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LA NATURE ET L'ARTIFICE

188 pages
"Matériaux intelligents ", images virtuelles, ingénierie génétique, paysages de synthèse : l'espace qui nous entoure, en prenant ce terme dans toute sa généralité, est l'objet d'un processus de transformation de plus en plus conscient et volontariste. D'innombrables débats ont eu lieu sur ces phénomènes. Mais n'est-ce pas les caractères fondamentaux des sociétés humaines qui, à travers leur rapport à la matière, sont mis en cause ?
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N°99
«LA NATURE ET L'ARTIFICE»
publié avec le concours du Centre national du Livre et du CNRS
Fondateurs : H. Lefebvre et A. Kopp
Ancien directeur : Raymond Ledrut (1974-1987)
Directeur : Jean Rémy
Comité de rédaction : B. Barraqué, G. Benko, M. Blanc, C. Bidou,
A. Bourdin, M. Coomaert, J.-P. Garnier, A. Huet, B. Kalaora, M. Marié,
S. Ostrowetsky, B. Pecqueur, , P. Pellegrino , B. Poche, J. Rémy,
O. Saint-Raymond, O. Soubeyran, J.-F. Staszak.
Secrétariat : O. Saint-Raymond, secrétaire de rédaction ; M. Blanc.
Correspondants : M. Bassand (Lausanne), I. Dandolova (Sofia),
F. Dansereau (Montréal, INRS-Urbanisation), A. Gazzola (Gènes), P. Hamel
(Université de Montréal), F. Navez-Bouchanine (Rabat), F. Silvano
(Lisbonne), U. Strohmayer (G.B.), L. Valladares (Rio de Janeiro).
Éditions L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, me Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9
© L'Harmattan, 1999
ISBN : 2-7384 8463-8 Sommaire du n° 99
I. La nature et l'artifice
Présentation : Chronique d'un échec (qui aurait pu être) annoncé,
Bernard POCHE 9
Cyberculture et mondialisation. De quelques promesses de Paradis ?,
Cédric POLERE 17
De la nature humaine à l'identité génétique : nature et artifice
dans les lois "bioéthique",
43 Florence BELLIVIER et Laurence BRUNET
Nature et artifice : l'argumentation ontologique,
Gilbert HOTTOIS 69
Haine de la matière, haine du réel. Le thème de la "nature artificielle"
dans les romans d'anticipation,
Bernard POCHE 81
Nature et artifice : essai sur quelques formes de leurs rapports
dans la culture urbaine,
Cédric LAMBERT 105
IL Hors dossier
Evolutions socio-démographiques dans les territoires contaminés
à la suite de la catastrophe de Tchernobyl. Essai de synthèse,
Mathieu LEWERER 123
Les transports post-mortem : réinterprétation symbolique du lieu
d'enterrement dans un contexte de mobilité des populations,
143 Serge SCHMITZ
M. Note de lecture
Espace, changement social, sciences sociales,
Maurice BLANC 159
169 Résumés
Appel d'articles
De la ségrégation à la dispersion, le territoire comme mode
d'expression identitaire
Tout en voulant oublier que son unité s'est construite grâce à une politique
souvent farouche d'unification, on considère généralement que la France
constitue le modèle de l'Etat-Nation selon trois critères : un seul peuple, un
seul territoire, une seule langue.
A l'opposé, les Etats-Unis ont toujours connu une division interne en
diverses entités bien différenciées et bien délimitées. Malgré une vie politique
quelquefois difficile, la présence de minorités a persisté historiquement de
manière tout aussi exemplaire.
Selon ces deux modèles extrêmes, ces deux «idéal types» si l'on veut, on
voit se dessiner aujourd'hui, d'un côté un mouvement de concentration localisé
qui prend des allures dramatiques d'enkystement confondant la terre et le sang
dans un même développement du communautarisme à travers une ségrégation
ethnique de plus en plus marquée, et de l'autre côté, une sorte de fédération à
l'européenne plus économiciste que politique et sociale. Une forte
concentration abstraite au sommet et une dispersion des processus décisionnels
de moins en moins ancrés à la base au contraire.
