//img.uscri.be/pth/a975f190e585c26fda9c883f523b1301909e8fc3
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,30 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La banlieue aujourd'hui

320 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 195
EAN13 : 9782296286443
Signaler un abus

LA BANLIEUE AUJOURD'HUI

Changements
Collectian dirigée par Paul-Henry Chvmbart de Lauwe

Déjà parus dans cette coI1ection
Jean-Charles LAGRÉE, Les jeunes chantent leurs cultures, 168 pages. Guido de RIDDER, Du côté des hommes, à la recherche de nouveaux rapports avec les femmes, 220 pages.

@ L'Harmattan, 1982 ISBN: 2-85802-237-2

LA BANLIEUE AUJOURD'HUI

Colloque de réflexion pluridisciplinaire organisé par le Centre d'ethnologie sociale et de Psychosociologie (Ecole des hautes études en sciences sociales et C.N.R.S.J, le C.A.C. (Centre d'action cultureD et la Maison populaire deMon treuil, les 28, 29, 30 janvier 1981.

Editions L'Harmattan 7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

SOMMAIRE

Avant-propos Introduction

(M. Imbert) (P.-H. Chombart PREMIERE

,

.

7 9

de Lauwe) JOURNEE

1

-

des quartiers périphériques de la ville de Mexico (O. Nunez) . . . . . . . _. . . . . . . . ._ " 3 - Lesquartiersde « ranchos)} dans la croissance

2-

A propos de l'usage du terme de banlieue. la pauvreté dans les villes de pays sous-développés (P. George) .. _ _ . . . .. . . . . . .. ... Les mobilisations populaires et la formation

17 25 69 87 103 113

(B. Jalowiecki) .. . . . . _, . . . . . .. . . . .. ...... 5 - Les présupposés de la planification urbaine périphériques» (N. Marouf) .............. 6 - Vie quotidienne en banlieue marocaine
7 dans le Tiers Monde ou l'impact des
«

4

-

urbaine de Caracas (T. Bolivar et A. Lovera) . _ Banlieue et croissance urbaine en Pologne espaces

-

(M. Bentahar)

..............................

Quartiers

périphériques

d'une capitale africai-

ne: l'agglomération de Dakar (Sénégal) (A. Osmont) ................................... 131

DEUXIEME JOURNEE 123 Les communes ouvrières et la crise (J. Lojkine) Développement urbain et crise fiscale urbaine
con179

141

-

aux Etats-Unis(P. Marcuse)

. . . . . 153

Turin: banlieue industrielle millionnaire, tradictions et mutations (G. Dematteis)

4 5

-

Contribution à l'étude des stratégies d'implantation des entreprises dans une commune de banlieue (B. Archer) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les mutations de la banlieue dues au retrait des grands établissements industriels, un exempie: le cas de Saint-Denis (M. Ducreux)

201 223

TROISIEME 1

JOURNEE 247 257 267 279 293

Evolution de la région parisienne au XIXesiècle (J. Rettel) . ...... 2 L'économie spatiale de la culture ouvrière _. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . (M. Verret) 3 - Urbanisation et processus de différenciation des pratiques sociales (M. Imbert) . _ . . . . 4 - Vie associative et banlieues nouvelles en région parisienne (D. Mehl) 5 - Le mouvement ouvrier et la banlieue parisienne dans l'Entre-deux-guerres (M. Rebérioux)

-

Conclusion - Périphérie des villes et crise de civilisation (P.-H. Chombart de Lauwe) 303

AVANT-PROPOS

L'opportunité d'une réflexion pluridisciplinaire sur le thème de la banlieue des banlieues se justifierait du seul fait de l'actualité et de l'acuité des problèmes de tous ordres que soulève de nos jours la croissance des agglomérations urbaines. La concentration massive des populations et des activités dans les aires urbaines, activée par la poussée démographique et par les mutations économiques liées au développement de la civilisation technique et industrielle, s'est effectuée au cours des dernières décennies à une échelle et à des rythmes véritablement spectaculaires. Il n'est guère aujourd'hui de pays qui échappe à cette vague d'urbanisation galopante. Sous toutes les latitudes, sur tous les continents, se multiplient les agglomérations millionnaires, les conurbations tentaculaires, les villes champignons créées autour des nouveaux pôles d'activité.

-

-

Cette urbanisation massive,

«

à la marge» des villes

traditionnelles, bouleverse radicalement l'image archétype de la ville et de la civilisation urbaine, façonnée au fil des siècles passés. Se joue aujourd'hui, avec l'explosion du phénomène urbain, une remise en question fondamentale des cadres organisationnels et des structures expressives de la vie urbaine. Le couple dichotomique ville-campagne, qui reflétait en la légitimant la coupure instituée entre l'univers des villes et le monde rural, rejetait naguère dans l'espace indifférencié de la « non-ville» ou de la «sous-urbanité» les zones de frange urbaine qui avaient nom «faubourgs », «banlieues », communes « suburbaines ». Partie intégrante du développement urbain, ces zones de marge ont été littéralement colonisées par les villes. Dépossédées de leurs caractères originaires, elles ont été vouées à subvenir aux exigences matérielles de la crois7

sance des agglomérations urbaines, en se convertissant tour à tour en espaces d'approvisionnement maraîcher, en pôles industriels, en zones d'accueil résidentiel. Assujetties au destin des centres urbains dont elles étaient devenues le complément indispensable et subordonné, mais dépossédées souvent des attributs distinctifs de la ville, leur évolution s'est effectuée en quelque sorte en contrepoint de l'histoire des villes. Mais précisément, l'histoire et la sociologie des banlieues requièrent aujourd'hui une attention renouvelée, ne serait-ce qu'en raison du rôle qu'elles assument dans la dynamique actuelle d'évolution du phénomène urbain. Les enjeux économiques, sociaux et culturels auxquels se trouvent confrontées aujourd'hui les importantes concentrations urbaines que sont devenues les communes de banlieue sont au cœur des problèmes nouveaux que soulèvent à l'échelon national les politiques d'aménagement du territoire et de planification économique. Ils conditionnent identiquement la conception des politiques sociales, culturelles et éducatives de l'Etat et des collectivités locales. Telles sont les perspectives qui ont motivé notre propos de rassembler sur le thème des banlieues des spécialistes de différentes disciplines: sociologues, historiens, géographes en faisant appel à différentes contributions étrangères. Ce colloque s'est voulu de surcroît un lieu de confrontation entre les scientifiques et le public élargi des différentes catégories de responsables: politiques, techniciens, éducateurs, confrontés dans leurs pratiques professionnelles ou leurs fonctions électives aux problèmes des banlieues. Il faut saluer ici l'initiative du Centre d'action culturel et de la Maison populaire pour la culture de la ville de Montreuil qui, avec J'.appui de la municipalité, ont assuré la prise en charge financière et l'organisation matérielle de ce colloque, donnant ainsi une preuve supplémentaire de la capacité d'initiative des communes dans le champ de l'action culturelle comme dans celui de la prise en charge de leur propre devenir. Maurice Imbert

