La modernisation bancaire

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EAN13 : 9782296300897
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LA MODERNISATION BANCAIRE

Collection "Logiques Sociales" Dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Pequignot

Dernières parutions:
Bizeu1 D., Nomades Gosselin Farrugia en France, 1993. Essai sur les dynamiques de), Les nouveaux 1993. dans /acité, 1993. et en France, 1993. en mouvede organisationnelles, 1993. Autour de enjeux de l'anthropologie.

Giraud c., L'action commune. G., (sous la direction 1993. Georges Balandier,

F., La crise du lien social,

Blanc M., Lebars S., Les minorités Barrau A., Humaniser Iazykoff Barouch Eckert H., L'orientationprofessionnelle W., Organisations G., Chavas

la mort, 1993. en Allemagne et mobilités. Pour une sociologie de l'entreprise

ments, 1993. l'administration Martignoni d'Etat en France, CMVV, H., Où va la modernisation? . 1993. Valeurs et changements Dix années sociaux, de modernisation

Équipe de recherche

1993. Le cas de la sidérurgie,

Hutin I.-P., Faites vos jeux, 1993. et leur transformation. en Europe, 1993. d'autrui, 1994. 1993. 1994. 1993.

Agache Ch., Les identités professionnelles

1993.
Robert Ph., Van Outrive L.. Crime et justice Ruby Ch., L'esprit de la loi, 1993. Pequignot Sironneau Collectif, Salvaggio Hirschhorn Macquet Reumaux Gosselin Duyvendak (suite},1994. Bourgoin N., Le suicide en prison, 1994. un travail de reconstruction persuasive du passé, 1994. 1994. 1994. dans l'Union européenne, de la crise, 1994. Coenen-Huttier I., La mémoire familiale: de communication populaires. B., Pour une sociologie esthétique, Pharo P., Le sens de l'action et la compréhension I.-P., Figures de l'imaginaire et communication Jeunes en révolte et changement S.A., Les chantiers M., Coenen-Huther C., Toxicomanies. A1bouy S., Marketing politique,

religieux et dérive idéologique, social, 1994.

du sujet, 1994. I., Durkheim-Weber, Vers la fin des malentendus, 1994.

Pilloy A., Les compagnes

des héros de B.D., 1994. Aliénations ou styles de vie, 1994. d'une théorie des rumeurs, 1994. mouvements sociaux en France, 1994. sociale 1994.

F., Toute la ville en parle. Esquisse I. W., Le poids du politique.

G., Ossebi H., Les sociétés pluriculturelles, Nouveaux et démocratie.

Blanc M. (ed.), Vie quotidienne

Pour une sociologie de la transaction

Dacheux E., Les stratégies

Lal1ement M. (ed.), Travail et emploi. Le temps des métamorphoses, Baude10t C., Mauger G., Jeunesses Les générations

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3144-5

Collection Logiques Sociales dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Péquignot

David COURP ASSON

LA MODERNISATION BANCAIRE
Sociologie des rapports professions-marchés

Préface de Catherine PARADE/SE

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

REMERCIEMENTS
Mes remerciements vont:

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encouragé par leurs travaux et leurs recommandations, à chercher dans une "sociologie économique" et dans une "sociologie de l'entreprise" des moyens d'analyse d'une profession et du changement d'une profession. disponibilité, la bienveillance et les critiques m'ont donné l'envie de revenir sur mon travail de thèse. Régionale de l'Ain (Groupe CIC) qui ont prêté pendant 3 ans une oreille attentive à mes travaux, et leur ont surtout donné vie en ouvrant les portes d'un merveilleux "laboratoire social".
à Philippe TROUVÉ qui m'a très tôt donné l'envie de à Jean-Daniel REYNAUD et Claude GIRAUD dont la

à Catherine

PARADE/SE

et Jean

SAGLlO

qui m'ont

-

-

à Paul DEGUERRY et André LEBRAUT de la Banque

-

travailler sur les" gens de métier" et sur le métier des gens.

Ma reconnaissance va aussi à l'ensemble des salariés de la BRA avec qui j'ai cheminé dans une période difficile, pendant 3 ans. Nous espérons qu'ils trouveront ici la trace fidèle de leurs propos et de leur vie à la BRA.

Nombreux sont les banquiers ou ex-banquiers que je souhaite remercier pour avoir "osé" faire confiance, dès 1987 à un chercheur inexpérimenté: Luc CHAIZE et Jean REY-HERME, Pierre BALLOY, Jean-Loup FICHTER. Ce livre a été écrit aussi grâce à la souplesse de mon environnement professionnel à l'Institut de Recherche de l'Entreprise (Groupe ESC Lyon). Il a été mis en forme avec constance et compétence par
Catherine BONNIER.

Enfin, que la plus proche victime de l'investissement égoïste que constitue l'écriture d'un livre trouve ici l'expression de ma tendre gratitude.

