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La jeunesse ouvrière chrétienne (J.O.C)

De
240 pages
Comment s’est formée la Jeunesse Ouvrière Chrétienne ? Quelles règles et quel projet régissent cette communauté ? Les jocistes, qui se voulaient, se veulent les missionnaires de leurs frères de classe, sont à l’affût des signes de la progression de la foi, ou de la présence de Dieu. Quelle est l’originalité de leur démarche ? Quelle sont leurs entreprises ? Cet ouvrage prouve que le combat et mysticisme ne s’opposent pas, et peuvent cohabiter même.
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LA JEUNESSE

OUVRIÈRE (J .O.C)

CHRÉTIENNE

Genèse d'une

jeunesse

militante

Collection Logiques sociales
fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions: Jacques Commaille, François de Singly, Ul question familiale en Europe. 1997 Antoine De1estre, Les religions des étudiants, 1997. R. Cipriani (sous la direction de), Aux sources des sociologies de langue française et italienne, 1997. Philippe Lyet, L'organisation du bénévolat caritatif, 1997. Annie Dussuet, Logiques domestiques. Essai sur les représentations du travail domestique chez les femmes actives de milieu populaire. /997. Jean-Bernard Wojciechowski, Hygiène mentale, hygiène sociale: cOfltribution à l'histoire de l'hygiénisme. Deux tomes, 1997. René de Vos, Qui gouverne? L'État. le pouvoir et les patrons dans la société industrielle, 1997. Emmanuel Matteudi, Structures familiales et développement local. 1997. Françoise Dubost, Les jardins ordinaires, 1997. Monique Segré, Mythes, rites, symboles de la société contemporaine. 1997, Roger Bastide, Art et société, 1997. Joëlle Affichard, Décentralisation des organisations et problèmes de coordination: les principaux cadres d'anal.vse, 1997. Jocelyne Robert, Jeunes chômeurs etformation professionnelle. La rationalité mise en échec, 1997. Sylvette Denefle, Sociologie de la sécularisation, 1997. Pierre-Noël Denieuil, Lieu social et développement économique. 1997. Mohamed Kara, Les tentations du repli communautaire. Le cas des Franco-Maghrébins en général et des enfants de Harkis en particulier. 1997. Michel Burnier, Sylvie Célérier, Jan Spurk, Des sociologues face à Pierre Naville ou l'archipel des savoirs, 1997. Guy Bajoit et Emmanuel Belin (dir.), Contribution à une sociologie du sujet, 1997. @ L'Harmattan, ] 997 ISBN: 2-7384-5504-2

Françoise RICHOU

LA JEUNESSE OUVRIÈRE CHRÉTIENNE (J.O.C)
Genèse d'une jeunesse militante

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y I K9

Sigles
J.O.c. :Jeunesse Ouvrière Chrétienne (mouvement, organisation masculine) J.o.c.r. :Jeunesse Ouvrière Chrétienne Féminine (organisation féminine) ].O.C./F. : Ce sigle désigne Ii la fois les deux organisations J.O.c. et J.O.c.F.. Il est en usage dans le mouvement (avant la fusion de 1987) N.B. : Selon le contexte, le sigle J.O.C. désigne: le mouvement jociste ou exclusivement l'organisation masculine

Introduction

Exhorte

Aube
Et tous les ciels d'été me le rappellent Lesfruits tiendront la promesse des fleurs.
Valériane M'So

Mysticus <latin) : Communion d'avec le principe de l'être.

