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La commémoration en France, de 1945 à nos jours

De
224 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 65
EAN13 : 9782296413900
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LA COMMÉMORATION EN FRANCE

Collection Logiques sociales

Brigitte BRÉBANT,La pauvreté, un destin? 1984, 184 pages. J.-A. MBEMBE,Les jeunes et l'ordre politique en Afrique noire. 1985, 256 pages. Guy MINGUET, Naissance de l'Anjou industriel. Entreprise et société locale à Angers et dans le Choletais. 1985, 232 pages. Groupe de Sociologie du Travail, Le travail et sa sociologie. Essais critiques. Colloque de Oif-sur-Yvette. 1985, 304 pages. Majhemout DIOP, Histoire des classes sociales dans l'Afrique de l'Ouest. Tome 1 : Le Mali. Tome 2: Le Sénégal. 1985, 265 et 285 pages. Pierre COUSIN, Jean-Pierre BOUTINET, Michel MORFIN, Aspirations religieuses des jeunes lycéens. 1985, 172 pages. Michel DEBOUT, Gérard CLAVAIROLY,Le désordre médical. 1986, 160 pages. Hervé-Frédéric MÉcHÉRI, Prévenir la délinquance. L'affaire de tous. Les enjeux du dispositif Bonnemaison. 1986, 192 pages. Jean G. PADIOLEAU,L'ordre social. Principes d'analyse sociologique. 1986, 224 pages. J.-Pierre BOUTINET(sous la direction de), Du discours à l'action, Les sciences sociales s'interrogent sur elles-mêmes. 1985, 406 pages. François Dupuy, Jean-Claude THOENIG,La loi du marché. L'électroménager en France aux Etats-Unis et au Japon. 1986, 263 pages. Franco FoscHI, Europe, quel avenir? Emploi, chômage des jeunes, coopératives, clandestins. 1986, 107 pages. Christian LERAY,Brésil - le défi des communautés. 1986, 170 pages. Claude COURCHAY, Histoire du point Mulhouse. L'angoisse et le bleu de l'enfance. 1986, 211 pages. Pierre TRIPIER, Travailler dans le transport. 1986, 211 pages. J.L. PANNÉ, E. WALLON(textes réunis et présentés par), L'entreprise sociale. Le pari autogestionnaire de Solidarnosé. 1986, 356 pages. Julien POTEL,Ils se sont mariés, ... et après? Essai sur les prêtres mariés. 1986, 157 pages. José AROCENA,Le développement par l'initiative locale. Le cas français. 1986, 228 pages. Jost KIuPPENDORF, es vacances, et après? Pour une nouvelle compréL hension des loisirs et des voyages, 1987, 239 pages. Paul N'DA, Les intellectuels et le pouvoir en Afrique noire, 1987, 222 pages.

LOGIQUES

SOCIALES

Collection dirigée par Dominique

Desjeux

Gérard

NAMER

LA COMMEMORATION EN FRANCE
de 1945 à nos jours

"

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

.

La première édition de cet ouvrage a paru aux éditions SPAG/Papyrus en 1983.

@ L'Harmattan, 1987 ISBN: 2-85802-925-3

INTRODUCTION
Nous cherchons à comprendre dans ce livre comment on a tenté de mettre en place une mémoire collective en France depuis 1945. Cet essai se veut donc autant une contribution à la sociologie de la mémoire qu'une approche du rôle historique de la commémoration dans la France du temps présent. La sociologie de la mémoire a été fondée par Halbwachs dans ses deux grands livres, les Cadres sociaux de la mémoire (1925) et la Mémoire collective (1950). Halbwachs se représente la mémoire collective comme un travail collectif de construction du souvenir, de sa déconstruction et de son oubli. Halbwachs ne parle pas de la commémoration parce que la commémoration fait appel aux rapports de la mémoire et de la propagande politique: la commémoration est une volonté politique de mémoire et ce n'était pas la façon dont Halbwachs posait le problème. Or les historiens ont noté depuis Halbwachs l'entrée fracassante de la mémoire dans la vie politique dès l'entre-deux-guerres: Hitler ne cesse d'évoquer le Traité de Versailles, Staline la mémoire de Lénine, les Français l'armistice de 1918. Depuis les années trente, les sociologues américains ont été attentifs à l'apparition des moyens de communication de masse, tels qu'ils existaient alors: le disque, la radio, la photo, le cinéma. Halbwachs, certes, fait allusion dans la Mémoire collective aux magazines illustrés de ta fin du XIX <siècle, mais ils sont assimilés