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PREFACE
Parmi toutes les transformations socio-économiques qui ont marqué l'après-guerre, on mesure mal aujourd'hui l'importance qu'a revêtu la "bancarisation" de la société au cours des années 1950/60. Sans doute née de la salarisation tardive et plus largement de la "marchandisation" des rapports socioéconomiques de la société française, l'expansion des réseaux bancaires n'est pourtant pas le simple produit de l'expression spontanée des besoins d'une clientèle. Sur ces questions d'argent, qui touchent au plus secret de la vie des ménages et des entreprises. et singulièrement dans les zones rurales, il a fallu à cette croissance le travail considérable d'une multitude d'agents qui. au plus près du terrain, ont su créer les relations de confiance sans lesquelles les bas de laine ne se seraient pas facilement déversés dans les comptes bancaires. Il a fallu également, dans le cadre des législations qui fixaient les cadres institutionnels de l'exercice de la profession, que l'organisation bancaire développe la capillarité de ses réseaux tout en renouvelant ses équilibres internes en relation avec la transformation de ses clientèles. A une phase de conquête et de stabilisation du marché, a succédé dans les années 80 et 90 une période de modernisation, souvent caractérisée comme industrialisation du service bancaire. La modification des législations encadrant le crédit (suppression de la distinction entre banques de dépôt et banques d'affaires, déréglementation. etc). la transformation des caractéristiques des marchés (saturation des clientèles, spécialisation des besoins. etc) mais aussi les nouvelles potentialités nées des évolutions technologiques en matière informatique, ont fait évoluer les règles du jeu en conduisant les entreprises à reformuler leurs ressources et contraintes de marché et d'organisation. La banque s'est ainsi inscrite dans le vaste mouvement de rationalisation qui a caractérisé l'organisation économique de la société française de cette deuxième partie du siècle. non sans que cela affecte les cohérences et les équilibres organisationnels construits dans la période d'expansion.
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En nous livrant les résultats de sa recherche sur la Ban que Régionale de l'Ain (BRA), David COURPASSON nous fait pénétrer au coeur des formes et des processus qui permettent de comprendre l'histoire de cette activité concrète d'organisation, conçue comme articulation de règles et d'identités. Choix de circonstance, la banque BRA se révèle un objet d'investigation monographique particulièrement riche. Jouissant, comme les quatorze autres filiales du CIC d'une large autonomie dans le cadre des règles générales du crédit et du groupe, la BRA forme une totalité qui se prête sans arbitraire à l'analyse. Banque régionale anciennement et fortement ancrée dans un territoire composé de zones de chalandise variées, des plus rurales aux plus industrielles, elle constitue une entité suffisamment vaste pour s'accommoder de l'étude de ses variations dans le temps et dans l'espace, et suffisamment restreinte pour que la maîtrise de ces principes de variation soit possible. Elaboré au fil de plusieurs années de terrain, associant analyse documentaire, observations, entretiens, sur fond d'une bonne culture technique bancaire, cet ouvrage se situe délibérément à un niveau méso-social, qui n'est ni celui de la banque en général, ni celui d'une organisation en particulier, groupe, filiale ou agence, mais celui d'un ensemble de professionnels de la banque,les exploitants. Ensemble stratégique puisqu'il forme le noyau à partir duquel s'articulent concrètement vie interne de l'entreprise -organisation et réseau- et relation au marché. Aussi les "sièges" (de la société-mère, mais aussi de la BRA) ne sont-ils pas ici étudiés pour eux-mêmes, mais apparaissent seulement comme des ombres tutélaires, qui s'accommodent des règles autonomes produites à la base, ou qui impulsent des règles de contrôle donnant cohérence aux principes de l'organisation et de la pratique bancaire des exploitants.

David COURPASSON cherche à élucider les processus de construction et de recomposition identitaire du groupe professionnel des exploitants, en relation avec la production des règles de diverses natures qui manifestent et suscitent les transformations de ses environnements interne et externe. Propos vital pour l'action réformatrice dans les organisations, tant il est vrai que la signification investie par les salariés dans leur activité professionnelle (les images de soi et d'autrui, les espérances inscrites dans la position occupée, le sens et les valeurs inscrites dans l'action) n'est pas sans conséquence sur la cohésion, sur la performance productive et sur le respect de l'orientation stratégique de l'entreprise. A cet égard, le problème de l'innovation organisationnelle est généralement moins de fixer les objectifs
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désirés que de définir les points d'impact pertinents de la réforme, à partir desquels les salariés porteront eux-mlmes le changement dans la direction recherchée. La question posée peut donc se formuler comme suit: quelles sont les conditions qui permettent l'appropriation par les salariés de modifications de règles impulsées du sommet, sans perversion majeure des objectifs? Pour développer son argumentation, l'auteur s'arrime à la réflexion théorique contemporaine sur la règle, l'identité et l'échange social, qu'il nous expose tout d'abord méthodiquement, pour la nourrir, la décliner, l'infléchir, l'enrichir ensuite sur son terrain, en statique et en dynamique. De cette réflexion, il extrait un ensemble d'hypothèses générales et fortes. 11 Règles et identités sont interdépendantes. Une identité professionnelle est stabilisée lorsqu'i! existe une congruence opératoire entre l'ensemble des règles culturelles et économiques plus ou moins formalisées qui lient ses porteurs entre eux, aux autres membres de l'organisation, et aux clientèles de l'organisation. Les règles peuvent alors produire et reproduire une culture professionnelle qui supporte le projet économique fondateur du groupe. Elles délimitent les sphères et les modalités d'action de chacun dans le temps et dans l'espace, et coordonnent les actions individuelles décentralisées autOur de conceptions cohérentes des statuts et des rôles de soi et d'autrui. 21 Puisque la stabilité de l'identité dépend de la congruence opératoire d'un système de règles, il suffit que certaines de ces règles soient modifiées pour que l'identité se trouve toute entière fragilisée. Cette situation peut naître sous l'impact d'une impulsion stratégique endogène à l'organisation, ou d'une modification exogène des marchés. 3111 ne faut pas confondre fragilisation identitaire et anomie. Evoquer la fragilisation, c'est signaler que s'ouvre une période d'incertitude sur la nature et la signification des liens stabilisés par la régulation antérieure. Il n'est pas exclu que la fragilité puisse conduire à l'anomie (bien que l'optimisme naturel de l'auteur -ou les caractéristiques du cas qu'il étudie- lui fasse ignorer cette possibilité), mais cela n'a rien d'inéluctable. L'incertitude porte sur l'identification du soi, de ses partenaires organisationnels et marchands, de son espace et de sa temporalité d'action. Elle met en tension l'ensemble des postures et des liens qui fondaient
antérieurement l'identité professionnelle.

