La formation de l'unité socialiste (1898-1905)

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296336308
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LA FORMATION DE L'UNITÉ SOCIALISTE
(1898-1905)

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5199-3

Jean Verlhac

LA FORMATION DE L'UNITÉ SOCIALISTE
(1898-1905)

Présentation de Marc Heurgon

..c-

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

SOMMAIRE

Présentation Marc Heurgon

.............

Il

Introduction Situation du socialisme en 1898 .................................

29

Chapitre I
Du Comité d'entente au Comité Général (juin 1988-décembre 1899) ....................................... 53

Chapitre il L'Eclatement de l'Unité (décembre 1899-juin 1901)

0.. 109

Chapitre ID Parti socialiste Français et Parti Socialiste de France (juin 1901-août 1904) 0 0.. 0

167

Chapitre N La réalisation de l'unité (août 1904-juin 1906)

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BIBLIOGRAPHIE.
Cartes électorales

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o. 00 0

. . . .. .. .. .. . .. .. .. .. . .
0... 0

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305

Nous remercions toutes les personnes qui ont bien voulu participer à la parution de l'étude de Jean Ver/hac, jeune historien des années 45, engagé dans un militantisme politique qu'il assurera tout au long de sa vie, en historien, avec le recul du regard et le doigt sur l'événement. Colette et les amis de Jean Verlhac

PRESENTATION

Le texte historique ici publié, a près de cinquante ans. C'est en effet durant l'année 1946-1947 que Jean Verlhac a réussi à mener à bien sa documentation puis sa rédaction, afin de le présenter en Sorbonne, en juin 1947, comme Diplôme d'études supérieures.

MILITANTISME ET RECHERCHE

POLITIQUE HIS10RIQUE

Il est difficile aujourd'hui de se représenter les tiraillements qui ont marqué les années de la dernière guerre: en premier lieu l'occupation, la Résistance, entraînant l'engagement clandestin contre l'ennemi, puis les prises de position politiques, suivant la Libération. En second lieu, les tentatives pour poursuivre malgré

tout desétudesuniversitaires.

.

Ce qui rend particulièrement attachant le travail ici présenté, c'est cette double démarche qui a marqué les années de jeunesse de l'auteur et dont il faut tenter de marquer les étapes. Né à Nantes, en 1923, et fils d'un emplayé des chemins de fer, Jean Verlhac fait ses études secondaires à Orléans, puis, suivant les mutations de son père, à Guéret où, en 1940 et 1941, il passe les deux parties de son baccalauréat. Le voilà ensuite à Lyon, en hypokhâgne, puis en khâgne au Lycée du Parc à Lyon, mais le travail est vite interrompu par son engagement dans la Résistance et sa participation active aux combats de l'Armée secrète, que dirige le général Descour, conduisant à la libération de la ville. Dès 1944, Jean Verlhac est membre du comité départemental de Libération; il Y représente les jeunes chrétiens au sein du Front uni des jeunesses patriotes (FUJP).

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Lyon libéré, la guerre n'est pas finie et à la fin de 1944, Jean Verlhac (classe 1943) est mobilisé; il a l'avantage de l'être sur place, comme rédacteur à l'organe des FFI de la région RhôneAlpes, Aux Armes, dont il restera permanent, même après sa démobilisation et le transfert du journal à Paris, en 1946. Ainsi, pendant ces années agitées, Jean Verlhac a mené une double activité. D'une part, par la Résistance, il est venu à l'action et au journalisme politique, influencé par la revue Esprit, mais fort proche du PCF. Dès la fin de 1946, il s'est consacré à l'Union des Chrétiens progressistes, et il n'a pas tardé à rejoindre le Mouvement de la Paix, où il combattra activement les tendances staliniennes. Mais d'autre part, il a poursuivi ses études universitaires. Admissible à l'Ecole normale supérieure, il ne poursuit pas dans cette voie, achève à la Sorbonne ses certificats de licence, avant de présenter son Diplôme d'études supérieures et, tout en étant déjà professeur, il prépare l'agrégation d'histoire où il sera admissible en 1948, puis reçu second en 1949.

UNE ÉTUDE SUR LA PREMIÈRE UNIFICATION SOCIALISTE, CELLE DE 1905

Le sujet du Diplôme porte sur la réalisation de l'unité socialiste en 1905, concrétisée par la formation de la SFIO, (section française de l'internationale ouvrière), qui jusqu'en 1914, va regrouper pratiquement toute l'extrême-gauche française.

1) L'émiettement des organisations socialistes après 1880
Mais, afin de rendre compréhensible cette étape essentielle, l'auteur bâtit une vaste introduction qui remonte fort en arrière, jusqu'aux différentes scissions intervenues depuis 1880 et qui ont

réduit en France, les premiers éléments du socialisme à une
dizaine de sectes. Dans la région parisienne, celles-ci ont tendance à coexister, tandis qu'en province, c'est telle ou telle d'entre elles qui parvient à jouer le rôle dominant, en fonction tant du passé historique que des conditions sociales présentes. En 1898, quand de'bute l'exposé, on peut distinguer deux grandes tendances dans

