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La Construction des Ilots Insalubres

De
272 pages
En relatant l'émergence et l'évolution de la notion d'insalubrité, en établissant les liens entre les innovations statistiques décrivant l'habitat, les représentations et les politiques édilitaires, cet ouvrage d'histoire et de sociologie urbaine veut contribuer au renouvellement de la réflexion sur l'intervention publique dans les quartiers difficiles d'aujourd'hui. Attentif aux débats contemporains sur les quartiers anciens, il ouvre une interrogation nouvelle sur la continuité historique des opérations d'urbanisme dans la capitale, touchée selon les époques par des actions de démolition, de rénovation, de réhabilitation ou de mise en valeur du patrimoine.
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LA CONSTRUCTION PARIS

DES ILOTS INSALUBRES 185().1945

Collection Habitat et Sociétés
dirigée par Nicole Haunl0nt Conseillers: P. Boudon, J. CuisenieJ;A. Marie, H. Raymond Les recherches sur l'habitat se sont multipliées dans le monde depuis la Seconde Guerre mondiale, dans les sciences sociales et en architecture, comme dans les sciences pour l'ingénieur. Cet intérêt pour l'habitat est lié à l'augmentation des populations citadines, d'abord dans les pays industrialisés et aujourd'hui dans les pays en développement, à des changements dans la structure des familles, à la montée historique de la privatisation mais aussi aux politiques sociales de l'habitat et à l'évolution des techniques et des modalités de construction et de conception. On doit attendre de ces recherches qu'elles contribuent à l'élaboration de solutions techniques, sociales et culturelles plus adaptées à la demande des habitants. Une partie importante de travaux réalisés ou en cours cependant mal connue, peu diffusée ou dispersée. L'objectif de cette collection est l'édition de recherches sur l'habitat au sens large (logements, équipements, architecture, espaces publics appropriés) et la réédition de textes importants écrits dans les dernières années, en France et à l'étranger, afin de constituer une collection d'ouvrages de référence pour les étudiants, les chercheurs et les professionnels.

Déjà parus
Nicole HAUMONT et Marion SEGAUD (sous la direction de), Familles, modes de vie et habitat, 1989. Dan FERRAND-BECHMANN (sous la direction de), Pauvre et mal logé. Les enjeux sociaux de l'habitat, 1990. Peter WILLMOTT et Alan MURIE, La paupérisation du logement social, le cas de la Grande-Bretagne et de la France, 1990. Bruno LEFEBVRE, Michel MOUILLART, Sylvie OCCHIPINTI, Politique du logenzent, trente ans pour un échec, 1991. Guy BOUDIMBOU, Habitat et Jnodes de vie des immigrés africains en France, 1992. J. BRUN et C. RHEIN (eds), La ségrégation dans la ville, 1994. N. HAUMONT (ed.), La ville: agrégation et ségrégation sociales, 1996. Marie-Hélène BACQUÉ, S. FOL, Le devenir des banlieues rouges, 1997. N. HAUMONT, J.P. LEVY, La ville éclatée quartiers et peuplement, 1997. N. HAUMONT, L'urbain dans tous ses états, 1998.

@l/IIrumauan. 1998 ISBN: 2-7384-7173-0

Yankel FIJALKOW

LA CONSTRUCTION DES ILOTS INSALUBRES PARIS 1850-1945

PREFACE DE MARCEL RONCAYOLO

L 'Harn1attan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harn1attan

Iltc

55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

A mes fils, Liebel et Nathanaël Fijalkow

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Remerciements

Ce livre constitue la version remaniée d'une thèse de doctorat nouveau régime soutenue à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales en septembre 1994 sous le titre: Mesurer l'hygiène urbaine. Logements et îlots insalubres, Paris 1850-1945, thèse préparée sous la direction de M. Marcel Roncayolo. Je tiens à remercier chaleureusement les personnes suivantes qui m'ont encouragé et apporté leur aide tout au long de ce travail: Rivka Bercovici, Patrice Bourdelais, Claire Fijalkow, Jean-Pierre Gaudin, Yves Grafmeyer, Nicole Haumont, Elsa Martayan, Marcel Roncayolo, Charles Soulié, Patrick Simon.

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Préface de Marcel Roncayolo
Les dimensions et le titre de l'ouvrage ne doivent pas cacher l'ampleur du projet et l'intérêt des résultats apportés. Dans le discours et les moyens d'investigation qui concernent l'hygiénisme et la ville, Yankel Fijalkow met en évidence un jalon essentiel, celui de la construction d'une catégorie d'analyse et d'intervention, les îlots insalubres. Il en précise la période, 1880-1920. Ce qui signifie pour la France, la confrontation internationale des expériences, une période d'incubation et d'institution de l'urbanisme, comme savoirs et pratiques. Cette relation ne doit pas être négligée, car elle n'est pas simple coïncidence chronologique. Elle émane des mêmes groupes, des mêmes zones, croise les points de vue professionnels ou disciplinaires. Car la construction sociale des catégories -pensée et intervention- dont se préoccupe l'auteur n'est pas l'effet d'ùne société globale, agissant de manière immanente. Yankel Fijalkow part des métiers, des compétences, des idéologies aussi, mais sans les séparer des groupes porteurs. Acteurs déjà classiques, les médecins et ingénieurs déjà identifiés depuis le temps des Lumières. Topographies médicales, travaux d'aménagement mariant le souci de circulation et de l'embellissement constituent un terreau intellectuel. Traiter ce sujet impliquait la mobilisation de connaissances très variées, de l'histoire de la médecine et des sciences biologiques à celle du droit, de la méthodologie des sciences sociales naissantes aux pratiques de la politique urbaine. Problème de convergence délicat, car il ne s'agit pas de savoirs cristallisés (malgré des inerties) mais en évolution et même en rupture. La révolution pastorienne est, elle aussi, contemporaine. Le choléra avait suscité de premières analyses, mais le rapport entre milieu et maladie restait dans le domaine du flou, parfois de l'irrationnel. En deçà des études plus différenciées du Docteur Bayard, la commission municipale parisienne, soutenait encore devant le choléra de 1832 : "C'est une vérité de tous les temps, de tOllSles lieux, line vérité qu'il faut redire sans cesse parce que sans cesse on l'oublie: il existe entre l'homme et tout ce qui l'entoure, de secrets liens, de mystérieux rapports dont l'influence sur lui est continuelle et profonde". 9

