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La reconstruction des villes françaises de 1940 à 1954

De
500 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 174
EAN13 : 9782296336216
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@ Éditions l'Harmattan, ISBN: 2-7384-5194-2

1997

Danièle Voldman

LA RECONSTRUCTION DES VILLES FRANÇAISES DE 1940 À 1954
HISTOIRE D'UNE POLITIQUE

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ëcole Polytechnique 75005 Paris- FRANCE

L'Harmattan Ine. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9

Villes,
histoire, culture, société
Collection dirigée par Denis Menjot, professeur d'histoire médiévale, et par Jean-Luc Pinal, professeur d'histoire contemporaine. La compréhension du monde urbain résulte à la fois des formes spatiales et des manières de vivre la ville. L'URACNRS 1010, Cultures, Arts et Sociétés des villes européennes associe des historiens, des historiens de l'Art et des architectes. Ellese propose de promouvoir du Moyen Âge à nos jours les recherches d'histoire urbaine européenne.
Ouvrages parus: Laurent Baridon, L'imaginaire scientifique de Viollet-le-Duc Denis Menjot, Jean-Luc Pinal (coord.), Les immigrants et la ville, insertion, intégration, discrimination (Xl/e-xxe siècles) Catherine Coquery-Vidrovitch, Odile Goerg (coord.) La ville européenne outre mers: un modèle conquérant? xve-xxe siècles Denis Menjot (coord.), Les villes frontière (Moyen Âge-Époque moderne) Michel Bochaca, La banlieue de Bordeaux. Formation d'une juridiction municipale suburbaine (vers 1250-vers 1550) Danièle Voldman, La reconstruction des villes françaises de 1940 à 1954. Histoire d'une politique Ouvrages à paraître: Danièle Courtemanche, Œuvrer pour la postérité. Testaments parisiens des gens du roi au début du xve siècle Rainer Hudemann, François Walter (coord.), Les villes et les guerres au xxe siècle Denis Menjot, Jean-Luc Pinal (coord.), Enjeux et expression de la politique municipale URA CNRS n° 1010
Humaines de Strasbourg STRASBOURG, Tél. : 03 88 22 13 01, Télécopie: 03 88 75 15 65 Université des Sciences

32, rue de l'Ail, 67000

Photo de couverture: Buste d'homme Musée de l'Œuvre Notre-Dame/Strasbourg,
Maquette/mise en page: Maxime Cartographie: Alexandra Laclau. Photographies: Marianne Amar Conception graphique couverture: Dondon,

accoudé (vers 1467) Nicolas de Leyde. Photo: F. Zvardon.
Yannick Laurent, René Lorenceau.

Michel

Renard.

A la mémoire des disparus Ainsi qu'à tous les reconstructeurs.

AVANT-PROPOS

Si les historiens ont coutume de désigner la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale sous le terme générique de « Reconstruction », leurs études ont privilégié les aspects politiques, économiques et sociaux de la question, délaissant la disparition des ruines et de la reconstruction du domaine immobilier'. Pourtant, à l'époque du retour à la légalité républicaine maints Français avaient avant tout l'espoir de retrouver un toit. Pour eux, l'horizon de la Reconstruction était barré par les difficultés du logement. En 1945, le pays n'était pas à son premier après-guerre. Celui de la «der des ders» avait laissé des traces profondes, sur le plan immobilier et urbain comme dans les familles, les corps et les mentalités. Au cours des années 1930, des personnalités politiques liées à l'École française d'urbanisme en avaient tiré des leçons. Alors que pour la première fois, la population urbaine l'emportait sur le nombre des ruraux, ils estimaient que ce phénomène demandait des efforts pour penser les villes des temps nouveaux. En dépit de l'essor de la discipline urbanistique, leurs tentatives n'eurent pas grands résultats. Après la Seconde Guerre en revanche, véritable rupture avec les pratiques antérieures, la Reconstruction fut posée en termes généraux d'urbanisme et d'aménagement. Le 16 novembre 1944, le Gouvernement provisoire de la République française affirma cette volonté en créant le ministère de la Reconstruction et de l'urbanisme (MRU).Malgré l'opposition de ceux qui n'y voyaient qu'une nécessité
1. Depuis quelques années, la reconstruction suscite un nouvel intérêt; les travaux sur le sujet se font plus nombreux. Ils sont cités au cours du texte et dans la
bibliographie.

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Avant-propos

passagère, c'était l'acte de naissance de la première administration chargée du domaine urbain. Loin d'être une création ex nihilo, le MRU était ainsi l'aboutissement de plusieurs décennies d'efforts. \I reposait en particulier sur des organes administratifs nés pendant la guerre. Dès son installation en effet, le régime de Vichy créa des institutions d'aménagement urbain. En 1944, le Gouvernement provisoire les jugea suffisamment appropriées pour confirmer leur existence. Faire l'histoire des politiques de reconstruction de l'après 1945, c'est donc à la fois suivre l'évolution de l'intervention de l'État en matière d'urbanisme depuis la fin de la Première Guerre mondiale et poser la question des continuités entre les administrations de Vichy et celles de la Quatrième République. La rupture de 1944-1945, évidente sur le plan politique et militaire, s'estompe dans le domaine urbain pour trois raisons au moins. D'abord, dans les guerres du ><Xesiècle, les villes sont un élément stratégique essentiel sur lequel militaires et polémolog ues 0 nt beaucoup débattu. En reconsidérant les distinctions entre le civilet le militaire, ils ont fait des villes un objectif à détruire. Si leur anéantissement n'était pas gage de victoire, leur résistance affaiblissait l'ennemi. De ce point de vue, commencer à reconstruire avant même la fin du conflit - ce qu'ont essayé de faire tous les belligérants selon des modalités diverses - était une manière d'affirmer la souveraineté nationale. Ce fut le sens des efforts de l'État français pour reconstruire entre 1940 et 1944, tout comme la renaissance des villes sera un enjeu pour le Gouvernementprovisoireet la jeune Quatrième République. Seconde raison à l'unité de la période 1940-1954, l'essentiel des lois codifiant la reconstruction a été promulgué dans la première partie des années 1940. Ces lois ont été élaborées par les organismes dont le MRU était l'héritier direct. Des experts y ont poursuivi une carrière commencée bien avant la défaite. Pendant plusieurs décennies, des années 1930 aux années 1960, ils y ont pensé les problèmes urbains dans des termes où la maîtrise de l'aménagement spatial et la planification devaient jouer, sous la direction de l'État, un rôle primordial. Cette longévité du personnel reconstructeur, poursuivie bien après la période envisagée, explique la cohérence des mesures par delà les changements de régime. On verra combien les effets de la « guerre franco-française}) ont été atténués chez des professionnels qui n'ont cessé de revendiquer une position hors du champ politique. Enfin, les destructions massives, en déchirant le tissu urbain, ont fait table rase d'une partie de ce qui existait auparavant, moyen radical pour les théoriciens et les techniciens du bâtir de se dégager des contraintes du patrimoine ancien. Les constructeurs ont compris que les pouvoirs publics répondraient à leurs aspirations - d'abord dans le

