes lors de l'élaboration et la conception d'un projet architectural ou urbanistique. Autant en effet, dans le cadre du modèle d'intégration fonctionnelle, les relations de travail, les conflits, les recherches de convergence et les modalités de choix peuvent largement être régulées dans le cadre de la finne et de son organisation interne; autant, dans le cadre de la coopération interprofessionnelle, des procédures ou des tiers doivent pouvoir arbitrer les conflits de point de vue ou d'intérêt. Ce constat, banal en matière de sociologie du travail et de l'emploi, peut toutefois être mis en rapport avec quelques traits également distinctifs des mondes latins et anglo-saxons: - les façons dont les professionnels peuvent se situer et se poser en face de clients ou de maîtres d'ouvrage, et en face de clients-maîtres d'ouvrage publics ou privés: les rôles et les fonctions des uns ou. des autres différent fortement, l'introduction d'un tiers ou d'un gestionnaire garant de la cohérence globale sera nécessaire ou pas, les itérations et les phasages d'une opération varient, les satisfactions réciproques seront plus ou moins partagées; l'orientation professionnelle, culturelle ou de service des équipes de maîtrise d'œuvre sera plus ou moins affinnée, confinnant de la sorte les schémas proposés par Robert Gutman ou par William Coxe et al. ou encore David Maister, à partir d'une matrice simple s'appuyant sur les capacités des agences et finnes d'architecture et d'urbanisme à offiir, dans un certain rapport au marché ou à la pratique de projet, des garanties de bonne fm, de bonne réalisation ou encore

-

d'innovation

forte

1

;

- les relations avec les autres partenaires de la construction et de l'aménagement en sortent également contrastées puisque les coalitions éventuelles des uns et des autres, les reconnaissances réciproques, les légitimités nécessaires pour aborder des domaines particuliers de problèmes. .. ou faire appel à d'autres dans des rapports d'égalité, de domination ou de sous-traitance vont bien évidemment colorer et dresser les paysages dans lesquels les différents professionnels, experts ou firmes, vont évoluer et tenir leurs rôles.
Avec ces aspects, trois questions majeures surgissent, qui tiennent aux conditions de rémunération et à la reconnaissance des coûts du ttavail de conception et d'élaboration d'un projet, à la qualité des résultats et aux caractères des bâtiments et aménagements proposés et ensuite réalisés, et enfm aux modalités de constitution et de renouvellement de publics ou de milieux propres à ordonner ou à orienter la commande. Il est prudent en effet de considérer que la plupart des professionnels - architectes, ingénieurs, urbanistes, paysagistes ou économistes... - préfèrent la collaboration
1. Coxe W., Hartung N., Hochberg for Professionals: Superpositioning H., Lewis 1., Maister D., Mattox R. et Piven P., Success Strategies for Architecture and Engineering Firms, McGraw Hill, 1987.

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plutôt que la compétition et la concurrence. Kropotkine plutôt qu'Adam Smith doit - devrait? - participer de leurs temples personnels. La construction, l'urbanisme et l'aménagement sont après tout des affaires collectives. Les besoins de coopération sont rarement remis en cause, bien que certains groupes professionnels revendiquent plus que d'autres des reconnaissances et des réputations de prima donna sur la scène publique. Au cœur de ces problèmes, réside fmalement une question centrale parfois discutée mais rarement fonnulée: partage des tâches, coopération, coordination, intégration... pour produire quoi, et de ce fait, avec quels leaderships? Dans cette perspective, la question des professions tend à devenir seconde, au profit de celle de la professionnalité, c'est-à-dire de la démonstration renouvelée des capacités, des compétences et des savoirs aptes à résoudre, ou tout au moins à apporter des réponses, à des problèmes urbains, morphologiques et plastiques, territoriaux et sociaux, culturels et ethniques.