Produire un habitus de combat
Pierre Bourdieu, dans Questions de Sociologie (1), présentait l' habitus comme «système de schèmes générateurs de pratiques et de schèmes de perception des pratiques », « produit des conditionnements qui tend à reproduire la logique objective des conditionnements », induisant des « effets d'hysteresis (de retard, de décalage) » par le fait du caractère durable des dispositions qui y sont inscrites. Cet habitus connaît diverses dimensions, par exemple l' habitus linguistique. Acquis précocement dans les conditionnements familiaux, il peut être partiellement modifié. Par l'institution scolaire, par les mOuvements de jeunesse quand leur empreinte est forte. Le produit de l'éducation effectuée par la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (J.O.C.) sur ses membres est un habitus de combat. Certains conditionnements s'opérant dans des situations de domination, d'exclusion, d'oppression, de contraintes mal supportées, génèrent des sentiments d'humiliation, de honte, de frustration, des comportements de repli sur soi ou de révolte. Lesquels comportements seront généralement expliqués par les dominants dans le registre de l'amertume, de la jalousie, de l'envie, autant de dépréciations symboliques pour redoubler la dépréciation sociale. LaJ.O.c. offre l'exemple, comme d'autres organisations de jeunesse certes, que la révolte peut devenir le ressort « habituel» intériorisé d'une combativité qui s'exprimera dans des formes collectives, comme dispositions militantes durables. Les engagements ultérieurs des anciens de la J.O.C. ou des mouvements de jeunesse du même modèle (Jeunesse Agricole Chrétienne - J.A.C., Jeunesse Etudiante Chrétienne - J.E.C., entre autres) attestent de cette durabilité. Ou de même, l'obstination à lutter de nombre de syndicalistes ou militants politiques en dépit des antiennes sur les désenchantements idéologiques. Effet d'hysteresis ? Tout se passe comme si cette combativité révoltée qui s'exude par les canaux de la solidarité, de la fraternité, du dévouement, de l'abnégation, du sens des responsabilités et du 7

sens collectif de l'action - comme on parle de sens collectif du jeu dans une équipe de football - ne pouvait s'éteindre à quelques discours désabusés. L'habitus de combat, produit des conditionnements opérés dans de petites structures collectives aux règles spécifiques, éventuellement renforcement d'acquis familiaux (familles de militants) est capable d'engendrer ce même type de communauté soudée par un projet commun, religieux et politique en l'espèce.

A ces petites collectivités combattantes,

il y a des régIes que

nous poserons d'emblée. Premier principe, pour l'ancienneté historique et parce qu'il structure les équipes jocistes, il puise directement au modèle des communautés jésuites tel qu'on le trouve défini dans les lettres d'Ignace de Loyola à ses frères missionnaires (2) : « Considérant Dieu notre Seigneur en toutes choses comme il lui plaît que je le fasse et tenant pour une erreur de mettre ma confiance et mon espérance uniquement en des moyens ou des calculs humains; n'estimant pas non plus que ce soit une voie sûre de tout confier à Dieu notre Seigneur sans vouloir m'aider de ce qu'il m'a donné; puisqu'il semble en notre Seigneur que je dois m'appuyer sur ces deux motifs à la fois sans rien désirer d'autre que sa plus grande louange et sa plus grande gloire en toutes choses, j'ai ordonné aux principaux pères de la maison de se réunir pour examiner davantage dans le Seigneur ce qu'il faut faire. » Ainsi quand les intentions divines sont obscures, les compétences humaines limitées, l'attention collective aux faits, aux réalités et aux décisions à prendre s'avérerait profitable. La formulation jociste « Voir-juger-Agir », à l'oeuvre dans les cercles d'études devenus révisions de vie, en est une traduction. Deuxième principe, il s'applique aux aumôniers, aux pédagogues du mouvement - mais tous les responsables jocistes le
deviennent à l'égard des plus jeunes

- s'agissant

d'adolescents

de 15 à 25 ans environ. L'action des aumôniers est toute spirituelle leur rappelle-ton dans un manuel qui leur est destiné (3). Il est de faire « que