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Avant-propos

cadre d'un État autoritaire, puis sous un tout autre régime, lui aussi soucieux de mener une politique vigoureuse dans ce domaine. Devant une si belle continuité, il était tentant de mener l'enquête jusqu'à l'explosion urbaine des temps de la prospérité. On pouvait, dans cette optique, prendre comme date ultime la création de la Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale (DATAR)en 1963, qui consacrait une longue évolution, mais n'en signifiait pas moins que les temps de remise en route de l'appareil productif étaient révolus. Une telle périodisation aurait pourtant gommé les spécificités de la reconstruction, niant la différence entre les temps arides de la reprise et ceux plus faciles des enrichissements. De plus, le Plan Monnet misait avant tout sur l'industrie considérée comme l'infrastructure essentielle. Pour les modernisateurs, les villes étaient des réservoirs de main-d'œuvre et la reconstruction passait par un équipement général où les problèmes d'urbanisme ne jouaient qu'un rôle secondaire. Il leur semblait évident qu'on ne construirait pas de logements sans ciment et que celui-ci ne serait lui-même produit sans charbon ni électricité. Les préoccupations pour la construction, développées dans le monde politique à cause d'une crise aiguë et nationale du logement, ne sont apparues qu'à partir du second Plan. Plus attentives envers l'habitat, les mesures de 1953 engagent une nouvelle logique où la construction prend le pas sur la reconstruction. Le 14 août 1954, le départ définitif d'Eugène Claudius-Petit de la tête du ministère de la Reconstruction - devenu ministère des Travaux publics, du Logement et de la Reconstruction - correspond bien à un moment charnière de l'évolution. À partir de cette date, symbolique à cause de l'importance du personnage qui se retire de la gestion des questions urbaines, les directives gouvernementales prennent une autre direction. C'est elle qui donne le terme chronologique de cette étude. Dans le vaste champ de la reconstruction des villes, on a choisi d'analyser l'histoire d'une politique publique. La description des circonstances en brosse la toile de fond: la guerre, l'Occupation, le passage d'un régime autoritaire au rétablissement de la démocratie ont éclairé d'une lumière particulière l'action des pouvoirs publics en matière de reconstruction. Même si la période 1940-1954 a une unité du point de vue des conceptions de la reconstruction, l'analyse des interventions publiques doit néanmoins être différenciée en fonction de la nature politique des gouvernements qui les ont menées. L'histoire des institutions permet d'approfondir l'étude des rapports entre l'État et la société dans un domaine - l'urbanisme - où les nombreux acteurs sociaux entretiennent des liens complexes. Leur mise à plat éclaire autant les relations entre les décideurs parisiens et les structures locales que celles entre les pouvoirs publics et des citoyens attendant une prise en charge de leur dénuement.

9

Avant-propos

Comment les décisions du MRU, résultat d'une politique soumise à des contraintes fort variées, se sont-elles inscrites dans les horizons des années 1950 et 1960? Il faut ici peser le poids des réalités économiques et techniques, celui des imprévus du politique, le problème enfin des attentes et des conceptions des acteurs. Car l'histoire d'une politique comprend aussi celle de sa réception. Décideurs, techniciens, entrepreneurs, architectes, maires, élus, sinistrés et mal-logés n'ont pas raisonné dans les mêmes termes. Tandis que les premiers imaginaient des solutions qui repoussaient pour de longs mois l'achèvement des travaux, les habitants vivaient dans l'impatience. L'opinion n'a pas toujours compris les impératifs des politiques. L'État a arbitré, selon la période et sa propre hiérarchie des problèmes, entre les intérêts des uns et des autres. La connaissance des procédés utilisés par l'industrie du bâtiment est essentielle, car les techniques nouvelles, testées dans les chantiers expérimentaux, ont abouti à industrialiser la construction. L'étude des entreprises de bâtiment entre 1940 et 1954 devrait répondre à une double question: sur le plan technique, la France a-t-elle été durant cette période «en voie de modernisation »1 ? Y a-t-il eu une véritable transformation des entreprises durant la Reconstruction ou bien celle-ci n'a-t-elle eu lieu qu'avec le développement urbain des années 1960 ? Enfin, les architectes ont signé les œuvres qui ont marqué le paysage contemporain; ont-ils eu seuls la responsabilité du choix des formes et du vocabulaire architectural? Dans la concurrence séculaire qui les oppose aux ingénieurs, n'ont-ils pas été relégués au rang de « faiseurs de façade », freinés par les exigences des maîtres d'ouvrage et celles des techniciens? À ces questions vient s'adjoindre celle de la définition de la profession, notamment de la place des urbanistes en son sein. Dans les années 1940, si l'on pouvait être architecte sans être urbaniste, le contraire était loin d'être entré dans les mœurs. L'un des points à élucider sera la part respective des uns et des autres. Les urbanistes de la Reconstruction n'ont-ils été en définitive que des architectes? Cette hypothèse suffirait-elle à expliquer la morphologie des villes reconstruites? Dans la somme de ces poussées diverses - qui seule a déterminé la force définitive qui a donné leur visage aux villes -. le facteur temporel a joué un rôle singulier. Si la distinction est désormais classique entre le temps court du politique et de l'événement et le temps long du culturel dont l'urbain relève à l'évidence, on doit plus récemment à Bernard Lepetit d'avoir focalisé l'attention sur les temporalités spécifiques de l'urbanité, qui se mêlent et s'opposent. En établissant une hiérarchie des durées à l'œuvre dans les phénomènes
1. Titre du colloque non publié,
des sciences politiques. organisé en décembre 1981 par la Fondation nationale