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le socialisme français. D'abord les centralistes, groupés prioritairement autour des guesdistes, (Parti ouvrier français), le seul parti officiellement marxiste, installé dans ses forteresses du Nord-Pas de Calais et sur les bordures du Massif Central, est où la France montagnarde s'était réfugiée en 1849. Assez proche, le Parti socialiste révolutionnaire, inexactement appelé blanquiste, est conduit par le vieux communard, Edouard Vaillant, député du XXe arron-

dissement de Paris, (son parti est aussi fortement implanté par
exemple dans le Cher ou le Var). A l'opposé, les fédéralistes, restent hostiles à toute centralisation. Il s'agit essentiellement du Parti socialiste ouvrier révolutionnaire de Jean Allemane, de recrutement très ouvrier, marqué par ses tentations anarchistes, comme sa défiance envers les élus. Il est surtout développé à Paris, dans le XIe arrondissement, à SaintDenis, dans les Ardennes. Mais il s'agit d'une force désormais en déclin, comme le sont d'ailleurs les broussistes. Egalement hostiles aux centralistes, les indépendants ne s'organiseront vraiment qu'après 1899. Il s'agit en fait de comités électoraux, groupant des parlementaires, plus que d'un parti militant. C'est parmi eux que se trouvent les grands orateurs, qui font connaître le parti à l'extérieur, notamment après la grande vague socialiste de 1893 les 55 députés élus et connus pour représenter les différents courants. Ce sont eux aussi qui contrôlent toute la presse socialiste, La Petite Républiqueoù écrit Jean Jaurès, La Lanterne, journal d'Alexandre Millerand, d'Aristide Briand et de René Viviani, enfin Le Petit Sou, de 1900 jusqu'à sa rupture avec le socialisme en 1902.

2) Jules Guesde ou Jean Jaurès?
On pouvait craindre dans ce long récit de luttes partisanes, de ruptures suivies de rapprochements, une certaine lourdeur de l'exposé. Il n'en est rien parce que Jean Verlhac a su admirablement camper ses personnages et en brosser des portraits particulièrement vivants. Et d'abord, l'histoire traditionnelle du socialisme français a pris l'habitude d'opposer ses deux images, Guesde et Jaurès. On connaissait Jaurès comme un des plus chauds partisans de l'inno-

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cence de Dreyfus, et il s'était surtout manifesté à l'occasion du procès Zola, après la lettre de ce dernier au président de la République, en Janvier 1898. On pensait cependant que Jules Guesde restait hostile à toute intervention dans ces querelles de la bourgeoisie. Jean Verlhac, s'appuyant sur des déclarations plus tardives de Jaurès prouve que tel n'était pas encore le cas: écoutons Jules Guesde féliciter chaleureusement Jaurès: « Je vous aime Jaurès parce que chez vous l'acte suit toujours la pensée », avant d'ajouter que « la lettre de Zola était le plus grand acte révolutionnaire du siècle ». Cependant, les législatives de 1898, marquées par une forte poussée nationaliste voient le dreyfusard Jaurès battu de quelques voix à Carmaux, tandis que Guesde perd des circonscriptions

aussi symboliques que Roubaix,

«

la ville sainte» du socialisme.

Et Jean Verlhac juge avec sévérité les réactions d'un Jules Guesde, déçu et «tout à sa vision de l'évolution mécanique, à caractère inévitable et fatal, du monde politique et économique ». C'est avec son camarade Lafargue qu'il présente son autocritique, se demandant s'ils n'étaient pas responsables de l'échec de leurs espérances par suite de leur attitude récente d'entente avec toutes les catégories de socialistes, par suite de la nécessité qu'ils n'ont pas comprise de rompre tout lien avec la bourgeoisie radicale, de maintenir l'autonomie du parti du prolétariat, apte à résister aux entraînements de l'actualité et à maintenir son action sur le terrain de la lutte de classes, loin de laquelle l'agitation dreyfusarde avait failli l'entraîner. De là, à condamner l'intervention de Jaurès dans l'affaire, il n'y avait qu'un pas qui sera vite franchi. Pour les guesdistes, il s'agit en effet de se maintenir sur le terrain de la propagande, en attendant la Révolution. A l'opposé, Jean Verlhac caractérise l'attitude de Jaurès sans cacher l'admiration qu'il éprouve pour le personnage. Oui,l'affaire a un contenu révolutionnaire, elle doit conduire à la défense de la République et à la transformation de l'ordre social, par la destruction des restes de l'Ancien Régime, que symbolise encore l'état major. Pour atteindre ce but, il faut bien sûr réaliser l'unité socialiste et il n'est que de rappeler l'appel de Jaurès dans son grand discours de juin 1898 au Tivoli Vaux Hall. Mais, ce n'est pas suffisant : il faut s'entendre avec les républicains de gauche, voire les

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radicaux, au besoin une fraction du capitalisme, de façon à entraîner l'ensemble des masses populaires contre le péril réactionnaire grandissant. Non, la Révolution n'est pas inévitable, et le refus des doctrinaires de mener la lutte dès maintènant n'est qu'une fuite devant les responsabilités. Leurs déclarations révolutionnaires n'est-ce pas « de la fausse monnaie» ? Jaurès restera fidèle, en dépit des nombreuses attaques dont il sera l'objet, à ce parti républicain dans l'ombre duquel il a grandi, comme à ce parti radical avec lequel il refusera toute rupture. Ainsi s'explique son soutien à Millerand lors des de'bats sur la participation de ce dernier au ministère Waldeck-Rousseau et plus tard, lors du gouvernement Combes, la volonté de Jaurès de main-

tenir la Délégation des gauches. Cela lui vaudra d'être désigné
comme le «véritable Chambre des députés. leader de la majorité» de gauche et d'être élu,

au de'but de la session de 1903, comme vice-président de la

3)De l'affaire Millerand au Congrès de Japy (juin 1898-décernbre 1899)
On n'en est pas encore là. L'introduction menée à bien nous a présenté un tableau des forces socialistes éparses au moment des e1ections de 1898. Sept années nous séparent de l'unité réalisée en 1905 et le diplôme consacre trois grands chapitres à l'évolution des rapports entre les différents courants socialistes. Le premier chapitre va de juin 1898 à décembre 1899 ; il est

intitulé « du Comitéd'entente au Comitégénéral» et traduit un
certain optimisme. Malgré les divergences qui subsistent entre les cinq organisations socialistes, celles-ci décident, au mois de décembre la formation d'un Comité d'entente où chacune sera représentée par sept délégués et auquel s'ajoutent sept délégués pour les indépendants. Ainsi semble s'inaugurer une nouvelle période de l'unité socialiste, celle de l'entente. Pourtant, au de'but de juin 1899, la menace nationaliste se fait plus pressante. Furieux de la cassation du jugement lors du premier procès Dreyfus, les nationalistes organisent une véritable émeute contre le nouveau président de la République, Loubet, élu de la gauche du congrès contre Méline. C'est l'occasion pour les

