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La Baston ou les adolescents de la rue

De
160 pages
Anarchiques, violents, exotiques...Ils déambulent dans les rues, occupent les centres commerciaux, investissent les squares... Derrière l’anarchie apparente de ces bandes d’adolescents une structure, un code tacite, des lois et pas forcément la délinquance. Le témoignage de l’intérieur d’un éducateur spécialisé.
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LA BASTON

ISBN:

2-7384-0892-3

Collection « Logiques Sociales» dirigée par Dominique Desjeux

Serge

POIGNANT

LA BASTON
ou les adolescents de la rue
Postface : Raymond LATOUR et Hubert TONNELLIER

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection
Derniers titres parus:

cc Logiques

Sociales»

Gilles Barouch (préface de Michel Crozier), La décision en miettes, Systèmes de pensée et d'action à l'œuvre dans la gestion des milieux naturels, 1989, 240 pages. Pierre Jean Benghozi, Le cinéma, entre l'art et l'argent, 1989, 204 pages. Alain Bihr, Entre bourgeoisie et prolétariat, L'encadrement capitaliste, 1989. Marianne Binst, Du Mandarin au manager hospitalier, 1990, 272 pages. Daniel Bizeul, Civiliser ou bannir? Les nomades dans la société française, 1989, 270 pages. Robert Chapuis, L'alcool, un mode d'adaptation sociale? 1989, 224 pages. Centre Lyonnais d'Etudes Féministes, Chronique d'une passion. Le Mouvement de Libération des Femmes à Lyon, 1989, 272 pages. F. Crézé, Repartir travailler, 1990. Régine Dhoquois, Appartenance et exclusion, 1989, 303 pages. François Dubet, Eugenio Tiron, Vicente, Espinoza, Eduardo Valenzuelo Pobladores, luttes sociales et démocratie au Chili, 1989, 192 pages. Erhard Friedberg, Christine Musselin *, En quête d'Universités. Etude comparée des Universités en France et en RFA, 1989,226 pages * (préface de Bertrand Girod de l'Ain). Justin Daniel Gandou/ou, Dandies à Bacongo, 1989, 239 pages. Justin Daniel Gandoulou, Au cœur de la sape: mœurs et aventures de Congolais à Paris, 1989, 213 pages. Philippe Garrand, Profession: homme politique. La Carrière politique des maires urbains, 1989, 224 pages. Yves Gilbert, Le Languedoc et ses images. Entre terrain et territoire, 1989, 240 pages. V. Guienne, Le travail social piégé, 1991. D. Lallement, Des PME en chambre, 1991. Henri Lasserre, Le pouvoir de /'ingénieur, 1989, 184 pages. G. Madjarian, Le complexe Marx, 1989, 220 pages. D. Martin et P. Royer-Rastoll, Sujets et institutions, T. 1 : Position, cheminement et méthode, 1989, 223 pages. T. 2: Analyste et analyseur, 1989, 192 pages. Jacqueline Mengin, avec la coll. de Gérard Masson (préface de P. Saragous, Guide du développement local et du développement social, 1989, 170 pages.

Au Docteur Y. Racine

Je tiens à remercier tout particulièrement: Michelle Poignant, Anne Potier, Hubert Tonnellier, Monique Parmentier, Jean Planchais, Laure Gontard, sans qui ce livre n'aurait jamais existé.

D. Allan Michaud, L'avenir de la société alternative, 1989,382 pages. Christian de Montlibert, Crise économique et conflits sociaux, 1989, 207 pages. Louis Moreau de Bellarig, Sociologie de l'autorité, 1990, 176 pages. Albert Moyne, Le carnet d'adresses: objet reflet, objet nomade, 1989, 142 pages. Jean-Daniel Muller, Les ONG ambiguës. Aide aux Etats, aides aux populations? 1989, 250 pages. Pierre Muller, L'airbus-I'ambition européenne. Logique d'Etat, logique du marché, 1989, 256 pages. Gérard Neyrand, Caroline Grillot, Entre clips et looks, les pratiques de consommation des adolescents, 1988, 144 pages. D. Nordon, L'intellectuel et sa croyance, 1991. J.-B. Ouedraogo, Formation de la classe ouvrière en Afrique Noire. L'exemple du Burkina Faso, 1989,210 pages.. Michèle Pagès-Delon, Le corps et ses apparences, l'envers du look, 1989, 176 pages. François Pavé, L'illusion informaticienne, 1989, 270 pages. Jocelyne Streiff-Fenart, Les couples francos-maghrébins en France, 1989, 160 pages. A. Piette, CI. Rivière, Idolâtries de notre temps, 1990. Jacques Soncin et Jean Bénetière, Au cœur des radios libres, 1989, 256 pages. Jacques Tymen, Henri Nogues, Action sociale et décentralisation. Tendances et perspectives, 1989, 367 pages. Bernadette Veysset en coll. avec J.-P. Deremble, Dépendance et vieillissement, 1989, 172 pages. Daniel Welzer-Lang, Le viol au masculin, 1989, 254 pages.