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4/ C'est en "testant" l'efficacité régulatrice de nouveaux arrangements et découpages, sur la base d'anticipations relatives à leurs conséquences pour soi et pour les divers groupes concernés, que les acteurs professionnels contribuent à résorber cette tension, en redéfinissant leur composition, leurs enjeux, leurs perception d'eux-mêmes, et donc en reconstituant des horizons stabilisés autour d'un nouveau corps de règles. Même s'il est impulsé du
sommet, le changement conjoint des identités et des règles est donc

co-produit par l'ensemble des acteurs concernés, non pas en fonction d'une conception "surplombante", mais dans un mouvement quasi-expérimental. Même si le changement peut les inquiéter, les groupes professionnels n'y sont donc pas nécessairement hostiles, et naturellement d'autant moins qu'ils en anticipent des effets positifs pour eux-mêmes. Loin d'un propos théorique aride, c'est une passionnante enquête de terrain, dont les perspectives s'ouvrent et se démultiplient à mesure qu'on y progresse, que nous offre David COURPASSON.
Sous la forme d'un idéal-type nourri par l'histoire de l'organisation, il explore la morphologie de l'entreprise et les discours des personnels, les règles qui gouvernent les identités traditionnelles des exploitants. Règles multiples, mais qui s'ordonnent toutes autour de ce qui apparaît vite comme leur point d'orgue, la règle majeure, pour cela nommée "super-règle" : le découpage de l'activité sur une base territoriale. Cette règle se décline en règle de compétence: l'exploitant a capacité générale quant à la nature et au volume des portefeuilles qu'il traite, seule sa zone d'action est soigneusement délimitée. En règle de marché qui, dans une période de conquête de clientèle, valorise fort opportunément les savoir-faire relationnels, en laissant loin derrière les savoirs techniques spécialisés, définissant autant de micro-marchés qu'il y a d'exploitants entretenant des rapports de confiance avec leur clientèle. En règle de relations professionnelles, qui fait de la stabilité locale et de la progression statutaire et salariale à l'ancienneté la condition d'accumulation de l'expérience et des affaires traitées. En règle d'organisation, construisant un marché du travail interne autour des particularismes d'exploitants fortement autonomes par rapport à l'entreprise comme espace de contrôle, et bien distincts du personnel administratif du back-office. David COURPASSON met ensuite en évidence les sources endogènes et exogènes de la déstabilisation identitaire à travers la recomposition des règles d'exploitation. En touchant à la définition 10

de la compétence par l'ancrage territorial, c'est tout le cortège des règles d'appartenance sociale, de relations professionnelles et de marché que l'entreprise met en branle. Le changement de la "super-règle" de répartition des clientèles, du territoire au segment de marché, déstabilise l'ensemble du dispositif précédent et suscite la recomposition du groupe professionnel des exploitants: chaque agent projette la signification de sa position propre dans la perspective de cette nouvelle règle.. les solidarités du groupe se segmentent à l'image des segments de marché.. les hiérarchies internes se recomposent.. les organisations coutumières des agences et la position de leurs directeurs sont déstabilisées.. les exploitants jusque là très autonomes rentrent dans le giron de l'entreprise.. les règles de compétence se reformulent autour de la technicité spécifique à chaque segment.. le monopole des savoirfaire est brisé et le marché interne est bousculé, etc. D'où il ressort la violence de l'onde de choc propagée par cette "simple réforme", mais aussi la capacité des agents à se repositionner sous la contrainte de la nouvelle super-règle. Capacité certes d'autant plusforte que la règle ancienne peut être traduite à coût minimal dans les termes nouveaux: ainsi, à titre d'exemple, la règle de segmentation ne brise nécessairement ni le
poids des rapports interpersonnels à la clientèle, ni la possibilité de progression à l'ancienneté, dès lors que chaque agent peut bénéficier de portefeuilles "mixtes" (composés de segments de divers niveaux), et que les biographies des agents (dont l'ascension au long de la ligne hiérarchique se manifeste par l'accession à des segments comportant des portefeuilles de plus en plus significatifs) et des clients (dont les patrimoines s'enrichissent souvent à mesure qu'ils prennent de l'âge) entretiennent un fort parallélisme. Il existe donc clairement des conditions de réussite de la réforme: "la nouvelle professionnalité repose sur une congruence minimale entre les règles de compétence et les règles d'organisation issues des deux systèmes professionnels en opposition" (235). En d'autres termes, les règles formelles produites par l'encadrement et les règles autonomes issues des personnels d'exécution peuvent être complémentaires en termes gestionnaires si la réforme peut être appropriée par "interprétation". Encore faut-il (et quiconque est affronté au problème de l'innovation organisationnelle a fait l'expérience de cet autre danger) que cette interprétation des nouvelles règles ne les réduise pas purement et simplement à un habile maquillage des règles anciennes. L'exploration de cet espace ouvert à la rationalisation par le jeu d'appropriation par interprétation des règles officielles, entre les deux limites d'un radicalisme dévastateur et d'un immobilisme de fait sinon 11

d'intention, est certainement l'un des enjeux actuels les plus importants pour la sociologie de l'action, sur lequel convergent des analyses menées sur les terrains très variés de la "gestion de production". Le "désir de modernité" de l'entreprise n'est naturellement pas sans rapport avec la façon dont elle interprète l'évolution de ses contraintes, de ses ressources et de ses finalités comme devant conduire à cet effort de rationalisation dont procède l'industrialisation du service bancaire: la transformation du marché liée à l'achèvement de la phase de conquête et à la nécessité de se "positionner" sur de nouvelles "cibles" (des produits financiers spécialisés, éventuellement standardisés, des clientèles segmentées) .. l'affermissement des liens bureaucratiques entre le siège et la filiale, né des ouvertures qu'offrent les technologies de gestion et les outils informatiques où se lit la quête de lisibilité de l'activité et des résultats de chaque filiale, de chaque agence, de chaque bureau, comme condition d'évaluation interne de la performance et donc comme outil "moderne" d'aide à la décision. A ce propos, David COURPASSON ne se prive pas de soulever avec beaucoup d'acuité, même s'il déborde alors des strictes limites de son propos, la question fondamentale du rapport entre modernité et technicité: peut-on instrumenter la modernisation de façon indifférenciée quel que soit le secteur ou le métier concerné? L'asservissement de l'activité bancaire à des techniques de mesure et d'objectivation du risque, réprimant l'initiative de proximité et niant donc la place intrinsèque du pari et de la confiance dans toute activité commerciale, ne fait-elle pas courir un danger qui pourrait être mortel pour le métier, les clients et la vie des affaires en général? En ces temps où les sociétés modernes espèrent tant du développement des services, on comprendra qu'il y a là une ligne de réflexion économique et sociale majeure pour une sociologie de la relation commerciale.

