La place de l'animal

Publié par

Quelle est la place de l'animal ? La distinction entre l'homme et l'animal exploite une frontière, qui délimite l'espace de l'un et de l'autre, en même temps qu'elle établit ou garantit leur identité respective et leur différence. Les transgressions de cette frontière suscitent des conflits. Doit-on rappeler, pour souligner l'importance de ces questions, que, s'interroger sur la (juste) place de l'animal, c'est en creux questionner celle de l'Homme, dans l'espace et parmi les espèces vivantes ?
Publié le : samedi 1 juin 2002
Lecture(s) : 124
EAN13 : 9782296318670
Nombre de pages : 336
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

ean Remy a pris la direction de la revue en 1987, dans l’urgence (suite au décès subit du précédent directeur, Raymond Ledrut) et dans un contexte difficile de changement d’éditeur. Il a su imprimer sa marque à Espaces et Sociétés qui s’est affirmée comme une revue scientifique exigeante et comme une revue pluraliste, ouverte au débat entre points de vue divergents.

J

Au bout de seize ans, Jean a souhaité être déchargé d’une responsabilité fort prenante. À regret, le comité de rédaction a dû le remplacer, mais il a pu le faire après une réflexion approfondie. Il remercie tout d’abord Jean pour le travail qu’il a accompli pendant cette longue période. Il est très heureux que Jean continue à participer à ses réunions, manifestant ainsi son attachement à la revue. C’est un comité de direction de trois personnes qui prend le relais : - Maurice Blanc : rédacteur en chef, présidence du comité de rédaction et suivi des tâches ; - Catherine Bidou : promotion du projet scientifique de la revue ; - Alain Bourdin : développement des relations institutionnelles. Le nouveau comité de direction veut poursuivre dans la même voie de la rigueur et de l’ouverture, mais dans un environnement scientifique et institutionnel qui change vite. L’édition scientifique est en crise et toutes les revues sont fragiles. Pour survivre, Espaces et Sociétés doit élargir son audience en associant davantage ses lecteurs à la vie de la revue, mais aussi en renforçant les liens avec les organismes de recherche français et francophones, en trouvant des partenariats avec les organismes professionnels intéressés par l’existence d’un lieu de vrai débat scientifique sur l’espace, la ville, l’aménagement, l’environnement, etc. Deux conditions sont indispensables pour réussir ce projet : la revue doit conforter son indépendance par la création d’une association et expliciter le projet scientifique à proposer aux partenaires potentiels. C’est ce qui explique la répartition des tâches au sein du comité de direction. Les lecteurs seront régulièrement informés de la mise en œuvre de ce projet éditorial.

Espaces et Sociétés

N°110-111
N°3-4/2002

LA PLACE DE L’ANIMAL

publié avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique du Centre National du Livre

L’Harmattan 5-7, rue de l’École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L’Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest - HONGRIE

L’Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino - ITALIE

© L’Harmattan, 2003 ISBN : 2-7475-4235-1

No 110-111
Appel d’articles : Les Villes Nouvelles françaises ou les aléas de l’urbanisme volontariste, Sylvia OSTROWETSKY ..................................................................................7 Sans-logis et autres : dénominations, représentations et réalités Maurice BLANC et Serge CLÉMENT..........................................................13 I. LA PLACE DE L’ANIMAL Présentation, Jean-François STASZAK ..............................................................19 L’animal : une figure de la géographie contemporaine, Nathalie BLANC et Marianne COHEN ......................................................25 L’animal, le lieu, le spectacle Le contexte spatial de l’authenticité des animaux, Unna LASSITER................41 Interfaces bestiales : rôle et place des animaux dans l’imaginaire des mondes virtuels, Corinne BOUJOT et Antonio CASILLI ........................................59 L’animal au zoo, enjeu de géographie politique. Le zoo de Mexico, de Moctezuma à l’écologie, Claire HANCOCK et Jean-François STASZAK ........................87 L’Homme, l’Animal et leurs territoires Polémique autour du projet de zonage, appliqué à la gestion des loups dans l’arc alpin français, Sophie BOBBÉ....................................................................111 Les conceptions de la juste place des animaux dans les Alpes françaises, Isabelle MAUZ ............................................................................................129 Les controverses relatives à la démoustication de la Camargue : rapports à l’animal et au territoire, Cécilia CLAEYS-MEKDADE ............................147 Humains et goélands : interactions et conflits de proximité en Languedoc-........ Roussillon, Christelle GRAMAGLIA..........................................................167 Urbains, oiseaux et habitats. Quelques effets de co-localisations, André SAUVAGE ........................................................................................189 Que faire de l’animal ? Santé animale et sauvegarde de la faune sauvage. Déplacements de frontières, Philippe FRITSCH ......................................................................................207 À qui appartient le ragondin ? Laurence ROUSSEL et Catherine MOUGENOT ....................................225 II. HORS DOSSIER La question des urbanités dans les villes chinoises en période de réformes économiques, Liane MOZÈRE ............................................................247 Le livre et l’édifice : la Bibliothèque Nationale de France, Donatien SENLY ........................................................................................275 III. NOTES DE LECTURE............................................................................295 IV. RÉSUMÉS ..................................................................................................309

Appel d’articles

Les Villes Nouvelles françaises ou les aléas de l’urbanisme volontariste
Lors de la publication du Schéma Directeur en 1965, tout comme son extension à tout le territoire français l’année suivante, les Villes Nouvelles furent très largement approuvées dans leur conception au point que, à l’époque, le journal Le Nouvel Observateur, s’était seulement demandé si l’État aurait les moyens financiers d’une telle opération. En effet, au début des années 1960, Charles de Gaulle survole la banlieue parisienne en compagnie de Paul Delouvrier nommé délégué général de la Région. Il demande à ce dernier, en termes peu amènes, de remettre “un peu d’ordre” dans ce capharnaüm. Ce dernier répond avec la ferme intention de s’opposer à deux choses : la croissance “en tâches d’huile” qui accroît la concentricité parisienne et son engorgement d’une part, un mouvement largement amorcé de relégation des populations les moins avantagées de la banlieue-est notamment, d’autre part.

