LA QUESTION URBAINE DANS L'HISTOIRE DE LA PENSÉE ÉCONOMIQUE

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Plonger dans l’histoire de la pensée économique pour y retrouver les prémisses d’une pensée urbaine n’est pas seulement un exercice exotique, destiné à faire étalage d’érudition, c’est répondre à une double interrogation : comment l’économie politique est-elle capable d’adapter un discours souvent abstrait à des réalités concrètes brûlantes ? L’économie politique peut-elle dépasser les clivages de la philosophie sociale sous-jacente.
Publié le : mercredi 1 novembre 2000
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EAN13 : 9782296407664
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La question urbaine dans I'histoire de la pensée économique

Collection Villes et Entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socioéconomiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes. Dernières parutions

P. CHEVRIERE,Dire l'architecture, 1999. M. MARIE, D. LARCENA et P. DERIOZ (eds), Cultures, usages et stratégies de l'eau en Méditerranée occidentale, 1999. P. BOUDON (sous la direction de), Langages singuliers et partages de l'urbain, 1999. M. TALATCHIAN,Moscou et les villes nouvelles de sa région, 1999. L. PLOUCHART,Comprendre les grands ensembles, 1999. J. PHILIPPE, P.-Y. LE 0, L.-M. BOULlANNE (eds), Services et métropoles, 1999. Astrid ASTOLFI, Reconstruction après la guerre (Pakrac, Croatie), 1999. E. AMOUGOU,A. KOCHER, L'espace de l'architecture, 1999. G. SERAPHIN,Vivre à Douala, 2000.

René TEBOUL, Christine CUENCA & Alain RICHAUD

La question urbaine dans l'histoire de la pensée économique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

L' Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8903-6

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Autres ouvrages de René TEBOUL

Histoire de la pensée économique, T. 1, Librairie de l'Université, 1993. Introduction à l'œuvre de Marx, Ellipses, 1996. L'intégration économique du baf)'!Ûn éditerranéen, m L'Harmattan, 1997. Introduction à la macroéconomie, Foucher, 1998. Le public des musées, en collaboration avec L. Champarnaud, L'Harmattan, 1999.

INTRODUCTION
1. La thématique de la ville La ville est certainement aujourd'hui la grande question aussi bien des sociétés modernes que des nations en voie de développement (MILLS E.S. et NIJKAMP P. [1987]). C'est à la fois le point d'ancrage de toute l'organisation économique, et en même temps le lieu de toutes les difficultés: c'est toujours là que se révèlent les inégalités sociales et que se manifestent les tensions. Espaces publics, les agglomérations urbaines ont un coÜt de fonctionnement qui croît de manière exponentielle avec le développement des réseaux et des équipements. En même temps, les formes urbaines se transforment de plus en plus vite, dévalorisant rapidement le capital qui y avait été investi, produisant, à plus ou moins long terme, des effets externes négatifs: pollution de l'air, allongement des temps de déplacement (AURAY J.-P., BAILLY A., DERYCKE P.-H., HURIOT J.-M., (éd.), [1994]), (DERYCKE P.-H. [1992]), (FUJITA M. [1989]). L'organisation collective et planifiée de la ville a pu apparaître comme une nécessité et un échec: les moyens étant rarement à la hauteur des ambitions. Espaces changeants, espaces fluctuants et flous, leurs formes se modifient au fil du temps, au point qu'on peut se demander s'il est toujours peliinent de parler de la ville comme d'un objet facilement identifiable (DERYCKE P.-H., HURIOT J.-M. et PUMAIN D. [1996]). Passant du rôle de lieu central du marché à la forme réseau, leur théorisation devient, au fur et à mesure que les économistes s'intéressent à elles, de plus en plus délicate (HENDERSON J.V. [1986], [1988]). Bien qu'ils soient conscients des difficultés liées à l'organisation de la ville, les économistes se sont saisis assez tardivement de la question urbaine, rejetant le plus souvent sa problématique à la périphérie de leur raisonnement. La concentration de la population en un lieu déterminé étant le plus souvent considérée comme une réalité exogène, historique,