10

Avant-propos

urbains, on peut choisir la lentille en fonction du sujet examiné et éventuellement en superposer les clichés. Dans l'histoire des politiques urbaines françaises du milieu du XXesiècle, ces temporalités ont joué elles-mêmes de manière complexe. Car au temps spécifique de la ville (celui de la longue durée qui patine les édifices et façonne les quartiers), à celui plus resserré de la décision urbanistique et de l'activité législative (dont on doit mesurer l'écart entre le moment de son intervention et l'impact de son inscription dans les paysages), se sont ajoutées les fulgurances des destructions et les latences du provisoire. Cette notion du provisoire mériterait à elle seule un traitement particulier. En effet, il est essentiel de comprendre comment s'est fait le passage entre le temps de l'anéantissement des villes et celui de leur reconstruction. Le temps du provisoire, est-ce seulement celui de la transition? Que se joue-t-il, sur le plan symbolique, politique et technique, dans ce passage? Si l'on admet que l'histoire est l'étude de l'écoulement du temps, l'entre-temps ne peut être distingué comme un en-soi. Faut-il dès lors abandonner le terme de provisoire, qui relève pour une large part du rétrospectif, pour employer celui de transitoire? Ce qui a été abordé par les historiens du politique mériterait d'être également abordé par ceux de l'urbain. Comment le récit historique peut-il dire tout cela? Si la possibilité est mince d'en trouver les formes adéquates (on garde en tête les mises en garde de Jacques Rancière : honteuse est la poétique qui consiste à intercaler dans la démonstration le petit récit «qui lui donne d'un seul coup chair et sens»), on peut tenter l'expérience!. En dépit des directives de l'État, chaque ville sinistrée a été reconstruite de façon unique. Pour rendre compte de la multiplicité événementielle comme de la particularité de chaque expérience, cette étude est entrecoupée de courts récits monographiques imprimés en italiques. Ils servent avant tout à nuancer le développement général, à donner également « chair et sens» à la construction rhétorique du raisonnement historique. L'ambition est aussi de contribuer à comprendre avec les outils de l'histoire ce que fut une politique publique dans le phénomène particulier de la reconstruction. Les onze « histoires de villes» éclairent l'imbrication des différents temps du réel face à la nécessaire mise à plat de l'enchevêtrement des faits. Bien qu'inséparables de l'ensemble, ces fragments ont une épaisseur chronologique propre, rejoignant parfois dans le temps le seuil des années 1960. Les villes ont été choisies en fonction de leur représentativité par rapport à l'un des problèmes abordés dans le chapitre auquel elles sont accolées: un village peu atteint, une ville quasi rasée, une cité au tissu criblé de destructions

1. RANCIÈRE (Jacques), Les noms de l'histoire. Essai de poétique
Seuil, 1992, p. 203.

du savoir,

Paris, Le

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Avant-propos mais encore visible, une reconstruction moderniste, des reconstitutions dites à l'identique. Trois moments chronologiques ont scandé la période de la Reconstruction. Les différents facteurs qui ont contribué à la réédification des villes n'ont pas eu la même épaisseur temporelle et n'ont pas évolué à la même allure. Rien dans l'acte de bâtir ne se fait vite. Que dire du travail des reconstructeurs aux prises, entre 1940 et 1954, avec les immeubles éventrés, les tonnes de déblais, les amas informes, les ferrailles tordues, les détresses individuelles et tant d'autres contraintes? Confrontés au décalage entre le moment de la décision et celui de la réalisation, ils ont tout à la fois paré au plus pressé, réfléchi à l'avenir et accueilli les habitants dans leurs nouveaux quartiers. On saisit là la différence entre le temps court du politique et la pesanteur des phénomènes sociaux, démographiques et urbains. Le temps de la guerre Guillet 1940-mai 1945), celui des urgences et des bilans sans cesse alourdis, est un temps morcelé. Durant l'Occupation, les premières mesures de reconstructions furent entrecoupées d' hésitations, soumises aux besoins allemands, bousculées par les événements. Toute décision était provisoire, jusqu'au prochain bombardement, jusqu'à la prochaine opération militaire. Seule la paix vint donner sa touche définitive au tableau des ravages et à l'ampleur de la tâche à accomplir. De mai 1945 à novembre 1947 s'est écoulé le temps du provisoire, où l'on a commencé à rebâtir en même temps que l'on a pensé les principes de la Reconstruction. Durant le temps des grands chantiers (automne 1947-été 1954) s'est accompli l'essentiel du retour à la normale. Ce fut le moment où les plaies les plus vives ont fini d'être pansées et où leur lente cicatrisation a permis à la France d'entrer dans sa véritable phase d'urbanisation amorcée à la suite de la Première Guerre. Reste une dernière question: peut-on séparer la reconstruction de la construction? Sur le plan intellectuel, les différences dans la conception des politiques sont faciles à saisir et leur maintien est indispensable à l'étude. Mais dans la conduite des chantiers, la réalité fut plus fluide. C'est pourquoi les projecteurs, toujours braqués sur la reconstruction des villes qui occupera tout le devant de la scène, ne laisseront jamais la construction dans la totale obscurité. Reconstruire n'est-ce pas avant tout construire? Ce livre est issu d'une thèse de doctorat d'État soutenue en février 1995 devant l'Université de Paris-\. Travail de longue haleine, il doit beaucoup à mes collègues et à mes amis. Je remercie tout particulièrement pour leurs conseils et leurs critiques mon directeur de thèse Antoine Prost et les membres du jury Jean-Pierre Azéma, Serge Berstein, Gérard Monnier, Jean-Luc Pinol et Marcel Roncayolo; Chantai Bonazzi, Jean-Daniel Pariset et Yvonne Poulie aux Archives Nationales; toute l'équipe de l'Institut d'histoire du temps présent et son

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Avant-propos

bibliothécaire Jean Astruc; ainsi que Marianne Amar, Claire Andrieu, Rémi Baudouï, Laurence Bertrand-Dorléac, Frédérique Boucher, Viviane Claude, Laurent Douzou, Michel Dreyfus, Robert Frank, Françoise Le Brenn, Michel Margairaz, Martine Morel, Françoise Mourcin, Josette Naiman, Denis Pelletier, François Rouquet, Sylvie Schweitzer, Danielle Tucat et Dominique Veillon qui, en lisant avec amitié tel ou tel chapitre, m'ont permis d'en atténuer les imperfections.