8

BANLIEUES ET P~RIPHJ3RIES DES VILLES note introductive

Paul-Henry Chombart de Lauwe Directeur du Centre d'Ethnologie sociale et de Psychosociologie Directeur d'étude à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales 9

Mexico: quinze millions d'habitants, Le Caire quatorze millions, Tokyo: près de quinze millions, New York près de vingt millions. Dans le monde vingt-six villes de plus de cinq millions d'habitants. La population de la périphérie atteint souvent plus de SO % de celle des agglomérations. Des centaines de millions d'habitants vivent à la périphérie des villes souvent dans les conditions les plus désastreuses. Ce chiffre va-toil encore augmenter ou sommes-nous au contraire à un tournant? Le processus général d'urbanisation va-toil être enrayé par l'intervention d'autres processus dont nous devinons encore mal le sens et l'importance ? Que se passe-toil à la périphérie des villes, dans les banlieues européennes, dans les suburbs américains, dans les favelas de Rio, ou les quartiers de ranchos de Caracas, dans les bidonvilles africains de Casablanca ou de Dakar, autour des métropoles asiatiques de Calcutta, de Shangaï ou de Tokyo? La situation est-elle comparable dans les pays socialistes et les pays capitalistes? Certes, chaque région a sa spécificité, mais l'accélération du processus général d'urbanisation ne remet-il pas en cause la civilisation industrielle dans son ensemble? Et d'abord, sommes-nous capables de maîtriser ce processus si nous ne le connaissons pas entièrement? Telle est la question que nous nous sommes posée en organisant ce colloque. Dans cette perspective la réunion de chercheurs venant de différents pays est une nécessité: s'il n'est souvent pas possible d'établir de véritables comparaisons entre des villes se trouvant dans des contextes géographiques, économiques, politiques, culturels aussi variés, il est certain que les recherches faites à Mexico, à Varsovie ou à New York nous interrogent et inversement. Etant donné cette variété, qu'est-ce que la banlieue, qu'est-ce que la périphérie des villes? C'est d'abord le lieu de rencontre entre la vie rurale et la vie urbaine et cette confrontation nous posera des questions sur les plans géographique, économique et culturel. En Europe, partant du centre et de la ville proprement dite, nous 10

distinguons la banlieue proche et la banlieue lointaine composées de municipalités ayant une autonomie relative, la zone urbaine et la région urbaine. En Amérique latine nous parlerons de quartiers périphériques, de bidonvilles ou favelas ou de quartiers de ranchos. Partout nous trouverons aussi des regroupements d'habitations nouvelles, grands ensembles ou viviendas, avec, hélas, les mêmes constructions genre H.L.M., pour tenter de reloger d'une façon dite « moderne» les habitants de la pé-

riphérie. Enfin nous parlerons de « villes nouvelles », plus
ou moins éloignées d'une grande agglomération mais restant dans son orbite, des exemples que l'on trouve en Angleterre, en Pologne ou en France pour désigner des opérations à la fois de déconcentration et d'essai de création de toutes pièces d'une véritable ville. La formation de grandes villes et l'accumulation de quartiers nouveaux à leur périphérie ne sont pas un phénomène propre à la civilisation industrielle, mais la généralisation du processus, son extension, son accélération depuis le XIXesiècle nous interrogent par ses conséquences tant sur les plans technique et économique que sur les plans social, culturel, politique. Assistons-nous simplement à la marginalisation insupportable, à l'oppression. au rejet de millions d'hommes qui quittent la vie rurale et sont refusés par les villes? Ou percevonsnous au sein même de cette misère dans les bidonvilles d'aujourd'hui, comme dans les banlieues populaires qui survivent encore, l'amorce de processus de transformation sociale, la création de formes culturelles et politiques originales, susceptibles de bousculer les traditions? Les mouvements populaires et les luttes urbaines dans la périphérie des villes sont-ils une force révolutionnaire constructive? Ou seront-ils toujours submergés par des forces réactionnaires de reproduction sociale, par la marginalisation de certaines classes sociales, de groupes ethniques, de jeunes sans emplois, des plus défavorisés des sociétés industrielles? Pour répondre à toutes ces questions et à bien d'autres, il serait nécessaire tout d'abord de se tourner vers l'histoire des recherches sur le développement des villes. Au début du Xxe siècle un nombre limité d'auteurs ont analysé les processus d'urbanisation. Rappelons seulement quelques points de repère: Booth et Rowntree en Angleterre, des géographes, des statisticiens et le socio11

logue Halbwachs en France (son étude du prix des terrains à Paris est de 1910), Sombart et Weber en Allemagne, et, entre les deux guerres mondiales, l'Ecole de Chicago en Amérique. Après 1945, les pays anglo-saxons ont multiplié les recherches, tandis qu'en France notre travail collectif sur l'espace social de l'agglomération parisienne de 1952 a marqué une première étape, et les
«

