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La fin des syndicats ?

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238 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296269118
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LA FIN DES SYNDICATS?

COLLECTION

L<XHQUES SOCIALES

dirigée par Dominique Desjeux

Des mêmes auteurs :

Maurice Croisat et Dominique Labbé : La désyndicalisation (Etude de prédéfinition), Grenoble, Les Cahiers du CERAT, 1987. La désyndicalisation. Le cas de la CFDT, Grenoble, Les Cahiers duCERAT,1989. Maurice Croisat : Le fédéralisme canadien et la question du Québec, Paris, Anthropos,1979. Dominique Labbé Le discours communiste, Paris, Presses de la Fondation des sciences politiques, 1977. François Mitterrand. Essai sur le discours, Grenoble, La Pensée sauvage, 1983. Etudes sur la richesse et la structure lexicales (en collaboration avec Philippe Thoiron et Daniel Serant), Genève-Paris, Slatkine-Champion, 1988. Le vocabulaire de François Mitterrand, Paris, Presses de la Fondation des sciences politiques, 1977.

@ L'Harmattan,

1992

ISBN: 2-7384-1409-5

Dominique LABBE

Maurice CROISA T

LA FIN DES SYNDICATS?

Publié avec le concours de l'Université Pierre Mendès-France de Grenoble et l'Institut d'études politiques de Grenoble

Editions L'Harmattan 7, rue de l'Ecole-Polytechnique, 75 005 Paris

Collection "Logiques Sociales"
Dirigée par Dominique DESJEUX et Smaln UA CHER Dernières parutions :
Emmanuèle Reynaud, Le pouvoir de dire non, 1991.

C. Dourlens, J.P. Galland, J. Tbeys, P.A. Vidal-Naquet, Conqtdte
de la sécurité, gestion des risques, 1991. Norbert Alter, La gestion du désordre en entreprise, 1991. Christian Miquel et Jocelyne Antoine, Mythologies modernes et micro-informatique. La puce et son dompteur, 1991. Sir Robert Filmer, Patriarcha ou le pouvoir nalurel des rois et observations sur Hobbes (sous la direction de Patrick Thierry), 1991. Bruno PEquignot, La relation amoureuse. Etude sur le roman sentimental contemporain, 1991. Didier Martin, Représentations sociales et pratiques quotidiennes, 1991. Henri Boyer, Langues en conflit, 1991. Henri Boyer, Langage en spectacle, 1991. Françoise Belle, Etrefemme et cadre, 1991. Denis Duclos, L 'hommeface au risque technique, 1991. Michel Amiot, Les misères du patrOnal, 1991. Christian Lalive d'Epinay, Vieillir ou la vie à inventer, 1991. Claire Calogirou, Sauver son honneur. Rappons sociaux en milieu urbain défavorisé, 1991. G«ard Namer, Mémoire et projet du mouvementlycéen-étudiant de 1986-1988, 1991. François Masnata, Le politique et la liberté. Principes d'anthropologie politique, 1991. Michel Lallement, Des PME en chambre, 1991. Sonia Dayan-Herzbnm, Mythes et mémoire du mouvement ouvier. Le cas Ferdinand Lassalle, 1991. Serge Poignant, La baston ou les adolescents de la rue, 1991. Claude PérineI, Réformer dans l'Eglise. Experts et contestataires. Préface de René Rémond, 1991. Martine Muller, Le poinrage ou le placement. Histoire de l'ANPE, 1991. Sylvie Joubert, La raison polythéiste, 1991. Jacques DenantfS, Les jeunes et l'emploi. Aux uns la sécurité, aux autres la dérive, 1991.

SOMMAIRE

Chapitre I. Syndicalisation et désyndicalisation en France I. Le déclin de la syndicalisation en France A. Syndicalisation et taux de syndicalisation 1. Portée d'une discussion 2. Qu'est-ce qu'un syndiqué? B. L'évolution des taux de syndicalisation 1. Le taux global de syndicalisation 2. La syndicalisation dans les grandes organisations II. L'univers syndical et la désyndicalisation A. La désyndicalisation B. Les trois cercles 1. Les sympathisants 2. Les adhérents 3. Les militants et les permanents Chapitre II. L'adhésion et la vie syndicale I. L'adhésion A. La durée de l'adhésion B. Les motifs de l'adhésion 1. Les circonstances de la syndicalisation 2. Les trois grands types d'adhésions C. La vie syndicale 1. L'assistance aux réunions 2. Les adhérents de base et les militants 3. La participation aux mouvements sociaux II. La présence syndicale sur le lieu du travail A. Le tissu syndical dans l'entreprise