Catherine PARADElSE Septembre 1994

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INTRODUCTION
ESSAI D'ANALYSE DE LA TRANSFORMATION D'UNE PROFESSION: PREMIERS REPÈRES

Des populations administratives de banques aux rondiers de la chimie en passant par les conducteurs de véhicules industriels ou les personnels des ateliers de réparation de camions, des cadres de recherche-développement aux "tourneurs" champenois, la teneur de nos investigations en entreprise nous a toujours confronté à l'hétérogénéité de la main-d'oeuvre. Plus qu'un constat somme toute banal sur la pluralité interne d'ml univers aux contours mal définis, cet aspect fut l'origine d'une interrogation sur la nature des clivages et des frontières à l'oeuvre dans l'entreprise. Notre démarche cherchait intuitivement à définir des groupes sociaux, des ensembles "culturels" derrière ce que d'autres (en particulier les gestionnaires) pouvaient appeler des populations-cibles, des métiers sensibles (THIERRY 1990), ou des catégories de main-d'oeuvre. Par ce travail approfondi sur des populations singulières, nos différentes recherches ont le plus souvent abouti à une double tentative:

- chercher à segmenter le corps social analysé (centre administratif, usine, entreprise...) avec des critères d'une autre nature que la qualification, la localisation et surtout que les variables structurelles et organisationnelles générées par la conception du gestionnaire. - la construction (initialement à visée pédagogique voire opératoire pour nos interlocuteurs) visuelle et schématique du "pacte social" en vigueur au moment de notre intervention. L'objectif était d'expliquer de façon simple au "client" sur quelles bases reposait l'équilibre de son organisation sociale, sa "régulation conjointe" 13

(ID. REYNAUD 1979) et partant, quels facteurs étaient susceptibles de la renverser ou de la fragiliser dans une échéance donnée, et avec quelle probabilité. Implicitement, l'hypothèse se dessina peu à peu de l'existence de "méso-niveaux" d'acteurs, à mi chemin entre les individus et leur héritage social et éducatif, et les données sociétales (MAURICE - SELLIER - SYLVESTRE 1982), ou sectorielles, capables d'édifier la "régulation culturelle" de l'entreprise. Les "ensembles professionnels" présents dans l'entreprise n'étaient-ils pas, par la fragmentation même du corps social que leur existence supposait, les acteurs essentiels de la coordination organisationnelle et de la cohérence sociale de l'entreprise? Derrière ce travail souvent à mi chemin entre la recherche et le conseil, le rôle décisif mais indistinct de l'entreprise dans la constitution d'acteurs intermédiaires que nous cherchions à analyser comme autant de populations différentes à gérer, apparaissait lui aussi peu à peu. Des acteurs non pas tant agissant pour leur propre défense de "communauté" au sens de Max WEBER, mais comme cherchant des formes de coordination organisationnelle (EYMARD-DUVERNA Y 1990) leur permettant de s'inscrire dans l'espace social de l'entreprise comme des ensembles détenteurs d'identités, capables de générer leurs propres régulations voire leurs propres systèmes de légitimation, devaient exister. Nous avons. donc cherché à trouver les conditions d'une "méso-sociologie" qui puisse rendre compte de cette fragmentation du système social de l'entreprise. Loin encore des débats sur l'organisation des professions, sur le réenchantement de l'entreprise (BUNEL 1986), sur sa réhabilitation dans la société française, nous avons peu à peu cherché à progresser dans la compréhension du rôle des acteurs professionnels, et des groupes professionnels qui leur donnent forme dans les phases critiques des transformations des entreprises. Nous avons choisi de dégager trois niveaux d'acteurs dans les transformations vécues par les entreprises; celui du groupe professionnel, de ce que certains ont appelé la "communauté pertinente" (SEGRESTIN 1980), celui de l'entreprise, et celui des instances professionnelles, voire du secteur économique. Il était alors particulièrement utile d'approfondir l'analyse d'un espace social et professionnel au sein duquel l'articulation entre ces trois niveaux était en recomposition, et en particulier où le 14

rôle du secteur et des conventions collectives de branche diminuait dans sa capacité à dicter des choix stratégiques aux entreprises. A cet égard, le secteur bancaire a servi de révélateur à certaines intuitions que nous avions pu avoir auparavant. Typiquement à la croisée d'une agrégation institutionnelle puissante des instances professionnelles et de l'éclatement sensible individuel, catégoriel, professionnel voire organisationnel de ses populations, l'entreprise bancaire nous est très vite apparue comme le véritable espace d'une dialectique de [construction déconstruction], dans laquelle les organisations professionnelles avaient essentiellement le visage d'acteurs désincarnés ou de suiveurs des évolutions réellement vécues sur le terrain (SAGLIO, 1990). Très éloigné des transformations concrètes des métiers de la banque, le niveau "professionnel" ne gardait dans la banque que la force de contrainte réglementaire (d'ailleurs largement détournée) liée à des définitions de postes précises et des grilles de classification historiques, mais où le niveau de l'entreprise dans la gestion du personnel apparaissait de plus en plus fort. Concrètement, comment les métiers des banquiers se transformaient-il? Quels processus de reconstruction des identités sociales et professionnelles se produisaient simultanément? Quels acteurs étaient à la clé de ces mécanismes dont nous avons cherché par une approche métier par métier, à démêler l'écheveau?