L'étiologie de la tuberculose demande plus de rigueur à la fin du 19ème siècle. Dès 1829, pourtant, le Docteur Villermé dans un article cité dans ce livre (page 43), avait tenté une analyse plus rigoureuse de ces rapports et mis en question, à propos de la mortalité différentielle entre les quartiers de Paris, le postulat écologique: ''Les recherches statistiques sur Paris prouvent dallS l'état actuel et avec la police hygiéniqlle actuelle que les seIlles COllditions qui influent biel1 sensiblement sur la mortalité sont celles qui accompagnent llécessairement l'aisance et la misère. L'aspect, l'exposition des logements, le voisinage de la Seille, les vents et même l'agglomération des maisons, la densité de population, n'ont, nonobstant les assertions, aucune action évidente sur la mortalité, l'effet de ces causes étant masqué par celui de l'aisance ou de la misère". Le débat était lancé. Dans les années 1870, et sans doute comme critique du remodelage haussmannien, tranchant dans le vif des quartiers parisiens sans éliminer pour autant l'ensemble des causes d'insalubrité, le souci de quantification l'emporte: constats différentiels de la maladie, de la morbidité, recherche d'indicateurs de l'insalubrité mais aussi de ses facteurs, sans que le balancement entre les pratiques et les situations sociales et l'environnement physique (le bâti comme rattachement aux réseaux) soit achevé. Bertillon et Iuillerat alternent et en grande partie s'opposent. Sans doute, le développement principal du livre porte-t-il sur cette objectivation que l'on espère trouver dans la statistique et ses indicateurs, mais dont la construction répond aussi à des choix, des présupposés, des hypothèses d'explication. La construction sociale est aussi confrontation et négociation. Choix d'indicateurs, mais aussi d'échelles, la naissance difficile d'une statistique des logements dans les années 1890 (même de la catégorie "logement" dans la connaissance des populations) est un acquis précieux. Mais elle tend à atteindre l'intime, à s'additionner plus qu'à recartographier. Le révélateur comparable (tant bien que mal) est "l'encombrement", le surpeuplement, le rapport entre nombre d'habitants et nombre de pièces habitables. Le reste semble indéfinissable. Bertillon, tenant de cette 10

statistique conclut "globalement" au manque de logements et à leur prix trop élevés, bref à une politique de logement social, mais trop simplement numérique. Ce qui n'est pas faux mais que l'avenir saisira dans ses insuffisances. Le casier sanitaire des maisons intègre plus facilement facteur d'environnement, collectifs, et propriétés individuelles. Mais se trouve trop dispersé, même s'il donne naissance à la notion de "maisons meurtrières" (déjà employée au moment du choléra marseillais des années 1830). Si l'on réfléchit à l'îlot, comme échelle d'analyse, il paraît somme toute comme médiation entre l'intime et l'environnemental, capable d'associer propriétés collectives et propriétés individuelles, de donner une lecture territoriale des lieux" dangereux". Peut-être le livre de Yankel Fijalkow ne met-il pas assez l'accent sur ce caractère "pratique" de l'îlot, d'analyse et d'intervention. Peut-être, à l'inverse, fabrique t-on encore une catégorie trop artificielle, car les îlots sont-ils homogènes? Ce que Yankel Fijalkow met bien en valeur, ce sont les risques intellectuels et pratiques de la territorialisation. Nécessaire et dangereuse, car le risque est de valoriser les facteurs locaux d'explication et leur traitement (ou leur disparition) par rapport à des causalités sociales et médicales plus larges; de faciliter l'amalgame du cadre et des hommes, des lieux et des habitants, dans une stigmatisation commune; de labelliser "ponctuellement", en aggravant les différences, la question urbaine; d'ignorer par cela même, ce que peuvent être les modes de vie populaires, débits de boisson et meublés, dans le collimateur. La réflexion sur la territorialisation paraît ainsi se limiter au constat de la dégradation de l'habitat et des pratiques de la population qui y trouve asile et non à l'étude des mécanismes, stratégies des politiques ou des propriétaires ou phénomènes d'agrégation qui expliquent la concentration des signes de l'insalubrité. N'est-ce pas, sous le couvert de très bonnes intentions, négliger la fonction sociale qu'exercent ces espaces? Suffit-il de curetages ponctuels pour résoudre les problèmes? Je vois une autre raison qui rend compte de cette "invention" des îlots insalubres. L'échelle paraît correspondre à une nouvelle conception de l'intervention publique, à une définition plus ouverte de l'urbanisme institutionnalisé. Pour prendre le contre-pied des transformations Il