indépendante du mouvement de la croissance économique et de la répartition des revenus, ils ont laissé le champ libre à la géographie, à l'histoire ou à la sociologie. Jusqu'à une époque assez tardive, la vjJIe est restée un sujet plutôt marginal pour les économistes. Aujourd'hui encore, malgré les efforts de théorisation et de quantification (RONCA YOLO M., COUDROY L. & FlJALKOW Y. [1998]), ce n'est pas un objet qui permet l'apparition de grandes modélisations, de théories générales. Le désintérêt des économistes pour la ville est un peu semblable à celui que l'on a rencont.ré, là aussi jusqu'à une période assez récente, pour les formes spatialisées de l'activité économique. Cette attitude apparemment désinvolte peut s'expliquer de plusieurs manières. Il y a d'abord le fait que la question urbaine renvoie directement à la fracture sociale: s'intéresser à la ville c'est se poser la question de la misère, de l'inégalité dans la répartition de la richesse, de l'hypel1rophie de la concentration de population et du devenir de la civilisation postindustrielle. Le plus souvent, cette interrogation conduit à une remise en cause plus ou moins directe du droit de propriété: et c'est parce que les économistes 011hodoxes s'appuient sur la défense de la propriété privée qu'ils se trouvent conduits à l'immobilisme le plus complet en matière de réformes. Mais la question urbaine est aussi bien trop concrète, bien trop complexe et sensible pour se laisser saisir à l'aide de modélisations aux hypothèses simplistes. Cependant, malgré ce peu d'attention pour la question urbaine, on trouve de nombreux textes, de nombreuses allusions qui permettent de dire que la ville a questionné plus souvent l'économiste que l'inverse. Et cette interrogation met en cause directement la méthodologie hypothético-déductive que la science économique a eue tant de mal à affirmer de manière précise. Lorsque nous parcourons l'histoire de la pensée économique en nous plaçant du point de vue de la question urbaine, nous percevons une récurrence dans les thèmes abordés. Globalement, nous pouvons en repérer au moins trois.

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1. La ville est le lieu de la concentration urbaine: concentration de la richesse et de la population. Elle est à ce titre, le moteur de la dépense, elle impulse le développement économique de l'ensemble du territoire. C'est le lieu du marché: marché des biens de consommation, mais aussi marché du travail. Sa densité de population accroît les possibilités de la division du travail sur un espace géographique limité, ce qui lui permet de générer des effets externes positifs dont bénéficie l'ensemble de l'économie d'un territoire plus vaste, en général la nation. 2. L'espace économique ne peut exister que dans des oppositions entre l'urbain et le rural, entre l'industrie et l'agriculture. C'est le lieu d'affrontement entre deux mondes aux temporalités divergentes: l'identité spatiale se forme dans la négation des autres réalités spatiales (TEBOUL R. [1982]). La campagne vit au rythme des saisons, en n'intégrant que très lentement les innovations technologiques. La ville, au contraire, oriente le cours de l'histoire, impose les changements économiques, institutionnels et sociaux. C'est également la ville qui organise et irrigue, à partir de ses intérêts propres, l'espace économique en général. Peu à peu, dans l'élargissement de la concurrence entre les économies nationales, la trame urbaine apparaît comme un facteur décisif de développement (BAIROCH P. [1985J, paJiies C et D, pp. 271 à 629). 3. Mais la ville a également des problèmes singuliers. La croissance démographique réclame des équipements collectifs de plus en plus coÜteux qu'il faut bien financer, notamment par des recettes publiques. De même, l'espace étant plus rare à la ville qu'à la campagne, la population exerce une pression de plus en plus fOlie sur le prix des logements, rejetant à la périphérie les classes les plus défavorisées, ce qui apparaît tOluours comme un problème social difficile à résoudre. C'est à partir des problèmes urbains que la critique de l'économie politique, en tant que science instituée, se forme. Et d'une manière ou d'une autre, l'analyse économique stricto sensu ne peut plus suffire, il faut intégrer de nouvelles composantes: la prise en compte de l'intérêt collectif, de la planification qui renvoient à une problématique de philosophie sociale.

Il

L'ensemble de ces réalités diverses ne peut être compris totalement à travers un modèle simple de concurrence pure et parfaite, fondé uniquement sur des fonctions de production qui mettent en relation la richesse avec le facteur capital et le facteur travail. C'est toute la logique micro~économique qui semble erronée pour permettre d'avancer des solutions concrètes aux problèmes générés par l'expansion du mode de vie urbain. 2. La question économique urbaine et l'évolution de la pensée

L'objet de notre travail est double: - d'une part, montrer comment lorsque la ville change de forme et intègre de nouvelles réalités, cela modifie en profondeur la pensée économique; - et d'autre part, montrer que l'économie politique a dérivé depuis ses origines, partant de l'analyse pragmatique des problèmes concrets qui sont posés à J'organisation sociale, elle en est venue à produire des schémas abstraits qui n'ont que peu de prise sur le réel immédiat. Au fil du temps, la pensée économique essaie de s'émanciper des autres fonnes de discours, revendiquant pour elle-même une scientificité autoproclamée à travers une indifférence croissante pour l'investigation de la réalité. Cette quête d'une autonomisation toujours plus large la contraint à déployer un appareil d'investigation qui dépendra de moins en moins de la réalité sociale, institutionnelle, historique ou géographique (DERYCKE P.-H. [1997a]), (KRUGMAN P. [J995]). Mais le réel revient toujours questionner le modèle, imposant la réintégration d'éléments concrets qu'on croyait avoir pu éliminer: cette réappropriation est parfois extrêmement déJicate à imposer à partir du modèle de l'équilibre général. Cet aller-retour, qui ne correspond que de très loin à une démarche absolutiste qui voudrait que la pensée économique progresse en corrigeant ses erreurs, en approfondissant toujours la même problématique (BLAUG M. [] 985]), déstabilise en permanence les schémas les mieux établis, et rend aléatoire la