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B. La pratique syndicale 1. Le fonctionnement de la section 2. La confiance envers les responsables Chapitre III. Les générations de la CFDT I. La notion de génération et son application A. La notion de génération B. A la recherche des générations de la CFDT II. La génération des "reconstructeurs" A. L'originalité sociologique des "reconstructeurs" B. Une génération militante III. La génération du syndicalisme de masse A. Les "soixante-huitards" B. Les "fils des Assises" (1974-1978) IV. La génération de la crise A. Les caractéristiques sociologiques B. Un faible engagement collectif Chapitre IV Les causes individuelles de désyndicalisation I. Les raisons tenant à la vie de l'enquêté 1. Le retrait de la vie active 2. Les difficultés matérielles B. Les raisons tenant à la vie professionnelle 1. La répression anti-syndicale 3. Le découragement

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.......................... 80

A. Les raisons tenant à la vie personnelle...................... .....................................

.... 82
................ 83 ................................. 83 86 87

2. Les mutations et les promotions .............................. 84 ................................................ II. L'impact de la crise ..................................................... 8

A. Les effets directs de la crise économique

................... 88
,....

1. L'emploi et la désyndicalisation
2. La "dépense" syndicale B. Les effets indirects de la crise 2. Le droit d'expression

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........................................ ,..................

1. Les relation sociales dans l'entreprise ................... ............................................ C. La diminution des rétributions du syndicalisme ......... Chapitre V. Les carences du syndicalisme sur le lieu du travail I. La dégradation du tissu syndical dans l'entrepise A. Les carences dans la défense syndicale B. La mise en sommeil de la section syndicale II. Le dédin de la pratique syndicale A. La perte de vitalité de la présence syndicale B. La perte de confiance envers les responsables 1. Des délégués critiqués 2. Les conséquences de l'institutionnalisation C. Une mission "impossible" 1. L'amertume des anciens délégués 2. La difficile sélection des candidats III. Les désaccords sur la ligne générale A. La ligne syndicale 1. Les difficultés d'organisation 2. La défense des intérêts catégoriels 3. Le rejet de la politique conventionnelle B. La division syndicale 1. Un attachement au pluralisme syndical 9

2. Une exigence unitaire
Chapitre VI. La politisation des syndicats I. L'acceptation d'une certaine politisation A. La "politisation-socialisation" B. Les limites de la "politisation-socialisation" 1. L'engagement politique nécessaire 2. La difficile séparation du politique et du syndical 3. Le refus du traitement politique des problèmes Il. Le rejet de la politique partisane A. Indépendance de principe. Rapprochement de fait B. Le refus des engagements partisans 1. Le rejet de l'articulation parti-syndicat 2. Le rejet des comportements partisans 3. Le rejet du "syndicat socialiste" Chapitre VII. Les militants et les autres I. La sociologie des militants A. Un adhérent comme les autres? 1. Un profil sociologique normal 2. Une personnalité B. Une socialisation 2. l'adhésion singulière particulière

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1. Le rôle des associations confessionnelles partisane C. Profil professionnel et engagement 1. Militantisme et carrière professionnelle 2. Un large engagement dans la cité II. La vie syndicale des anciens militants A. L'adhésion des anciens militants 10

B. La vie militante 1. Une plus grande fidélité 2. Une forte implication 3. Les conflits sociaux C. Un départ à contre-coeur? 1. Des raisons singulières 2. Les conséquences du départ des militants 3. Le paradoxe du militant Chapitre VIII. Les conséquences de la désyndicalisation I. Une prise de distance envers l'action collective A. Une prise de distance envers la CFDT 1. Un départ provisoire? 2. Une image contrastée de la CFDT 3. Les opinions sur la section syndicale B. Un retrait plus général 1. Un engagement moindre dans la vie collective 2. Un électorat qui demeure à gauche II. Vers un syndicalisme d'électeurs? A. Le soutien électoral à la CFDT B. Une nouvelle légitimité? 1. Le syndicalisme d'électeurs 2. La fragilité du syndicalisme d'électeurs C. Les syndicats confédérés ont-ils un avenir? Conclusion Bibliographie