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BATAILLES

POUR LA MÉMOIRE

à des estampes, à des objets plus qu'à une mémoire de l'époque. Or, la difficulté théorique que présentent la radio ou le cinéma c'est qu'ils sont la mémoire anonyme d'une époque, d'une période, par opposition à la mémoire collective qui est celle d'un groupe particulier. Et la tradition universitaire des années trente ne pennettait pas non plus en France, d'interroger la nature et les effets des moyens de communication par rapport à la mémoire. Tout comme la propagande, il n'est jamais question de radio ou de cinéma chez Halbwachs. C'est ce double divorce entre le vécu quotidIen et les usages de bienséance universitaire qui sont peut-être l'origine du caractère inachevé de la Mémoire collective. La commémoration que nous étudions ici pose donc un problème nouveau qui est celui des rapports de la politique et de la mémoire: à côté de la mémoire sociale subie presque inconsciemment par les hommes sous fonne de tradition, il y a donc une mise en place de mémoire collective, une volonté de faire se souvenir; il Ya aussi un désir diffus conscient ou non de se souvenir que nous étudions ici. Au service de cette volonté politique de mémoire, la commémoration joue aussi un peu le rôle de média. Nous entrons dans le domaine de l'historien du temps présent, en étudiant la commémoration de 1945 ; nous avons postulé un statut particulier pour cette longue année, qui voit la fin de la guerre, le retour des prisonniers et des déportés, les premières élections municipales, l'attente de la mise en place officielle et bientôt le départ du général de Gaulle. En cette année 1945, il est probable que pour tous les Français, c'est la semaine de l'insurrection de Paris qui est le premier horizon de la mémoire collective. Toutefois, cette rupture avec l'Occupation a besoin sans cesse d'être confinnée, à cause du caractère provisoire des institutions, à cause de la prolongation de la guerre jusqu'au 8 mai 1945 ; c'est toute l'année 1945 qui sera consacrée à fêter par avance, puis avec du retard, le passage de la fin de la guerre au début d'une ère nouvelle, l'après-guerre. La France subit la guerre; mais elle n'y joue pas un rôle essentiel, même si la presse souligne l'héroïsme du soldat français: c'est pourquoi le temps qui s'écoule est un temps vécu de façon partiellement irréelle. Ce sentiment d'irréalité est, au moins par deux fois, le résultat d'une volonté politique gaulliste; il Ya au moins deux rendez-vous manqués avec l'histoire: le moment où de Gaulle refuse de proclamer la République au balcon de l'Hôtel de Ville, le 25 août 1944, et le moment où il n'organise aucune fête de

INTRODUCTION

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célébration, le jour de la victoire du 8 mai 1945. Cett~ irréalité, moitié subie et moitié voulue, c'est elle qui, depuis le 18 juin 1940, fait la grandeur même de la France Libre à l'extérieur et de la ~ésistance à l'intérieur; des minorités ici et là proclament représenter l'ensemble des Français et à~force de le proclamer, finissent par s'en convaincre; C'est sur ce fond d'irréalité, où la mémoire individuelle contredit sans cesse la mémoire officielle, que se joue pendant toute l'année 1945 une bataille sans précédent pour la mise en place d'une mémoire collective, chargée de donner un sens au quotidien en l'ancrant dans une histoire forgée. Etudier la commémoration comme une façon d'imposer une mémoire collective, c'est chercher pour la IV <République ce qui a

remplacé les effets des manuels scolaires de la III < République.

Ces livres d'histoire et d'instruction civique ont assuré l'unité d'esprit des Français d'avant la guerre de 1914: l'Histoire de France ainsi apprise légitimait la République nouvelle. La commémoration en 1944-1945 joue, nous semble-t-il, cette fonction de socialisation de la mémoire française qui était autrefois le fait du manuel de Lavisse. Au travers du jeu des commémorations s'affrontent essentiellement deux pouvoirs, le pouvoir gaulliste et le pouvoir communiste. Cette bataille commence le 24 août 1944, quand le PC doit gommer le souvenir du pacte germano-soviétique, de son attentisme de 1939 à 1941 et de la désertion de Maurice :Thorez parti à Moscou. C'est le PC qui réussit et multiplie la technique de la commémoration dont il reste le maître jusqu'au II novembre 1944, date à laquelle il essaie de prendre, par CPL et CNR interposés, la direction de la commémoration à l'Etoile. Son premier échec date du mois de janvier 1945, dans ses tentatives pour mettre au Panthéon Romain Rolland, symbolisant le PC lui-même. Pourtant, il continue de rassembler des foules tant aux obsèques du colonel Fabien qu'à la commémoration du 12 février 1934. C'est le 3 avril, le jour de Pâques, que s'impose pour la première fois, et en un style grandiose, la mémoire gaulliste: commémoration de l'armée, plus que d'un fait historique, commémoration paradoxale donc, puisqu'en somme il s'agit de se souvenir de l'immémorial. Cette commémoration est pourtant un modèle, puisque c'est toujours à la fois d'une fiction la guerre de trente ans de 1914 à

