LA FRAGMENTATION EN QUESTION : Des villes entre fragmentation spatiale et fragmentation sociale ?

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Plus spécialement centré sur la notion de fragmentation, l'ouvrage questionne de manière plus large les phénomènes de " partition " ou d'" éclatement " urbains. La notion de fragmentation renvoie à la question du devenir du lien social et politique dans les sociétés métropolitaines de notre monde globalisé. Les contributions à cet ouvrage s'articulent autour de trois voies d'exploration : analyse critique des notions couramment employées pour décrire cette évolution, regards croisés sur les villes du Nord comme des villes du Sud, et mise en évidence des effets sociaux, parfois inattendus, des politiques urbaines inspirées ou légitimées par la prévention ou la réparation de la fragmentation.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296282933
Nombre de pages : 414
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Sous la direction de Françoise N avez-Bouchanine

LA FRAGMENTATION

EN QUESTION:

Des villes entre fragmentation spatiale et fragmentation sociale?

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Collection Villes et Entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy

La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. II en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socio-économiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes.

Dernières parutions

F. DUHART, abiter et consommer à Bayonne au XVlllème siècle, 2001. H B. de GOUVELLO, sources d'eau et d'assainissement en Argentine à Les l'heure néolibérale, 2001. M. CORALLI, Espace public et urbanité, 2001. E. PASQUIER, Cultiver son jardin, 2001. Eduardo LOPEZMORENO,Une histoire du logement social au Mexique, 2001. P. BIKAM,L'industrie pétrolière et l'aménagement de la distribution de ses produits au Nigéria, 2001. B. ALLAIN-EL MANSOURI, L'eau et la ville au Maroc. Rabat-Salé et sa périphérie, 2001. M. CHESNEL, Le Tourisme de type urbain: aménagement et stratégies de mise en valeur, 2001. J-M. STEBE, Architecture, urbanistique et société, 2001. J. P. TET ARD, La nécessaire reconquête du projet urbain, 2001.

Remerciements

Le présent ouvrage est l'édition d'une part des conclusions d'un programme en réseau sur le Maghreb mené sous ma responsabilité dans le cadre du Centre d'études et de recherches sur ['urbanisation du Monde arabe (URBAMA), Unité Mixte de Recherche du CNRS et de l'Université de Tours et d'autre part des travaux issus d'un colloque international que j'ai organisé à URBAMA en juin 1998, qui a permis une confrontation des travaux du groupe Maghreb avec ceux conduits sur d'autres aires géographiques. Le programme en réseau "Fragmentation spatiale et urbanité au Maghreb" a bénéficié du soutien financier d'URBAMA et du programme CNRS/PIR- Villes. Le colloque a bénéficié, outre du soutien des mêmes institutions, de l'aide de la Région Centre, du Conseil Général de l'Indre-et-Loire, du Plan Urbain et de la Maison des Sciences de la Ville (devenue depuis MSH Villes et Territoires) de Tours. Ma reconnaissance va aux directeurs successifs d' URBAMA : Pierre Signoles, qui a soutenu très précocément cette initiative et y a apporté du temps et de la réflexion, notamment pour les journées de travail du réseau et la préparation du colloque de Tours et Pierre-Robert Baduel qui m'a à la fois encouragée à poursuivre et poussée à concrétiser ce travail d'étape, et qui a également émis des critiques stimulantes sur le manuscrit final. Je n'oublierai pas dans mes remerciements Évelyne Dequéant qui, à URBAMA, a assuré le suivi administratif du programme et l'organisation matérielle du colloque. Les membres du réseau "Fragmentation spatiale et urbanité au Maghreb" (A. Abouhani, B. Allain-Mansouri, R. Benamor, I. Berry-Chikhaoui, A. Bendjelid, A. Hafiane, A. El Bouaichi, N. Lahbil- Tagemouati, M. Madani, M. Safar-Zitoun) ont accepté de jouer le jeu parfois contraignant consistant à partager une grille de lecture; leur collaboration a permis de mener à bien les relectures de travaux empiriques et je les en remercie vivement. Les participants au colloque, qui ont accepté d'accompagner la démarche en continuant à travailler sur leurs textes, ont également beaucoup contribué à l'élaboration finale de l'ouvrage. Une pensée particulière est ici réservée à Milton Santos, qui nous a entre-temps quitté, mais dont la présence au colloque avait été précieuse. Quelques collègues, amis ou proches ont également suivi ou débattu parfois de très longue date les hypothèses examinées, avec des apports stimulants et avec un investissement en temps non négligeable, notamment pour certaines relectures; je remercie en particulier M. Balbo, I. Berry, A. Bouchanine, A. Deboulet, A. Dubresson, Ph. Genestier, 1. Remy, L. Roulleau- Berger, A. Querrien. Les relectures et la finalisation matérielle du travail doivent beaucoup à H. Laraki et C. Morel, ainsi que, à URBAMA, à Muriel Hourlier (PAO) et Florence Troin (cartographie) que je remercie chaleureusement pour leur aide et leur soutien.

Françoise N avez- Bouchanine

@L'Hannatian,2002 ISBN: 2-7475-2170-2

SOMMAIRE

INTRODUCTION

PREMIERE PARTIE LA FRAGMENTATION, UN ETAT DES LIEUX

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Emergence d'une notion: quelques repères historiques, Françoise NavezBouchanine
Lafragmentation: sources et "définitions", Françoise Navez-Bouchanine

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Lafragmentation ou métamorphose de la ville, Jean Remy
Ville fragmentée ou urbain éparpillé? Thierry Paquot La rhétorique de la ville fragmentée, ou quand l'idéal holiste est délégué à l'échelon local, Philippe Genestier Topographies urbaines fragmentées et interconnexions sous-jacentes, Saskia Sassen

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Conclusion

DEUXIEME PARTIE VILLES SOCIETES FRAGMENTEES. TENDANCESET CONTRE-TENDANCES

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Fragmentation Bouchanine

spatiale

et urbanité au Maghreb,

Françoise

Navez-

Buenos Aires, entre fragmentation

sociale et fragmentation

spatiale, Marie-

.
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France Prévôt Schapira
Favelas, mondialisation et fragmentation, Licia Valladares La métropole entre "balkanisation" et "metropolitics" : le débat aux ÉtatsUnis, Cynthia Ghorra-Gobin
Fragmentation spatiale et "petite" production économique et sociale dans

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les villes françaises, Laurence Roulleau-Berger Espaces sans frontières? Taoufik Souami Fragmentation sociale et expériences vécues: Les géographies quotidiennes des femmes immigrantes à Montréal, Brian K. Ray La question des services dans les métropoles fragmentées, Alain Bourdin

Conclusion

TROISIÈME PARTIE FRAGMENTATION INDUITE OU RÉDUITE? EFFETS DES POLITIQUES ET MODES DE GESTION

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Des villes fragmentées à l'âge de la vapeur? Quelques remarques à partir des exemples de La Rochelle et Rio de Janeiro, Laurent Vidal Fragmentation spatiale et fragmentation sociale dans la perspective de la globalisation : la place du gouvernement local, Marcello Balbo

Villes fragmentées d'Afrique: Le Bris Ségrégation,
(Johannesburg,

les espace du "refoulé du politique", Emile
le cas de

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Fragmentation et intégration dans une ville de l'après apartheid: Durban, Doug Hindson

fragmentation,

archipellisation

en Afrique

australe le cas de

Lusaka, Windhoek), Sylvy Jaglin

La fragmentation

urbaine instrumentalisée par le politique:

Brazzaville, Elisabeth Dorier-Apprill Actions d'amélioration et fragmentation: Territoires auto-produits de Caracas et effets des actions d'amélioration, Teolinda Bolivar Barreto Ethnicisation, fragmentation et politiques urbaines, Nadir Boumaza Fragmentations géopolitiques et gouvernement métropolitain en Amérique

.

du Nord, Jacques Chevalier Conclusion

CONCLUSION DE L'OUVRAGE

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INTRODUCTION

Ce livre s'intéresse aux différenciations socio-spatiales dans la ville quand celle-ci devient métropole ou territoire urbanisé. Il interroge certaines représentations qu'en ont les chercheurs et les acteurs; il explore aussi ce qu'elles signifient pour les habitants. La question n'est pas simple; elle ne paraît pas non plus toujours clairement posée et par ailleurs, elle ne fait pas consensus. Les différenciations socio-spatiales peuvent en effet, selon les lieux, les moments, ou les observateurs qui en parlent, apparaître comme de véritables "partitions" de la ville, qui mettraient en cause une caractéristique jugée primordiale à la survie de cette dernière, son unité. Devenant dès lors centrale, l'hypothèse de la perte d'une unité antérieure brouille tout effort d'exploration de la question initiale. Par ailleurs, les différenciations socio-spatiales suscitent des analyses le plus souvent statiques, parce qu'elles restent des objets construits à partir du seul espace résidentiel. Or, la pertinence d'une réduction du vécu urbain et des différenciations socio-spatiales à un point de vue aussi singulier mérite au moins discussion, surtout dans le contexte de sociétés saisies par les mobilités; la caractéristique essentielle de ces sociétés, quoique inégalement partagée, est en effet la possibilité d'une relative disjonction entre localisation spatiale et appartenance(s) sociale(s). Enfin, la production scientifique aborde ces questions d'une manière passionnée qui révèle bien souvent un souci de défendre un point de vue d'intervention, politique, urbanistique ou éthique, plus qu'elle ne renvoie à un besoin d'expliquer et de comprendre les processus en cours. Pour ces différentes raisons, il s'est avéré impossible d'apporter un quelconque éclairage sur cette question en ignorant le poids des notions et représentations que chercheurs ou acteurs mobilisent pour parler de l'unité et des parties de la ville, et dans la ville. C'est pourquoi cet ouvrage prend quelques détours pour éclaircir les cadres dans lesquels certaines approches des différenciations socio-spatiales évoluent. Ce choix a été plus particulièrement déterminé par l'émergence d'une notion, la fragmentation, que les années 90 ont amenée au devant de la scène et qui s'est depuis largement répandue. Mais cette diffusion s'est faite en charriant des connotations extrêmement floues et larges qui, bien qu'appropriées par la recherche urbaine, en particulier par des géographes, des sociologues et des urbanistes, empêchent de considérer la fragmentation comme un véritable concept, apte à faire avancer la recherche en sciences sociales sur les processus urbains. C'est donc ce double aspect, de succès d'une notion largement partagée par des acteurs et des chercheurs, et de fragilité conceptuelle du point de vue scientifique, qui a justifié cet ouvrage. Centré sur cette notion, l'ouvrage a néanmoins une portée plus large et s'intéresse de manière plus générale aux phénomènes de "partition" ou d' "éclatement" urbains, ainsi qu'aux liens que ces derniers ont avec l'évolution des sociétés urbanisées. Fragmentation n'est en effet pas le seul terme utilisé pour décrire ou saisir ces phénomènes et les années 90 ont vu se multiplier des termes plus ou moins apparentés ou assimilés pour décrire les évolutions urbaines: termes "nouveaux" -balkanisation, archipélisation, fracture sociale,
sécession -, ou termes anciens "revisités"

- dualisation,

ségrégation,

segmentation,

polarisation socio-spatiale. Déployés à propos des réalités urbaines, ces différents termes semblent toutefois converger vers la désignation d'un processus d'éclatement d'un objet spatial considéré comme porteur d'une unité sociale, l'éclatement spatial apparaissant

tantôt comme la traduction ou la conséquence, tantôt comme la cause de l'éclatement social1. Poussée alors à l'extrême de sa signification, la question de la fragmentation débouche en fait sur celle du devenir de la société urbanisée, et en particulier du lien social et politique dans les sociétés métropolitaines (Esprit, 1999). Ce foisonnement de termes, pris dans leur spécificité ou confondus les uns avec les autres, parfois indûment généralisés à partir de contextes sociaux, économiques, politiques ou urbanistiques où ils pouvaient se justifier, contribue à renforcer la confusion et l'opacité de la question. Mais en même temps, négliger ce foisonnement, c'est courir le risque de ne pas entendre ce qui pourrait l'expliquer, et se priver ainsi de comprendre ce qui pourrait avoir profondément changé, dans les processus eux-mêmes ou dans la manière de les regarder. C'est pour cette raison qu'une partie substantielle de l'ouvrage s'intéresse aux contextes qui ont vu émerger ces termes, aux représentations ou définitions, souvent implicites, qui émanent des travaux qui y recourent et aux critiques qui peuvent être formulées à leur encontre. Son objectif final n'est toutefois pas de discréditer ou accréditer une notion, mais bien de tenter de saisir ce que la notion de fragmentation, telle qu'elle apparaît dans une partie des travaux sur la ville, apporterait de nouveau ou de différent à la compréhension des processus d'urbanisation. A cet égard, c'est la valeur heuristique de nombre de ces notions qui a également justifié la réalisation du présent ouvrage. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, ce ne sont pas les espaces urbanisés californiens ou les villes émergentes d'Europe Occidentale qui ont, à l'origine, inspiré ce travail. Le point de départ en a été l'analyse des villes maghrébines, où la séparation ville coloniale/ville indigène peut être considérée comme un des actes premier de l'urbanisation moderne connue par ces pays, ce qui d'emblée, met la partition au cœur des représentations. Mais au-delà de l'évolution de ces villes, soumises à certaines transformations convergentes avec le reste du monde en voie d'urbanisation, le livre questionne la réalité d'autres villes du Sud et du Nord, et ouvre quelques pistes de réflexion à vocation plus générale sur les villes et les société urbaines. Ce cheminement, quelque peu à l'écart des démarches habituelles de la communauté scientifique concernée par le fait urbain, nécessite quelques explications. Travailler autour de la notion de fragmentation n'a pas véritablement constitué un choix de départ mais s'est au contraire imposé comme une sorte de nécessité, certes liée à l'évolution des idées et des analyses sur la ville occidentale- et notamment, pour la France, dans la décennie 90 - mais néanmoins, et pour l'essentiel, liée à mes propres recherches sur le Maroc et le Maghreb. Ce sont des travaux antérieurs, placés sous l' hypothèse de variantes de l'urbanisation - entendue ici comme processus de transformation des rapports entre les sociétés capitalistes "modernes" et leurs espaces (J. Remy, 1974) - qui m'ont en effet amenée, dans les années 80, à m'interroger sur l'unité et les différences socio-spatiales dans la ville marocaine ainsi que sur la manière dont ces questions étaient abordées par ceux qui agissaient sur la ville (F. Navez-Bouchanine, 1991). Donner de l'importance à cette question de "variantes", c'est bien sûr postuler une matrice de transformation commune qui génèrerait toutefois des processus, et donc des réalités, bien différents: différences d' histoires et de géographies, mais aussi différences des temps et rythmes
I Cette introduction, pour rester brève, est forcément amenée à simplifier les termes du débat. Des définitions nuancées et étayées par des références ad hoc seront abordées dans la Première Partie.