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prétention de l'économie politique à devenir une science à part entière, par opposition aux sciences humaines. Quelle que soit la diversité des approches, chaque période correspond à une problématisation différente de J'urbain. C'est-àdire que les économistes, à partir du XIXo siècle au moins, vont constamment tenter d'inscrire la question urbaine dans une représentation plus générale des relations d'ensemble: c'est ce que l'on appelle « théoriser ». Nous avons organisé notre recherche en découpant l'histoire de la pensée économique en trois périodes qui recouvrent globalement des problématiques communes.
A. La ville, lieu de dépense et pôle dynamique de la croissance

L'économie politique s'est d'abord affirmée comme pratique discursive singulière dans la prise en compte des problèmes d'organisation spatiale de l'économie nationale. De MONTCHRESTIEN à QUESNA Y, en passant par BOISGUILLEBERT et PETTY, elle est partie de l'importance de la sphère politique dans la dynamisation de la production et des échanges marchands. Elle se présente comme un recueil de recettes, de recommandations destinées à conserver et à amél iorer l'ordre social, toutefois, au fiI du temps, ces recettes ont commencé à être réintégrées dans une approche plus paI1iculière de l'espace économique et social national. Pour comprendre ce mouvement, il faut revenir aux sources mêmes de J'économie politique. La pensée économique dessine les contours de son slUet et se développe, à la fin du seizième siècle, en se saisissant d'objets concrets très disparates, comme la question fiscale, les relations commerciales de la nation avec l'extérieur ou encore le rôle de l'Etat dans la croissance économique et l'amélioration du bien-être matériel des populations. En quelque sorte, sa problématique est centrée sur la circulation de la richesse. Elle intervient dans tous les domaines qui peuvent améliorer le fonctionnement du marché national. Pour autant, cette référence au marché n'est jamais présentée comme autosuffisante: le marché existe d'autant mieux que l'Etat central s'est doté de capacités d'intervention importantes.

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Dès le début, la ville va se trouver au centre de l'analyse: soit parce qu'elle apparaît comme le lieu de la modernité, le lieu où s'accumulent les capitaux, où se forme le marché, où peuvent se décider les orientations futures de la nation, soit parce qu'elle fait pendant aux campagnes. Les villes sont comprises comme des éléments de l'efficacité globale de l'ensemble national, enes existent dans des rapports hiérarchiques stricts: vis-à-vis des campagnes, mais aussi entre les petites villes, les villes moyennes, les grandes villes et les capitales. Chaque niveau de concentration urbaine développant des fonctions différentes, plus ou moins nombreuses. La trame urbaine, soutenue par un réseau de voies de communication de plus en plus dense, doit permettre l'accélération des échanges et par suite le développement économique le plus large. La ville est en même temps l'espace de la liberté, le lieu du développement de l'individualisme. C'est ici que la liberté d'entreprendre se manifeste et prouve son efficacité dans la transformation de tout le reste de la société. La ville est porteuse de nouvelles valeurs culturelles qui impulsent des changements profonds dans le mode de consommation, comme dans la façon de produire: elle s'éloigne des exigences du rythme de la nature pour imposer d'autres contraintes justifiées par la rationalisation des techniques de production. Mais la ville ce n'est pas que cela: c'est aussi le révélateur des conditions misérables d'existence des plus pauvres, le lieu de toutes les perversions, le creuset des révolutions. C'est elle qui peut menacer l'ordre social et la propriété privée. C'est la ville qui seli de révélateur à l'excessive pression démographique ou encore qui permet l'application de nouvelles idées sur le traitement du chômage et de la pauvreté. C'est certainement dans les moments de doute et de crise, de remise en question sociale que la problématique urbaine se rappene à J'intérêt des premiers économistes. Cette approche ambiguë persistera par-delà le temps, et c'est à paliir d'elle qu'on peut mieux comprendre aussi tout le conformisme de l'économie politique contemporaine. La question urbaine, comme presque n'importe quel sujet d'économie concrète,