AVERTISSEMENT

Un certain nombre de chapitres ont fait l'objet de nouvelles publiées dans Le Monde Dimanche et dans VSD. Pour des raisons évidentes, liées au secret professionnel et à la demande expresse des adolescents} les noms des lieux et des personnes présentés dans ce livre sont fictifs.

La veuve Cécile

Je monte les escaliers du bloc I des HBM(habitations bon marché), construites il y a plus d'un demi-siècle, quand ont été détruites les fortifications parisiennes. Cinquième droite: un appartement ni grand, ni petit, ni sale, ni propre, mais vieux... très vieux! Avec de vieilles fenêtres, de vieilles portes, du vieux carrelage, avec de la vieille peinture toute ridée, qui cloque. Et quand ça cloque, ça fait des auréoles, cinquante ans d'auréoles, c'est vert, rouge, bleu, jaune. C'est plus de la peinture, c'est de l'Histoire de France ! Dans un coin, une antique Rosières crache le feu: trois brûleurs pour chauffer la pièce, un pour finir de cuire une vilaine soupe. Ça pue, ça gargouille, ça fait de la vapeur qui opacifie les carreaux. Assise au bout de la table, Cécile. La veuve Cécile. Cécile, la femme du prisonnier. Il est au front le beau Albert ! Elle marmonne, bambonne, soliloque, aboie, insulte la Vérité. Puis après une dernière invective, lâche une larme chargée de Rimmel bleu qui vient maculer sa joue... C'est sale.. . Sans Rimmel bleu, mais assise comme cela au bout de la table, elle me fait penser à ma grand-mère, Cécile: une vieille dame italienne, digne et tout de noir vêtue. Deux choses chatouillaient ma grand-mère: d'abord 9

Mussolini qui, un soir d'hiver des années vingt, l'obligea à traverser les Alpes en douce et dans la neige, avec une grosse bosse sur le ventre... Et puis les glouglous de son mari, mon grand-père, qui, cloué sur sa chaise, avait gardé un vieux réflexe de maçon: le pinard. « Porca Madona, Porca miseria» qu'elle disait. Elle est entourée, Cécile. Oui, très entourée: du videgousset au rastaquouère, du rocker au minet, en passant par le punk. De fond en comble, toute la rue des Fossées s'est déplacée. Personne ne manque. Ils sont venus, ils sont tous là, à sardiner dans sa cuisine. Chacun y va de sa solidarité, de son soutien, de sa protection, de sa sollicitude, de son encouragement, de ses conseils: « Regarde, Distephano, il a tiré quatre mois sur sept, ça existe la conditionnelle. - Et Riton, un mois avant qu'il est sorti, parce qu'un patron avait dit qu'il l'embaucherait. - Un an, c'est vite fait, et puis il a du cul Albert, au départ il était béton pour 18 mois, merde. - Allez, môme, arrête ton vice, faut pas pleurer comme ça. Il a besoin de toi... Nous on t'aidera. » Du coup, la veuve Cécile essuie d'un revers de manche sa faiblesse, ce qui étale un peu plus son Rimmel, et courageusement prend d'irrévocables résolutions: « D'abord, je vais demander un permis de visite. Faut pas que j'oublie les photos. - Je vais lui écrire tous les jours. - Je vais trouver du boulot pour qu'il puisse cantiner. - Je vais acheter une télé. - Je vais décrocher: ras-le-bol la poudre. » C'est l'enthousiasme; elle qui pensait mettre son bonheur au congélateur, hé bien non! Pendant un an elle sera une fourmi. Elle va organiser l'absence de son homme, aux petits Oignons. C'est formidable, la vie est belle! « Je lui enverrai des colis. Il adore le lait concentré sucré. - Mais à Fleury, ils fouillent les colis et ils piquent à tous les coups. Ha, les ordures de matons. 10

-

C'est la merde. Ça me gonfle la tête.