superficielles, spectaculaires mais coûteuses (financièrement et socialement) de l'expérience haussmannienne, les questions d'assainissement par le tout-à-l'égout étant réglées au moins dans le principe, la collectivité tend à se détourner des larges opérations de remodelage vers le traitement segmenté, particulier, des secteurs qui présentent le plus de risques, de même que la conservation des monuments historiques est pensée en termes d'édifices étroitement localisés. Cette dissémination des actions s'exprime aussi dans la politique proposée pour la multiplication des espaces libres. Les grands changements ne sont plus pensés à l'échelle de Paris, mais à celle de l'agglomération, de Paris et de sa banlieue. La commission d'extension de 1911 à 1913, les intentions du Préfet Delanney, lors de l'Institut d'Histoire, de Géographie et d'Economie Urbaine en 1919, comme d',~illeursles réflexions plus fondamentales de Maurice Halbwachs dans son article sur la politique foncière des municipalités (1908) et la stratégie de contournement plaidée par Henri Sellier au début des années 1920 me paraissent aller dans ce sens; un traitement limité, ponctuel, au coup par coup, de l'insalubrité dans la ville même de Paris. Le grand mérite de Yankel Fijalkow est de susciter, au delà de l'expérience parisienne, ces confrontations d'idées. De ne pas fermer, non plus, son ouvrage sur la période constituante des îlots insalubres. Car si l'entre-deux-guerres n'intervient que mollement pour donner suite à cette cartographie, les traces en demeurent dans le paysage et surtout la représentation des responsables et techniciens de Paris. La rénovation n'avait pas calqué sa géographie, dans les années 1950 et 1960, sur ce schéma. Elle était plus ancienne et portait d'avantage sur la périphérie parisienne. Depuis les années 1970, une transformation (ou une réhabilitation) plus morcelée de Paris en retrouve souvent le dessin. Surtout, la réflexion sur le cadre de vie et les conduites, le postulat écologique, l'amalgame entre les formes matérielles et les pratiques ne me semblent pas totalement exorcisées de leurs présupposés. Le Docteur Villermé est encore apte à faire penser, même s'il s'agit d'autres échelles et d'autres expressions de l'urbain. Marcel RONCA YOLO Professeur émérite de l'Université Paris.X. Nanterre Directeur d'Etudes à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales 12

Introduction

En 1959, d'importantes marques noires zèbrent la version officielle du Plan d'Urbanisme de Paris, à l'est de la capitale, du nord au sud. Ces taches sombres représentent les dix-sept îlots insalubres, territoires d'habitat vétuste de dimensions variables que la Préfecture de la Seine se propose de démolir pour éradiquer la mortalité par tuberculose. Ces îlots insalubres qui s'inscrivent dans la trame des quartiers populaires de Paris (Belleville, le Marais, le quartier de la Gare...) concernent alors 260 hectares, 4.800 immeubles, 180.000 habitants. Leur existence juridique depuis 1920, certains depuis 1906, illustre l'âpreté du problème en même temps que la difficulté d'agir. Comment expliquer la volonté d'une action publique aussi importante? Pourquoi certains périmètres opérationnels paraissent-ils plus pertinents que d'autres? Sur la base de quels critères de risque? Quelles méthodes? Que signifie la notion d'insalubrité? Pourquoi la santé publique a-t-elle paru aussi nécessaire pour fonder l'urbanisme naissant? Notre intérêt pour les îlots insalubres est né lorsque, chargé d'études dans un cabinet parisien, nous avons constaté l'influence décisionnelle des outils décrivant la réalité sociale de la ville et la responsabilité de ceux qui en font profession. Nous écartant d'une sociologie du soupçon, ne permettant pas de décrire ce que nous voyions, nous nous sommes attachés à rechercher les zones de connivence entre le pouvoir et le savoir là où elles nous apparaissaient: dans les mots, dans les catégories, dans les statistiques... Très vite, le terme d'insalubrité nous a semblé pertinent: il circulait d'un bureau à l'autre, parmi les métiers, entre le technicien et l'élu qui en parlait à ses électeurs... .11se traduisait par des chiffres, des descriptions, des récits, des photographies, des règles de droit. Confrontant des regards différents, il traduisait les difficultés d'une Ville confrontée à des intérêts contradictoires et à la recherche d'une politique pour son tissu ancien - les trois-quarts du parc- tantôt voué à la restauration, à la réhabilitation, à la démolition.

Nous avons voulu faire l'histoire de cette politique urbaine en racontant trois scènes d'ordinaire séparées: l'émergence des catégories de l'insalubrité urbaine et l'évolution de cette notion; les liens entre la politique urbaine et les innovations statistiques décrivant l'habitat; la traduction de la statistique dans les représentations des édiles et les premières réflexions d'aménagement. Ces trois moments de l'ouvrage s'articulent autour d'un plan chronologique qui débute aux alentours des années 1850-1880 lorsque les techniques de description de l'insalubrité évoluent vers la prise en compte des variables sociales et d'outils quantitatifs. La mise en place dans les années 1880-1910 de notions spécifiques, la mobilisation de techniques de recueils de données, la découverte des îlots insalubres, constituent une seconde époque introduisant une période de réflexion (1910-1945) durant laquelle les édiles interprètent les résultats statistiques et recherchent des solutions urbanistiques. Au croisement de ces périodes, les îlots insalubres nous ont semblé un objet particulièrement pertinent pour étudier la formation du regard urbanistique sur la ville. "Découverts" grâce aux outils de la bureaucratie, la statistique et la cartographie, ces territoires nous questionnent sur les liens entre la connaissance et l'action urbaine. C'est en effet pour repérer ces "lieux à risque" que s'inventent des outils de quantification, la notion de ménage, de surpeuplement, des modes de représentation cartographiques, -l'apparition de l'îlot. En mobilisant les débats de santé publique, la fameuse querelle entre les "contagionnistes" et les "infectionnistes" qui divise depuis le 16ème siècle les médecins partisans d'un isolement territorial des populations porteuses de "contages" et ceux qui préconisent l'assainissement de quartiers infectésl, les îlots insalubres soulèvent le problème fondamental, déjà évoqué par Max Weber, de la quête de garantie dans les villes. Il n'est donc guère de débats récents, la démolition des "barres de banlieues" , "la question des quartiers" , "l'intégration urbaine" qui ne puissent faire référence à la mémoire des îlots insalubres.

1 Bardet Jean-Pierre, Bourdelais Patrice et alIi., Peurs et terreurs face à la contagion, Fayard 1988. 14

Ainsi, la question posée est non seulement du ressort d'une sociologie appliquée à l'histoire des idées des urbanistes, mais renvoie aussi à l'épistémologie des sciences sociales. Elle nécessite cependant au préalable quelques définitions et éclaircissements des intentions de ce livre: qu'est ce que l'insalubrité a désigné et peut désigner aujourd'hui? Pourquoi les liens entre connaissance et action urbaine méritent d'être étudiés? En quoi l'histoire des îlots insalubres est généralisable à un grand nombre de problèmes urbains? L'insalubrité, une notion ambiguë.