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socialistes d'inviter le dimanche suivant tout le Paris républicain à une manifestation de masse. Longchamp marque ainsi l'entrée décisive du socialisme dans les luttes républicaines. Cependant, après une longue crise ministérielle, l'arrivé£ au pouvoir du gouvernement de « défense républicaine» de WaldeckRousseau va être pour les socialistes l'occasion d'une grave crise. Alexandre Millerand accepte de devenir ministre du Commerce et qui plus est, à côté du sinistre général de Gallifet, « massacreur de la Commune». Ce scandale amène Vaillant à retirer les députés de son parti du groupe parlementaire socialiste, imité par treize députés guesdistes. Mais cette protestation vise tout d'abord Millerand, dont tout le monde connaît l'ambition. La question théorique, posée à cette occasion, celle de l'entrée d'un socialiste dans un gouvernement bourgeois, pour la première fois dans l'histoire n'est pas encore posée. Jean Verlhac reconnaît le soutien que Jaurès accorde en cette affaire à Millerand: «Voudriez-vous, lance le tribun, aux adversaires de la participation, que la République fut sauvée, sans que vous combattiez au premier rang»? Et l'argumentation dit: le pouvoir central doit être conquis par le prolétariat, commé l'ont été des mairies, des cantons, des circonscriptions législatives. Rien chez Marx, ni chez les maîtres du socialisme - coup de patte, «afin de prendre en défaut le mécanisme raidi de Guesde» -, ne permet d'interdire toute participation au pouvoir central. Face à Jaurès, Jules Guesde répond en dénonçant la «continuité d'une politique qui, de la participation à l'affaire Dreyfus, conduit au ministère Waldeck-Millerand-Gallifet». Quant au parti blanquiste, s'il a longuement hésité entre la politique de Jaurès et celle de Guesde, il est maintenant rejeté vers l'intransigeance, par l'oorreur que nourrit son chef Vaillant à l'égard de Gallifet. Le conseil national du POF (Ies guesdistes) confie à Guesde, à Lafargue et au député de Grenoble Zavaès le soin de préciser la position du parti en un manifeste publié le 15 juillet. Texte trop violent, «appelant à en finir avec une politique prétendue socialiste de compromissions et de déviations». Le texte souhaite, non pas l'unité de tous les groupes socialistes, mais leur séparation, en deux grandes tendances, dont une seule, à vrai dire, la leur, méritera le nom de socialiste. Voilà tout l'effort de Jaurès condamné en même temps qu'il est rejeté du socialisme avec Millerand.

PRÉSENTATION

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Mais celui-ci ne s'y trompe point; il développe sa position, très forte dans le domaine des principes, alors que dans la réalité immédiate, la participation répond au réformisme opportuniste de Millerand. En même temps, Jaurès propose la tenue d'un Congrès permettant à chacun d'exprimer son avis librement avant que ne soit tranché le de'bat, en dehors des excommunications arbitraires. Ainsi les conséquences du manifeste ne répondent pas du tout aux espérances de ses auteurs. La violence employée contre Jaurès a choqué. Des protestations d'amitié à Jaurès affluent à La Petite République. Beaucoup de militants supportent de plus en plus impatiemment la tutelle des états-majors. L'idée du Congrès est donc défendue par toutes les tendances; ce sera le 3 décembre 1899 le Congrès de la salle Japy dont l'importance est capitale. Pour la première fois, bien que pour peu de temps, on y réalise l'unité; la

discussion est plus large et plus ouverte qu'en aucun autre
congrès de ce genre, de l'époque.

4) L'éclatement de l'Unité (décembre 1899-juin 1901)
Mais l'enthousiasme tombe vite: au Comité d'entente où les organisations étaient représentées à titre égal et les décisions prises à l'unanimité, on a substitué un Comité général, composé proportionnellement aux organisations représentées au Congrès, statuant à la simple majorité, contrôlant la presse et les élus. La bataille dans le champ clos de ce Comité est donc inévitable. Les polémiques provoquées par l'affaire Millerand sont loin d'être éteintes et la loi sociale de ce dernier sur la limitation de la journée de travail (mars 1900), alimente les discussions. Cependant, Jean Verlhac montre bien comment à ce conflit entre doctrinaires et ministériels, conflit de tactique, s'en ajoute un autre entre les élus et les militants, conflit d'organisation du

parti. Il décrit avec soin la structure originale des « fédérations
autonomes», formées en province par des militants allemanistes, des éléments en re'bellion contre la tactique et la discipline guesdiste, surtout dans le Midi, ailleurs de jeunes socialistes, les uns et les autres unis par une commune" hostilité envers les vieilles organisations. Les élections municipales des 6 et 13 mai 1900 consa-