plus

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auxquels cette urbanisation s'est effectuée; différences dans les voies, institutionnelles et matérielles, prises par l'urbanisation volontariste dans les divers cas; enfin, différences d'environnement urbanisé, la question de l'effet de l'urbanisation sur l'unité et la partition de la ville ne pouvant se poser de la même manière si les contextes -national, régional ou mondial - sont faiblement ou au contraire, fortement urbanisés. Pour le Maroc, mais de manière assez consistante pour le Maghreb2, ces travaux centrés sur la vie quotidienne et les pratiques et représentations des habitants des villes débouchaient sur un constat de transformation relativement homogène des différents modes d'habiter et d'émergence d'urbanités, à la fois convergentes, et pourtant clairement distinctes de celles constatées dans les pays occidentaux qui confirmait bien la nature particulière de ce processus d'urbanisation (F. Navez-Bouchanine, op. cité). Mais s'ils mettaient clairement en évidence la capacité des habitants à interpréter ou à répondre à leur manière aux transformations sociales comme spatiales3, ces travaux ne répondaient que très partiellement à la question des causes, comme à celle des modes de déploiement de ces manières, où convergences et divergences se mêlent sans fin. Par ailleurs, la question de savoir si des façons, convergentes ou divergentes, d'être en ville, de vivre la ville, d'user de la ville apportaient quelque chose de vraiment capital sur la question de l'unité de cette dernière, n'y trouvait pas non plus de réponse satisfaisante. Bien plus, ces résultats pouvaient même jeter un doute sur la pertinence de la question. Sur cette base, ainsi qu'à partir de questions laissées en suspens sur les différenciations socio-spatiales et l'unité, le Maghreb a par la suite constitué le terrain élargi d'un travail plus directement ciblé sur la question de ces urbanités émergentes, dans le contexte de villes souvent présentées d'abord comme spatialementfragmentées. C'est la mise en place, au Laboratoire URBAMA, Tours, d'une recherche conçue comme un état des lieux, le programme "Fragmentation spatiale et urbanité au Maghreb" qui a permis cette nouvelle étape du travail. Cet état des lieux entendait relire, de manière assez systématique, les travaux empiriques produits dans et/ou sur les villes de ces trois pays. Son objectif était double. - D'une part, il s'agissait de questionner, et si possible de dépasser, un des sousentendus constant de l'analyse de l'urbanisation et des villes de ces pays: la projection d'un éclatement spatial, perceptible au premier regard dans des villes comme Casablanca, Rabat, Oran, Alger, Tunis... sur une fragmentation sociale, plus souvent postulée que démontrée. En effet, cette dernière apparaissait essentiellement déduite, dans des visions fort déterministes du social, soit à partir d'une description, d'ailleurs assez sommaire, de la ségrégation résidentielle - la ville étant donc présentée comme fragmentée parce que socialement différenciée en ses espaces résidentiels - soit selon une ligne de clivage séparant citadins et néo-citadins ou "vrais" citadins et ruraux entrés en ville - la ville étant

2 Plus précisément, Maroc, Algérie, Tunisie. Pour plus de détails, voir infra, Deuxième Partie. Cf. aussi Architecture et comportement, 1994. Pour une approche systématique, cf. F. Navez-Bouchanine (dir) Fragmentation spatiale et urbanité au Maghreb, à paraître. 3 Ce qu'un nombre grandissant d'auteurs appellent "résistances", terme intéressant mais approche trop partielle et encore largement imprégnée d'un regard sélectif du haut vers le bas, ou du "centre" vers la périphérie. 7

cette fois présentée comme fragmentée parce que culturellement différenciée4 -. Bien entendu, le projet de dépasser ces visions déterministes trouvait déjà de sérieux arguments dans des travaux d'anthropologie, de géographie et de sociologie qui s'étaient penchés, de manière attentive et suffisamment longue, sur les pratiques et les représentations des habitants de la ville plutôt que de déduire ces dernières à partir d'une origine, d'un corpus religieux et d'une place dans la société urbaine ou encore de quelques indicateurs socioéconomiques légers, souvent bien peu aptes à rendre compte de la complexité des situations en changement. Pour la plupart récents, ces travaux, parfois sans le savoir, parfois en y référant explicitement, emboîtaient le pas à des travaux plus anciens mais dont les apports avaient été quelque peu étouffés par des approches macro-sociales et fortement mainstream, dans leur vision déterministe et souvent misérabiliste de la société maghrébine. Il s'agit ici de privilégier la manière dont les habitants des villes vivent, se représentent, s'accommodent, contournent, retournent à leur profit... les dispositifs, les tendances ou les injonctions d'éclatement, de partition, de fragmentation, ou au contraire, d'union, de fusion, de solidarisation, plutôt que les catégories socio-économiques auxquelles ils "appartiennent". Faire descendre, en quelque sorte, le centre de gravité des hauteurs auxquelles le fixe le regard de l'observateur ou du décideur, vers l'habitant, l'usager, l'acteur économique ordinaire ou l'électeur. - D'autre part, un second objectif consistait à s'interroger sur les effets des politiques et interventions urbaines publiques, elles aussi très imprégnées de cette projection du spatial sur le social, sur les pratiques et représentations des habitants et sur les processus d'urbanisation. En particulier, il s'agissait de se pencher sur la question des divers effets sociaux, directs comme indirects, de la planification urbaine et de projets publics conçus, argumentés ou légitimés par des objectifs d'intégration, de mise à niveau, d'articulation urbaine, y compris en explorant ce que la fragmentation pourrait devoir à des interventions volontaires sur l'urbain. Pour ce deuxième objectif, des arguments et des pistes intéressantes étaient également disponibles: d'abord, grâce aux observations menées sur des opérations destinées à éradiquer les bidonvilles, principalement au Maroc et en Tunisie, observations qui tentaient de dépasser les jugements parfois hâtifs et surtout monolithiques portés sur ces opérations5 ; ensuite, grâce aux analyses de plus en plus fines que certains chercheurs maghrébins produisaient sur les quartiers dits clandestins, tentant de restituer à la genèse, au développement et à la vie de ces quartiers toute leur complexité sociale, économique ou politique. Ces analyses avaient en commun non seulement de dépasser le point de vue légaliste ou urbanistique proche du discours officiel mais aussi de prendre de sérieuses distances à l'égard de deux courants réducteurs, l'un expliquant tous les
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On note un intérêt hypertrophié pour une sorte de figure-témoin de la fragmentation, le bidonvillois d'origine rurale, à la fois titulaire et reproducteur d'une culture quasi-étrangère à la rationalité citadine, tant traditionnelle que moderne; il paraît appartenir à un autre monde et obéir à des règles de comportement tantôt propres à son milieu antérieur, tantôt "produits" par une culture bidonvilloise frappée d'une sorte d'autonomie, qui rappelle un peu le point de vue développé par O. Lewis sur la culture de la pauvreté. Des observations prolongées sur le terrain montre que cette figure-témoin révèle surtout les représentations que peut se faire du bidonvillois un observateur lointain ou pressé. 5 En gros, le bilan auto-satisfait de nombre d'évaluations institutionnelles; ou la seule dénonciation des mécanismes de déportation et de ségrégation de certains travaux de chercheurs. Que certaines opérations soient marquées d'intentions ou d'effets secondaires de ce type n'est pas ici mis en cause, mais c'est, de manière plus large, ce qui se passe après qui retient mon intérêt, à savoir comment les habitants se comportent une fois déplacés.

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problèmes urbains en stigmatisant une culture rurale subvertissant brutalement la civilisation urbaine (appelée parfois rura/isation des villes), l'autre ramenant la totalité de la question à la seule pauvreté. Ces deux objectifs, en se croisant et en se renforçant, marquaient également une volonté de prendre des distances à l'égard de postures marquées tant par des formes subtiles de déterminisme spatial que par des formes récurrentes de constructivisme politique (au sens où l'entend Hayek), postures qui continuent à imprégner de manière forte le champ des études urbaines. Sans nier en aucune façon les effets que les dispositifs spatiaux et les politiques urbaines peuvent avoir sur les habitants et sur leurs représentations et comportements sociaux, ces deux objectifs ont également été retenus parce qu'ils rendaient compte du caractère imprédictible et involontaire de nombre d'effets des premiers comme des secondes et pouvaient alimenter des réflexions sur un possible changement de posture des sciences sociales dans ce champ plus large. Mené à partir de Tours par un réseau de chercheurs d'Algérie, de Tunisie et du Maroc6, appliquant une même grille de lecture de travaux empiriques, produits tant en France que localement, ce travail a rapidement débouché sur deux types de constats. D'une part, sur la notion elle-même, il est apparu assez évident que la fragmentation n'apparaissait que de manière rampante; qu'elle n'était jamais abordée de manière problématisée et, que pour cette raison, elle était assénée comme une évidence rarement démontrée? ; que lorsqu'elle était avancée, comme état ou comme tendance du social, c'était le plus souvent par projection mécanique d'un découpage, spatialement qualifié, sur le social, lui-même strictem,ent réduit à ce qui peut se passer dans des portions de territoire urbain continues et circonscrites. Mais d'autre part, nombre de travaux empiriques, davantage orientés sur l'observation fine et l'analyse des modes de vie et des comportements quotidiens et extraquotidiens des habitants des villes, mettaient par contre en évidence autant d'indices qui pouvaient être versés au crédit de l'hypothèse de la fragmentation que d'indices inverses, contredisant ouvertement cette dernière. Ce constat ouvrait donc des perspectives de débat mais en même temps, il créait de nouvelles difficultés, la question se posant dans des termes bien plus complexes et controversés que ce qui apparaissait à première vue. En effet, soulever des indices contradictoires est un peu vain si cela ne conduit pas à s'interroger sur les significations accordées à ces indices et sur les catégories d'analyse. Les réfutations les plus spontanées qu'une grande part des chercheurs du réseau Maghreb avaient déjà esquissées dans leurs propres travaux reposaient sur la seule contradiction apportée par quelques évidences empiriques à la thèse d'une fragmentation socio-spatiale. Des exemples concrets permettent de mieux illustrer en quoi ce type de réfutation, tout en étant indispensable, est loin d'épuiser la question. Face à des liens mécaniques abusivement établis entre éclatement spatial et fragmentation sociale, une des réponses la plus intuitive consiste par exemple à montrer, dans les pratiques, comportements, actions et initiatives, qu'ils soient individuels ou collectifs, des signes de résistance à une assignation spatiale, signes qui peuvent alors être interprétés comme preuves de tendances qu'on pourrait qualifier provisoirement de contre-fragmentation.
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Les membres actifs du réseau sont A. Abouhani, B. Allain-Mansouri,R. Benamor, 1. Berry-Chikhaoui, A.

Bendjelid, A. Hafiane, N. Lahbil- Tagemouati, M. Madani, M. Safar-Zitoun. Des contributions ponctuelles ont également été apportées par A. El Bouaichi, M. El Adidi, M. Chouiki, N. Semmoud et K. Anouche. 7 Par exemple, par le simple recours à un adjectif, qui vient qualifier, à un moment ou un autre, une situation de l'espace ou de la ville "fragmenté(e)".

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Par exemple, Rabat-Salé ou Oran, villes dont l'éclatement spatial marque tous les observateurs, se caractérisent par une très mauvaise articulation - tant en terme de voiries qu'en termes de transports organisés - de nombre de quartiers informels périphériques. Une des caractéristiques constitutives de la fragmentation affecte donc bien ce tissu urbain. Mais la capacité des habitants ou d'acteurs économiques particuliers débouche, dans ces quartiers informels, sur la mise en place d'un service de transport alternatif qui pallie le manque de possibilités de déplacement et assure le non-enclavement des résidents du quartier. On peut en tirer des conclusions sur l'inégalité en matière d'accès aux services urbains, mais plus difficilement sur l'absence d'articulations. Autre exemple, on note dans certains cas, des concentrations spatiales de ménages apparentés ou appartenant à une même origine villageoise. Ces concentrations peuvent favoriser les échanges internes mais elles n'empêchent pas l'établissement de relations sociales ancrées dans d'autres lieux, résidentiels ou centraux, et surtout, elles ne produisent pas les mêmes effets sur tous les habitants, y compris au sein d'une même unité domestique où l'âge, le sexe, ou d'autres critères individuels peuvent générer des comportements différenciés. Si ce type de démonstration empirique permet bien de mettre en cause le caractère unilatéral de l'interprétation véhiculée par la notion de fragmentation, si elle contribue à révéler le décalage entre analyse vue d'en haut, ou d'en bas, si, enfin, elle met bien en opposi tion la vision d'une ville instituée par l'action publique contre celle qui émerge de l'ensemble des actions de tous les acteurs, elle pose au moins deux problèmes théoriques: d'une part, elle conforte, sans même envisager de la questionner, la vision d'une ville qui ne saurait être fragmentée; d'autre part, elle peut conduire à juger de l'intégration, des échanges ou des solidarités à partir de critères hérités de l'analyse de modes de vie du passé, mais aussi de représentations de ces derniers qui en idéalisent les traits, quand elles ne les reconstruisent pas à partir des critiques formulées à l'égard du présent. Ce travail de réfutation empirique, nécessaire sans doute, mais un peu court puisqu'il débouche sur le constat d'un double mouvement de fragmentation/contre-fragmentation, ou fusion/fission, devait donc être dépassé. Au passage, il renvoyait les chercheurs du réseau à leurs propres conceptions de l'unité et de la partition de la ville, qui, dès lors, s'en trouvaient forcément interrogées. Pris ainsi au célèbre piège de l'arroseur arrosé - puisque prompts à critiquer les positions idéologiques des acteurs ainsi que des chercheurs marchant sans recul dans les pistes ouvertes par ces derniers -, nous nous retrouvions ainsi à traquer les images, voire les archétypes de la ville qui influençaient nos analyses et, accessoirement, à soupçonner que tous ceux qui travaillent sur la ville pourraient, eux aussi, travailler "sous influence" ... Par ailleurs, d'autres difficultés ont conduit à des inflexions majeures, notamment sur le second objectif qui visait les effets des politiques et interventions urbaines publiques. Les travaux critiques et évaluations sérieuses des interventions spatiales ou des politiques urbaines menées dans les trois pays après la décolonisation se sont en effet avérés rares: l'exercice, qui ne devait être à l'origine qu'une collecte et une confrontation d'analyses éventuellement contradictoires, se retrouvait face à la nécessité d'un travail de première main. Ce constat a conduit à isoler cet effort en y revenant ultérieurement dans un autre programme, actuellement en cours, et portant spécifiquement sur la question des effets sociaux des projets et politiques urbaines. Ces premiers travaux ont ensuite conduit à l'organisation d'une rencontre internationale à Tours en Juin 19988.Cette rencontre entendait générer des regards croisés sur la question
8 Des villes entre fragtnentation spatiale et fragmentation sociale: fin de la ville ou évolution nécessaire l'analyse des territoires urbanisés? URBAMA, Université François-Rabelais, Tours, 4-6 Juin 1998. de

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des différenciations socio-spatiales en général et de la fragmentation en particulier, en invitant une vingtaine de chercheurs à faire part de l'état de leurs réflexions sur ces questions. De nombreuses hypothèses militaient en faveur de cet exercice de croisement, mais la plus pressante, au regard des thématiques dominant la recherche internationale sur les villes, était sans doute la question des effets de la globalisation - ou de la mondialisation - sur la fragmentation. Dans le monde développé, la notion de fragmentation, présente auparavant, n'a en effet trouvé de véritable épanouissement ou diffusion que dans les années 90, principalement avec la montée en puissance du paradigme de la globalisation dans le champ urbain. On pouvait dès lors penser que si le Maghreb, une fois opéré un travail minimum de déconstruction épistémologique, semblait échapper à une tendance présentée ailleurs comme inéluctable, il pouvait le devoir à une assez faible intégration dans le système globalisé. Bien sûr, des hypothèses plus culturalistes pouvaient aussi gagner, en éclairage, d'une telle rencontre. L'objectif du colloque de Tours n'était d'ailleurs pas de trancher entre ces différentes hypothèses, ni de soumettre à une même grille de critères l'ensemble des cas de figure imaginables sur la planète, mais plus modestement, de pointer des parentés, croisements ou différences stimulants entre réalités urbaines présentes. Malgré la diversité des réalités empiriques traitées, ces regards croisés ont, dès la phase de préparation du colloque, montré que cette nécessaire prise de distance par rapport à la notion de fragmentation était loin de ne concerner que le Maghreb et qu'elle conduisait également dans d'autres contextes à reconsidérer les représentations des observateurs et analystes du fait urbain, chercheurs comme acteurs. Quant à la manifestation elle-même, elle a d'abord permis, face à une gamme élargie d'acception, simultanément présentes, de la notion, de soulever la question de ses définitions, souven.t implicites, comme celle des critères que ces dernières mobilisaient. Créditée d'une certaine légitimité descriptive, notamment quand elle concerne les modalités d'organisation politico-administrative ou les politiques et modalités de gestion urbaines, la notion a rapidement montré ses limites conceptuelles ou explicatives. Ces limites remettent en cause les lectures qui réduisent la question des différenciations socio-spatiales urbaines à la seule fragmentation sociale, mais sans nécessairement remettre en cause leur validité partielle, pour certains espaces ou temps précis. Le colloque a donc surtout révélé la nécessité d'une redéfinition critique, tant de la notion elle-même, que des interprétations d'un certain nombre de processus à l'œuvre dans les territoires urbanisés des mondes développés et en développement. Quant aux suites du colloque, elles ont également convaincu de l'insuffisance d'un "simple" travail de déconstruction face au caractère séduisant et politiquement mobilisateur de cette notion. En effet, malgré un rapport préliminaire et un rapport introductif sans ambiguïté sur l'objectif de déconstruction poursuivi par le colloque, malgré la distance critique apportée dans la présentation des études de cas et malgré, enfin, le niveau de questionnement critique maintenu tout au long des débats entre les différentes disciplines représentées9, certains débats et commentaires de coulisse témoignaient de la vigueur des représentations en jeu et suggéraient bien la nécessité de prolonger le travail ainsi entamé. Tout ceci explique que le présent ouvrage, dans l'esprit de renforcer la démarche critique entamée avant et à l'occasion du colloque, présente à la fois des contributions mises en forme après cette manifestation, des textes produits plus récemment ou revus à la lumière de l'évolution des publications sur ce thème, des contributions additionnelles,
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Si les géographes et sociologues dominaient numériquement, des historiens, politologues,
et anthropologues y étaient représentés.