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les militants se forment» et non « que la section marche» (rôle des jocistes). sur la base suivante: « Partir du type tel qu'il se présente, examiner successivement ce qu'il fait, puis surtout ce qu'il pourrait faire et le chemin pour l'y amener. Toujours être à l'affût du bien qui est dans le gars qu'il s'agit de former. C'est de cela qu'il faut partir et c'est par là qu'il faut le mettre en valeur. Donc, en d'autres termes, voir ce gars «en beau », pour arriver à faire disparaître ce qui n'est pas « chic» en lui. » Ces contacts de confiance ne seront possible est-il dit que si l'aumônier sait « mériter» cette confiance par sa « franchise », «dignité de vie », «humilité », «dévouement », «don de SOI». En traduction jociste «interne» - mais on voit bien que cela est formulé pour les aumôniers - cela donne « Entre eux, Par eux, Pour eux ». Troisième principe, il va structurer le regard jociste sur l'extérieur, sur le milieu de vie, la classe sociale. Il est moteur des révisions de vie (nom pris par les groupes d'études à partir de 1945). On en trouve la trace dans les manuels du mouvement (4), dans un compte-rendu de réunion: « Robert: A son atelier, une- quête pour les trois collègues qui viennent d'être mobilisés, et on a décidé de faire ça chaque quinzaine. Celui qui a eu l'initiative: « Un ouvrier de 40 ans, un brave type mais qui est loin de nous, je veux dire qu'il ne met pas les pieds à l'église ». Armand: « Même chose pour le . gars qui a été rappelé, une quête qu'on est allé porter à sa femme ». Camille: «Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je trouve que ces gars-là font des gestes chrétiens. Est-ce que je fais une erreur en disant cela, monsieur l'abbé? ». L'aumônier: « Ta réflexion est très juste, Camille. Ceci montre combien dans tout homme il y a un bon fond qui est du christianisme ». Le président: « Ceci doit nous redonner confiance, mes camarades, et nous devons chercher à utiliser toutes ces richesses qui sont dans les travailleurs ». Les jocistes, qui se voulaient, se veulent les missionnaires de leurs frères de classe, sont à l'affût, bien sûr, des signes de la

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progression de la foi, ou de la présence de Dieu. L'originalité de leur démarche réside ici dans ce qu'ils portent un regard positif sur leur entourage; à l'exemple des aumôniers à leur égard, leur perspective, leur visée est valorisante. En raccourci, telle une inversion des valeurs dominantes du siècle, on retrouvera sur les banderoles des défilés de la J.O.c. : « Un jeune travailleur vaut plus que tout l'or du monde ». (5) Nombre d'historiens de valeur ont montré que ce ne fut pas une mince affaire que de créer la Jeunesse Ouvrière Chrétienne en France (6). Il Y a bien de quoi déduire que les pères fondateurs du mouvement, Joseph Cardijn en Belgique, Georges Guérin en France, et les premiers jocistes n'étaient pas dépourvus de cette combativité particulière que nous appelons habitusde combat. Il est à parier aussi que les pères Cardijn et Guérin, d'origine ouvrière tous deux, étaient par ailleurs dotés d'un habitus mystique. Produit des conditionnements antagonistes de leur origine ouvrière et de leur formation religieuse au séminaire, des contradictions entre les attentes de leurs familles, chrétiennes certes mais populaires, et d'une carrière ecclésiale qui les plaçait en porte-à-faux avec leur milieu d'origine, voire les désignait en traîtres. Au jeu de ces injonctions contradictoires, sans doute étaient-ils pourvus de ces habitus divisés dont parle Pierre Bourdieu dans La misère du monde (7), à propos de témoignages relatant des échecs d'ascension sociale. Nous faisons l'hypothèse que c'est précisément la division, éventuellement complexe, de l' habitus, aux prises avec des double binds (doubles contraintes) qui est capable de générer
dans certaines conditions sociales - qui débordent le cadre de cet ouvrage des capacités imaginaires ou visionnaires puis-

-

santes. À même de susciter des extases mystiques, une oeuvre artistique, ou encore une création intellectuelle inédites, ceci pour les formes socialement utiles, et, pour les formes socialement inutiles, les diverses modalités du délire et de la folie. En 1937, au Xè anniversaire de la ).O.c. française, l'abbé Cardijn a ému aux larmes tous les spectateurs présents, y

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compris les historiens, en définissant avec passion l'objectif jociste : « La classe ouvrière aura besoin d'apôtres l Vous serez des apôtres r La classe ouvrière aura besoin de saints r Vous serez des saints r La classe ouvrière aura besoin de martyrs r Vous
serez des martyrs r »

Le mysticisme paraîtrait exiger une grande dépense d'énergie. Ainsi, habitus de combat et habitus mystique, s'ils ne sont pas exactement complémentaires, au moins ne s'opposent pas, peuvent cohabiter. Pour la même personne sans doute. Dans la même organisation combattante certainement.

Notes de l'introduction
(1) Paris, Minuit, 1982.