-

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BATAILLES

POU~ LA MÉMOIRE

1944 - et d'une autre fiction, la France éternelle, qu'il sera question dans toutes les commémorations gaullistes, le 16 mai à propos de Jeanne d'Arc, le 18 juin, le 14 juillet, le Il novembre. Ce double thème articule donc la mémoire gaulliste et situe dans l'histoire récente comme dans l'histoire éternelle, la rupture du temps qu'a constitué l'appel du 18 juin 1940. Mais c'est au moment même où triomphe, le Il novembre 1945, cette mise en scène de la mémoire gaulliste, que de Gaulle va perdre la bataille politique et se retirer des affaires de l'Etat. Car une seconde bataille a été livrée sur un mode mineur et a été gagnée par le PC, à l'insu de tous. La première bataille du PC était de défendre son titre de « parti des fusillés», de parti de l'antifascisme ; sa deuxième bataille se joue à partir du mois de mai, à

l'approche de la victoire finale: le mot d'ordre aurait pu être « il
faut savoir finir une guerre». Or de Gaulle ne commémore pas le 8 mai et les Parisiens cherchent en vain la moindre festivité officielle. En définitive, l'année 1945 est celle d'un désir des Français: donner un sens à l'après-guerre, célébrer le passage de la guerre à la paix. Le 18 juin, le 14 juillet, le Il novembre sont des répétitions gaullistes du 8 mai manqué, auxquelles répondent le 1 .r mai, le 27 mai, le 25 août du côté des communistes. Dans cette bataille pour ancrer la mémoire combattante dans un passé respectable et vers un futur digne de l'histoire, les protagonistes organisent en commun l'oubli sur la majorité des souvenirs quotidiens vécus par les Français. Non seulement ils organisent la mémoire honteuse des adversaires collaborateurs, mais ils réduisent à presque rien la mémoire de la grande majorité des Français, en tant que peuple vaincu qui s'est contenté de survivre. Ces Français de la bataille du ravitaillement retrouvent ainsi l'oubli où sont jetés tour à tour les vaincus de 1945 : les prisonniers, les hommes du Service du travail obligatoire, les déportés raciaux qui ont subi le malheur plus qu'ils ne l'ont combattu. Une première partie consacrée à l'année 1945 nous permet de dégager un modèle de la commémoration qui cristallise les grandes lignes de ces batailles pour la mémoire. Dans une deuxième partie, nous cherchons à voir COho .:nt ce modèle se transforme, comment la commémoration de 1945 change de nature en devenant la commémoration d'aujourd'hui.

INTRODUCfION

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Nous étudions donc l'année 1946 comme l'année où ce modèle bouge ~cette année charnière nous sert aussi d'exemple de la commémoration sous la IV République ( 1946-1958). Puis nous survolons cette longue période historique de 1946 à 1981 en nous attardant chaque fois sur les cérémonies de commémorations qui accompagnent la venue au pouvoir des quatre présidents de la V République. Un résultat essentiel est que toutes les commémorations de 1946 à 1974 ont toujours été, en même temps que la manifestation d'un sens donné au septennat, une référence à l'année 1945, une utilisation ou un écho d'une commémoration de l'année 1945. Les commémorations du septennat précédent et du septennat actuel nous amènent à nous poser en conclusion la question du vieillissement de la commémoration de 1945 ; c' est s' interroger en même temps sur la demande sociale de renouvellement de la commémoration. C'est réfléchir sur la nature de l'échec en la matière du septennat précédent et sur la stratégie de commémoration qui commence aujourd'hui.

.

.