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Depuis la fin de la première guerre mondiale, il n'y a jamais eu aussi peu de syndiqués en proportion de la population active salariée française: probablement moins d'un salarié sur dix est aujourd'hui adhérent d'un syndicat. Il est vrai que la situation des organisations syndicales françaises a rarement été bonne. Sauf en 1936-38, elles n'ont jamais réussi à rassembler qu'une minorité de salariés. Ainsi, sur la période 1949-1976, il Y a eu en moyenne 30% de syndiqués, avec des situations assez diverses selon les professions. Certaines étaient des "paradis syndicaux" comme les ouvriers du livre parisien ou des Arsenaux de l'Etat, les dockers, les employés du spectacle ou de l'EDF-GDF, les instituteurs. Pour d'autres professions ou entreprises, on peut parler de "déserts syndicaux". De nos jours, les paradis sont moins prospères et les déserts s'étendent. Ici, il n'y a plus de candidats aux élections, le patron renvoie un procès-verbal de carence à l'administration, de vieux tracts jaunissent sur des panneaux d'affichage que plus personne ne consulte. Là, des "non-syndiqués" - qui ne sont pas toujours manipulés par les dirigeants de l'établissement - se dévouent pour faire fonctionner un comité d'entreprise que personne ne souhaite voir disparaître. Ailleurs, comme dans certaines entreprises de l'automobile ou du bâtiment parmi les plus grandes et les plus prospères, il n'y a plus personne pour s'opposer aux listes du "syndicat maison" aux ordres de la maîtrise ou de la direction. Cette crise des grandes confédérations inquiète aussi bien les responsables syndicaux que les autorités politiques ou les responsables du patronat qui, pour des raisons différentes, sont plutôt favorables à une représentation large et légitime des salariés. . Certes, on pourra objecter que ce mal n'est pas propre aux syndicats. Dans les démocraties contemporaines, la vitalité des institutions représentatives semble victime du désintérêt croissant de l'opinion publique. Ce désintérêt se manifeste de façon spectaculaire par la montée de l'abstentionnisme

électoral, le déclin des partis classiques, la perte de crédibilité des autorités politiques. Beaucoup des anciennes "ardentes obligations" en matière de participation civique subissent le contrecoup des événements de ces dernières années. Des espoirs et des certitudes se sont effondrés et avec eux des manières de penser et d'agir propres aux générations précédentes. Il en résulte une indifférence - provisoire? pour la chose publique et la médiation politique. Mais la crise des syndicats ne concerne pas que le "politique", elle intéresse aussi des agents qui, il y a peu, étaient considérés comme les "forces vives" de la "société civile", les "partenaires sociaux" que tout pouvoir devait consulter avant les principales décisions économiques et sociales. On peut également faire remarquer que tous les syndicats européens sont plus ou moins en crise y compris dans les pays où ils bénéficient d'une large audience populaire comme en Grande-Bretagne ou en Allemagnel. Dans la patrie du capitalisme industriel moderne, les Etats-Unis, leur vitalité s'est tellement affaiblie que certains posent la question: "Pourquoi des syndicats ?"2. Mais dans aucun des grands pays industriels le taux de syndicalisation n'est aussi bas qu'en France et nulle part il n'a reculé aussi vite et aussi fortement. Comment expliquer cette singularité française? Pour l'exprimer, on a fabriqué un néologisme assez clair: la "désyndicalisation". Mais, malgré l'abondance et la qualité des recherches consacrées à la crise du syndicalisme français, la désyndicalisation est encore mal connue. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette lacune relative. Tout d'abord, l'attitude des grandes confédérations a retardé la prise de conscience. En effet, elles se livrent entre elles à une concurrence sévère pour affirmer leur représentativité face aux autres. Dans ces conditions, leur première réaction fut de nier sinon les difficultés, du moins leur ampleur, en pensant que tout aveu en la matière ne ferait

-

1 Geneviève Bibes et René Mouriaux (dir.), Les syndicats européens ci l'épreuve, Paris, Presses de la Fondation nationale des science$ politiques, 1990. Egalement, le numéro de décembre 1991 de CFDT-Aujourd'hui qui présente les problèmes d'organisation dans les syndicats de plusieurs pays européens. 2 Richard B. Freeman, James L. Medoff, Pourquoi des syndicats ?, Paris, Economica, 1987.