crent cette croissance rapide des principales fédérations auto-

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nomes, avant tout dans les Ardennes (490 élus contre 298 en
1896). Ces succès, obtenus grâce à une politique de larges alliances républicaines s'opposent à l'échec relatif de la capitale et mettent en lumière la carence du Comité général trop parisien. Ainsi, ces fédérations en viennent à prendre leurs décisions seules, même si elles demeurent au sein d'organisations nationales. C'est une nouvelle forme des structures socialistes qui se met en place. Jaurès et son jeune lieutenant, Aristide Briand, comprennent parfaitement combien ce profond élan vers l'autonomie chez les militants provinciaux, peut aider à la victoire de leur ligne politique, lors du prochain congrès. Face à eux, les doctrinaires du Comité central sont de plus en plus convaincus que l'union avec les indépendants est impossible et ils abandonnent toute idée de conciliation pour accentuer leur intransigeance. Ainsi, au mois de juillet 1900, les effets de l'unité votée à Japy, semblent épuisés. Jamais les querelles n'ont été aussi vives, les polémiques aussi violentes et aussi personnelles. La rupture est inscrite dans les faits et il suffit de se reporter au Diplôme, pour en noter les étapes. C'est d'abord le Congrès de la lIe Internationale, salle Wagram, (fin septembre 1900), qui voit les divisions des français éclater en pleine lumière. Une motion présentée par Kautsky, le grand leader de la social-démocratie allemande, rallie une forte majorité, qualifiant le choix à faire à propos de Millerand de « question de principe et non de principe ». Acceptée par Jaurès mais refusée par Guesde, cette motion reçoit ainsi force de loi dans le socialisme international. Seconde étape, et première scission, toujours à Wagram, le lendemain même, 28 septembre, lors du second Congrès national français. Les guesdistes profitent d'un incident - un député frappé derrière la tribune -, pour quitter le congrès. Ils refusent par la suite de revenir et s'organisent entre eux, mais ils ne sont pas suivis par les blanquistes ; au contraire, l'accord réalisé entre Jaurès et Vaillant sur la tenue d'un prochain congrès, produit une excellente impression sur les militants socialistes. Intermède: ce soir de novembre 1900 où, dans l'Hippodrome de Lille, des milliers d'ouvriers du Nord se sont entassés pour assister au débat contradictoire mais courtois entre Jules Guesde

PRÉSENTATION

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et Jean Jaurès dont La Nouvelle

République

publie les discours

in

extenso.
Troisième étape et deuxième scission, au Congrès de Lyon (juin 1901) celle des blanquistes cette fois, devant la non-condamnation de Millerand. Le jour même tous les groupes restés à Lyon, débarrassés des doctrinaires et renforcés par les fédérations autonomes votent article par article les statuts du parti socialiste français. En face, les guesdistes et blanquistes, qui séparés depuis huit mois, n'en ont pas moins préparé ensemble un plan d'unification, s'entendent pour constituer le Parti socialiste de France. Dualité organique, donc mais qui n'apparaît pas définitive pour de nombreuses forces vives du socialisme français.

5) Les deux partis socialistes français (juin 1901-août 1904)
Dès lors, les deux partis rivaux se développent de façon différente. Chez les guesdistes et les blanquistes du Parti socialiste de France, l'unité reste fragile et ce sont des fédérations entières qui

se séparent du tronc commun: ainsi à Roubaix, où le maire Carette, battu par une liste modérée (février 1902), attribue les responsabilités à l'intransigeance guesdiste et crée sa propre organisation locale indépendante. C'est avec une certaine sévérité que Jean Verlhac juge l'évolution du Parti socialiste français, qui tient alors son congrès à

Tours: « L'évolution la plus accentuée vers l'opportunisme qui
ait encore été accomplie par un parti socialiste », écrit-il et plusieurs fédérations autonomes sont tentées de quitter ce parti
quasi-radical. Cependant les élections d'avril 1902, sont en gros identiques à celles de la législature précédente (49 députés socialistes au lieu de 43). Jaurès retrouve son siège à Carmaux et Briand est élu dans la Loire. Surtout la démission de Waldeck-Rousseau marque la fin du ministérialisme et le départ de Millerand du pouvoir. Le ministère Emile Combes apparaît comme beaucoup plus à gauche que celui de son prédécesseur, - promesse d'un impôt sur le revenu, réduction du service militaire à deux ans, épuration républicaine de l'armée, application avec fermeté de la loi sur les associations religieuses. Les deux partis socialiste se trouvent d'accord pour soute-

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nir ce gouvernement et il en résulte une certaine atmosphère de détente entre eux. Jean Verlhac montre bien pourtant que les deux partis suivent en fait des routes absolument indépendantes. Les amis de Guesde, tout en appuyant la politique de fermeté républicaine de Combes, entendent rester dans une indépendance absolue à l'égard du ministère comme de la majorité républicaine et achever de construire eux-mêmes un parti de classe. Les amis de Jaurès au contraire, rassemblent les quatre groupes de la majorité républicaine en une Délégation des gauches, première alliance permanente érigée en institution de la République. ]15 semblent ainsi préférer le bloc des républicains à l'unité socialiste. Et c'est une fois encore la question Millerand qui se pose. Les « votes scandaleux» émis par ce dernier à la Chambre indignent les
militants socialistes. Les trois jours du congrès de Bordeaux (avril 1903) sont encore consacrés au cas Millerand et Jaurès le défend une dernière fois (109 mandats contre 89 pour l'exclusion). Cependant, l'ancien ministre poursuit son évolution vers un réformisme de plus en plus conservateur. Lors des grèves d'Armentières, il vote pour l'envoi des troupes; sur le désarmement, alors que Jaurès s'est dressé contre Delcassé et Georges Leygues, Millerand vote avec les nationalistes contre l'unanimité des socialistes. e'en était trop cette fois, la fédération de la Seine prononce son exclusion.