grands ensembles» se sont multipliés avant qu'une

étude sérieuse de cette urbanisation anarchique n'ait été faite. Nous en payons aujourd'hui les conséquences. Il a fallu attendre les années soixante pour assister à une certaine extension des recherches urbaines, tant en sociologie qu'en histoire et géographie. Encore sont-elles, croyons-nous, à repenser en grande partie en fonction de données nouvelles nous venant de toutes les régions du monde. Diverses théories se sont affrontées sur le développement radioconcentrique des villes ou sur leur structuration autour de noyaux. Des analyses plus précises ont été faites de l'influence de la spéculation sur les terrains, qui reste l'un des facteurs dominants sinon le principal, de la concurrence et des luttes entre les promoteurs, de l'intervention des groupes bancaires et des sociétés multinationales, de la politique du logement considéré comme marchandise, du centralisme bureaucratique qui conduit l'Etat à se substituer aux municipalités. L'Etat a été entraîné dans un système compliqué de contrôle des détails, alors que les groupes privés les plus puissants trouvaient facilement les moyens de passer outre. Des exemples seront donnés au cours de la deuxième journée. D'une façon plus générale, des points de vue technique et économique les grandes agglomérations ont été le lieu de l'accumulation de la puissance industrielle, du capital, des banques, des sièges sociaux des grandes entreprises. Cette accumulation s'est manifestée matériellement et symboliquement par l'élaboration de cités prestigieuses des affaires au centre des villes. L'opposition centre-périphérie a été d'autant plus marquée. Elle a recoupé, dans l'espace, l'opposition entre les quartiers riches et pauvres, bourgeois et prolétaires. Les tentatives de modification de ce processus n'ont fait que le déplacer. A diverses reprises, nous avons insisté sur les conséquences de la conquête des quartiers ouvriers par l'implantation d'immeubles de haut standing. Les anciens 12

habitants, chassés de ces quartiers auxquels ils étaient attachés ont été rejetés à la périphérie dans des grands

ensembles et des villes nouvelles. A Paris, la

«

ceinture

rouge» de la banlieue proche, crainte bourgeoise du XIXesiècle, tend à se reconstituer à plus grande distance, tandis que le prix des logements dans les nouveaux quartiers de Paris, ou les quartiers rénovés, monte avec une rapidité croissante, éliminant progressivement les classes pauvres. Du point de vue de la vie sociale, des rapports sociaux et de la culture, la dynamique populaire qui animait l'intérieur des villes s'est déplacée d'abord vers les banlieues proches, puis vers des zones plus lointaines. Mais n'a-t-elle pas perdu une grande partie de sa force et de sa créativité? C'est une question qui sera posée dans la troisième journée. Les réponses seront certainement très différentes suivant les régions du monde, le degré d'industrialisation, les régimes politiques, les traits culturels. Partout nous retrouverons des oppositions de classes, mais peut-on parler de la même façon des classes sociales à Caracas, à Bombay et à Paris? N'a-t-on pas plaqué des schémas trop simplistes sur une réalité complexe, chaque fois différente? Les oppositions de groupes ethniques présentent de même des analogies et, des différences à Lyon, à Montréal ou à Sao Paulo. En Europe, la concentration, dans les villes de banlieue les moins riches de travailleurs migrants particulièrement défavorisés et sans défense, crée les situations explosives que l'on connaît. Les tensions entre les générations et entre les sexes et les mouvements qui en découlent sont aussi à étudier dans leur ensemble, mais en tenant compte de structures sociales, de modèles culturels, d'idéologies qui ne peuvent pas toujours être comparés. En fonction de la nouvelle répartition des lieux de travail, de la distribution des entreprises dans la périphérie des villes, des nouvelles formes d'habitation, des nouveaux modes de transport, les rapports entre les structures sociales et l'espace se modifient. Alors que la ville était l'expression dans l'espace d'une société et des
groupes humains d'une région

phérie des grandes agglomérations tend maintenant soit à se couvrir de façon désordonnée d'habitations et d'entreprises, soit à devenir une construction artificielle dans laquelle les modèles des groupes au pouvoir sont impo13

de banlieue le restaient

dans une large mesure

-

et les anciennes

-

villes

la péri-

sés à une population sans qu'elle puisse déterminer ellemême ses choix. Les rapports à l'espace se trouvent ainsi faussés, ce qui a des conséquences pour la vie sociale et culturelle. Entre le cadre imposé par les institutions ou les techniciens et le vécu quotidien, la rupture peut empêcher le développement d'une culture originale et créatrice. C'est pourquoi tant de villes de banlieue semblent aujourd'hui à la recherche de leur personnalité, soit perdue, soit à trouver de toutes pièces. Toutefois il est dangereux, comme cela sera démontré, de parler seulement de marginalité ou même de marginalisation. D'une part la population des banlieues et des bidonvilles est intégrée dans le système économique et joue un rôle de réservoir de main-d'œuvre qui rend service aux entreprises lorsque celles-ci sont déplacées, l'accumulation des populations sans travail provoque des situations économiques de plus en plus critiques, qui sont elles aussi l'expression du système économique. D'autre part dans les quartiers périphériques, une dynamique populaire se manifeste dans les luttes urbaines et de nouvelles relations entre espace, structures sociales, institutions et pratiques sociales tendent à se créer. Ces questions se posent au moment où l'informatisation, dont nous avons déjà signalé en 1967 les premières conséquences possibles sur la transformation de la vie sociale, offre des possibilités techniques soit d'hypercentralisation, de bureaucratisation et de domination, soit au contraire de libération de la répartition des activités économiques dans l'espace et d'appropriation plus rapide de l'information, à l'aide notamment des microprocesseurs, des vidéo-disques, etc. Mais la nouvelle figure des rapports à l'espace, à la périphérie des villes plus encore qu'ailleurs, ne pourra plus dans l'avenir se former principalement à partir des moyens techniques nouveaux, des intérêts économiques et du jeu des partis politiques. Je voudrais sur ce point être provocant pour susciter un débat. L'organisation de l'espace s'effectuera à partir des points d'attraction culturels et ceci pour deux raisons. La première tient aux techniques elles-mêmes, les moyens de stockage et de transmission de l'information et le développement des transports rendant caduque dans une très large mesure, la nécessité de concentration et de centralisation. La répartition des activités économiques et la distribution de la main-d'œuvre dans l'es14