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qu'amoindrir leur crédibilité et fournirait des armes à leurs adversaires et à leurs concurrents. Les syndicats furent d'ailleurs encouragés dans cette attitude par le goût que manifeste la société française pour l'explication historique. Dans une vision qui mélange la "longue durée" et la succession des cycles historiques, avancées et reculs de la syndicalisation alternent normalement dans l'histoire de notre pays. On prétend que les phases de recul
précédentes

- 1922-1934; 1948-1958 -

sont plus ou moins

comparables à celles que l'on traverse aujourd'hui et l'on affirme que ces phases ont toujours été suivies d'embellies plus ou moins fortes et prolongées (1934-38, 1945-47, 1959-76...). La crise actuelle est tout naturellement relativisée: il suffit de tenir bon et de se préparer pour la prochaine phase du cycle... Ensuite la plupart des analyses considèrent que la désyndicalisation est une conséquence de phénomènes plus profonds: bouleversements économiques, mutations sociales, culturelles voire crise politique. Dès lors, les caractéristiques propres du phénomène sont peu étudiées. Il suffit de les rattacher à des explications dites "structurelles" pour considérer que la tâche du chercheur est remplie. Enfin quelques recherches de terrain ont été menées. Elles ont consisté essentiellement à interroger les responsables syndicaux en place. Beaucoup d'entre eux adhèrent aux cadres de pensée que nous venons de décrire. Ils y trouvent des explications consolantes et des raisons d'espérer. En revanche, les anciens adhérents n'ont pas eu la parole de telle sorte qu'il est pour l'instant bien difficile de dire pour quelles raisons des millions de gens ont quitté les syndicats depuis quinze ans. Nous avons voulu sortir de ces impasses et adopter une démarche différente, plus limitée dans ses ambitions. Elle consiste à faire de la désyndicalisation l'objet principal de la recherche et, pour la comprendre, à interroger les principaux acteurs, c'est-à-dire les anciens adhérents, ceux qui ont choisi de partir et qui, après tout, sont bien les premiers à savoir les raisons de leur choix. Cette idée prend sa source dans une initiative du Syndicat général de l'Education nationale (SGEN-CFDT) qui, courant 1984, se trouvant confronté à une augmentation des départs, avait lancé une petite enquête postale auprès de ses anciens adhérents. Après une première exploitation, le SGEN a accepté 15

de nous communiquer les questionnaires pour une analyse plus approfondie3. La démarche ayant semblé intéressante, nous avons obtenu de la CFDT un accord de principe pour réaliser une enquête comparable sur l'ensemble des anciens adhérents. Grâce à ce soutien, nous avons pu réaliser une pretnière enquête réduite à l'Isère4, puis en 1988-89, une enquête nationale auprès d'un échantillon représentatif de 491 personnes interrogées soit par questionnaire postal soit, pour près d'un tiers d'entre elles, par entretiens semi-directifs incluant l'administration du même questionnaire. Ces 491 personnes appartenaient à 80 organisations différentes réparties dans neuf départements de province5 et en région parisienne. A partir des renseignements communiqués par ces organisations et des réponses finalement collectées, nous avons constitué un échantillon dont la composition parait assez semblable à ce que l'on sait des adhérents de la Confédération du point de vue professionnel, des secteurs d'activité ou du sexe. Du point de vue professionnel, nous avons veillé à ce que les principaux équilibres de la Confédération soient respectés. Par exemple, en 1971, le secteur industriel entendu au sens large représentait 48% des adhérents de la CFDT et 45% en 1981; il compte pour 47% de notre échantillon. Nous avons procédé de même pour les principales fédérations. Par ordre d'importance dans l'échantillon: Métaux, Santé-sociaux, SGEN, Transports, PTT, Chimie, FGA (Fédération générale de l'agroalimentaire), etc; Du point de vue sociologique, nous avons essayé de retrouver certaines des caractéristiques observées par le BRAEC6 auprès
3 Compte rendu présenté dans: Antoine Bévort, Dominique Labbé, La désyndicalisation au SGEN-CFDT, Paris, SGEN, novembre 1985. 4 Compte rendu dans Maurice Croisat, Dominique Labbé, L a désyndicalisation (étude de prédéfinition), Grenoble, CERAT, 1987. 5 Ain, Drôme, Gers, Hautes-Alpes, Isère, Meurthe-et-Moselle, Rhône, Savoie, Haute-Savoie. 6 Bureau d'études de recherches et d'études coordonnées. Il s'agit du service d'études de la CFDT qui, depuis 20 ans, administre un questionnaire aux délégués des congrès confédéraux, fédéraux et régionaux. Le compte rendu de l'enquête auprès des délégués au congrès confédéral est publié régulièrement dans CFDT-Aujourd'hui. Une synthèse a été présentée par le BRAEC: "Les délégués dans les çongrès CFDT", Notes et documents du BRAEC. non, septembre 1985. Ces enquêtes fournissent l'essentiel de l'information disponible sur la composition sociologique de 16