Première partie

Batailles pour la mémoire 1944-1945

CHAPITRE I

L'ARRIÈRE-PLAN

DE 1945

De la célébration à la commémoration: août t 944-décembre 1944
L'insurrection parisienne constitue sans doute la ligne de partage de la mémoire, en ce l "janvier 1945 : au-delà ce sont les combats de la Libération, en deça c'est la Résistance, Vichy, la défaite, la chute de Paris. Cette coupure est constituée par les deux journées de triomphe, marquées le vendredi 25 août 1944 par la présence de de Gaulle à l'Hôtel de Ville et le 26 août 1944, par l'hommage populaire à de Gaulle descendant les Champs-Elysées. Le pouvoir gaulliste issu d'une rupture avec la défaite de la France le 18 juin 1940, va chercher à s'ancrer en une mémoire de la continuité nationale. Le Parti communiste français a été clandestin depuis le pacte germano-soviétique de 1939; il va prendre conscience de sa nouvelle audience, pendant cette période qui va d'août jusqu'à décembre 1944. Sa tactique sera de rendre inoubliable son rôle dans la Résistance et dans l'insurrection parisienne; il doit faire oublier le pacte germano-soviétique, le soutien qu'il lui a témoigné et sa ligne pacifiste de 1939 à juin 1941, date de l'entrée en guerre forcée de l'URSS, attaquée par l'Allemagne.
I) « L'événement du 23 août J939 ». C'est le PC qui commence, dès le premier numéro de parution

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BATAILLES

POUR LA MÉMOIRE

de L'Humanité, non clandestine, la bataille pour la mémoire. Le numéro gratuit de L' Humanité distribué pendant que Paris se soulève le jeudi 24 août, a pour éditorial un article de Marcel

Cachin:

«

Après cinq ans, L'Humanité quotidienne reprend sa

place au combat ». L'article tente à la fois de réécrire l'histoire du pacte germano-soviétique et du PC sans citer une seule fois ce pacte. Marcel Cachin se sert d'une périphrase incompréhensible pour la nouvelle génération et allusive pour ceux qui se souviennent: « L'événement du 23 août 1939 » ; et une deuxième fois il ne parle que du « 23 août ». Le silence sur le pacte germano-soviétique permet de rendre absurde l'interdiction de L'Humanité et du PC en 1939. D'entrée de jeu, la thèse du PC est mise en place: « On a supprimé L'Humanité parce qu'elle dénonçait Hitler, dénonçait les traîtres, les Munichois. C'est pour réaliser les promesses de Bonnet faites aux Allemands que L'Humanité a été supprimée. » La mémoire-histoire est difficile à soutenir du fait de son caractère contradictoire: ici L' Humanité est patriote, anti-munichoise, hostile à tout compromis avec l'Allemagne. Quelques lignes plus loin, Cachin s'indigne de voir les communistes condamnés, sous le prétexte qu'ils avaient refusé de désavouer l'Union Soviétique et. partant, la paix garantie par le traité d'alliance franco-soviétique de

1935:

«

On avait menti à la France sur les causes et les
»

circonstances du 23 août. A cette date donc l'Union Soviétique déjoua une manifestation ourdie contre elle et contre la paix par les

Munichois...

L'argumentation complète serait donc: en 1939 seuls les communistes défendent le pacte franco-soviétique, garantie de paix et de victoire. Le gouvernement belliciste et pro-allemand veut créer les conditions d'une guerre germano-soviétique. Mais les soviétiques, épris de paix, répondent par le pacte de non agression germano-soviétique. Cette reconstruction évite de relater les clauses et les conséquences du pacte germano-soviétique: la cession à l'Union Soviétique des Pays Baltes et de la fraction orientale de la Pologne: l'aide technologique et économique apportée de 1939 à 1941 par l'URSS à un pays ennemi de la France. Au lieu de tout cela, l'article se borne à deux affirmations: L' Humanité défendait la paix: l'Union Soviétique a cherché à sauvegarder la paix. L'argumentation s'appuie sur une évidence de l'époque,

L'ARRIÈRE-PLAN

DE 1945

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explicitée dans un éditorial ultérieur de Marcel Cachin;

le 9

septembre 1944, son article s'intitule

«

Bref rappel pour ceux qui

oublient ». Il a pour thème l'idée que la guerre a essentiellement été gagnée par l'URSS. L'Humanité est suivie par l'opinion publique, puisqu'en novembre 1944,61 % des Français interrogés pensent que l'URSS joue le plus grand rôle dans la défaite de l'Allemagne 1. La première mémoire mise en place c'est donc celle de la puissance de l'Union Soviétique et de sa volonté de paix. Ce thème est repris encore dans l'éditorial de L'Humanité du Il septembre: « A tous ceux dont la mémoire est défaillante, nous ne nous

lasserons pas de rappeler le rôle de l'Union Soviétique. »
Ainsi, les communistes qui défendaient le pacte germanosoviétique se sont avérés avoir été des patriotes clairvoyants par opposition à ceux qui dénigraient le pouvoir de l'Armée rouge:
«