PERSPECTIVES PROVISOIRES Il est assez probable que les segmentations apparues au sein même des différentes situations professionnelles, qu'elles soient considérées au sein d'un seul pays ou d'un groupe de pays, ou à l'opposé entre pays, vont évoluer fortement ces prochaines années, et qu'elles ne sont peut-être que l'amorce de mouvements simultanés d'homogénéisation et de différenciation. Sous les effets concomitants de la construction européenne, de l'émergence et de la consolidation de grandes entreprises de services urbains, de l'imbrication croissante des conditions de fabrication de la ville et de ses espaces et de celles de leur gestion, de l'élévation des aspirations des populations à des conditions et des cadres de vie plus stables et agréables - y compris face à ces ruptures et fractures sociales qui atteignent la plupart des pays d'Europe (et quelques autres, en plus) -les modalités d'élaboration et de conception des édifices et des aménagements urbanistiques et urbains sont amenés à se transfonner. Des logiques et des systèmes d'action nouveaux se développent, qui, outre qu'ils font place à un nombre accru de professionnels et de spécialistes acousticiens, éclairagistes, aérodynamiciens, spécialistes de la pollution, scénographes... - embarrassent quelque peu les schémas habituels élaborés sur la base de professions clairement établies, garanties par des ordres ou des corporations. De la sorte, et dans le sens de nos premiers propos, il s'agit de dépasser les modèles "feuilletés" de l'action collective, entendus fréquemment comme une pennanence d'un univers de choses et de routines garantissant la stabilité des conduites, ~inon leurs convergences. Or, ce que nous pennet de distinguer cette trop rapide approche comparative correspond à la nécessité d'intégrer dans la nonne et la règle les capacités à gérer l'incertitude, et surtout à considérer la (les ?) rationalité( s) comme la cohérence des ajustements, en tâchant d'éviter la coupure entre des moyens
objectivés et des fms rapportées seulement à des représentations
1. Le lecteur aura reconnu sous d'autres termes une interrogation et à d'autres, parcourt presque toutes les théories de l'action.

et des croyances

1.

qui, de Durkheim

et Weber à Parsons

28

Dans ce sens, nos modèles extrêmes d'intégration fonctionnelle ou de coopération inter-professionnelle, s'ils constituent aujourd'hui les bornes du champ des organisations et des collaborations possibles, ne sont pas mécaniquement voués ni à se confronter, ni à se substituer l'un à l'autre. On peut sans doute considérer que l'un s'adosse sur l'existence de la grande fIrn1e inscrite dans l'économie libérale, et l'autre sur des caractéristiques artisanales, que certains pensent dépassées. Il reste que dans l'un et l'autre cas, la notion de profession se détend et s'élargit à celle de professionnalité, l'universalité de la ville, de ses fonnes et de ses valeurs, devenant celle de la quotidienneté par défmition partagée, encore qu'il faille bien reconnaître que cette quotidienneté n'est pas la même pour tous! Mais lesquels pourraient s'ériger en profession de la quotidienneté, comme il y en a pour la santé ou le droit? Même les sociologues ou les psychologues n'ont pas cette prétention. Dans ces modèles en effet, les populations, les citadins, les utilisateurs sont peu présents. Et une question fin de siècle peut sans doute rebondir à propos des façons dont les habitants et citoyens voudront, pourront, devront intervenir dans les cuisines des fabriques urbaines.

29

Reconfigurer
Amine BENAISSA

l'ingénierie

urbanistique

.

En France, l'aménagement urbain connaît souvent des dysfonctionnementsrévélés
par l'intermédiaire d'épiphénomènes d'ampleur plus ou moins forte. Des mouvements sociaux sporadiques dans les banlieues soulignent la fragilisation de l'intégration et mettent en cause les conceptions modernistes de l'espace urbain 1. L'attention portée aux centres-villes favorise de fait l'habitat des classes moyennes et supérieures en excluant les plus démunis. La construction inconsidérée d'immeubles de bureaux ne trouvant pas preneurs rend manifeste des écarts accrus entre les besoins réels des acteurs économiques2 et une production dont les programmes sont remis en cause. De grandes opérations d'aménagement ambitionnent de créer de nouvelles centralités mais créent des déséquilibres avec leur environnement. Le développement de zones d'activités accroît la concurrence entre les collectivités, peut conduire à leur surendette ment et participe à un désordre spatio-temporel dans des opérations d'aménagement souvent mal maîtrisées. Bien sûr, au cours de la période 1950-1980 des progrès appréciables ont été réalisés, notamment en ce qui concerne le développement de la concertation locale, la multiplication des équipements collectifs, le respect de l'environnement, l'attention portée au respect des architectures locales et à la meilleure qualité de la production de certains espaces urbains 3. Mais les contradictions évoquées restent fortes et ne se réduisent pas au cadre de vie. Au contraire, elles affectent l'ensemble de l'activité économique et politique, donc la structure sociale dans son ensemble. Soulignons

1. Nous employons cette notion de conception moderniste par commodité. En effet nos travaux montrent que les espaces urbains ne sont pas le pur produit de la pensée d'un groupe, celui des architectes, mais résultent davantage d'arbitrages., c'est-à-dire d'une confrontation d'intérêts dans des négociations qui aboutissent à des compromis. Rendre intelligibles les espaces urbains revient donc à les rapporter aux conditions sociales de leur production. On touche là les limites d'une lecture strictement formelle ou doctrinale de la ville et de ses espaces. 2. Les estimations récentes chiffrent à 4 à 5 millions de m 2, la surface de bureaux ne trouvant pas preneurs en Ile-de-France. 3. De façon plus générale d'importants progrès ont été réalisés dans l'ensemble des services urbains, l'adduction, l'assainissement, la voirie, les équipements collectifs divers, les espaces verts, etc.