13

Prem

ière

par

tie

LE TEMPS DE LA
GUERRE

(juillet 1940

- mai 1945)

Le temps de la guerre couvre la période qui va des combats de juin 1940 à ceux de l'automne 1944. Elles'étend donc de la mise en place du régime de Vichyà celle du Gouvernement provisoire de la République française. De ces années, commençant à l'heure du désespoir des vaincus pour s'achever sur l'espoir de lendemains plus heureux, il fallait faire le bilan. Mais la guerre n'était pas achevée: ce n'est qu'en mai 1945 qu'on a pu mesurer l'ampleur des dégâts. C'est pourquoi, cette partie s'ouvre sur la comptabilité des destructions dressée au cours de l'été 1945, alors que les trois chapitres suivants reviennent sur la période antérieure. Ce bilan sert d'ouverture au premier acte de la reconstruction des villes françaises: celui qui a commencé sous les bombes.

16

CHAPITRE Bilan

UN

des destructions

Entre le printemps et l'automne de l'année 1945, les Français commencèrent à inventorier les conséquences des événements qui s'étaient déroulés sur leur sol depuis septembre 19391. Tandis que les citoyens aux prises avec les deuils, les rancœurs politiques et les difficultés quotidiennes s'efforçaient de réorganiser leur vie, les pouvoirs publics issus de la Libération commençaient la reconstruction du pays. Contrairement à la situation de l'hiver 1918 où seuls les treize départements de la zone du front avaient été touchés, les destructions matérielles, massives, atteignaient l'ensemble du territoire national. Lors du premier conflit mondial, les villes du Nord et de l'Est avaient beaucoup souffert, mais les régions dévastées comprenaient avant tout de larges étendues rurales, défoncées par les tranchées, piétinées par les armées. Cette fois, les ravages résultaient d'opérations plus diversifiées et les zones urbanisées avaient été touchées sur presque tout le territoire: immeubles d'habitation, commerces, usines et bâtiments publics, constructions utilitaires, gares et ponts avaient partout été détruits. Si dans les campagnes et les villages, l'habitat rural n'avait pas été épargné, il représentait une proportion relative bien moindre que pendant la Première Guerre. Enfin, dans un tempo moins continu qu'un quart de siècle plus tôt, entre 1940 et 1945, les villes françaises avaient connu plusieurs phases de destructions, entraînant chaque fois des types de dommages particuliers.

1. Bien que l'histoire de la reconstruction territoire métropolitain, ses caractères hexagone.

outre-mer ne soit pas séparable de celle du sont spécifiques. On s'en tiendra ici au seul

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Bilan

des destructions

Les destructions

urbaines

Pendant la campagne de 1940, l'Est et le Nord du pays surtout eurent à souffrirde l'invasionet des combats. En mai, les Ardennes connurent les premiers assauts de l'armée allemande, qui laissèrent des ruines à Sedan, Givet, Dinant. Puis ce fut la Somme où Amiens affronta de rudes attaques et connut plusieurs incendies en mai et juin; le Nord dont Lilleet Dunkerque, port d'embarquement des armées du Nord et de Belgique subirent d'importants dégâts; le Pas-de-Calais (Arras, Calais, Boulogne), l'Aisne (Soissons) ; l'Oise où Beauvais et Compiègne essuyèrent des bombardements allemands le 8 juin et alliés le 13; la Marne (Châlons et Vitry-le-François); la Seine-Inférieure' (Rouen, Elbeuf); la Meurthe-et-Moselle, enfin, autour de Toul et des défenses de la ligne Maginot. A ces dégâts, il faut ajouter, sur des points stratégiques comme les ponts ou les dépôts de munitions, les destructions volontaires des armées françaises en retraite, dans le Nord et l'Est mais aussi dans la région parisienne, sur la vallée de la Loire (Orléans, Gien, Sully, Tours, Blois, Saumur détruite pendant la résistance des Cadets aux attaques allemandes) et les alentours de Nantes, où le capitaine de réserve Marc Bloch avait été chargé de faire sauter les dépôts d'essence français au fur et à mesure de l'avance allemande. Pendant cette période, les destructions ont principalement résulté d'affrontements entre armées avec combats d'artillerie et de chars, qui ont atteint villages et bourgades situés sur les lignes de front. Ce fut le temps des canons et des mitrailleuses qui emportaient les positions, détruisaient la cible, ébranlaient les bâtiments, laissant les alentours couverts de poussière bien qu'à peu près indemnes. Les armées allemandes ont aussi pratiqué les bombardements aériens à grande échelle, surprenant les fantassins français marqués par les souvenirs des opérations terrestres de la guerre de 1914-1918. Dans L'étrange défaite, Marc Bloch analyse la différence entre le bombardement par artillerie, lot somme toute quotidien du soldat, et le feu « venu des airs» beaucoup plus bruyant et terrifiant. En juin 1940, furent bombardées les premières grandes villes, Marseille le 2, Paris le 3, où l'on compta près de 700 morts, et Bordeaux le 19. L'armistice de juin 1940 avait pu laisser à Vichy l'espoir d'entreprendre une véritable œuvre de reconstruction immobilière. Espérance vaine, non seulement en raison des clauses d'armistice, mais également à cause de la reprise des combats par les Alliés, des sabotages de la Résistance et des représailles qui les suivaient, ainsi que
1. On garde la désignation contemporaine et non celle actuelle des départements, donc Seine-Inférieure, Loire-Inférieure non Seine-Maritime,Loire-Maritime... et