8

Espaces et Sociétés

Face à l’exemple anglais qui, dès la fin de la guerre, avait opté pour des Villes Nouvelles complètes, avec obligation pour les entreprises de prévoir les logements de leurs ouvriers et employés et surtout plus éloignées de la capitale afin d’être plus autonomes, le Schéma Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région de Paris d’abord, en occupant les grands plateaux tel celui de Trappes, faiblement construits des environs de la capitale, rejoignait peu ou prou l’urbanisme de colonisation, telle la construction en cinq ans de 1961 à 1965 au prix de sacrifices inouïs en hommes et en argent, de la capitale brésilienne. Cependant, en restant très proche par contre, de la capitale, il avait l’air, à l’inverse, de vouloir se cantonner plus modestement dans un urbanisme que je nommerai volontiers, en prolongation du projet de la Défense, de “restructuration”. Entre le trop proche et le trop lointain, le choix délibérément moderniste de Brasilia et la “modestie” anglaise, les Villes Nouvelles françaises semblent ne s’être engagées dans “le concept” étatique de Ville Nouvelle qu’à reculons. De ce dernier point de vue, elles devaient, en effet, faire face à deux dangers opposés et conjugués tout à la fois : une forme urbaine qui se voulait polycentrique et polyfonctionnelle mais que l’ampleur de l’urbanisation ne pouvait plus satisfaire comme modèle de démocratie à la manière de la ville du Moyen Âge d’une part, un risque de trop forte ségrégation qui, même si les transports suivaient vaille que vaille, ne pouvait empêcher, à la longue, de valoir symboliquement comme relégation, d’autre part. Trop proches ou trop éloignées ? Trop conquérantes ou pas assez... ? Nos architectes et urbanistes d’État n’ont-ils pas trop cru que le mélange fonctionnel sans compter les divers modes de location ou d’accession à la propriété en plein centre-ville, allaient assurer un échange social, figure-clef de la démocratie ? Du point de vue de la mobilité cette fois, n’ont-ils pas trop pensé que la technologie des transports... qu’il faut payer tant pour leur construction, leur entretien mais surtout leur utilisation quotidienne, allait tout régler et que la vitesse suppléerait à la cohabitation socialisée des villes anciennes et classiques ? D’où une première série de questions générales : - Au niveau du fonctionnement de ces villes qui empiétaient forcément sur des terres communales, les lois successives qui ont jalonné leur mise en place, ont-elles réussi à régler les rapports entre une politique dite de proximité souvent trop dépendante des intérêts locaux immédiats d’un côté et une hauteur de décision à l’échelle régionale voire nationale de l’autre ?

Appel d’articles

9

- Du point de vue morphologique ensuite, peut-on considérer, avec son ancien directeur technique de 1971 à 1975 que, du moins pour la Région Parisienne, son ambition relevait essentiellement de la volonté utopique d’une technocratie triomphante et que le Plan d’Aménagement et d’Organisation Générale (le PADOG), reconnu en 1960, plus réaliste, aurait pu suffire à régler les problèmes de la Région Parisienne notamment ? Une deuxième série de questions peuvent-être également être posées relatives cette fois à la capacité technocratique elle-même, et donc au pouvoir qu’elle accompagne : - Dans quelle mesure sont-elles arrivées à penser, à pré-voir, sinon une nouvelle urbanité du moins tenter, en l’adaptant, de préserver, ainsi qu’elle n’a cessé de le formuler, même si c’est en d’autres termes, cette “société de passants” dont parlait E. Park dès le premier tiers du siècle, au sein d’un espace agrandi où la conurbation envahissante rompt l’antique division ville/campagne ? - Malgré une accumulation de difficultés logiques dans un État démocratique, presque quarante ans après, les Villes Nouvelles ont-elles réussi à échapper, pour ce qui les concerne, ne serait-ce que partiellement, aux difficultés que l’on nomme désormais pudiquement les problèmes de banlieue ? À cet égard, encore qu’elles puissent être considérées comme la première promotion d’un urbanisme de masse moins centré sur la production que sur la consommation, les Villes Nouvelles ont pu constituer, dans leur tentative, ainsi que leurs initiateurs n’ont cessé de le dire, la première réaction, même maladroite, contre un urbanisme strictement industriel et contre les dangers d’une rationalité fonctionnaliste ignorante du passé culturel et des règles de différenciation sociale propres à toute société. - Furent-elles, enfin, ainsi qu’il fut dit à l’époque encore de la bouche même de Delouvrier, le délégué au District de la Région de Paris, un enjeu primordial du maintien de l’intégration de la capitale française, qui risquait d’être décentrée par rapport à l’axe Rhône-Rhin, alors en pleine expansion, et le reste de l’Europe ? Ce qui reste majeur concerne donc leur capacité à structurer et contrôler une expansion considérée comme informe et qui ne pouvait qu’engendrer progressivement, tant du point de vue de la longueur des “migrations alternantes”, que des équipements indispensables à la vie collective et surtout du point de vue

10

Espaces et Sociétés

d’une certaine intégration sociale, des problèmes insolubles, ceux que l’on voit surgir dans les banlieues dominées par la juxtaposition de petits pavillons frileusement enserrés derrière leurs haies de troènes, le gigantisme des tours et des barres des grands ensembles, les grandes surfaces, le tout relié par les bretelles d’autoroute. - “La Ville Nouvelle”, comme concept, s’est voulue le porte-drapeau d’un gouvernement qui a tenté d’allier une technocratie qui se voulait intelligente à la démocratie et à l’État. Même si elle n’a plus eu, avec le départ de de Gaulle, les moyens d’une grande politique, elle s’est retrouvée, de toutes façons, devant des contradictions liées à un changement économique et politique moins enthousiasmant qu’elle n’avait cru, travaillant par projection et voulant ignorer l’idée même de crise comme celle qui allait invalider pour longtemps son optimisme progressif et sans faille. Comme on sait, la crise de 1975 - d’où la réforme du SDAURIF* - allait la frapper de plein fouet tant du point de vue des moyens, du niveau de vie que de la démographie. Et pourtant, là encore, le poids de sa morphologie classique, n’a-t-il pas, mieux qu’ailleurs en tous cas, en partie «sauvé les meubles» d’une sociabilité urbaine en crise au point qu’elle focalise tout le discours politique sur la sécurité ? Que nous disent, à cet égard, les recherches menées auprès des aménageurs et urbanistes qui ont en charge ce qui se voulait des “laboratoires” in vivo d’une vie nouvelle ? Que nous disent les enquêtes menées sur le terrain auprès des habitants et, si le terme est exact, sinon des citoyens de la proximité, du moins des citadins au sens plein du terme ? Que nous disent, enfin, les animateurs et politiques de terrain ? On peut étendre le raisonnement de plusieurs manières. D’une part, géographiquement, en considérant non seulement les villes de la Région de Paris et celles du territoire national telles Vitrolles, Villeneuve d’Asq, Le Vaudreuil – afin de tenter d’en expliquer l’abandon prématuré par exemple –, l’Isle d’Abeau, mais également, en contre-point, extérieures au territoire national, telles les Villes Nouvelles anglaises déjà citées mais aussi de type socialiste telle Nowa Uta – ne pas oublier que les Polonais trouvèrent dans le SDAURP* un moyen, sans aucun doute, de s’opposer sourdement à l’urbanisme plus strictement fonctionnaliste des soviétiques. Dans ce contexte mondial, Brasília reste un contre-modèle de choix…

- Au-delà des civilités de la proximité et de ce que nous avons nommé

Appel d’articles

11

ailleurs les “civilités passagères”, comment se gère, dans ces villes neuves sinon nouvelles, la division privé/public qui semble partout se déliter à voir les placards publicitaires et sur les trottoirs, l’absence de négociation qui domine désormais un espace collectif qui depuis le XVIIIe siècle en Europe faisait de l’espace de La Ville le lieu majeur de la cohabitation démocratique ? - Dans quelle mesure, enfin, ont-elles su renouer avec l’imaginaire de la collectivité urbaine dont elles rêvaient ?
* SDAURIF : Schéma d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région-Ile-de-France SDAURP : Schéma d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région Parisienne.