philosophes,

économistes

Il

sollicitées pour compléter les points de vue et une analyse plus systématique des différentes significations et définitions de la fragmentation. La première partie fait ainsi le point sur les questions de fond posées par l'usage de la notion de fragmentation. Un premier point tente de resituer les moments et les lieux d'émergence du terme, en confrontant les sens qu'il a pu et peut aujourd'hui revêtir dans les pays développés comme dans les pays en développement. Un deuxième point fait le tour systématique des différentes définitions ainsi que des "indicateurs", explicitement ou implicitement mobilisés par les travaux qui évoquent la fragmentation, qu'il s'agisse d'illustrations empiriques appuyant la thèse de la fragmentation, de constructions théoriques ou prédictives, ou de projets politiques, éthiques ou urbanistiques de "réparation" découlant du "diagnostic" de fragmentation. La recherche d'éléments plus stricts de définition et de distinction, justifiée, à l'interne, par le foisonnement de sens que cette notion génère, et à l'externe, par un foisonnement identique de termes proches ou apparentés, est conduite d'abord pour mieux cerner de quoi parlent les travaux qui évoquent la fragmentation, pour saisir, ensuite, en quoi le recours à cette dernière éclaire l'analyse des processus socio-spatiaux et enfin, pour évaluer les réserves et critiques qu'elle suscite et qui limitent drastiquement la portée scientifique de cette notion. Prenant pour objet les acceptions les plus médiatisées de la notion, des réflexions critiques et épistémologiques sont ensuite déployées, de manière plus ciblée, à partir de différents points de vue disciplinaires et permettent une lecture encore plus radicalement distanciée tant du terme lui-même que des processus qu'il entend saisir. J. Rémy, sociologue, dénonce le caractère chargé de présupposés que cette notion revêt dans son utilisation actuelle à propos de la ville. En nous rappelant l'importance des interstices et de la ville invisible - entre autre, pour l'épanouissement de sociabilités urbaines créant des possibilités de relations discrètes localisées en des endroits multiples -, il nous invite à retourner la question et à considérer, avec B. Poche, que la fragmentation est une propriété de base de la vie sociale et que c'est à partir d'elle que prennent corps les dynamiques collectives ainsi que les tensions entre société civile et État. Une telle conception de la vie sociale ne peut toutefois se construire qu'en abandonnant l'image d'une unité préalable pour se concentrer sur les processus d'articulation, de négociation, d'unification. C'est bien l'abandon de cette image qui semble difficile, ce qui explique sans doute la vogue actuelle du terme. La contribution de T. Paquot, philosophe, va dans le même sens. En disséquant les mots et les sens qui leur sont attribués, il s'interroge sur la prétendue unité de la ville historique, retrouvant très loin dans le passé les caractéristiques actuellement décrites au titre d'une fragmentation, présentée comme un signe du temps; enfin, il s'interroge sur les raisons qui donnent à la fragmentation une coloration aussi dépréciative et conteste une image aujourd'hui très répandue de la ville comme tissu à recoudre. Ph. Genestier, urbaniste, fait quant à lui un procès radical de la notion et s'interroge sur les conditions morales, idéologiques, politiques... qui ont permis l'émergence d'une communauté épistémique capable de porter cette notion, ainsi que la problématique qu'elle véhicule, audevant de la scène. Il fait à cet égard l'hypothèse d'une ville tenant-lieu de république et objet d'un rabattement de l'idéal holistique auparavant indexé à la nation. Il attire enfin l'attention sur les effets discutables que les injonctions politiques, générées par les analyses en termes de fragmentation, pourraient avoir sur les habitants dont les pouvoirs publics prétendent régler les problèmes. Enfin, S. Sassen critique vigoureusement, du point de vue de l'économie politique, les représentations topographiques qui continuent à dominer les analyses de la ville. Elle nous invite à nous en défaire définitivement au profit de points de 12

vue analytiques plus complexes. En effet, ces représentations ne sont plus - si elle l'ont jamais été vraiment - capables de saisir les processus qui prennent place dans l'espace urbain. Ces représentations nous empêchent notamment de saisir et de comprendre les connexions sous-jacentes, rendues invisibles par les clés de lecture topographiques, et dont elle montre la portée économique et politique dans la vie quotidienne et extra-quotidienne de tous les urbains.
V ne deuxième partie est consacrée à des illustrations empiriques éclairant quelques réalités urbaines du Sud (Maghreb, Brésil, Argentine) ou du Nord (France, États-Vnis, Canada, Belgique). Produites à partir de solides matériaux empiriques, pour la plupart répétés dans le temps sur les mêmes terrains, ces contributions s'efforcent de rendre compte de la complexité des situations et processus urbains. Quoique l'effet des politiques, urbaines ou territoriales, sur la "production", ou au contraire, sur la "réparation" de la fragmentation, puisse y être évoqué, cette partie s'intéresse de manière générale aux situations empiriques et aux processus de changement qui accréditent ou, au contraire, contestent soit l'état de ville fragmentée, soit le caractère unique et homogène des transformations de l'urbain dans cette direction. Le premier "cas" abordé restitue en fait une partie des résultats de l'état des lieux sur le Maghreb et montre que la notion de fragmentation est insatisfaisante pour rendre compte de la complexité des évolutions urbaines dans ces trois pays. Il s'achève sur les questions posées, à partir de cette synthèse, aux autres réalités urbaines. Deux cas d'Amérique Latine illustrent ensuite l'étendue et la diversité des questions posées et interprétations possibles pour d'autres villes du Sud. Le deuxième cas concerne Buenos Aires. M. F. Prévôt Schapira discute les effets de la globalisation ainsi que les formes spécifiques qu'ils peuvent revêtir en fonction des histoires urbaines passées; parmi ces effets, elle met l'accent sur l'aggravation récente de la pauvreté et des inégalités socio-spatiales ,el sur la fin d'un modèle intégratif de la ville. La recherche de marquage et de distanciation, l'émergence de frontières internes à la ville et la fin des espoirs d'ascension sociale donnent corps, chacune à leur niveau ou en interaction, à des processus de fragmentation. L. Valladares développe, à propos du cas de Rio de Janeiro, un point de vue différent sur les rapports entre globalisation et fragmentation et réfute, pour les favelas, l'hypothèse d'un effet de ségrégation aggravée ou d'exclusion sociale qui feraient de ces dernières des lieux de développement séparé ou de marginalisation aggravée. Ensuite, à propos des États-Unis, C. Ghorra-Gobin nous rappelle l'histoire déjà ancienne de l'étalement urbain, de la métropolisation et de leurs effets sur l'éclatement administratif et politique comme sur les différenciations socio-spatiales. Tout en soulignant les signes récents d'accentuation de certaines polarisations, elle relativise ainsi l'importance des liens entre globalisation et fragmentation. Mais elle resitue également ces processus dans une culture et un modèle d'urbanisation qui, s'écartant radicalement du modèle européen, tant sur le plan spatial que sur le plan social, est loin d'offrir des transferts faciles des catégories d'analyse. L. Roulleau- Berger montre, à partir du cas français, comment des populations assignées à résidence peuvent osciller entre construction de mondes sociaux dans des espaces intermédiaires et relégation dans des enclaves partielles; elle montre surtout le poids déterminant, dans cette oscillation, des passages et entrecroisements entre mondes sociaux légitimés et non légitimés. Avec le cas de Bruxelles et de ses associations de quartier, T. Souami montre l'acuité politique que revêt la question de la fragmentation urbaine dans le contexte institutionnel belge et souligne tout l'intérêt mais aussi toutes les nuances qu'il convient d'apporter dans l'analyse 13

des effets de repli, ou Nimby, assez généralement mis en avant dès qu'on aborde les associations de défense de quartier. Brian K. Ray s'intéresse, quant à lui, aux itinéraires des femmes immigrantes dans la ville de Montréal, ville d'apparence fragmentée; il souligne la double ligne de lecture impérative à déployer pour apprécier leurs comportements, ancrage dans des espaces marqués par une proximité "communautaire", usage négocié de la ville et construction de réseaux sociaux élargis. Enfin, traitant des métropoles occidentales en général, Alain Bourdin offre une autre relativisation de l'importance de la fragmentation dans la lecture de la ville actuelle en considérant certaines expressions de cette dernière comme avérées, et en attirant l'attention sur la place grandissante et complexe des services dans la vie urbaine au jour le jour et sur la construction des modes de vie métropolitains, dans un tel contexte. Une troisième partie s'intéresse de manière plus centrale à l'impact de la politique et de la gestion administrative, des politiques urbaines ainsi que des changements, dans la conception et la délivrance des services urbains jadis dispensés par l'État, sur les situations, postulées ou avérées, de fragmentation en pays développé (France, États-unis et Canada) ou en développement (Venezuela, Congo, Afrique du Sud, Zimbabwe...). Sans écarter les processus spontanés qui attestent ou nient cette dernière, l'accent est entièrement mis ici, et à l'inverse de ce qui était visé dans la deuxième partie, soit sur des effets "fragmento gènes" de la mise en œuvre de stratégies, politiques ou économiques à l'échelle régionale,
nationale ou internationale, soit sur les effets paradoxaux du déploiement de mesures

-

locales et spatialisées - dont l'objectif, affiché comme légitimation de l'action, serait de lutter contre des tendances à la fragmentation ou des états identifiés comme fragmentés. Pour relativiser la "nouveauté" des situations analysées, L. Vidal aborde la question en historien et nous rappelle les effets très anciens de l'internationalisation de l'économie et de la globalisation sur certaines transformations socio-spatiales au centre des questionnements de la fragmentation. Il le fait concrètement à partir de l'examen des transformations volontaristes de Rio et La Rochelle au siècle dernier et des effets sociaux et spatiaux de ces grands projets, effets très proches de ceux qui incitent aujourd'hui à recourir au terme fragmentation. M. Balbo évalue les effets conjugués de la mondialisation et de la décentralisation sur certains aspects de la fragmentation spécifique aux villes du Sud mais il s'interroge en même temps sur la nature - problématique ou au contraire quelque peu salvatrice - de la fragmentation urbaine pour la vie quotidienne des habitants de ces villes. A propos de la ville africaine plus spécifiquement, E. Le Bris fait l' hypothèse qu'elle est l'espace du refoulé du politique et le lieu d'une compétition acharnée entre une multitude d'acteurs, qui la condamne à une gestion d'archipel, dans un double contexte d'impuissance publique et de mondialisation par défaut. Deux contributions sont ensuite consacrées à l'Afrique Australe. La première, de D. Hindson, rappelle d'abord le contexte de l'urbanisme d'apartheid et les formes urbaines qui en ont été héritées à Durban, pour examiner ensuite les différentes mesures qui ont été déployées pour lutter contre cette ségrégation extrême; les évolutions enclenchées dès les années 80, avec l'introduction d'une certaine libéralisation, puis les mesures de "dé-ségrégation" semblent avoir généré de nouvelles formes de différenciation et de fragmentation socio-spatiale qui posent réellement question sur les effets des mesures volontaristes ainsi déployées sur l'espace urbain. Quant à S. Jaglin, tout en explorant des contextes urbains proches, dotés des mêmes héritages (dont elle souligne toutefois l'ambiguïté fondamentale: morcellement institutionnel et solidarités budgétaires), elle s'intéresse davantage aux effets de la fragmentation gestionnaire, voire de l' archipélisation, qui affecte les services urbains. La question de fond 14

que soulève cette contribution - celle de l'effet paradoxal d'une gouvernance, censée a
priori réduire la fragmentation, sur un accès très compartimenté aux services urbains

-

dépasse de loin le cadre sud-africain. Avec E. Dorier-Apprill, on explore une autre facette de l'effet des politiques sur la fragmentation; elle nous montre en effet comment, à Brazzaville, les crises et soubresauts politiques nationaux ont, au cours des dix dernières années, instrumentalisé les appartenances ethniques et régionales. C'est cette instrumentalisation qui a, généré une véritable partition urbaine de Brazzaville, auparavant
inconnue. Les limites à cette instrumentalisation sont également explorées

- variabilité

dans

le temps, frontières mouvantes, contrepoids des réseaux et autres appartenances sociales mais elles ne diminuent en rien la force de la question initiale relative à la soudaineté et à la violence des phénomènes de partition observés en temps de crise. T. Bolivar, après avoir montré l'articulation indiscutable, y compris en termes politiques, des barrios à la ville, montre les effets contradictoires des différents types d'actions entrepris en vue d'améliorer la vie des habitants. Censées intégrer ces quartiers et leur population, ces actions peuvent en effet se révéler de puissants instruments d'exclusion, voire de fragmentation, notamment par le déploiement de logiques de segmentation introduites par le découpage de l'espace en "projets" . N. Boumaza s'intéresse, pour les villes françaises, aux interactions entre ethnicité et phénomènes de ségrégation et d'agrégation résidentielle; il doute que ces phénomènes constituent un mode effectif de fragmentation de la ville mais s'interroge par contre sur les effets de stigmatisation qu'engendrent la dénonciation des concentrations ethniques, le discours républicain et les politiques urbaines qui en sont issues. J. Chevalier rappelle quant à lui l'ancienneté du débat sur la fragmentation administrative et politique des métropoles et retrace l'histoire des diverses tentatives de dépasser cette dernière au Canada et aux ÉtatsUnis; il souligne toutefois le saut d'échelle qu'ont généré dans la résolution des problèmes la gIobalisation et l'internationalisation des systèmes productifs. Il montre, enfin, le caractère varié et les succès divers des réponses "adoptées" dans différentes grandes villes d'Amérique du Nord. Enfin, la conclusion de l'ouvrage, tout en rappelant la valeur heuristique de la notion de fragmentation et les vraies questions que posent certains processus qu'elle tente de saisir, conclut aux défaillances nombreuses de cette notion face aux exigences conceptuelles que requiert la complexité des processus urbains et suggère, en conséquence, d'en réduire et d'en circonstancier fortement l'usage dans le champ urbain.

Bibliographie
"Architecture et Comportement", 1994, Modèles d 'habiter au Maghreb, n° spécial, V 01.10, n03. Esprit, 1999, "Quand la ville se défait", n° spécial sous la direction de J. Donzelot, n0258, Novembre, 1999. Navez-Bouchanine F., 1991, Habiter, modèles socio-culturels et appropriation de l'espace, Thèse de doctorat en sociologie, partiellement publiée en 1997, sous le titre Habiter la ville marocaine, Co-édition Gaetan Morin, Casablanca et L'Harmattan, Paris. Remy J., Voyé L., 1974, La ville et l'urbanisation, Gembloux, Editions Duculot.