Si le sens commun se représente généralement l'insalubrité comme relevant des taudis des villes du 19ème siècle, l'usage contemporain de cette notion plus rigoureusement définie comme "l'état d'un milieu défavorable à la santé" (Petit Robert 1992) surprend le citadin d'aujourd'hui. Comment est-il possible, plus de cent cinquante ans après l'adoption de la loi du 13 avril 1850 qui permet aux locataires de logements insalubres "portant atteinte à la santé publique" de se plaindre de leurs conditions d'habitat, que de telles situations existent encore? Certes, cette loi qui prévoyait que le conseil municipal pourrait proposer d'exproprier les immeubles concernés n'a pas été franchement appliquée. Sans vraiment utiliser ce cadre juridique, l'épisode Haussmannien (1852-1870) a fortement prouvé combien l'hygiène pouvait-être invoquée pour appuyer son urbanisme autoritaire et fonctionnel2. Même sous la Troisième République, où l'hygiène rencontrait de fortes résistances locales3, la diffusion d'un modèle d'habitat tant patronal4 que socials a modelé les esprits. Après-guerre, les secteurs de rénovation urbaine ont à leur tour "traité l'insalubrité" en démolissant des quartiers vétustes et en déplaçant les milieux
2 Gaillard Jeanne, Paris, la ville, L'Harmattan 1998 (1er ed 1977). 3 Murard Lion, Zylberman Patrick, L'hygiène dans la république, 1870-1918 Fayard 1996. 4 Frey Jean-Pierre, Le rôle social du patronat. Du paternalisrne à l'urbanisme, L'Harmattan 1995. 5 Guerrand Roger-Henri, Propriétaires et locataires. Les origines du logement social en France 1850-1914. Ed Quintette, 1987. Magri Suzanna Les acteurs de la réforme sociale de l'habitation, IRESCO, 1995. 15

populaires vers la banlieue. Le maintien dans les quartiers anciens de populations marginalisées par l'économie de croissance (étrangers, personnes âgées)6, n'a vraiment été perçu comme "insalubre" que lorsque la politique urbaine, délaissant la construction massive en banlieue, s'est à nouveau touméevers les secteurs centraux. C'est ainsi que l'apparition au début des années soixante-dix d'une série de textes sur la résorption et l'expropriation de l'habitat insalubre visant les "marchands de sommeil" et les "bidonvilles", a été perçue comme un moyen supplétif de la politique "douce" de réhabilitation destinée à inciter financièrement les propriétaires à améliorer leur patrimoine7. Ainsi, malgré tous ces efforts, l'insalubrité, telle que les urbanistes se la représentent aujourd'hui, suscite encore des débats notamment à Paris. Avec 17% de logements inconfortables (ni W-C ou installations sanitaires) au recensement de 1990 la capitale détient parmi les grandes villes de France le record de la vétusté de l'habitat. Ce chiffre souvent cité, ne permet guère d'évoquer les 150 immeubles insalubres de Paris8, ni les nombreux cas de saturnisme infantile. De plus, on remarque avec surprise que beaucoup des opérations publiques décidées par le conseil municipal de Paris depuis trente ans (Zones d'Aménagement Concertées de l'Est parisien, périmètres de Protection et de Mise en Valeur, Opérations Programmées d'Amélioration de l'Habitat) correspondent au tracé des îlots insalubres établi en 1920. Qu'il s'agisse de Belleville, de la Villette ou du Marais on ne peut qu'être frappé par la continuité avec laquelle les pouvoirs publics reviennent périodiquement dans les mêmes espaces mettre à l'épreuve des traitements différents du tissu ancien9.

6 Ballain René, Jacquier Claude, Politique de la France en faveur des mal logés, GETUR, 1989. Aballéa François,"La question du logement de 1945 à 1983", Recherches Sociales, 86, 1984. 7 Bourdin Alain, Le patrimoine réinventé, PUF 1982. 8 Serafini Tonino "Le logement insalubre persiste à Paris" Libération 20/10/1997. 9 Ceci ne contredit pas le constat fait pour les années 1960 par Manuel Castells et Francis Godard qui relèvent l'absence de corrélation entre insalubrité et secteur de rénovation, parce qu'à l'époque les pouvoirs publics disposaient encore de secteurs trés peu denses d'aménagement. Ceci est beaucoup moins vrai depuis une quinzaine d'années. Voir Martayan Elsa,"Aventures et mésaventures du projet urbain parisien", Urbanisme, déc.1997, pp 23-32. 16