Coordination du dossier Sylvia OSTROWETSKY (Espaces et Sociétés) Calendrier 30 mai 2003 : date limite de réception des propositions d’article (une page) 30 juin 3003 : information des auteurs des propositions retenues 30 septembre 2003 : date limite de remise des articles Les articles ne dépasseront pas 40 000 signes tout compris (notes, résumés, références bibliographiques). Des consignes plus précises figurent dans chaque numéro de la revue. Adresse pour la correspondance Sylvia OSTROWETSKY 9 rue de Lancry, 75010 PARIS s.ostrowetsky@wanadoo.fr

Appel d’articles

13

Sans-logis et autres : dénominations, représentations et réalités
Les pays riches connaissent tous une réapparition des sans-logis et des mal-logés : sans-logis au sens strict, “squatters” plus ou moins tolérés, occupants de diverses formes d’habitats précaires ou de fortune (dont les bidonvilles en France), “zonards”, etc. Or, le logement offre une inscription spatiale et territoriale dans la société et on ne sait pas très bien nommer ceux qui se trouvent en dehors de ce modèle : on hésite entre vagabonds, clochards, sans domicile fixe (SDF), squatters, etc. Le sigle SDF connaît aujourd’hui un grand succès. Il s’agit à l’origine d’une catégorie juridique bien française qui s’applique aux “gens du voyage”. Il convient d’abord de s’interroger sur les raisons de la “montée en puissance” de cette dénomination, comme catégorie de la sociologie “spontanée” mais aussi comme catégorie dans les sciences sociales, au sens large du terme. Mais il ne faut pas s’y enfermer. Contrairement à ce que l’expression suggère, l’absence de logement n’implique pas forcément la mobilité de l’errance. C’est pourquoi nous utilisons ici l’expression plus neutre et plus englobante de “sans-logis”, très proche de l’anglais homeless. Les sans-logis semblent aujourd’hui plus nombreux, mais cette plus grande visibilité peut être trompeuse et elle doit être analysée avec prudence : elle correspond vraisemblablement à une aggravation de la situation, mais elle pourrait être le résultat d’une plus grande mise en scène de la pauvreté et non de l’absence d’un espace pour se loger. Phénomène préoccupant, cette population se féminise et rajeunit, avec la présence de très jeunes enfants. Le discours médiatique oscille entre la condamnation (le sans-logis coupable de son malheur) et la compréhension (le sans-logis victime de la société). On a là une forme nouvelle de l’opposition classique entre “bons” et “mauvais” pauvres. L’analyse scientifique doit essayer de dépasser ces oppositions trop commodes. Le sans-logis est à la fois auteur et victime. L’absence d’un espace privé bien à soi entraîne paradoxalement à la fois visibilité (pour “faire la manche”, par exemple) et invisibilité (pour “poser son sac” et se fondre dans le paysage). L’inscription spatiale des sans-logis se fait dans les interstices de la morphologie urbaine. Mais, à l’inverse, des opportunités disparaissent avec l’introduction de nouvelles techniques touchant à l’habitat (par exemple, la fermeture des espaces communs par des entrées à code). Il faut ajouter que le sans-logis, comme l’immigré, remplit ce que Michel Marié a appelé la “fonction-miroir” : on croit parler des sans-logis, alors que c’est de la façon dont la

14

Espaces et Sociétés

société les (mal)traite qu’il s’agit. C’est là une question essentielle pour Espaces et Sociétés. Pour faire un bilan des formes anciennes et nouvelles de l’inscription des sans-logis dans l’espace, la revue souhaite rassembler des articles qui éclairent l’une des questions suivantes : Les représentations des sans-logis On s’intéresse ici aux représentations populaires et savantes : en remontant dans l’histoire ou en s’en tenant à une actualité récente, quelles sont les images véhiculées par la presse et les médias, quels sont les discours que les sans-logis tiennent sur eux-mêmes, et quels sont les définitions et catégories du droit, du travail social, de la statistique ou des sciences sociales ? Au delà de l’hétérogénéité des populations concernées, les politiques publiques construisent-elles de “nouveaux publics” ? Les conditions de vie des sans-logis Quels sont les processus qui amènent à la perte d’un logement ? Comment se vit au quotidien la dialectique de l’absence d’espace privé et de la présence dans l’espace public ? Dans quelles hiérarchies socio-spatiales les sans-logis peuvent-ils s’inscrire, aussi bien en territoire urbain que rural ? Quel est le rapport à la mobilité et à l’immobilité ? Quelle vie collective est permise malgré l’absence de logement ? Quelles sont les stratégies déployées pour survivre ? Les politiques en faveur des sans-logis En s’intéressant à la dimension politique, et pas seulement spatiale, de la dialectique du public et du privé, on cherche aussi à savoir si les politiques d’aide aux sans-logis sont un des lieux où se redéfinit l’articulation de l’action publique avec les initiatives privées. Les associations d’aide aux sanslogis sont-elles des acteurs autonomes, ou des “partenaires” dominés par l’Etat ? Quels sont les dispositifs mis en place, les objectifs recherchés, les résultats effectivement atteints ? Au-delà de la reproduction (terme savant pour désigner la fatalité), y a-t-il des expériences innovantes et quel bilan peut-on en tirer ? Les articles traitant de ces questions dans un pays étranger, ou proposant une comparaison internationale, seront particulièrement appréciés.

Appel d’articles

15

Coordination du dossier Maurice BLANC (Espaces et Sociétés), Serge CLÉMENT (CIEU, Université de Toulouse Le Mirail, et INSERM). Calendrier 30 mai 2003 : date limite de réception des propositions d’article (une page). 30 juin 3003 : information des auteurs des propositions retenues. 30 septembre 2003 : date limite de remise des articles. Les articles ne dépasseront pas 40 000 signes tout compris (notes, résumés, références bibliographiques). Des consignes plus précises figurent dans chaque numéro de la revue. Adresse pour la correspondance Maurice BLANC Institut d’Urbanisme, Université Marc Bloch 22, rue Descartes, F-67084 STRASBOURG cdx blanc@umb.u-strasbg.fr

I

LA PLACE DE L’ANIMAL

Présentation

Jean-François STASZAK

a frontière entre l’Homme et l’animal est l’objet d’un débat ancien, mais qui connaît un renouvellement important depuis quelques années. Pourtant, la dimension proprement spatiale de cette frontière a été peu analysée. C’est celle que ce numéro d’Espaces et Sociétés se propose d’explorer. Depuis les années 1970, le statut de l’animal dans nos systèmes de pensée évolue. D’un côté, on reconsidère la part de l’animalité dans l’Homme, du “naturel” dans son comportement et sa culture (Wright, 1995). De l’autre, on réévalue la part d’humanité, de culture, d’intelligence, de conscience chez l’animal (De Waal, 1997 et 2001 ; Lestel, 2001). Les éthologues (particulièrement les primatologues), les paléo-anthropologues, les généticiens, les biosociologues, mais aussi certains philosophes et juristes invitent à reconsidérer la limite entre l’Homme et l’animal, voire à remettre en cause son existence (Cavalieri, 2000 ; Ferry, 2000 ; Proust, 2000 ; Picq et Coppens, 2001) Parallèlement, une nouvelle sensibilité s’est fait jour : les mouvements végétariens et de protection des animaux ont par exemple pris de l’ampleur, dans un