des délégués des congrès CFDT notamment pour le sexe. Par exemple, ces enquêtes montrent qu'il y a probablement de 21 à 25 % de femmes dans la Confédération: notre échantillon en compte 24%. De même, la proportion d'ouvriers et de personnels de service dans les cédétistes oscille autour de 28 à 32% ; ils sont 28 % dans notre échantillon. Nous avons veillé à ce qu'il en soit de même pour les principales catégories socioprofessionnelles. Toutes ces similitudes nous ont permis de considérer que les personnes interrogées étaient représentatives des adhérents qui ont quitté la CFDT depuis une douzaine d'années7. L'enquête montre que la désyndicalisation signifie probablement la fin de la tradition syndicale française qui rePosait sur un type de militantisme, une manière particulière de concevoir la représentation, l'organisation et la mobilisation des salariés. Nous commencerons par présenter la situation actuelle du syndicalisme français et les principaux concepts employés dans ce livre (chapitre I). Puis nous verrons les raisons qui ont conduit les enquêtés à adhérer et les différences entre les générations (chapitres II et III). Nous envisagerons les explications du départ: raisons individuelles, mauvaise organisation du syndicat sur le lieu du travail, rejet de la politisation de la CFDT (chapitres IV, V et VI). Avant d'envisager les conséquences du départ et l'avenir du syndicalisme, nous tracerons le portrait d'un personnage clef: le militant (chapitres VII et VIII).

l'organisation. Nous avons composé notre échantillon au plus près de ces indications. 7 Pour présentation complète de l'échantillon et une discussion plus approfondie de la question de la représentativité, cf notre rapport d'enquête: Dominique Labbé, Maurice Croisat, Antoine Bévort, La désyndicalisation. Le cas de la CFDT, Grenoble, CE RAT, 1989.

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Les auteurs tiennent à signaler leur dette envers Antoine Bévort. Il a eu l'idée originale d'interroger les anciens adhérents de la CFDT dans l'Education nationale. Au cours de l'enquête, il nous a soutenu de ses encouragements et de ses conseils judicieux. Sa connaissance de l'univers syndical nous a été précieuse lors de l'analyse des résultats. Nous remercions la confédération CFDT qui a permis cette étude et tout spécialement Mmes Beauville et Monnet, MM. Faveaux et Mounier-Véhier pour l'aide et l'attention qu'ils ont prêtées à nos demandes. L'enquête n'aurait pu être réalisée sans l'accueil ouvert et la coopération bienveillante que nous ont accordés de nombreuses organisations de la CFDT. Les entretiens ont été réalisés par Mmes S. Bonhoure, C. Guieu, C. Hacques, M.-T. Piovano, S. Seghir et MM. D. Andolfatto, T. Besch, J.-M. Bouville. Les auteurs tiennent à les remercier pour leur collaboration attentive et intelligente. En outre, J.-M. Bouville a apporté son concours à la réalisation de l'étude sur les Hautes-Alpes. Enfin, nous voudrions manifester notre reconnaissance à tous les anciens syndiqués qui ont bien voulu répondre à nos questions sans se lasser et nous faire partager un peu de leur vie et de leur expérience. Sans leur patience et leur confiance, cette étude n'aurait pu voir le jour. L'étude a été financée par le PIRTTEM-cNRS ("Programme interdisciplinaire de recherche sur la technologie, le travail, l'emploi et les modes de vie"). Elle a bénéficié de l'aide de notre centre de recherche (le CERAT). L'Université Pierre Mendès-France et l'Institut d'Etudes Politiques de Grenoble en ont subventionné la publication.

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CHAPITRE I SYNDICALISA TION ET DESYNDICALISA TION EN FRANCE

En France aujourd'hui, environ 10% des salariés appartiennent à un syndicat. C'est, de très loin, la proportion la plus faible de tous les grands pays développésl. Complétons ce tableau par deux autres constats. D'abord, on ne retrouve nulle part ailleurs un émiettement comparable à celui dont souffre le syndicalisme français. Il existe en effet cinq "grandes confédérations représentatives" (CGT, CFDT, FO, CFTC, CFECGC) auxquelles s'ajoutent la FEN, la FGAF (comprenant notamment la FASP), la FGSOA et une dizaine d'organisations autonomes (SNUI, FGAAC, FAT, FADN, SNAPCC, SNCTA, SNI...) ainsi qu'une myriade de petites organisations2. Ensuite,