Cependant, les congrès de Tours et de Bordeaux ont été
accueillis par un silence réprobateur de tous les partis socialistes étrangers, notamment de la social-démocratie allemande qui vient de remporter un nouveau succès aux élections de juin 1903. Jean Verlhac note avec soin combien Jaurès était préoccupé par ce jugement du socialisme international. Au contraire de Millerand, Viviani ou Briand qui restaient des politiciens habiles mais soucieux avant tout du jeu parlementaire français, il attachait une importance essentielle à ce lien international dont on ne pouvait se détacher, si l'on voulait rester .socialiste. De même il ne se dérobait pas pour marquer sur ce point les différences entre socialistes et radicaux. Nous venons de signaler son hostilité à la politique de pénétration poursuivie au Maroc par Delcassé. Plus grave est, en février 1904, l'éclatement de la guerre russojaponaise. Comme le montre Jean Verlhac, la menace d'un conflit

PRÉSENTATION

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européen ne cessera plus de peser sur la politique intérieure française jusqu'en 1914. Le maintien de la paix s'inscrit à l'ordre du jour des deux factions socialistes. Jaurès et Vaillant sont amenés à prendre des positions également hostiles à cette alliance avec l'autocrate russe, qui reste un article de foi aussi bien pour les radicaux que pour les nationalistes. On s'interroge sur l'attitude que devraient avoir les socialistes en cas de guerre et voilà encore qui rend caduques les vieilles querelles. A l'appel du Bureau socialiste international, les deux partis français répondent favorablement et à peu près de la même manière. C'est de la tribune du congrès de Saint-Etienne (février 1904), que Jaurès lance son premier appel contre la guerre. Il peut d'ailleurs continuer sa campagne, grâce à la tribune qu'il vient de trouver en lançant, le 18 avril 1904 le premier numéro de l'Humanité. Enfin, un de'bat essentiel s'est ouvert sur la question de la grève générale, principal moyen de lutte préconisé par la CGT alors en pleine croissance. Ce que combattent les syndicats révolutionnaires, ce n'est pas seulement le socialisme gouvernemental que défend Jaurès, c'est le socialisme parlementaire, appuyé sur le suffrage universel dont Guesde est le défenseur convaincu. Au fond, si le socialisme international, réuni à Amsterdam va rétablir l'unité en France, c'est qu'il n'y a plus de raison fondamentale à la scission.

6) La réalisation de l'unité (août 1904 - juin 1906)
Ce dernier chapitre concerne l'arbitrage que les deux fractions du parti français viennent demander à une Internationale qui possède alors une réelle autorité et qui se réunit à Amsterdam en août 1904. Il s'agit en fait d'un débat entre le socialisme français et sa tradition jacobine et la social-démocratie allemande et sa tradition marxiste. Jaurès trouve contre lui toutes les grandes têtes du marxisme international, derrière Guesde, il y a là Kilutsky, Bebel, Rosa Luxembourg, Plekhanoff, l'italien Ferri, tandis que seuls le belge Vandervelde et l'autrichien Adler tentent de jouer les intermédiaires. Jean Verlhac nous montre Jaurès se battant comme un lion,
défendant les résultats obtenus par sa politique en France, accusant

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en revanche, ce sont les reproches que reprendra Lénine, les socialistes allemands de masquer leur impuissance d'action par l'intransigeance de leurs formules théoriques. Mais en fin de compte, la motion de Dresde, présentée par les socialistes allemands et qui condamne toute collaboration avec les partis bourgeois l'emporte, par 25 voix contre 5 et 12 abstentions. Il est vrai que cette motion, acceptée par Jaurès, comprend pour la politique future, des éléments fort proches de ceux qu'avaient appliqués dans l'union qui s'était
faite par la force des choses, Jaurès et Vaillant.

Dès lors, pour Jaurès, le choix est simple: où il s'incline, ou il rompt avec l'Internationale qui ne reconnaîtra plus que le Parti exclue. Il décide socialiste de France. Cette rupture, il l'a toujours cependant de reculer le choix jusqu'à un Conseil national à la fin de l'automne; d'ici là un Comité d'entente laissera subsister les deux organisations côte à côte. L'unité s'est alors réalisée rapidement. Le Conseil national du Parti socialiste français accepta, le 23 octobre 1904 de rencontrer les délégués de l'autre parti. La Délégation des gauches restait le principal obstacle à l'application de l'unité, mais elle éclate à l'automne et du fait de la droite. Le gouvernement Combes se retirera quelques temps après, soutenu jusqu'au bout par les deux groupes socialistes. Cependant les deux organisations décident de constituer une commission où les deux partis délégueront chacun sept membres. On y ajoute les délégués du groupe allemaniste qui avait repris sa complète indépendance depuis 1902, mais déclinait chaque jour davantage. La commission est également complétée par des délégués des fédérations qui avaient gardé leur autonomie entre les deux partis. Ce sont ainsi tous les divers éléments socialistes qui sont appelés à s'unifier. La commission décide la rédaction pour chaque organisation d'un projet de résolution dans lequel seront inscrites ses revendications particulières afin de permettre l'élaboration d'une déclaration commune, adoptée le 13 janvier 1905. On remarque que l'unification se fonde sur les fondements économiques affirmés depuis des années par le guesdisme dont les positions doctrinales essentielles triomphent. Jean Verlhac montre bien que les modifications dans la situation politique sont pour beaucoup

PIŒsENTATlON

23

dans cette victoire: la République, la démocratie ne sont plus contestées, le radicalisme domine maintenant sans conteste. Deux grands problèmes se posent à lui: ce n'est plus la lutte contre
l'Eglise ou contre la réaction pour longtemps affaiblies, mais le problème de la politique extérieure, de la guerre ou de la paix et d'autre part, celui d'une classe ouvrière organisée, gagnée par les idées révo-

lutionnaires qui ne peuvent l'àmener qu'à s'opposer à brève
échiance aux pouvoirs publics détenus par les radicaux. Le choix de Jaurès était clair: rester fidèle à l'internationalisme et à la défense du prolétariat, et pour cela, se séparer immédiatement du radicalisme. On le verra bien dans les années suivantes, lorsqu'à la
Chtzmbre des députés, on verra s'opposer Jaurès à Clémenceau. C'est ainsi que, les 23-24-25 avril 1905, se tenait à Paris, dans la salle du Globe, le « Congrès d'unification des forces socialistes

françaises ». En conclusion, Jean Verlhtzcconstate que

« le socialisme français avait ainsi réussi, en faisant son unité, l'opération difficile qu'était sa séparation d'avec le jacobinisme. A la révolution de 89, la révolution jacobine, il en opposait une nouvelle vers laquelle il tournait ses efforts, la Révolution prolétarienne ».