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interroge encore la démarche des économistes modernes qui semblent effectivement plus attirés par des modèles abstraits et axiomatiques que par l'applicabilité de leurs résultats à des sujets sensibles qui dévoilent les contradictions profondes d'un modèle de civilisation particulier. Mais contrairement à ce que nous pourrions croire, cette défaillance est bien antérieure à la consolidation de l'économie académique que nous connaissons, elle paraît directement liée aux principales hypothèses du modèle libéral et d'équilibre sur le marché. Ce qui est toujours en cause, c'est l'excès dans le « laisser faire », « laisser passer». B. Industrialisation et division du travail L'industrialisation viendra, dans une seconde période qui commence avec Adam SMITH et qui couvre presque tout le XIXO siècle, conforter la vision que les économistes se font de la ville. Ils y verront la possibilité d'appliquer la théorie de la valeur travail comme source d'enrichissement général de la nation, mais aussi une explication univoque de l'évolution de l'humanité à patiir du développement des échanges et de la division du travail. La principale caractéristique des économistes classiques orthodoxes est une volonté d'abstraction, de se dégager des contingences matérielles, afin de présenter les évolutions de l'organisation sociale comme un mouvement inéluctable et sans fin, puisqu'il découle de la nature même de ce que sont les hommes. Cette conception naturaliste est différente de celle des physiocrates pour qui « l'ordre naturel» était un ordre providentiel. Ici, par « ordre naturel» il faut entendre « ordre conforme à la nature» (LE HERON E. et LEVY P. [1994], p. 231). Il ne s'agit plus de modifier le comportement des individus, de brider leurs penchants naturels. Au contraire, il faut laisser jouer les passions individuelles. Car, en cherchant à satisfaire leurs besoins de façon égoïste, les individus vont concourir au bien-être général. Pour les classiques orthodoxes, et cela est nouveau dans la pensée économique, l'intérêt d'une communauté ne peut être rien d'autre que la somme des intérêts individuels de ses membres. La recherche de l'intérêt personnel va amener les individus à échanger

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les produits qu'ils fabriquent le mieux contre des produits dont ils ont besoin mais pour la production desquels ils sont peut-être moins habiles que d'autres. La division des tâches en société va se faire en fonction des compétences et des possibilités de chacun, contribuant ainsi à améliorer la productivité du travail. La ville devrait par conséquent être au centre des préoccupations des auteurs classiques puisque la concentration encourage cette division du travail et facilite les échanges. Mais il n'en est rien. A partir de David RICARDO, le discours va s'orienter vers des dialectiques aspatiales et atemporelles car le souci des économistes est de rechercher des lois valables quel que soit le moment et quel que soit le lieu. En particulier, la théorie de la valeur travail va permettre de dégager le raisonnement économique des « contingences» culturelles, historiques et géographiques. A travers 1'échange de biens, ce qui s'échange véritablement ce sont des quantités de valeur du travail associées à chaque production. L'étalon de la valeur est donc le travail dans la mesure où seul celui-ci permet de produire les biens et, par le jeu de l'échange, de satisfaire les besoins. Pour Adam SMITH, la richesse est d'abord l'ensemble des biens matériels aptes à satisfaire les besoins des individus composant la société, des biens présentant une valeur échangeable. Grâce aux lois du marché, la concurrence entre les individus va conduire à abaisser les prix (que ce soit des biens ou des facteurs de production) jusqu'au minimum acceptable. La concurrence parfaite conduit, comme une « main invisible », à l'efficacité économique. Le « laisser faire» et le « laisser passer» vont mener à une allocation optimale du travail et du capital entre les activités en fonction des besoins. La libel1é individuelle et la libre concurrence conduisent à un équilibre automatique de l'ensemble des marchés. L'Etat doit, de façon prioritaire, faire en sorte que la liberté des personnes et le droit de propriété soient respectés. Son rôle est réduit à assurer l'intégrité du territoire et la libre circulation des biens, des personnes et des capitaux. Toute autre action viendrait perturber les lois « naturelles» du marché et serait considérée comme une ingérence conduisant à une allocation « sousoptimale» des facteurs de production. La division du travail, qui

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entraîne des gains de productivité, combinée au sain principe de la concurrence va permettre de dégager des profits. Ces derniers seront réinvestis dans des équipements productifs plus performants: la dynamique du système est ainsi entretenue. Ces idées, issues d'une philosophie libérale (LOCKE, HOBBES, HUME), émergent à ce moment de l'Histoire où la société bourgeoise commence à supplanter la société féodale. La création de la richesse ne se fait pas uniquement à la campagne mais plus encore en ville, le système social ne doit donc plus être organisé de manière à privilégier les propriétaires fonciers. Le droit de propriété est au centre des préoccupations car seule la garantie de celui-ci permet l'accumulation des capitaux, partant l'investissement, et ainsi d'engendrer une dynamique économique. En dehors des avantages économiques de la concentration, la ville joue un rôle culturel essentiel car elle permet la diffusion des idées libérales et des valeurs individualistes qui sous-tendent le bon fonctionnement de la société. Pourtant, les choses ne vont pas de soi, en effet, au fur et à mesure que se mettent en place des schémas destinés à fonder les bienfaits de l'industrialisation, la critique se développe: la ville est perçue comme un phénomène dangereux, dangereux parce qu'il éloigne l'homme de ses racines naturelles. La ville est aussi bien le lieu de tous les vices que celui de la lutte sociale qui divise la population en classes antagonistes. Le plus souvent les économistes orthodoxes considéreront que la pauvreté endémique des grandes villes est indépendante de l'organisation sociale, et qu'elle est seulement le résultat d'une attitude négative des plus pauvres vis-à-vis du travail et de l'épargne: l'intervention de l'Etat, comme toute autre tentative de collectiviser les risques sociaux (lutte pour une meilleure hygiène, éradication des quartiers délabrés) ne peut jamais être une solution durable. Dès lors, au fur et à mesure que les économistes orthodoxes développent les effets bénéfiques d'une société organisée par le marché et l'échange fondé sur la théorie de la valeur travail, de nombreuses voix s'élèveront pour critiquer cette vision plus ou moins optimiste de la réalité. Le courant socialiste s'organise à partir de la critique radicale des méfaits du libéralisme sur