pace ne seront plus soumises aux mêmes impératifs et il serait possible, si nous le voulions, de renverser la hiérarchie des nécessités invoquées jusqu'ici au nom du fonctionnement du système économique. La deuxième est la prise de conscience, dans toutes les catégories sociales, de l'importance de la culture et des activités qui y sont liées. A ce sujet, un seul exemple bien connu suffira à me faire comprendre. Le premier projet de l'utilisation de l'espace laissé libre au centre de Paris par le déplacement des Halles était celui d'un immense centre des affaires dominant la capitale, le deuxième envisageait la construction du ministère des Finances. Or aujourd'hui c'est le centre culturel qui l'a emporté, non sans peine et non sans concessions aux activités commerciales. Mais la lutte à laquelle nous avons participé a été significative. Il importera, dans les débats, de s'entendre sur le mot
«

culture ». Si des villes de la banlieue parisienne, si des

quartiers populaires de la périphérie de Mexico ou de Caracas revendiquent la reconnaissance de leur personnalité et de leurs droits à une expression originale, c'est au nom d'une dynamique culturelle partant de la base, qui s'oppose aux pressions venues du pouvoir central et des groupes dominants. Parler d'émergence de nouvelles formes de vie sociale à la périphérie des villes revient alors à remettre en question tous les systèmes de valeurs sur lesquels repose actuellement la planification urbaine. Les programmes de rénovation ou de construction de villes nouvelles autour des grandes agglomérations sont fondés sur la prise en compte de trois types de définitions des besoins. Premièrement les besoins collectifs au niveau national ou régional sont définis par l'administration et les grands services publics; deuxièmement, les besoins individuels ou sociaux des habitants sont définis par les divers spécialistes, urbanistes, techniciens, architectes à partir de leur représentation de ces besoins et non de la représentation qu'en ont les intéressés euxmêmes. Troisièmement, ces mêmes besoins sont pris en compte d'une manière différente par les municipalités élues avec l'appui des partis politiques. Mais ces municipalités sont elles-mêmes, en France par exemple, pour une grande part dépendantes de l'Etat ce qui souvent paralyse leur action. Ces trois instances: administration centrale, services techniques et municipalités, qui se trouvent souvent en opposition entre elles, sont-elles ca15

pables actuellement d'exprimer la volonté populaire? Et cette volonté populaire a-t-elle la possibilité de se manifester autrement? Le développement des associations locales, du syndicalisme du cadre de vie, des groupes spontanés de défense de toutes sortes marque-toil un tournant, ou s'agitil de phénomènes mineurs liés aux circonstances? Y a-t-il convergence ou opposition entre ces groupes et la mobilisation pour de véritables luttes urbaines telles qu'elles se développent dans des pays d'Amérique latine par exemple? Peut-on parler d'un changement conjoncturel ou d'une transformation possible des structures? Mais allons plus loin. Dans la ligne qui nous intéresse au C.E.S.P. l'étude des transformations sociales et des rapports de pouvoir nous amène à poser la question des nouvelles structures des grandes agglomérations et des régions urbaines, et au-delà la possibilité d'un nouvel équilibre ville-campagne. La région urbaine est-elle déjà un ensemble d'agglomérations comme je l'avais souligné pour Paris? Que devient la ville dans l'agglomération et dans la région? Peut-on parler de municipalité, de mode de décision sans savoir ce qu'est la ville, ce qu'est le quartier, comment s'harmonise la vie sociale aux différents échelons d'organisation de l'espace ? A ces questions et à beaucoup d'autres, ce colloque ne prétendra pas donner toujours des réponses. Les chercheurs présenteront des analyses, des comptes rendus de recherches, des réflexions théoriques, mais aussi des prises de position personnelles qui susciteront des débats. Le rassemblement des chercheurs de plusieurs disciplines différentes, venant de plusieurs continents, est une occasion que nous ne pouvions pas manquer. Nous remercions les organismes qui nous ont invités à Montreuil d'avoir permis cette rencontre. Les résultats, se situant strictement sur le plan de la recherche, seront utiles, espérons-le, à ceux qui, à tous les niveaux de responsabilité, interviennent techniquement et politiquement dans les décisions concernant la périphérie des villes.

16

A PROPOS DE L'USAGE DU TERME DE BANLIEUE

la pauvreté dans les villes des pays sous-développés

Pierre George Professeur honoraire à l'Université de Paris I, Institut de Géographie 17

Le terme de banlieue défini sur des bases administratives et structurelles à partir de l'exemple français et particulièrement parisien, pour désigner des périphéries d'agglomérations conservant de leur passé de communautés suburbaines une certaine autonomie morphologique et structurelle1 a été étendu souvent à l'excès à diverses formes d'extension urbaine. On l'applique communément aux marges d'urbanisation ou même à de simples concentrations de population hors de la masse urbaine principale. Encore est-il significatif que l'on soit dans le plus grand embarras quand il s'agit de traduire le mot dans une autre langue... Par transposition des valeurs sociales de la ville et de la « banlieue» de Paris, surtout au temps du début de la formation des banlieues, le mot s'accompagne de connotations qualitatives. Bien que les extensions urbaines récentes comportent des secteurs d'habitat de haut niveau social dans des sites privilégiés, la banlieue, dans les agglomérations urbaines françaises et en particulier dans l'agglomération parisienne, se confond dans l'imagerie globale de la ville avec une frange plus ou moins continue d'habitat des classes sociales les moins favorisées. Un des indicateurs le plus souvent utilisé pour confirmer ce contenu social de la banlieue est la référence à la répartition des suffrages lors des consultations électorales entre la «gauche» et la «droite ». Assurément, la « désindustrialisation» et les opérations de rénovation menées dans certaines banlieues ont contribué à rompre l'unité sociale de la banlieue. Mais, en sens inverse, l'échec des tentatives de création de banlieues de «petits bourgeois» en lotissements d'appropriation individuelle et la prolifération des «grands ensembles» à « loyers modérés» sur les espaces périphériques restés
1. Pierre GEORGE, «La banlieue forme moderne de développement urbain », dans Etudes sur la banlieue de Paris, Cahiers de la Fondation nationale des sciences politiques, fasc. 12, pp. 1326, Paris, 1950. Dictionnaire de la géographie, Paris, Presses Universitaires de France, 1974, 2e édit., p. 32.

