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La culture ouvrière

De
312 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 335
EAN13 : 9782296324107
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LA CULTURE OUVRIÈRE

DU MÊME AUTEUR:

-

Les Marxistes et la religion, essai sur l'athéisme moderne, Paris, Éditions Sociales, 1961, 264 pages. - Théorie et politique, Paris, Éditions Sociales, 1967, 186 pages. - Dialogues pédagogiques, Paris, Éditions Sociales, 1972, 157 pages. -Le temps des études, Paris, Champion, 1976,847 pages. -L'Espace ouvrier, avec la collaboration de J. Creusen, Paris, A. Collin, Y, 1979, 250 pages, 30 tableaux. -Le Travail ouvrier, avec la collaboration de P. Nugues, Paris, A. Colin, U, 1982, 250 pages, 30 tableaux.

@ ACL Édition 1988 Société Crocus @ Éditions L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4536-5

Michel VERRET

LA CULTURE OUVRIÈRE
Avec la collaboration de Joseph Creusen

L'Harmattan
5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE
t

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Logiques sociales
fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions:
Ramé L. et S., Laformation professionnelle par apprentissage. Etat des lieux et enjeux sociaux, 1995. Baldner J-M., Gillard L. (eds), Simmel et les normes sociales, 1995 Guille-Escuret G., L'anthropologie à quoi bon ?, 1996. Guerlain P., Miroirs transatlantiques, la France et les Etats-Unis entre passions et indifférences, 1996. Patrick Pharo, L'Injustice et le Mal, 1996. Martin C. et Le Gall D ., Familles et politiques sociales. Dix questions sur le lien familial contemporain, 1996. Neyrand G., M'SHi M., Les couples mixtes et le divorce, 1996. Dominique Desjeux (Dir), Anthropologie de l'électricité, 1996. Yves Boisvert, Le monde postmoderne, 1996. Marcel Bolle de Bal (ed), Voyage au coeur des sciences humaines De la reliance, 1996 (Tome 1 et 2). A Corzani, M. Lazzarato, A. Negri, Le bassin de travail immatériel (BTI) dans la métropole parisienne, 1996. J. Feldman, J-C FilIoux, B-P Lécuyer, M. Selz, M.Vicente, Epistémologie et Sciences de l'homme, 1996. P. Alonzo, Le travail employé, 1996. Monique Borrel, Conflits du travail, changement social et poliique en France depuis 1950, 1996. Christophe Camus, Lecture sociologique de l'architecture décrite, 1996. Isabelle Terence, Le monde de la grande restauration en France: la réussite est-elle dans l'assiette? 1996. Gérar Boudesseul, Vitalité du syndicalisme d'action, 1996. Jacqueline Bernat de Celis, Drogue: consommation interdite. La genèse de la loi de 1970 sur les stupéfiants. 1996. Chantal Houellou-Lafargue et DOlninique Segré, Regards sur la lecture 1996.

en France. Bilan des rechl!.rches sociologiques,

A Éliane

Ce livre sur La Culture ouvrière peut se lire indépendamment des tomes précédents sur L'Espace ouvrier et Le Travail ouvrier, comme le tableau des formes de pensée, de sensibilité et d'action à travers lesquelles l~s ouvriers s'approprient leur milieu de vie et s'en forment, sous leurs valeurs, leur propre représentation. Ces formes ne pouvant pourtant se penser indépendamment de leur contenu, ni ce contenu hors des conditions spécifiques d'existence de la~lasse ouvrière, à l'usine comme en sa résidence, c'est bien en L'Espace ouvrier et Le Travail ouvrier que La Culture

ouvrièretrouvera ~'essentiel e son argument. d

.

C'est pourquoi le lecteur y trouvera si souvent référence, au cœur du texte, sous les abréviations « E.O.» et «T.O. », avec les numéros des chapitres concernés.

AVANT-PROPOS

Ce livre, écrit voici dix ans 1, entre épure et descriptif, comme le parcours raisonné d'une culture nouvelle, portée par sa propre lumière à la visibilité d'un petit âge classique. ne serait-il déjà plus que le Mémorial d'un objet défunt? La question se pose en effet, car la culture ouvrière des centres traverse aujourd'hui plus qu'une crise de visibilité peut-être, une crise d'existence...2 *** Invisibilisation certes, et brutale. Par cette diminution de la masse visible, qui fait perdre à la classe en vingt ans le quart de son nombre et ses grands noyaux de cristallisation (Mines, Sidérurgie, Métallurgie). Par ce déplacement aussi de la visibilité vers tous flux fuyant... En haut, petit, mais captant les lumières du haut, ce flux ascendant vers les techniciens... De côté, en masse cette fois, cette latéralisation du salariat d'exécution vers
1 Paru seulement il y a sept ans, car il chercha trois ans éditeur... 2 Chevilles ouvrières, paru en 1995 aux Éditions de l'Atelier, Paris, ponctue le parcours de réévaluation critique opéré par l'auteur en cette même décade dans le suivi de cette crise. De grands livres-partenaires l'y ont aidé: Joëlle Deniot, Le bel ordinaire, Paris, L'Hannattan, 1996 .Olivier Schwartz, Le Inonde privé des ouvriers. Hommes et felnmes du Nord, Presses universitaires de France, Pratiques théoriques, 1990. Alain Supiot, Critique du droit du. travail, Paris, P~esses universitaires de France, Critique du Droit, 1994. Florence Weber. Le travail à côté, Paris, Éditions de l'Ehess, 1989... et tant d'autres qu'on trouvera au fil des notes... pour ne pas parler du bilan à entrées multiples des Métal1lorpho.çes ouvrières, Actes du Colloque du vingtième anniversaire du L.E.R.S.C.O. (Nantes, 1992). Paris, L'Hannattan, tOlnes 1 et 2, 1996.

. . . .

Jean Paul Molinari,

Les ouvriers

C0l11l1lUnistes, réédition,

Paris, L'Harmattan,

1995.

II

AVANT-PROPOS

les employés (ils sont déjà majorité - bientôt ce seront les femmes, car les femmes y sont le plus grand nombre)... En bas, en masse encore, cette grande chute du bas de la classe vers le bas du bas: la pauvreté, d'où sourd encore une lumière, une autre pourtant peut-être? Et là même où elle semble toujours briller, est-ce la lumière encore? Ce noyau stable des ouvriers qualifiés, à supposer que la précarisation ne l'ait pas déjà déstabilisé, savoir s'il a gardé son principe identitaire ? *** Intellectualisation du travail, c'est la démanuellisation de sa culture3. Individualisation de la consommation, c'est la décollectivisation4. Scolarisation de sa formation, c'est sa dépopularisation5. Bureaucratisation de ses appareils de lutte, c'est sa démobilisation6. Effondrement des idéaux socialistes, c'est sa dépolitisation 7. Et sous le triomphe hégémonique sans partage des catégories privatives - concurrentielles c'est, sinon son embourgeoisement culturelle (comme Michelet disait de la bourgeoisie non anoblie qu'elle était pourtant "nobilisée"...) Si, la culture ouvrière se voit moins, c'est peut-être qu'elle est déjà moins et bientôt peut-être ne sera plus... Car ce qui brille encore d'elle en ces luttes défensives contre la désindustrialisation des économies, la désouvriérisation des industries, la déjuridisation des salariats aux Centres n'est peut-être que le dernier éclat d'une culture qui s'obscurcit et s'efface, déconcertée et désemparée par la mondialisation du Capital, et son réensauvagement - c'est tout un : car prendre droit sur le monde, sans la règle d'un, droit du monde, c'est rendre le monde sans droit...