1 On trouvera un tableau d'ensemble récent de la syndicalisation dans les principaux pays industrialisés dans Jelle Visser, European Trades Unions in Figures, Deventer, Kluwer, 1989 et, du même auteur, ''Tendances de la syndicalisation", OCDE. Perspectives de l'emploi, juillet 1991, p 101142. Outre l'ouvrage et l'article de Jelle Visser, les données présentées dans ce chapitre sont tirées d'un document récapitulatif: Dominique Labbé, Note sur la syndicalisation en France depuis la Libération, Grenoble, CERAT, 1992. 2 Respectivement: Confédération générale du travail, Confédération française démocratique du travail, Confédération générale du travail-force ouvrière, Confédération française des travailleurs chrétiens, Confédération française de l'encadrement-Confédération générale des cadres, Fédération de l'éducation nationale, Fédération générale autonome des fonctionnaires, Fédération autonome des syndicats de police, Fédération générale des salariés des organisations agricoles et de l'agro-alimentaire, Syndicat national unifié des impôts, Fédération générale autonome des agents de conduite de la SNCF, Fédération autonome des transports, Fédération autonome de la défense nationale, Syndicat national autonome du personnel des chambres de commerce, Syndicat national des contrôleurs aériens, Syndicat national des journalistes. Pour un tableau (presque) complet des organisations syndicales françaises, cf. Liaisons sociales, "Syndicats.II", 10071, 15 octobre 1987.

depuis que l'on dispose de quelques données fiables sur la syndicalisation en France (les années 1920), il n'y a jamais eu aussi peu de syndiqués en proportion de la population active . salariée.
I. LE DECLIN DE LA SYNDICALISA TION EN FRANCE

Selon K. Walsh: "Il n'existe pas d'évaluations satisfaisantes des effectifs syndiqués en France"3. Cette remarque n'est pas seulement valable pour la France: aucun organisme ne s'est attaqué à ce problème au niveau international. Sauf pour l'Irlande et le Royaume Uni, les chiffres de syndicalisation sont toujours d'origine syndicale, non vérifiés de façon indépendante. Toute comparaison internationale est donc difficile, d'autant plus qu'on peut observer des fluctuations importantes dans le sens donné à des termes aussi simples que "adhérent", "syndicat" ou "audience"... Est-ce à dire qu'aucune étude n'est possible? Pour les quatre "grands" (CGT, CFDT, Fa, FEN), on dispose de quelques données à peu près fiables et recoupées par des travaux indépendants4. Si plusieurs chiffres circulent à propos de chacun d'eux c'est que les observateurs utilisent des conventions différentes pour définir l'adhérent. L'application d'une convention unique avec un minimum de prudence permet d'obtenir des séries à peu près cohérentes auxquelles on peut ajouter un certain coefficient d'incertitude.

3 Kenneth Walsh, Effectifs syndicaux. Méthodes d'évaluation dans la . communauté européenne, Luxembourg, Eurostat, 1985.
4 Cf le tableau de synthèse présenté par Huguette Bouzonnie, syndicalisation", Liaisons sociales, 10995, 18 juillet 1991. "La

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A. Syndicalisation et taux de syndicalisation La distinction entre les deux termes peut paraître mince et l'introduction de "taux", une coquetterie de statisticien. En réalité l'enjeu de la distinction est importante.
1. Portée d'une discussion.

En France en 1948-49, il Y avait, selon les déclarations des syndicats, cinq millions et demi de syndiqués. Quarante ans après, ils ne sont plus que trois millions selon les mêmes sources. Le recul de la syndicalisation serait donc de 45%. Pourtant cette proposition est trompeuse. En effet, en 1948-49, la population active salariée occupée était de II,7 millions de personnes. Autrement dit, pratiquement un salarié sur deux adhérait à une organisation syndicale. En 1989, les salariés sont 18,5 millions et, parmi eux, les syndiqués ne sont plus que 15%. La syndicalisation réelle - mesurée en proportion du nombre potentiel de syndicables - a donc reculé des deux tiers. Comme on le voit, l'analyse ne peut se contenter de chiffres absolus, elle doit s'occuper des taux de syndicalisation, c'est-à-dire du rapport entre le nombre de syndiqués et la population syndicable. Encore faut-il connaître le nombre de syndiqués! La discussion sur le nombre de syndiqués n'est pas uniquement théorique. Elle a une double portée pratique qui explique beaucoup de biais systématiques et de silences pudiques: D'une part, les syndicats, les fédérations et les confédérations ont besoin de se compter. En effet comme dans
toute structure associative

-

même

dérogatoire

au droit

commun - le pouvoir revient en principe à l'adhérent et par conséquent la dévolution de ce pouvoir au sejn de l'organisme dépend du nombre. Les grands syndicats français, du fait de leur structure fédérale, ont toujours cherché à réaliser un équilibre entre le principe "un homme, une voix" et le nécessaire respect des particularismes des organisations fédérées. D'autre part, le critère de la "représentativité", adopté après guerre, ajoute à la difficulté. Du fait du pluralisme syndical et de la concurrence acharnée entre les grandes centrales, la tentation est forte de "gonfler" le nombre de ses