Cette continuité a été un élément déclencheur de ce livre. Certes, on pouvait s'appuyer sur l'idée d'un progrès dans la civilisation des mOOlrs, accru par la capacité d'auto-contrôle des individus, occupant des appartements fonctionnels et divisés en piècesl0. Ces aspects de l'hygiénisation de la vie privée, consistant à créer des disciplines à domicile par la construction de logements, la multiplication des formes d'encadrement sanitaires, la diminution du surpeuplement, l'encouragement nataliste ont été décrits par de nombreux auteurs. Ils reposent sur la construction de normes jugées universelles permettant à la fois de décrire l'habitant et l'habiter et d'imposer des modes de vie conformes aux attentes des couches dominantes en matière de comportements démographiques, de consommation, de sociabilité. Si l'on admet avec Michel Pincon Il que les dispositifs présents dans l'habitat (séparation et dimension des pièces, équipements, rangements. ..) contribuent à la formation de l'habitus, nous devons considérer que la poursuite du confort moderneI2 n'est qu'une nouvelle forme de la lutte contre l'insalubrité engagée au siècle dernier. Mais cette perspective très attentive au ménage et au logement n'est-elle pas réductrice, empêchant de prendre en compte un aspect important de la lutte contre l'insalubrité relevant des espaces collectifs: gestion des déchets, des réseaux sanitaires, du tout-à-l'égout? Si le sens commun classe naïvement comme insalubres des constructions n'en ayant que l'apparence (faible luminosité, façades noircies, murs aveugles, linge aux fenêtres...), on peut se demander si l'espace public (l'îlot, la rue, la cage d'escalier, le quartier..) n'est pas aussi, comme le logement, un territoire d'hygiénisation. Rappelons à cet égard que selon la tradition hippocratique, la santé des populations est expliquée par la qualité des "milieux" naturels qu'ils habitentl3. Que ce type de raisonnement resurgisse à la fin du lSème siècle, au début d'un nouveau cycle d'urbanisation, puis revienne en vogue vers 1900 pour justifier la délimitation des "îlots mortels" (ou insalubres), rappelle la force de
10 Elias Norbert, La civilisation des moeurs,Calman-Levy 1973 (1er ed Fr 1969). Il Pincon Michel, Besoin et habitus, Centre de Sociologie urbaine, 1976. 12 Dreyfus Jacques, La société du confort. L'Harmattan 1990. Claude Viviane, Le confort: production de la norme et mentalités, MULT, 1985, Kalf de Body E., L'hygiénisation de la vie quotidienne, le logement insalubre à Paris (18301990).Thèse Paris VII, 1994. 13 Vigarello Georges, Le sain et le malsain. santé et mieux être depuis le MoyenAge, Seuil 1993. 17

l'explication causale en terme d'espace, malgré ses erreurs. Elle évoque les débats importants sur la notion de mode de vie qui, en géographie (Vidal de la Blache) comme en sociologie urbaine (autour de l'Ecole de Chicago), s'interrogent sur le rapport des populations à leur territoire. Ainsi, la notion d'insalubrité devrait permettre de mener ensemble la description des conditions de logement et des espaces urbains et d'agir sur eux. Mais ce double-sens comporte deux pièges: l'un, déjà énoncé, consiste à prêter un rôle prééminent aux espaces soit publics soit privés; l'autre, non moins inquiétant, conduit à assimiler l'insalubrité d'un milieu à la somme de logemeI)ts insalubres qu'il contient. Ainsi, l'écartèlement de la lutte contre l'insalubrité entre les deux échelles de l'urbanité (le domicile et l'espace public) nous semble plus pérenne que sort objet réel, qui a considérablement évolué. Aussi nous voulons dans cet ouvrage, mettre en garde contre une confusion ftéquente dont les effets politiques ne peuvent être ignorés: l'assimilation entre les propriétés collectives d'un espace (qui résultent d'une totalisation géographique et arithmétique) et les propriétés individuelles de ses occupants. Des liens entre politiques et connaissance statistique. Appliquer la "méthode critique" aux politiques menées dans les quartiers anciens est un exercice de tradition dans la sociologie urbaine. Dès le début des années 1970, une sociologie urbaine marxiste a voulu montrer l'impact des stratégies de classe dans la gestion de l'espace urbain. Si ce modèle a permis de comprendre les processus de "rénovation-déportation"14 il s'est avéré plus limité pour interpréter les objectifs des acteurs institutionnels identifiés de manière trop mécanique à des projets électoraux. Les changements introduits au début des années 1980 dans l'urbanisme (décentralisation, concertation, appel au secteur civique) ont si fortement démultiplié le nombre d'acteurs institutionnels, que les analyses en terme de "Capitalisme Monopoliste d'Etat" se sont
14 Godard Francis, Castells Manuel, La rénovation urbaine à Paris; structure urbaine et logique de classe, Mouton 1973. 18

trouvées dépassées. Un nouveau vocabulaire est alors apparu dans les publications scientifiques et dans les textes réglementaires du ministère de l'urbanisme: "partenaires" , "régulations" , "acteurs" ...Certes, de nombreuses études ont pu montrer dans les Opérations Programmées d'Amélioration de l'Habitat, dans les Zones d'Aménagement Concertées, sur les sites de la politique de la ville15 que ni l'Etat, ni le "pouvoir local" ne sont des entités monolithiques. On assisterait plutôt à une "négociation" des normes entre des partenaires, divers par leurs attentes et leurs modes de relation, combinant association et concurrencel6. Mais ce modèle de la "gouvemance" peut-il vraiment être présenté comme "nouveau" ? S'il est caractéristique des périodes favorables au pouvoir municipal de quelle manière s'applique-t-il au cas de la Troisième République et tout particulièrement de Paris? La capitale, Ville-Département administrée par un Préfet de Police et un Préfet de la Seine, représentée par un conseil municipal élu aux pouvoirs réduits, a malgré l'emprise de l'Etat central, développé un important réseau d'institutions notamment dans le domaine du logement. C'est ce tissu qui a permis au conseil municipal de Paris d'intégrer de manière expérimentale la question du surpeuplement dans le recensement de 1891. C'est également lui qui a conduit l'Etat à adopter la loi de 1912 instituant les Offices Publics d'HBM. Peut-on alors dénier tout pouvoir au conseil municipal de Paris ou faut-il à l'inverse considérer autrement sa compétence à gouverner? TI semble bien que beaucoup des actions adoptées grâce à ce conseil ne puissent s'expliquer sans un réseau d'institutions dont certaines se destinaient à décrire le monde social (Société de Statistique de Paris, commissions ad-hoc du conseil municipal) alors que d'autres prévoyaient d'y intervenir (dispensaires, sociétés d'HBM, Musée Social...). Ainsi, nous voudrions montrer que si l'action municipale a pû maintenir une capacité de gouvernement et préparer de nouvelles actions, on le doit en grande partie à son pouvoir d'organiser une connaissance cohérente de la ville. A l'instar de Maurice Halbwachs, qui proposait de tenir compte de la représentation de l'espace pour expliquer le rôle des
15 Gaudin Jean-Pierre, Les nouvelles politiques urbaines, Que sais je, PUF, 1995. 16 Le Galès Patrick, "Du gouvernement des villes à la gouvernance urbaine" Revue Francaise de Sciences Politiques, vo145, 1, 1995, pp 57 à 95. 19