18

libres ont réintroduit l'image de la banlieue «prolétarienne ». Au demeurant, sauf exceptions, la banlieue est la parente pauvre de l'agglomération. Sa dépendance à l'égard des services centraux et des services de qualité du «centre-ville» accroît cette paupérisation relative, sauf quand on y introduit une forme nouvelle d'urbani-

sation externe, celle de

«

ville nouvelle ».

En cela, la banlieue «à la française », à la rigueur « à l'européenne », encore qu'il faille se garder des généralisations, s'oppose à l' « urbanisation» des villes américaines. où les secteurs périphériques d'habitation, qu'il s'agisse de constructions in vitro comme dans la plupart des villes des Etats-Unis, ou à partir de «paroisses» extérieures, comme à Montréal, sont l'habitat de la classe moyenne, tandis que les ghettos de pauvres sont dans les îlots prématurément vieillis des premiers établissements urbains, donc en position centrale2. Tout est différent dans les villes des pays en voie de développement. Le cas général est celui de villes demeurées, jusqu'aux années 1930, de dimensions relativement réduites, atteintes brusquement par un phénomène de croissance accélérée de nature exogène. Tandis que les villes-champignons des Etats-Unis - on entendait par là, au début du siècle, celles dont la population doublait
dans l'intervalle décennal de deux
« census»

par suite de l'essor exceptionnellement rapide des activités et de l'emploi, les villes des pays sous-développés, surtout les plus importantes d'entre elles, capitales d'Etat, grands ports maritimes, métropoles régionales, subissent un afflux de population consécutif à l'incapacité de l'économie agricole de supporter l'accroissement naturel de population au rythme d'un doublement entre dix-huit et trente ans, suivant les pays. Les migrants sont des pauvres parce qu'ils ont été chassés de la société rurale par la misère, et ils sont des chômeurs parce que la capacité d'emploi de l'économie urbaine ne peut en absorber qu'une très faible proportion. Transposer le terme de banlieue, qui correspond à des formes précises de gestion de l'espace, d'appropriation du terrain, de prestations de services privés et pu2. Situation qui est comparable à celle de certaines villes « historiques» de la vieille Europe, tant que les rénovations et les curetages d'îlots dits insalubres n'ont pas éliminé les noyaux internes de pauvreté. 19

-

gonflaient

blics, à une occupation empirique, en grande partie extralégale des sols, ne peut apporter qu'une confusion géné-

rale parce que, par un

«

effet de miroir », le mot revient

vidé de son contenu propre dans l'usage de l'urbanisme des pays industriels, ou même chargé d'un contenu inadéquat, et n'a plus alors que le sens d'un habitat périphérique quel qu'il soit, porteur d'inquiétudes sociales. En revanche, si l'on aborde le problème par son aspect économique et social, qui est celui de l'occupation différentielle de l'espace urbain en fonction des ressources, des activités et des niveaux de vie des populations, on retrouve une méthode d'approche d'emploi général. Le problème est alors celui de la pauvreté dans la ville. En l'absence d'industries implantées dans la périphérie urbaine, l'emploi ou la simple possibilité de marginalisme économique sont domiciliés dans la partie centrale de la ville. Le migrant est donc attiré, surtout dans des villes très étendues où la circulation implique de longs trajets ou le recours à des transports publics inaccessibles par leurs prix, mêmes modiques, aux très pauvres gens, par toutes les possibilités de campement à l'intérieur de la ville, là où il espère trouver des moyens d'existence. Inversement, le réflexe de protection contre l'invasion de la misère éveille chez les citadins « nantis », même les plus modestes, une propension à refouler les nouveaux venus vers la périphérie, quelles que soient les difficultés et les contraintes de tous ordres que cela leur impose. A cette contradiction d'ordre psycho-social s'ajoute une donnée d'ordre économique fort simple. Le migrant d'origine rurale, devenu chômeur urbain, au mieux travailleur temporaire au plus bas de l'échelle des rémunérations, ne peut assumer, en dehors de sa survie par l'exercice de petits métiers, de faux métiers ou de parasitisme social, le paiement d'une rente quelconque de location d'habitation. Il ne peut avoir aucun lien économique ou juridique avec l'espace. Il est donc rejeté vers les espaces considérés comme sans valeur vénale et, pour cette raison, laissés dans un vide juridique relatif, propriété collective mal définie, propriété individuelle non revendiquée, terrains réservés à des usages différés, zones de décharge de déchets, etc. Suivant la topographie et les modes d'utilisation des sols urbains, ces espaces qui ne sont pas, ou qui ne sont pas encore intégrés à la « marchandise immobilière », peuvent être à l'extérieur ou à l'intérieur de la ville. Dans les agglomérations à 20

forte attraction de population des pays en voie de développement, tout espace réputé non constructible à un moment donné est la proie de l'habitat spontané. Il cesse de lui être complaisamment abandonné quand les techniques de la construction et de l'urbanisation lui donnent une nouvelle valeur marchande. A un rapport de tolérance se substitue un rapport conflictuel où le désir de récupérer un espace dont la valeur est révélée s'associe à la prévention permanente à l'égard des intrus dans le confort urbain, importé des pays riches. L'histoire de l'occupation des sols urbains est faite d'un ensemble, tant successif que simultané, de poussées centripètes de la pauvreté et de refoulements, où s'associent la spéculation et la répulsion. Il en résulte une imbrication changeante de la richesse et de la pauvreté. Toute mise en disponibilité, pour une raison ou une autre, d'un espace intra-urbain ou immédiatement contigu à la masse urbaine démolition, abandon de terrains d'entrepôts ou de chantiers exerce un effet d'appel au vide qui se traduit, en un temps souvent très court, par la création de kystes de pauvreté. Plus la croissance du kyste est rapide, plus il bénéficie de la force de la situation acquise et du nombre des occupants, plus il devient difficile à extraire. Mais le séjour de cohortes de migrants hors des limites de la ville est favorisé par trois séries de raisons d'importance inégale suivant les sociétés et suivant les villes: l'action chronique ou épisodique d'expulsion des groupes infiltrés à l'intérieur de la ville, l'occupation des terrains non urbanisés dans les marges péri-urbaines, la recherche d'économies mixtes associant, hors la ville propre, du «bricolage agricole» suburbain à la recherche de métiers urbains. Le refoulement des «sans-loyers» accompagne toute opération de remodelage de la ville, de conquête des espaces «sauvages» squatterisés. C'est toujours une épreuve pour les collectivités «enkystées» qui avaient noué des relations de menus services et parfois de travail dans les quartiers urbains environnants. Il est généralement effectué sous le couvert de l'assainissement et d'une meilleure utilisation de l'espace urbain par la construction ou l'ouverture de nouvelles voies de circulation. Mais il est rare qu'il se traduise par un transfert global des habitants vers la périphérie, même quand on y a édifié des «cités d'urgence» aux frais de la collectivité publique. De nouveaux kystes surprises se créent dans