(2) Lettre du 17 septembre 1555, de Rome à F. Borgia (nO 5736 dans les textes établis par M. Giuliani et son équipe) dans LOYOLA(I. de), Ecrits, Paris, Desclée de Brouwer, 1991. L'influence des Jésuites sur la J.O.C. paraît aller bien au-delà de l'influence assez limitée des Jésuites de l'Action Populaire. Faite entre autres des contacts personnels et amicaux entre le père Guichard, S.]., aumônier de la J.O.C.F. et le père Guérin, aumônier et fondateur de la J.O.C.. (3) L'action de l'aumônier. Ce que les dirigeants jcx:istes attendent de leurs aumôniers, Paris, S.G.J.O.c., 1936, 35 p. (4) Jcx:isme français, 1929-1939, Paris, S.G. J.O.c. et J.0.C.F., 1939, p.33. (5) Toutes les expressions «raccourcies» des principes jocistes sont attribuées généralement par les spécialistes à J. Cardijn, fondateur de la J.O.C. belge. (6) Voir: LAUNAY (M.), PIERRARD (P.), TREMPE (R.), La Jo.c., regards dlIistoriens, Paris, Ed. Ouvrières, 1984 ; DEBES Q.), POULAT (E.), L'appel de laJO.C. (1926-1928), Paris, Le Cerf, 1986; COCO Q-P), DEBES Q.), 1937, 1'élll1ljcx:iste,Paris, Ed. Ouvrières, 1989.
(7) Paris, Seuil, 1993.

II

Première partie

La J.O.C. : mouvement de masse?

Cha pitre 1
L'encadrement religieux de l'enfance et de l'adolescence : une préoccupation ancienne dans l'Eglise catholique
Au XIXèsiècle, des initiatives multiples, cléricales souvent, et locales généralement, visent à perpétuer l'accompagnement religieux au-delà de l'initiation du catéchisme, afin de parfaire l'éducation chrétienne et de prolonger la pratique religieuse. Celle-ci tend en effet à décroître fortement et à devenir irrégulière aux années d'adolescence. En direction des milieux populaires, les structures de patronage, lieux de direction spirituelle et de soutien Pàternaliste à la fois, voient le jour par l'action (1) : - soit de notables catholiques:
* Oeuvre

des apprentis de la Société de Saint-Vincent-de-

Paul (1834) ; - soit de congrégations religieuses: * Oeuvre de Jeunesse des Frères des Ecoles Chrétiennes;
* Institut

d'Education des Frères des Ecoles Chrétiennes Saint-Benoit-JosephLabredu Frère Exupérien ;

(1845) ; * Oeuvre de la Jeunesse du Frère Josserand ;
* Sociétéde * Oratoires

* Grand Patronage de Lille des Jésuites (1849) ;

des Salésiens,à Nice (1879) ;

- soit d'inspiration ecclésiastique:
* Oeuvre de la Jeunesse Populaire, de l'abbé Timon David,

à Marseille (1847) ; * Société de Saint-Stanislas, de l'abbé E. d'Alzon, à Nîmes (1836) ; * Patronage Notre-Dame-des-Champs, de l'abbé Le Boucher, à Angers, qui tente une coordination nationale. En 1858, premier Congrès des Associations Ouvrières Catholiques à Angers ; en 1859, deuxième Congrès à Paris.

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Toutes ces expériences sont en direction des garçons. Pour les jeunes filles, même diversité pour la promotion d'un certain idéal de femmes catholiques, actives et pieuses. L'organisation se limite le plus souvent au niveau paroissial. Cependant une revue de la Bonne Presse lance en 1902 le mouvement du Noël, il sera un des piliers de ces Fédérations Diocésaines de Jeunes filles constituées au lendemain de la guerre 14-18, qui réunissent les associations et mouvements féminins: Enfants de Marie, Noël,... Les cadres s'en recrutent dans les fractions bourgeoises pour l'essentiel. Lorsque la J.O.C.F. et ses homologues des autres milieux apparaîtront (J.A.C.F.,J.E.C.F., J.I.C.F.), elles devront compter également avec les Branches Jeunes des Ligues de Femmes Françaises ou de la Ligue Féminine d'Action Civique et sociale
(2).