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adhérents pour donner à sa voix plus de poids que celle de ses rivaux. 2. Qu'est-ce qu'un syndiqué? Le syndiqué, dira-t-on, c'est "quelqu'un qui paie une cotisation à un syndicat". Cela ne prête pas à discussion mais les modalités de ce paiement ne sont pas neutres dans le chiffrage total. Dans le mouvement ouvrier français, on distingue traditionnellement la carte et le timbre. La CGT et Fa conservent d'ailleurs cette distinction. Comme le notait Annie Kriegel: "Cette structure de la cotisation syndicale entraîne une certaine incertitude dans l'établissement des effectifs syndicaux: si en effet, la possession de la carte syndicale est tenue pour le critère de l'adhésion, il y a risque que des éléments circonstanciels - grèves, campagnes occasionnelles majorent les effectifs réels en faisant entrer en ligne de compte des adhérents éphémères qui auront acquitté par accident le prix - très bas - d'une carte à laquelle, par la suite, ils n'attacheront plus de valeur. Au contraire, considérer que seul l'achat régulier de timbres garantit l'appartenance syndicale permet de contrôler le sérieux de l'adhésion et même de définir des types de pratiques syndicales: est militant qui prend ses 12 timbres dans l'année; le simple adhérent est moins soucieux de "se mettre à jour" : si bien que, au vu d'une expérience déjà longue, les centrales syndicales croient pouvoir estimer que globalement (malgré les différences d'une année sur l'autre et d'une fédération à l'autre) le nombre réel d'adhérents est égal aux douze dixièmes du nombre de timbres régulièrement payés; l'adhérent "moyen" prend 10 timbres par an"5.
5 Annie Kriegel, La croissance de la CGT 1918.1921, Paris, Mouton, 1966 cité par Guy Caire, Les syndicats ouvriers, Paris, PUF, 1971, p 333. En fait, depuis la Libération, le nombre moyen de timbres par carte a toujours été nettement inférieur à 10. Pour la CGT, entre 1947 et 1957, il a oscillé entre 7 et 8 (d'après Georges Lefranc, Le syndicalisme en France, Paris, Presses universitaires de France, 1964, p 108). A la CFTC, d'après les rapports de Théo Braun, Georges Levard et Eugène Descamps aux congrès confédéraux de 1957, 1961 et 1963, le nombre des timbres par carte varie entre 8,2 (1952) et 9,7 (1961) avec une moyenne supérieure à 9. Pour Fa, d'après les budgets publiés lors des congrès, le rapport tourne autour de 4 22

En revanche, à la CFDT, la distinction carte/timbre n'existe plus depuis 1964: les adhérents sont ceux qui paient des timbres. Mais à combien de timbres correspond un adhérent maintenant que nous n'avons plus le repère de la carte? Le plus souvent les timbres sont mensuels, mais il existe aussi des timbres trimestriels, ou annuels, voire des timbres à taux réduit (les retraités). Le paiement fractionné des cotisations par quart ou tiers aboutit à un autre type de comptabilisation, certains adhérents prenant l'habitude de ne payer qu'une ou deux fractions. Plusieurs problèmes en découlent. Au niveau national, on ne connaît pas des syndiqués mais des rentrées financières (avec souvent beaucoup de retard). Combien de timbres prendre en compte pour un adhérent? Entre l'adhérent qui règle régulièrement 12 timbres et celui qui se dit adhérent et ne paie plus aucun timbre se situe tout un continuum de situations intermédiaires. Les diverses modalités de paiement peuvent relever de problématiques très différentes: il y a les 6 timbres d'un salarié à mi-temps, une cotisation pour un couple, un timbre ou deux pour l'adhérent plus ou moins démotivé, etc. Il y a aussi celui qui se présente à une élection avec une étiquette syndicale sans être cotisant: "Des élus sous étiquette confédérale ne sont pas en règle par. rapport au critère
officiel de l'adhésion "6