L

20

Espaces et Sociétés

contexte où l’essor de l’écologisme a diffusé une nouvelle vision de l’Homme et de la nature. Le loup et l’ours dans nos montagnes, les déjections canines sur nos trottoirs, la vache folle et le mouton tremblant dans nos assiettes, la fourrure sur nos épaules, le gibier dans nos forêts, les oiseaux sur nos plages emmazoutées, les singes dans nos laboratoires, les baleines qui disparaissent de nos mers, etc. constituent, pour diverses raisons, autant de sujets d’actualité et d’enjeux de société. Dans ces nouvelles configurations, quelle est la place de l’animal ? Hommes et animaux cohabitent dans l’espace, et ceci soulève des problèmes territoriaux, moins sans doute aujourd’hui entre les Hommes et les animaux qu’entre les Hommes à propos des animaux. L’animal a un lieu qui lui est attribué : la nature, la brousse, la campagne, la ferme, le parc, etc. Quand il quitte le lieu qui lui est propre, entre en ville et s’urbanise, pénètre la maison et se domestique, il perd de sa bestialité et devient un animal familier. La transgression que représente ce changement majeur de statut est un long processus historique dans lequel l’animal lui-même ne constitue pas un acteur autonome. Ce n’est pas à lui de décider de changer de place - celle-ci lui est fixée par la société. Quand l’animal ne reste pas à sa place, ou quand on ne s’accorde pas sur cette place, surgissent alors des conflits spatiaux : entre loups, ours et moutons, ou plutôt entre éleveurs et écologistes. Les mutations de la cohabitation dans la maison, la ville ou la région, des Hommes et des animaux (cafards, rats, pigeons, chiens et chats, ours, loups et coyotes, etc.) renvoient à des évolutions dans les rapports des Hommes aux animaux, mais aussi à des changements dans les rapports des Hommes à l’espace et au milieu. Si l’animal a un lieu, qui participe de sa définition et de son statut, le lieu en retour est affecté par la présence de l’animal. Bien sûr, un zoo ou un «parc naturel» constituent des espaces plus ou moins dévolus aux animaux et définis par cette fonction mais, plus largement, la présence de l’animal marque la nature, la forêt, le monde rural, etc. C’est lui qui, pour une bonne part, rend un lieu sauvage, ou c’est à travers lui que les sociétés définissent, délimitent, et produisent l’espace sauvage. C’est le loup qui fait la forêt. Le lion, le dromadaire, le panda, le kangourou, etc. incarnent à divers titres certains continents, certains milieux, voire certaines aires culturelles : au titre de l’iconographie, ils composent l’identité de ces espaces – et de ceux qui les habitent. Ainsi, dans l’imaginaire colonial, la dévalorisation et la racialisation de l’indigène (en fait de certains indigènes) le placent aux marges primitives de l’humanité et de l’écoumène (l’Afrique, la forêt vierge), au point de faire de lui un genre d’animal (Anderson, 2000), que l’on pouvait d’ailleurs, lors d’expositions ethnographiques de triste mémoire, montrer dans des zoos (Bancel et al, 2002) jusqu’au début des années 1930. Sur le plan symbolique, l’animal est ainsi à la fois le produit et le producteur de dichotomies, pour partie spatiales : naturel/culturel, sauvage/civilisé,

Présentation

21

rural/urbain, etc. Aussi la distinction entre l’Homme et l’animal elle-même active-t-elle une topique, une vision du monde et un imaginaire spatial. L’animalité est une figure de l’étranger, du barbare et de l’exotique : l’animal est d’ailleurs ; il apparaît dans les discours (coloniaux, racistes, nationalistes, misogynes, etc., mais aussi dans la littérature ou le cinéma fantastique) pour stigmatiser voire massacrer l’autre, qui est à l’extérieur et qui, du fait de sa bestialité, ne participe pas pleinement de l’humanité. Dans une perspective plus radicale, l’attribution d’une place à l’animal peut être contestée du fait du caractère anthropocentrique de la démarche. Celle-ci perpétuerait une vision hiérarchique et “spéciste” (Singer, 1993) et, sur la base de catégories biaisées, dénierait finalement toute valeur intrinsèque aux “animaux non-humains”. La prise de conscience des différents types de liens qui nous relient au reste de la nature conduit à reconsidérer les rapports que nous entretenons à l’animal, et à reconnaître la continuité entre les processus naturels et culturels. De nombreuses controverses scientifiques et sociales se développent autour de la place à assigner à l’animal, dans une vision dynamique et relationnelle relativisant la prééminence ontologique de l’Homme par rapport à ce qui l’entoure. L’animal a-t-il, au-delà de ce que les Hommes en pensent ou en décident, une place qui lui soit vraiment propre, dans un monde où l’espèce humaine ne serait qu’une espèce parmi d’autres ? Les onze articles de ce dossier répondent à certaines de ces interrogations. Dans le premier, Nathalie Blanc et Marianne Cohen plantent le cadre scientifique, et plaident pour une géographie humaine qui intègre l’animal dans toutes ses dimensions. Les trois articles qui suivent examinent les liens entre le lieu et l’animal en tant qu’objet de discours ou de spectacle. Unna Lassiter étudie comment le contexte, et particulièrement le lieu, intervient dans la construction discursive du statut de l’animal et de son authenticité. Corinne Boujot et Antonio Casilli s’intéressent à la place et au rôle d’interface dévolus aux animaux dans les mondes virtuels de la cyberculture. Claire Hancock et Jean-François Staszak montrent comment la mise en scène de l’animal dans le zoo traduit et transmet une vision du monde, de l’ailleurs et du sauvage qui correspond à une identité politique. Les cinq articles suivants traitent de conflits ou de tensions territoriales entre les hommes et les animaux, ou entre les hommes à propos des animaux. Sophie Bobbé, à travers l’analyse des projets de zonage, s’attache à la place réservée aux hommes et aux animaux, dans le cadre de l’arrivée controversée du loup italien dans les Alpes françaises. Dans la même région, Isabelle Mauz décrit comment différents acteurs attribuent aux animaux leur “juste place”, selon notamment leurs comportements, qui peuvent d’ailleurs les éloigner du lieu “naturel” où l’on voudrait les confiner. Cécilia Clayes-Mekdad déconstruit les débats autour de la