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PREMIERE PARTIE LA FRAGMENTATION, UN ETAT DES LIEUX

1 EMERGENCE D'UNE NOTION: QUELQUES REPERES HISTORIQUES
Françoise Navez-Bouchanine, Sociologue Directeur de recherche, Laboratoire URBAMA, Tours

-

Comprendre la fragmentation et l'usage qui est fait de ce mot pour aborder la question de la ville aujourd'hui ne peut se faire sans situer le débat dans une perspective chronologiquel, et ce, principalement pour deux raisons. La première, c'est la diffusion rapide, dans les années 90, d'une connotation particulière et complexe qui résulte parfois d'un "empilement" de significations plus que d'une construction articulée de significations plurielles. En effet, les toutes premières utilisations de la fragmentation appliquées à la ville dans les années 60 avaient à la fois un sens plus précis et plus restreint. Le terme est alors utilisé (en géographie, en sociologie, mais aussi en sciences politiques) pour désigner le fractionnement horizontal et vertical, dans la ville en phase de suburbanisation, des pouvoirs et des organismes de gestion de la ville (Winter, 1969, p. 165 et suiv.). Comme tel, il annonce un des courants de pensée sur la gouvernance dont une grande partie des efforts consiste, justement, à inventer les moyens d"'associer ces fragments" (Bourdin, 1998, p. 315). Or, dès la fin des années 80, ce premier usage, quoique perpétué, est largement débordé. Le terme prend en effet des acceptions plus larges -socio-économiques, anthropologiques, voire philosophiques- et semble vouloir désigner un phénomène plus global, de plus grande envergure: il concerne désormais la fragmentation de la société urbaine et suggère qu'à une ville unitaire, organique, solidaire a désormais succédé un ensemble aléatoire de formes socio-spatiales éclatées, marquées par des processus de territorialisation forte, non seulement coupées les unes des autres, mais campées dans une sorte de retranchement social et politique. Cette émergence et ce glissement de sens conduisent dès lors à s'interroger: - S'agit-il de phénomènes dont la nouveauté nécessite un terme plus approprié? C'est ce que suggérerait la très parallèle montée en puissance du paradigme de la mondialisation ou de la globalisation, auquel elle est assez régulièrement associée en termes de causalité. La coïncidence dans le temps est d'ailleurs assez nette: la chute du mur de Berlin ainsi que les restructurations mondiales qui en ont découlé durant la décennie 90 ont donné à la globalisation et à la question du développement socio-spatial inégal ainsi qu'à leurs effets une envergure jamais égalée (Holm et Sorensen, 1995). - S'agit-il d'une évolution de l'analyse et de la compréhension d'un phénomène, suite à sa confrontation à des réalités empiriques "rebelles", ce que suggérerait, par exemple, et comme on le verra plus loin, le passage du vocable "dual" au vocable "fragmenté" ?

I Cet historique, qui ne constituait pas au départ un objectif central de la recherche, ne prétend pas à l'exhaustivité. Il est basé sur une lecture croisée des sources majeures sur la question, sur des interrogations répétées de bases de données sur le terme fragmentation mais aussi sur les termes apparentés, sur un dépouillement de revues scientifiques francophones et anglophones; il a enfin également bénéficié des réflexions menées au sein de réseaux internationaux de recherche et d'échange auxquels l'auteur appartient depuis les années 80.

- S'agit-il plutôt d'un effet de l'évolution des références, des valeurs et des orientations politiques des chercheurs et des acteurs publics, comme de la société dans son ensemble, et par conséquent, d'une autre manière de regarder la question des différences et des inégalités socio-spatiales ? C'est ce que pourrait suggérer un retour analytique sur le passé et l' histoire de la ville divisée (Fourcaut, 1996) ainsi que la montée en puissance des idées de justice, sociale comme spatiale (Gaudin, Genestier et Riou, 1995). La seconde raison qui a poussé à ce retour sur des repères chronologiques de la notion de fragmentation, c'est son apparition et son usage presque simultanés - mais tantôt convergents, tantôt divergents, en sens ou en définition - pour les villes des pays en développement, que par commodité de langage et avec toutes les réserves qui s'imposent, je nommerai ici du Sud et les villes des pays développés, ou villes du No rd. De plus, la problématique semblait avoir émergé d'abord au Sud (pour le dualisme) ou presque simultanément (pour la fragmentation), à l'inverse du tropisme de la recherche2. Cela rendait d'autant plus intéressant de s'appliquer à quelques recherches de filiation et incitait, peut-être plus que dans d'autres conjonctures intellectuelles, à de véritables regards croisés. Cette recherche de filiation et de chronologie s'en tient aux grandes tendances; seuls font ici l'objet d'une analyse les travaux publiés et, parmi eux, ceux qui accordent une réelle importance à la notion et aux notions parentes ou ceux qui, par l'usage qu'ils en ont fait, ont suscité des débats et ont eu un effet d'entraînement sur l'évolution de la notion. Seul le Maghreb a fait l'objet d'une approche plus large, incluant des travaux non publiés ainsi que des travaux qui ne recourent que ponctuellement à la notion de fragmentation. Pour les autres régions du monde, il manquerait à ces repères chronologiques, pour être complets, l'éclairage offert par les travaux qui n'utilisent ni la fragmentation ni les notions similaires alors même qu'ils traitent des différenciations socio-spatiales dans le monde urbain.

Les villes du Sud
De la ville duale3... Dans les pays du Sud, les urbanisations, l'expansion, notamment par la colonisation, sociaux et spatiaux entamés de longue date constituait une forme de développement et
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extrêmement variées, ont été souvent liées à de processus de changements économiques, en Europe Occidentale, et dont l'expansion de radicalisation du capitalisme4. Les traits

Fortes traditions d'application, au Sud, de grilles de lectures élaborées pour le Nord. On rappelle le temps qu'il a fallu pour que l'urbanisation des pays du Sud puisse enfin être regardée avec ses spécificités, après des décennies d'analyse par défaut (caractère pathologique, anomique, parasitique...) parce que l'urbanisation s'y était faite sans industrialisation préalable. 3 J. F. Stevens (1997) rappelle que c'est dès l'origine (1953) que la théorie de la dualité renvoie, au-delà de sa définition économique, à deux sociétés totalement différentes et non intégrables l'une à l'autre. 4 On se situe ici clairement dans une perspective d'économie-monde prenant ses racines il y a plus de 5 siècles. Les différences sensibles qui subsistent entre analyses des processus selon qu'on considère, avec Braudel, que le modèle occidental était une des économies-monde et qu'elle s'est imposée, comme économie mondiale, ou qu'on considère plutôt, avec Wallerstein, que c'était la seule économie-monde et qu'elle s'est imposée peu à peu au reste du monde, sont secondaires pour le présent propos. Par contre, la dénomination occidentalisation ou européanisation pose problème car elle peut occulter (A. King, 1989 p. 3 et suiv. ; 1990b, p.37 et suiv.) le processus d'expansion du capitalisme mondial, occultation responsable, si on le suit, d'analyses qui dissocient ce qui se produit dans l'évolution des villes du Sud et du Nord.

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majeurs qui semblent réunir ces urbanisations très variées sont connus. Ils ont incontestablement produit des effets sur les différences socio-spatiales ; ils en ont sans doute produit aussi sur la manière d'analyser ces dernières. Ce sont d'abord des transformations qui, au départ, ont une origine exogène; elles s'effectuent dans un contexte d'imposition des modèles tant socio-économiques que spatiaux (certes différents selon le pays colonisateur mais découlant d'une matrice commune de "modernisation") qui survivent, se renforcent ou sont réappropriés longtemps après la décolonisation sous le label développement; par rapport à celles qu'on peut analyser dans les pays du Nord, ces transformations économiques, sociales et spatiales ont un caractère à la fois tardif et quelque peu télescopé dans le temps. Au Maghreb, comme dans beaucoup d'autres pays du Sud, la référence à une coupure duale, entre deux "mondes", spatialement concrétisés sous les formes ville coloniale/ville indigène, a fait couler beaucoup d'encre et a suscité maints commentaires et analyses sur lesquels je ne reviendrai pas ici. A cette coupure duale engendrée par la colonisation s'est, rapidement et sans débat, substituée l'opposition ville formelle/ville informelles, qui a occupé une place dominante dans la lecture et la compréhension des phénomènes urbains dans les années 60, 70 et même 80. Cette référence est d'ailleurs commune aux chercheurs nationaux et étrangers, aux chercheurs comme aux simples observateurs ou aux professionnels. Elle est également très présente dans le vocabulaire des organisations internationales et croise plusieurs champs disciplinaires6 : commode par son découpage chronologique, par la mise en évidence d'un contenu social stéréotypé et jamais véritablement discuté, elle offre aussi des repères matériels - architecturaux ou urbanistiques - qui permettent de classifier et surtout d'ordonner la réalité. Car malgré les fascinations très perceptibles pour la civilisation locale, chez les chercheurs comme chez les concepteurs, - "arabisances" ou "protection" des médinas dans le cas particulier du
Maghreb

- le

sens du "progrès urbain" et des orientations des transformations

reste toujours

très clair. Même reconnues ou encensées, les médinas appartiennent au passé; la ville de l'avenir peut s'inspirer de quelques détails formels ou d'ambiances, ce sont désormais les règles urbanistiques modernes qui prévaudront. Quand l'opposition formel/informel prend le relais, l'ordre hiérarchique et le sens du développement urbain sont également clairement lisibles, sans aucune ambiguïté, tant dans les analyses que dans les interventions menées sur l'urbain. On a d'ailleurs affaire partout à des visions identiques dès que l'idée de "réforme urbaine" apparaît, même en dehors de tout rapport violent, comme en témoigne le cas du Caire des années 40 où coupure duale et sens du progrès ne font aucun doute (A. Roussillon, 1996). C'est beaucoup plus tardivement (fin 80 ou 90 selon les pays) que des visions différentes des rapports entre formel et informel se feront jour.
5 Alors ql~C ila ville informelle est consubstantielle à l'apparition de la ville formalisée et planifiée; elle est, de plus, la suite presque naturelle d'une solide tradition locale d'implantations extra-muros à la manière des faubourgs. Reconnu en ce qui concerne les bidonvilles, ce fait l'est moins pour d'anciens quartiers informels aujourd' hui totalement absorbés par la ville légale. La ville coloniale duale compte en fait au moins quatre entités distinctes: une partie légale européenne, une partie ancienne (figée dans sa pré-légalité ou partiellement détruite), deux autres parties neuves, indigènes, l'une formelle, l'autre informelle. 6 Ce qui paraît intéressant dans le contexte des études sur les villes du Sud, notamment pour les années 70 et 80, c'est un contexte moins cloisonné des disciplines intéressées par la ville, toutes travaillées de manière transversale et totalement convergente par la question du développement sur lequel le débat interne à l'intérieur des disciplines (grosso modo entre postures marxistes et non marxistes) séparait plus que les points de vue disciplinaires. Dans ce contexte, on peut comprendre que sur la question du dualisme, l'économie et la géographie, économique et urbaine, aient eu une influence considérable sur les autres approches.

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Pour les villes du Sud de manière générale, et certes, avec de nombreuses variantes, la lecture duale a donc longtemps contribué à entretenir l'idée d'une coupure, d'une opposition entre deux parties tellement différenciées, et peuplées de populations si différentes, non seulement du point de vue ethnique, mais aussi du point de vue socioéconomique, culturel... que l'unité en était absente. Cette question de l'unité est pourtant susceptible de recueillir des appréciations fort différentes selon le point de vue précis qui est déployé - unité urbaine, fonctionnelle, économique, sociale, politique.. .-, selon la ville même à l'intérieur d'une même aire comme le Maghreb, on ne peut comparer Alger et Rabat -, mais aussi selon l'aire colonisée et le moment historique de la colonisation ellemême (A. King, 1990a, p. 36). Or, cette lecture duale a contribué à engendrer l'idée d'une spécificité quasi-congénitale de ces villes par rapport à celles du Nord, lesquelles auraient, malgré leur différenciations internes, une unité socio-spatiale indiscutable (M. Balbo, 1993). Cette spécificité dans la coupure a d'ailleurs paru d'autant plus évidente et indiscutable qu'elle ne constituait pas seulement un résultat, un produit aléatoire du choc entre modes d'organisation socio-économique et spatiale différents, et de force inégale puisque l'un est dominé, mais qu'elle avait d'abord été planifiée, puis entretenue, voire réinventée par les nouvelles autorités des pays devenus indépendants7. Il est vrai aussi que la lisibilité pouvait paraître d'autant plus grande que le découpage spatial formel/informel répondait assez bien, jusqu'aux années 80, à un schéma centre-périphérie. Plusieurs types d'analyse trouvaient donc leur compte dans cette lecture binaire de l'espace et de la société: simple effet du tri opéré au niveau local par le marché des valeurs foncières manipulé à leur profit par les colons, puis par la bourgeoisie; écho local des effets de périphérisation au niveau mondial; effet plus complexe des politiques sur la définition du sol urbanisable par un jeu perpétuel de désignation du "dedans" et du "dehors"... Même s'il fut vite critiqué, le dualisme s'imposa longtemps comme grille de lecture sociale et spatiale. Il imprégna tant l'analyse que l'action sur la ville, même après que nombre d'économistes, qui en avaient largement usé pour expliquer le sous-développement, avaient cessé de s'y adosser. Ils avaient en effet pris conscience que cette vision retenait, dans l'organisation économique, le seul fait de la production au détriment de toute autre dimension et dans la lecture du social, les distinctions opérées à partir des salaires et des revenus au mépris des aspects non économiques expliquant les diverses stratégies de survie, de reproduction et d'amélioration sociales déployées par les ménages8. Certains ouvrages comme l'espace partagé9 (M. Santos, 1975) illustraient pourtant clairement la complexité des relations économiques et spatiales entre "les deux circuits de l'économie". L'auteur suggérait de dépasser l'approche dualiste par une approche bi-polaire (p. 48 et suiv.). Il semble toutefois que ce dépassement ne pouvait intervenir aussi aisément: dans les acceptions du mot "partagé", la thématique de la partition a continué de l'emporter sur celle des imbrications, l'image un peu statique d'une polarisation simple, sur
7 Pour les caractéristiques de l'urbanisation coloniale au Maghreb, cf. notamment B. Taylor (1982), Jolé, Khatibi, et Martenson (1974), G. Wright (1991). Pour l'après-Indépendance, la thèse dominante est celle d'une simple substitution de la partition ethnique par la partition sodo-économique. Cf. 1. Abu-Lughod (1980) qui, malgré le caractère nuancé de ses propres résultats sur Rabat, n'hésite pas à parler d'urban apartheid et utilise explicitement le terme fragmenté. C'est une analyse un peu semblable à laquelle se livre R. Saoud (1997) qui relève pour Alger le prolongement du modèle colonial et parle dans cette perspective defragmentation et d'enclaves urbaines. 8 Curieusement on retrouvera les mêmes étapes dans la démarche critique du dualisme pour les villes du Nord, fait révélateur de l'étanchéité des recherches entre villes du Sud et du Nord. 9 Qui, pour les villes du Sud, et dans le contexte des années 70, a joué un rôle de révélateur presqu'aussi important que S.Sassen pour les villes du Nord dans les années 90.