Ainsi, la Yougoslavie est passée, en apparence brutalement, du premier
type au second et connaît une situation dramatique peut-être parce que le
travail historique d'unification nationale s'est fait au nom d'un universalisme Espaces et Sociétés 6
«prolétarien» qui a cru pouvoir dépasser toutes les différences. D'une
manière générale une volonté politique trop soucieuse d'unification et qui ne
veut pas tenir compte des antagonismes du passé, des différends religieux et
plus largement de la pluralité des intérêts économico-ethniques, entraîne,
avec sa chute, leurs résurgences de manière quelque fois dramatique.
Grâce à l'instauration d'une culture de masse et à des moyens réels ou
virtuels de communication, notre époque «globalisante» peut désormais, il
est vrai, chevaucher toutes les frontières. Là où les ancrages territoriaux
s'effritent, l'avenir semble voué en effet à un espace poreux et accessible à
tous. Mais sa contrepartie tout aussi prégnante est une réaction grégaire où
le «village mondial» espéré par MacLuhan ne le cède en rien à la violence
des enracinements.
Au lieu de se référer à l'un ou l'autre modèle de manière alternative comme
s'il s'agissait de choisir entre ces deux points de vue comme cela est posé trop
souvent, ne faut-il pas se poser la question autrement, c'est-à-dire en termes de
médiations entre les individus, les collectivités et les centres étatiques, entre
forces d'unification et forces de dispersion ? Ainsi, on voit les Etats-Unis
revenir sur la «discrimination positive» qui devait sortir la minorité noire ou
les femmes de leur secondarisation. Tandis que, à l'inverse, non seulement on
calque les Etats-Unis à propos de la place des femmes en politique et surtout
on craint sans l'avouer franchement la formation en France d'une forme de
minorité ethnique d'origine musulmane. Dans ce double mouvement, quel rôle
jouent les acteurs eux-mêmes dans leurs divers modes d'identification au
territoire comme dans leurs divers moyens d'expression ?
Le véritable enjeu de cet appel à communication pouvant se résumer dès
lors à un effort d'analyse des rapports complexes entre logiques économiques,
techniques, culturelles et sociales et formations territoriales, surtout en
s'interrogeant sur la dialectisation des identités collectives, avec
l'universalisme.
Les propositions d'article doivent parvenir avant fin février 2000 à
Sylvia OSTROWETSKY
UNIVERSITÉ DE PICARDIE JULES-VERNE
Faculté de Philosophie et Sciences Humaines
Chemin du Thil
80025 - AMIENS
LA NATURE
ET L'ARTIFICE ai4cezaie.4, 44£4,w4z04.4te XVI` C044 .1i4 k
4ie4 40,,zeiete4
UNE SOCIÉTÉ-MONDE?
QUELLE MONDIALISATION? QUELLES RECONFIGURATIONS ? QUELLES SIGNIFICATIONS?
t‘24.itec, Ur u t4414, 3 m. 7 j4.zila 2000
DES SESSIONS PLÉNIÈRES ET DES FORUMS ANALYSERONT LES DYNAMIQUES SOCIALES
À L'OEUVRE DANS UN CONTEXTE DE MONDIALISATION,
REPÉRERONT LES CONFIGURATIONS SOCIALES ÉMERGENTES
ET ÉTUDIERONT LES REPRÉSENTATIONS DU MONDE QUI ACCOMPAGNENT UNTEL PHÉNOMÈNE.
EN PLUS DU TRAVAIL EN PLÉNIÈRE, LES 41 COMITÉS DE RECHERCHE
ET GROUPES DE TRAVAIL DE L'AISLF TIENDRONT LEURS PROPRES SÉANCES
AU COURS DESQUELLES PLUS DE 350 CONFÉRENCIERS
EXAMINERONT DIFFÉRENTS ASPECTS DE NOS SOCIÉTÉS EN MOUVEMENT.