La question centrale de ce livre est donc: comment se transforme la profession bancaire française? L'hypothèse est que cette transformation s'opère principalement par un changement du rapport au marché, c'est-à-dire de la relation professionnelle que les banquiers (essentiellement commerciaux) entretiennent avec leurs clients. Une autre hypothèse est que cette relation ne peut s'analyser sociologiquement que dans un espace concret, un marché concret, donc par un travail monographique et longitudinal dans une banque donnée. Nous reviendrons plus loin sur ces aspects méthodologiques. Mais dès à présent, il convient de préciser que deux problématiques spécifiques sont traitées dans ce livre. - D'abord, comment une entreprise, réservoir et creuset de toutes les pluralités (professionnelles, structurelles, cognitives, communautaires, ethniques...) parvient-elle à construire un "principe de cohérence" qui assure son fonctionnement alors même que la rencontre de toutes les régulations à l'oeuvre à un instant donné rend théoriquement cette tâche insurmontable? Autrement dit, quelles règles d'échange entre les groupes professionnels et l'entreprise d'une part, entre
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l'entreprise et (son) ses environnements d'autre part peuvent favoriser la reconstruction même temporaire d'une cohérence organisationnelle? - Par ailleurs, comment un principe de cohérence antérieur peut-il se modifier sans que pour autant se mettent en branle des mécanismes d'opposition ouverte, des conflits latents, des chocs entre régulations? Nous chercherons à montrer dans ce livre qu'une forme particulière d'interaction entre l'entreprise et le marché peut être la condition de la transformation d'une profession.
Ces questions d'apparence banale mettent l'accent dans le cadre de ce livre sur deux autres aspects: d'abord, il existe des niveaux intermédiaires d'acteurs dans l'entreprise et en particulier ce qu'on peut déjà nommer des "communautés professionnelles" dont l'action vise plus à adapter des configurations identitaires aux mutations vécues par leur espace d'action (c'est-à-dire l'entreprise) qu'à défendre des configurations identitaires antérieures. Le nouveau visage du système professionnel (SAGLIO, THUDEROZ 1989) établi à ce niveau intennédiaire se nourrit à la fois du système antérieur et de mécanismes d'apprentissage et d'appropriation des nouvelles règles qui sont à la base des mutations de l'entreprise. Ensuite, les communautés professionnelles vont utiliser les règles du nouveau système professionnel dans lequel elles se trouvent pour agir (c'est-à-dire apporter des réponses d'adaptation aux nouvelles "régulations de contrôle" selon l'expression de JD. REYNAUD, 1989) et en même temps ces nouvelles règles vont servir de fondement à l'instauration d'un nouveau système professionnel qui ne reprendra pas tous les traits du système professionnel antérieur. C'est sur les règles mêmes d'exercice des métiers que se bâtit et se reproduit le système professionnel, reproduction ne signifiant donc pas stabilité sociale mais aussi mécanisme engageant de "vastes procès de changement" (GIDDENS 1987). C'est par un jeu entre le groupe professionnel, l'entreprise et le marché concret que se reproduit le système social de l'entreprise.

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LA BANQUE, UN CONTEXTE EN MUT ATION

Il est nécessaire de préciser dans quel contexte social et organisationnel ce travail sur les transformations et sur la dynamique d'un groupe professionnel, se situe. Les mouvements des identités professionnelles que nous cherchons à analyser dans ce livre s'inscrivent en effet dans un cadre macro industriel et sectoriel singulier. L'émergence de "nouvelles identités"
De nombreux auteurs annoncent l'émergence de nouveaux principes de définition collective et sociale, d'identités naissantes qui seraient porteuses des dynamiques structurelles en cours. SAINSAULIEU (1990) insiste sur l'existence d"'une autre conception du collectif de production" (p 199) qui serait en passe de naître "pour constituer de véritables acteurs de changement. Selon lui, il convient de s'interroger sur l'émergence de nouvelles identités d'acteurs au moment où ni les statuts, ni les catégories professionnelles, ni les repères anciens d'appartenance sociale ne suffisent plus à définir les identités individuelles et de groupes, nécessaires pour mobiliser et former les capacités productives dont l'entreprise a besoin. Pour d'IRIBARNE (1989), les entreprises françaises redécouvrent ou découvrent les vertus du professionnalisme, par un "double mouvement de spécialisation et d'élargissement des compétences". Le "renouvellement des professionnalités" à l'oeuvre dans les entreprises ne répond pas à une vision linéaire avec un processus de substitution de l'ancien par le nouveau, même si SAINSAULIEU rappelle que le changement est avant tout une "opération douloureuse pour un corps social affronté à la déconstruction d'identités homogènes élaborées à la longue et servant de références fortes aux individus déjà en place" (ibid p 192). D'IRIBARNE parle quant à lui de la "redécouverte du métier" (A. D'IRIBARNE 1989 P 156), dans un mouvement de néoindustrialisation, marqué par une "nouvelle logique du travail individuel autonomisé sur des postes de travail démantelés, avec une organisation collective régulée par des normes de groupes individuellement intégrées" (ibid p 156-157). Cette redécouverte du métier correspond pour d'IRIBARNE à un travail de production de normes par les entreprises, qui vise à leur rendre la souplesse de fonctionnement qu'elles ont perdue avec la disparition des corps de métier et le développement de l'OST. Les formes "néo-industrielles" ("organisations floues", auto17