-

-

21

des espaces plus ou moins ignorés, du moins négligés des citadins de plein exercice, que savent découvrir les pauvres gens: une carrière abandonnée, un ravin encore impropre à la construction noble, un dépôt de rebuts, etc. Il n'en reste pas moins vrai que, sous l'effet de la pression démographique et migratoire, c'est la périphérie qui se charge de plus en plus de nouveaux habitants. Ici aussi joue la sélection des espaces. Les plus rapidement occupés sont ceux auxquels une faible valeur apparente n'avait fait apporter aucune précaution de sauvegarde ou ceux que l'administration publique a délibérément sacrifiés en les consacrant à l'accueil des migrants. Dans ce dernier cas, l'espace est pourvu d'un minimum d'infrastructures: tracé de voirie non aménagée, établissement de points d'eau, au mieux dessin d'un parcellaire formel, à l'intérieur duquel l'initiative de la construction de l'abri est laissée à l'usager. De toute façon, il s'agit de terrains qui ne sont pas concernés et convoités par la spéculation foncière et immobilière, du fait de leur situation marginale par rapport aux schémas publics ou privés de développement urbain, soit que leur position soit peu favorable à la vie de relation, soit qu'ils soient taxés d'insalubrité ou de risques de dommages du fait des intempéries saisonnières. Dans les cas limites, il peut y avoir concurrence entre l'habitat spontané et l'occupation légale de secteurs conquis progressivement par l'intégration des sols dans l'espace livré à l'appropriation individuelle à usage urbain, à partir d'anciens domaines agricoles abandonnés, dont la valorisation comme terrains urbains ne s'est pas encore réalisée. En fait, l'habitat spontané n'est stable que là où il n'y a pas de concurrence du fait de la mauvaise qualité de l'espace eu égard à l'urbanisation, et là où une installation massive crée un fait accompli. Il arrive un moment où il constitue un obstacle à l'extension urbaine. Il est alors contourné, encerclé par l'urbanisation qui fait la part... de la misère. Ainsi se forment des kystes externes à l'intérieur des zones d'ex-urbanisation, tandis que d'autres marges surgissent. Au bout d'un certain temps, ils bénéficient de quelques retombées de l'urbanisation, ne serait-ce que de leur desserte par les transports en commun. Originairement, l'habitat spontané a été, au cours des décennies 1940 et 1950, un fait de minorité. Les premiers 22

occupants des campements intra-urbains, des immeubles en ruine, des franges suburbaines ont été progressivement absorbés par la croissance de l'économie urbaine. A l'époque, l'habitat non intégré ou sous-intégré fonctionnait comme un sas de transition entre la campagne et les petits emplois urbains. Au fur et à mesure de leur insertion, les premiers venus étaient remplacés par d'autres, issus souvent des mêmes villages et des mêmes familles. Et puis, soudainement, le mouvement s'est amplifié; troubles agraires, déséquilibre économique de la campagne, séduction de l'information véhiculée par les camionneurs et les transistors ont mis en marche des effectifs de plus en plus importants. De quelques pour cent, ces minorités de misérables sont passées à plus de 10 %, approchant parfois de 20 % de la population urbaine, bientôt du quart... Le problème n'est plus aujourd'hui qu'accessoirement un problème d'urbanisme, encore que la condition matérielle de vie de la population en dépende largement; c'est un problème économique et social qui appelle une action politique. Jusqu'au début de la décennie 1950, la ville faisait figure d'île de travail, d'aisance pour l'ensemble de la population, de richesse pour une petite minorité, au milieu de campagnes inégalement développées et généralement en difficultés économiques et malaise social. Désormais, la pauvreté a envahi la ville où elle côtoie les concentrations exceptionnelles de fortune dont les bénéficiaires s'étaient plu à symboliser le triomphe par un urbanisme de prestige et des constructions de résidence de luxe. Les contrastes n'en sont que plus flagrants dans le paysage urbain. Celui-ci et la forme d'insertion de la pauvreté dans la ville varient considérablement d'une ville à l'autre, suivant la conjoncture économique, l'héritage social et culturel de la campagne pourvoyeuse d'habitants, et la nature physique du cadre naturel sur lequel s'est implanté l'ensemble urbain. Autant de villes, autant de cas particuliers, mais la situation, les tendances et la peur sont comparables de l'une à l'autre. Pour n'avoir pas su ou pas pu régler à leur heure les problèmes sociaux, économiques et démographiques de la campagne, souvent pour s'être laissé prendre au piège du mythe de l'industrialisation, les pays sous-développés subissent aujourd'hui le siège et l'invasion de leurs capitales par les armées misérables de la pauvreté. On s'en douterait à peine parce que la misère 23

est discrète et se dissimule dans ses campements clos et surveillés, hors de la vue des lieux de luxe, lors même qu'elle les côtoie, mais la montée du nombre est inéluctable. Elle est tolérée dans la mesure où elle assure une réserve de main-d'œuvre à très bon marché; elle peut servir l'aventure politique, mais, à moyen terme, elle est une redoutable menace pour tous les équilibres apparemment acquis. L'étude descriptive, sociologique ou ethnologique des habitats non intégrés ou sous-intégrés est devenue un thème de recherche de la part des géographes et des sociologues, à Rio de Janeiro, à Caracas, à Mexico, à Kinshasa, au Caire, dans les villes du Maghreb comme à Calcutta, mais elle doit être relayée par celle des politiques économiques, sociales et démographiques des Etats concernés, sans lesquelles le « spectacle» pourrait changer singulièrement de nature.