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simplement que les masses monétaires provisionnéesl par le secteur fmancierpour la construction d'immeubles de bureaux ont pesé sur les marchés financiers et renchéri le loyer de l'argent. Ce choix économique n'a pas été sans effet sur l'évolution à la baisse du nombre d'emplois dans le secteur du bâtiment et des travaux publics. Il a eu dans le même temps des implications fortes sur le reste des équilibres macroéconomiques, qu'il s'agisse de la cherté du loyer de l'argent, avec ses implications négatives sur l'investissement, ou encore des fmances locales, qui pâtissent de quelques choix hasardeux atteignant, par ricochet, les contribuables. Les acteurs de l'aménagement semblent avoir différentes interprétations et analyses de ces dysfonctionnements, les diagnostics variant d'ailleurs selon la position que les acteurs occupent dans le système de production et d'usage de la ville. Ces interprétations ont cependant pour nombre d'entre elles un point commun qui dénote, nous semble-t-il, une carence théorique: la désignation de bouc-émissaires successivement évoqués à mesure que les constats d'échec s'imposent. Après avoir accusé les architectes pour leur négation des usages, le système bancaire pour son crédit trop facile et trop abondant, la presse spécialisée pour son enthousiasme naïf ou instrumenté, la technocratie pour son incapacité à s'adapter ou à comprendre les nouveaux enjeux, les marchands de biens pour leurs gains faciles (leursmercedes et leurs cigares), les politiques pour leurs incompétences, voire leur mégalomanie, les promoteurs pour leur aveuglement, on omet de dire l'essentiel: quelle culture urbaine aurait pu permettre aux uns et aux autres de disposer de points de repère, de critères de jugement, de cadres de référence? Quels programmes aurait-il été judicieux de réaliser? Quelles conceptions de la vie urbaine mettre en œuvre? Comment rendre cohérents, dans le temps et dans l'espace, des projets réalisés sur des sites différents et par des instances différentes? Quels fmancements aurait-il fallu et faut-il mobiliser? etc... Au demeurant comment éviter de tomber dans de nouveaux excès, si on ne se donne pas au préalable les moyens de comprendre en profondeur les raisons de la crise actuelle?

1. Les estimations concernant l'engagement des banques dans l'immobilier oscillent en 1991 entre 400 et 500 milliards de francs (Paribas, 1991). Ces estimations sont extraites d'une étude de la Commission Bancaire portant sur trente-quatre banques. Les observateurs estimaient alors qu'il fallait provisionner entre 30 et 50 % de ce montant ce qui amène de nombreux experts à penser, compte tenu de la stratégie adoptée depuis (sous-évaluation des provisions et coût de portage), que la crise dans ses aspects économiques est encore devant nous. L'épisode du Crédit Foncier qui distribuait encore des bénéfices l'année dernière, nous confirme dans cette analyse: son conseil d'administration d'avril 1996 a annoncé 10,8 milliards de francs de pertes après avoir décidé de ramener la valeur de ses actifs à la valeur du marché en avril 1996. Nous n'osons pas projeter les mêmes ratios sur les engagements inscrits dans les bilans des autres institutions engagées sur le marché immobilier (Etudes Foncières, n071,juin 1996). 32

De nombreux travaux de recherche1 ont été consacrés à ces questions. Ils s'attachent généralement davantage à l'analyse des projets réalisés qu'à leurs modalités d'élaboration. La conception est ramenée à un simple débat doctrinal, l'analyse des projets aux seuls rapports aux usages et à une histoire des tracés ou du contexte local qui fait l'impasse sur les conditions concrètes de programmation et de montage des opérations. On constate en effet que pour privilégier des variables sociétales dans l'étude des projets, une première famille de recherches place l'éclairage sur la division économique et sociale de l'espace2 mais apporte fmalement très peu d'informations sur l'organisation, les caractéristiques et les mécanismes en jeu dans la production des espaces. S'attachant trop aux logiques globales elles négligent soit les configurations précises des lieux, soit les logiques proprement locales qui donnent aux projets une partie de leur sens. A l'inverse les approches descriptives3 restituent en détail les formes, les micro-variations, mais ne se donnent que rarement pour objectif d'en fournir une explication. Ces travaux posent donc plus de questions qu'ils n'en résolvent faute de rendre compte des projets en fonction de leurs conditions effectives de production4. On soulignera dans cet article l'importance d'éclairer les processus de négociation, les procédures et les rationalités à l'oeuvre dans la production de l'urbain. Nous formulons, en effet l'hypothèse qu'il s'agit d'un mode opératoire qui fonctionne moins selon les démarches et règles officiellement établies - et communément acceptées comme efficientes - qu'en fonction d'un jeu plus ou moins avoué - et avouable - des acteurs. Cet éclairage est d'autant plus important que des modifications considérables semblent être intervenues en matière d'élaboration et de fabrication de projet urbain. Elles ne permettent plus de raisonner sur un déroulement cohérent d'une série de décisions qui mèneraient, sur un mode linéaire, de choix politiques adoptés en amont à des réalisations conformes aux décisions de départ. Ce sont les fondements mêmes d'une telle démarche qui sont en crise:

- l'étude séquentielle des différentes tâches du projet (étude préalable, programmation, plan-masse, réalisation, commercialisation) et l'idée selon laquelle
1. On citera notamment la Direction de l'Architecture et de l'Urbanisme, Comprendre, penser, construire la ville, Paris, Editions du SIU, 82 p., 1993 ; de la même Direction: Partenariat dans cinq opérations d'aménagement, Paris, Editions du SIU, 95 p. , 1993. Ces travaux qui nous laissent sur notre faim ne décrivent que très peu les rouages à la base de la production des opérations d'aménagement (la restitution de la chronologie de la négociation, les rationalités et représentations des acteurs qui oot pris part au processus, la répartition des risques notamment financiers, ...) éléments essentiels pour comprendre les processus à l'oeuvre. 2. Il s'agit généralement des approches disciplinaires (géographique, sociologique ou économique) qui privilégient des entrées holistes. On citera à titre indicatif les approches du CSU (E. Préteceille, C. Iopalov). 3. On se réfèrera sur ce point aux travaux de 1. Castex, P. Panerai et M. Demorgon ou encore de P. Pinon, Composition urbaine, T. 2 : Projets, Paris, Editions du SIU, 1994. 4. Sans doute parce que ce que nous pourrions qualifier d'approche socio-économique de la production urbaine renvoie à une nécessaire approche interdisciplinaire qui soulève des questions épistémologiques importantes.

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la division du travail en améliore les perfonnances, laisse place à une nécessaire réactivité au marché, à des jeux d'acteurs de plus en plus complexes, à une gestion de la temporalité. Pour avoir restitué ne serait-ce que partiellement les jeux des acteurs impliqués dans le projet du Pôle Européen de Massy, dont l'étude fonde notre analyse, nous sommes en mesure de souligner que ce projet d'aménagement est tout autant le fruit de négociations récurrentes entre les acteurs en présence que de choix techniques préalables ou encore de visées spatiales initiales. Les prérogatives de chacun des acteurs cèdent le pas devant une recomposition des forces dans le cadre de processus de négociation en fonction d'impératifs que sont, par exemple, le partage des risques ou l'intervention grandissante de régulations sociales. Nous nous interrogerons donc sur les effets en retour de ces nouveaux dispositifs sur le cadre institutionnel et procédurier ainsi que sur les compétences et les perfonnances des profils professionnels en place. Ces rôles et dispositifs peuvent-ils perdurer malgré cette réorganisation des façons de procéder ou bien impliquent-ils au contraiie une refonte, aussi bien des cadres d'analyses que des démarches et des instruments de projet ?1 - la maîtrise proprement urbanistique de l'urbain s'essouffle: à son dogmatisme, qui l'amène à privilégier des approches normatives, s'ajoute la difficile synthèse de savoirs disciplinaires et de connaissances multiples2 qui ont pour objet la ville dans son ensemble. Nous présenterons en deuxième partie les tendances d'évolution du contenu des tâches de gestion de projet répondant aux décalages que nous venons de souligner. Cela nous amènera à suggérer en conclusion quelques glissements des problématiques de recherche visant à rendre intelligibles les pratiques urbanistiques d'analyse et d'intervention. Ces déplacements nous semble être de nature à dépasser le partage tacite, mais savamment entretenu, entre des.propositions théoriques qui se disent exemptes de compromissions et une pratique opérationnelle qu'on dit entravée, complexe, et opaque.