22

Espaces et Sociétés

démoustication de la Camargue, et conclut que les conflits à propos de la place du moustique se ramènent à des hiatus entre différentes représentations de la nature et de la Camargue. Christelle Gramaglia interroge les stratégies des acteurs face aux nuisances liées au goéland, qui prennent place dans le cadre de conflits de proximité et varient selon le lieu. André Sauvage s’intéresse aux oiseaux dans la ville et à la place de ceux-ci dans les différentes représentations et les comportements des urbains. Les deux derniers articles portent sur des pratiques. Philippe Frisch analyse les relations entre vétérinaires et militants de la protection des espèces menacées pour comprendre l’articulation du sauvage et du domestique et l’évolution des rapports entre l’homme et l’animal. Laurence Roussel nous parle de la lutte contre le ragondin, menée par les agriculteurs et les chasseurs selon des modalités et des usages de l’espace différents. Peut-on pour finir souligner que onze des quinze contributeurs à ce numéro sont des contributrices ? Ce n’est ni indifférent, ni surprenant. Un rapide regard sur la production des sciences sociales confirme que l’animal est un objet féminin ; c’est aussi le cas en primatologie, de façon spectaculaire (Haraway, 1989). Pour l’expliquer, on ne peut rappeler ici que quelques hypothèses1, d’ailleurs pour partie contradictoires. Selon les uns, la femme, esclave de son corps et de ses passions, serait vue du côté de l’instinct, de la nature : elle aurait quelque chose en partage avec l’animal (Le Bras Chapaud, 2000). Elle comme lui constituent des figures de l’altérité, telle qu’elle est construite par le discours masculin dominant. La rencontre entre la chercheuse et l’animal tiendrait à leur communauté de destin et d’intérêt : l’animal, objet mineur et sans grand enjeu, est abandonné à l’“intuition féminine” des chercheuses, les chercheurs ayant d’autres chats à fouetter. Pour les autres, les femmes seraient plus à l’aise avec les modes de communication non-langagiers, qui sont si importants dans le rapport à l’animal, et feraient preuve d’une plus grande sensibilité vis-à-vis du vivant et de sa préservation, d’où leur intérêt pour la question animale. Au lecteur ou à la lectrice d’en juger !

1. Merci à Nathalie Blanc qui m’a fait partager ses réflexions sur ce point.

Présentation

23

Références bibliographiques
ANDERSON K. (2000), ‘The beast within’ : race, humanity and animality in Environment and Planning D : Society and Space, 18, pp. 301-320. BANCEL N. et al. (dir.) (2002), Zoos humains. De la Vénus hottentote aux reality shows, Paris, La Découverte. CAVALIERI P. (2000a), Les droits de l’homme pour les grands singes non humains ? in Le Débat n° 108, Dossier : Droits de l’homme, droits du singe, droits de l’animal, Paris, Gallimard. CAVALIERI P. (2000b), L’humanité au-delà des humains in Le Débat n° 108, Dossier : Droits de l’homme, droits du singe, droits de l’animal, Paris, Gallimard. DE WAAL F. (1997), Le Bon singe. Les bases naturelles de la morale, Paris, Bayard. DE WALL F. (2001), Quand les singes prennent le thé, Paris, Fayard. FERRY L. (2000), Des ‘droits de l’homme’ pour les grands singes ? Non, mais des devoirs envers eux, sans nul doute in Le Débat n° 108, Dossier : Droits de l’homme, droits du singe, droits de l’animal, Paris, Gallimard. HARAWAY D. (1989), Primate Visions, London/New York, Routledge. LE BRAS CHAPAUD A. (2000), Le Zoo des philosophes, de la bestialisation à l’exclusion, Paris, Plon, pp. 250-287. LESTEL D. (2001), Les Origines animales de la culture, Paris, Flammarion. PICQ P. ET COPPENS Y. (dir.) (2001), Aux Origines de l’humanité. Vol. 2 : Le Propre de l’homme, Paris, Fayard. PROUST J. (2000), La cognition animale et l’éthique, in Le Débat n° 108, Dossier : Droits de l’homme, droits du singe, droits de l’animal, Paris, Gallimard. Sciences Humaines (2000), n° 108, Dossier : Homme/animal, des frontières incertaines. SINGER P. (1993), [1ère éd. 1975], La Libération animale, Paris, Grasset. WRIGHT R. (1995), L’Animal moral, Paris, Michalon.

L’animal : une figure de la géographie contemporaine

Nathalie BLANC Marianne COHEN

ombreux sont, aujourd’hui, les débats sur l’animal, symptomatiques de la proie en considération de sa croissance, dans notre société : “l’ascension du sentiment zoophilique est vraiment un fait contemporain à la fois dans sa nature et par ses manifestations” (Yonnet, 1997, p. 94). Ces débats concernent aussi bien les sciences sociales et humaines que les sciences de la vie, les associations que le corps politique. Comment expliquer cette nouvelle prise en considération ? Du côté des politiques et des associations, on voit l’importance prise par l’expression d’être vivant par exemple dans la reconquête de l’espace urbain (Blanc, en cours ; Blanc, Cohen et Grésillon, en cours). La ville n’est plus simplement un espace fonctionnel et minéral, mais doit devenir un espace vivant, favorisant la qualité de vie, une idée qui est également reprise par des praticiens tels les

N

26

Espaces et Sociétés

urbanistes prenant conscience du rôle que peut jouer l’animal dans cette autre idée de la ville1. Au-delà de cet exemple de la ville, de nombreux autres débats contemporains font référence à cette question du vivant, notamment au travers du rapport que nos sociétés entretiennent vis-à-vis de l’animal. Ils mettent en cause les récentes évolutions de l’alimentation mondiale : la mondialisation des normes occidentales et les stratégies des grands groupes alimentaires ont contribué au développement de l’élevage et du transport d’animaux2, faisant émerger le problème du bien-être animal3 en même temps que celui de la sécurité alimentaire. L’extension des villes et, plus généralement, le développement économique, sont rendus responsables de l’extinction de nombreuses espèces animales et de la destruction de leur habitat. L’agriculture intensive est, elle aussi, jugée coupable. La chasse et le commerce d’espèces en voie de disparition ont contribué à rendre problématique la cause animale aux yeux du public, alors que les pratiquants de la chasse se perçoivent comme un groupe qualifié à gérer la “ressource faune sauvage”. Enfin, dernières venues au banc des accusés, les biotechnologies, qui ont comme ressource principale le vivant et ses mécanismes, jouent un rôle important dans la montée des inquiétudes concernant le statut de l’animal, sa place dans la nature et à côté de l’homme. Parallèlement, de nombreux groupes se sont organisés pour défendre les espèces animales, leurs niches écologiques, ou encore, pour défendre l’animal, être vivant sensible, et empêcher sa souffrance, ou encore pour pouvoir continuer à le chasser selon ce que l’on perçoit comme une tradition. Du côté des scientifiques, il s’agit de redéfinir la place de l’homme dans son rapport à l’animal : ceci met en cause la question de la pensée, du langage, et plus généralement de la culture4. En outre, l’écologie scientifique a attiré l’attention sur la valeur du vivant, notamment en terme de biodiversité, et les généticiens en termes de ressources. En parallèle, les récents progrès de la science ont montré l’existence de proximités entre l’homme et l’animal, bien loin de l’idée
1. Charles Lambert, président de la Société française des urbanistes (SFU), explique ainsi en 2001 : “La prise en compte de l’animal urbain participe d’une conception renouvelée de l’urbanisme, plus proche de la vie quotidienne et intégrant le plaisir des habitants. L’animal doit s’inscrire dans les espaces de la ville comme les espaces naturels. Aujourd’hui, la ville ne doit plus être gérée seulement comme un lieu de production, un site de migration domicile-travail, un pôle administratif, mais aussi comme espace de vie dans tous les sens du terme dans lequel “l’affectueux” répond au fonctionnel”. 2. La consommation mondiale de viande a quadruplé depuis les années 1950 tandis que la population doublait ; celle de fromage a doublé depuis les années 1970 (Emel et Wolch, 1998). 3. Parmi les travaux précurseurs sur cette question actuellement largement développée dans les cercles de l’agronomie et de la zootechnie, citons Darré (1985) qui s’est intéressé au point de vue de l’éleveur face à l’animal en système intensif. 4. De nombreux auteurs dans la revue Terrain 34 (2000) discutent la problématique de la culture animale et de ses rapports avec la culture humaine.