PO4' e,4.h 01.4/.41.444 À iZ4-401,e0e, 41444 MM, C.0444.144 *dee 1.ai
ef.cont 41444 jaZeotu tiwe tu. t' 444t 1(4 le4.4 e.4e.44e4 4eZe6444:
Seedex4;44 e4,4sesi.4 k t Seeema ii4.i441 AISLF
DÉPARTEMENT DE SOCIOLOGIE AIGLF-SOCIOLOGIE
FACULTÉ DES SCIENCES SOCIALES UNIVERSITÉ TOULOUSE-LE MIRAIL
PAVILLON CHARLES-DE KONINCK 5, ALLÉES ANTONIO MACHADO
UNIVERSITÉ LAVAL F-31058 TOULOUSE CEDEX
SAINTE-FOY (Outuc) FRANCE
CANADA G1K 7P4
TÉLÉPHONE : [33] (0) 5 61 50 43 74
TÉLÉPHONE (418) 656-2716 TÉLÉCOPIE : [33] (0) 5 61 50 46 60
TÉLÉCOPIE : (418) 656-7390 COURRIEL : AIGLFguNiv-usE2.FR
COURRIEL : AISLF200CEGOC.ULAVAL.CA
SITE WEB : WWW.FSS.ULAVAL.CA/AISLF
nPrésentation
Chronique d'un échec
(qui aurait pu être) annoncé
Bernard POCHE
En 1997, le Comité de rédaction d'Espaces et Sociétés décidait de lancer le
projet d'un numéro sur le thème de "La nature et l'artifice". Il n'est pas indifférent
de rappeler les circonstances qui avaient amené à cette idée, et même aux termes
utilisés : il s'agissait d'une exposition, organisée par Jeffrey Deitch avec l'appui
de la Fondation Deste pour l'Art contemporain, dont l'initiative revenait à une
personnalité d'origine grecque mais d'esprit très international, et dont le titre était
Artificial Nature, "La nature artificielle"' . Cette exposition a fait en son temps
(1990) le tour de l'Europe ; extrêmement provocante, elle a connu un grand
Post Human qui l'a suivie. succès, au moins de scandale, ainsi que l'exposition
Lors de la présentation, à Rivoli près de Turin, de cette dernière, un carton
annonçait à l'entrée que l'exposition était principalement destinée à l'homme des
prochaines générations «qui aura des "puces" électroniques greffées dans le
cerveau».
1. L'appel d'articles paru dans le n° 92/93 de la Revue (1998) rappelle quelques-unes des
"phrases-choc" utilisées par Jeffrey Deitch pour expliciter le projet de son exposition. Espaces et Sociétés 10
Deux choses paraissaient donc hors de doute à travers cet énoncé et les
considérants qui l'accompagnaient :
- les termes de "nature" et d'"artifice" étaient choisis de manière imagée, de
façon à déterminer une opposition rhétorique qui allait très au-delà de leur
utilisation, classique ou susceptible d'être sollicitée, dans la tradition
"occidentale" de la philosophie et des sciences humaines,
- il existait, au moins chez les "metteurs en scène" de l'image de l'homme et
de son rapport à l'environnement concret, un très fort sentiment de rupture par
rapport au passé, l'artifice n'étant plus considéré comme le moyen, pour l'homme,
d'organiser la nature à sa guise, mais comme la pierre élémentaire avec laquelle
allait se mettre en place, à l'initiative de celui-là, une "nature artificielle" destinée
à remplacer totalement la «nature telle que nos ancêtres l'ont connue», laquelle
«sera bientôt finie» (selon les expressions de Jeffrey Deitch). L'explosion" que
connaissaient alors les techniques de la manipulation génétique, qu'il s'agisse des
techniques de procréation assistée, du clonage ou des organismes génétiquement
modifiés (avec des horizons en forme d'ingénierie génétique généralisée ou du
moins non limitée dans son principe) paraissait mettre à l'ordre du jour
l'ensemble de la question, dont elle ne constituait cependant qu'une partie, à côté
par exemple de l'utilisation systématique des images virtuelles.