Certaines de ces oeuvres sont fédérées dans des organisations souples qui conservent aux groupes adhérents leur autonomie. Cette propension à la centralisation, à l'unité d'orientation et de pratiques au niveau national semble accompagner la croissance du rôle des laïcs dans la gestion des mouvements, par rapport à leurs aumôniers (3). Ainsi en est-il chez les Protestants pour l'Union Chrétienne des jeunes Gens (U.C.J.G.) et l'Union Chrétienne des Jeunes Filles, reconnues officiellement par les Eglises en 1884. De même pour les Catholiques: - Le Sillon, avec la création en 1902 de la Jeune Garde (16-25 ans), mouvement progressiste de Marc Sangnier; - Les Equipes Sociales de Robert Garric (1919). La plupart groupent des jeunes de différents milieux sociaux, jeunes bourgeois étudiants libéraux, jeunes ouvriers qualifiés ou employés, sans que l'on puisse dire que la jeunesse populaire et ouvrière soit avantageusement présente. Correspond aussi à ce modèle l'Association Catholique de la Jeunesse Française (1886), qui s'orientera entre les deux guerres vers la spécialisation par milieux, en accueillant la

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j.O.c. en son sein. La référence aux milieux voire aux classes n'est certes pas d'inspiration marxiste mais vaut comme valorisation des communautés d'origine, par opposition à un individualisme bourgeois et capitaliste (perçu comme tel) qui nierait ces communautés et romprait les liens sociaux indispensables à l'équilibre individuel.

L'Association Catholique (A.C.].F.)

de la Jeunesse Française

1830, 1848, 1870 ont vu se succéder émeutes et répres~ sions meurtrières. Point culminant de ces événements, la Commune, véritable traumatisme social pour les philanthropes et observateurs sociaux. Il fut à l'origine des lois et décrets ré~ gulant les rapports de travail sous la IIIè République. À ce mouvement intégrateur de la classe ouvrière s'ajoute le renouveau religieux (essor des congrégations, campagne de missions intérieures, augmentation du nombre des vocations, etc.) pour renforcer les Catholiques sociaux, dont Albert de Mun, dans leur volonté de contribuer pour leur part à l'établissement de la paix et à la réconciliation des classes. En 1871, Albert de Mun donc, avec René de la Tour du Pin, crée dans ce but l'Oeuvre des Cercles Catholiques d'Ouvriers, mais sans le succès espéré. Les deux hommes s'orientent alors vers la jeunesse sur le modèle de la Société des Etudiants Suisses. Avec Robert de Roquefeuil, A. de Mun lance en 1886 les bases de l'A.C.j.F., fédération de groupes divers: - cercles d'étudiants; - patronages prolongés en Avant-Garde (13-16 ans) ; aux orientations variées: - action limitée à la préservation; - action plus sociale: création de coopératives, de syndicats, etc. Politiquement, l'A.C.j.F. se porte vers la République. Elle accueille avec enthousiasme en 1891 l'encyclique Rerum Novarum.