L’animal : une figure de la géographie contemporaine

27

de supériorité du premier sur le second, qui a longtemps imprégné la systématique. Ce qui amène des auteurs comme Lecointre et Le Guyader (2001) à proposer une nouvelle classification du vivant, fondée sur les proximités génétiques plutôt que morphologiques, et dégagée de ces schémas idéologiques. Ces différents développements jouent beaucoup dans l’intérêt croissant des sciences sociales à l’égard de l’animal, la géographie semblant quelque peu en retrait dans cette évolution. Dans cet article, nous nous intéressons plus particulièrement à la place que la géographie, tant physique qu’humaine, a accordé à l’animal et, plus largement, à la question du vivant. Nous tenterons, dans un deuxième temps, de montrer la valeur heuristique, de l’animal, être vivant, en tant qu’objet d’étude pour le géographe.

La place de l’animal, en géographie
Comment la géographie a-t-elle traité la question du vivant et de l’animal ? Nous envisagerons successivement la place que lui ont consacrée la géographie humaine et physique. Puis, nous examinerons les raisons pour lesquelles l’animal n’a pas suscité l’attention qu’il méritait de la part de cette discipline. L’animal, oublié de la géographie ? De précédents travaux (Blanc, 1996) ont conduit à explorer la façon dont les géographes urbains et, plus généralement, les auteurs ayant abordé la question urbaine, ont éludé la nature vivante et l’animal. Différentes lectures, discussions avec des spécialistes de l’épistémologie de la géographie - Marie-Claire Robic entre autres - montrent que peu de géographes ont véritablement travaillé la question de l’animal avec la même profondeur que celle du végétal ou du minéral. Nos récents travaux (Blanc, 2000 et 2003) ont montré l’intérêt de la question du vivant pour mieux comprendre l’actualité de la problématique environnementale et le bouleversement contemporain d’un certain nombre de valeurs. Nous avons donc choisi d’explorer la richesse heuristique de cette question. Cependant, un bref aperçu des différentes postures épistémologiques à l’égard de l’animal et du vivant en géographie s’avérait nécessaire. Notre choix de lectures, partiel et partial, vise avant tout à mettre en évidence, à quel point l’oubli de l’animal relève d’une orientation de la géographie en tant que discipline ainsi que de la volonté d’une saisie du globe comme totalité structurée. Les quelques textes choisis, classiques et contemporains, montrent bien cet évitement de l’animal lié à la nécessité pour le géographe d’une approche globale et à la prédominance du physique sur le biologique.

28

Espaces et Sociétés

Parmi ces géographes, Max Sorre, qui s’inscrit dans la lignée de Vidal de la Blache, est un des rares à accorder cette importance au phénomène biologique ; au point de consacrer le premier volume des Fondements de la géographie humaine (1943) à la question des fondements biologiques de la géographie humaine. C’est un essai d’une écologie de l’homme. Il définit dès l’introduction la tâche de la géographie humaine. C’est, dit-il, “l’étude de l’homme considéré comme un organisme vivant soumis à des conditions déterminées d’existence et réagissant aux excitations reçues du milieu naturel. Comment se comporte-t-il à l’égard du milieu vivant, soit qu’il en subisse la pression, soit qu’il cherche à lui imposer sa loi pour en tirer sa subsistance ou pour y recruter ses auxiliaires ?” Ces questions, d’après l’auteur, concernent “les formes primitives et essentielles de notre activité”. En tant qu’être vivant, expression qui n’est pas définie par l’auteur, l’être humain subit un certain nombre de pressions ou y réagit. C’est en tant qu’homme qu’il agit sur le milieu vivant, autre expression dont on ne trouve pas de définition. On voit ici émerger la notion de milieu, en lien avec celle d’organisme vivant et du rôle que l’homme joue sur ce milieu. Canguilhem rappelle toutefois dans son article Le vivant et son milieu (1998) l’origine strictement mécaniste, voire déterministe, du terme de milieu. Faire de l’être humain un agent géographique, à l’instar de Sorre, procède d’un renversement épistémologique5. Donc, on finit par retourner la relation entre milieu et être vivant. L’homme devient ici, en tant qu’être historique, un créateur de configuration géographique, il devient un facteur géographique et l’on rappelle simplement que les travaux de Vidal de la Blache, de Brunhes, de Demangeon, de Lucien Febvre et de son école, ont montré que l’homme ne connaît pas de milieu physique pur6. M. Sorre montre, encore que de façon très analytique, que l’homme à la fois subit et s’adapte à son milieu (livre I), qu’il en fait sa source d’alimentation, dans un rapport qui va de l’association à la destruction (livre II). Le dernier livre (III) s’attache aux rapports pathologiques de l’homme et du milieu : l’auteur y distingue des complexes pathogènes qui révèlent la lutte de l’organisme humain avec le milieu vivant. L’être humain est acteur, mais aussi vecteur. Le milieu est actif, mais aussi agi. Le renouveau actuel de la problématique de la santé en lien avec le développement des questions d’environnement, montre l’importance de la santé comme indicateur d’un rapport harmonieux au milieu, à l’instar de ce qu’avait pressenti Sorre. L’ouvrage Deux siècles de géographie française, choix de textes (Pinchemel, Robic et Tissier, 1984)., est symptomatique en revanche du peu d’importance
5.. Ibid p. 142 6. Ibidem p. 154