L'idée du numéro était donc de proposer l'ensemble de ces phénomènes
comme un thème de réflexion d'inspiration générale sociologisante, conforme à
la ligne de notre revue : si l'espace matériel se trouvait ainsi radicalement
modifié, cette autre composante de l'espace, social cette fois, qu'est la figure de
l'être vivant se trouvait également engagée dans un processus de transformation
complète dont l'évolution était totalement imprévisible. C'était bien tout le
rapport entre le monde physique et les sociétés humaines qui risquait d'être
bouleversé.
Bien entendu, les aspects phénoménaux et empiriques de cette question
avaient déjà fait l'objet de nombreuses discussions et d'une large médiatisation ;
mais leurs aspects de logique sociale avaient été le plus souvent occultés par des
considérations de type, soit économique, soit bio-médical au sens strict. La
vision "néo-prométhéenne" qui semblait en résulter restait donc assez fortement
marquée par une attitude relevant du prolongement de l'optimisme "scientiste"
du XD(ene siècle, et la question de savoir si des "progrès techniques" de ce type
pouvaient engendrer structurellement des effets pervers semblait ne pas pouvoir
être posée. Tout au plus enregistrait-on des réactions en termes de "police"
(Comité national informatique et liberté, Comité consultatif national d'éthique...),
dont le fondement restait plus "moral" que sociétal, avec les risques bien connus
d'érosion progressive de ce qui n'est posé qu'en termes de "morale traditionnelle".
Présentation : Chronique d'un échec (qui aurait pu être) annoncé 11
Or, bien qu'une large diffusion ait été assurée à notre texte d'appel à articles,
qui a été adressé, outre sa parution dans les colonnes de la revue, à plus d'une
cinquantaine des correspondants habituels ou des chercheurs connus des
membres du Comité de rédaction, le nombre de réponses, même exploratoires, a
été extraordinairement faible, et en particulier la réaction de la "profession
sociologique" a été presque nulle. De plus, diverses propositions, parfois au stade
du projet d'article, ont été retirées par leurs auteurs ou ont dû être invalidées en
raison d'un écart vraiment trop important avec les ternies mêmes de la question
posée.
On trouvera donc ci-après cinq textes qui, pour trois d'entre eux, ont été
élaborés dans l'ambiance du droit, de la philosophie et de la géographie. Seul un
article (deux, si l'on considère celui que signe le responsable du numéro) semble
aborder délibérément de front les questions de représentation sociale liées à la
thématique qui était mise en évidence. A travers la référence aux diverses
connotations de la "cyberculture", et son rapport à des dérives de la pensée
religieuse, Cédric Polère montre comment toute une littérature, soit de science-
fiction, soit de théorie du "monde de la communication" s'est lancée dans une
vision eschatologique, où le thème de la virtualité s'entrecroise avec celui de la
mondialisation pour laisser entrevoir la perspective d'une «existence désincarnée
et angélique» 2, démarche que l'on pouvait trouver sous-jacente, avec un procédé
de composition scripturaire un peu différent, dans les romans d'anticipation des
années 1920-1970, où l'on détecte assez facilement les procédures de
dématérialisation et de déconflictualisation du monde qui sont enracinées dans
l'inconscient collectif de leur époque de parution, dès lors qu'on ne se laisse pas
arrêter par l'apparent pessimisme de leurs auteurs (article de Bernard Poche).
Si le sociologue et géographe Cédric Lambert nous donne une vision assez
sombre de l'usage de la simulation dans la construction de modèles urbanistiques
où, dans une orientation assez proche des thèmes avancés par Baudrillard, la
"nature" est entièrement réévaluée pour devenir «une nature maîtrisée, élaborée
et programmée, abstraite et sauvée du temps et de l'angoisse» dans un processus
où «les modèles produisent le réel à partir de cellules miniaturisées, de matrices
de chiffres, de mémoires et d'algorithmes (...) offrant, aux signes d'un réel qui
n'existe plus, une possible reproduction à l'infini, tout en court-circuitant toutes
les péripéties», les juristes Florence Bellivier et Laurence Brunet sont déjà,
comme c'est fréquemment l'usage dans leur discipline, plus préoccupées de
savoir comment le droit va pouvoir s'adapter à des circonstances de techniques
biologiques où le recours à la nature (dans l'ordre de la physiologie humaine)
2. Les termes ou membres de phrase entre guillemets («») sont extraits des articles du présent
numéro.