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Pour former des élites dans chaque classe sociale, aptes à négocier et collaborer, elle envisage vers 1925 la création de Commissions Ouvrières. L'idée de la spécialisation par milieux fait son chemin. Ses groupes ont pour organe l'Equipe, qui devient en janvier 1926 l'Equipe Ouvrière. En avril 1926, François de Menthon, qui sera juriste, est le nouveau président de l'Association. Dans les mêmes moments, en octobre 1926, l'abbé Georges Guérin crée des groupes J.O.e. à Clichy, dans la banlieuè parisienne. Vu le prestige déjà grand de la J.O.C. belge et diverses interventions de la Hiérarchie catholique, le 23 septembre 1927, un accord est passé entre J.O.e. française naissante et A.e.J.r.. Les équipes ouvrières de FA.e.J.F. se feront jocistes. Leur bulletin devieridra celui des militants du jeune mouvement. Regroupant des initiatives convergentes, notamment lorraines, la spécialisation s'étend au milieu rural en 1929 avec la J.A.e., bientôt suivie de la J.E.e., et enfin de la p.C. (respectivement Jeunesse Agricole, Etudiante, Indépendante, Chrétienne). l'A.C.J.F.est masculine, hors d'elle se créent également la lO.C.F., la J.A.C.F.,la J.E.e.F., la J.I.e.r.. L'intégration de la J.O.e. à l'A.e.J.F., la fusion avec ses équipes ouvrières n'excluent pas les concurrences. La C.F.T.e. a suscité des Jeunesses Syndicalistes Chrétiennes (J.S.e.) (4). Le syndicat chrétien « s'efforce de défendre les salariés sur le plan professionnel et de préserver leur vie sur le plan spirituel ». Le second point, qui disparaîtra par la suite, le place pour l'heure sur le même terrain que le mouvement jociste. C'est le point de vue de la J.O.e. qui prévaudra. La e.F.T.e. est censée en effet être une organisation professionnelle. De plus, l'autonomie des J.S.e. est relative à leurs liens avec l'organisation des adultes. À cela s'ajoutent des motifs stratégiques. Le recrutement jociste parmi les ouvriers est nettement meilleur, à l'époque, que celui de la CITe. Celle-ci, de plus, pour s'imposer aux autres syndicats, n'a que peu d'intérêt à accentuer ses orientations spirituelles. La J.O.e. bénéficie par ailleurs de soutiens ecclésiastiques nombreux (5).

18

Les pères fondateurs: de la mission.

mystique du sacrifice, et

Pour compr~ndre l'esprit jociste dans cette période de lancement, les représentations popularisées, mythologisées, des pères fondateurs, même réalisées des années plus tard, donnent à voir le charisme, le capital symbolique dont disposaient ces jeunes abbés d'origine populaire. L'abbé belge Joseph Cardijn spécialement, avec un talent oratoire digne d'un prêcheur de croisade; l'abbé Georges Guérin, surtout pour sa sensibilité et sa disponibilité. Le processus de légitimation dans le champ religieux de l'Action Catholique naissante passe essentiellement par le soutien du pape Pie XI (6). LaJ.O.C. s'en recommande pour s'imposer aux évêques, et des appuis de cette Hiérarchie pour surmonter les résistances paroissiales. Cette légitimation bénéficie aussi, tout autant qu'elle la produit, de l'imagerie prophétique qui dessine les figures des deux pères fondateurs. Ainsi, l'histoire qui a cours dans le mouvement sur sa genèse nous montre l'obstination têtue d'un petit abbé belge (petit sans doute par le grade car on le décrit ailleurs avec une « voix de stentor », une « grande taille », des « allures de tribun» (7) ) qui avait promis au lit de mort de son père de se dévouer corps et âme à la classe ouvrière,« bouleversé devant ce pauvre corps épuisé par le travail et la souffrance» (8) Le dessin illustrant cet instant émouvant représente deux personnages: un vieil homme en chemise blanche qu'on devine dans un lit, un homme jeune en noir, en soutane noire, assis auprès de l'agonisant, lui pressant les mains. La mort a été souvent représentée en manteau noir, signe tragique ou en suaire blanc, tout aussi morbide. La juxtaposition du noir et blanc et de ces deux hommes d'âge différents, l'un brun, l'autre aux cheveux blancs, n'est pas sans évoquer en creux la crucifixion du Christ. Là, le Fils mourait pour satisfaire à la volonté du Père. Ici, le fils vivra pour les jeunes ouvriers, pour obéir à un voeu du père mourant. Dans les deux cas, la mort prélude à une vie différente. Pour Cardijn, une ré19