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l'exacerbation des luttes de classes. La démonstration des perversions de l'organisation capitaliste de la production et de la répartition de la richesse se fait à partir de l'observation directe de la vie sociale: l'insalubrité des conditions de travail et de vie qui règnent en ville sous la pression excessive de la croissance démographique, décrit des maux qui ne peuvent être guéris sans intervention extérieure aux forces du marché. Face à l'utopie libérale se développent des utopies socialistes (OWEN, FOURlER, MARX... etc.). Ces penseurs hétérodoxes auront un impact très important autant sur les populations ouvrières qui commencent à s'organiser pour contester l'organisation bourgeoise de la société (les différentes « révolutions» du début du XXO siècle en témoignent) que sur les penseurs néoclassiques. Léon WALRAS essaiera de ménager très difficilement l'exigence d'une démonstration rigoureuse et mathématique des bienfaits de la concurrence pure et parfaite, avec les nécessités d'une correction des excès du marché grâce à l'intervention des collectivités publiques. C La question urbaine appréhendée à travers le calcul à la marge Dans une troisième période, qui va, grosso modo, de Léon WALRAS jusqu'à la Seconde Guerre Mondiale, une réaction contre J'ensemble de ces critiques va se faire jour. Mais cette réaction s'inscrit aussi à travers la transformation du tissu urbain: explosion de la périphérie des villes, transformation continue des rapports entre le centre et les banlieues sous J'effet du progrès technologique (déveJoppement des transports urbains, diminution du temps de déplacement entre les villes et à J'intérieur des villes, construction de grands ensembles destinés à abaisser le coCtt du foncier, etc.). Il ne faut pas non plus négliger l'impact de la Première Guerre Mondiale dont les dégâts consécutifs ont obligé les Etats nationaux à intervenir d'une manière plus ou moins ordonnée pour accélérer les efforts de reconstruction. D'un certain point de vue, nous pouvons dire que ce sont les économistes marginalistes qui feront les plus grands efforts pour aborder de

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manière rigoureuse et systématique la question urbaine. Généralement cela s'est réalisé par un retour aux sources, mettant l'accent sur l'inefficacité de l'Etat, revenant à la nécessité de laisser émerger une organisation urbaine spontanée. A partir du moment où l'économie prétend devenir scientifique, il y a une inversion des priorités. C'est comme si, en quelque sOlie, on élaborait le modèle dans un premier temps, pour voir ensuite si la réalité peut ou non cadrer avec le modèle: COURNOT énoncera d'ailleurs que lorsqu'il y a un écmi impOliant entre la réalité et le modèle, c'est bien le modèle qui a raison, car, lui, est construit scientifiquement, indépendamment des passions humaines, ce qui laisse sous-entendre évidemment que le modèle trace la voie pour l'évolution future des formes sociales (COURNOT A. A. [1838]). Cette orientation nouvelle explique aussi bien le fait qu'une problématique urbaine spécifique n'ait jamais vraiment émergé, et que la prise en compte de la ville n'ait pu se faire que de façon éclatée, à partir d'éléments disparates, que ce soit la question des loyers, le problème des effets externes liés à la concentration des activités ou encore la question de l'efficacité de la trame urbaine sur le tissu productif. Les économistes néoclassiques ont toujours une grande difficulté à considérer la ville comme autre chose que la simple aggrégation d'ensembles bâtis dont la propriété privée devrait rester la seule forme. Plonger dans l'histoire de la pensée économique pour y retrouver les prémisses d'une pensée urbaine n'est pas seulement un exercice exotique, destiné à faire étalage d'érudition, c'est répondre à une double question: 1. Comment l'économie politique est-elle capable d'adapter un discours souvent abstrait à des réalités concrètes brûlantes? 2. L'économie politique peut-elle dépasser les clivages de la philosophie sociale sous-jacente? Le résultat de cette confrontation montre que, malgré les efforts des uns et des autres, l'économie politique n'est pas une « science économique », et c'est bien le côté politique de cette discipline qui rend inconciliables les différents points de vue. La question urbaine mérite certainement une approche nouvelle et synthétique qui reste à venir.