Il serait tellement mieux là. »

A nouveau, un grand nuage obscurcit l'horizon. Cécile replonge dans sa méditation, bientôt une grosse larme vient mouiller sa joue. Quant à moi, je tourne à gauche et je redescends les cinq étages, car l'histoire est finie. Certes, me direz-vous. Mais où se trouve la chute? Hé bien la chute est que Cécile et les autres ont 15, 16, 17, voire 18 ans. Ces événements ont lieu au jour d'aujourd'hui, à Paris, et non avant-guerre! Et Albert? Qui est Albert ?
Albert c'est.: LE MEC.

Capable de tout conjuguer: Amour, Bonheur, Aventure. Avec lui, le malheur, ça n'existe pas, il le bafoue. Son jeu favori: griller un feu rouge pleins gaz. C'est sa roulette russe. Albert, c'est l'homme au Walkman, aux roots, strauss, broust.. . Albert, il est classe, speed, cool, smart, canon, rap... Albert, il a une super Vespa blanche, parce que les Hispanos, c'est plus dans le coup! Infanatisable par l'éducation. Immortel, le monde commence avec lui, avec ses dix-sept ans. Résolument d'avant-garde, il est pour les églises en parpaings. C'est plus vite construit! Il a même poussé la coquetterie jusqu'à « schooter » à la blanche, ou plutôt à la rose, car elle est rose maintenant l'héroïne. Et puis il y a eu les surdoses, les surdoses des surdoses (faut

dire « aD »).
Et puis il y a eu dimanche, avec la caisse de la piscine patinoire de P... Et le beau Albert s'est fait prendre (là faut dire « serrer ») pour deux cents francs... Quel con... Fort bien, me direz-vous. Mais où est la moralité de l'histoire? Eh bien, la moralité de l'histoire, c'est une petite devinette: Quelle est la différence entre ma grand-mère et Cécile?
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Rue des Fossées

Pour n'importe qui, la rue des Fossées pourrait paraître banale. Pourtant, elle a quelque chose que les autres rues n'ont pas. Au moment de la chandeleur, une vieille tradition veut que les adolescents organisent des batailles rangées d'œufs. Ils vont acheter des plateaux entiers chez l'épicier, forment deux camps, un de chaque côté de la rue, et c'est parti... Tout ce qui bouge, tout ce qui passe... C'est pas méchant. Les gens du quartier ont l'habitude. Ils vont ranger leurs voitures ailleurs. Quand à l'épicier, lui il augmente le prix de ses œufs: cette année plus de huit centimes. Oui, généralement ça ne va jamais bien loin, encore que l'année dernière, ça a failli mal tourner. Les ados avaient coincé un quidam dans la cabine téléphonique. Ils avaient seulement oublié qu'un téléphone ça sert aussi à appeler la police... La rue des Fossées est occupée par les ados sur une centaine de mètres avec cinq points stratégiques: En haut, le terrain vague, soixante mètres au carré. L'été les adolescents jouent au base-baIl. C'est pas mal, mais c'est là aussi que tous les gens du quartier font chier leurs chiens. En descendant plus bas, la rue est légèrement pentue, on 13

. .

arrive

au banc. Un bon vieux banc, pieds en fonte, dossier et

siège en chêne, quatre centimètres d'épaisseur. Il y aurait beaucoup à dire sur le banc. Sans le banc, la bande ne serait plus tout à fait la bande. C'est au banc que tout commence et que tout finit. On s'y montre, on s'y fustige, s'y complimente, on y fait du commerce, on y envisage des croisades. Le banc, c'est l'arbre aux palabres, le lieu du culte; la messe y est servie quotidiennement. Propriété privée des adolescents, défense de s'asseoir sous peine de carnage. Le banc a vu également mes grands débuts, quand, fraîchement diplômé, je me suis lancé dans la profession. C'était, il y a... très longtemps. Au dos du banc, Sheeky, l'homme aux œufs qui augmentent à la chandeleur. Epicerie fine, ouverte de neuf heures à vingt-deux heures, tous les jours sauf le dimanche. Vital Sheeky, un ado ça bouffe toujours, surtout du chocolat.

.