solution qui infléchit sa vocation sacerdotale. Les sacrifices d'une vie durant d'ouvrier fécondent comme le sacrifice christique de nombreuses vies qui en sont transformées. La présentation illustrée de la biographie des pères fondateurs que nous donne M.J. Mossand nous présente un Belge et un Français aux caractères différents, mais pareillement implantés dans des cultures régionales « vaillantes» et chrétiennes. Pays flamand et immigrés italiens d'un côté, région lorraine de l'autre. En eux paraissent se rencontrer les diverses tendances du catholicisme social de l'époque. Ils observent, expérimentent les diverses formes d'encadrement existant alors. Aboutiraient ainsi dans la J.O.c. le meilleur de toutes ces influences tant catholiques que protestantes. Lejocisme parachèverait une évolution oecuménique de la pédagogie chrétienne. Ces vies ainsi résumées semblent bien animées d'une volonté décidée. La multiplicité des expériences sert un objectif unique. Tout se passe comme si on pouvait créditer ces deux abbés d'un habitus de combat, à la source d'un engagement justifié par une éthique de sacrifice, avec une seule obsession, la conquête chrétienne des milieux populaires, ouvriers, voire même au-delà. Devant des aumôniers de la J.O.c., au moment des fêtes du Xèanniversaire (1937), ces propos de J. Cardijn. Ils se rangent dans le christianisme intégral: « La conquête jociste doit apparaître gigantesque aux jeunes travailleurs qui veulent et doivent s'y consacrer. Elle doit valoir tous les sacrifices, toutes les brimades, toutes les souffrances. On doit savoir mourir pour la J.O.c. (00.)LaJ.O.c. est la révolution, la révolution féconde, la révolution finale. Cu) Contre l'Antéchrist qui menace la jeunesse et le monde d'un débordement d'horreurs et de massacres, la J.O.C. veut assurer la victoire du Christ-Roi qui, seul, peut apporter la vérité, la vie, le bonheur, la paix et la joie. Au paganisme nouveau, la JOC oppose le renouveau chrétien pour la victoire de l'Eglise, la consolation du pape et le salut du monde» (9).

20

Tableau comparatif des deux pères fondateurs de la J.O.C.

I

188.2 - Hal (Belgique flamande) Notre-Dame de Hal: pèlerinage célèbre Père: mineur puis détaillant en charbon, quasi-analphabète Mère: parents italiens, servante dans un café, une bonne instruction primaire A 12 ans: petit séminaire
. ...

1891 - village de Lorraine Parents: exploitent un petit moulin, et sabotiers à la fois, puis émigrent à Paris Après la guerre 14-18 : grand séminaire (auparavant ouvrier dans une usine de produits chimiques puis employé de magasin, puis de bureau Dans sa jeunesse: scolarité auprès des Frères des Ecoles Chrétiennes, appartenance à la Société SaintBenoit-Joseph-Labre, fréquente le Sillon, les Conférences de SaintVincent-de-Paul, les syndicats chrétiens Essaie les Croisés, les Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, la C.F.T.C. La ténacité et la vigilance des vaillantes populations frontalières de l'Est. Sa distinction naturelle, sa grande délicatesse de sensibilité, jointes à une certaine timidité et à une grande modestie, semblent le prédisposer au repliement sur soi. Son sourire est irrésistible, il possède en germe le génie çie la propagande. Empoigné par la détresse des jeunes travailleurs, il va se placer pour eux au premier rang d'un combat qui sera le combat de sa vie : le salut de la jeunesse ouvrière.

Jn:. :u.~~$. ....: fl .. . .

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: :: : : :.. Visite. enktgieÙrre renëontï-e Baden Powell et des syndicalistes des Trades Unions

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Avant la].O.C., lance des Jeunesses Syndicalistes
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Ï}irïtelligencepén6trantede sa mère, le courage, la persévérance et le robuste bon sens de son père Il n'a rien de triste, de mélancolique, il est au contraire vif, ardent, coquin et rusé (dans son enfance) A ses congés, lorsqu'il est au séminaire, il constate qu'ut'! fossé se creuse avec ses camarades. Il dira plus tard: «A partir de ce moment-là naissait et s'incrustait en moi la hantise de ma vie: sauver la classe ouvrière ~.

21

Notes du chapitre 1 (1) D'après CHOLVY (G.), «Les organisations de jeunesse d'inspiration chrétienne ou juive. XIXè - XXèsiècles », in Mouvements de jeunesse chrétiens et juifs: sociabilité juvénile dans un cadre européen. CHOLVY (G.) (Dir.), Paris, Cerf, 1985, p. 19. 1799