***

3 Yves Schwartz en propose l'approche formalisée, sur une riche moisson d'études empiriques dans Travail et philosophie. Convocations nlutuelles, Toulouse, Octares, 1992. 4 Jean-PietTe TelTail, Destins ou.vriers. La fin d'une classe? Paris, Presses universitaires de France, 1990. 5 Bernard Lahire, Culture écrite et inégalités scolaires. Sociologie de l'échec à l'école prinlaire, Lille, Presses universitaires de Lille, 1993 ; La raison des plus faibles. Rapport au travail, écritures d0l11estiques et lectures en nzilieu populaire, Lille, Presses universitaires de Lille, 1993. 6 L'analyse vient de loin dans les traditions anarchiste et trotzkiste : Michel Verret, Hommage à Pierre Naville: Le cri et la pensée, Paris, Presses universitaires de France, LtAnnée sociologique, pp. 387-399 7 L'auteur en a tenté l'approche sous forme-essai dans Michel Verret, Eclats sidéraux, Nantes, Éditions du Petit Véhicule, 1992.
.

LA CUL1VRE OUVRIÈRE

ill

Épreuve extrême, plus que de vie de survie, pour cette culture ouvrière en suspens. Car il n'est plus pour elle ni réserves, ni exodes, ni retours possibles. ... Ni réserves en ces cultures, dont toute dépossédée qu'elle fût, elle restait encore l'héritière. L'ouvrier même qui avait perdu le champ et l'atelier, gardait encore l'esprit du labeur paysan, les savoirs agiles de l'artisan, le goût des solidarités proches, le sens des fiertés rebelles: la conversion entrepreuneriale du peu qui reste de ces paysanneries et artisanats en déshérence rendent ces partages caducs, sinon sans objet... ... Ni exodes, car l'émigration qui fit si longtemps, avec la révolution, l'alternative de rêve de l'avenir ouvrier8, est aujourd'hui fermée pour toutes classes ouvrières centrales, en contraintes critiques d'accueil, au contraire, de toute immigrations Périphériques... ... Ni retours aux cultures pauvres? Car il s'en est bien gardé souvenir, écho, expérience même, aux marges de la classe (taudis, ni bidonvilles ne sont si loin) mais déjà ce n'était plus l'Antique Pauvreté, dignitiée dans l'économie du Salut par la promesse d'un Avènement Céleste.. . Là "où saignait (hier) la patience" (Rilke), ce serait plutôt aujourd'hui l'impatience d'une demande toute terrestre: accéder à cette richesse, non seulement minimale, mais moyenne, dont le Marché, ce grand Péréquateur, a fait la mesure de Droit, non seulement du socialement nécessaire, mais de l'humainement digne. Et qui ne l'a pas s'en voit humainement offensé. Et qui le perdrait s'y sentirait perdre sa dignité d'homme. Et c'est pourquoi l'ouvrier n'y tombera pas sans les révoltes extrêmes du refus extrême. Qui fait encore culture sans doute, mais cultures noires: désespoir, destruction, autodestruction... 9 Ces dialectiques d'extrémisation de la violence, en des cultures comme acculées à leurs distances critiques d'existence, et dont l'Histoire offre en d'autres classes d'autres exemples (chevaleries errantes, brigandages paysans, violences compagnoniques, versaillisme bourgeois même, car il suffit de se sentir menacé en son principe, pour que le principe explose en tous sens), ne les trouvons-nous pas déjà à l'œuvre, en deçà même de la pauvreté, dans les colères, les exaspérations, les enragements parfois, où la précarisation concurrentielle réorganise sur des clivages de race, de nationalité, de sexe, d'âge, de corporation 10,
8 Axe organisateur de l'étude de la culture ouvrière dans Eric Hobsbawffi, Le telnps des révolutions, Paris, éditions COlnplexe, 1969 ; Le te111psdu Capital, Paris, Fayard, 1978 ; Le telnps des El11pires, Paris, Fayard, 1989. 9 Grand bouquet d'études aussi sur ces questions depuis quinze ans. On en trouvera la bibliographie et les bases de questionnetnents (ou pour l'auteur de re-questionnetnents) dans la Préface à la réédition de Michel VeJTet, L'espace ouvrier, Paris, L'Hannattan, 1995. 100n se reportera aux études citées en la Préface sus-dite.

IV

AVANT-PROPOS

interférents ou substitutifs au clivage de classe, des fractions ouvrières aux identités brouillées? Où chacun mordra chacun: au plus proche, si le lointain échappe; le plus faible, si le fort fait peur; avec le fort, car le fort fascine. ..

***
En ce cycle d'entraînement des dépaysannisation, désartisanisation, désouvriérisation, qui déstructure, puis détruit sous nos yeux, en moins d'un demi-siècle, des cultures, qui pour la paysanne, remontaient au néolithique - pour l'artisane à l'antiquité la plus éloignée - pour l'ouvrière à deux siècles seulement, mais en tels dynamismes de substitution, et si ouverts, qu'elle avait pu, entre alliance et héritage, en recueillir l'essentiel, ce n'est plus seulement déculturation en cascade des cultures populaires, c'est dépopularisation générale des cultures, et par là peut-être déculturation générale de l'Espèce. ..11 "Civilisation des dix doigts", disait Leroi-Gourhan. Dépaysannisation, c'est une main en moins. Désouvriérisation, c'est l'autre... Reste la tête... Mais quelle tête, quand la tête n'accueille plus la main? Tête sans mains perdra pied aussi... Tête folle, n'est-ce pas déjà comnle elle se montre: prise aux vertiges des signes, au double llliroir de ses cultures spéculatives. Spéculation des signes-idées (ou images), spéculation des signes-argent - celle-là couvrant celle-ci, qui l'entretient aussi... Mais ne s'entretient pas toute seule? dira-t-on... En effet: nos cultures rentières ne s'entretiennent même que du reste du monde... La culture ouvrière n'y pourrait-elle trouver rebond?

***
Oui... Non en exode: il est bien clos. Mais en surgeons: là où l'industrialisation délocalisée relocalise de nouvelles ouvriérisations, sur les réserves pour l'heure sans limites de paysanneries et artisanats si appauvris et prolétariats si nlisérables, que l'ouvriérisation y semble chance sans prix... Et sans doute les jeunes classes ouvrières qui se forment là-bas, investies des cultures immémoriales, d'où elles sortent qui les entourent et les appellent n'en sont pour l'heure qu'à tenter d'autonomiser leurs
Il De forts tracés théoriques sur ces questions dans: Claude Giron et Jean-Claude Passeron. Le savant et le populaire, Paris, Gallimard, Le Seuil, 1990. . Jean-Claude Passeron, Le raisonne/lient .'tociologique. L'espace non-pop péri en du raiSOnnel11entnatu.rel, Paris, Nathan. Essais et recherches, 1991 (Parites nI et N).

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LA CULWRE OUVRIÈRE

v

cultures naissantes en des marges que les textes dévorent souvent encore.12 Mais, en ces situations mêmes, où les classes ouvrières "centrales" peuvent trouver miroir de ces origines13, contre le retour desquelles elles se battent si désespérément en leurs propres lieux, les classes ouvrières "périphériques" disposent (et c'est pourquoi elles ne les reproduisent pas seulement) du trésor culturel des classes qu'elles supplantent en leurs lointains. Car les cultures voyagent plus et plus vite que les classes qui les portent. On en voit même circuler de classes mortes, pour la charge d'universalité qu'elles port~ent ou annonçaient. A fortiori les universalités peuvent-elles s'échanger entre espaces de classes d'un temps donné, espaces interclasses même. Échanges et transferts constatés en effet de toutes parts en cette fin de siècle. Entre les cultures ouvrières qui se cherchent là-bas et celles qui se sont trouvées ici 14 et s'y conserveront bien un peu: si grands nombres si lutteurs ne disparaissent pas si vite de la scène historique... Ici même entre ce qui s'en conserve dans le travail de main déclinant et ce qu'il en transmet au petit travail de signe qui le supplante dans le salariat d'exécution.. .