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Chapitre 1 L'ECONOMIE

PRE-CLASSIQUE

& LA VILLE

On ne s'étonnera pas de constater que l'économie politique dès sa naissance mette la ville au cœur de ses préoccupations. En effet, cette forme de pensée est avant tout concrète et pragmatique, directement orientée vers la résolution des problèmes quotidiens, des problèmes de pouvoir aussi. L'unité de cette période qui va globalement de 1615 à 1776, c'est-à-dire de la publication du Traicté d'oeconomie politic d'Antoyne de MONTCHRESTIEN, à celle de L'enquête sur les causes de la richesse des nations d'Adam SMITH (qui représente effectivement un tournant de ce point de vue), repose sur l'idée que la mission de l'économie politique est de construire une harmonie sociale sur la base de l'unité nationale. La solution est toujours de faire intervenir l'Etat comme élément régulateur dans une période finalement très longue qui est perçue le plus souvent comme une époque de crise. Le point de départ de la réflexion passe d'abord par la réforme de la fiscalité, et le souci de mettre au centre des préoccupations de l'instance publique le bien-être individuel de l'ensemble des sujets de la nation (TEBOUL R. [1993]). Sur toute cette période il s'agira de restaurer les rapports entre les différentes classes sociales, faire en sorte que chacun puisse trouver sa place dans une société hiérarchisée. On est effectivement impressionné par le nombre de réformes plus ou moins imp0l1antes proposées par des auteurs aussi différents que BODIN, MONCHRESTIEN, BOISGUILLEBERT, STEUART et même QUESNAY. La complexité des rappol1s de pouvoir entre les différentes classes ne permettra jamais de faire aboutir des réfornles ressenties comme nécessaires par la grande majorité. Sur le plan pratique, c'est dans cette période que les principes de la politique économique s'affirment. C'est seulement ceux-ci qui seront repris au fil des ans; et jusqu'à aujourd'hui, les économistes qui leur ont succédé

n'ont fait que rajouter des justifications plus ou moins théoriques aux principes énoncés à cette époque. Dans ce chapitre, nous examinerons tour à tour l'approche des premiers économistes, dits mercantilistes, approche qui met plutôt l'accent sur les bienfaits de la politique économique, puis l'approche des premiers théoriciens du circuit (CANTlLLON et BOISGUILLEBERT) qui situent la ville comme l'élément dynamique de la société à partir d'une approche globale des flux d'échanges, et enfin celui des physiocrates qui repensent la ville, au-delà de ce qu'elle peut représenter sur le plan social, à partir de la production de la richesse concrète, c'est-à-dire le blé. I. L'APPORT MERCANTILISTE
I

1. Les rapports entre la ville et la campagne Il faut voir bien plus qu'un embryon de philosophie individualiste dans les thèses mercantilistes, l'exemple de John LOCKE, mais aussi de James STEUART et bien d'autres, suffit à le prouver. Cette philosophie individualiste qui est, ne l'oublions pas le fondement même du libéralisme économique (MAC PHERSON CH. B. [1974]), va se retrouver curieusement dans le populationnisme affiché des auteurs mercantilistes. L'idée qu'une nation est puissante par le nombre de ses bras est banale en soi; elle est même typique des penseurs de l'Ancien Régime. Cependant, à partir de William TEMPLE, on ne prend plus seulement en compte la quantité de population, mais son rapport à l'étendue du territoire national et à sa feliilité. A l'époque oÙ William TEMPLE écrit (1672), la France est le pays le plus peuplé d'Europe, mais son territoire paraît beaucoup trop vaste pour que cette même population exprime pleinement ses potentialités productives: les relations d'échanges restent beaucoup trop relâchées. La même analyse se retrouve également
I Pour les raisons que nous avons d~ià évoquées dans TEBOUL R. [1993], nous avons quelques scrupules à employer le terme de mercantilisme, vocable créé ex post par MIRABEAU (le père) et repris et popularisé sans trop de précautions par Adam SMITH.

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chez William PETTY (PETTY W. [1690], P 275-276). A l'inverse de la France, la Hollande (les Provinces Unies) du XVUOsiècle qui est toujours citée en exemple au reste du monde, est un pays à forte densité de population, même si en quantité absolue elle est bien loin d'égaler la France; mais les produits agricoles y sont chers, ce qui induit le peuple dans son ensemble à l'épargne et au travail industriel, la propriété foncière y étant forcément limitée. Cette relative pénurie de ressources spatiales et des biens de première nécessité engendre cependant un commerce important, et par suite une multiplication des activités de production. « Pour may je crois que la véritable source de trafic n'est qu'une grande multitude de peuple renfermée dans un pays fort estroit, dans lequel toutes les choses nécessaires pour la vie deviennent chères, et tous ceux qui ont mesme beaucoup de bien sont obligés de vivre avec frugalité: et oÙ ilfaut que ceux qui n'en ont point du tout ayent recours à l'industrie et au travail ou autrement qu'ils jeûnent» (TEMPLE W. [1674J, deuxième paJ1ie, p. 78). C'est dans la taille de la population rapportée à celle du territoire de la nation que se trouvent les conditions pour que prospère, plus ou moins, le commerce. Nous ne sommes pas si loin de la logique d'Adam SMITH étudiant, dans sa Recherche sur les causes de la richesse des nations (T.2, Livre IV), les conditions de la division du travail, bien que SMITH mette l'accent plus sur la taille globale des marchés que sur les effets positifs d'une concentration des populations urbaines. William PETTY, presque un siècle avant Adam SMITH, fera apparaître la division du travail comme le résultat de la concentration de la population en un lieu donné, la ville ou la capitale, d'un grand nombre de métiers. L'impol1ance de ce point est que le développement du libéralisme