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Bilan

des destructions

des activités des armées d'occupation, facteur de nouvelles destructions. Quand commencèrent les raids britanniques sur la France occupée, la vanité d'une reconstruction accomplie sous les bombes apparut clairement. Le raid sur Brest en avril 1941 inaugura une période de destructions qui ne devait plus cesser. On peut citer, pour la seule année 1942 et à cause de leur retentissement dans l'opinion, le bombardement de Boulogne-Billancourt le 4 mars, suivi d'attaques sur la banlieue parisienne; le raid britannique sur Saint-Nazaire le 27 du même mois; la tentative de débarquement canadien à Dieppe le 19 août. Néanmoins, malgré toutes les opérations de l'automne, la très relative accalmie aura duré presque deux ans. Au cours du printemps 1943, l'offensive aérienne alliée donna toute sa mesure. Furent alors touchées les villes industrielles du Nord et du Centre (Lille, Le Creusot, déjà endommagé un an auparavant, bombardé le 19 juin 1943, Saint-Étienne, Sochaux), la région parisienne, les ports de la Manche, de l'Atlantique (Le Havre, Brest, Lorient, Nantes, Saint-Nazaire, Bordeaux), les nœuds de communications (Saint-Pierre-des-Corps, Abbeville, Amiens, Hazebrouck, Tergnier, Vierzon, Lyon-Vaise,etc.) et de la Méditerranée (Vintimille, Menton, Toulon, Nice, Marseille, Sète). Pendant cette phase, les sabotages ajoutèrent de nouvelles ruines causées par des dynamitages et des tirs isolés. La bataille de France, commencée avec le pilonnage par l'aviation alliée des ponts sur la Seine et la Loire à partir du 1er juin 1944 et le débarquement de Normandie le 6, fut pour les villes beaucoup plus meurtrière que celle de la campagne de mai-juin 1940, car les tapis de bombes de 1944 étaient bien différents des pilonnages limités de 1940. Les bombardements en nappe, pratiqués par les Alliéset par les Allemands comme élément stratégique et tactique prédominant, ravagèrent de vastes zones urbaines en particulier dans le Calvados (Caen, Saint-Lô, Avranches, Fougères, Vire, etc.) ainsi que les villes côtières de Bretagne (Brest déjà tant de fois touchée, fut une fois de plus bombardée) et de l'Atlantique (Royan, Saint-Nazaire). Il faut bien entendu ajouter les destructions dues aux combats d'artillerie, de l'infanterie et des blindés, ainsi qu'aux combats de rues et à la retraite des armées nazies. En juin 1944 par exemple, les Allemands détruisirent avant de capituler le port de Cherbourg afin de le rendre inutilisable. Leurs divisions se repliant depuis le Sud vers le front de Normandie, mirent à feu et à sang les villages traversés, tel Oradour, incendié le 10 juin.

19

Bilan

des destructions

Carte 1a Chronologie des destructions
Campagne de 1940
17 juin 1940

- printemps

1943

Offensive aérienne alliée printemps 1943 printemps

-

1944

Débarquement printemps 1944

printemps1944 - printemps1945

Bataille de France

.

Villes détruites Extension des destructions

20

Bilan

des destructions

Carte 1b Chronologie des destructions

Brest

@

Villes aY~Jnt subi plu~ieurs destructions successives

Caen

Villes détruites à plus de 50%

.
aérienne
1943

Autres

villes

détruites

Campagne

de 1940

D

Offensive
printemps

alliée

- printemps

1944

11111111

Débarquement printemps 1944

Bataille
printemps

de France
1944

- printemps

1945

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Bilan

des destructions

Les derniers combats ravagèrent la Vallée du Rhône (Arles, Avignon) tout au long de juillet et du mois d'août, de l'Est, de la Somme et de la Loire. Avec la stabilisation du front sur l'Est en septembre, les départements de la Meuse et de la Moselle, du Haut et du Bas-Rhinfurent les derniers à subir d'importants dégâts (Mulhouse, Strasbourg et sa région ainsi que la poche de Colmar, réduite le 9 février 1945). On peut donc distinguer plusieurs phases chronologiques de ravages, avec des types d'opérations dominants au cours de chacune d'elles: front mobile en mai-juin 1940, opérations ponctuelles,

escarmouchesde guérillaet bombardements ({ au but» de la fin 1940
au printemps 1943, puis tapis de bombes, batailles de position et guerre de mouvement. Aucun type d'opérations n'a jamais pour autant totalement exclu les autres. Tout ceci détermine quatre types de zones sinistrées. Dans celles que la guerre a traversées de façon rapide ou qui ont connu des combats épisodiques, les destructions circonscrites ont été facilement comptabilisées. Les chiffres n'ont pas varié, donnant une estimation précise des besoins. A Sully-sur-Loire, par exemple, le plan de reconstruction dressé entre 1941 et 1944 était prêt en 1945. Cette catégorie comprend les régions où se sont déroulées des opérations isolées comme le débarquement canadien d'août 1942 dont l'échec coûta cher à Dieppe et à ses alentours (Pourville), ainsi que les zones d'action des Résistants visant des ouvrages spécifiques (voies ferrées, ponts, dépôts de munitions, garnisons ou plus rarement cantonnements de troupes). Les zones de combats intenses ont posé des problèmes de bilan plus difficiles. Les régions du Nord et de l'Est où se déroulèrent les combats de mai-juin 1940 ainsi que les zones de débarquement 0 nt subi à la fois les bombardements, les batailles aériennes et les combats d'infanterie (Caen, Falaise). Là, non seulement les surfaces détruites étaient vastes, mais les parcellaires furent bouleversés. Ces effets furent encore plus sensibles pour les régions soumises aux bombardements aériens. Ils détruisaient non seulement immeubles et groupes d'immeubles, mais soumettaient les quartiers proches au souffle des bombes explosives. Nombre de constructions dans un rayon éloigné des impacts, sans être détruites, présentaient murs ébranlés, toitures arrachées et vitres brisées. Ce fut le cas des villes industrielles et des bases allemandes portuaires (Nantes, Brest, Cherbourg, Lorient...). Enfin, irrécupérables sans un long travail préalable, les zones minées où des ravages potentiels renforçaient les destructions proprement dites. La pose des mines avait commencé du côté français dès la déclaration de guerre pour renforcer les défenses de la ligne Maginot. Elleavait été poursuivie par les belligérants en fonction de la progression des batailles et des fronts, les dernières mines venant

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Bilan

des destructions

appuyer Alliés et troupes de l'Axe en Alsace dans l'hiver 1945. La carte des superficies à déminer fait apparaître comme zones dangereuses cinq des six côtés de l'hexagone, autour du centre indemne.