. En face, de l'autre côté de la rue, côté résidences, le
quartier a été reconstruit. D'un bord des HLM,de l'autre des résidences. Quatrième point stratégique. Les rochers. Les rochers c'est l'endroit où une à deux fois par semaine, les ados se regroupent pour réfléchir, débattre de choses sérieuses: la vente libre du shit, comment piéger le chien du gardien des HLM,le club, ce fameux club qu'ils auront un jour pour eux tous seuls, ou encore parler de leur quéquette. Dans la rue des Fossées, il y a des coutumes reconnues et admises. L'histoire des œufs, par exemple. Il y a des choses que l'on peut faire, et d'autres que l'on ne peut pas faire, comme s'attarder, stationner, pis s'asseoir sur les rochers. « Les rochers sont la propriété exclusive des locataires de la résidence qui en assurent l'entretien. » C'était marqué sur la pancarte qui a été «perdue» et remplacée sept fois de suite. A la huitième, ils ont abandonné. Que l'on soit, jeune, vieux, français, arabes, qu'on ait droit au salut militaire, c'est IN-TER-DlT. lors pensez aux symposiums A bi-hebdomadaires des adolescents. Ça commence toujours par: «Foutez le camp... c'est privé. » Et ça finit immanquablement et dans le meilleur des cas par des seaux d'eau. C'est comme ça, c'est défendu, c'est la règle. Un jour, ou 14

plutôt une nuit, les propriétaires ont été jusqu'à enduire les rochers de colle au néoprène afin d'empêcher les adolescents de s'asseoir. Mal en fut. Le lendemain, les ados les avaient tous recouverts d'une affiche. Ils ont pu s'asseoir, la réunion a eu lieu, et les rochers avaient tous la tête à Marchais, il y a un local politique pas loin. Les rochers, ça fait un promontoire qui domine toute la rue. Aussi, quand je fais équipe avec des stagiaires, des moitiés d'assistantes sociales, de psychologues, de psychiatres, etc., le premier jour, c'est là que je les emmène pour leur présenter la rue. Souvent elles ont la trouille car quoi qu'elles fassent, de toute façon elles seront ciblées, chambrées. C'est la façon dont les ados adoptent les nouveaux venus. Dernier point crucial de la rue, les halls d'immeubles. Ah les halls d'immeubles... C'est grâce à eux: « que le nombre de cars de police qui se déplacent dans la rue est inversement proportionnel à la résistance des adolescents au froid ». Inversement proportionnel car il faut savoir que: 1) Un adolescent c'est pas compliqué. Quand il fait froid, il vit dedans. Quand il fait chaud, il vit dehors. Il est pas fou. 2) Un hall d'immeuble ça sert à avoir chaud dedans, quand il fait froid dehors. 3) Les halls d'immeubles sont strictement interdits à toutes personnes, etc., deuxième tabou de la rue. Conclusion, les ados utilisent les halls, et les locataires appellent la police... D'où: plus il fait froid, plus il y a d'adolescents dans les halls. Et plus il y a d'adolescents, plus il y a de cars de police. Un soir, j'en ai compté trois. Pour la petite histoire, le hall le plus prisé est bien entendu celui de Sheeky. Normal, ça permet de consommer sur place ses petites emplettes. Quand il y a du tiraillement dans la bande, les adolescents en utilisent un second, juste en face à trente mètres, de l'autre côté de la rue. Ça leur permet de s'engueuler au chaud, sans se perdre de vue. 15

La rue des Fossées c'est ça ! Enfin, il faudrait surtout la voir le soir, vers dix-huit heures. Là... debout les morts! ça crie, danse, se chicore, se poursuit, les motos font vroumvroum, les cassettes flon-flon, les cars de police pin-pon. Tout le monde participe, ados, passants, locataires, gardiens, chien du gardien, femme du gardien. Le banc, les rochers, les halls, tout prend un sens, la rue respire, ça vit! Et ça fait douze ans quasiment que l'événement se produit. Douze ans que chaque soir, sans que l'on sache vraiment pourquoi, fidèles, les adolescents viennent au rendez-vous. Tous les ans, des anciens partent, des nouveaux arrivent. Ils viennent de tous les coins de Paris, et même de la banlieue, car soixante pour cent seulement sont des indigènes du quartier. Quand la bande fonctionne bien, l'hiver ils sont trente à quarante, et l'été au moins deux fois plus. Et moi, qu'est-ce que je fais là ? Un jour, un psychiatre, appelons-le Ubscub, tint ce raisonnement:
« Bande d'adolescents + désœunement + environnement hostile + peur + un tas de choses que j'oublie = un milieu détonant... à moins... qu'on y mette... qui sait... un éducateur! »

Et voilà, c'est ainsi qu'il y a douze ans, j'ai reçu mon premier trottoir. On appelle ça « éducateur de rue », encore que le terme soit très controversé, les mauvaises langues disent: « nettoyeur de trottoir» ou à l'opposé: « chef de bande ».

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