nécessite la construction préalable d'un

e.'>pace

économique

homogène comme suppol1 de l'échange marchand. De Barthélémy de LAFFEMAS à William PETTY, en passant par Antoyne de MONTCHRESTIEN, tous les mercantilistes s'accordent, bien avant SMITH, pour associer commerce et travail dans ['augmentation des richesses disponibles. La multiplication des activités industrielles est liée au développement du commerce,

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et le travail qu'elles créent assure ainsi la prospérité individuelle, comme celle de la nation. Cependant, tous ces auteurs n'ont pas la même idée de l'usage qui doit être fait du travail, et il est facile de mettre en contradiction tel ou tel mercantiliste sur ce point. Dès lors qu'il est admis que la population en s'accroissant engendre directement un niveau supérieur de richesse pour la nation, les auteurs qui nous occupent ici, même s'ils reconnaissent tous l'importance du facteur travail, se séparent sur la question de la rémunération des travailleurs: l'important est de mettre au travailles populations oisives par tous les moyens. Cela va influer sur les mesures qui seront préconisées dans l'aménagement du territoire. 11 y a toujours, à la base du raisonnement, l'idée de mettre les populations au travail, si besoin est par la force, ce qui donne des écrits qui nous font sourire aujourd'hui. Dans un texte anonyme, Jean BODIN voilera cette nécessité de la raison d'Etat. « Et avec tout cela», écrit-il, « on peut mettre en considération que le plus grand fruit, et celui qui importe le plus à l'Etat, en procède, qui est que les deux plus grandes pestes des Etats c'est à savoir oisiveté et pauvreté sont bannies» (Jean BODIN [1590], p.388-389). Dans un registre encore plus déterminé, Barthélémy de LAFFEMAS lui emboîte allègrement le pas, dévoilant au passage toute sa méfiance vis-à-vis des classes les plus misérables. « Autre grand advis pour faire nettoyer la ville de Paris (et toutes les autres de la France puis après facilement à son exemple) tant de boues et autres sortes d'immondices que des pauvres, auxquels on fera gaigner leur vie, jusques aux plus petits enfans, en les employant aux oeconomies et nourriture de porc et volailles, qui se jèront par l'entrepreneur ez environs de ladite ville, tant de ce qui sera recueilly et mesnagé desdites immondices qu'autres pastures dont on les nourrira en grande quantité, sans aucun frais ny despenses, par nouvelles inventions, desquelles les principales dispositions ont esté vérifiées par arT'est de la cour de parlement, et les réglemens et plus ~péciaux articles de ladite entreprise et de l'exécution

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d'icelle délibérez et rédigez par lesdits sieurs commissaires, qui est l'une des plus belles entreprises qui se puisse faire pour le bien public et commodité de ladicte ville de Paris, qui s'exécutera promptement et facilement si elle estoit entendue et favorisée de Sa Majesté et de messieurs du Conseil» (DE LAFFEMAS B. [1604], p. 234). Le raisonnement paraît à nos yeux bien rudimentaire, mais il a au moins le mérite de la clarté et il ne se réclame que du bon sens. [J faut bien se rendre compte qu'au fond il n'est pas utile, qu'il est même nocif de combattre la pauvreté par le laisser aller et l'assistance. Cette idée qui se trouve en contradiction avec les enseignements de l'Eglise au Moyen Age2, est aussi un des fondements de l'économie politique. Nous le retrouvons, mais d'une autre manière, dans de nombreux textes récents inspirés cette fois par J'économie libérale. A y regarder de près, il est certain que pour tous les mercantilistes, même les moins industrialistes, l'expansion de l'économie de la nation est impulsée par la ville et par J'accroissement des relations entre les villes. Le renforcement des relations économiques entre les villes d'une même nation est lié au principe qui suppose que l'augmentation du bien-être dépend de l'accroissement du volume des échanges à l'intérieur de la nation, un peu comme si les échanges permettaient d'utiliser une richesse laissée à l'abandon dans la réalisation des surplus de chaque région, de chaque sous-espace qui composent le territoire de la nation. Déjà, Barthélémy de LAFFEMAS met bien en lumière J'intérêt qu'il y a pour la nation à financer des travaux d'infrastructure importants, comme «joindre les deux mers ensemble et d'en rendre la navigation facile de l'une à l'autre» ou encore l'aménagement d'une petite rivière qui abaisserait rapidement le coût de transport, même si l'auteur est souvent partagé sur le fait de

2 De nombreux historiens ont insisté sur l'importance de cette transformation culturelle qui se produit pendant plusieurs siècle (cf. par exemple GEREMEK G. [1980]).