organisation d'équipes de travaiL..) conduisent à de nouveaux modes d'acquisition de connaissances, qui "impliquent en particulier de véritables apprentissages sur les lieux de travail" par le "compagnonnage en milieu industriel renouvelé". (ibid p 162) ALTER (1990) parle de la dilution en cours de l'organisation tiraillée entre l'ordre ancien et les contraintes nouvelles du professionnalisme. Selon lui, c'est le lieu même de la division du travail qui se déplace, "d'une césure entre exécution et conception", la logique nouvelle conduit à une césure entre la définition des règles de fonctionnement et l'exercice d'une profession qui les subit ou les contrecarre. Entre les "innovateurs" et les "organisateurs" se joue actuellement selon lui le mouvement des entreprises, entre rationalisation et institutionnalisation de l'incertitude comme principe de gestion et d'action (1993). Un phénomène de "retour aux métiers" est également analysé par Mireille DADOY (1989), lorsqu'elle lui fait correspondre pour une part l'arrivée de nouvelles générations éducatives porteuses de nouvelles conceptions du travail. La recomposition de nombreuses frontières professionnelles, le processus actuel d'éclatement de certains groupes professionnels. issus de l'ordre ancien expliquent également que pour ALTER (1990) le mouvement actuel d'organisation puisse être assimilé à une oscillation entre la tendance à "fonctionnaliser" les activités en remplaçant des traditions professionnelles ou le libre arbitre individuel par des règles, et celle de la "pratique professionnelle" qui chercherait à assurer au contraire le maintien et le développement de savoir-faire peu codifiés et planifiés. Il nous semble effectivement qu'une part des processus actuels de reconfiguration des identités professionnelles répond à un mouvement de balancier entre une intégration de nouveaux groupes professionnels dans des logiques novatrices de "fonctionnalisation" d'activités, et entre des stratégies de contournement, d'évitement de ces codifications par l'autoproduction de règles, codes et principes en partie autonomes, et qui assurent au groupe non seulement sa régulation interne, mais lui donnent aussi un visage singulier, une marque distinctive. L'un des objectifs de ce livre est de montrer, sur l'exemple d'un ensemble professionnel particulier, présent dans un monde social lui aussi singulier (la banque), que la reproduction ou la construction d'une identité professionnelle est un phénomène en grande partie paradoxal fait non pas d'un "tiraillement", d'une tension entre l'ordre ancien et les principes modernes, mais beaucoup plus de formes de coordination entre les deux, formes inventées, générées

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par le groupe professionnel lui même dans sa volonté d'adaptation aux évolutions de ses lieux d'existence (l'entreprise et le marché). Sens et conséquences français des mutations du secteur bancaire

La mutation identitaire du groupe exploitant ne s'effectue pas dans un vide social. Au contraire, le secteur bancaire français est un exemple frappant de mutations structurelles, réglementaires, économiques et sociales (BERTRAND, NOYELLE 1987). Si l'on considère en premier lieu sOIJ'lmairement l'histoire des rapports entre la banque et l'Etat, producteur de réglementations, on peut considérer avec BONIN (1989) que "l'histoire financière de la France est ainsi une alternance de périodes où l'argent est considéré comme un levier de l'expansion et un instrument de partage de la propriété, et de périodes où "l'argent privé" doit se soumettre à la tutelle publique" (BONIN ibid, p271). La nationalisation du crédit en 1945, avait deux motivations. L'État voulait conduire une politique globale du crédit grâce au Conseil National de Crédit, ce afin de reconstruire l'économie. Il souhaitait mettre dans sa dépendance les circuits de collecte de l'épargne, les dépôts bancaires et les réserves techniques des assurances. Il avait aussi un dessein de rétablissement du crédit: la propriété publique doit consolider les banques tout comme les ré(ormes réglementant leur fonctionnement avec la loi de 1945. L'Etat souhaitait ainsi éviter des interventions trop directes des banques dans la vie politique de la France. Cependant, le CIC et ses filiales provinciales restent dans le secteur privé afin de respecter l'autonomie régionale. On opère à cette époque une distinction "officielle" entre banques d'affaires et banques de dépôt: les premières sont hors du champ de la nationalisation, en raison de leur fonction de partenaire de nombreuses sociétés privées qui s'accommodent mal de la propriété publique. , 1981-82 marque une nouvelle étape dans le rapport banque - Etat. Cette période est marquée par un "dessein nationalisateur et étatique", selon l'expression de BONIN. Les banques d'affaires doivent être les leviers du remodelage des entreprises françaises et de la structuration de l'investissement. Beaucoup veulent aussi une modification sensible des usages de la profession bancaire. Le Ministère des Finances de l'époque veut abaisser le coût du crédit. Il souhaite que les banques soient plus attentives aux besoins des entreprises, qu'elles "modifient leur perception du 19

risque en dépassant l'analyse du destin immédiat du crédit pour voir la capacité d'évolution de la société, son potentiel de création de richesses", en d'autres termes qu'elles aillent "plus loin que la froide lecture de bilan à court terme" (BONIN p 282). Pour cela il dote les banques de "lettres de mission" avec des directives fermes. Le Comité Interministériel de Restructurations Industrielles (CIR!) et ses antennes départementales tentent ainsi de mobiliser les banques dans l'aide aux firmes défaillantes, afin de préserver l'emploi en priorité. Mais l'Etat ne peut imposer à des institutions souvent fragiles financièrement, en proie à des problèmes de productivité difficiles et préoccupées par des opérations de récupération de leurs créances à l'étranger, "des opérations dont le souci du profit serait absent", ou les transformer "en pompiers de sortie de crise" (BONIN p 283). Si de réelles avancées ont été réalisées à cette période dans la gestion des banques, et dans la conception de nouveaux modes de relation avec l'économie et la clientèle, de nombreuses traditions pesantes continuent d'influencer les pratiques des banques en particulier dans les contacts avec les PME et les familles; l'image de marque des milieux d'argent semble avoir en définitive peu évolué. La modernisation de l'appareil bancaire doit donc être accélérée par une réelle stimulation de la concurrence; la loi de 1984 va, elle, véritablement bouleverser l'environnement réglementaire des banques. L'harmonisation du statut des banques plonge la profession dans une atmosphère de forte compétition. La concurrence devient le maître mot; la suppression en janvier 1987 de l'encadrement du crédit (datant de 1970-1972) et la suppression en 1985-1987 de la majorité des filières spécialisées de distribution de crédits bonifiés libèrent les initiatives des prêteurs, et met fin aux rentes de situation. Le secteur bancaire s'est effectivement beaucoup construit autour de choix économiques liés à des dimensions d'ordre institutionnel et réglementaire, avec lesquels il a longtemps interagi constamment (D'IRIBARNE 1989). Les plus fortes transformations des métiers de la banque sont en fait liées à la modification des produits et des marchés, beaucoup plus qu'à l'arrivée des nouvelles technologies. La situation depuis le début des années 1980 est donc nouvelle. A cette époque, la banque voit disparaître son rôle traditionnel d'intermédiaire entre l'épargne et l'investissement; les banques se dirigent vers une "nouvelle économie de marchés de capitaux, qui fait qu'elles prélèvent elles-mêmes de l'argent sur ces marchés, pour ensuite l'utiliser dans les activités de financement" (D'IRIBARNE ibid p214). 20