Ca rte 2 Superficies à déminer

8

S0000ha 20 000 5000 10

@ Mines éparses

23

Bilan

des destructions

Établir le bilan des dégâts ne fut pas aisé. Les délais entre les premiers combats pour la Libération et le retrait complet des armées nazies, l'éparpillement des pouvoirs, la désorganisation économique, les incertitudes sociales gênaient l'établissement des chiffres. De plus, le Gouvernement provisoire voulait dénombrer, mais aussi classer pour distinguer dans l'étendue des décombres quelle part attribuer à Vichy, à l/Occupation et aux opérations militaires. Il fallait donc compter les vitres cassées et les villes rasées, mais aussi démêler l'origine du sinistre. Le préalable aux bilans était de déterminer la période des destructions. Le 3 septembre 1939, date de la déclaration de guerre, fut admis sans discussion comme point initial des dommages. Plus difficile était de trouver la date de la fin du conflit. Au contraire du 11 novembre 1918, où une sonnerie de trompe avait solen nellement annoncé, à 11 heures du matin, sur tous les champs de bataille, que le feu devait désormais cesser, la Seconde Guerre s/étira dans la durée comme dans l'espace. La France, après une fugitive hésitation à cause de l'importance politique et symbolique de la reprise de Paris, s'en tint au théâtre européen, considérant que la libération n'était totale qu/avec la reddition des armées allemandes et que les opérations du Pacifique n'avaient pas de conséquences sur son sol. La loi du 7 mai 1946 proclama le 8 mai 1945, jour de la capitulation sans condition signée à Berlin, date officielle de la fin de la guerre. On pouvait aligner les chiffres des pertes. Les historiens accordent foi aux bilarts établis à partir des chiffres officiels publiés entre 1945 et 1950. A part quelques exceptions sur lesquelles on reviendra, ceux-ci présentent des ordres de grandeur identiques ne variant que dans les détails et la présentation des rubriques. À la suite de ces auteurs, on partira des énoncés communément admis pour narrer les difficultés rencontrées par les reconstructeurs pour évaluer les dégâts.

Bilan quantitatif

Pour le gouvernement, établir le montant des pertes était une nécessité matérielle et économique, puisque la remise en marche de la production supposait de dresser des ordres de priorité et de répartition. C'était aussi un enjeu moral, juridique et politique car l'appréciation des dommages servait dans les argumentaires à un moment où l'on départageait les responsabilités et où l'on évaluait les ressources nationales ainsi que les possibilités d'aide internationale. Cela explique la multiplicité des types de bilans et l'abondance des chiffres parus de 1944 à 1950.

24

Bilan des destructions

Tableau 1 Bilan de la guerre

Pertes humaines et dommages aux personnes Tués au combat ou morts 21 0 000 de leurs blessures
Pertes civiles

Destructions matérielles Immeubles détruits
Immeubles endommagés

460 000
1 900000

150 000 Soit 18 % du capital immobilier

Morts en captivité ou dans les camps de concentration 240 000

Voies ferrées hors service 22 000 km Total
600 000 Ouvrages d'art Invalides (civils et militaires)585 000

1900 115 7500 4000

Gares
Sinistrés partiels Sinistrés totaux

1 000 000
Ponts routiers 4 000 000 Ponts fluviaux

Soit 1ne de la population
Sources: voir la note 1 p. 27.

Chiffrer les dégâts, évaluer les dommages à indemniser, ces opérations indissolublement liées relevaient de plusieurs logiques, différentes les unes des autres. Elles ont été accomplies par des autorités agissant chacune avec leurs buts propres. Ainsi, les bilans établis avant juin 1944 avaient eu tendance, sous la pression directe ou indirecte des Allemands, à minimiser les destructions dues aux forces d'occupation et à maximiser tous les ravages causés par les bombardements alliés. Ils distinguent par exemple, les destructions effectuées avant et après juin 1940, insistant sur le bombardement de Nantes dû à un raid allié mais glissant sur l'anéantissement du Vieuxport de Marseille décidé par les Allemands. En revanche, les autorités de la France libre ont fait des estimations hautes pour tous les types de dommages, tant par prudence dans l'établissement des budgets que pour disposer d'une marge dans les négociations du futur traité de paix. À plusieurs reprises, une publication du ministère de la Reconstruction, le Bulletin des Commissions départementales de la reconstruction donne des exemples de réévaluations nécessaires. Dans l'été 1946, il justifie ces rectificatifs par le courrier des lecteurs ayant 25