les Frossard qui, en 1940, disaient que l'Armée rouge est une

armée de cinéma; les Guy Lachambre, qui estimaient que l'aviation russe n'existait pas en 1938 ». La stratégie de cette mise en place de mémoire est donc claire: partir d'une évidence présente en automne 1944 et affirmer à la fois que cette réalité a toujours existé et que l'arbre se juge il ses fruits, la ligne politique passée à ses résultats. Le soutien au pacte germano-soviétique était donc légitime, puisqu'il était à la fois bon pour la paix et bon pour la France: 1944 montre qu'on gagne la guerre avec l'Union Soviétique, tandis que 1939 montre que sans elle ou contre elle, on perd à la fois et la paix et la guerre. Cette stratégie de remontée du présent vers le passé sert aussi à fabriquer une autre mémoire ou, si l'on veut, une autre histoire reconstituée: il s'agit maintenant de faire oublier la ligne neutraliste (<<ni Londres ni Berlin») de L'Humanité jusqu'à l'approche de l'agression allemande en juin 1941 ; ce sera l'objet du meeting du Vel d'Hiv du 10 septembre 1944. Ce meeting a pour thème: « Les communistes étaient au combat dès 1940 ». Le PC assure l'oubli de sa ligne politique attentiste, en rappelant son activité syndicale de défense économique. L'identité de l'action syndicale et de l'action politique est signifiée par le choix de l'orateur, Benoît Frachon, qui est à la fois secrétaire de la CGT et membre du bureau politique du Pc.
I. Cf Rioux Jean-Pierre. La
p. 86 Fra"ce
c/l' /1I Q/(lIlrihnt, R';p/(hliq/(l', L'Arc/l'/(r

P. Ed. du Seuil. 19111 {Le Poinll.

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BATAILLES

POUR LA MÉMOIRE

L'orateur rappelle donc « la lutte ouvrière contre les boches dès juillet 1940 » et que « c'est en octobre 1940que furent arrêtés les dirigeants syndicaux, Timbaud, Michels, Poulmarch ». Le deuxième fait, digne de mémoire qui est mis en avant,

c'est

«

la grande grève des 120 000 mineurs du Nord, en mai

1941 ». Le thème de la continuité entre la lutte revendicative économique et la résistance politique est proclamé par Benoît

Frachon: « Ces luttes de 1940, voilà l'origine des premiers noyaux du grand rassemblement national pour la Libération. »
Le 14 septembre, l'article de fond de Marcel Cachin dans L'Humanité commence la campagne pour le retour de Maurice Thorez, qui a été condamné en 1939 pour désertion. C'est une occasion nouvelle pour mettre en place la mémoire reconstruite du pacte germano-soviétique: il s'agit de convaincre le lecteur que Maurice Thorez n'a pas déserté, mais qu'il est passé dans la clandestinité, puisque les communistes étaient pourchassés; il ne se serait pas réfugié en URSS, mais il aurait combattu sur le sol de la France. On sait que toutes ces allégations s'avéreront plus tard des falsifications pures et simples. L'article a donc pour titre: « Le retour de Maurice Thorez: nous demandons justice et réparation». Maurice Thorez n'a pas déserté pour se rendre dans l'Allemagne hitlérienne, puis dans une Russie alliée de l'Allemagne. Notre ami est resté en France, après ,on départ de l'armée en septembre 1939. « (I a mené dans notre pays la même vie illégale que toute la direction du parti... (écrire) que l'URSS fut à un moment quelconque l'alliée de l'Allemagne hitlérienne... (est) une contrevérité évidente. Après de longs incidents l'URSS fut contrainte malgré elle de se déclarer neutre. Jamais elle ne fut l'alliée de Hitler. Ceux qui rompirent l'alliance franco-soviétique, les seuls responsables de l'acte du 23 août, ce ne furent pas les soviets, ce furent les tenants de la politique de Munich. Maurice Thorez quitte l'armée en 1939, en une période de

chasse aux communistes.

»

2) La manifeslalion du souvenir au Père-Lachaise Le mois d'octobre 1944 voit se succéder de grandes manifestations du souvenir organisées par le Parti Communiste. Le vendredi 6 octobre, les Parisiens sont invités à rendre hommage aux 28 martyrs assassinés en 1941 au Mont-Valérien. Le défilé a lieu de la Porte d'Ivry au cimetière d'Ivry. A Ivry, ville de Maurice Thorez, secrétaire général du Parti Communiste, le PC est