VERS UNE

NOUVELLE

UNIFICATION:

LE PSU

Auteur d'un diplôme d'histoire sur l'unification de 1905 et bientôt agrégé, Jean Verlhtzc est nommé pour quelques années en

province, d'abord à Arras, puis à Saint-Quentin, avant de
rejoindre le lycée Marcelin-Berthelot de Saint-Maur en 1951 ; il Y restera jusqu'en 1964. Très vite, il se lance dans une nouvelle aventure: l'Union des chrétiens progressistes, dont il est membre, est condamnée par l'épiscopat français et elle décide de se dissoudre. Jean Verlhtzc participe alors à la création du périodique La Quinzaine avec le R.P. Chenu, dominicain et Jacques Chatagner. Mais l'expérience tourne court: pour avoir pris le parti des prêtres-ouvriers dans le conflit qui les opposait à l'épiscopat, La Quinzaine est condamnée par le Saint-Office en 1954. 1954, c'est aussi le début de la guerre d'Algérie et Jean Verlhac milite très activement contre l'aventure coloniale et contre l'inter-

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vention militaire

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française.

Cela lui vaut de prendre ses distances

avec le secrétariat du Mouvement de la Paix et il se trouve d'ailleurs inculpé d'atteinte il la sûreté de l'Etat en 1956 pour avoir publié une brochure sur la répression en Algérie. Cependant les années 1957-1960 voient également l'amorce d'un nouveau regroupement. des forces socialistes auquel Jean Verlhac va participer activement, comme militant cette fois, alors que dix ans auparavant, c'est comme historien qu'il s'était intéressé aux rapports entre les courants soda listes préparant l'unité

de 1905.
Première étape en 1957 avec la formation de l'UGS, (L'Union de la gauche socialiste) et Verlhac siège au secrétariat national de ce mouvement. Il se situe en fait au confluent de deux traditions différentes, quoique toutes deux d'origine chrétienne, l'une à laquelle il n'appartient pas, mais sur laquelle il exerce une forte influence, le MLP ou Mouvement de Libération du Peuple, longtemps fasciné par le Pc. et la CGT. ; l'autre, dont il est issu par l'Union progressiste qui attache une grande importance à la CFTC, dont elle pré-

pare déjà la déconfessionnalisation. J'ai dit ailleurs « sa grande habileté et son flair politique..., lui permettant de tisser une toile de relations, de sentir une situation bien avant les autres et de jouer un rôle essentiel sans jamais se mettre en avant »1. Suit la deuxième étape en 1960, lors de la fusion avec les Autonomes (PSA) qui, en 1958, avaient quitté la SFIO, pour protester contre la politique algérienne de Guy Mollet et son ralliement il de Gaulle. Parmi eux, le courant mendésiste, apporte il Jean Verlhac l'occasion d'un premier contact qui se prolongera à Grenoble. Lorsque se forme le PSU (Parti socialiste unifié) c'est tout naturellement qu'il est appelé à siéger au sein de son bureau national. Pendant les quatre années qu'il va encore passer à Paris, il suffit de rappeler trois domaines dans lesquelles l'intervention de Jean Verlhac a été constante, reprenant des terrains déjil explorés par lui ou qu'il suivra par la suite. Journaliste depuis la Libération, il est appelé, en compagnie de Robert Verdier à la direction de l'hebdomadaire du nouveau parti
1. Marc HEURGON, Histoire du PSU, t. 1, p. 53.

PIœsENTATION

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Tribune socialiste et ses éditoriaux sur les partis de gauche ou la guerre d'Algérie, sont particulièrement appréciés. En rapport avec les jeunes étudiants, sensibilisés par le refus de la guerre d'Algérie, l'insoumission, l'aide aux réseaux, il comprend et défend leur position lors du conseil national du PSU de l'automne 1960. Attentif au problème des structures du nouveau parti, il est l'auteur d'un certain nombre de textes de réflexion préparant l'application qu'il étendra par la suite dans une grande ville de province. Dans la longue crise que traverse alors le PSU, il n'hésite pas à prendre parti, dans le courant B, majoritaire, aux côtés de Gilles Martinet et de Serge Mallet, participant notamment au deôat sur «les couches nouvelles» qu'il retrouvera comme alliées à Grenoble.

L'EXPÉRIENCE

DE GRENOBLE

En 1964 Jean Verlhac quitte Paris pour Grenoble. Besoin de repos? Il faut rappeler que, lors de la grande manifestation antiGAS du 8 février 1962, il a été sérieusement matraqué sur la tête au métro Charonne; il a dû être hospitalisé pendant longtemps. Sans doute souhaite-t-il aussi prt;ndre du recul. Quittant le lycée Marcelin Berthelot de Saint-Maur, il enseigne au lycée Champollion de Grenoble, puis à l'Institut d'études politiques, enfin à l'Institut d'urbanisme et d'aménagement qu'il dirige de 1969 à 1978. L'accalmie sera de courte durée. Impossible pour lui d'échapper au contexte local marqué par un dynamisme et un foisonnement d'initiatives associatives, culturelles, syndicales, à la marge des partis politiques traditionnels. Il va trouver à Grenoble le lieu d'application des orientations qu'il développait à Paris au soir du PSU naissant. Dès son arrivée, Jean Verlhac va être un des acteurs essentiels de la coalition GAM (Groupement d'action municipale), PSU, SFIO qui gagnera les élections municipales de 1965 avec Hubert Dubedout comme maire. Pendant presque vingt ans, il va, un peu