24

LES MOBILISATIONS POPULAIRES ET LA FORMATION DES Q!IARTIERS P]jRIPH]jRIQ!IES DE LA VILLE DE MEXICO

Oscar Nunez., Professeur à l'Université autonome «Metropolitano It, Département de Sociologie, Mexico 25

La littérature spécialisée signale souvent la formation illégale des quartiers populaires comme une des caractéristiques les plus saillantes de l'urbanisation latinoaméricaine. Elle appelle ce phénomène: « l'urbanisation marginale ». Le terme « marginal» a été fortement critiqué et pour cause. A notre avis, il faut aller plus loin dans la critique. Il est nécessaire de questionner les généralisations des analyses urbaines de l'Amérique latine car elles essayent de ne voir que les ressemblances laissant de côté les différences parfois énormes des causes des phénomènes comme celles de la formation des quartiers périphériques. Il faut dépasser les analyses du genre «urbanisation dépendante », très utiles à un moment donné et tâcher de découvrir l'originalité des phénomènes nationaux, en partant d'études descriptives très minutieuses. Apparemment sous les mêmes formes urbaines, les quartiers illégaux de chaque pays s'expliquent par des causes différentes, originales au moins par la combinaison des divers facteurs présents. Cette étude se situe dans cette préoccupation, limitée aux quartiers périphériques de Mexico. En effet, nous essayons de découvrir les différents mécanismes politiques, économiques et culturels propres au Mexique au moyen de l'étude de vingt quartiers. Seule la mobilisation populaire retiendra notre attention car ce type de communication ne permet pas d'aborder tous les autres aspects tels que l'organisation familiale, l'immense effort individuel et collectif d'auto-fourniture, les divers types d'aides économiques: exemptions et subventions de l'Etat, etc. Par «mobilisation» nous entendons toute organisation populaire née du besoin de défendre et de revendiquer des besoins fondamentaux en s'opposant à d'autres groupes ou à l'Etat par des luttes institutionnalisées ou non de diverses appartenances politiques. Le terme implique donc toujours un élément dialectique de lutte et pour les quartiers illégaux, il comporte toujours quatre éléments d'analyse: - Les rapports de propriété et d'appropriation de la 26

terre qui, au Mexique, existent sous la forme de terrains ejidales, terrains fédéraux, particuliers, communaux. Les deux derniers étant rares dans les quartiers populaires, nous n'en parlerons pas. - Les structures sociales du quartier, c'est-à-dire, les différentes classes sociales qui les peuplent. Elles sont déterminantes pour le type d'organisation et les formes de luttes ainsi que pour l'urbanisation. . Les formes d'organisation des colonos et des propriétaires. Elles dépendent, dans une grande mesure, des agents organisateurs, des leaders et des partis politiques.

- Les formes d'intervention de l'Etat et ses différents niveaux. Elles constituent un vrai réseau qui, loin d'être cohérent, est traversé par des contradictions internes. En rapport direct avec le sol et par son importance dans l'évolution des quartiers, nous avons choisi le premier élément comme point de départ à la construction du plan donc au choix du découpage territorial. Cependant, dans ce découpage géographique, les quatre points précités interviennent pour rendre compte de l"originalité de chaque quartier. La présentation de l'exposé repose donc sur:
INTRODUCTION

Ch. I - LES QUARTIERS UR TERRAINS S FÉDÉRAUX I. Les domaines du lotisseur roi. II. L'hétérogénéité sociale, prédominance prolétaire. III. Le réseau institutionnel et la mobilisation populaire à Netzahualcoyotl : 1) Le comité de lotissement urbain deI Vaso de Texcoco; 2) La création de l'institution municipale; 3) Le mouvement restaurateur de colonos M.R.C. et le fidéicommis. IV. La situation de déracinement: obstacle de l'organisation. V. L'absence d'éléments politisants.

27

Ch. II - LEsQUARTIERS
I.

SUR TERRAINS

« EJIDALES

»

Une illégalité acceptée et promue: 1) La pression d'une demande variée : a- Le marché de l'Etat. b- Le secteur immobilier capitaliste, c- Le secteur populaire; 2) Des facteurs de prolétarisation propres: a- La basse productivité, b- La prolétarisation; 3) Le rapprochement de la ville vers les ejidos; 4) Des relations entre ejidatanos et colonos non antagoniques. II. La structure sociale et l'urbanisation. III. Le leader patron: figure clef. IV. Des organisations populaires plus indépendantes.

Ch. III - LES MÉTHODES NONCORPORATIVES DECONTRÔLE J. Les aspects propres au Mexique. Il. Des formes peu corporatives du contrôle des masses. III. Le clientélisme et les institutions urbaines de l'Exécutif.

28

Les quartiers sur terrains fédéraux
I. Les domaines du lotisseur roi
Sur ce type de propriété se trouve la majorité des colonias quartiers populaires qui ont été bâties sur l'ancien lac de Texcoco. Il s'agit de 15500 hectares, à l'est de la ville de Mexico, où sont établis trois millions d'habitants, dans cinquante-six quartiers. La principale caractéristique de ces zones est l'importance dans les rapports sociaux du rôle du lotisseur privé illégal et son affrontement constant au groupe des colonos - habi-

-

-

explosions sociales comme celle du
rateur des colonos»

tants de ces quartiers - au point d'atteindre diverses
«

Mouvement restau-

des années 1971-1972.

col",",

.

COIIUOI<!ro

T.
haut fonctionnaire=:; + lotiS8èUr +

~

r
fonctionnaire 1oœ1/

l
du P.U.

.

t

de la relation

leacIer

t

conlradictiOlt

oUisatioils.