L'ARRIÈRE-PLAN

DE 1945

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chez lui et ce sont surtout ses militants qui honorent la mémoire d'autres militants. Cette commémoration est une répétition générale du 8 octobre, jour où tout le peuple parisien est convié au Père-Lachaise « pour l'anniversaire de Paul Vaillant-Couturier, en hommage à la mort d'Henri Barbusse, en l'honneur des intellectuels patriotes assassinés par les boches et de tous les martyrs de Paris». L' Humanité du 10 octobre rend compte du succès de la commémoration: «Plus de 250 000 personnes; pendant cinq heures trente, une foule disciplinée, recueillie et résolue, a rendu

au Père-Lachaiseun pieux hommageaux martyrs de Paris. »
Le premier encadré de la page de titre met en vedette les commémorants : « Malgré le manque de transports et l'absence forcée des délégations de grande banlieue, les Comités de Libération, les syndicats et les mouvements de Résistance ont répondu en masse à l'appel de notre Parti et des organisations patriotiques. » Le deuxième encadré rappelle le moment crucial de la commémoration: « Devant le cénotaphe des intellectuels, dressé près des tombes de Barbusse et de Vaillant-Couturier, le serment de libérer la France et de châtier les traîtres dans l'union du pays a été solennellement confirmé, par des hommes de toutes les tendances de l'opinion nationale. » Le journal mentionne les Femmes françaises « magnifiquement représentées» et « l'impeccable défilé des Milices patriotiques» . Une tribune est dressée près des tombes d'Henri Barbusse et de Paul Vaillant-Couturier. Un cénotapheavait étéérigé « unissant dans un même hommage les intellectuels morts pour la France, les Gabriel Péri, les Estienne d'Orves, les Brossolette, Jacques Decour, Politzer, Solomon et tant d'autres... ». Il n'y a pas de discours, les banderoles proclament les mots d'ordre d'épuration et de vengeance. On note la présence du groupe et du drapeau des Vétérans de la Commune. Cette manifestation de la mémoire est le premier grand succès du Parti Communiste: elle mérite qu'on s'y arrête. Trois aspects la caractérisent. Elle est l'occasion de la réactualisation d'un lieu, le mur des Fédérés, qui renvoie à la mémoire et à la tradition d'avant-guerre. Cette manifestation est ensuite la commémoration de Vaillant-Couturier, responsable dans L'Humanité d'avantguerre de la politique étrangère, et la commémoration de Barbusse,

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POUR LA MÉMOIRE

rassembleur avec Romain Rolland des premiers comités antifascistes. L'inauguration du cénotaphe, où sont mêlés les noms des intellectuels communistes et non communistes associe, sous le thème des intellectuels anti-fascistes, la mémoire de 1871, celle de 1934-1936 et celle de la Résistance. C'est la première tentative de mise en place d'une mémoire globale. Cette tentative rencontre un grand succès pour au moins deux raisons: la première est que le cimetière est un lieu par excellence où l'on peut, de façon visuelle, grâce aux m(lnuments contigus, réunir des mémoires d'événements et d'hommes dispersés dans le temps. Le monument même, le cénotaphe, associe des morts éloignés aux morts du cimetière. La deuxième raison, c'est que cet hommage aux morts est en prise sur les préoccupations idéologiques du moment: les Milices patriotiques, qui pourraient constituer, le cas échéant, le fer de lance d'une prise de pouvoir révolutionnaire. On retrouvera, sous un autre nom, ces milices désarmées le 28 octobre par le gouvernement gaulliste, qui réapparaissent à la manifestation du Il novembre à l'Etoile. La mémoire globale mise en place par la manifestation, fait coexister des mémoires régionales: mémoire de la Commune, mémoire des dirigeants communistes d'avant la guerre, mémoire des intellectuels communistes, résistants assassinés, mémoire des intellectuels résistants non communistes. L'ancrage de ces mémoires dans une totalité naît de l'accent mis moins sur l'antifascisme que sur la dimension révolutionnaire soulignée par le mur des Fédérés et par les Milices patriotiques. La mémoire globale mise en place ne fait que proposer sans les articuler des mémoires mises en coexistence par un cérémonial: l'absence de discours témoigne de ce que l'on ne saurait énoncer les liaisons internes à cette mémoire. 3) La mémoire de Châteaubriant C'est sur cet arrière-plan de reconstruction de l'histoire et de propagande menée depuis un mois et demi, sur le thème de la lutte des communistes dans la Résistance depuis 1940 - et non depuis juin 1941 - que le PC va lancer le 22 octobre la commémoration des otages fusillés à Châteaubriant.