22

celle, dynamique, d'une grande instabilité et de possibles changements de polarisation liés aux différentes forces et formes de modernisation et d'urbanisation à l'œuvre. Et pourtant, toute l'argumentation développée par M. Santos comme ses propositions de renforcement de la dialectique entre les deux circuits montrent bien que la définition sociale de la "ligne de partage" posait, déjà alors, un réel problème épistémologique. Ce problème ira en s'accroissant: où situer, en effet, une ligne de partage alors même que la complexité vécue des formes socio-spatiales l'emporte toujours, à l'observation comme à l'analyse, sur la perception première d'une partition ou d'un cloisonnement dual? Par définition, la lecture duale conduit à considérer comme secondaires les différences internes aux deux "sphères", et comme prioritaires celles qui les opposeneo, quitte pour cela à réduire la réalité à l'une ou l'autre de ses dimensions alors même qu'elle se nourrit foncièrement des deux. Parfaitement opérantes pour analyser des extrêmes, très parlantes pour analyser certains traits ou caractéristiques ponctuels, elle n'a plus grand-chose à dire pour analyser les autres "situations" ou "processus" dont la ville est pourtant remplie. On pourrait objecter que c'est une caractéristique propre à toute démarche s'apparentant à la construction d'idéaux-types. A ceci près que la question centrale n'est évidemment pas ici la pertinence des deux "formes" décrites, ni le degré d'éloignement des réalités par rapport à ces "idéaux-type" mais bien celle des relations entre les deux - les dynamiques, conflictuelles ou intégratives, qui s'instaurent entre les deux - et ce que ces relations
produisent, en termes matériels et immatériels

- activités,

formes spatiales, significations

et

représentations sociales -. C'est d'ailleurs bien cette béance entre les deux termes de la dualité qui justifiera leur abandon au moins comme grille explicite, quel que soit le "monde" concerné; c'est cette même béance que continuent à relayer les critiques postérieures et jusqu'aux plus récentes, dont l'existence même tend à prouver le caractère récurrent des visions duales Il. Mais visant, au-delà des aspects sectoriels, la "société" toute entière, cette lecture duale a eu des effets négatifs sur la connaissance et la compréhension de bien des aspects de la vie urbaine. Elle est par exemple responsable d'un blocage analytique durable face aux diverses informalités à l'œuvre dans le développement urbain des villes du Sud12. On rappelle qu'il a fallu beaucoup de temps pour saisir que ces informalités, loin d'être réductibles à des survivances ou dégradations de formes antérieures, étaient en fait souvent l'expression de stratégies complexes d'adaptation d'acteurs sachant tirer le meilleur parti de situations difficiles et inédites; qu'à ce titre, on avait là affaire, malgré le côté apparemment archaïque et rudimentaire des formes déployées, à une expression de la "modernité". Aujourd'hui, nombre de chercheurs réalisent, en redécouvrant le "capital social" et ses imbrications avec l'économique et le spatial, qu'il est impossible de les concevoir comme des "survivances". C'est bien les effets d'une adaptation aux processus de transformation en cours qu'ils nous décrivent quand ils

10

Ce qui exclut par exemple de s'intéresser aux divisions socio-spatiales antérieures à l'introduction du
et qui non seulement ont pu perdurer mais ont pu hybrider, cf. A. D. King (1976 ; 1990a, p. 33 et

colonialisme suiv.).
II

Les critiques récentes font d'ailleurs plus aisément le parallèle entre l'échec analytique dud\walismepassé

appliqué aux pays du Sud d'une part et actuel, appliqué aux sociétés globalisées ou à l'exclusion, d'autre part. Cf. S. Fainstein et M. Harloe, (1991, p. 6 et suiv.), 1. F. Stevens (1997 ; p. 723 et suiv.). 12 Bien sûr, le dualisme n'est pas seul en cause. Les approches déterministes, marxistes ou autres (qu'on se rappelle les étapes de Rostow) ont tout autant leur part dans le retard mis à regarder ce que représentait et signifiait l'informel.

23

nous montrent ces acteurs capables de mobiliser, pour atteindre un objectif, de multiples affiliations, de conformer leurs comportements, dans cette mobilisation, à un mélange complexe de normes nouvelles et anciennes ou quand ils relèvent les enchevêtrements divers du formel et de l'informel, dans un même temps ou en des séquences temporelles successives (Benton, 1994). Prises auparavant pour d'aimables - mais mineures - fantaisies, les études sur les stratégies, compétences ou appropriations spécifiques par les acteurs ou les habitants "ordinaires" se sont aujourd'hui multipliées et imposées. ville fragmentée Près de deux décennies après "L'espace partagé" (Santos, op. cité), et toujours dans le cadre de la production scientifique brésilienne, très prolifique, et à l'avant-garde sur les problématiques ville et urbanisation des pays du Sud, c'est une notion à la fois plus complexe, mais peut-être plus radicale dans l'appréhension des phénomènes de partition, qui apparaît: la fragmentation (Santos, 1990 ; De Queiroz Ribeiro et Santos junior, 1993). Plusieurs disciplines (géographie, sociologie, histoire, anthropologie, architecture, urbanisme), notamment réunies dans une association dédiée aux problèmes d'aménagement, l' ANPUR, en feront usage au début des années 90, pour décrire l'évolution des métropoles brésiliennes et au premier chef, Sao Paulo. La recherche brésilienne (et française sur le Brésil) alimentera aussi l'émergence de définitions à la fois plus élaborées et plus spécifiques, comme la micro-fragmentation (Caldeira, 1992, 1996) ou lafragmentation sécuritaire (Haeringer, 1991). Il faut préciser toutefois que dans la production scientifique brésilienne, la fragmentation ad' abord été utilisée tant pour désigner la fragmentation du territoire national que celle de la ville, et que cette similitude d'appellation renvoie directement à deux des sources d'inspiration de cette analyse, la géographie - néo-marxiste ou postmoderne - et son approche des effets de spatialisation du capitalisme avancé, et les thèses plus générales des effets de la globalisation sur les pays en développement. Du dualisme à la fragmentation, et au-delà des termes utilisés, la lecture de la partition urbaine faite par les Brésiliens y paraît donc liée à la question économique et à l'internationalisation du capital, de la colonisation à la globalisation. On peut néanmoins se demander si l'arrivée du terme fragmentation contribue à surmonter les difficultés épistémologiques et analytiques soulevées dès les années 70 à propos du dualisme, notamment par Santos lui-même. Si on peut suivre L. Vidal (1992, 1994) quand il attire l'attention sur le recul critique qu'ont souvent maintenu les chercheurs brésiliens, utilisant la "fragmentation" comme une métaphore, et pour sa valeur heuristique, et si on ne peut que constater l'usage modéré et évolutif qui en est fait, on peut néanmoins s'interroger, ici aussi, sur la force d'occultation que cette nouvelle image a pu avoir sur la complexité des situations. Le dualisme, qui n'avait d'ailleurs jamais vraiment quitté complètement la scène, aura même tendance à y être ramené par les analyses de la fragmentation, probablement sous l'effet des débats scientifiques qui avaient lieu au même moment dans les pays du Nord. Comme le retour à la notion de marginalité, il est fortement critiqué par certains auteurs. Dans le présent ouvrage, L. Valladares montre bien, à propos du débat sur la favela, les enjeux idéologiques et politiques qui sous-tendent le maintien et la résurgence de ces notions. C'est dans les années 90 également que cette notion apparaît pour d'autres réalités urbaines du Sud, surtout en Amérique Latine, mais aussi en Asie, en Afrique, dans des 24

... à la

travaux de chercheurs nationaux ou étrangers13. Toutefois, de manière générale, le terme paraît souvent moins "saisi" par la recherche qu'il ne l'a été au Brésil et est avancé comme une évidence. Il est rarement fait référence, contrairement à ce qui s'est passé autour de l'ANPUR, à un "débat" sur la question. Toutefois, à un niveau transversal, car organisée par l'ORSTOM (actuel IRD), on note la tenue d'une réunion scientifique qui s'interroge, de manière plutôt critique, sur le sens et la pertinence du terme. On y renvoie aussi de manière insistante aux questions plus fondamentales de rapport entre formes spatiales et processus sociaux que soulève le recours à ce terme14.L'impact de cette rencontre sur une approche plus élaborée ou plus critique de la notion pour les villes du Sud semble assez faible. En France, avec la constitution du GDR Interurba, on notera toutefois le travail précieux de L. Vidal, déjà mentionné à propos du Brésil. Mais ce travail sera sans suite et c'est donc une notion un peu rampante de lafragmentation qui va se diffuser. Cette diffusion se caractérise aussi par la multiplication des registres d'appartenance ou de renvoi de la notion, qu'elle soit utilisée par les géographes, apparemment les plus fréquents utilisateurs, ou par les sociologues et les urbanistes. Elle peut être reliée à des questions de culture ou de repli sur des territoires identitaires (Rivière d'Arc, in Raumont et Levy, p. 244) mais dans ce cas, d'autres termes à connotation aussi forte sont également utilisés. G. Schneier par exemple parle de "tribalisation" (1990, p. 390). Elle peut apparaître comme un effet de l'accroissement et de la complexification de la mégapole dans un contexte d'individualisme, de recherche de l'entre-soi, voire d' atomisation croissante qui donnerait lieu tout à la fois aux micro-fragmentations intra-urbaines, à des développements périphériques séparés dont l'Alphaville de Sao Paulo apparaît très tôt comme emblématique (Haeringer, op. cité) ou à la "dissémination culturelle" du puzzle Mexico décrit par Canclini (1998, p. 25 et suiv.). D'autres approches relient plus directement la fragmentation à la question de la pauvreté croissante et des différenciations socio-économiques; elle apparaît alors comme le résultat spatialisé des effets de la globalisation, de la restructuration économique et de l'ajustement structurel sur la pauvreté, en un temps où les modes de régulation politique antérieurs sont en crise (Prévot-Shapira, infra). Enfin, elle peut apparaître comme une hyper-ségrégation due soit au renforcement de processus de séparation résidentielle traditionnelle (Gaucher, 1994), ou de croisement de ces derniers avec des processus récents de différenciation socio-économique (Vague t, 1997, p. 229 et suive ; Turok, 1994, p. 243 et suiv.), phénomène que D. Hindson analyse en détail, pour le cas particulier de Durban, et de l' après-apartheid15 dans le présent ouvrage. Tous ces facteurs explicatifs peuvent par ailleurs être également mentionnés comme complémentaires, voire contextuels, par d'autres auteurs qui privilégient une vision de la fragmentation comme effet, volontaire ou induit, de la planification et des politiques d'aménagement urbain (W. O. Larbi, 1996, p. 193 et suiv.), de modes de gestion générateurs d'archipélisation (S. Jaglin, infra) ou encore du décalage entre raz-de-marée de
l'urbanisation face à une gestion

- administrative,

politique, urbanistique

- impuissante

à y

faire face (Balbo, 1992).
13

Il s'agit bien sûr de travaux qui ont une certaine visibilité internationale. En dire plus supposerait d'avoir passé

au crible toute la production locale comme le réseau évoqué plus haut l'a fait pour le Maghreb ou comme L. Vidal l'a fait pour le Brésil. 14 Cf. compte-rendu, anonyme, ronéo 7 pages, Séminaire Fragmentation spatiale et fractionnement social, Orstom-Bondy, 1989.
15

fragmentation

On reviendra infra sur la distinction à faire entre l' hyper-ségrégation de l'apartheid et les hypothèses de
formulées à propos de l'évolution actuelle en Afrique du Sud.

25

Au Maghreb, le terme fragmentation n'a pas fait la même franche apparition à la fin des années 80 et il n'a pas davantage fait l'objet de débats. On note toutefois un changement important dans la description de l'évolution des formes urbaines; d'une part, par l'utilisation indirecte du terme, comme simple adjectif qualifiant l'espace fragmenté (J. Abu- Lughod, 1980) ; d'autre part, une utilisation plus directe avec le recours à d'autres termes ou notions qui expriment clairement le passage d'une vision bi-partite à une vison kaléidoscopique de l'urbain. Cette dernière va de pair avec un affaiblissement de la vision centre-périphérie, laquelle fait place à quelque chose de plus complexe mais qui cherche encore son nom. "Mosaïque", "marqueterie", "grappes", "puzzle" tentent alors, mais sans discours théorique, de rendre compte du changement de réalité ou de regard 16.Si le point d'entrée est avant tout spatial, une projection sociale assez systématique en est déduite. C'est à un classement des niveaux socio-économiques et donc des différenciations sociales que cette projection réfère, même si une différenciation culturelle majeure, le "rural" contre le citadin, continue par ailleurs à imprégner tout le discours sur la ville. Cette apparition un peu rampante est intéressante: sans pensée véritable du changement des catégories d'analyse, le travail de description semble soudain faire face à des situations inédites, ou du moins qu'il appréhende comme telles. Il tente donc, par bricolage, de les nommer en partant de ces clés "sûres" que sont l'éclatement spatial et l'émergence de modes d'urbanisation, formelle comme informelle, totalement "opportunistes". Mais rampante ou non, cette approche posait, dès la fin des années 80, suffisamment de
problèmes,

-

confusion

entre les catégories

de l'analyse

spatiale

et de l'analyse

socio-

économique, impuissance des découpages théoriques "d'en haut" à rencontrer la réalité concrète - pour qu'une discussion soit apparue salutaire et pour susciter l'organisation d'une table-ronde de réflexion avec des chercheurs travaillant sur d'autres viIIes du SUd17. Le ton dominant de cette rencontre fût celui de la réserve critique à l'égard du terme et du sens un peu extensif qu'il semblait alors prendre. S'y exprimait aussi la gêne face à l'effet de projection, à partir des constats sur les nouvelles géographies générées par cette "mosaïque urbaine", sur un processus d'éclatement social, bien difficile à généraliser à partir de quelques indices. La démarche critique se poursuivit dans un travail conjoint (Balbo et Navez-Bouchanine, 1992) sur Rabat-Salé, puis grâce au programme de recherche engagé au laboratoire URBAMA, Fragmentation spatiale et urbanité au Maghreb (URBAMA, 1995), avec le soutien du programme Pir-Ville. Mais, par ailleurs, cette vision de l'urbain fragmenté a rencontré un grand succès et continue, dans les trois pays du Maghreb, à produire la trame argumentaire des politiques urbaines d'amélioration et d'intégration sociale par les opérations d'habitat et d'aménagement urbain. Cette trame argumentaire est d'autant plus intériorisée qu'elle est largement répandue chez nombre de chercheurs des trois pays. Le lien entre cette vision fragmentée et l'intervention réparatrice à engager sur l'espace est à la fois omniprésent et assez largement consensuel. Quant à l' hypothèse que ce lien postulé pourrait n'être qu'un alibi pour légitimer les dispositifs de mise à la norme spatiale, les tentatives d'homogénéisation et les recompositions de l'espace urbain, elle continue à être marginale,
16 La remarque s'applique également à l'auteur qui l'utilise en 1988 dans un colloque, mais en le reliant clairement à un effet de l'intervention volontariste sur l'espace (F. Navez-Bouchanine, 1990). 17Manifestation tenue à Venise, en collaboration avec M. Balbo, en Mars 1990, La ville fragmentée dans les pays en développement (cf. compte-rendu, F. Navez-Bouchanine, ronéo, INAU-IAUV, 5 pp.). Nous n'avions pas connaissance à l'époque des travaux brésiliens, mais la présence à la table ronde d'E. Le Bris permettait le lien avec la rencontre de Bondy, évoquée plus haut.

26

voire inaudible, même quand un effort d'évaluation des effets sociaux des politiques se met en place (F. Navez-Bouchanine, 2001).