formes matérielles sur l'organisation socialel7, on ne saurait analyser des décisions urbaines sans introduire ce que les acteurs connaissent de la ville grâce aux outils de la bureaucratie: la statistique et la cartographie. La question de la légitimité de la statistique est le second ingrédient qui a suscité cet ouvrage. Elle repose sur la surprenante fascination des élus et des techniciens pour la quantification quel que soit le problème posé. Alors qu'il nous semblait assister à un véritable culte quantophrénique, l'intérêt de resituer l'outil statistique dans le cadre de la genèse et du développement d'un regard sur la ville (passage du qualitatif au quantitatif: de la description hippocratique et monographique à la prise en compte du social et du recensement) illustre l'universalisation des critères entre les professions urbaines d'une part, entre les pouvoirs locaux et étatiques d'autre part. Ainsi, le casier sanitaire des maisons de Paris qui rassemble dès 1894 les connaissances éparses de médecins, ingénieurs, architectes, voyers pour chaque immeuble de la capitale montre bien que la statistique doit être étudiée comme le résultat d'une agrégation des savoirs de CC)rps professionnels et techniquesl8. L'importance qui est accordée aux îlots insalubres, "découverts" grâce à ce casier sanitaire, illustre la nécessité d' "intéresser"19 le politique et le technicien, le médecin et l'ingénieur. C'est dans le cadre des réseaux d'universalisation des savoirs qu'il est possible de comprendre comment une "statistique municipale" s'établit dès la fin du 19ème siècle dans de nombreuses communes et semble ignorer l'existence depuis 1840. d'une Statistique Générale de la France au Ministère de l'intérieur.

17 Halbwachs Maurice, Morphologie sociale, Armand Colin 1970 (1er ed 1938) 18 Desrosières Alain, La politique des grands nombres, histoire de la raison statistique, La Découverte 1993. Lecuyer Bernard "L'hygiène en France avant Pasteur", Pasteur et la révolution pastorienne, Salomon-Bayet Claire(dir), pp 65142, Payot, 1986. 19 Callon Michel "Eléments pour une sociologie de la traduction, la domestication des coquilles St Jacques et des marins-pêcheurs à Saint Brieuc" L'Année Sociologique, 1986, 36, pp 169-208. 20

Dès lors, faire un détour par la statistique, ses colonnes de chiffies et de tableaux, ses graphiques et ses cartes laborieusement dressées, consiste à appréhender la connaissance des acteurs et les moyens dont ils disposent pour comprendre les situations urbaines auxquelles ils sont confrontés. Nous montrerons ainsi que l'apparition du "logement" dans les statistiques et l'effacement progressif de la notion de "maison" ont accompagné le renouvellement des stratégies urbaines. Quelles sont dans ces circonstances le "pouvoir réel" de l'observateur urbain manipulant des variables supposées significatives: décès par tuberculose, débits de boisson, enterrements civils, naissances hors mariages et aujourd'hui encore, jeunes de moins de 15 ans, individus de plus de 60 ans, étrangers, familles monoparentales. ..En quoi les catégories de la description rejoignent-elles les critères de l'action? La force de la territorialisation. Ces questions relatives au choix des indicateurs démontrent l'intérêt de s'interroger sur leur pertinence au regard des territoires qu'ils sont supposés décrire. Il faut en effet rappeler que le "risque social" concerne aussi bien les îlots insalubres d'hier que nos banlieues d'aujourd'hui, c'est-à-dire des "quartiers populaires". Aussi, les taux de chômage, de morbidité résument trop souvent d'un seul terme la difficile "intégration" des quartiers. TIs reposent sur des images résumées des souffrances de la société dont on doit interroger la construction sociale. Ici intervient le concept de territorialisation qu'un premier regard peut assimiler à une pratique en apparence contemporaine de cartographier les problèmes "sociaux" (prévention de la toxicomanie, échec scolaire, chômage,..) pour tenter ensuite de les résoudre sur le plan local. Si l'on peut regretter souvent que des opérations publiques soient conduites pour des économies de moyens à exagérer les dispositifs locaux au mépris de mesures générales, la confusion entre l'échelle d'un phénomène et sa cause nous semble préoccupante: l'assimilation de l'exclusion aux "quartiers" de l'exclusion est certainement le problème central de la "politique de la ville"20. Entretenir la confusion entre les

20 Loi relative au Pacte de relance de la politique de la ville 14 novembre 1996. 21

propriétés collectives (écologiques) et les propriétés individuelles21 ne peut que produire l'individualisme négatif que décrit Robert Castel22. C'est pour illustrer ce processus de territorialisation que nous avons voulu confronter la découverte des îlots insalubres et leur description par les édiles. Si nous avons pu constater comme d'autres auteurs l'importance de l'explication écologique23, nous tenions surtout à montrer comment l'identification statistique des secteurs et les enjeux immobiliers qu'elle soulève conduit à assimiler les caractéristiques du milieu à celui des hommes. Ce processus de territorialisation que l'on peut aussi définir comme celui d'un "enrôlement" territorial nous semble compléter utilement la description des "aires morales" montrées depuis l'Ecole de Chicago24. Car, comme nous le verrons, le processus de territorialisation permet non seulement de comprendre les opérations menées à Paris avant 1945 à l'encontre des tissus urbains et sociaux (expropriations, relogements, démolitions, restaurations, reconstructions,..) mais aussi d'expliquer les desseins des premiers projets d'aménagement, la structure des logements dans le parc social et l'avènement d'une nouvelle statistique pour servir l'urbanisme de la Reconstruction. Ainsi, la formation du regard urbanistique sur l'insalubrité et la construction sociale des îlots insalubres parisiens que nous avons étudiés relève, malgré l'étude de matériaux historiques, de l'enquête sociologique25. Quelle autre démarche aurait autorisé à rechercher sur plus d'un siècle, dans divers types de textes juridiques, statistiques,
21 Boudon Raymond "Propriétés individuelles et propriétés collectives.! Un problème d'analyse écologique". Revue Française de Sociologie,1963, IV, 3, pp 275-299. 22 Castel Robert, Les métamorphoses de la question sociale, Fayard 1996. 23 Ce phénomène "d'explication écologique"a été mis en évidence par Cottereau Alain "La tuberculose à Paris, 1882-1914 : maladie urbaine ou maladie du travail? Un exemple de production de connaissances et de méconnaissances sur les modes de vie" in "Vie Quotidienne en milieu urbain", Annales de la recherche Urbaine, 1978. Voir aussi Murard L et Zylberman P. "Les murs qui tuent" Les cahiers médico-sociaux, 1983,4 pp 285-294. 24 Grafmeyer Yves, Joseph Isaac (Ed), l'Ecole de Chicago, naissance de l'écologie urbaine,Ed du Champ urbain 1979. 25 Elias Norbert, "The retreat of Sociologist into the present", Theory, Culture and Society, 4, nl-3, 1987. 22