Bilan

des destructions

signalé des estimations erronées ou peu équitables. Le numéro 4 rappelleque le nombre de bâtiments sinistrésdonné en juin 1946 avait été communiqué à une époque où beaucoup de dossiers de dommages n'avaient pas encore été déposés, nombre de déclarations de sinistres n'ayant même pas encore été faites, étant donné le délai fixé au 31 juillet 1946. Les rédacteurs signalent que les statistiques ne sont que des extrapolations faites à partir du chiffre des bâtiments effectivement déclarés sinistrés, extrapolations fondées sur « l'intuition et la conjoncture ». Ils concluent néanmoins que l'inexactitude est inférieure à 5 % en valeur absolue. Dans le département d'Eure-et-Loir, les premières estimations d'avril 1946, donnant 7700 immeubles irréparables et 27 000 bâtiments réparables, seront ramenées quelques mois plus tard respectivement à 2 000 et 13 200 soit 15 200 immeubles sinistrés sur l'ensemble du département, chiffre proche de celui donné par le ministère de l'Information en février 1945 (10 794 immeubles partiellement détruits + 1 333 totalement = 12 127 destructions). 0 n est ici bien au-delà des 5 % d'erreurs admises, mais il faut tenir compte de la situation particulière du département, entre l'Eure et la Seine-etOise eux-mêmes beaucoup plus touchés, ainsi que des craintes qu'avaient inspirées les dégâts autour de la cathédrale de Chartres. L'importance et la qualité des monuments historiques encourageaient les sinistrés à surévaluer leurs pertes. Ces cinq pour cent d'incertitude, les sinistrés avaient évidemment tendance à les comptabiliser en sus, tandis que les statisticiens, eux, les auraient volontiers soustraits de leurs colonnes. Si les services nationaux de reconstruction classaient un immeuble dans la catégorie des locaux partiellement détruits, l'usager était, pour sa part, plus naturellement enclin à le juger irréparable. C'est pourq uoi, dans les variations des résultats finaux, apparaît la distinction entre l'esprit qui a présidé à l'estimation des dommages indemnisables - qui relevaient d'une comptabilité stricte guidée par la raison d'État - et celui des comptages concrets, plus sensibles aux cas d'espèce et aux pressions des individus. La Commission du coût de l'Occupation fut créée le 21 octobre 1944. Destinée à calculer le montant des réparations que la France pouvait exiger de l'Allemagne vaincue, cet organisme avait d'abord eu pour modèle la Commission des Réparations instituée par l'article 233 du traité de Versailles. Un deuxième arrêté ministériel la rattacha le 18 octobre 1945 à la Présidence du Gouvernement et lui donna le nom de Commission consultative des Dommages et des Réparations en élargissant sa mission à l'estimation de la totalité des dommages, ceux issus des opérations militaires comme ceux dus à l'Occupation au sens strict. L'arrêté d'octobre 1944 précisait que l'Institut de conjoncture avait la charge de rédiger le premier rapport de la Commission. Le travail

26

Bilan

des destructions

de

cette

dernière s'est

donc

appuyé

sur plusieurs enquêtes

commencées entre 1940 et 1944, complétées sans solution de
continuité au fur et à mesure de la libération du territoire. Elle s'est servie des travaux du Service national des statistiques (SNS) créé à l'automne 1941, qui avait suivi l'évolution des destructions, ainsi que des comptages faits par les mairies, les Ponts et Chaussées et les services d'urbanisme de Vichy. Ces derniers s'étaient efforcés de centraliser les résultats, publiant des bilans mensuels et annuels par communes et par départements. En utilisant ces éléments, la Commission a tenu compte de plusieurs facteurs. D'une part, le terme immeuble désignait tour à tour un bâtiment entier ou son corps principal. Peu gênant pour les édifices urbains, encore que gares, usines et commerces aient été soumis à cette imprécision, ce mode de désignation a fait sensiblement varier les estimations pour les exploitations agricoles. D'autre part, les immeubles ayant subi des dégâts d'un montant inférieur à 500 francs (valeur 1939) ont presque toujours été écartés de la comptabilisation, car ils ont été remis en état assez rapidement, surtout lorsqu'il s'agissait de faits antérieurs à l'été 1944. Enfin, les immeubles touchés à plusieurs reprises ont été tantôt comptés une seule fois et tantôt plusieurs. Pour la Commission, aussi, ont dû jouer « l'intuition et la conjoncture ». La Commission a publié 110 monographies analysant par secteurs les dommages subis. Elles furent autant de points d'appui pour les synthèses dressées parallèlement'. Mais ses membres savaient d'expérience que la France ne pouvait espérer un paiement rubis sur l'ongle des factures qu'elle présenterait. Avec prudence, poursuivant la mission menée par Alfred Sauvy à la tête de l'Institut de conjoncture depuis 1943 sur la comptabilité nationale, ils s'en tinrent dans un premier temps à une évaluation minutieuse des préjudices matériels dus aux combats ou à la présence des occupants. Le premier soin de la Commission fut de distinguer ces deux types de dommages. D'une part les spoliations effectuées à la faveur de l'occupation, de l'autre les destructions consécutives aux hostilités,
1. Commission consultative des dommages et des réparations, Dommages subis par la France et l'Union française du fait de la guerre et de l'occupation ennemie (1939-1945), Paris, Imprimerie nationale, 1950, 9 volumes pour la partie dite « part imputable à l'Allemagne », plus deux volumes pour les parts imputables à l'Italie et au Japon. Évaluation des dommages subis par la France du fait de la guerre et de l'occupation ennemie (1939-1945)", titré « Épreuve» et comportant la mention {{ Chiffres approximatifs et provisoires », automne 1945. Ernest Labrousse et Georges Lefebvreont fait partie du comité de lecture qui a révisé les monographies. Des chapitres du rapport final ont été rédigés par Pierre Renouvin, d'autres par Georges Bourgin, Directeur honoraire des Archives de France. La monographiesur les bâtiments et travaux publics,achevée en 1948, a été établie par l'ingénieur des Arts et Manufactures Marcel poudade, ancien chef de la
circonscription de Paris du service des bâtiments et travaux publics de la DGEN.