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savoir qui doit, du secteur public ou du secteur privé supporter des investissements qui sont jugés très lourds. « Une autre petite rivière en Bourgogne, appelée Armanson, qui est de longue étendue et passe par les villes d'Auxerre, de Tonnerre, et d'autres pays vignobles, se peut rendre dans peu de temps navigable, et sans aucune des pense au public, par l'entremise des dits sieurs commissaires, s'il plaist à Sa Majesté et Messieurs de son Conseil continuer à les maintenir et authoriser leur advis,

par le moyen d'un particulier riche et affectionné au bien de
sa patrie, qui seul entreprend, soubs la conduite desdits commissaires, d'en faire les frais, moyennant que pendant dix ans seulement, ceux qui voudront servir de la commodité de la navigation d'icelle s'ayderont des basteaux et mariniers qu'il fournira, en lui payant la moitié seulement de ce qu'ils payeroient par charroy » (DE LAFFEMAS [1604], p. 240). Il s'agit toujours d'accroître la densité des réseaux de communication entre des marchés éloignés plus ou moins denses. Dans leur analyse du cas des Provinces Unies, Antoyne de MONTCHRESTIEN et plus tard WilJiam PETTY insisteront assez fOltement sur l'idée que celui qui maîtrise le transport maîtrise aussi la circulation des richesses et par suite leur production. « Ceux qui ont la suprématie de la navigation et de la pêche ont plus d'occasion que d'autres de fréquenter toutes les parties du monde, d'observer partout ce qui fait déjàut et ce qui est en surabondance, ce que chaque peuple peut faire et qu'il désire,. par suite, ils peuvent être les facteurs et les porteurs pour le monde du commerce tout entier. Avec une pareille base d'opérations, ils apportent tOllS les produits indigènes pour être mamifacturés chez eux et ils remportent même à leur pays d'origine, ce que nous voyons clairement» (PETTY W. [1690], p. 279-280). Dans le même ordre d'idée, mais beaucoup plus tard, James STEUART dans ses Recherches sur les principes de l'économie politique (1767), établira une relation directe entre la prospérité d'une ville et l'organisation des réseaux routiers qui lui permettent

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de pénétrer jusqu'au plus profond des provinces de la nation. Les villes doivent exister dans des relations hiérarchiques qui permettent d'atteindre tous les niveaux du marché. En prenant l'exemple de la Paris, il n'a pas de mal à démontrer le bien fondé de la centralisation, puisque la France, depuis le gouvernement de Maximilien de BETHUNE (SULLY), bénéficie d'une volonté affirmée de continuité dans l'aménagement du territoire, même si dans la pratique les idées de SULLY et de COLBERT restent divergentes sur de nombreux points. SULLY était partisan d'un réseau de transport qui permettrait de relier les campagnes et les petites villes qui leur serviraient de débouchés, il visait directement à désenclaver les campagnes, à construire une continuité territoriale et à stimuler les fonctions de production et de consommation des zones les plus reculées. COLBERT, au contraire, travaillait à la construction d'un réseau de communication hiérarchisé, dont la forme en étoile à paJ1ir de Paris devait servir de moyen d'unification politique et économique de la France: le but étant aussi bien de maîtriser le territoire national que d'ouvrir des relations commerciales profitables avec les nations étrangères. L'opposition entre ces deux grands commis de l'Etat pourrait être focalisée sur les fondements d'une « croissance durable », SULLY pensant que ces mécanismes devaient être cherchés à l'intérieur même de la nation, tandis que COLBERT croyait, au moins en partie, à une stimulation de la croissance de la nation par l'accroissement des exportations. Mais la plupart des mercantilistes ont une conscience nette de la fragilité des réseaux ainsi ébauchés, cette facilité à joindre les marchés étrangers a aussi l' inconvén ient de soumettre les productions nationales à une concurrence ruineuse. C'est pourquoi le commerce entre nationaux doit se trouver protégé de la concurrence étrangère qui est le plus souvent présentée comme déloyale, faussant les règles du jeu, soit en proposant des objets superflus, soit des productions que la nation fabrique déjà. La prospérité du royaume passe par cette prise de conscience, et fonde ainsi l'identité nationale. « Nous faisons ordinairement plus grand Etat de choses étrangères que des nostres propres, et nous cherchons bien

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