Par ailleurs, cette adhésion pourra avoir des significations très diverses. Par exemple, elle peut être plus ou moins contrainte (embauche prioritaire des syndiqués comme sur les docks ou dans le livre parisien). Elle peut également avoir des contre-parties: le syndiqué dispose d'avantages spécifiques tels que services rendus aux seuls adhérents, en droit ou en fait, comme la "prime aux syndiqués" (pratique existant en Belgique et consistant à faire rembourser la cotisation syndicale en tout ou partie par l'employeur). Donc suivant les branches, le geste de se syndiquer aura une signification bien différente. Enfin, avec le développement des temps partiels, des jeunes travailleurs en stages et des retraités, les catégories particulières se multiplient. Elles ne posent d'ailleurs pas qu'un timbrespar carte au début des années 1950,il passe par un maximum de 8,9 en 1963 et reste ensuite compris entte 7 et 8. 6 Hughes Blassel, "Qu'est-ce que l'adhésion aujourd'hui 7", CFDTAujourd'hui. 78, mars-avril 1986, p 72
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problème de mesure mais aussi de.s problèmes spécifiques d'insertion dans les organisations. Au total, le choix d'un coefficient diviseur correspond à une situation moyenne plus ou moins éloignée de la réalité. Ce choix est nécessaire pour comparer ce qui est comparable: sinon le nombre exact de syndiqués, du moins une estimation sur les mêmes bases pour les différentes organisations. Cette discussion sur la "population syndiquée" souligne également la difficulté qu'il y a à définir strictement la "population syndicable" (le dénominateur du taux de syndicalisation). Faut-il se référer à la population active? La population salariée semble plus pertinente, mais elle exclut les retraités et certains jeunes en formation que l'on retrouve en quantité variable dans les "encartés" de la CGT et de FO ou dans les acheteurs de timbres de la CFDT. De plus, avec la montée du chômage, beaucoup de catégories se trouvent à cheval entre le monde du travail et les inactifs. Le syndicalisme a beaucoup de mal à se situer dans cet espace. La seule solution raisonnable consiste à adopter la population active occupée salariée comme indice de la "population potentiellement syndicable"7. Cet indicateur permettra une mesure partielle mais quantifiée du phénomène étudié: la baisse du nombre des adhérents. On obtient un taux de syndicalisation global qui agrège de fortes disparités selon les catégories, les professions, les sexes, les âges, les branches, les régions. Autrement dit, des taux partiels ou désagrégés seraient sans doute plus significatifs qu'un taux global unique. Mais alors manqueront les données concernant le numérateur... 8

7 Un élément supplémentaire doit être pris en compte: l'existence de statistiques. Les travaux de l'INSEE permettent de chiffrer avec une précision relative le nombre de salariés en France depuis la fin des années 1940. Tout le reste fait l'objet d'estimations si floues et si contradictoires qu'aucune statistique sérieuse n'est envisageable... 8 Certains de ces calculs ont pu être effectués pour la CFDT. Cf. Dominique Labbé, Antoine Bévort, Maurice Croisat, Effectifs... op. cit., p 121-178.

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B. L'évolution des taux de syndicalisation Le rapprochement des statistiques d'effectifs des organisations syndicales et du nombre des salariés aboutit à un taux de syndicalisation par organisation et à un taux global (tableaux 1-4). Les quatre courbes permettent de visualiser l'évolution de la syndicalisation en France sur les quarante dernières années. 1. Le taux global de syndicalisation Le taux global (tableau 1) fait apparaître trois grandes périodes. Dans un premier temps, de 1948 à 1958, le taux global de syndicalisation recule de 48 à 29%. La Libération est marquée par une "ruée syndicale"9. On peut estimer que, en 1946-47, pratiquement un salarié sur deux était syndiqué. A partir de l'échec des grèves de l'automne 1947, les syndicats se vident rapidement. L'essentiel du recul se produit en 1948-54. Une stabilisation s'esquisse entre 1954 et 1956 suivie d'une brusque rechute en 1957-58. C'est le recul de la CGT qui est le principal facteur explicatif (tableau 2). La seconde période s'ouvre en 1959. Le taux global se maintient autour de 30% jusqu'en 1976-77. Etant donné l'augmentation rapide du nombre des emplois salariés, cette stabilisation correspond à une hausse notable des effectifs syndiqués. Dans l'histoire sociale française, on peut considérer que cette période 1959-1976 est remarquable. Alors qu'auparavant les "ruées" alternaient avec de longues dépressions, pour la première fois, s'esquisse un certain enracinement sinon une situation proche du "syndicalisme de masse" . Une remarque encore à propos de cette période: contrairement à une légende tenace, mai 1968 ne s'accompagne d'aucune "ruée syndicale" à l'inverse de 1936 ou de 1945-47.

9 Nous empruntons ce terme à Antoine Prost (La CGT à l'époque du front populaire, Paris, Presses de la FNSP, 1964). Il manque un travail comparable sur la "ruée syndicale" qui suit la Libération. 25

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