Ces otages auraient été fusillés

«

par ordre de Stulpnagel,

après avoir été désignés par la clique de Pétain, Darlan, Pucheu ». Le 21 octobre est organisé le départ en autocar pour Châteaubriant,

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tant des délégations syndicales que des familles. A Paris ont lieu des manifestations du"souvenir à Ivry, au Mont Valérien; dans les arrondissements et les municipalités sont inaugurées des rues portant les noms des patriotes fusillés, morts pour la France. A Paris même, dix-huit places et rues sont inaugurées: rue Danielle-Casanova, rue Bertie-Albrecht, place Estienne-d'Orves, place Gabriel-Péri, rue René-Boulanger, square Maurice-Gardette, rue Léon-Frot, rue Léon-Maurice-Nordmann, avenue CorentinCariou, rue Médéric, rue Léon-Jost, square René Le-Gall, rue Jean-Pierre-Timbaud, place Charles-Michels, rue Pierre-Sémard.

Ces

«

morts pour la France» représentent les différentes

tendances de la Résistance. La consécration de Châteaubriant a lieu comme le symbole d'une consécration de la Résistance dans son ensemble. A Vitry-sur-Seine, en plus d'une rue Désiré-Grant, les ouvriers du Paris-Orléans Vitry inaugurent un monument à la mémoire des six fusillés tombés pendant J'insurrection du 21 août 1944. A Gennevilliers, l'ancienne place de la Mairie prend le nom de place Jean-Grandel, maire de Gennevilliers fusillé à Châteaubriant. Dix autres noms de rues sont consacrées aux fusillés de Châteaubriant. A Antony, manifestation à la mémoire du docteur Maurice Ténine, fusillé à Châteaubriant. A Saint-Denis sont inaugurées cinq rues, dont la rue Auguste-Delaune, ancien secrétaire de la FSGT. 4) Le PC dirige la commémoration du II novembre 1944 Cet ensemble de commémorations tente d'unifier la mémoire de la Résistance et de l'insurrection sur la journée des fusillés de Châteaubriant: ces militants communistes arrêtés dès 1940 et fusillés en octobre 1941 témoigneraient non seulement de la répression anti-communiste des Allemands, mais de ce que, à cette date, les communistes auraient commencé une résistance antiallemande, ce qui n'est en rien évident. Le I cr novembre, la commémoration des martyrs est organisée par de Gaulle, en même temps que par le Comité Parisien de Libération. C'est la première manifestation ou tentative de manifestation où est présent le pouvoir gaulliste. Il s'insère dans une manifestation où l'hégémonie est assurée par le PC, par le Conseil Parisien de Libération, par le Comité National de la Résistance.

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BATAILLES

POUR LA MÉMOIRE

Trois lieux de commémoration sont officialisés en ce 1 <I
novembre: au Mont Valérien, le chef du gouvernement accompagné du général Kœnig porte une couronne à croix de Lorraine, à l'endroit où l'on conduisit au martyre 4 ()()()Français. Au cimetière d'Ivry s'inclinent devant les tombes et les monuments, à la fois de Gaulle et les membres du Comité Parisien de Libération qui vont se rendre aussi, en fin de matinée, au Fort de Vincennes. Le Fort de Vincennes apparaît ici pour la première fois; il sera repris le 18 juin 1945, comme lieu symbolique, non plus seulement de l'endroit où des résistants ont été fusillés par des Allemands, mais du point d'arrivée de la route venant d'Allemagne. Dès le 27 octobre, par l'intermédiaire du Front National, le PC s'affirme dans le rôle d'organisateur des commémorations du Il Rovembre, qui visent à mettre au premier plan le Comité Parisien de Libération comme organe unificateur de la Résistance. A cette date sont en question l'hégémonie et l'existence même des comités de Libération et des Milices populaires.

Sous le titre « Il novembre 1944 : grandejournée d'union et
de foi nationale », L' Humanité publie le communiqué par lequel les associations d'anciens combattants unanimes organisent un défilé au Tombeau du Soldat Inconnu. Elles font appel à tous les partis politiques, à tous les mouvements de Résistance et aux centrales syndicales. Sur la proposition du Front National... le texte suivant a été adopté par les groupements d'anciens combattants: « Les représentants de toutes les associations d'anciens combattants, réunies le 27 octobre, décident de faire du Il novembre 1944,26 <anniversaire de la défaite allemande de 1918, une grande journée de foi patriotique. Le Il novembre de la Libération doit être le symbole de l'union du peuple de France et de sa volonté de vaincre. En hommage aux combattants de 1914-1918, aux héros qui, depuis quatre ans, ont lutté hors de France et sur le sol même de la patrie, en hommage à tous ceux qui sont tombés pour que la patrie retrouve sa liberté, son indépendance et sa grandeur, - toute la nation doit, le Il novembre, faire le serment de poursuivre la guerre jusqu'à la libération totale et l'écrasement de l'hitlérisme. « Les représentants des associations d'anciens combattants s'adressent au Comité Parisien de Libération, organe suprême de la résistance de la Seine, pour qu'il organise, d'accord avec le