L’animal : une figure de la géographie contemporaine

29

accordée à cette question du biologique par la géographie : en effet, ni l’animal, ni même la question du vivant, tel que Sorre l’aborde, n’est traitée. Le milieu essentiellement minéral, voire végétal, subsume comme cadre de vie, cette question dans sa totalité. L’ouvrage de Philippe et Geneviève Pinchemel La face de la terre (1988) montre à nouveau cet effacement de l’animal : si, comme dans beaucoup d’ouvrages de géographes, le végétal est décrit et, on verra ci-dessous l’importance du végétal pour la géographie avec la biogéographie, le chapitre 11 traitant des composantes du milieu naturel néglige l’animal. Pour Jean-Paul Ferrier, auteur d’un ouvrage remarqué Le contrat géographique ou l’habitation durable des territoires, Antée 2 (1998), le vivant ne devient problématique qu’à l’échelle de la terre. Dans le chapitre, “nouvelles réflexions du côté de la nature”, il discute essentiellement l’hypothèse Gaïa7, comme une nouvelle vision du monde et de ses interrelations, ou encore la question du droit de la nature, avec Michel Serres. Le lien qu’il fait, dans son analyse d’une nouvelle phase de la modernité, entre les processus d’individualisation de la personne et de mondialisation (Robic, 2000), ne concerne pas le vivant. Quelques rares auteurs comme André Leroi-Gourhan (1936) ou Xavier de Planhol (1969) développent des analyses montrant le lien entre la domestication de certains animaux et des traits culturels. Ce sont, à la fois, des études des rapports hommes-milieux, mais aussi la mise en évidence de la part de l’animal dans le développement des civilisations. Aujourd’hui encore, de telles mises en perspective ont du sens : avec le développement des techniques de biologie, il ne s’agit plus de s’attacher simplement à l’animal comme à des individus, mais aussi à la ressource qu’il constitue comme organisme, ou encore à ses gènes. Du côté de la géographie physique, l’importance de la géomorphologie a favorisé la dimension abiotique dans l’analyse des milieux, aux dépens de la dimension biologique du milieu. L’asymétrie était si criante que la géographie s’est vue interpeller par Gaussen, comme aime à le rappeler Bertrand (1992). Les biogéographes eux-mêmes ont, à leur tour, plutôt choisi d’étudier l’élément végétal que l’animal, élément mobile de la biosphère, moins aisé à observer et à

7. James Lovelock a développé au cours des 25 dernières années la “théorie Gaïa” pour affirmer le rôle du biota, étroitement lié à son milieu physique, en tant que système unique et auto-régulé, ayant permis de créer puis de maintenir les conditions planétaires de température de surface, de composition atmosphérique et de salinité des océans propices à la vie. La terre est vivante comme un arbre et non, comme le croyaient les Anciens, comme une divinité, l’auto-régulation de ce “super-organisme” résultant de la sélection naturelle et non, d’une intentionnalité. L’hypothèse Gaïa est une alternative à l’idée d’une “planète-machine”, la nature ne peut être traitée comme telle par l’homme, alors qu’il n’est qu’un participant de ce système. Toutefois, la prééminence des micro-organismes dans ce fonctionnement place l’homme dans une situation à la fois périphérique et déresponsabilisée dans la gestion du patrimoine vivant terrestre (N. Charlton, 2002, Guide to philosophy and the environment, www.lancs.ac.uk).

30

Espaces et Sociétés

cartographier, voire un temps considéré comme moins indicateur des milieux, car s’y étant installé postérieurement à la végétation (Robic, 1992). Certains le déplorent (Arnould, 1994), notamment en terme de communication. Les biogéographes auraient intérêt, selon cet auteur, à investir ce champ de l’animal et pas seulement celui, plus traditionnel, du végétal, la voix portant plus pour défendre les «grands animaux que [pour] militer pour de modestes herbacées». Au-delà de cet objectif de défense du vivant, restent, outre quelques manuels abordant le thème de l’animal (Braque, 1988 ; Rougerie, 1993 ; Blancou, 1959…), des travaux de biogéographes qui établissent un lien entre répartition des paysages et de la faune (Saint-Gérand, Durand (1978 et 1985)8 . Ainsi, André Prenant (1933) développe une analyse géographique et environnementale des localisations animales contribuant ainsi à la zoogéographie. Ces tentatives resteront marginales au profit du végétal. Une prospection dans les bases de données par les mots-clefs “biogéographie animale”, “zoogéographie”, “répartition des oiseaux” est à ce sujet édifiante ; les références obtenues (entre 69 et 148) émanent d’études de biologistes et traitent en très large majorité de la répartition spatiale d’une espèce et des dynamiques de population. Du côté anglo-saxon, le constat est le même : la géographie a délaissé l’étude de la place de l’animal, sauf pour celle des distributions, appelée zoogéographie (Philo et Wolch, 1998). Cependant, cet état de fait est appelé à évoluer. Des ouvrages récemment publiés (Wolch et Emel, 1998) montrent les nouvelles directions de recherche des travaux anglo-saxons. De façon générale, la revalorisation de l’animal comme enjeu disciplinaire s’inscrit dans la tendance post-moderniste : elle fait de l’animal un oublié parmi d’autres, un exclu comme la femme, l’homosexuel, le noir, l’arabe... D’où la nécessité, pour sortir de l’aporie scientifique héritée du XIXe siècle, et donner une place véritable à ces exclus, de revoir méthodes et paradigmes : la géographie anglo-saxonne tente d’introduire de nouveaux sujets d’étude et d’inaugurer de nouvelles approches. L’approche environnementale est rejetée par les auteurs de ces ouvrages : elle tendrait à valoriser l’animal comme ressource ou objet d’exploitation et, non, à le définir comme sujet dont il conviendrait de comprendre le monde. Or, c’est une des tendances du courant post-moderniste américain.

8. Signalons également des travaux réalisés par des étudiants de maîtrise, à propos des relations entre dynamique des paysages et populations d’oiseaux sur le Causse Méjan (François, 1992 ; Barth, 1999), sous la direction de Marianne Cohen, à l’Université Paris 7. Des travaux bi-disciplinaires peuvent également associer la biologie animale et la géographie, comme dans la thèse, en préparation, de Thomas Rabeil.