DE L'OBSOLESCENCE

DE LA DEMARCHE LINEAIRE

L'exemple du pôle européen de Massy Le projet du pôle européen de Massy a été conçu et maintenu entre 1988 et 1992, année où le projet a été abandonné. Ce cas illustre suffisamment les problèmes

1. Les explications relatives au blocage des ZAC accordent très peu d'importance au problème de méthode qui nous semble bien au contraire au centre de cette problématique. Ces blocages concernaient en 1994 quelque 30% des mille ZAC vivantes. 2. Dreyfus Jacques, La ville disciplinaire: essai sur l'urbanisme, Paris, Ed. Galilée, 1976.

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contemporains de l'ingénierie urbanistique pour que nous ayons choisi de le placer au coeur de notre communication. La construction du T.G.V. Atlantique a suscité, dans les villes concernées par sa desserte, de nombreux espoirs de développement, en particulier économiquel. Face à cet enjeu, les choix politiques des élus locaux ont été d'ambition variable. A Bordeaux, l'ancienne gare a été adaptée à son nouvel environnement. A Lille ou à Rennes, on a opté pour des bouleversements plus radicaux et lancé de grandes opérations d'aménagement. Le cas du pôle européen de Massy appartient à cette deuxième catégorie. Nous avons choisi cet exemple pour plusieurs raisons. En premier lieu, le projet porté par Claude Germon, député maire de la ville, mobilisait des acteurs importants (la SNCF, le groupe Bouygues, la Caisse des Dépôts et Consignations, A. Zublena, architecte, etc...). On ne saurait, de ce point de vue, le considérer comme un exemple marginal, ou atypique, dans le paysage de l'aménagement fiançais2. En second lieu, le pôle européen de Massy est resté dans les cartons des aménageurs3. Cela minimise, même si ça ne les supprime pas, les enjeux liés à la collecte des données et à leur diffusion. Enfm, Massy est un lieu sensible du jeu politique4. Cela nous permettra de situer les limites des approches volontaristes, longtemps dominantes en matière de projets urbains (les projets des maires). Nous nous interrogerons ainsi sur la multiplication des centres d'impulsion des projets urbains. Aux origines du projet En 1986, une gare T.G.V. est construite à Massy. Cette idée a été âprement défendue dès le début des années quatre-vingt par le maire de la ville, Claude Germon. Son argumentation repose alors sur la localisation favorable de Massy: la présence d'un noeud ferroviaire de la SNCF (RER C) et de la RA TP (RER B), le
1. Pour plus d'informations sur les implications urbaines du TGV, on pourra se reporter aux Actes du colloque "Ville-TGV" qui s'est tenu au Creusot les Il et 12 octobre 1990 et notamment aux conclusions du Groupe n03 : "la gare TGV, site urbain d'importance stratégique". 2. La commission aménagement de la Fédération Nationale des Promoteurs-Constructeurs constituée de responsables de la promotion privée a conduit courant 1989 un travail sur la place de la promotion privée dans l'aménagement urbain. Dans ce travail elle cite, comme un exemple de partenariat, le pôle européen de Massy. Fédération nationale des promoteurs constructeurs, Réussir l'aménagement urbain, Paris, Ed. du Moniteur, 1991. 3. L'opération a été arrêtée à temps mais a placé la ville dans une situation financière délicate. Après un départ fulgurant des opérations, notamment dans le secteur Est, (fin 91, la SEM avait vendu 80000 m 2 de bureaux au prix moyen de 3500 F certaines transactions ont atteint 5 000 F le m 2 Shon), celles-ci se sont peu à peu dévitées c'est-à-dire qu'aucune construction n'a été réalisée et que toutes les ventes de terrains qui ont été faites sont aujourd'hui en train de faire l'objet de remboursement d'acomptes puisque tout a été annulé successivement par des arrêts du tribunal administratif suite au recours d'un professeur de droit habitant la commune voisine. 4. Les aspirations et les actions de Claude Germon sont indissociables de son étiquette politique. Le député-maire de Massy est un membre influent du parti socialiste. Le choix de Massy pour accueillir une gare T.G.V. de contoumement par le sud de Paris n'est pas totalement fortuit.