Espaces et Sociétés 12
devient presque totalement imaginaire (tout en continuant à servir de modèle
d'arrière-plan à la question de la procréation comme à celle de l'inconfondabilité
de la personne physique), de manière à essayer de fonder «l'identité constitutive
des sujets» dans un «artificialisme cohérent».
un cas comme dans l'autre, les sociétés concrètes vont-elles Comment, dans
réagir ? L'urbaniste et le juriste sont des techniciens («le droit est
fondamentalement une technique - ars juris -»), et à la rigueur la question de la
légitimité de leurs pratiques peut être "extemalisée" par eux, et renvoyée aux
apparences d'un consensus dont l'analyse en profondeur ne les concernerait pas.
Mais si l'on en croit la vision du philosophe Gilbert Hottois, spécialiste de
bioéthique, la dynamique associée à la "recherche-développement techno-
scientifique" (RDTS) constitue une composante non seulement majeure, mais
autonome, de l'histoire contemporaine de l'humanité, et tout ce qui est entrepris
pour s'y opposer ou la contrôler relève presque nécessairement de f«argu-
mentation ontologique», c'est-à-dire consiste à mettre en travers de sa course une
vision de l'Homme, de la Nature ou des structures sociales fondée «en Vérité»
pour des raisons d'ordre transcendantal ; prise de position qui semble aller dans
le sens de la volonté de libération des contraintes physiques, sociales et
institutionnelles qui est coextensive à la démarche des Lumières. Le fait que
«l'ontologique (...) réfère, non au réel hors langage, mais à l'expérience
symbolisée par les hommes», c'est-à-dire, pour le sociologue, à une
représentation sociale, semble (paradoxalement, pour la même discipline)
constituer une invalidation radicale de sa légitimité ; l'argumentation
correspondante doit, selon Simondon auquel se réfère Gilbert Hottois, «être
surmontée grâce au développement d'une "culture technique"», faute de quoi les
représentations «traditionnelles» sont entretenues de manière répétitive et
sclérosée ; dérive à quoi s'opposerait, par exemple, la conviction selon laquelle
«le doute n'existe pas quant à la possibilité et à la nécessité d'une (...) solution
rationnelle univoque des problèmes», puisqu'on ne peut rien dire «des limites
d'un système basé sur l'informatique, la génomique, les nouveaux matériaux
"intelligents", etc.»
Mais où se situe, face à cette "intelligence" qu'ont pour mission d'incarner les
techniques, la sociogenèse des attitudes ? Quelle validité doit-on attribuer alors à
ces angoisses et à ces refus auxquels, parfois, nos sociétés contemporaines
semblent en proie, et peut-on se contenter de les exorciser seulement, comme des
"attitudes régressives", voire "médiévales" ? Le «sens de la prudence et de la
responsabilité» que préconise Hottois est-il suffisant, d'autant que l'expérience a
montré qu'il n'était pas toujours partagé, ou sous des formes quelque peu
déroutantes ? En bref, au risque de paraître un peu trivial, trop pragmatique, que
se passe-t-il "sur le terrain", et pourquoi ? C'est là où les sciences sociales, pas
Présentation : Chronique d'un échec (qui aurait pu être) annoncé 13
nécessairement sous les formes douteuses du sondage mais plutôt sous l'aspect
de la "compréhension" héritée de Weber et des sociologies phénoménologiques,
auraient pu avoir une tâche, et trouver la continuation de leur vocation "critique".