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12 Les livres-pilotes de la réflexion ont été ici pour l'auteur:
Gérard Heuze, Ouvriers d'un autre I1londe, Paris, Éditions de l'École des Hautes études en

Sciences sociales, 1989 et puhlications postérieures. Jean-Bernard Ouédraogo, La fO,.,llation de la classe ouvrière en Afrique: le cas du Burkina-Faso, Paris. L'Hannattan, 1989 et publications postérieures. 13 Les études historiques et sociolo giq ues se poursuivent sur celles-ci~ soulignant une diversité régionale à peine moindre en l'Etat-Nation que d'un Etat-Nation (ou InuItinational) à l'autre... Jacques Girault, Le Var rouge, Paris, Puhlications de la Sorbonne, 1995. . Michel Pigenet, Les ouvriers du Cher (fin 1se-1994), Travail, espace, conscience sociale, Paris, Institut C.O. T. d'Histoire sociale, 1994 - à des échelles plus Inodestes, et sous approche ethnographique ou/et sociographique Noël Barbe, dans ses études sur les ven'eries, faïenceries et fonderies de Franche-Comté; Jean-Noël Retiere, Identités ouvrières. Histoire sociale d'un fief ouvrier en Bretagne, Paris, L'Harmattan, 1994 ; et bien d'autres à Marseille, Caen. Lille, sans parler des études polYInorphes et totalisantes d'Olivier Kourchid sur les Inines du Nord-Pas-de-Calais. 14 Et continuent de trouver... Car les anciennes ne se perpétuent que de leur renouvellelnent C0I111nees neuves ne s'inventent que sur leurs appuis... Vrai des branches l (Georges Ribeil sur Les chenÛnots, Bruno Lefèvre sur Les routiers, Paris, Syros, 1993). Vrai des entreprises {Patrick Fridenson sur Renault ou Michelin, des rapports des collectifs dans les entreprises (Les gens de Merlin à Grenoble, Paris, Éditions de l'Atelier, 1996). Et vrai des individus et tous ne tlalnhoieront pas COInme Marcel Donati (Cœur d'acier, Paris. Payot, 1994), Inais tous auront bien à y réinventer sans cesse leur vie, comIne on voit dans le foisonnant inventaire du Maîtron, poursuivi par Claude Pennetier et Nathalie Depaule (Éditions de l'Atelier). Il n'en irait pas autrelnent sur les transversales du temps libre (Alain Corbin, Noëlle GerÔlne et Danielle Tartakovski : Les usages politiques des fêtes aux 1CJCt 20C siècles, Paris, Publications de la Sorbonne, 1994. e

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VI

AVANT-PROPOS

Car le voilà, ce travail de signes, qui perdant ses valeurs de distinction de l'effacement même du travail ouvrier, en reçoit les stiginatisations de classe - aliénation, pression et oppression, précarisation - redoublées même (les oppressions font bon ménage) de l'antique dévaluation fénIinine. En ce brusque héritage, héritage possible aussi des cultures de lutte contre l'exploitation. Dans les dynamisations neuves qu'y apporterait les luttes aussi sont sœurs - l'enlacement de la lutte de classe et de la lutte de genre (genre, c'est le sexe social) pour l'invention de nouvelles cultures d'égalitéI5. Dont le plus haut salariat même ne serait .pas exclu. Car le voilà qui, du glissement général des hiérarchies salariales vers le bas, se trouve découvrir à son t.our ces cultures de base, dont. il avait cru pouvoir s'excepter. .. Non sans questions de tous et toutes à la culture de tête, ni, pourquoi pas? de celle-ci à elle-même... Car dans l'effondrement général du travail de main, sur l'exemption duquel elle avait fondé sa propre supériorité, c'est cette condition rentière de supériorité qui se trouve interrogée. Quel sens aux signes lettrés de distinction, si disparaît ce par rapport à quoi on se distinguait? Ouvrir même le cercle n'y changerait rien: "A peine sachant lire, déjà Empereur... Des troupeaux d'Empereurs" (Michaux)... Pour quels Empires?.. *** En quelle Humanité? Car c'est peut-être la question dernière, posée à tous et toutes cette fois, par toute culture peut-être, mais par celles-là plus que d'autres aujourd'hui - culture ouvrière, culture pauvre - parce qu'elles rencontrent conlme d'autres avant elles, avec elles - cultures des persécutés, des exilés, des déportés, des massacrés - la question de la limite d'inhumanité... Il ne suffit pas de naître homme pour l'être; l'hominidé n'est pas encore l'humanisé. L'hominisation, c'est ce que l'homme, comme être pulsionnel, reçoit biologiquement de l'espèce en naissant: station debout, libération de la main, de la bouche, du pharynx, vision frontale et toutes les virtulaités du travail, du langage, de la perspective, de la pensée et du
Danièle Kergoat, Les infir/llières et leurs coordinations 1988-1989, Paris, Éditions Lamarre, 1990. Margaret Maruani et Chantal Nicole, Au labeur des daInes. Métier.f masculins. enlplois jél1zinins, Paris, Syros, Alternatives, 1989, et plus généralement les travaux du G.E.D.I.S.T. et du M.A.G.E. (CNRS, 59-61 rue Pouchet, 75017 Paris).

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15 Sur ces inventions,

à fils croisés cette fois,

LA CULTURE OUVR/ÈRE

vn

rêve... L'humanisation, c'est ce que l'espèce fait historiquement de ces virtualités en maîtrise partagée de la nature, en mise en lois de partage, en sublimation des pulsions, en culturisation des usages: bref, en ce qu'on appelle à bon droit - civilité, citoyenneté - civilisation... Les cultures pourtant posent des questions plus larges que les civilisations qui les soutiennent. Car, en chaque culture, il en est toujours deux: celle qui, aménageant l'existant, le rend viable et vivable, et s'en contente et s'y endort; celle qui, lui demandant mieux, la réveille et la questionne de ses critiques et de ses exigences. Et l'avenir, bien sûr, retiendra plus d'elle ce qu'elle demande et rêve que ce qu'elle tient et possède. .. Ainsi de la culture ouvrière: s'effacerait-elle au présent, et aurait-elle jusqu'ici manqué à soutenir son rêve - si grands échecs de si grandes révolutions qu'elle poserait encore, et d'autant plus en un sens, la question, qu'en sa gaucherie primitive encore, elle ne cesse, ni ne cessera de poser avec ses cultures-sœurs, à la culture qui la domine pour l'heure des certitudes lisses d'un triomphe redevenu sans partage. "Le capitalisme, comme organisation de l'égoïsme, selon la hiérarchie des capacités de s'enrichir" (Musil) constitue-t-il, en son monde privatifaccumulatif, exclusif-excluant, l'ultime forme possible d'humanisation historique de l'hominidé biologique? Ou sa dernière forme de sauvagerie, en un parcours de barbarie peu à peu surmonté? ***

"Quel âge est-il, demandait Joyce, sûr qu'il est tard"... Très tard même.. . ... Très tard? ou très tôt?..
Michel Verret (décembre 1995)

Introduction: les deux cultures

Les ouvriers ont-ils une culture?