L'ARRIÈRE-PLAN

DE 1945

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gouvernement, le Il novembre, un défilé patriotique au Soldat Inconnu. Ils font appel à tous les partis politiques, à tous les mouvements de Résistance, aux centrales syndicales, à tout le peuple parisien, pour qu'ils participent en masse à cette manifestation.
«

Les représentants des associations des anciens combattants

s'engagent, pour leur part, à tout mettre en œuvre pour faire du Il novembre, dans la liberté reconquise, une irrésistible manifestation dans le témoignage de la volonté de rendre à la France sa place

parmi les grandes nations. »
Ce communiqué met en place une commémoration qui, pratiquement, ignore de Gaulle et le gouvernement à qui on se contente de demander une autorisation; c'est la première manifestation du II novembre qui n'ait pas lieu à l'instigation d'un chef du gouvernement. Les comptes rendus de L'Humanité le 12 novembre et auparavant son appel du Il novembre éclairent le sens politique de cette journée.

L'Humanité titre le Il novembre:

«

Tous à l'Arc de

Triomphe à 14 h 30. Onze novembre de fidélité aux héros et de volonté de renaissance, sous les banderoles des Comités de Libération» . Ce sera donc le point culminant de l'hégémonie du PC dans la commémoration de cet hiver 1944-1945. La première page du

journal du 12 novembre témoigne de son triomphe:

«

Plus d'un

million ». Le titre est accompagné d'une photo représentant une foule d'où émerge la banderole « Comité local de Libération du 2 < arrondissement» . Le deuxième titre souligne l'absence de personnalités

officielles: « Sur la tombe du Soldat Inconnu, tout un peuple a juré d'être libre »». Un premier encadré explicite l'hégémonie nouvelle de la commémoration: « La manifestationdu souveniret
de la volonté de renaissance dans la grandeur était conduite par le Comité Parisien de Libération et le Conseil National de la Résistance. » Le deuxième encadré donne un relief particulier aux

anciennes « Milices patriotiques »»,devenues les« GardesCiviques
Républicaines ». « Unis aux anciens combattants, dans un défilé impeccable de 100 000 membres ardents et disciplinés, les Gardes Civiques Républicains ont exprimé l'exigence populaire d'ordre et de garanties démocratiques. »»

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BATAILLES

POUR LA MÉMOIRE

Conclusion La période qui va d'août 1944 au I cr janvier 1945 est caractérisée par une hégémonie croissante du Parti Communiste qui, directement ou par la médiation des syndicats et du Front National, organise toutes les commémorations, à l'exception de celle du I crnovembre, placée sous l'égide du gouvernement et du général de Gaulle. Quelles sont les particularités de ces commémorations? Elles sont des commémorations avant tout civiles et consacrées à la mémoire des héros combattants de la guerre. Elles sont en prise sur une mémoire de l'immédiat et du naguère que l'on célèbre. Deuxièmement, ce sont des commémorations liées à deux batailles idéologiques nécessitant des mises en place de mémoires: la première mémoire vise à convaincre que les communistes commencent la Résistance dès 1940; l'autre mémoire. que les communistes ont toujours eu, comme ils l'ont en 1944, un rôle fédérateur de la Résistance. Une caractéristique de cette hégémonie dans la commémoration, c'est que le Parti Communiste n' apparaît en tant que tel.

comme «officiant

»,

que dans les meetings restreints quand il

commémore des communistes morts avant la guerre. Quand il s'agit de communistes morts pendant la Résistance, le plus souvent il les associe à d'autres résistants, en confiant la commémoration au Front National ou à la CGT. Dans les commémorations nationales, il met en vedette le Comité National de la Résistance et le Conseil Parisien de la Libération. D'une façon générale, la majorité des commémorations sont des victoires de la mise en place d'une mémoire communiste. L'espace de la commémoration s'étend et se hiérarchise. Au Soldat Inconnu, tend à s'ajouter le Mont Valérien où commémorent ensemble gaullistes et communistes. Le Fort de Vincennes est un lieu nouveau de commémoration, qui permettra de donner une signification symbolique à l'espace qui l'entoure et en particulier à la porte de Vincennes. Un nouvel espace de commémoration est mis en place par les communistes et par de Gaulle, qui ne sera plus réactivé en 1945, le cimetière d'Ivry où sont enterrés la plupart des fusillés de la Région parisienne. Les lieux où sont les morts se prêtent mal à leur commémoration: ils ne permettraient qu'une mémoire de célébration locale.