Des villes du Sud aux villes globales
Des processus et de leurs représentations: spécificités et convergences des lieux et des temps Le passage progressif, dans l'analyse spatiale de la ville du Sud, du paradigme du dualisme, colonial ou post-colonial, où la coupure spatiale ne livre manifestement que des clés de lecture très partielles de la ville, à celui de la fragmentation, spatiale et sociospatiale, de plus en plus souvent associée à la globalisation, conduit nécessairement à s'interroger sur des transformations à une échelle plus large. Elle y conduit d'autant plus que dualisme et fragmentation, termes certes repérables auparavant à propos des réalités urbaines du Nord, vont soudain y devenir des termes courants. Dès la fin des années 80, ils servent de raccourci synthétique fréquent pour désigner l'évolution négative des villes sous l'effet des transformations du capitalisme avancé. Nombre de questions méritent dès lors d'être soulevées: y a-t-il parenté et persistance, au Nord et au Sud, des effets du capitalisme dans les processus de transformation spatiale, quel que soit le temps ou les types de villes et de sociétés considérés? Les différences et décalages ainsi que l'importance des bouleversements introduits ne suggèrent-ils pas des processus plus amples, plus complexes et alliant des facteurs explicatifs de nature diverse, ne se limitant pas aux effets de la globalisation ? C'est dans le premier sens que va A. D. King, dont l'apport se distingue, parmi les défenseurs de cette vision, par le fait qu'il la développe à partir de travaux menés à la fois au Sud et au Nord, sur des villes appartenant à des catégories généralement opposées. D'une part, il montre à partir du cas de l'Inde et de son évolution post-coloniale, la continuité des processus engagés dès la période coloniale (1990b, p. 46 et suiv.). D'autre part, il établit des parallèles dérangeants entre l'introduction des formes spatiales de la globalisation dans les villes du No rd, et notamment à Londres, et celle de l'urbanisme colonial dans les villes pré-capitalistes (ibid, notamment p. 96 et suiv.). Si la démonstration est en partie convaincante1S et si les dynamiques engendrées par l'évolution du capitalisme mondial semblent incontestablement jouer un rôle, est-ce toutefois le seul facteur qui joue vraiment dans ce que tente d'analyser et de saisir la fragmentation? Et si d'autres facteurs sont identifiés, font-ils tous preuve d'un même manque d'autonomie à l'égard du capitalisme? La diversité des faits désignés par la fragmentation ne suggère-t-elle pas au moins de douter de cette seule voie explicative face à une telle complexité des processus observés? La globalisation, explication certes précieuse, mais devenue véritable passepartout causal, n' occulte-t-elle pas des processus ou phénomènes plus lourds, comme le suggère la lecture qu'en font certains philosophes modernes et post-modernes, de nature anthropologique comme l'avance par exemple M. Gauchet, interviewé par Derenne et Deutsch (1993), ou sociologique comme le suggéraient dès les années 70, dans des directions légèrement différentes, les travaux de 1. Remy, d'Ho Lefebvre ou de R. Ledrut ?

Seules sont concernées villes du Nord.

18

les transformations

du centre et l'apparition

de cités cOlin1parées aux ghettos dorés des

27

Mais on aura compris qu'au-delà de ces questions, évidemment importantes pour les pays du Sud19, ce passage du dualisme à la fragmentation conduit forcément à se tourner vers l'analyse des villes du Nord, pour s'interroger sur l'émergence, puis sur le "succès" quasi-médiatique que ce type de problématique y a connu, sous des formes et avec des implications toutefois différentes aux États-Unis ou en Europe. L'histoire de l'usage des termes, les hésitations à les utiliser, les difficultés à nommer, les glissements ou accaparements de sens ici, les tentatives de les élargir là, aident sans doute à mieux saisir la complexité des phénomènes. Enfin, portant sur le cœur des sociétés les plus directement concernées par la globalisation, ce passage interpelle, au-delà des mots utilisés pour le dire, les cadres explicatifs habituels des processus de spatialisation et d'urbanisation. Dans la littérature anglo-saxonne, c'est dans les années 80 que le thème d'une partition "pathologique" de la ville en même temps que la coupure duale désigne désormais des faits de villes du Nord. Quoique peu de connexions apparaissent entre les auteurs qui ont travaillé sur les deux "mondes,,20, on trouve dans le sillage de ces analyses des reconductions d'éléments descriptifs ou explicatifs qui avaient, en leur temps, été mobilisés par la recherche urbaine sur les villes du Sud: outre le terme "dual" lui-même, montent en puissance d'autres "anciens" vocables qui avaient été largement vulgarisés dans l'analyse dualiste, comme marginalité, informalité, polarisation sociale. S'y ajoutent des vocables anciens appartenant au Nord mais qui prennent des connotations différentes, le meilleur exemple en étant le ghetto. Mais on y trouve aussi des termes et images nouveaux: gentrification, urban deprivation, underclass, (auquel certains ajoutent l' overclass, cf. Durning, cité par Chambers, 1997, p. 8) hourglass society, qui contribuent à générer une sorte de "constellation" et qui donnent au dualisme ses connotations particulières. Par ailleurs, si le terme de fragmentation n'apparaît que de manière anecdotique, les fondements analytiques qui le portent et vont assurer sa diffusion sont déjà présents, notamment chez E. Soja, D. Harvey dès les années 70, ou, un peu plus tard, dans les premières analyses de la ville globale, chez P. Marcuse ou S. Sassen. L'explication dominante cible les transformations affectant la production, et notamment la production industrielle, à l'ère du "post-fordisme" ainsi que les dynamiques particulières de spatialisation qui caractérisent l'évolution socio-économique. En effet, par des modes de spatialisation et de localisation jugés inédits, ces transformations affecteraient de manière significative les différenciations socio-spatiales dans les villes (Fainstein et Harloe, p. 6 et suiv.). L'évocation de ces processus se fait dans une lecture plutôt négative et met d'abord en évidence la "nouvelle pauvreté" et la concentration spatiale de cette dernière. Toutefois, aux États-Unis, cette "entrée" analytique de type socio-économique est en concurrence, quand elle ne la croise pas, avec la question raciale, ce qui contribue à "rabattre" la question du dualisme sur une "fracture" plus visible et très présente par son actualité violente, la question "Noire".

19

Mais qui, encore une fois, ne sont pas nécessairement nouvelles, cf. Soja (1989, pp. 103 et suiv.) ou Rist (1996,

pp. 81 et suiv.). 20 A.D. King et J. Abu-Lughod apparaissent plutôt comme des exceptions. Les théoriciens de la géographie néomarxiste (notamment Harvey et Soja à qui la paternité des thèses de la fragmentation est parfois attribuée) constituent une autre exception; mais leur réflexion est essentiellement théorique et tend à se limiter à un usage un peu instrumental de l'histoire des pays colonisés au service de démonstrations centrées sur le nord (Harvey, 1973, p. 232 ; p. 238 ; Soja, 1989, p. 109 et suiv. ; p. 162 et suiv.). 28

Du ghetto aux "gated communities" Cette lecture conduit à une vision de la partition de la ville qui éloigne assez radicalement de la mosaïque écologique héritée de l'École de Chicago, de la ségrégation comme mode d'organisation socio-spatiale "naturel" de la diversité urbaine, du caractère intégrateur au mode de vie urbain des "niches" ethniques ou culturelles, et même, si on y regarde d'un peu plus près, des "ghettos" tels qu'ils étaient définis avant les années 50 (Massey et Denton, 1995, p. 152). L'image du ghetto noir est venue se substituer à une image moins négative, moins repoussante, celle d'un ghetto plus proche du "village urbain". La Commission Kerner (1968) décrit par exemple un ghetto noir plus dur, plus étanche, plus replié sur lui-même, plus violent et au fond bien plus radicalement différent du reste de la société que ce que Wirth avait saisi du ghetto juif de Chicag021. De Rudder (1995) parle dans ce sens d'hyper-ghetto. P. Marcuse (1998) retrace quant à lui le passage d'une période assez longue, y compris après la seconde guerre mondiale, où l' horizon était l'intégration urbaine, à la période suivante, toujours d'actualité, où dominent l'isolement, la fermeture et la violence, et où la déconnexion apparaît désormais comme un fait durable, voire irréversible, coupant la réalité urbaine en deux: la vraie ville, d'une part, les ghettos de l'autre. Ghetto et underclass Tout et son contraire a été écrit sur le ghetto, notamment sur ses causes et sur ses effets, lesquels continuent à faire débat tant aux États- Unis qu'en Europe. Au-delà de comparaisons particulières - par exemple, en France, banlieue versus ghetto (L. Wacquant, 1992) -, ces débats éclairent la question générale de la partition de la ville. Le ghetto concentre en effet toutes les composantes qui, d'une manière ou d'une autre, alimentent les thèses du dualisme et de la fragmentation, au point qu'on parle de "ghetto doré" pour désigner les gated communities. Le ghetto constitue, de fait, un véritable "cas d'école" dans
le débat sur les effets

-

aggravants,

voire déterminants

-

de l'espace

sur la pauvreté

et

l'exclusion. Or, c'est bien cette vision dont découle, en nombre de cas, l'usage de la notion de fragmentation. C'est généralement aux travaux de Wilson (1987) qu'on réfère lorsque, pour expliquer le ghetto, on privilégie les effets cumulatifs et reproducteurs de la concentration spatiale sur le maintien et la reproduction de la pauvreté. Mais cette idée n'est pas nécessairement partagée et d'autres courants explicatifs ont, par la suite, mis davantage l'accent sur les processus de ségrégation ou de discrimination active à l'origine et dans la reproduction des ghettos noirs, mettant donc clairement et principalement en cause les politiques publiques (Massey et Denton, 1995). Aux États-Unis comme ailleurs, ce débat, sur lequel on reviendra infra, est bien loin d'être clos (Sommerville, 1998). Mais c'est aussi à partir des analyses du ghetto que, rompant avec le simplisme et les présupposés de la culture de la pauvreté telle qu'O. Lewis, entre autres, l'avait abordée, d'autres travaux chercheront à décoder certains comportements de repli social, ainsi que leur évolution, sous certaines conditions, vers une culture d'opposition ou de sécession. On sait que cette question est centrale dans l'approche de la fragmentation, qu'elle soit évaluée

21

Même si une relecture de Halbwachs (1979) montre bien que tous les ingrédients de la ghettoïsation sont déjà en

place, y compris d'ailleurs le regard ambigu de l'observateur-auteur sur cette population, sans doute bien dans l'esprit de son temps. Et même si, par ailleurs, Massey et Denton nous rappellent (pp. 154 et suiv.) que la pauvreté n'était, relativement parlant, ni moins dense ni moins concentrée en 1930.

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de manière négative - tendance dominante - ou positive - tendance minoritaire certes, mais qui émerge clairement dans la deuxième moitié des années 9022. Le ghetto fournira aussi des images fortes dans l'émergence de la notion d' underclass qui, malgré les critiques dont elle a fait l'objet, continue à faire partie du vocabulaire courant associé à la partition de la ville. Si les connotations péjoratives de cette notion (notamment par culpabilisation des victimes, désignées responsables de leur situation) ainsi que son absence de pertinence explicative ont été mis en cause dès les années 80, on doit rappeler que son enracinement historique et culturel est bien plus profond qu'on ne le croit aujourd'hui. En effet, au-delà du déploiement au sein du courant dit de culture de la pauvreté, on peut rappeler leur force dans la lecture que Marx faisait du "lumpenproletariat" (Vercauteren, 1973). Enfin, le ghetto noir contribuera aussi à alimenter l'idée d'une partition entre centresvilles en perte de vitesse (innercities) et périphéries modernes et dynamiques. Certes, le ghetto n'est pas le seul élément moteur de cette construction dualiste; la dégradation et/ou les politiques de régénération, des centres urbains anciens, des friches industrielles ou portuaires, consécutives aux évolutions de l'économie (S. Sassen, 1995, p. 350 et suiv. ; Buck et Fainstein, 1992, p. 57 et suiv.), ont également contribué à cette vision de la partition. Mais il ne faut pas sous-estimer le croisement objectif entre ghettos noirs et centres dégradés et l'impact que ce dernier aura tant sur les représentations elles-mêmes que sur les légitimations à intervenir, comme à ne pas intervenir23. Du dualisme à la fragmentation Au-delà des critiques portant sur des termes ou des situations précises, on note dès la fin des années 80 une prise de conscience du caractère réducteur de l'analyse duale face aux effets multiples et à la complexité des transformations spatiales et socio-économiques. C'est cette prise de conscience qui forcera le passage à des approches plus diversifiées, plus complexes. Le recours à la notion de fragmentation apparaît bien comme un effort de complexification même si, très rapidement, elle sera considérée elle aussi comme insatisfaisante. Un bon exemple en est fourni par un article de P. Marcuse (1989), dont le titre a valeur programmatique, Dual city: a muddy metaphor for a quartered city. La proposition de passage ressemble un peu, à l'origine du moins, à un jeu de mot: l'auteur propose en effet d'affiner l'analyse en passant à la notion de quartered24. Mais il relativise aussitôt l'intérêt de ce passage, car de quatre "parties" suggérées par le terme, il se surprend lui-même à établir une typologie qui en comprendrait au moins cinq! Au-delà du jeu de mot, cette pirouette révèle bien les difficultés manifestes à "nommer" le processus reliant de "nouvelles pauvretés" à leur mode de spatialisation dans la ville. S'il est exemplaire, l'article de P. Marcuse n'a par ailleurs rien d'exceptionnel. On retrouve les mêmes difficultés à identifier et à nommer les situations nouvelles dans de nombreux travaux de la fin des années 80 ou du début 90. On peut citer à titre d'exemple, d'une part, l'ouvrage qui a beaucoup contribué à populariser l'image duale comme
Et qui s'appuie sur un mouvement intellectuel, artistique, philosophique qui dépasse largement la question du ghetto physique, cf. Bell Hooks, 1990 et 1992. 23 On s'en convaincra aisément en lisant le numéro spécial de Espace géographique (1996, n04) consacré à la géographie états-unienne qui fait état de positions de chercheurs en faveur d'un arrêt des politiques de soutien aux centres anciens. 24 En insistant sur la dimension volontaire: « Quartered also suggests an action, a condition that has been brought about by some agency, rather than a static or natural state ofaffairs » p. 702.
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emb lématique de la ville globale (Mollenkopf et Castells, 1991), et d'autre part, une revue critique d'E. T. Van Kempen (1994) sur les travaux consacrés aux pauvres dans la ville duale. En ce qui concerne le premier exemple, on notera que dès l'introduction de l'ouvrage, Mollenkopf avance que la métaphore de la ville duale est "gravement défectueuse" comme approche analytique mais que sa valeur exploratoire pour approcher les phénomènes de polarisation est stimulante (p. Il et suiv.). Plus loin, et à partir du cas de New York, une perspective de dépassement est ouverte: en fait, la ville globale serait à la fois duale et fragmentée; duale pour l'opposition entre les segments nodaux de l'espace connecté à l'économie globale et le reste, à savoir l'espace des communautés sociales sans pouvoir. C'est ce dernier qui serait lui-même fragmenté (p. 402 et suiv.). Le malaise reste évident et le dépassement insuffisanes ; avec le recul, il nous renseigne bien sur la persistance, alors même qu'on parle de réseaux, de ces visions "topographiques" de la ville dont S. Sassen suggère, dans le présent ouvrage, de débarrasser l'analyse des faits urbains. Quant à la revue qu'E. Van Kempen consacre à la question (1994, p. 995 et suiv.), elle entend poser de manière critique la question de fond des relations causales entre processus économiques, sociaux et spatiaux et en particulier, le point toujours crucial des relations entre pauvreté et concentration spatiale. Si elle avance des raisons de préférer au dualisme une notion plus complexe, la fragmentation, l'analyse des conditions de vie urbaine qu'elle déploie ensuite sur les grandes villes néerlandaises débouche sur un constat pour le moins paradoxal: c'est qu'au moins l'image véhiculée par le concept de dual city semble de plus en plus se vérifier pour les plus pauvres26. Il serait possible de multiplier ainsi les exemples. Mais retenons ce qui éclaire cette lecture chronologique: le faible décalage temporel, par rapport aux pays du Sud, entre le recours au vocable "dualisme" et la recherche d'autres dénominations; dans certains cas, le maintien des deux pour affronter mieux la complexité, et notamment dissocier ce qui relèverait de la relation au global - les "segments globalisés" - du reste - "l'espace concentré de la pauvreté" ; enfin, l'insatisfaction quant à la valeur des termes utilisés. Cette insatisfaction particulièrement élevée chez des auteurs qui font de la globalisation un principe dominant d'explication permet de penser que ces subtilités dualisme/fragmentation laissent en fait entendre, d'une manière ou d'une autre, que d'autres faits, d'autres processus, d'autres dynamiques empiriquement observés ne sont pas justiciables de la seule explication des mécanismes de spatialisation engendrés par la globalisation.