Ainsi les banques se sont trouvées dans une situation d'augmentation de leur liberté stratégique. Leur obligation d'améliorer leur gestion pour réduire les co(lts, d'innover afin d'offrir sur le marché de nouveaux produits et services, et même plus récemment de se diversifier en déplaçant leurs frontières avec d'autres secteurs, en particulier celui des assurances, ont provoqué d'importants mouvements structurels dans la profession. Quel est le sens, et quelles sont les conséquences de cette mutation sur les choix socio-économiques faits par les banques depuis lors.? Le premier effet est une transformation radicale du rapport au marché des produits, et conjointement, au marché du travail. Les importantes évolutions du secteur bancaire français conduisent en définitive à une rupture de l'équilibre social en vigueur dans les entreprises du secteur. Historiquement, la régulation conjointe établie reposait dans le secteur sur une forme de "contrat implicite" fondé sur certaines règles, objet d'accord pour tous les acteurs (syndicats, instances professionnelles, État, salariés), et en particulier:

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sur des règles d'accès à l'emploi au bas de l'échelle des classifications sur des règles de mobilité interne fondées très largement sur l'ancienneté, et qui ont longtemps fait primer le modèle hiérarchique de la carrière sur des règles de départ en matière de licenciement accordant aux plus anciens la priorité pour le maintien dans l'entreprise en cas de crise.

Le secteur bancaire est un cas typique de l'opposition entre les légitimités à l'''ancienneté'' et au "mérite" exposée par Selig PERLMAN. Le poids de la "super-règle" de l'ancienneté a effectivement eu longtemps pour fonction d'interdire l'arbitraire de l'employeur; cette règle n'est pas dans le secteur bancaire le résultat d'un compromis entre des principes de gestion différents, mais bien le "partage d'un territoire et la définition des frontières des légitimités" (JO. REYNAUD 1992). Historiquement, un véritable marché interne du travail, c'està-dire dans lequel l'organisation consiste à bloquer l'éventuelle application de la loi de l'offre et de la demande (l'organisation "anti-marché" au sens de FA VEREAU 1989) a été édifié dans le secteur, et une "culture bancaire" reposant sur une grande

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homogénéité des populations et des qualifications s'est progressivement installée; le soutien d'un système de formation interne facilitant la reproduction organique des qualifications assurait à l'ensemble une cohérence et une stabilité durable, dans un contexte de marché des produits peu concurrentiel. La norme de type industriel qui prévalait (c'est-à-dire la standardisation des formes d'échange avec la clientèle et des produits offerts) allait donc de pair avec une main-d'oeuvre peu qualifiée et uniforme. Il n'y avait pas de réels "professionnels" si ce n'est à travers des modes de spécialisation très pointus. Cette caractéristique du secteur va dans le sens de l'idée développée par EYMARD-DUVERNA Y (1989), selon laquelle la séparation entre marché de produits et marché de travail ne tient pas. La cohérence d'une entreprise repose selon lui sur "la congruence des modes de qualification" du produit et du travail. Or, dans les banques, la période de bouleversement schématiquement présentée permet d'observer effectivement le passage d'un mode de fonctionnement non marchand à un mode de coordination par le marché: il n'y a plus aujourd'hui d'instrumentation générale de la qualité, avec le passage à un secteur concurrentiel marchand, où la segmentation de la clientèle et l'adaptation des contrats établis aux divers types de clientèle est la nouvelle règle: c'est le contrat avec le client qui instrumente l'échange. Ainsi le passage au marchand va de pair avec l'élévation forte des niveaux de qualification, qui est une des marques essentielles de l'évolution sociale du secteur (BERTRAND, NOYELLE 1987). La banque atteste donc, dans sa mutation même, le lien existant entre les règles d'accès à l'emploi et de mobilité, d'apprentissage, et les types d'échanges économiques en vigueur sur le marché. La remarque de FA VEREAU (1989) selon laquelle il y aurait transfert du jeu de la concurrence du marché du travail vers le marché des biens c'est-à-dire une "démultiplication de la concurrence sur le marché des biens, jusqu'à ce que les firmes trouvent leur niche (...) dans l'espace des qualités", s'applique au secteur bancaire. Le cas des banques est également singulier, en ce sens que la modification des règles d'accès à l'emploi en particulier semble aujourd'hui se réaliser au niveau de chaque entreprise, par la transformation des termes des contrats implicites conclus entre employeurs et "employés" au niveau local de l'entreprise. C'est ce qu'affirme au demeurant Jean-Daniel REYNAUD lorsqu'il parle des processus d"'internalisation" de la qualification: la qualification est pour lui une caractéristique attribuée au travail sur un marché qui est de plus en plus le marché interne de l'entreprise. Intemaliser la négociation de la qualification, cela signifie donc aussi faire une 22