+--~

contradiction possible

Comment expliquer le rôle prépondérant du couple dialectique lotisseur-colono? D'abord, le pouvoir du lotisseur réside dans la CQDcen29

tration progressive entre ses mains de la terre. Cette concentration est facilitée par le caractère fédéral des terrains. En effet, ces terres que l'Etat s'est appropriées lors de l'assèchement du lac en 1900, lors de grands travaux pour l'installation du réseau des égouts de Tequixquiac sont vendues ou louées à très bas prix en 1922. La condition est qu'elles soient bonifiées et cultivées comme terres agricoles pour éviter les tempêtes de sable qui en partaient. Cette condition n'a jamais été remplie par les nouveaux propriétaires et l'Etat n'a réclamé l'accomplissement de ces clauses que lors du mandat de Lazaro Cardenas, le 28 mars 1936, sans vraiment trop de conviction. Plus tard, dans les années 1940, profitant de l'interdition de bâtir dans le district fédéral - la ville de Mexico les lotisseurs commencent à vendre toutes ces terres inhospitalières, les convertissant ainsi en terrains à bâtir sans empêchement de la part des autorités de la ville. Puis, au contraire, les autorités locales, les fonctionnaires des municipalités, non seulement n'empêchent pas d'occuper ces terres, mais elles encouragent même leur occupation pour percevoir les pots-de-vin offerts par les lotisseurs. Il est évident que cette complicité devient l'élément clef pour permettre désormais l'occupation progressive de tous ces espaces... Tous ces fonctionnaires, sans avenir politique, voient ces opérations comme la seule possibilité d'améliorer leur situation. Ensuite, le caractère de lotissement régulier accordé en 1959 à tous ces quartiers est l'équivalent d'une reconnaissance de légitime propriété même si elle est conditionnée par l'obligation d'apporter l'infrastructure nécessaire. Cet aval permet de se présenter comme propriétaire légitime et de faire monter le prix des terrains. A partir de ce moment, le pouvoir du lotisseur ne fait qu'augmenter, non seulement par la croissante concentration de la propriété mais aussi par l'occupation des postes clefs dans les nouvelles municipalités. Sur quatre périodes, trois lotisseurs se succèdent au poste de maire. Dans les dix premières années de ces quartiers, 19501960, le système de rapports sociaux est déjà en place: d'habiles lotisseurs s'approprient, petit à petit, des terres fédérales, grâce à l'aide des autorités locales. Ils surprennent les colonos inexperts et déracinés, devant l'indifférence des hautes autorités qui pensent résoudre ainsi les problèmes du logement de ces masses. Les lea30

ders locaux, soumis aux lotisseurs, commencent déjà à établir leur clientèle. Les vrais bâtisseurs de tous ces quartiers, les colonos, après un plus ou moins long séjour et des pérégrinations dans la ville de Mexico, viennent s'installer. Ils cherchent surtout un logement meilleur marché et ont l'espoir de constituer un patrimoine. C'est le cornmencement d'un long processus dont les pénalités matérielles énormes ne sont pas toujours les plus lourdes, comparées aux pénalités de domination. Etant donné la vigilance des lQtisseurs, les possibilités de squatter sont pratiquement inexistantes. Il faut donc passer par le système achat-vente, &pparemment en bonne et due forme. Il est mené par des agents intermédiaires qui font de la propagande et organisent l'occupation du sol. Lors de ces tractations, les colonos croient d'abord réaliser une opération légale; à aucun moment, ils ne doutent que les services vont être introduits bientôt,
«

parce qu'on fait déjà les démarches» : le dossier suit

son cours! L'expérience des années 1950 et 1960 les détrompe cependant. Au début de la décennie 1970, les hommes en place conseillent aux nouveaux colonos d'interrompre, le plus tôt possible, le versement des mensualités car il faut encore payer l'Etat pour l'introduction des services. De leur côté, les lotisseurs au courant de cette nouvelle tactique demandent un premier versement plus substantiel. Néanmoins, les colonos de cette époque recourent aux lotisseurs, indipensables à la prise de possession des terrains. Elle est une condition essentielle pour devenir plus tard propriétaire légal. Avec beaucoup de lucidité, ils savent que le lotisseur est un escroc, indispensable pour avoir un lopin de terre, grâce à son organisation et à la connivence des autorités locales. Les colonos pensent qu'ils doivent d'abord passer par ce lotisseur pour l'obtention du terrain, mais que par la suite, ils n'auront plus affaire à lui. Grosse erreur. Bientôt, ils le voient réapparaître dans son rôle d'exploiteur, contrôlant le monopole des éléments fondamentaux de la vie d'un quartier tels que la distribution de l'eau par camions citernes, la direction des écoles et l'organisation des transports en commun. Le lotisseur réinvestit le fruit de ses extorsions dans ces nouveaux domaines, perpétuant sa présence néfaste dans le quartier. 31

Dans les années 1970, un changement important apparaît dans le système des agents sociaux, avec l'intervention des autorités supérieures: le président de la République et le gouverneur de l'Etat de Mexico. Ils prennent conscience de l'enjeu économique et politique de cette énorme ville qu'est Netzahualcoyolt, entièrement composée d'habitations misérables, sans beaucoup de possibilités d'emploi. Ces autorités commencent à réaliser le très fort coût social et économique que représente l'exonération systématique, pour les lotisseurs, pour implanter les services urbains. Pour la première fois, on commence à les persécuter mais la majorité de la terre est déjà vendue sous l'égide du lotisseur-roi. Le lotisseur continue à survivre mais doit passer dans la clandestinité, toujours soutenu par les autorités locales. En plus, à l'occasion, elles vont jusqu'à mettre à son service les terribles B.A.R.A.P.E.N. - batallon de radio patrullas deI Estado de Mexico pour faire payer par les grévistes le versement de leurs mensualités et mater les leaders honnêtes. Ce système que certains nomment avec grandiloquence: «l'alternative populaire de logement» est malheureusement peut-être la seule solution possible pour des masses à très faibles revenus. Pour elles, l'accès au marché immobilier est impensable et l'accès aux logements de l'Etat impossible lorsqu'on n'est

-

pas syndiqué
d'habitations

-

ou peu probable vu la faible quantité

-

construites.

Il. L'hétérogénéité sociale, prédominance prolétaire
Malgré les fortes critiques de Castells reposant sur les enquêtes de DesaI de Chile, on continue à assimiler ces quartiers, mal réunis au réseau urbain, à des zones

de

«

marginaux », c'est-à-dire de chômeurs ou de travail-

leurs non insérés dans la production capitaliste. D'une façon plus sophistiquée on parle aussi des zones du secteur informel, marginales écologiquement. « Il y a un secteur formel qui consiste en : l'appareil administratif de fonctionnaires bureaucratiques qui contrôlent et dépendent des ressources de l'Etat; 32

-