Troisautres Hsources" de la fragmentation
Quels sont donc ces autres faits, ces autres processus qui alimentent, d'abord aux ÉtatsUnis et pour le monde scientifique anglo-saxon, ensuite à une échelle élargie, cette image de la fragmentation dans les années 90 ? Sans prétendre ici l'exhaustivité, on peut retenir trois éléments récurrents, dont deux ont la même valeur "d'images fortes" que le ghetto27et qui, comme ce dernier, viennent de l'urbanisation nord-américaine: les gated communities, l'urbanité californienne, et sa figure mythique, Los Angeles, la gestion administrative et
25

Rappelons

qu'au même moment, les travaux de S. Sassen offraient un dépassement
sodo-économique et fragmentation urbaine (1991, mais pour

possible de cette question en
la traduction française, 1995,

séparant bipolarisation p. 348 et suiv.).
26

27 Au sens où elles ont une puissance complexité des phénomènes.

On reviendra au point suivant plus en détail sur cette revue critique.
évocatrice qui peut emporter l'adhésion sans démonstration, voilant ainsi la

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politique de l'urban sprawl. Dans les trois cas, les faits obligent à déborder la question telle qu'elle était posée par l'approche dualiste; ils font également sortir de la ville intérieure et des ségrégations socio-spatiales "classiques", même si elles sont revisitées, pour englober l'urbanisation comme transformation radicale des rapports espace/société. Pour les gated communities, le règne de l'entre-soi, de "l'emmurement" matériel jusqu'à la séparation institutionnelle et gestionnaire, sont un fait et une préoccupation dont il faut rappeler qu'ils ne sont pas non plus tout à fait récents (M. Davis, op. cité, pp. 137 et suiv.). Leur accroissement en nombre et le rapprochement fait avec un ghetto de plus en plus fermé et enclavé sous l'appellation de "golden ghettos", émergent bien toutefois comme éléments centraux et récurrents dans la production scientifique sur la ville au cours de la décennie 90 et ils "font système" (Donzelot, 1999). Toutefois, pour en apprécier tout l'impact actuel, aux États-Unis comme en Europe, il faut sans doute resituer la question des gated communities dans un ensemble de transformations dont elles ne sont qu'une expression. Cette forme extrême - fermée, comme une citadelle close - renvoie à des phénomènes plus larges, qui prennent des formes apparemment plus "bénignes", mais plus répandues, de recherche de l'entre-soi et de la protection contre l' "Autre". Elle renvoie au syndrome du Nimby, aux intransigeances ou particularismes de certaines associations, au succès des thèmes écologiques ou sécuritaires comme arguments de renfort à l'entre-soi, à la privatisation d'espaces publics. Pour ces parentés, indéniables, la question de la gated community concerne autant la classe moyenne que les riches. La gestion politico-administrative des territoires urbanisés est une autre source d'images et de représentations pour la fragmentation. Plus anciennement et plus couramment employée pour signifier le morcellement politique et gestionnaire ainsi que l'empilement et l'enchevêtrement des pouvoirs, la fragmentation est d'emblée considérée comme un problème, mais un problème à régler et, en partie du moins, réglable. C. Ghorra-Gobin et J. Chevalier nous rappellent, dans le présent ouvrage, l'ancienneté du débat, ainsi que les efforts divers et progressifs qui ont été faits pour répondre à ce type de fragmentation. Elle ne devient problème d'envergure, thème d'action politique et, apparemment, problème plus délicat à solutionner, qu'à la lumière des évolutions récentes. Cette source d'inspiration pour le débat sur la fragmentation pousse toutefois à la prudence et son impact dans la littérature anglo-saxonne paraît à nuancer. Il n'y a pas grand sens à poser cette perspective sans la relier à l'urban sprawl et à ce qu'il signifie historiquement et culturellement dans le "modèle" états-unien. C'est probablement sur ce sujet que, vu d'Europe et des perspectives scientifiques développées notamment en France, la question spatiale nord-américaine peut induire des interprétations erronées dès lors que des comparaisons sont tentées. Depuis Burgess, il a pourtant été répété à l'envi que le modèle centre-périphérie n'était nullement susceptible des mêmes interprétations socio-spatiales que celles appliquées aux villes européennes. Rares sont pourtant les travaux qui prennent la peine, comme le fait par exemple E. Soja à propos de comparaisons entre Amsterdam et Los Angeles (1996, p. 280 et suiv.), de resituer les histoires de départ avant de comparer des processus et leurs effets. De la même manière, on peut se demander s'il n'y a pas une tendance à sur-interpréter aujourd'hui, en ne lui adressant que des explications actuelles (post-fordisme, globalisation), la radicalisation d'un modèle qui trouve aussi ses racines dans une histoire, une culture, un mythe fondateur où le privé, l'individu, la "communauté" sont préférés à l'urbain, à sa densité, à ses effets "corrupteurs" (Ghorra-Gobin, 1997 ; L. Baboulet, 1999). À l'inverse, il serait inexact et réducteur de présenter l'urban sprawl sous ses seules 32

dimensions positives et valorisées, ou encore de ne souligner que les seuls efforts politiques ou gestionnaires qui, par cela même qu'ils tentent de "réparer", nous donnent une idée de l'idéal sous-tendu. Ainsi, la dégradation des centres-villes, la déconnexion entre centre et périphérie et les effets de mismatch sur l'emploi conduisent à des analyses mettant l'accent sur la division, l'éclatement, la fracture (Barnett, 1995). Tous ces éléments permettent de suggérer que la question, ancienne, de la fragmentation politico-administrative de l'urbain a été en fait incorporée et remobilisée quand les autres connotations ou "symptômes", désignés ultérieurement comme signes de fragmentation, ont atteint un niveau plus général, plus global, et considéré comme plus critique puisque susceptible de saper les bases sociétales, les consensus traditionnels et le bon fonctionnement économique ou urbanistique. La dernière image "forte" est enfin celle de l'urbanité californienne, ou plus exactement de Los Angeles, dont la mobilisation n'est pas non plus sans brouiller les pistes, puisqu'elle peut déjà être "citée à charge" pour les autres images-guides de la fragmentation, tout en étant mobilisée dans une dernière famille d'explications beaucoup plus large. Los Angeles apparaît en effet aussi comme l'expression concentrée de toutes les ruptures, modernes et post-modernes, entendues dans un sens quasi-anthropologique, où les transformations économiques et la globalisation n'apparaissent que comme éléments d'un tableau plus large28.La fascination et la répulsion mêlées pour cette ville hautement emblématique de l'urbanisation avancée - d'aucuns diraient de la désurbanisation, de l' exurbanisaton ou de la post-urbanisation - sont à la hauteur de son image emblématique d' Hétéropolis (C. Jencks, 1993). L'impact médiatique de ces fragments urbanisés éparpillés, de cette ville sans centralité, de la privatisation de ses espaces publics, mais plus récemment encore, de la revendication différentialiste dont ces espaces peuvent être porteurs, est particulièrement vif en Amérique du Nord, certes, mais aussi en Europe où aujourd'hui, on ne peut guère aborder ces sujets sans y référer d'une manière ou d'une autre29.C'en est au point que des sortes de "rappels à l'ordre" sur le caractère peut-être non généralisable de cette expérience urbaine sont récemment apparus dans la littérature (A. Modarres, 1998 ; Dear et Flusty, 1998 ; McNeil, 1999). Si l'empilement simultané de tous ces effets avancés de l'urbanisation conduit à une assimilation qui, jusque là, ne laissait pas beaucoup de place à des explications plus complexes, on doit toutefois reconnaître que les débats déployés à la fin des années 90 sur, autour ou contre Los Angeles, explorent plusieurs hypothèses intéressantes. Par exemple, le fait qu'un futur, commun et inéluctable, promis à toutes les villes du monde ne convainque plus vraiment, pousse à scruter les transformations à l' œuvre et à ne plus se satisfaire

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Eléments de poids, néanmoins! Peut-on rappeler que la fascination pour l'urbanisation californienne n'est pas nouvelle: « Calif()rnia is very important for me because nowhere else has the upheaval most shalnelessly caused by capitalist centralization taken place with such speed ». Cette réflexion de Marx date de 1880 (E. Soja, 1989, p. 190). Enfin, même si Fainstein et Harloe (1992, p. 237) insistent sur la place tenue par cette métropole dans le système de contrôle et d'organisation du capital global, elle n'est toutefois pas présentée comme figure urbaine emblématique de la spatialisation propre aux villes globales, comme le sont, par contre, systématiquement Londres et New York. 29 Par exemple, dans les sciences sociales, en France, c'est plutôt la vision apocalyptique de M. Davis qui marque les imaginations alors que dans d'autres pays, par exemple aux Pays-Bas, on semble plus facilement intégrer les deux faces de Janus, les aspects contradictoires, mais pas nécessairement incohérents même regardée sous l'angle architectural (C. Jencks, 1993) de cette postmodernité.

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d'explications monolithiques, strictement liées à la globalisation, au racisme ou au seul égoïsme des riches. De même, à côté d'un discours très pessimiste, émerge désormais une représentation plus positive d'une fragmentation, expression de la différence ou comme effet spatial de stratégies de survie ou d'affirmation. Mais cet enrichissement de la notion par des connotations positives ne semble pas lui avoir donné beaucoup plus de consistance scientifique; il ne l'a, entre autres, pas débarrassée de son aspect militant ou de sa valeur de ralliement revendicatif. Comme on l'a évoqué plus haut, la fin des années 90 fait en effet émerger la défense ou le droit à la différence s'exprimant dans et par l'espace: la fragmentation est, dans cette perspective, vécue non plus comme un problème, mais comme une solution. Elle génère alors, soit de la part des intéressés eux-mêmes, soit de la part de ceux qui les observent, une forme d'affirmation et de revendication politique qui, pour reposer sur des arguments avérés, peut aussi prendre des accents un peu romantiques, voire passionnés ou apologétiques. Cette évolution montre, d'une autre manière, comment la fragmentation désigne décidément rarement des "faits neutres" et rappelle, une fois de plus, le potentiel de mobilisation politique du terme.

La France entre ségrégation et sécession
Dans le cas de la France, ce sont bien également les décennies 80 et 90 qui voient se

déployer le thème d'une modificationradicale de la partition et de la mise en question de
l'unité de la ville. Ce thème est toutefois décliné en des termes très variés et est traité dans des sens assez larges, de la ségrégation à la sécession urbaine, en passant par la relégation et la fracture. Ségrégation et dualisme Par rapport aux deux termes - dualisme/fragmentation - dont on a montré jusqu'ici l'importance et l'enchaînement chronologique, on doit noter qu'à l'époque un peu lointaine où la question de la ville duale était en débat pour les villes du Sud (années 60 et 70 surtout), elle n'avait pas d'écho pour les villes françaises, alors même qu'elle était très débattue chez les chercheurs français travaillant sur ces villes, et notamment sur les anciennes colonies. Ce fait n'est à souligner que parce qu'il témoigne de l'absence de pertinence alors ressentie à l'égard de cette vision pour la situation française. Si des chercheurs s'accordent à reconnaître des effets de la période coloniale et de l'urbanisme outre-mer sur les villes de la métropole, c'est principalement en raison de l'impact qu'aurait eu le "laboratoire colonial" sur la pratique urbanistique et sur la "modernisation" de la France urbaine. Mais jusqu'aux années 80, les bienfaits de cette modernisation étaient censés atteindre tout et tous, en un projet homogène, ce qui explique pourquoi le thème d'une coupure, ou d'un clivage fort, n'ait pas émergé à cette époque dans l'analyse de la ville. Quant aux débats introduits plus spécifiquement par la question de la ville informelle, ils n'ont eu qu'un écho très ponctuel, et essentiellement dans des perspectives comparatives mettant en scène des périodes historiques différentes, en s'autorisant, par exemple, le rapprochement entre lotissements informels actuels des villes du Sud et lotissements d'avant la loi Loucheur (Villes en parallèles, 1989 ; Gourdon et al., 1999). Enfin, la séparation raciale ou ethnique n'a pas vraiment sa place dans l'analyse urbaine de la France avant les années 80, alors qu'elle est souvent à l'origine de l'analyse de la 34

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duali té dans les villes du Sud, et qu'elle occupe une place constante dans l'analyse de la ville aux États-Unis. A la fin des années 50 et surtout dans la décennie 60, les grandes villes françaises ont pourtant leurs "bidonvilles", assez clairement marqués en termes ethniques
ou culturels, mais l'importance, la durée de vie de ces derniers et surtout leur issue,

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l'absorption dans les banlieues modernes - n'auront pas laissé s'enraciner pour longtemps ce "ghetto" potentiel ni dans la réalité ni dans les représentations de la ville. Dualisme, et a fortiori fragmentation, sont donc longtemps absents du débat national alors même que la question des différenciations socio-spatiales de la ville est une question importante et ancienne tant pour les géographes que pour les sociologues3o. Pour se replonger dans la lecture de ces différenciations pendant ces décennies, on peut se reporter par exemple aux descriptions de la géographie (P. George, 1950) ou mieux encore, au manuel de sociologie urbaine de R. Ledrut (1968, p. 119 et suiv.) dont on retiendra trois éléments: les différenciations socio-spatiales sont présentées comme quelque chose de plutôt "normal", et non de pathologique; ces différenciations varient suivant les sociétés et si la ségrégation américaine est basée sur les différences ethniques et culturelles, l'européenne est basée sur le niveau social ou socio-professionnel ; enfin, si les cohésions sociales des anciens quartiers sont bien présentées comme en déclin, aucune indication annonçant d'une manière ou d'une autre une fragmentation n'est avancée: la ville dans sa globalité est perçue comme un intégrateur puissant, l'autre pôle éminemment intégrateur, par son effet de structuration sur le privé et l'individu, étant le logement. Cette définition "paisible" peut se faire morale en cas d'excès; au-delà d'une différenciation, admise, les conditions difficiles de certaines "parties", les écarts trop criants entre les extrêmes, des situations de précarité ou de fragilité particulières peuvent être pointées, voire dénoncées, un peu comme l'avait déjà fait Chombart de Lauwe dès les années 5031. A cette même époque, certains travaux font également apparaître des différences majeures entre classes sociales dans les modes d'appropriation de l'espace, différences qui pourraient être mobilisées aujourd'hui dans l'évocation de la fragmentation. Par exemple, le très petit univers spatial dans lequel les ouvriers, par comparaison aux autres classes, sont amenés à "confiner" leur vie sociale (Cornuau et al., 1965, cité par Préteceille, 1998) n'estil pas un de ces indices parfois repris aujourd'hui dans 1"esquisse d'un tableau "fragmenté"? Par ailleurs, les difficultés sociales entraînées par les opérations d'éradication de taudis et le relogement (H. Coing, 1966) ne mettent-elles pas en évidence les limites et impossibilités d'intégration à la modernité des couches les plus défavorisées, thème récurrent qui sous-tend aujourd'hui certaines analyses de la partition de la ville par décrochage ou largage de pans entiers de l'urbain? On peut évidemment penser que, mineurs dans les années 60, ces travaux annoncent tout à la fois les changements et préparent le terrain aux modifications dans la perception et l'analyse des situations.