Drôle de question...

I

La culture première La culture, c'est au plus simple, ce que l'homme ajoute à la nature. Cet appareil de réponses, historiquement relatives et socialement variables que l'espèce a dû donner à sa détresse vitale, pour simplement survivre. Car elle était née nue. Comment les ouvriers s'en passeraient-ils, eux qui naissent deux fois nus: une fois comme tout le monde, petits, criards et mortels; une autre fois comme les pauvres: sans terre, ni toit, ni manteaux? Comme tout le monde, ils parlent. Plus que d'autres, ils travaillent. Station debout, libération de la main et du pharynx, maîtrise des outils et des signes. : Homo erectus, Homo faber, Homo loquens : tout le latin de l'homme est déjà là. Et si l'on en veut plus: Oeconomicus, puisqu'ils vendent leur force sur un marché. Juridicus, puisqu'ils le font sous contrat. Politicus, puisqu'ils défilent. Symbolicus, enfin, puisqu'ils ont leurs drapeaux.

10

INTRODUCTION

Pas de doute, les ouvriers ne savent pas le latin, .mais ce sont des hommes. Barbares, au sens grec, où leur parole, trop étrangère, ne serait pas entendue (ou entendue, mais non comprise) : peut-être... Incultes, au sens latin, d'une terre, d'un corps, d'une âme non travaillés, assurément nOD. Ils travaillent trop... Savoir même si, par eux, nous ne toucherions pas la terre natale de toute culture: le dernier plan, le plan de base, ce lieu où de la nécessité insubstituable du besoin naît pour l'homme le besoin du travail, ce travail qui, de la terre nue fait le terreau, où poussera tout le reste. Près de la terre, près de l'animal donc. « Frère animal », agneau ou loup, tigre ou colombe, selon que l'on préfère Saint-François ou La Fontaine. Dans les mêmes problèmes de partage écologique entre espèces et d'aménagement des milieux dans l'espèce, de coordination des comportements entre individus et de régulation des comportements dans l'individu. A ceci près pourtant, que de l'animal à l'homme, le registre de viabilité se déplace2, de l'inné et du biologique vers l'acquis et vers l'historique. Avec les nouveaux aléas qu'imp'1ique pour de nouveaux problèmes, ce fragile relais de l'invention, ce feu, qu'il faut garder. Car, ici et là, la faim et le froid, le gîte et le grain, l'agression et le rite. Mais ici seulement la mutation du travail, de la parole et de la règle~ qui fait la culture: ce labeur, qui perpétue les acquis des enfants aux parents; ce système souple de signes, où se dépose et se transmet l'expérience; ces quelques principes d'ordre, qui pour approprier les choses aux hommes, demandent aux hommes de s'accorder un peu entre eux. Des hommes aux noms de pays: paysans. Aux noms d'art: artisans. Au nom d'œuvre: ouvriers. Ceux-là plus près des champs. Ceux-ci plus près du feu: au foyer (c'est bien dit), de toutes cultures possibles, car c'est bien à ce feu qu'elles se chaufferont toutes. Et la question qui se pose alors n'est plus tant de savoir si ces hommes là ont une culture que de comprendre comment une telle question peut advenir en telle culture, laquelle et sous quelles conditions...

La seconde culture Cette culture là, celle pour qui les ouvriers ne sont « pas évidemment », sinon même « évidemment pas» cultivés, nous la connaissons bien: c'est celle qui nous est devenue évidente, nous qui avons le temps, l'école, les livres et le bon usage de la majuscule culturelle. Une autre culture, une culture « en plus ». Nous la dirons « cultivée» pour la distinguer de la première, la petite culture, la « culture culturée », celle qui va toujours en minuscules. D'où lui vient ce plus, à la grande Culture, on le sait un peu. D'un moins d'abord, que les ouvriers auront dès lors en plus (mais cela leur deviendra

INTRODUCTION

II

de moins en moins un avantage) : le travail de production, travail de transformation utile de la nature, travail de choses, auquel ils sont voués, dont elle est dispensée. Et d'un plus, qu'ils auront en moins (et cela tournera de plus en plus à leur désavantage) : le travail improductif, du service utile aux hommes3. Travail de signes, dont ils sont exclus, qu'elle se réserve: échange et redistribution des biens; régulation des alliances et des conflits; intégration symbolique des groupes; ritualisation des pulsions. Deux genres de dépenses, deux genres de techniques: techniques de la nature, où la main fait tout (ou presque), techniques des hommes, où c'est la parole4... Les premières contrôlent (un peu) la nature, les secondes (beaucoup) les hommes. Et bientôt les secondes les premières, car qui maîtrise les techniques d'autorité, de réassurance, d'enthousiasme, de persuasion, contrôle aussi les hommes, producteurs ou non, et s'ils produisent, leur produit. Sa majuscule, c'est de ce savoir des hommes, savoir du contrôle social, que la « Culture Cultivée» la devra. Aussi se dira-t-elle bien vite Savante. Mais c'est aussi qu'elle a ses Lettres: ne la dit-on pas encore Lettrée?

La lettre en plus A bon droit. Car, c'est bien du moment où les savoirs de l'homme se sont donné ces savoirs des lettres (on dirait mieux peut-être des graphes: figures, chiffres; lettres) que date la grande divergence entre les deux cultures. Et bientôt, cet écart si grand, de l'une, toute majesté, à l'autre, toute indignité, que si petite et si moche et silencieuse, un beau jour la grande, carrément, l'oubliera... Il faut la comprendre, la grande, car elle est vraiment grande. Écriture, calcul, dessin, c'est toute la grandeur du signe associée à celle de l'espace. Ces paroles, si fortes, qui appelaient, commandaient, persuadaient; ces paroles qui savaient, mais volaient et passaient, les voilà saisies, fixées, conservées, éternisées bientôt dans l'espaces. Et voilà ouvert l'avenir de cumulation des savoirs: l'histoire même... Tout le champ de l'Universel: car il suffit de rendre transportables et aliénables les savoirs ainsi stockés, pour leur ouvrir, mobilisables en tous lieux, l'espace virtuel du monde. Et libérer, par là, l'esprit même, le Grand Esprit, l'Esprit pur, l'Esprit Saint. Car la séparation des signes, tout à la fois de ce qu'ils signifiaient et de ceux qui les signifiaient, n'ouvrait rien de moins que l'espace mental de l'autonomisation des savoirs à l'égard des pratiques et des situations où ils étaient engagés. Troisième travail: de service toujours et de signes. Mais en mutation interne: car la constitution du monde des signes en monde séparé des situations, des agents et des effets significatifs en fait un travail sur signes: travail de systématisation de l'information, de formalisation de la communicàtion, d'extraction des logiques du sens, d'élaboration des procédures expressives... Culture de tête, culture sur tête... On la dit « intellectuelle ». Cette culture-là ne sera pas portée à la modestie, car elle est rare et elle est forte. Non de sa force même (les savoirs de signes par eux-mêmes sont sans force), mais de la force supplémentaire qu'ils donnent à toute force qui s'en serait emparée: on le voit bien aux

12

INTRODUCTION

avantages d'exactitude que donnera la science, cet avatar grandiose de la culture intellectuelle, à qui pourra (et saura) s'en servir. Dans la hauteur (c'est plus que grandeur) de la Culture Cultivée, la conscience de cette force. Dans l'humilité Gusqu'à l'effacement) de la culture culturée, la conscience inverse; conscience de tout ce qui se cumule là... : ces surplus de richesses et de pouvoirs, qui font aussi ce surplus de temps, sans lequel on ne saurait même concevoir l'autonomisation du travail de tête.