à la manière d'un catalyseur, « d'un agent de liaison », faciliter la

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LA FORMATION DE L'UNrffi

SOCIALISTE

(1898-1905)

transformation de la réalité locale, politique et sociale. Plus qu'acteur d'histoire, il devient facteur d'histoire, à son échelle, à

son niveau.
Durant trois mandats il assumera la responsabilité
d'adjoint à

l'urbanisme et finalement de premier adjoint et c'est dans le domaine de la production de la ville qu'il appliquera cette idéeforce qu'il préconisait déjà à Paris pour le PSU, d'inscrire dans les champs de la prise de conscience et de l'action politique les conditions et les déterminants de la vie quotidienne: production de la ville et pas seulement urbanisme; au-delà des investissements matériels, la production de la ville est construction de rapports sociaux. Jean Verlhac reste lucide sur les limites de cette intervention, que ce soit par rapport aux contraintes imposées par le système, mais aussi par rapport aux effets à en attendre pour mettre en cause la société capitaliste ou la transformer. Il tempère le slogan de l'époque, changer la ville pour changer la vie: « On ne peut prétendre changer la vie en améliorant ou en modifiant les rapports sociaux ou pédagogiques à l'intérieur d'un quartier... Lutter contre les handicaps sociaux est une condition nécessaire mais pas suffisante d'un changement social réel... On ne change pas la ville dans un seul quartier... »1 « La réalisation de la Villeneuve de Grenoble et la réhabilitation des vieux quartiers constituent les témoins les plus visibles

de cette intervention; d'autres plus discrets sont tout aussi
essentiels: la responsabilisation des collectivités locales regroupées face aux problèmes urbains et à l'Etat; la constitution d'équipes et d'outils techniques sous le contrôle des élus pour faire émerger les projets, les concevoir, les réaliser; la reconstruc-

tion d'un système de transports en commun; une vision de la ville qui saisisse les niveaux des quartiers, des communes, de
l'agglomération.

Au même titre qu'il croit à la validité de cette approche concrète de la politique et qu'il en saisit les limites, Jean Verlhac tente de favoriser l'expression collective des besoins et des projets, sans ignorer le risque d'une appropriation de la parole... ».
1. lean VERlHAC parle,Grenoble n° 38, 4 trimestre 1973. Les renseignements et le témoignage sur la période grenobloise ont été réunis par Georges Videcoq.

PRÉSENTATION

27

«Au cours des réunions (de préparation des projets d'équipements) la parole a été prise sinon monopolisée par ceux qui s'expriment le plus facilement et qui se recrutent dans les couches moyennes et intellectuelles. Les rencontres et les réunions orientées vers les problèmes de la vie de tous les jours, logements, problèmes de l'école, des activités de la maison de l'enfance, de la vie des personnes âgées, des problèmes de la femme tels qu'ils sont vécus à travers la question de la famille, de la sexualité, de la contraception sensibilisent davantage les couches populaires que les questions générales... »1 Cette conception et cette pratique- politiques s'amorcent bien avant Mai 68 et se poursuivent après. Elles permettent d'éclairer, indirectement, la vision que Jean Verlhac a pu en avoir: « un peu de réforme et un peu d'utopie, obtenir aujourd'hui le possible »2. Les qualificatifs de laboratoire social ou d'expérimentation sociale que l'on a pu donner à la politique grenobloise de l'époque se justifient si l'on y voit d'abord cette dynamique de l'idée, de la connaissance et de l'action. La création à l'initiative de Jean Verlhac de l'UER (Unité d'enseignement et de recherche) d'urbanisation-aménagement se veut une manifestation supplémentaire de l'importance accordée par lui à cette dynamique; connaître un processus pour agir sur lui. La pratique et l'expérimentation éclairent le champ des possibles. Dépasser la dimension locale et fragmentaire impose de s'inscrire dans une analyse et un projet plus globaux portés par une force politique organisée. Jean Verlhac y consacrera ses efforts autant au niveau national qu'au niveau local, où il contribuera à faire venir Pierre Mendès France, élu député PSU de Grenoble en 1967 et où il sera un des acteurs essentiels des coalitions municipales et de leur fonctionnement. Peu disert, écrivant peu ou pas, comment expliquer la capacité de Jean Verlhac à mobiliser les énergies de ceux qui l'entourent? Peut-être sa réserve obligeait-elle ceux qu'il côtoyait à découvrir, à exprimer par eux-mêmes les chemins et les actions des transformations possibles. 1. Ibid. 2. Ibid.

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LA FORMATION

DE L'tJNrffi

SOCIALISTE

(1898-1905)

Dans cette dynamique de la réflexion et de l'action, de la pratique, Jean Verlhac joue sur trois leviers:

de l'idée et

constituer des équipes riches de leurs différences, de leurs complémentarités. Il n'y a pas d'idéologie intégratrice, totalisante;

-

- risquer -

la confrontation des idées avec leurs applications: n'est pas abstraite de la réalité; elle s'en nourrit :

l'idée

contribuer à faire confluer les idées, les courants de pensée pour en permettre l'expression collective: l'idée s'élabore, se partage. »1 Jean Verlhac qui a rejoint le PS en 1974 jouera un rôle important dans l'organisation fédérale de ce parti. Lorsque finalement en 1983 la droite reprendra la municipalité de Grenoble, il sera jusqu'en 1989 le président du groupe socialiste dans la minorité du conseil municipal. Ces différentes étapes marquent le rôle de l'homme d'action, de l'homme politique. Elles ne font qu'illustrer la démarche de l'historien dans ce texte de jeunesse, longtemps considéré comme égaré et qui est publié ici.