-

1968,

(2) D'après DEMOUSTIER (R.), Un mouvement d~ction catholique spécialisée, laJIC.F., Maîtrise Histoire, Lyon, 1977, 154 p. (3) D'après CHOLVY(G.), op. cit, p. 19. (4) Cf LAUNAY(M.), «La ].O.c. dans son premier développement », in PIERRARD(p.), LAUNAY(M.), TREMPE(R.), LIlJO.C., regards d'historiens, Paris, Ed. Ouvrières, 1984, p. 27. (5) Voir IUèpartie, chapitre 3.
(6) Cf COCO (J.P.), DEBES (J.), 1937, rélan jaciste, 1989, 186 p. (7) Ibidem, p. 160. Paris, Ed. Ouvrières,

(8) Cf MOSSAND (M. ].), Vers un monde nouveau. L'épopéejaciste, Paris, Fleurus, 1958. (histoire illustrée) (9) COCO (J.P.), DEBES(J.), op. cit., p. 161.

Cha pitre 2
Vers la conquête
La personnalité, les engagements, les déclarations de J. Cardijn et G. Guérin nous indiquent ce qui sera l'essence de l'esprit jociste : esprit de conquête pour le salut de la jeunessé ouvrière. On peut se demander maintenant dans quelle mesure la J.O.C. a atteint cet objectif qui lui était fixé. Dans un premier temps, numériquement, en terme de nombre, le jocisme a-t-il réussi son entreprise? Comment s'opéraient les adhésions? Quelle répartition des rôles observe-ton dans le mouvement? Et combien étaient, Sont les sympathisants, les adhérents, les responsables?

Typologie des degrés d'engagement
La carrière d'un jeune entré en J.O.c. peut le conduire de l'adhésion à des responsabilités au niveau national voire international, en passant par des responsabilités locales. On peut distinguer trois niveaux-types de l'engagement: 1 - Usage des biens et services dispensés par le mouvement: services formels (presse, bibliothèque, loisirs, placement, épargne, aide aux chômeurs et à leur famille, etc.), services informels (recours à l'assistance d'un militant). Les services organisés par la J.O.c. et la J.o.c.r. françaises sont constitués en organisations juridiquement indépendantes après la guerre de 1939-1945. Elles sont pourvues de dirigeants jocistes. Dans les années 1960, les jeunes militants abandonnent ce type d'activités, qui passent largement au domaine public. Subsistent la presse du mouvement, l'organisation de loisirs, de fêtes, ceux-là sur initiative locale. Ce niveau 1 correspond aux cotisants de 1927 à 1945, aux adhérents (qui règlent une carte d'adhésion) de 1945 à 1965, aux sympathisants de 1965 à nos jours. 2 - Gestion de la distribution des services et des structures de base de l'organisation: niveau qui correspond aux militants

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(pour les services informels), et à ceux munis de responsabilités au niveau des sections, devenant historiquement des équipes (trésorier, diffuseur de la presse, délégué). Jusque dans les années 1960~ ces jocistes sont des cotisants. Actuellement, il s'agirait assez souvent de cotisants irréguliers ou de titulaires de carte d'adhésion. 3 - Gestion de la distribution des services et des structures fédérales, régionales et nationales, participation Ii la définition des orientations du mouvement: soit les responsables fédéraux, les permanents régionaux et nationaux rémunérés par le mouvement. Au niveau national, les permanents sont assistés par des employés de bureau salariés, mais non au niveau fédéral. Se dessine également un niveau 4, celui des délégués nationaux dans les structures internationales jocistes. La J.O.C. est un mouvement de jeunes. L'adhésion peut se faire dès 14 ans. On pourra rencontrer des responsables fédéraux de 18 ans, des responsables nationaux de 21 ans. Au niveau international, se retrouvent des délégués âgés de 22 à 37 ans.

Critères et modalités d'adhésion Affiliation des sections (1927-1946)
Les premières années du mouvements sont marquées par le souci des équipes nationales et des aumôniers fondateurs de garantir l'originalité de la J.O.c., d'affirmer sa spécificité et son indépendance à l'égard des structures paroissiales et des Oeuvres de patronage. L'expansion relativement lente jusque vers 1935, s'accélère ensuite et semble atteindre son apogée à la veille de la guerre(1o). Toutefois les affiliations se poursuivent pendant celle-ci. Procédure très formalisée, l'affiliation des nouvelles sections se fonde sur plusieurs préoccupations:

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