La clef du temps Car tous les plus vont ensemble, tout le monde le voit bien. Ce qu'on voit moins, c'est que tous les moins aussi. Et moins encore: que les plus ne sont plus que par ces moins là. Pour penser un peu large, il faut avoir mangé: sinon on ne pense qu'à sa faim. Celui qui l'oublie, c'est qu'il a toujours déjà mangé, car ses greniers sont pleins. Mais il faut bien qu'un travailles ait emplis, et si ce n'es.t le sien, celui d'un autre, en un autre temps, qui rend possible ce temps même où il l'oublie. Ainsi le temps libre du penseur a-t-il pour condition nécessaire le temps de travail du producteur: plus précisément (question de productivité), la part que celui-ci peut en vouer à l'entretien du -penseur. Peut ou doit, car c'est moins souvent de gré que de force; et qu'importe le moyen de la force, il suffit qu'elle contraigne6. C'est sur ce rapport de forces que repose le rapport des cultures. Mais il ne se donne jamais que dans le rapport des temps: la distribution sociale des cultures nous est donnée dans la distribution du temps social, comme la distribution des classes en ce spectre temporel nous dit leur distribution dans le spectre culturel. Savoir en une société qui est affecté au travail producteur? pour combien de temps? libérant quel excédent? pour combien de temps libre? consommé par qui? pour quel autre travail: de service, de signes, de tête... ? C'est savoir, du même coup, comment se distribue le temps nécessaire, nécessaire à la survie du producteur et à l'entretien de ceux qui ne le sont pas, et le temps libre, libre de cette double nécessité. Et c'est aussi savoir comm'ent se distribuent socialement les deux cultures: la petite et la grande. Car selon que la morphologie temporelle de la société partagera les deux temps entre tous, sur régime alternatif, ou qu'elle y vouera, sur régime d'exclusion, des groupes spécialisés en l'un ou en l'autre, sans partage, échange, ni parfois passages possibles, on aura des sociétés à culture unifiée ou dissociée. Les premières, à savoirs sociaux conjoints et partagés. Les seconds, à savoirs disjoints et exclusifs. Les unes en espaces culturels relativement homogèn.es, rapports symétriques, échanges réversibles, les autres en espaces polarisés, rapports dissymétriques, échanges irréversibles. De même, l'emploi du temps de telle classe, en telle société de classe, nous donnera-t-il, avec son profil de pratiques, son profil culturel. Les ouvriers passent presque tout leur temps à l'économie: production, échange, consommation. Quelques moments à la politique, éventuellement à la religion. Leur partici-

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pation à la pratique juridique est occasionnelle, à la pratique théorique exceptionnelle. C'est dire qu'en tous les champs où la Culture Cultivée s'est électivement constituée: administration des avoirs, compétitions des pouvoirs, débats des savoirs, confrontations des valoirs, la classe ouvrière sera, par définition, absente; comme les classes cu~tivées seront à leur tour absentes (aux ingénieurs près) de la production immédiate et les savoirs de production absents, sauf bricolage, de leur culture... De cette simple table de présence et d'absence, se déduira, plus que la différence, l'opposition, sinon l'antagonisme des cultures: celle-ci (comme les cultures des groupes en profils homologues ou analogues, paysans, artisans), vouée, dans la pratique dominante du nécessaire, au temps nécessaire et à la culture culturée. Celle-là disposant par libération du nécessaire, du temps libre et de la Culture Cultivée. Clef du temps, clef des formes. La culture ouvrière qui n'a déjà pas le temps des pratiques spéciales, réservées aux autres classes, aura moins encore celui d'élaborer en chacune d'elles la culture de signes autonomisée, à quoi se vouera la culture de tête d'autres classes: pas de pratique intellectuelle, puisqu'elle n'en a pas le temps, ni non plus les espaces, les équipements, les appareils de mémorisation, les corpus d'œuvres, les didactiques: tout ce par quoi la culture d'une pratique peut s'autonomiser de cette pratique en « pratique culturelle »... La culture ouvrière, comme les cultures populaires en général, n'accède pas à l'analytique des pratiques, encore moins à l'analytique culturelle. L'économique et la politique, la politique et le religieux, le familial et le syndical, le loisir et le travail, ailleurs séparés, voisinent ici dans la familiarité bon enfant du syncrétisme. Chaque pratique à l'inverse y porte le monde entier des valeurs qui se distribuent d'une pratique à l'autre pour la Culture Cultivée'.

L'autre blason Aussi est-ce bien vainement qu'on lui demanderait de produire ses preuves d'existence, a fortiori de légitimité, sur la grille de démonstration de la culture intellectuelle... Exclusion des procès de cumulation des moyens de travail en capital, des produits en argent, des moyens de savoir en outillage symbolique, des œuvres en trésor culturel: la culture ouvrière sera moins à chercher dans le conservatoire des œuvres (elles s'échappent d'elle à peine nées) que dans le conservatoire des actes, où s'apprend et s'exerce le travail des œuvres8. Dépossession des puissances intellectuelles autonomisées des travaux et 'des savoirs intellectuels. Les savoirs en acte seront donc, avant tout, dans les gestes du corps. Du corps collectif, s'il est collectif. Disposition minimale des procédures d'objectivation des signes en graphes. Guère d'archives que la parole. Et si d'aventure, elle accède aux graphes, ce sera bien sûr: plus près du corps que plus loin, par l'icône plus que par la lettre. Blason de la culture ouvrière: blason des sens, blason des gestes du corps groupé. Blason des voix du groupe parlant, blason des images.

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Chaque culture, nous dit Maget9, a son ordre et son décalage, entre l'agi, le représenté, le formulé (le formalisé, peut-être, aussi). Dans la culture ouvrière, triple décalage de l'agi-représenté sur le formulé-formalisé, de l'agi sur le représenté, du formulé sur le formalisé, toujours à l'avantage du premier terme. Dans les cultures lettrées, les mêmes décalages, mais en sens inverse, et toujours à l'avantage du second. Grands espaces, on le voit, pour le malentendu, sinon l'inentendu : où est celle-ci, justement, et par définition, l'autre n'est pas... Dans la disparité des temps, la dispersion des lieux, la divergence des pratiques, l'insuperposabilité des formesl0, c'est jusqû'à l'espace mental d'une communication possible qui se trouve en question.

II

Mesure de J'inentendu On peut toujours décider de se parler. Mais cette décision a ses conditions: parle qui sait dire ce qu'il veut dire, quand il a le sentiment qu'il peut le dire, ou, mieux encore, qu'HIe doit. Si de tous temps on lui a dit qu'il doit se taire, s'il doute qu'il y ait à dire et encore de savoir le dire ou d'être entendu, que fait-il d'abord? Il se tait...ll « Nous le reste: les muets »12. Ce que Ponge dit de ces objets, si désespérément familiers et méconnus, auxquels sa rage généreuse rend enfin l'expression, on pourrait bien le dire souvent des hommes qui par leurs manipulations les approprient aux besoins de l'espèce. C'est le secret des dominés. Secret de protection: s'ils ne peuvent se rendre invisibles, qu'ils se rendent inaudiblesl3. Secret de dignité: taire la douleur, et encore la tendresse, car elle ne « regarde» pas les autres; ou plutôt ils n'ont pas à la regarderl4. C'est aussi, plus simplement, le silence "forcé de l'indicibilité. Les cultures du corps se verbalisent peu: elles s'éprouvent, se sentent: effort, fatigue, malaise, vertige, mais ne se disent guèrelj. Dans les cultures à « bouche courte» où beaucoup va sans dire, ou ne peut ou ne doit pas se dire, le lettré à « bouche longue» et parole fleurie, s'expose aisément, on le comprend, à parler tout seuL..