1. Ibid.

INTRODUCTION
SITUATION DU SOCIALISME EN 1898

A la fin du XIXe siècle le socialisme qui se développait en France d'abord comme une simple opinion, puis dans les années 90 comme un fait de masse, grandissait dans la division, dans la fragmentation, caractéristiques d'ailleurs également de la jeunesse du syndicalisme français. Les conditions économiques et sociales n'avaient pas encore amené le prolétariat à faire son unité1 : le retard relatif de l'industrialisation et de la concentration, les différences énormes de structures sociales et économiques à travers les diverses régions, l'appartenance des Français à un même tempérament latin foncièrement individualiste, la prédominance des préoccupations politiques sur les luttes économiques dans les couches populaires, vieil héritage de la Révolution française peuvent être, à titre égal, proposés comme explication. Le socialisme n'exerçait encore son action que sur une partie relativement faible de la classe ouvrière et de l'opinion française. Une série de scissions depuis 1880 avaient éparpillé les militants socialistes qui s'étaient groupés selon leurs tendances particulières, formant davantage des
sectes

que des partis distincts. Au début de 1899 on n'en comp-

tait pas moins de sept: Parti ouvrier français, Parti socialiste révolutionnaire, Alliance communiste, Parti ouvrier socialiste révolutionnaire, Fédération des Travailleurs socialistes de France, Fédération des groupes socialistes révolutionnaires indépendants, Fédération nationale des socialistes indépendants (ces deux derniers unis il est vrai dans une confédéra1. J. BRUHAT, L'unité ouvrière en France» dans la Revue Civilisation n° 7, «
avril-juillet 1946.

32

LA FORMATION DE L'UNrŒ

SOCIALISTE

(1898:1905)

tion). Restaient encore en dehors quelques groupes autonomes et les anarchistes. En fait, à cette époque, le socialisme était déjà cependant une unique réalité surtout en province, car les diverses organisations ne coexistaient guère qu'à Paris. En province la répartition géographique des diverses influences s'était opérée de telle façon que chaque région, chaque ville relevait d'une seule organisation. fi n'y avait donc pas de lutte locale ou très peu. Ces luttes ne naîtront, très vives d'ailleurs, qu'au moment des conflits qui marquèrent l'acheminement à l'unité. Au début de 1899, on pouvait très facilement tracer sur une carte les limites de chaque organisation et, ainsi pour une part du moins, expliquer leurs différences et leurs tendances particulières. On pouvait en simplifiant un peu, distinguer deux grandes tendances dans les organisations socialistes: la tendance centraliste des partis fortement organisés, guesdistes et blanquistes, la tendance fédéraliste, ou plus exactement anticentraliste des allemanistes, des broussistes et des divers groupes indépendantsl.
Le Parti ouvrier français: Guesdime

Centra listes, les guesdistes du Parti ouvrier français occupaient une place à part puisqu'ils étaient à la fois le seul parti marxiste en France et aussi le parti le plus important de toutes les organisations socialistes. Jules Guesde, créateur du premier journal socialiste l'Egalité, en 1877, ami de Marx et d'Engels, propagandiste infatigable, réussit au moyen de scissions répétées à conserver à son parti l'intégrité de la doctrine marxiste telle du moins qu'il l'avait comprise. Pendant 20 ans, de 1880 à 1900, inlassablement, Guesde et ses amis se font les instituteurs du socialisme dans la plupart des régions françaises. Ne comptant point à l'inverse de leurs adversaires broussistes possibilistes, sur l'action politique immédiate pour hâter l'avènement de la Révolution
1. Cours en Sorbonne de M.E. LABROUSSE,« L'éoolution économique et sociale de 1870 à 1914 », Année ,1946-1947.

INTRODUCfION

- SITUATION

DU SOCIALISME EN 1898

33

sociale, ils donnent tout leur effort à la propagande afin d'amener au socialisme et à la conscience de classe le plus grand nombre possible de prolétaires, et de préparer ainsi la Révolution sociale elle-même et sa réussite après l'effondrement catastrophique et inévitable par ses contradictions mêmes du monde capitaliste. La pédagogie du guesdisme reste aujourd'hui encore un modèle pour quiconque se consacre à l'éducation ouvrière. Les brochures de Guesdel et de Lafargue, autre doctrinaire du Parti ouvrier français, très simples et très claires, furent à cette époque d'incomparables manuels de socialisme. Le guesdime avait su de plus, et précisément parce qu'il se consacrait entièrement à cette pédagogie, donner un programme au socialisme et à la classe ouvrière française. C'est en effet dans le programme élaboré à Londres en 1880 par Marx, Engels, Guesde et LafargUe que puiseront tous les socialistes des diverses tendances pendant de longues années2. Et si, dans les années 1890, les syndicats pour la plupart avaient quitté le guesdisme à la suite des débats sur la question de la grève générale, le marxisme avait par son intermédiaire agi pendant longtemps sur eux et sur les militants ouvriers. C'était Guesde qui avait le premier montré que la place des chefs socialistes étaient sur les champs de grève où ils devaient profiter des circonstances favorables pour éveiller le plus grand nombre possible de consciences prolétariennes et cela lui avait valu quelques poursuites et condamnations. La forteresse en quelque sorte naturelle de ce socialisme marxiste qu'avait crée Guesde était les départements du Nord et du Pas de Calais3. Cette région était alors de très loin la plus industrialisée de toutes les régions françaises: 83 % de la population totale du Nord étaient occupés à l'industrie en 1896 contre 35 % dans l'ensemble du pays. La population des
1. J. GUESDE, Le socialisme et les grêves 1878,Collectivisme et révolution 1879, quatre ans tk luttes de classes,1901.

2.

«

Le programme

du parti ouvrier », .commenté par

J. GUESDEet

LAFARGUE,

1883. 3. J. BRuHAT, «Le Guesdisme dans le Nord et le Pas de Calais », Servir la France, mai-juillet 1945. Pour la répartition géographique, voir la carte du guesdisme au congrès 1899 en fin d'ouvrage.

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