Faut-il nécessairement, même avec des prétextes "humanitaires", prendre
comme postulat que, si tout ne va à coup sûr pas très bien, les choses ne peuvent
manquer de s'améliorer avec le temps ?
L'absence totale de réaction sur ce registre, venant des professions
intellectuelles, à notre question, semble bien révélatrice. Peut-être les sciences
sociales en sont-elles arrivées à un stade où elles ne peuvent plus exercer un
regard critique sur le monde, parce qu'elles ne savent plus au nom de quoi elles
le feraient. Tout semble se passer comme si elles restaient marquées par les
circonstances de leur apparition, comme discours spécifique sur la société
humaine, distinct de la philosophie proprement dite. Elles naissent au moment où
le monde de la société laïque, c'est-à-dire libre et mouvante, se dégageait d'une
théologie sociale qui construisait sa pensée du monde sur le paradigme d'une
identité profonde entre Dieu et la Nature, reflet lui-même de la doctrine de la
Création : la nécessité de s'en dégager était alors basée sur un optimisme global,
une "rédemption" inversée. Il ne s'agissait plus de revenir à l'ordre de la cité de
Dieu, mais de construire la cité des hommes, et ceci grâce à l'émergence de
l'art, de l'ingegnum, cf. l'Encyclopédie). Et, de l'artifice généralisé (au sens de
de convenance, qui allait se stade en stade, c'est la notion d'ordre, au sens d'ordo,
trouver progressivement dévalorisée puis invalidée.
Dans un premier temps, cette dynamique de l'artifice social s'appuyait en effet
sur un double mouvement de fond : abattre les impostures qui identifiaient la
Nature avec les pouvoirs ex-orbitants de groupes ou de castes, fonder en droit
l'action sur le monde par le rôle majeur attribué à celle des faibles, des dominés,
des opprimés, dont l'agir allait pouvoir enfin s'exercer librement sur une matière
inerte, passive, ne possédant en elle-même aucune finalité non plus qu'aucune
pérennité. Le paradigme, si souvent utilisé, du renversement copernicien est là
pour en témoigner : l'action humaine peut inverser aussi souvent qu'elle le désire
(et l'on retrouve le mythe du désir illimité) le rapport entre la base et le construit,
entre la matière et l'objet fabriqué.
Ce qui résulte de ce processus ne peut être dit ici comme par l'effet d'un
magistère rhétorique. Mais les sciences sociales, peut-être, se sont
dans son développement. Une fois qu'il n'y a plus rien progressivement dissoutes
à abattre, que la thèse de l'ordre préétabli, et plus personne à fonder en légitimité,
parce qu'il n'y a plus de légitimité de droit au-delà des processus, elles en sont
réduites à accompagner instrumentalement la thématique de la transformation en
train de se faire, sans que l'on ne sache plus très bien, ni à partir de quoi on
Espaces et Sociétés 14
transforme, ni dans quel but, avec quelle vision de l'être-à-venir. Les deux
questions auraient-elles perdu tout sens ? Et ce n'est évidemment pas un hasard
si ce que d'aucuns appellent un peu ingénument l'individualisme, et qu'il vaudrait
mieux appeler une atomistique sociale, devient la théorie sous-jacente de notre
contemporanéité. Ce qui est en cause n'est pas tant la liquidation de la
métaphysique que l'effacement potentiel de toute socio-logique.
Une autre conséquence, liée directement aux générations successives de
l'artifice, est constituée par le "circuit fermé" de celui-ci sur lui-même. A partir
du moment (et la capacité gigantesque donnée par l'électronique de faire tourner
l'information en boucle a permis cela) où l'artifice peut réagir sur l'artifice au
point d'intégrer jusqu'à la détermination des nouveaux critères qui vont optimiser
cette rétroaction, on peut admettre en effet qu'il n'y a plus de rôle premier de la
matière. Celle-ci est seulement le chemin, la voie, par lesquels procèdent les
représentations et les actions artefactuelles, commandées en principe par les
besoins (ou plutôt par les désirs) de l'homme et, en réalité, de plus en plus par les
capacités "techniques" de ces dispositifs. L'identification entre la machine
désirante et la "machine tout court" se fait de plus en plus nette. Et quoi de plus
propre au désir que d'annuler mythiquement toute résistance de ce qui n'est pas
lui ? De ce que l'on appelait encore, jusqu'à ce que les dispositifs en cause aient
acquis "droit de cité", la nature, comme système matériel extérieur à l'homme ?