politiques, médicaux, techniques le sens accordé à la notion d'insalubrité, la circulation des définitions, les interprétations réciproques entre acteurs? De l'étude de rapports imprimés à celle d'archives, des notes prescriptives aux guides des enquêteurs, des séries statistiques du recensement aux cartographies de la tuberculose, nous avons confronté les descriptions, pratiqué l'analyse secondaire des données quantitatives, repéré les corrélations établies, dressé des listes de critères, déconstruit les discours. Le récit de la construction sociale de l'idée d'îlots insalubres nécessitait ce type d'entreprise plurielle.

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PREMIERE

PARTIE

LES CATEGORIES DE PENSEE DE L'INSALUBRITE
Cette première partie montre comment, dans le contexte urbain et juridique parisien, les descriptions de l'habitat insalubre sont conduits à évoluer vers une plus grande considération des facteurs sociaux et l'utilisation d'outils quantitatifs. Consacrée à la période d'avant 1880, date à laquelle la conquête du nombre est achevée dans les esprits, elle s'attache à repérer les différences entre deux types d'études: les topographies médicales et les états sanitaires. Tentant de montrer que ces descriptions correspondent à des dispositifs de pensée présents dans les politiques d'aménagement, nous rappellerons les faits urbains importants qui expliquent leur avènement depuis 1776, date de la création de la Société Royale de Médecine. Ainsi, l'épidémie de choléra de 1832, les journées de 1848, la loi du 13 avril 1850 sur les logements insalubres, et le décret du 26 mars 1852 relatif aux rues de Paris, sont autant d'étapes dans la constitution d'un savoir sur l'hygiène publique et dans l'intervention urbaine. Ces événements s'inscrivent dans les transformations urbaines initiées par les Préfets Rambuteau (1833-1848), et Haussmann (1853-1870). A partir de l'annexion en 1861 des communes périphériques de Paris et la création de 20 arrondissements, l'insalubrité contre laquelle luttait le Second Empire par l'aménagement et l'embellissement d'un paysage restreint, limité à la voirie, change de visage. Autour du cadre vétuste du centre historique se constitue une autre figure de l'insalubrité résultant de l'urbanisation anarchique des communes périphériques. Il s'agit désormais de gérer et de décrire un énorme territoire de réseaux viaires et d'assainissement inconnus. Aussi, avec la fin de la charge d'Haussmann, les transformations de surface doivent céder la place à des opérations moins ambitieuses mais néanmoins fondamentales tel la mise en place du tout-à-l'égout.

Ces événements, qui conduisent les études urbaines, topographies médicales et états sanitaires, à rechercher les territoires du risque dans les quartiers puis dans les appartements expliquent l'ordre de notre exposé: analyser le milieu selon les topographies médicales, compter les taudis avec les états sanitaires et enfin, pour répondre à la demande édilitaire, la création d'une statistique municipale.

25

CHAPITRE

1.

ANALYSER LE MILIEU (1776-1850)

Si le repérage géographique de milieux malsains, pouvant apporter malheurs et maladies, répond à des préoccupations anciennes, le dépassement d'une perspective strictement physique pour une analyse des contenus sociaux mérite d'être étudié. Soulignant le rôle du médecin, du pouvoir municipal, l'amélioration des techniques censitaires et cartographiques, ce processus, qui place la recherche des territoires du risque au centre de son interrogation et découvre subrepticement le logement et le ménage, introduit un renouvellement radical de la pensée urbaine de l'époque. Depuis la fondation de la Société Royale de Médecine en 1776, la représentation savante de l'habitat insalubre consiste essentiellement en topographies médicales, textes monographiques de villes ou de quartiers décrivant l'ensemble des facteurs influant sur la salubrité. Le programme de la Société Royale de Médecine est poursuivi après la Révolution: "...disposer d'un plan topographique et médical de la France, par lequel le tempérament, la constitution et les maladies des habitants de chaque province ou canton seraient considérés relativement à la nature et à l'exposition du SOI"I. La notion de "constitution médicale" propre à chaque lieu, suppose l'enrôlement de correspondants locaux, souvent médecins, parfois architectes ou chimistes. Elle implique aussi un plan d'exposé, rigoureusement appliqué dans les facultés de médecine, consistant à étudier d'abord le milieu (climat, géologie, hydrologie), les mŒllrs (habitation, nourriture) et enfin l'hygiène individuelle. Les conclusions
1 Cité par Roncayolo M., "Le temps des essais: techniques et représentations du territoire, XVIII ème-XX ème siècle" in L'espace Français. Histoire de la France, Burguière A. et Revel 1. (dir), Seuil 1989, p 522. 26