"référence croissante à la communauté de travail, c'est-à-dire un ensemble capable de régulation autonome, une communauté qui se constitue à partir d'un marché interne" (JD. REYNAUD 1988, P 84). Nous pourrions ajouter: qui se constitue en dehors des codes et règles professionnelles du secteur, la négociation se décentralisant et prenant plus la forme d'un contrat local, "contrat d'association à une entreprise", "acte d'entreprise" (JD. REYNAUD ibid P 93). Tout se passe en définitive comme si, dans la banque, la négociation de branche perdait depuis quelques années de son importance, ou plutôt, comme si elle changeait d'objet. Elle détermine moins le fond et plus la procédure: "les accords de classification fournissent la procédure pour opérer le classement" (JD. REYNAUD ibid), au niveau de chaque entreprise. Depuis plusieurs années, les modes de négociation de la qualification sont d'autre part souvent décrits sous l'angle de phénomènes paradoxaux (JD. REYNAUD ibid). Paradoxe qui fait en particulier que l'employeur décide, à partir d'un choix stratégique délibéré, d'enclencher des politiques d'accroissement des qualifications, plutôt que de recourir, comme il serait en apparence plus aisé, aux qualifications exogènes présentes sur le marché du travail. Le cas du secteur bancaire français est à l'égard de ce paradoxe tout à fait révélateur, et mérite en soi un regard spécifique. D'abord, ce paradoxe a été réglé pendant longtemps par des choix désordonnés et peu organisés d'accroissement des qualifications, par la transformation effective des règles d'accès à l'emploi bancaire. Diplômés, certificats extérieurs de détention d'une compétence ou au moins, d'un "potentiel de développement", salariés détenteurs d'une compétence professionnelle marquée par l'expérience acquise dans d'autres secteurs, sont entrés massivement dans un univers traditionnellement marqué par la reproduction organique des compétences, et par une auto-suffisance qui a marqué les pratiques de gestion des ressources humaines de la profession. En dehors des effets de multiplication des métiers, des profils et des aspirations des salariés, diversité à laquelle le système de gestion du personnel bancaire n'était pas habitué, ces importations massives ont soulevé deux interrogations fondamentales:

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diversification tendait à signifier aussi éclatement, c'està-dire déperdition progressive de certains savoir-faire, et diminution de l'attachement des salariés à l'institution bancaire.

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- éclatement signifiait segmentation plus complexe du marché du travail bancaire. C'est à travers ces nouvelles formes de segmentation entre métiers de la banque que l'organisation de ces marchés internes peut aujourd'hui être comprise, et compris également le compromis général construit peu à peu entre employeurs et syndicats salariés sur la notion de reconversion interne, c'est-à-dire de mobilité horizontale.
On assiste alors à un ralentissement important des pratiques abusives de recrutement externe dans les banques à partir de 1987 1988. Difficultés de gestion de carrières, augmentation du turnover, déqualification initiale de nombreux jeunes diplômés, accroissement des conflits entre générations dans le milieu de travail, liés au rapprochement des autodidactes à l'ancienne et de jeunes diplômés ou "d'autodidactes nouveau style qui importent dans l'entreprise leur humeur anti-institutionnelle" (BOURDIEU 1978 P 11), le secteur bancaire prend alors conscience d'une tendance lourde: celle de la professionnalisation accrue de son personnel, non plus tant sur les bases internes de compétences techniques "traditionnelles", mais sur l'appartenance à des métiers divers, voire des spécialisations produites en apparence par la transformation du marché des services financiers.

Mutation de la banque et transformation professionnels"

des" systèmes

Ce mouvement de professionnalisation marque particulièrement le groupe des exploitants. C'est en définitive le "système professionnel" exploitant (SAOUO 1990) qui se trouve modifié, dans un monde social lui aussi bouleversé. Le concept de système professionnel, mis en avant par SAOUO, repose sur la définition de la profession comme lieu social d'articulation de plusieurs types de règles socialement et historiquement construites. Selon SAOUO, les professions ne se définissent pas in abstracto par le type de produits ou par les modes de production qu'elles mettent en oeuvre, ou par toute autre référence à une "nomenclature idéale qui permettrait de découper sans ambiguïté l'ensemble du champ des activités économiques". Ce sont au contraire des" constructions contingentes dont le fonctionnement interne est l'objet de conflits, de tensions et d'accords entre un certain nombre d'acteurs". (SAOUO ibid). SAOUO définit trois niveaux de régulation sociale, dont l'articulation définit la profession. 24

1. Les règles sociales d'appartenance à la profession et de définition des statuts des "entreprises" qui en font partie. Ces règles sont plus ou moins codifiées;. fortement codifiées, elles définissent les professions fermées à statut, faiblement codifiées, elles définissent par exemple les entreprises industrielles de travail à domicile, et l'économie informelle, où l'accès n'est pas réglementé. 2. Les règles de relations professionnelles, dont la codification formelle porte sur les modalités d'embauche des salariés, la rémunération et les avantages sociaux, plus les diverses réglementations classiques des relations de travail dans l'entreprise. Elles comprennent également des règles informelles plus ou moins contraignantes, comme celles définissant les compétences et les attributs secondaires des individus susceptibles d'être embauchés, ou les normes de comportement. 3. Les règles de marché, même si pour Saglio, "en général, les pratiques commerciales et les relations économiques entre finnes ne sont pas juridiquement codifiées". Il s'agit de règles informelles visant à donner un sens aux pratiques économiques et commerciales des autres agents (comme par exemple un taux de ristourne à tel type de client, vu comme normal pour l'ensemble des agents). Ces régulations se renforcent l'une l'autre. Les professions les plus fermées sont celles où simultanément les règles d'accès sont fortes, les relations professionnelles très codifiées et contraignantes, et les règles de marché fixées. On peut classer dans cette catégorie la profession bancaire jusqu'au début des années 1980. A l'inverse, les professions les plus ouvertes sont celles où les règles de marché sont faibles, les règles d'accès inexistantes et les relations professionnelles peu codifiées. L'objectif de ce concept du "système professionnel" est selon SAOUO de réintroduire dans le jeu d'acteurs les éléments du système que DUNLOP rejetait à l'extérieur en les considérant comme des "éléments de contexte non dépendants". L'articulation entre ces trois régulations est le produit du jeu social des différents acteurs en présence. 25

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