L'approche,

l'écoute

Où le sociologue se trouvera bien dépourvu s'il n'a su se distancier des méthodes d'approche qui ont fait sa science et sa gloire: ces précieuses archivations, ces beaux recensements et ces questionnaires bien ordonnés, où tout se signale à l'avance et, s'il le

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faut, se pré-répond. Et même ces entretiens, où la parole pourtant semble s'enregistrer à la source. « L'homme silencieux, qui n'écrit pas, on ne l'interroge pas avec la question de Fustel de Coulanges: avez-vous un texte. » 116. Mais il ne suffit pas de lui tendre un magnétophone ni pour le faire parler (il s'en tairait plutôt d'autant plus), ni s'il parle, pour qu'il parle en vérité. Car c'est déjà prendre sa culture au miroir de la culture lettrée que de privilégier ainsi la parole et d'en susciter ainsi l'exercice. Que vaut le questionnement, en face à face individuel, si la culture du groupe veut que les réponses soient données par le groupel' ou déléguées à des représentants seuls légitimés pour lui répondre, et seulement aux questions tenues par lui pour légitimes, c'est-àdire jugées non dangereuses, ni offensantes, ni indiscrètes 1 Ou plus simplement: dignes 118 , de quelque intérêt pour l'intéressé L'entretien le moins directif, dans les meilleures conditions de confiance interindividuelle, ne présume-t-il pas encore chez l'interlocuteur la possibilité culturelle d'actualiser la parole en dehors des situations qui la suscitent spontanément, de la mobjliser sans l'incitation des groupes ordinaires d'expression 1 Ou, plus simplement, d'exprimer en séquence linéaire continue un discours ordonné à des fins d'information plus que d'expression, sinon plus artificiel encore: d'information sur sa propre expression 1 Les questions posées à la parole, on les poserait aussi bien à l'image. Car, la caméra a bien sur l'entretien l'avantage inestimable de l'enregistrement direct des actes muets, et de ceux même qui seraient indicibles. Mais sait-elle voir 1 que voit-elle? ce qu'on lui donne à voir ne lui masque-t-il pas ce qu'il y aurait à voir 1 Aussi ethnologues et sociologues, portés par l'objet même à de nouvelles alliances: ethnosociologues ou socioethnologues19, ont-ils dû élaborer pour l'étude de cette « culture en acte », des « méthodes en actes ». Nouvelles approches sur les parcours (autant de parcours que de terres et de pas) de l'observation participante2o. Nouvelles prises sur la parole en situation et l'image en acte: l'entretien syndical de groupe21, la mémorisation sur l'espace retrouvé22, l'auto-commentaire de l'acte montré23, le récit de vie sur images et objets témoins24, l'histoire de grève à voix multiples2s... Beaucoup de courage en tout ceci (s'immerger en usine ou bidonville, c'est y travailler et y vivre, et qui donc y travaille et y vit, s'il n'y est forcé 1). Beaucoup d'invention: l'esprit en question, l'œil neuf. Et les plus fines antennes du cœur2S.

Le risque Bien des distances pourtant encore de la culture participante à la culture « participée ». De l'œil observant à l'œil observé. Du cœur qui s'ouvre à ce à quoi il s'ouvre. L'intellectuel devenu ouvrier, si attentif soit-il à dépouiller le vieil homme26, aura toujours ce défaut (ou cet avantage) sur l'ouvrier de condition, qu'il a emprunté son état, alors que lui, s'y est trouvé jeté; qu'il pourra toujours en sortir, alors que, lui, est forcé d 'y rester. Que dire alors du simple compagnon de route ou de l'ami du peuple?

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Tous les livres sur la culture ouvrière27(et celui-ci même, dont l'auteur n'a guère fait que fréquenter, longuement il est vrai, les ouvriers, écouter leurs témoins et lire le plus possible' des livres écrits sur eux) ne porteront jamais sur la culture de la classe qu'un témoignage fragmentaire, approximatif, faillible. Nul Malinowski jamais n'épuisera les Trobriand28. Aux dernières nouvelles, lui, le si grand, l'inégalable, aurait oublié... les femmes29! Que n'oublierons-nous pas, nous, les petits, nous mesurant, non plus à ces petites tribus sauvages du Nord-Ouest de la Mélanésie, mais à la plus grande classe et la plus nombreuse de l'Occident civilisé?
N'importe: le' risque est beau, nous le prenons. Savoir pourtant que ce livre comptera moins de chiffres que les précédents, et plus incertains. Que le bilan des protocoles d'observation, sur lesquels il se fonde, tient, pour l'heure, en une petite valise. Que les archives d'entretiens constituables (nulle banque n'existe. sur ces données de chair et d'âme) ne pourraient guère rassembler aujourd'hui, si on entreprenait de les constituer, que des fragments de paroles ordinairement mal identifiées et contextualisées. Et qu'encore, tout cela, qui ne concerne guère que les coquillages déposés par l'Océan sur les plages, où barbottent les sociologues, ne nous dit à peu près rien des courants de fond ni des vastes émotions où se fait l'histoire. Aussi le lecteur est-il prié, une fois s'il est sociologue, deux fois s'il est ouvrier, de relativiser ce qu 'il lira à la lumière de ce qu'il sait. Quitte à pratiquer, qui sait jamais qui est l'Autre? Ie Grand Pardon Culturaliste...

NOTES

1. A. LEROI-GOURHAN, Le geste et la parole, Tome 1, Technique et langage, Paris, A. Michel, 1964. 2. L'un ayant l'autre à intégrer, comme le montrent par des voies diverses, les plus grands des ethologues tel K. LORENZ ou des ethnologues tel A. LEROI-GOURHAN. 3. Les distinctions ici proposées entre types génériques de travaux ont été explicitées par nous in « Pour une définition distinctive de la classe ouvrière », L'Année Sociologique, 31, 1981, pp. 49-69. 4. On trouvera dans l'œuvre de J.P. VERNANT la généalogie occidentale de cette grande dissociation dans l'Antiquité grecque. 5. Entre autres référents, on se reportera outre C. LEVI-STRAUSS, à LEROI-GOURHAN, op. cit., Tome 2, La mémoire et les rythmes, et J. GOODY, La raison graphique. La domestication de la pensée SQuvage,Paris, Minuit, 1979. 6. La théorie du temps social ici utilisée a été explicitée par nous in Le temps des études, Paris, Champion, 1975, Tome 1. 7. Ce point est fortement souligné dans les beaux livres de M. BOZON, Vie quotidienne et rapports sociaux dans une petite ville de province, Lyon, PUL, 1984, et A.M. THIESSE, Le roman du quotidien, Lectèurs et lectures populaires à la Belle Époque, Paris, Le Chemin Vert, 1984. 8. Nous en avons pris la mesure sur la mémoire dans« Mémoire ouvrière, mémoire communiste »,Revue Française de Science Politique, Vol. 34, juin 1984, pp. 413-427. 9. M. MAGET, Guide d'étude directe des comportements culture/s, Paris, CNRS, 1962, p. 45. 10. J .C. P ASSERON a souvent souligné cette insuperposabilité, dans la pluralité de ses dimensions. On consul-