Et il est permis de penser que la "génomique" n'est peut-être pas éloignée, dans
son principe fondateur, de ce système de "court-circuit" qu'est la "circulation
bouclée à vitesse infinie" de l'information et du processus de sélection.
Développer cela serait presque trop facile, comme de passer à une analyse de la
force symbolique de la thématique du virtuel. Le virtuel, c'est le pont qui relie le
désir et la réalisation par annulation mythique de la résistance de la physicité des
choses — du "réel".
Il peut paraître clair, sinon établi, que réécrire le (si vieux) thème "Nature et
Artifice" comme "matière et virtuel", ou comme "désir et contrainte", n'était, tout
de même, peut-être pas si difficile... Ce n'est plus une question de débat
philosophique au niveau absolu : c'est bien une question de théorie, mais de
théorie de la société. Mais cette question est-elle encore jugée pertinente ? Bien
au-delà des proclamations des "droits de l'homme", lesquels doivent faire face
aux mille et une perversités du fonctionnement courant et quotidien de la société
(dont au premier chef cette autre forme de circulation à vitesse infinie qu'est celle
des mouvements financiers), on peut se demander si l'on n'est pas en face d'une
véritable société virtuelle, cela dit de manière à peine métaphorique. Ny a-t-il
pas pourtant quelque naïveté à défendre simultanément la déréglementation et les
droits de l'homme ?
Présentation : Chronique d'un échec (qui aurait pu être) annoncé 15
Au-delà de cette incursion dans la praxis politique, cette question de la
matière et du virtuel était bien, en tout état de cause, celle sur laquelle notre revue
avait convié les hommes des sciences sociales à un débat de fond, où la figure de
l'espace pouvait être appelée à représenter tout simplement le partenaire
incontournable que serait la matière pour les sociétés humaines Ce débat n'a pas
eu lieu. Ne peut-on pas dire, après coup et en le regrettant, que la chose était
malheureusement à prévoir ?

Economie Publique
Etudes et Recherches
Revue semestrielle de l'IDEP
Sommaire N°3-4/1999
La Politique familiale
Préface
Louis-André Gérard-Varet et Pierre Morin
Pour la politique familiale
Réjane Hugounenq et Henri Sterdyniak
Adulte-Equivalence scales : a brief survey
Charles Blackorby
Quelques éléments d'appréciation des effets redistributifs de la taxation des revenus
en présence de ménages hétérogènes
Patrick Moyes
Work and welfare of single mothers in Germany
François Laisney, Michaël Lechner, Matthias Staat, Furhard Wagenhals
Prestations familiales et imposition des revenus
Helmut Cremer, Arnaud Dellis, Pierre Pestieau
Est-il efficace de soutenir la natalité?
Jean Marc Aubert
Démographie et économie de la famille dans les pays en développement
Nathalie Picard-Tortorici
Informations
Secrétariat de rédaction Vente et Abonnement
Yvette Lazzeri. CNRS Accès*
Fond Jean-Pâques 4 Adresse IDEP-GREQAM. Chateau Lafarge. Route
des Milles. 13290 Les Milles B-1348 Louvain-la-Neuve
Tel. : 33 (0)4 42 93 59 80 Tel : 32 (0) 10 48 25 70
Télécopie : 33(0)4 42 93 09 68 Fax : 32 (0) 10 48 25 19
E-mail : legam a ro mari n. unie-ais. fr
"Cyberculture" et mondialisation :
de quelques promesses de paradis ?