-

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voisinage de trois autoroutes, A6,Al 0, et A87, et de deux voies express, F 18 et route nationale 188. Cet argument va être repris pour un objectif plus large dès 1988. En effet, en plus de sa bonne desserte felTo-routière, Massy est proche de la plaine de Saclay et de l'Ecole polytechnique, deux atouts d'excellence. En outre, la proximité de la ville d'Antony, elle-même desservie par l'Orlyval, rapproche Massy d'Orly. Cette configuration conforte Claude Germon. Il veut faire de Massy un axe fondamental du développement de la région Ile-de-France, plutôt orienté vers la recherche, l'immobilier de bureaux et les logements de prestige. Massy est un site idéal pour implanter un complexe tertiaire dans le sud-ouest parisien 1. Pour convaincre de la pertinence de cette option, Claude Germon publie un livre2 argumenté dans lequel il livre son message, ainsi qu'une analyse prospective sur les enjeux de demain. "La France ayant perdu la bataille industrielle face à l'Allemagne", il lui semble que" la ville incarne un enjeu primordial. Or la France doit être prête pour gagner la bataille des villes". Un pôle européen, comme celui qu'il espère à Massy, doit y contribuer. A ces facteurs régionaux vont s'ajouter trois faits locaux importants: - le territoire communal est partagé en deux. Les voies felTées qui la traversent, de part en part font trois kilomètres de long et deux cents mètres de large. Elles donnent le sentiment d'une cicatrice grossière dans le paysage et d'un espace infranchissable. Le Maire a porté son discours sur la continuité et a fait admettre qu'un grand projet est un outil pour réunir les deux rives de sa ville; - les entreprises industrielles qui sont installées dans la partie est des voies sont pour certaines d'entre elles en perte de vitesse. Elles comprennent 14 000 emplois. L'instant apparaît opportun pour enclencher un processus de rénovation du tissu économique local. L' objectif est d'assurer un déplacement des capitaux et des hommes des secteurs en déclin, présents sur la commune, vers ceux qui bénéficient de perspectives favorables. Une opération d'aménagement qui drainerait sur le site des entreprises "montantes" ou "en pleine croissance" est à cet égard un moyen d'assurer la pérennité de l'activité économique et de ses corollaires, l'emploi et la mixité des activités; - les opportunités foncières sont nombreuses et importantes de part et d'autre de la voie fetTée(RER B et C). A l'est, on dispose d'un peu plus de dix hectares appartenant pour 60% à la S.N .C.F., 18% à des particuliers, le reste à la R.A.T.P. et à l'Etat. A l'ouest, vingt-quatre hectares appartiennent pour moitié à la S.N.C.F. et pour l'autre moitié à des propriétaires privés. L'ensemble du secteur peut être aménagé en Z.A.C. depuis un alTêté préfectoral du 29 mai 1987. Pour monter ce projet, on crée le 7 juillet 1988 une structure d'étude associant secteurs public et privé, dénommée "Groupement d'études pour l'aménagement du
1. Ce mouvement de localisation des cadres des secteurs les plus sophistitqués de la production fut amorcé de longue date grâce aux lignes du RER , B et C. 2. Germon Claude, L 'I/e-de-France Sud, une chance pour 1993, Paris, Ed Sedires, 1989. tertiaire

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pôle européen de Massy". Ce Groupement d'Intérêts Economiques rassemble la SEM Massy (24%), La SNCF (18%), la SCETA Immobilier (9%), la SARI (17,5%), France Construction (filiale promotion du Groupe Bouygues - 17,5%) et la SOGEA (14%). Sa constitution est une innovation pour l'époquel. Cette idée repose sur I'hypothèse que la réalisation du projet dans son ensemble sera facilitée si toutes les parties participent à la réflexion sur l'opération. Il est décidé que le Groupement est chargé de l'ensemble des études préalables du pôle de Massy jusqu'à ce que l'aménageur, la SEM Massy, achète les études au fur et à mesure du lancement des Z.A.C. Les premières études ayant conclu à la faisabilité de l'opération, et la situation foncière favorable aidant, toutes les conditions de réussite semblent réunies. Il reste à coordonner l'ensemble. Une étude de programmation est réalisée. Elle retient l'idée d'un programme2 à long

terme (sur trente ans) de 1 250 000 m 2 de bureaux et 700 000 m 2 de logements3.
Les projets doivent tenir compte de l'existence de trois gares, et prévoir une gare routière, un parcotrain, un parking d'intérêt régional, un hôtel, un palais des congrès, des logements et des bureaux. "Panier" programmatique classique, s'il en est, des opérations d'aménagement de la décennie quatre-vingt. Ils doivent par ailleurs favoriser la liaison entre les deux rives de la ville, et relier les trois gares TGV, RER C et RERB (cf. schéma n° 1 : principe de la consultation).

250M I

(Franchi ssement)

i?

I .=Plan schématique

VOies S.N.C.F.- RAT P.

=- .

Coupe transversale aux voies

Réaliser un franchissement du réseau de voies ferrées
Source: con.<;ultation J'octobre /988. SEl,,{ Mas.'ry.