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tera notamment C. GRIGNON et J.C. PASSERON,A propos des cultures populaires, Marseille, Cahiers du CERCOM n° 1, 1985. 11. J. JAMIN, Les lois du silence. Essai sur la fonction sociale du secret, Paris, Maspéro, 1977. 12. F. PONGE, La nioque et l'avant printemps, Paris, Gallimard, 1983, p. 40. 13. R. SENNETT, Les tyrannies de l'intimité, Paris, Seuil, 1979, p. 24. 14. C. PETONNET, On est tous dans le brouillard. Ethnologie des banlieues, Paris, Galilée, 1979, p. 183. Nous nous référerons, plus souvent même que nous ne l'indiquerons, à ce livre central pour notre objet (ainsi qu'à son petit frère Espaces habités, Paris, Galilée, 1982, du même auteur). 15. C'est l'enseignement continu de la longue investigation poursuivie par F. LOUX et P. RICHARD,Sagesses du corps. La santé et la maladie dans les proverbesfrançais, Paris, Maisonneuve et Larose, 1978 ; F. LOUX,Le jeune enfant et son corps dans la médecine traditionnelle, Paris, Flammarion, 1978, et F. LOUX, Traditions et soins d'aujourd'hui, Paris, Interédition, 1983. 16. S. BONNET, (avec la collaboration d'E. KAGAN et M. MAIGRET) L'homme de fer, Tome l, Nancy, Centre Lorrain d'Études Sociologiques, 1976, p. 10, constitue ainsi que les trois tomes suivants une autre référence centrale de cet ouvrage. 17. J. RABAIN, (inL 'enfant du lignage. Du sevrage à la classe d'8ge, Paris, Payot, 1979) note que c'est l'usage des cultures communautairès africaines: l'immigration en a transporté certaines, comme telles, dans la classe ouvrière en France, qui en connaissait déjà maintes formes attenuées. 18. M. GRUMBACH propose de rapporter généralement le statut de parole de tout témoin social: 1 ) à la place que celui-ci tient dans l'effectuation de la pratique dont il parle 2) aux formes et degrés d'individualisation que cette effectuation demande ou tolère (<<Idéal de l'individu, individu statistique, individu social », Colloque Société Française de Sociologie - INSEE, Sociologie et Statistique, Paris, octobre 1982. Tome 2, pp. 79-97). 19. G. BARBICHON voit dans la fusion des pratiques ethnologiques et sociologiques jusque-là séparées par les formes historiques, largement conjoncturelles, de la division du travail scientifique, la condition sociale d'apparition et de perfectionnement de ces méthodologies de « l'acte culturel complet », appelées par l'étude spécifique des cultures populaires. « Note pour un rapport sur l'état des recherches intéressant l'ethnologie de la France dans les disciplines sociologiques». Centre d'ethnologie française, Paris, 1984. 20. Nous nous sommes attachés à retracer quelques-uns de ces parcours in « Parcours I : C. PETONNET », et « Parcours II : G. BARBICHON »,RevueFrançaisedeSociologie, XXV, 1984, pp. 110-119; « Parcours III : P. HUGUES », et« Parcours IV : F. DUBOST »,Revue Française de Sociologie, XXV, 1984, pp. 705-710. 21. R. CORNU et"J.C. GARNIER, « Le cœur d'une ville », film vidéo, LEST-CRDP Marseille-INA Provence Côte d'Azur, 1983. J.P. MOLINARI, L'adhésion ouvrière au communisme, thèse de doctorat d'état, Université de Nantes, 1987. 22. R. CORNU, « Comment accomoder les rivets de Port-de-Bouc », Technologie, Idéologies, Pratiques, 1980, Vol. 2, n° 3-4, pp. 63-80. 23. P. de BONNAUL T -CORNU, « Trace en mémoire », film viédo, CPMI-Office Culturel de Port-de-Bouc, 1983. J. DEN lOT , Le décor ouvrier, thèse de doctorat d'état, Université de Nantes, 1987. 24. J. N. RETIERE, L'enracinement ouvrier: Lanester, thèse de doctorat de sociologie de l'Université de Nantes, 1987. 25. A. BORZEIX et M. MARUANI, Le temps des chemises, Paris, Syros, 1982. 26. Ce sont en des sens divers, les expériences de : S. WEIL, La condition ouvrière, Paris, Gallimard, 1951. R. LINHART, L'établi, Paris, Minuit, 1978. R. SAINSAULIEU, L'identité au travail. Les effets culturels de l'organisation, Paris, Presses de la FNSP,

. . .

P. BERNOUX, Un travail à soi, Toulouse, Privat, 1981 : compte rendu d'une expérience de travail en O.S., avec D. MOTTE et J. SAGLIO. 27. Outre le livre pionnier de M. MARTINET, La culture prolétarienne, Paris, Librairie du Travail, 1936 (première édition en 1923), on peut citer plus près de nous: R. KAeS, Quelques attitudes ouvrières à l'égard de ['école et de l'enseignement, Institut du Travail de l'Université de Strasbourg, 1964 et/mages de la culture chez les ouvriers français, Paris, Cujas, 1968 ainsi que P. BELLEVILLE, « Cultures et pratiques ouvrières », Les Cahiers de l'Atelier, juin-août 1979 et J. FREMONTIER, La vie en bleu, Voyage en culture ouvrière, Paris, Fayard 1980. On trouverait, d'autre part, de très riches éléments dans l'œuvre de témoignages et d'essais de P. HAMP, dans celle de fiction d'A. STIL, dans l'œuvre poétique de G.L. GODEAU, ainsi que dans les corpus de témoignages ouvriers sur la vie de la classe, dont on trouvera l'analyse critique dans J. PENEFF, Autobiogra-

.

1977.

phie. Histoire et Sociologie, Thèse de Doctorat d'État, Université de Nantes, 1985.

18

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28. Les méthodologies mises en acte par B. MALINOWSKI dans Les Argonautes du Pacifique occidental, Paris, Gallimard, 1963 : Les jardins de Corail, Paris, Maspéro, 1974 et dans « Théorie ethnographiquè du langage, accompagnée de quelques corollaires pratiques », publiée en annexe des Jardins de Corail, nous semblent constituer la base fondamentale d'approche de toute culture populaire, ancienne ou moderne, ouvrière comprise. 29. A. WEINER, La richesse des femmes ou comment l'esprit vient aux hommes, Paris, Le Seuil, 1983.

1

lA CULTURE NÉCESSAIRE: lES ORGANISATEURS PRATIQUES

Vue de haut, de la grande Culture, les ouvriers toujours seront petits. S'ils doivent être grands, c'est vus d'en bas. « Descendant des hauteurs où pense la lumière »1, de la Raison Pure et du Pur Amour, du Droit en Soi et de la Cité en Soi, de l'Art pour l'Art et de la Science pour la Science, c'est sur terre qu'il nous faut les chercher: dans le temps de nécessité. Sous les trois organisateurs de la culture de nécessité:

- le Travail, qui s'approprie la nature et la transforme en produit - la Consommation, qui s'approprie le produit et le transforme en jouissance

- la Famille,

qui reproduit en jouissa'nt (ou non) ceux qui travaillent et consomment.