L’animal : une figure de la géographie contemporaine

31

L’animal, un élément a-spatial ? L’animal, mobile, motile même, disposant d’autonomie géographique, n’intéresse donc pas le géographe, comme l’a montré cette brève rétrospective. Ceci est d’autant plus vrai qu’il ne constitue pas un élément paysager et, sauf quand il est en troupeau, ne forme pas d’étendue : le cartographe est alors bien incapable de lui assigner un espace, de lui donner une dimension. En d’autres termes, il n’alimente pas la réflexion géographique sur la graphie terrestre, ne lui permet pas de caractériser la terre comme espace ou comme série d’espaces. Pourtant, la mobilité animale a servi, via la chasse, à définir, et, ceci depuis le Moyen Âge, des modes d’appropriation du territoire. Selon Philippe et Geneviève Pinchemel, l’espace obéit à une logique humaine, le milieu serait d’ordre naturel. Alors que pour Sorre, la dimension biologique des rapports homme/terre est au fondement d’une géographie humaine, on assiste, aujourd’hui, à un renversement de perspective. L’écologie met au centre de la question sociale et politique les rapports sociétés/natures y compris leurs composantes biophysiques. Il ne s’agit plus de les décrire comme éléments primordiaux d’une économie humaine, tel que le proposait Sorre, mais de les comprendre comme des enjeux sociaux et politiques. Ils sont devenus la question majeure du développement durable. De ce fait, l’animal qui comprend un ensemble d’espèces, dont certaines menacées, l’animal, ressource génétique et biologique pour certains pays, ou encore l’animal, compagnon de toujours et support identitaire d’une certaine définition de l’homme, participe de l’idée de développement durable. En outre, l’animal en tant que vecteur de la relation homme/milieu oblige à revisiter la catégorie “d’espace”, si importante pour les géographes ces dernières années. Si le végétal participe de l’espace, l’animal participerait-il du milieu ? À partir de quelle catégorie scientifique peut-on décrire la présence et l’importance de l’animal dans l’espace ? Les interactions biotiques spatialisées qui unissent le végétal et l’animal sont un élément de réponse. En effet, l’animal intervient sur la végétation et réciproquement9, et à ce titre peut intéresser le géographe, y compris le biogéographe spécialisé dans la végétation. Il peut aussi être un élément qualifiant le paysage comme fonctionnel et vivant, notamment en milieu urbain où l’élément végétal du paysage n’est souvent perçu et traité que comme un décor (Blanc, Cohen et Grésillon, en cours). L’idée même de milieu vivant, comme d’un ensemble ayant une certaine morphologie en interaction avec l’occupation humaine, échappe, on l’a vu, à des auteurs comme Philippe et Geneviève Pinchemel. De même, ces auteurs n’en9. Ces interactions biotiques se traduisent de différentes façons. Les animaux peuvent consommer ou détruire les végétaux, mais aussi les polliniser et les disperser. De plus, la présence de ces animaux dépend de l’habitat formé par le paysage végétal, lui-même co-produit de la nature et des sociétés.

32

Espaces et Sociétés

trevoient dans la structure spatiale que le reflet de l’action des sociétés, alors que l’organisation spatiale du milieu biophysique, à laquelle participe l’animal, interagit avec elle. Si cette dimension vivante de la terre est prise en compte par Ferrier, il s’agit avant tout, pour lui, de relater les principales thèses des auteurs ayant contribué directement ou indirectement à la géographie, ces dernières années. Comment le géographe doit-il prendre en compte, dans son analyse des rapports sociétés/nature, cette dimension vivante de la terre, n’entre pas dans les préoccupations de l’auteur. Au contraire, nous pensons que l’animal a une valeur heuristique pour le géographe, l’amenant à renouveler sa réflexion sur l’espace, sur le rapport hommemilieu et le fonctionnement de ce dernier, et à participer à la réflexion collective de la communauté scientifique sur les questions d’environnement. En effet, la pertinence de l’animal, pour le géographe, ne repose pas simplement sur sa localisation : son exploitation et sa représentation signalent le renouveau du géographique comme lieu (et enjeu) du politique (Blanc, Estèbe, en cours). Géographique devant être entendu ici comme la combinaison du lieu, des échelles et du monde ou de la terre.

La valeur heuristique de l’animal pour le géographe
Traiter de l’animal et du vivant, pour la géographie a, donc, aujourd’hui, valeur heuristique ; ceci pour plusieurs raisons. On peut considérer, ou du moins faire le constat, que l’animal participe d’une requalification des espaces, une question au cœur de la géographie. L’animal peut être vu comme un symptôme du rapport des sociétés à la nature, dans sa dimension matérielle et culturelle, et donc comme une occasion de revisiter le paradigme des relations homme-nature à la lumière des nouveaux enjeux environnementaux. Enfin, l’animal est élément d’un milieu biophysique humanisé, et peut à ce titre être le vecteur d’un nouveau regard, par l’intermédiaire d’espèces emblématiques ou communes, sur ce milieu. L’animal, comme vecteur d’une requalification des espaces L’animal peut être le vecteur d’une requalification des espaces. En tant que partie du monde vivant, il est objet, aujourd’hui, de toutes les attentions. Cela fait suite à l’émergence de la problématique de la biodiversité dans les années 1990, même si perdure dans l’attention portée à l’animal une certaine hiérarchie, au bénéfice de la grande faune sauvage.

L’animal : une figure de la géographie contemporaine

33

La prise de conscience du risque de perte de biodiversité a conduit à disqualifier certains espaces, non perçus comme des “puits” de biodiversité, et en réévaluer d’autres. Ce renversement peut être observé dans un espace national. Par exemple, au Brésil, le Nordeste est passé du “stade exemplaire”, lorsque la préoccupation était le développement inégal, au “stade oublié”, au bénéfice de l’Amazonie, aujourd’hui, plus “intégrée” à la mondialisation via ses ressources biologiques. On peut l’observer aussi dans une série de milieux biophysiques : par exemple, les stades “climaciques”, autrefois modèles, ne sont pas les plus propices à la biodiversité ; ce qui a contribué à l’aggiornamento des écologues, anticipé de plusieurs années par les géographes. L’animal, comme symptôme du rapport à la nature L’animal peut être aussi considéré comme un «symptôme» du rapport à la nature, que ce rapport soit celui de l’individu, dans sa dimension intime, ou celui d’un groupe social, dans sa dimension culturelle. En effet, l’animal est un objet d’étude qui permet de faire appel à la dimension concrète des rapports des individus et des sociétés à la nature et au milieu. L’étude de ces rapports passe par celle des modes d’habiter, soit des différentes manières dont on structure un milieu, concrètement et du point de vue du sens. Ainsi, on observe qu’habiter implique une structuration de l’espace public avec l’espace privé, du dehors avec le dedans, du social avec l’intime : tous rapports auxquels l’animal contribue en milieu rural comme en milieu urbain. Ces réflexions interpellent déjà les géographes. On le voit, notamment, avec l’intérêt porté aux modes d’habiter, à la pertinence croissante de l’habitant (Ferrier, 2000) comme médiateur dans la compréhension des rapports à l’espace, comme producteur d’espace lui-même. Pour nous, il ne s’agit pas seulement de comprendre ce qui se passe à l’échelle de l’habitant, mais aussi comment celui-ci, voulant élever, chasser, protéger ou sauvegarder l’animal, contribue, souvent au nom de la question de la vie, à créer de nouveaux rapports sociaux ou à la structuration de nouvelles institutions : le chat urbain est un exemple de la prise en charge de la vie “sauvage” (Blanc, 2000). Sur le plan culturel, l’animal et la question du vivant peuvent être des clés d’entrée précieuses pour comprendre les différences dans les rapports aux territoires. En effet, invoquer le vivant pour légitimer ses actes ou sa façon de penser revient souvent à expliquer pourquoi et comment il est possible de vivre à tel endroit ; à ce sujet, sont explicitées des valeurs fondamentales. Selon que l’on vit à la ville ou à la campagne, dans tel pays ou tel autre, on ne désigne pas (sauvage, domestique, désiré, non-désiré), ne traite pas (nourrir, élever, loger, caresser, tolérer, protéger, chasser), ne pense pas les animaux de la même manière, et

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.