Schéma n° 1 : principe de la consultation en octobre 1988

Un concours est ainsi lancé pour l'esquisse d'aménagement-de l'ensemble du pôle. Les différents membres du GIE constituent leur équipe afm de présenter leur proposition. Elles le sont le premier décembre 1988. Cinq équipes répondent. Le
projet Zublena

- France

Construction

l'emporte,

sans que des raisons fermes soient

1. Il s'agit du premier G.I.E. lié au montage d'une opération d'aménagement créé en France. 2. Il porte sur les quatre ZAC qui constituent le pôle à l'époque. Il s'agit des ZAC Carnot, du Pôle européen, V. Basch, des Chemins des Femmes. La dénomination et la nature des ZAC ont été modifiées depuis. 3. Lancelin Véronique, Schlumberger-Guedj Laurence, Gare de Massy-Palaiseau, Etudes des aménagements projetée, Rapport d'étude, 1990, Le quotidien du Maire, n° 607, Mercredi 25 avril 1990.

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invoquées. Il comporte quelques éléments forts (ct: Schéma n° 2 : Réunion du GIE du 12/11/89) : une arche servant de lien entre les deux rives de la ville; une dalle, comprenant un jardin aérien et quatre immeubles de bureauxl; enfin un centre culturel, lui aussi situé sur la dalle. On prévoit également d'urbaniser les terrains Vilmorin en friche (terrains ouest).

250M I

.....

Plan schématique

Coupe transversale

aux voies

Une arche de liaison entre les gares Source: plùn - ma.'fse G.I.£.du /2/11/1989.SEM Massy. du

-

Restructuration

du plateau

des voies

Schéma n° 2 : Réunion du GIE du 12/11/89

Il importe de rappeler le contexte économique et médiatique du moment dans lequel il est envisagé de construire une arche (à l'image de celle de La Défense), à laquelle viendront s'ajouter une pyramide (à l'image de celle du Louvre), et une sorte de géode2 (à l'image de celle de la Villette). En 1988, le marché immobilier a réalisé en Ile-de-France, 500 000 ventes de logements3 pour un montant moyen de 19 000 2 à 20 000 francs le m .Pour les bureaux, les profits sont plus importants, même si on perçoit un fléchissement du marché. Le contexte rend donc possibles les idées les plus aventureuses. A cette étape, le projet est arrêté dans ses grandes options. Les études préalables ont conclu, bien évidemment, à la faisabilité d'une opération d'envergure à Massy4. La
1. Le choix de construire un jardin sur la dalle, alors que les terrains en friche sont urbanisés, est assez paradoxal quand on connaît le coût des aménagements hors sol. Le temps qu'a mis la Ville de Paris pour couvrir les voies à Montparnasse (trente ans), le prix qu'elle a dû payer (quarante millions de francs) et les conditions quelque peu cavalières de la participation des investisseurs japonais (cent millions de francs) auraient pu interroger les acteurs de l'opération sur l'opportunité d'un tel choix. 2. Il s'agissait d'une sphère de soixante-dix mètres de diamètre pour faire des bureaux. Le projet était validé par le Groupe Pelège qui disait qu'il n'y avait pas de problèmes de faisabilité. Il était prêt à réaliser l'opération à condition qu'on lui donne le reste de la ZAC (entretien de l'auteur avec Claude Germon, 1994). 3. Source: Etudes Foncières, n071, juin 96. 4. On comprendra qu'il est difficile pour un bureau d'étude missionné par un maître d'ouvrage de conclure, combien même aurait-il les instruments, de façon contradictoire une étude de faisabilité. En la matière, et c'est là un adage bien connu dans la profession, il vaut mieux se tromper que de penser différemment. Cela nous amène à nous interroger sur la nature et la crédibilité des méthodes de la programmation urbaine. Nous y reviendrons dans la suite de cet article. 38

phase programmatique permet de fixer le programme de ce projet. Le concours a permis de retenir un groupement architecte-promoteur. Un plan-masse, dont les études techniques 1 assurent la faisabilité, a été dessiné. Il reste donc à commercialiser la charge foncière ainsi induite. Mais le coût de celle-ci est trop élevé, les promoteurs ne se pressent pas à la porte. Bref, la nature des réalisations ne correspond pas à la demande. Résultat paradoxal, quand on sait la présence dans le tour de table de quelques-uns des plus grands promoteurs de la place de Paris (France-Construction, SCET A, SARI, etc.) qui ont largement contribué, comme on l'a déjà souligné, à la définition des programmes et des projets. Mais le métier de l'aménagement n'est pas un métier rentable ou du moins présente des risques multiples et variés2 liés aux délais assez long des retours sur investissement. Les investisseurs qui y participent sont donc fréquemment dans des logiques d'intégration verticale: c'est le cas des entreprises de BTP engagées dans le secteur de l'aménagement, très souvent par le biais de l'une de leurs filiales, pour obtenir les marchés de construction. C'est aussi le cas des promoteurs désireux d'acquérir de la charge foncière à bas prix ou encore celui des banques qui récupèrent la partie fmancière. L'objectif des acteurs présents est donc conditionné par leurs intérêts respectifs. Il ne passe pas forcément par l'équilibre fmancier de l'opération d'aménagement. Le problème se complique du fait de la sous-capitalisation des structures d'aménagement (des SEM, le plus souvent) et leur recours massif à l'endettement. Celui-ci est très souvent garanti par les collectivités locales3. A Massy, le projet défini ne trouve pas preneur. La Ville et la Caisse des Dépôts et Consignations mettent alors l'accent sur l'importance du risque fmancier et