constituent généralement un recueil de recommandations relatives à l'hygiène domestique et à l'art de bien bâtir. En ville, les topographies médicales se caractérisent par la recherche de la "nature" spécifique de ce milieu. Depuis la Révolution jusqu'aux années 1850 les topographies évoluent progressivement sous la pression des théories médicales en vogue. A leurs débuts, la théorie "aériste,,3 insiste sur le climat particulier de la ville. Tel est le propos du citoyen Oudin-Rouvière, Officier de Santé à Paris dont la "dissertation sur les substances qui peuvent influer sur la santé des habitants de cette cité" (1794) illustre de diverses manières cette théorie. A partir de 1810, l'histoire du développement de la ville à travers les industries, les activités polluantes et les cimetières est introduite dans les topographies médicales. Elle guide vers un examen plus attentif de la nature du sol et de ses émanations, comme le prouvent les recherches et considérations sur l'effet des activités installées sur le bord de la Bièvre, rédigées en 1824 par Alexis Parent-Duchatelet4. Vers 1820, une analyse succincte des taux de mortalité introduit de longues descriptions relatives à l'hygiène des rues et au fonctionnement des voiries. Elle permet non seulement d'établir un diagnostic sur les constructions adaptées aux circonstances particulières de la ville, mais souligne aussi une nouvelle préoccupation: les densités résidentielles. C'est alors qu'un nouveau courant représenté par Claude Lachaise (Essai sur la topographie médicale de Paris -1822-) augure avec Henri
2 Citons quelques topographies médicales exemplaires dans leur énoncé: Dr Forcade, Quelle influence devrait naturellement exercer sur la vie, les moeurs, la santé des marseillais, leur changement d'habitation en abandonnant l'ancienne ville pour s'établir dans les nouveaux quartiers, 1819~ - Saincric lM.B., Essai sur la topographie physico-médicale de Bordeaux, 1810~ Dr Hatin, Essai lnédico-philosophique sur les moyens d'améliorer l'état sanitaire de la classe indigente, 1832; -Piorry P.A., Des habitations et de l'influence de leurs dispositions sur l'homme en santé et en maladie, Paris, 1838~ -Pas sot Ph., Des logements insalubres, de leur influence et de leur assai nissement, 1851. Voir aussi Bergeron L, La statistique en France à l'époque Napoléonienne, ed EHESS, 1980. 3 Corbin A., Le miasme et la jonquille, Seuil, 1986. 4 Parent-Duchatelet A. Essai sur les cloaques ou égouts de la ville de Paris, Paris, Crevot, 1824.

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Bayard (1842) de l'apparition de nouvelles méthodes quantitatives et de la prise en compte du social.

De l'influence de l'air à la densité bâtie
La première topographie médicale de Paris est présentée à la Société Royale de Médecine quelques années avant la Révolution par le "citoyen" Dehorme. Ces propos, hélas introuvables, sont rapportés en l'an TI de la République, par Oudin-Rouvière, Officier de Santé et membre de deux Sociétés d'Histoire Naturelles. L'essai sur la topographie physique et médicale de Paris, ou ''dissertation sur les substances qui peuvent influer sur la santé des /labitants de cette ville" répond scrupuleusement au programme de l'ancienne Société Royale. La première partie est consacrée à l'analyse de l'air, à l'influence des saisons sur la morbidité, à l'eau de Seine, supposée pure. L'auteur aborde notamment les questions relatives aux mŒllrs : exercice physique, vêtements, habitation. Une seconde partie dresse le diagnostic de la situation hospitalière à Paris. On aurait pu attendre d'une analyse aériste une sorte de géographie des milieux, faisant abstraction de l'homme et de son activité. Mais confronté à une ville de 800.000 âmes, l'officier de santé Oudin-Rouvière préfère nous convier à une approche de la densité bâtie: "L'entassement des hommes, leur réunion rendent l'air moins élastique et moins pur. Ces effets sont plus marqués à Paris dans certains quartiers, OÙils sont favorisés par la forme, la disposition, le resserrement des habitations et entretenus par les exhalaisons putrides et les miasmes morbifiques disséminés dans l'atmosphère. On voit encore des rues étroites et mal percées où la libre circulation de l'air est interrompue" 6. Ce discours n'est pas anti-urbain. L'auteur reconnaît que Paris vaut bien sous ce rapport d'autres contrées et n'exclut pas la possibilité
5 Oudin-Rouvière Essai sur la topographie médicale de Paris ou disseration sur les substances qui peuvent influer sur la santé des habitants de cette ville. 1794, 20 p. 6 Oudin-Rouvière, op ci!, p. 3. 28

d'aménager certains quartiers. Il évoque même avec quelques années d'avance, le caractère dangereux de certains types d'immeubles: ''Les maisons bâties d'une hauteur démesurée sont la cause que les habitants du rez-de-chaussée et de l'entresol sont réduits à vivre dans une espèce d'obscurité, lors même que le soleil est au plus haut point d'élévation. Ces maisons dans lesquelles l'air se trouve stagnant sont aussi préjudiciables à la santé que le sont les pays marécageux''7. Cette analyse comparée du rôle du milieu naturel et des constructions, produits de l'homme, est fondamentale. Elle déforme la théorie hippocratique et dirige l'investigation vers le logement populaire: ''Les inconvénients inséparables de l'entassement se développent dans les rues dont je parle par une disposition mal ordonnée, par la petitesse des appartements et l'ouverture resserrée des portes et des croisées. Les causes habituelles et particulières de maladie dans quelques classes du peuple et surtout parmi un grand nombre d'ouvriers seraient sans doute moins fréquentes si l'air qu'on respire dans les maisons qu'ils habitent était plus souvent renouvelé et moins imprégné de particules hétérogènes qui le vicient et le rendent malsain',s. En fin de compte, les premières années de la Révolution contiennent déjà l'ensemble des hypothèses, permettant de classer les quartiers: "11est aisé de voir par la position de la ville et la manière dont elle est construite que les habitations situées dans son centre doivent être aérées. Les quartiers où l'on respire un air salubre sont les faubourgs, celui de SaintJacques, le quartier du Luxembourg, le Jardin des

7 Oudin-Rouvière, op cil, p. 5 8 Ibid. 29