Cédric POLERE
es mythes d'existence désincarnée sous-jacents aux débats sur les nouvelles L
technologies dans les secteurs de l'information-communication-informatique, tel
le mythe de l'ubiquité (par les ondes, l'image médiatique ou la téléprésence, je
serais «ici» et ailleurs), le mythe d'une projection de la conscience dans des
«mondes virtuels» ayant vocation à se substituer au monde réel, le mythe d'un
réseau de communication global qui formerait une méta-conscience planétaire,
ou encore le mythe de l'hybridation cerveau-ordinateur, nous amènent à
supposer que ce qui se jouerait en premier lieu dans ces nouvelles technologies
serait l'arrachement au monde matériel, la réalisation du vieux rêve de légèreté et
d'affranchissement de l'esprit par rapport à une enveloppe corporelle trop
pesante, trop imparfaite, marquée du sceau de la souffrance et de la finitude. Ce
projet d'émancipation intervient à l'heure où de nombreux sociologues,
philosophes, mais encore un discours en provenance des media et de la sphère
politique, soulignent que le contexte matériel et l'espace n'interviennent plus, du
fait de la mondialisation, dans la construction du lien social et dans la
construction sociale de la réalité. L'hypothèse d'une déspatialisation des rapports Espaces et Sociétés 18
sociaux, que l'on retrouve chez maints sociologues et économistes, est-elle issue
d'une observation de phénomènes réels ou participe-t-elle à ce rêve de
transcendance ?
Nous tenterons de prendre en compte trois types de phénomènes, qui se
recoupent partiellement.
Le premier concerne les technologies du virtuel, qui définiraient aujourd'hui
un champ de réalité, les «réalités virtuelles», produites en particulier par les
techniques d'images de synthèse se modifiant en temps réel en fonction des
mouvements du corps de l'individu connecté à un ordinateur, et un espace
spécifique, appelé «cyberspace» à la suite de Neuromancien, roman de l'écrivain
américain de science-fiction William Gibson (1984) qui retrace la formation d'un
univers numérique : cet espace immatériel - le terme d'espace est à prendre au
sens métaphorique - serait issu de la mise en connexion d'ordinateurs et donc de
données numérisées (textes, images et sons), et formerait un nouveau «milieu»
de communication.
Le développement de ces technologies de l'«informatique communicante»
(avec le réseau Internet comme référent emblématique) est des un des facteurs de
ce phénomène plus large qu'est la mondialisation, qui forme le deuxième objet
ici pris en compte. Soulignons déjà que nous n'aborderons pas les théories
économiques qui le sous-tendent, mais seulement le champ de l'imaginaire ou de
la pensée du monde social qui a prétendu investir le phénomène d'unification du
monde d'une signification, souvent métaphysique, que l'on ne peut comprendre
qu'en ayant en vue les grands mythes de la modernité dans lesquels ils se placent
(tels que les mythes du progrès, de «la civilisation» et de la fin de l'Histoire,
mythes qui d'ailleurs réinvestissent en les laïcisant de grands mythes chrétiens).
Le troisième processus étudié concerne rartificiafisation du monde. Il est
d'abord relativement aisé de mettre en évidence comment les technologies du
virtuel, par la fonction qu'on est susceptible de leur attribuer, participent à un
processus d'artificialisation du monde. En effet, la contestation de l'idée de réel
comme préexistant et formant un cadre de référence à nos actions, et la
substitution, sur le plan de la pensée et parfois de la pratique, de réalités virtuelles
à la réalité phénoménale (pensons au cybersexe, au cybersport, au
cyberenseignement, ou au cyber-animal domestique qu'est le tainagoshi, ou
encore à ces activités de plus en plus nombreuses qui impliquent une telle
médiation d'outillages que nous n'avons plus à entrer en contact direct avec le
monde matériel, à nous y repérer, à le voir par nos propres yeux, à éprouver sa
résistance, etc.), introduit bien une artificialisation de notre rapport au monde.
Si le lien entre mondialisation et artificialisation peut sembler moins aisé à
percevoir que celui qui unit rartificialisation aux nouvelles technologies du