Chaque nécessité sous l'activité qui l'organise: - la pensée au travail - l'esprit de la consommation - l'âme de la famille Les unes et l'autre à l'œuvre, au plus fondamental de la culture.

de la vie', pour le plus fondamental

Chapitre

1

la pensée au travail

Dispositif culturel: dispositif de contrôle des incertitudes pour l'aménagement des conjonctures2. Au centre, le travail3 : enchaînement opératoire de la nature par le geste efficace: stabilisation des chaînes efficaces en tâches orga.nisées ; fixation de ces systèmes de chaînes dans une tradition de travail, gardée par la mémoire4. La plus antique peut-être des cultures: la culture technique. Si vieille. Héroïque: Prométhée, voleur du feus, premier crucifié. Divine même, du sombre Héphaistos à la lumineuse Athéna. La Culture Cultivée parfois la salue6. Latéralement: Socrate, l'œil en coin 7. De face aussi: Rabelais, Descartes, Diderot: l'éloge polytechnique du chanvres, l'hommage à l'atelier bien ordonné9, la dette de reconnaissance expérimentale au manouvrierlO : ce sont francs hommages et vraies lettres de noblesse. Oui, mais ces manouvriers, ce sont plus des laborantins Que des ouvriers. Et l'atelier, c'est l'atelier aux grands métiers. Et le Panthéon grec, c'est du Démiurge Artisan qu'il parle, du geste ordonnateur des formes, « ce long événement d'un beau rite », dont Péguy salue mélancoliquement le soirll. Le soir, car tout cela est fini. Et finit justement avec J'ouvrier.

22

LA CULTURE

NÉCESSAIRE:

LES ORGANISATEURS

PRATIQUES

LA « GOUVERNE

DU SA VOIR»

L'ouvrier, trois fois nu, dépouillé de sa tête même... Le seul des travailleurs manuels, dont la tête soit littéralement ailleurs: chez le savant, chez l'ingénieur, dans la machine... (T .0. - chap. III) Car c'est bien ce transfert et cette délégation de tête, qu'accomplit la révolution culturelle capitaliste. Cette triple révolution, qui combine d'abord les dépenses intelligentes du travail social, puis les autonomise en dépenses intellectuelles spéciales, en objective enfin les programmes dans les machineries. Et ainsi, non seulement, subordonne le travail vivant au travail mort, et au savoir mort le savoir vivant (cela est de tous les temps), mais, plus rare, cela n'a guère qu'un siècle, le travail vivant au savoir vivant et mort. Triple révolution, éclatement continué des savoirs ouvriers (T .0. - chap. IV). Morts, depuis, longtemps déjà, les nobles métiers, aux savoirs singuliers et insubstituables12. Meurent sous nos yeux, dans les souffrances de l'inutilité13, pires encore peut-être que « les souffrances de l'utilité» 14, les savoirs universels et substituables des qualifications professionnellesl5, relais des vieilles fiertés, qu'aucun musée jamais ne conservera, car il faudrait conserver vivantes les usines16. Que cette tragédie muette des savoirs perdus, auxquels les archivistes ou les témoins de la mémoire tentent de donner une dernière fois parole, ne nous cache pas pourtant ce qu'il reste de culture (savoir et pensée) dans la pratique de production la plus simple du collectif ouvrier au travail. Car, réduits même à la qualification générale du travail simple (T .0. - chap. IV, 2), ce qui pour l'heure serait un peu simple, car aucun collectif de travail ouvrier n'est à ce point de pauvreté, les ouvriers ne seraient pas devenus encore ce grand corps bête de l'espèce, aliéné à la raison d'ailleurs. La dépossession de leurs savoirs classiques de production par les machineries complexes, si massive et ingénieuse soit-elle, ne leur a pas encore ôté « cette gouverne du savoir », où Malinowski voyait le rempart ultime de toute culture et le seul « appui fidèle de ses grandes circonstances» 17. Seraient-ils en effet réduits à la simple dépense d'effort physique et de vigilance nerveuse que toute une pensée encore s'exercerait en leurs corps, de corps à matière, de corps à corps. Qu'es~-ce que penser, sinon interpréter sur signes, communiquer sur codes, opérer sur signes et codes18. Qu'est-ce que penser humain, sinon con joindre ces trois activités disjointes dans le règne animal? Mais d'où tiendrait-on que la dépense ouvrière cesserait de les combiner dans le travail usinier, sinon du préjugé de la pensée intellectuelle? A juger, en effet, du travail du sens sur la seule pratique des signes autonomisés, en seule communication phonétique et seule opérativité théorique, alors le travail ouvrier, oui, a bien peu de sens, car il est trop près des choses, et ne sait guère d'elles que ce qui ne s'en est pas encore donné en signes séparables... Mais justement, tout des choses se donne-t-il en signes autonomisables ? Les signes autonomisés, à s'éloigner tant des choses, gardent-ils toujours leur sens? A ne fréquenter plus qu'eux, ne perdrait-on pas le sens des choses?

LA PENSÉE AU TRAVAIL

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Le travail ouvrier interprète peu les signes séparés, mais il ne cesse d'interpréter les choses sur signes de chosesl9. On les dit indices: indices des états de la matière, des états de l'outillage, des états du système opératoire, des états de l'opérateur corporel. Le monde des signes de choses, voilà le royaume des signes ouvriers. Car là se rassemblent, dans l'interminable travail de détection, d'identification, de sélection des indices, « ces savoirs exquis », dont Le Playl° admirait déjà la finesse inaccessible aux savoirs géométriques de .

l'ingénieur ou du savant.

LA « MATIÈRE ALLUMÉE » L'allumeur: le corps. « Nous promenons sur le monde le doigt de nos sens ».21 C'est tout le corps sensible en effet que le travail ouvrier convertit en organe d'information. L 'œil, bien sûr, « instantané, rapide, exact »22. Et l'oreille, guettant cette vi~ille musique concrète: les bruits de la matière. Mais aussi toute une sensibilité de peau, de nez, de bouche, reléguée par le travail de signes dans la réserve obscure des sens animaux, ou magnifiée en érotique, ici employée aux finesses du travail commun23. Plus profonde encore, la sensibilité musculaire, sans cesse mobilisée, comme pour le sport, dans le jeu des régulations toniques et des agencements posturaux. Pour toucher enfin à l'indicible: les sens tout intérieurs du rythme et des ambiances profondes de la matière24. Car la matière aussi est corps. Et d'un corps à l'autre, c'est l'incessant message et la sédimentation sans fin d'un savoir de Nature, non moindre chez l'ouvrier que chez le paysan. D'une autre Nature seulement: la matière profonde, la matière invisible, celle qu'on arrache du sol, et dont on arrache ensuite le secret. Moins l'arbre vert que le bois. De même souche maternelle pourtant. C'est le latin qui le dit: mater, matrix, materia: mère, souche, matière, même racine...2s « II y a bien des choses dans un ch osier »26 et nul n'en a encore achevé l'inventaire. Mais à peine a-t-on commencé celui de la « réologie » ouvrière, pour reprendre le mot à la Science des Matériaux: ces savoirs en actes des propriétés et des lois de comportements des choses dans leurs transformations internes27, dont les noms mêmes des « métiers» (métallo, fileur) disent assez la place dans les habiletés du travail28. Sans oublier, plus neuve peut-être, (mais non, il y a beau temps que le marin gouverne l'eau et le vent), cette science sensible des énergies matérielles, forces et flux, plus profondes, plus secrets encore: électricité, magnétisme, dynamismes métamorphiques, bien aussi mystérieux et poétiques peut-être que la statique des formes intouchées, herbes et pierres, dont le collectionneur s' enchante29. Savoirs des sens, savoirs des choses. Ajoutons: savoirs des gestes efficaces. Bien plus qu'une réologie : l'anthropologie sensible du mouvement adéquat, de l'intervention opportune, de la dépense économique où s'accomplit la transformation utile des choses. Savoirs incorporés3o, corps savants, sinon de science, de gestes justes et d'« opinions droites », pour parler Platon. L'anthropologie de la dépense ouvrière est paradoxalement moins avancée que celle de