30 Cf. toutefois E. Préteceille (1998, p. 34) qui avance que si « la réflexion sur la division sociale de la ville (...) fait partie des questions fondatrices de la sociologie urbaine, de sa préhistoire avec F. Engels ou C. Booth» à

l'École de Chicago, elle n'a trouvé de voie d'expression structurée, en France, qu'après la seconde guerre mondiale, et ce malgré les «premiers efforts d'Halbwachs ». 31 Constat qui poussera, au point suivant, à s'interroger sur la distinction à opérer, dans les dénonciations actuelles, entre ce qui relève du caractère excessif des écarts (dénoncés alors à partir d'une posture morale, philanthropique, ou par sagesse économique ou politique) et ce qui relève du principe même de séparation des groupes differents. Ce dernier peut en effet aller de soi, tant dans des systèmes sociaux unitaires mais hiérarchisés, que dans des systèmes sociaux segmentaires.

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Car ensuite, et très vite, la recherche, puis les politiques urbaines, porteront au-devant de la scène une approche beaucoup plus connotée des différenciations socio-spatiales. Si le terme désormais reconnu, la ségrégation, était déjà employé auparavant, il n'avait en effet pas les connotations négatives qui vont se généraliser et faire consensus à partir des années 70. Est-ce déjà, et si rapidement, l'effet de Mai 68 comme le suggèrent J.-P. Gaudin, Ph. Genestier et F. Riou (1995, p. 38)? Est-ce plutôt, comme suggéré ci-dessus, un développement plus lent, plus ancien, résultat d'une double imprégnation des sciences sociales: d'une part, par l'approche marxiste, sa vision de la ville comme lieu des conflits (B. Poche, 1987, p. 226) et son impact sur les orientations "combattives" de la sociologie urbaine française; d'autre part, par des observations plus marquées par l'anthropologie, montrant les errements ou les failles de la "raison modernisante" et ses promesses d'égalité non tenues? Ce n'est pas ici le lieu pour trancher mais ce qui saute aux yeux, du moins par rapport aux autres contextes et chronologies abordés jusqu'ici, c'est que les premières dénonciations des différenciations socio-spatiales sont faites sous le seul angle de l'inégalité sociale "verticale" : les références explicites aux dimensions ethniques ou culturelles, généralement définies comme "horizontales", n'émergent pas de manière forte32. Autre caractéristique, cette ségrégation est également d'emblée, et explicitement désignée, comme problème urbain justiciable d'un intérêt national et d'interventions publiques (loi Barre, DSQ, DSU)33. La ségrégation comme catégorie d'analyse ne disparaîtra jamais vraiment du débat français, quelle que soit la discipline, même quand d'autres notions émergeront. Par exemple, quand le terme "fragmentation" fera son apparition, son utilisation pour désigner un processus social n'entraînera qu'une partie des chercheurs à le transposer de manière mécanique au spatial: les autres chercheront soit à explorer, avec prudence, les liens entre cette fragmentation sociale et les ségrégations résidentielles (Préteceille, 1987, 1995, 1998) tout en soulignant la complexité des liens entre elles34,soit continueront à reconnaître à la ségrégation, implicitement ou explicitement, son champ propre et sa pertinence explicative face à l'évolution de la ville (Graefmeyer, 1992; Rhein et Brun, 1994). Mais il faut aller plus loin pour comprendre le sens aujourd' hui revêtu par la fragmentation dans une partie de la recherche urbaine en France. Car le passage à l'usage du terme n'est pas nécessairement porteur d'une modification profonde de l'analyse ellemême. Il est en effet souvent employé dans le sens d'une simple durcification, ou d'aggravation de la ségrégation, une sorte donc d' hyperségrégation, que l'on baptise fragmentation, dans sa connotation la plus négative, dans un souci d'attirer l'attention sur le caractère accentué des phénomènes et sous une hypothèse, elle aussi souvent implicite, de fatal "basculement" entraîné par cette hyperségrégation.
32 Ce qui ne signifie pas que le thème ne soit pas déjà présent. H. Vieillard-Baron (1995, p. 33) cite le recours au terme "ghettos d'immigrés" dès 1981 (L'Humanité, 9/01/81). Par ailleurs, des travaux sur la dimension ethnique des différenciations socio-spatiales existent bien dès les années 80. Mais rappelons aussi que des accusations sont très vite fonnulées sur l'occultation, par la dimension ethnique, de la réalité sociale et de la dimension politique des mouvements urbains, dans une démarche de "surlocalisation du social" (Belbahri, 1984, p. 99 et suiv.) .B Les DSU remplacent les DSQ, notamment après mise en évidence du risque d'accentuation des effets ségrégatifs des dispositifs de ces derniers. 34 « La ville en termes de morphologie sociale n'est sans doute pas plus radicalement divisée aujourd'hui. lnais les identités sociales liées à ces divisions sont fragmentées. La division en classes s'accompagnait de la production politique et culturelle de grandes identités de référence certes conflictuelles. mais ce conflit était lui-même paradoxalement une forme de lien social. d'élément unifiant marquant symboliquement la société et l'espace de la ville repérable par tous» Préteceille, 1998, p. 43.

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Mais avant de développer l'évolution du terme dans les années 90, il paraît nécessaire de s'interroger davantage sur les années 80. La vogue du thème de la ville duale, notée dans la littérature anglo-saxonne avec la montée des débats sur la globalisation et ses effets urbains, n'atteint pas davantage l'analyse urbaine en France qu'elle ne l'a fait à l'époque coloniale ou post-coloniale. Si une certaine représentation du dualisme transparaît bien dans les débats sur l'évolution de la société elle-même (Wiewiorka, 1996, p. 13 et suiv.), le terme est assez rarement mobilisé comme entrée explicite pour une analyse spatiale ou socio-spatiale urbaine: il ne le sera, dans ce sens, que bien plus tard et ne connaîtra d'ailleurs jamais la vogue qu'il a connue dans le monde anglo-saxon. La notion de dualisation sociale, apparue avec la diffusion des problématiques d'exclusion et de désaffiliation, renvoie d'abord et essentiellement, comme ces dernières, à la question du travail et à la fin de l'intégration sociale que ce dernier procure (Touraine, 1991, p.171). Si les incidences spatiales peuvent être évoquées (entre autres, parce que "ça" se passe surtout et d'abord dans la ville), elles n'apparaissent encore ni comme une clé de lecture privilégiée, ni comme un fait prégnant. Des exceptions existent mais ne semblent pas avoir enclenché un positionnement plus structuré sur ces questions. On peut citer, par exemple, la prise de conscience des effets complexes des transformations sociales et de ce qui "échappe", culturellement et dans la vie quotidienne des classes populaires, au "processus de reproduction orienté par les classes dirigeantes" (Chombart, 1982). Ce dernier évoque bien un clivage entre périphérie et centre; mais il s'interroge, de manière plus positive que négative, sur l'émergence de formes de "cultures originales" et de "nouvelles formes de vie sociale" dans une périphérie qui arriverait, enfin, à s'exprimer, à sortir de son étouffement... (p. 6 et suiv.). Faut-il préciser que cette "culture de la périphérie" n'est pas nécessairement rapportée à la seule population migrante, mais concerne « les salariés à la limite du minimum vital, travailleurs migrants, chômeurs,

jeunes désorientés, personnes âgées qui vivent dans une situation de dépendance... »
(idem, p. 10) ? La fracture sociale et la spatialisation de la question sociale Les années 90 popularisent un terme, celui de fracturer s) sociale( S)35,dont le succès politique et médiatique est très grand. Par comparaison, l'usage du terme fragmentation, antérieur à "fractures", restera d'ailleurs toujours un peu en contrepoint dans le paysage français. Comme la dualisation, ces notions sont d'abord introduites à un niveau général, celui de la société dans son ensemble, même si leur toile de fond est, ici aussi, encore et toujours la ville. Elles seront, par contre, plus clairement "spatialisées" et enclencheront un débat sur l'unité et la partition de la ville plus rapidement que ne l'avait fait le dualisme: l'espace, de toile de fond, devient alors partie prenante. Autre différence, ces discours sur la "fracture" urbaine, s'accompagneront plus rapidement d'une désignation, cette fois presque sans détour, des dimensions ethniques ou culturelles imbriquées dans la dimension spatiale. Pour ces deux évolutions - spatialisation et ethnicisation de la question sociale -, rien n'est pourtant simple, linéaire ou totalement convergent. Comme on l'a déjà souligné, l'affirmation de cette "fragmentation à la française" (la fracture n'est ni le dualisme, ni la fragmentation telle que définie jusqu'ici) ne signifie pas l'irruption brutale de faits tout à fait nouveaux: elle est petit à petit portée par l'évolution des "banlieues", par le bruit médiatique engendré par cette évolution et par les effets du
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Mais notons que Mitterrand

avait déjà ouvert la voie dans les années 80 en parlant de recoudre le tissu social.

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traitement qu'on lui réserve tant dans l'action que dans le discours. Mais dans la décennie 90, la question de la polarisation centre-périphérie est devenue omniprésente, entre les lignes ou explicitement. Les attentes positives - comme celles évoquées plus haut en référant à Chombart de Lauwe - ont quant à elles assez largement fait place à des certitudes négati ves ; le problème de la banlieue est devenu indissociable de celui de l' ethnicité, même si ces dernières ne peuvent être réduites l'une à l'autre. On peut s'interroger sur le décalage assez long qui sépare les premiers problèmes perçus et leur désignation explicite comme cause de clivages aussi durs. C'est une question qui fait débat et à laquelle ne peuvent répondre que des hypothèses. Ces hypothèses mêlent les faits, soit les dynamiques en cours ou l'évolution des situations et les représentations, soit les discours explicatifs sur ces dynamiques ou l'évolution de la manière de les appréhender. L'accent est toutefois plus souvent mis sur cette seconde évolution. Une des hypothèses courantes pour expliquer la désignation, somme toute tardive, des imbrications spatiales des questions ethniques ou culturelles, incrimine la difficulté française de se défaire de l'illusion républicaine de l'intégration. Cette difficulté aurait alors retardé l'analyse spatialisée des processus, puisque cette dernière conduisait à reconnaître l'échec de la politique d'intégration par le spatial, après celui de la politique d'intégration socioéconomique. D'autres explications amènent le débat à un niveau plus large, qui dépasse la question de l' ethnicisation et concerne plus globalement tout le "retard" qui aurait été pris pour engager une réflexion sur la spatialisation de la crise économique et sociale. M.

Wiewiorka, par exemple, y voit l'effet d'un affaiblissementde la sociologie urbaine. « Les
thèmes de la dualisation et de l'exclusion se sont imposés et la question urbaine, après une quinzaine d'années d'ignorance ou de désintérêt, est redevenue centrale, la ville apportant la transcription spatiale particulièrement visible des fractures propres à la société duale. Au début des années 1970, la sociologie urbaine voyait dans l'espace la mise en forme des rapports sociaux de domination,. elle s'est ensuite décomposée et renaît auJourd'hui essentiellement pour rendre compte de la violence, de la ségrégation, de la dégradation de certains quartiers et banlieues, bref pour analyser des processus et des situations de nonrapports sociaux» (1993, p. 191.) C'est un peu dans un même sillage explicatif - "apogée
et chant du cygne" de la sociologie urbaine

- que

s'inscrivait

déjà bien auparavant

F.

Lautier (1987). Pas d'éclipse toutefois, pour cet auteur, mais une occultation volontaire

produite par une « revalorisation des relations mythiques et métaphysiques à l'espace»
alors que « rien ne vient plus qu'avant combattre les mécanismes de fragmentation, d'exclusion, et de destruction sociale par l'aménagement actuel de l'espace auxquels voudraient s'opposer la tentative réenglobante du mythe» (p. 108). Aveuglement face à des phénomènes pourtant "là", occultation de ces derniers, faiblesse disciplinaire... ont peut-être joué ensemble dans le retard mis à analyser plus en profondeur la question des nouveaux modes de spatialisation du social. Mais il est difficile de s'en tenir là. Malgré l'éclipse d'une certaine sociologie urbaine, ni la fin des années 70 ni la décennie 80 ne paraissent "vides" ou muettes à ce point sur ces questions. En témoignent les quelques citations déjà référées plus haut. En témoignent aussi d'autres travaux appartenant à des registres très différents36 : par exemple, Pinçon (1975) décrivant les mécanismes
36 Le CSV - donc la sociologie urbaine des années 70 -, la politique publique, la recherche urbaine sous commandite des années 80, etc. Cette question d'éclipse dépassant de loin le sujet ne peut être ici développée, cf. pour plus de détails P. Lassave, 1997, p. 15 et suiv.

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suivant l'arrivée des familles immigrées dans les logements HLM, Mollet et Labaume (1977) montrant les effets de la réhabilitation des centres anciens sur "l'exclusion", ou encore ce numéro spécial d'Espaces et Société consacré à la cohabitation pluri-ethnique (1984). Ces exemples montrent bien une certaine continuité dans les questions posées, même si ces dernières ne dominent pas le paysage. Par la même occasion, ce rappel permet aussi d'écarter l'hypothèse d'une rupture brutale, de l'irruption de faits complètement "nouveaux" ou de transformation récente et inédite qui auraient forcé le changement de regard. Aller voir, même très sommairement au-delà des frontières françaises suggère une nouvelle fois l'impact des imbrications avec le, et la, politique sur le déploiement des problématiques de la partition. En s'appuyant, entre autres, sur Mingione (1998, p. 13), on peut en effet penser que la France se situe bien dans un cas de figure plus large, propre à plusieurs pays européens. Le problème socio-spatial ne se serait pas posé, en Europe, dans des termes aussi graves qu'aux États-Unis pour deux raisons; d'une part, grâce aux interventions plus effectives de l'État en matière d'habitat et d'aménagement, et d'autre part, en raison des effets plus lents de la déstabilisation et de la dérégulation sociale, consécutives aux transformations économiques, là aussi sous l'effet des actions publiques. C'est une hypothèse de même nature que pouvait déjà inspirer un des premiers textes de F. Ascher (1991, p. 315), ou encore celui de L. Wacquant (1992) qui, comparant les deux situations urbaines, américaine et française, au regard du vocable "ghetto", en concluait à des effets différents des politiques dans les deux cas. C'est aussi un des arguments développés par C. Hamnet (1994, 1996) dans la critique de la notion de polarisation appliquée au Randstad néerlandais. Ces références au rôle des politiques urbaines et des régulations publiques pourraient expliquer d'une part, le décalage de temps entre les ÉtatsUnis et la France dans la désignation du problème en termes socio-spatiaux car il y aurait bien alors une différence d'évolution critique et de radicalité dans les faits; expliquer, d'autre part, le fait qu'une fois la question de la spatialisation identifiée et analysée, la mobilisation politique s'empare du phénomène, le dramatise ou le généralise en recourant aux termes qui ont fait florès localement dans les médias, ou ailleurs dans les publications scientifiques. Fragmentation et ville éclatée Dans la dernière moitié des années 90, le terme fragmentation finit toutefois par se diffuser assez largement dans le milieu de la recherche urbaine française dans des acceptions similaires à ce qui s'est développé internationalement. Il avait certes déjà été utilisé auparavant par des chercheurs en vue, mais n'avait pas fait florès. Sans prétendre remonter nécessairement aux toutes premières apparitions, on peut citer Préteceille (1987) et Lefebvre (1989) qui parlent tous deux d'une fragmentation sociale directement en lien avec l'espace . Notons que, chez aucun des deux, le terme n'occupe une place centrale et que par ailleurs, l'usage qu'ils en font n'offre que des parentés partielles entre eux. Préteceille l'utilise dans un sens restreint et très construit, en établissant un lien entre effets de la crise économique, fractionnement gestionnaire et localisme porteur de fragmentation sociale; mais cette dernière est perçue comme affectant surtout la classe ouvrière, et non la société dans son ensemble. La question de la spatialisation est introduite de manière très nuancée. Préteceille y dissocie la fragmentation sociale qui est liée à la restructuration économique, et une ségrégation spatiale dont l'accentuation n'est entraînée qu'en partie 39

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