1. Les études techniques ont été poussées assez loin compte tenu des contraintes du site. De nombreuses expertises se sont avérées nécessaires compte tenu de la spécificité de ce projet (construction sur voies ferrées). Dans ce cadre, on été menées les études d'APS de l'Arche et le plan de restructuration du plateau de voies. 2. Les risques du métier d'aménageur sont importants et de différentes natures. Ils peuvent être classés en deux groupes: les risques liés à la faisabilité de l'opération (risques fonciers, risques politiques, risques juridiques, risques d'opposition d'intérêts stratégiques entre acteurs, risques du contexte urbain) ; les risques financiers (risques liés à la maîtrise des coûts, risques liés aux incertitudes des contributions, risques liés aux marchés financiers, risques économiques de commercialisation, risques de structure). On pourra se référer aux actes du colloque: "les risques de l'aménagement, comment les apprécier? Comment les réduire?", ADEF, 20 octobre 1994. 3. Le rapport Bouinot - Delasnerie, Mission sur le risque "SEM" pour les collectivités locales, Mission d'étude et de recherche commandée par le Ministère de l'Intérieur et de la Sécurité Publique, février 1993, souligne que le ratio de structure du capital des SEM, le ratio D/C (D : emprunts, C: capitaux propres) se situe dans une plage de 5 à 10, alors que dans les autres domaines d'activités, les banquiers recommandent par expérience, un levier plafond de deux, soient des dettes financières dont le volume doit rester inférieur au double du volume des fonds propres. Le capital de la SEM Massy était de l'ordre de 5,8 MF pour un total de bilan d'opération pouvant aller selon les scénarios jusqu'à 2 milliards de francs.

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examinent minutieusement les garanties à accorder. Le projet reste réalisable mais la négociation devient centrale. L'évolution du projet En ce qui concerne l'évolution de ce projet d'aménagement, la démarche linéaire a cédé la place à une démarche de négociation entre les différents acteurs en présence, négociation régulée par trois processus qui ont eu un impact direct sur le projet: le partage du risque, notamment fmancier ; une régulation sociale qui se joue dans la con-frontation de stratégies en partie fondées sur des systèmes de représentation de la ville; des exigences ou des légitimations faisant appel à la notion de "qualité". La succession de plans-masses qui ont servi de support aux différentes réunions du GIE montre bien l'ampleur des modifications qu'a subi le projet (le programme, le parti urbain, le bilan, la densité, la nature des dessertes routières, etc.). Nous n'évoquerons ici que la négociation concernant la couverture des voies et la liaison entre les deux parties de la ville. Les premiers modifications du projet interviennent en décembre 1989 (cf. Schéma n° 3) : le coût de la couverture des voies étant plus élevé que prévu, il est décidé de densifier l'opération pour rééquilibrer fmancièrement l'opération en répartissant les coûts induits sur plus de mètres carrés commercialisables.

GARE

S.N.c.F.

/

R.E.R.

250M I

.......

...

<:f
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Franchf:semt!n~RE routé er

R.A.T.P., GARE T.G.V.

Plan schématique

Coupe

transversale

aux voies

Restructuration L'opération est densifiée Source: plan masse du G.!£. du 15/12/1989. SEM Massy.

-

-

du plateau

des voies

-l'arche

est

maintenue

Schéma n° 3 : Réunion du GIE du 15/12/89

Mais cette modification a des répercussions techniques qui majorent le coût global de l'opération 1. A la date du 15 décembre 1989, le bilan de l'opération est déficitaire de 264 millions de fIancs. On demande donc aux concepteurs de réduire l'emprise sur voies.
1. Il s'agit notamment des surcoûts liés au désenfumage. plus il est nécessaire de ventiler en cas d'incendie. Or, plus on augmente la surface sous dalle et

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