27

Bilan

des destructions

qu'elles aient été le fait de l'ennemi, des troupes régulières françaises et alliées ou de l'ensemble des « combattants de l'ombre », FFI, maquis, Armée secrète... Les chiffres, fiables dans leur ensemble, obéissent néanmoins à la logique de vainqueurs persuadés de leur bon droit. Quelle qu'ait été la rigueur de cette comptabilité, elle reste dans le registre de l'évaluation d'une enveloppe globale. Les premiers résultats, publiés en juin 1945, furent do nc accompagnés de mises en garde sur leur valeur approximative, les statisticiens ayant eu soin de préciser que les enquêtes n'étaient pas toutes terminées. La Commission s'est également attachée à montrer la répartition géographique des dommages, département par département, avec l'indication de la qualité des sinistres, partiels - on pouvait réparer - et totaux - il fallait reconstruire. Quant à l'évaluation des destructions causées aux immeubles, elle concernait l'habitation principale en mètres carrés de plancher, avec mention du type de destruction (partielle ou totale), le coût de la construction au mètre carré de plancher de 1939, le chiffre obtenu et un total comprenant les dépendances. Autre fut la logique de ceux qui, sur le terrain, cherchaient précisément ce qui avait été détruit pour estimer la valeur des travaux à mettre en chantier. Cinq instances au moins, dont les intérêts et les modes de comptage étaient différents, ont été impliquées dans l'établissement des bilans des destructions: les services nationaux de protection de sinistrés et leurs antennes locales qui avaient à s'occuper du relogement des sans-abri; les départements ministériels chargés de l'urbanisme et de la construction. (travaux publics compris); les communes et les collectivités locales; les administrations concernées par des pertes spécifiques comme les Ponts et Chaussées, les chemins de fer ou l'Éducation nationale; enfin, les chambres syndicales et les organismes professionnels industriels et commerciaux. Les uns et les autres ont commencé leurs évaluationsdès le début de l'été 1940. 0 n dispose ainsi de bilans successifs qui permettent non seulement de suivre la progression des ravages mais aussi l'évolution des préoccupations et des modes de calcul. Les premières évaluations étaient venues du ministère de l'Intérieur. Il avait la responsabilité des collectivités locales et abritait les organismes de protection des populations en temps de guerre, ainsi que différents services d'urbanisme issus des lois de 1919-1924. Au cours de la guerre et au fur et à mesure de la mise en place des institutions de Vichy, chaque organisme s'est individualisé et a suivi sa voie propre dans la comptabilité des dommages. Chacun a engrangé des données fondées sur la définition de l'immeuble comme habitation principale à laquelle pouvaient s'ajouter des dépendances. Ces renseignements ont été rassemblés en 1943 par Jean Vincent, souschef de section au CRI,dans une thèse de droit soutenue à Paris. Mais

28

Bilan

des destructions

après la parution de l'ouvrage, l'accentuation des bombardements alliés et les combats postérieurs au débarquement de l'été 1944 entraînèrent une sérieuse mise à jour. Jean Vincent publia une nouvelle synthèse en 1946'. A l'automne 1944, le Service interministériel de protection contre les événements de guerre (SIPEG)envoya dans les départements des missions enquêter sur la situation des populations sinistrées. Les chargés de mission remettaient à la préfecture un questionnaire en cinq points qui devait parvenir à chaque commune. Combien d'immeubles étaient détruits? Comment se présentait la situation dans les écoles? (Cette question était destinée à la fois à recenser des locaux pouvant servir d'abris provisoires et à préparer la prochaine rentrée des classes.) Combien d'établissements employeurs (usines, fabriques, exploitations agricoles pour les communes de moins de 2000 habitants) étaient-ils hors d'état de réembaucher leur personnel replié et quel était le délai approximatif nécessaire à la reprise des activités? Quel était l'état des commerces? Quels étaient les besoins en baraquements? Ces missions, dont le but était de secourir les personnes et accessoirement de compter les immeubles détruits, ont travaillé à la hâte, dans des conditions difficiles. Préfectures et mairies ayant été touchées, les imprimés devaient parvenir dans les bâtiments administratifs provisoires. Ils risquaient d'être mis de côté par des fonctionnaires accaparés par l'organisation des évacuations, les déblaiements et les premiers soins aux sinistrés. Cela explique l'hétérogénéité des réponses et leur aspect fragmentaire. A Bayonne, seuls quelques immeubles avaient été abîmés pendant le bombardement du 27 mars 1944, puis lors de l'explosion spontanée d'une mine mouillée dans le port en octobre: les questionnaires font mention de vitres soufflées en abondance, et décrivent des dégâts que d'autres auraient jugés mineurs. A Saint-Nazaire, en revanche, qui était encore le 8 décembre 1944 zone d'affrontement, les sinistrés manquaient de tout et le comptage communal se résume en une seule expression: « la situation est critique». Dans la mesure de leurs moyens, les envoyés du SIPEG ont tout comptabilisé prenant le mot dommage au sens le plus étroit. Ainsi la mission du Pas-de-Calais indique que 700 des 904 communes du département ont été bombardées. Mais, « bombardé» ne voudra pas signifier « sinistré» au sens légal du terme; en 1946, le chiffre officiel des communes sinistrées dans toute la France sera arrêté à moins de

1. VINCENT(Jean), La reconstruction
guerre de 1940, Thèse de guerre 325 p. de droit, Les dommages l'édition, 1946,

des Paris,

villes et des immeubles Imprimerie Bishop et fils, Villiers-le-Bel,

sinistrés après 1943, 136 p. spéciale

la et de

et la reconstruction,

Imprimerie

29

Bilan des destructions

deux mille'. En fait, la distinction s'est appuyée sur les articles 61 et 108 de la loi d'urbanisme du 15 juin 1943. À l'occasion de la fixation des procédures des plans de reconstruction, pouvait être déclarée sinistrée « toute commune qui, quel que soit le chiffre de sa population, [avait] été totalement ou partiellement détruite, par suite de faits de guerre, d'incendie, d'inondation ou de tout autre cataclysme ». Sur proposition du préfet, un arrêté du Délégué général à l'équipement national décidait si la commune entrait dans les conditions ainsi prévues. Autrement dit, l'obtention de la qualité de sinistrée restait à la discrétion du pouvoir central. Pour obtenir cette qualification, il fallait généralement que le pourcentage de destruction de la ville soit supérieur à 30 %, ce qui laissait une marge dans l'appréciation des autorités préfectorales et, après les premières élections à l'Assemblée constituante le 21 octobre 1945, de nombreuses possibilités aux députés entreprenants. Cela n'alla donc pas sans friction et certaines bourgades se plaignirent d'avoir à quémander indignement un titre que les épreuves semblaient à l'évidence leur donner. Ainsi, les communes diversement atteintes raisonnaient en d'autres termes que les instances nationales. Jean Vincent signale dans

son premier ouvrage que « sur les 7 147 communes sur le territoire
desquelles ont été constatées des destructions, 562 seulement avaient

au 30 juin

1943 un chiffre d'immeubles détruits justifiant leur

classement en tant que communes sinistrées »2. Les écarts sont sensibles entre les différentes réponses municipales aux questionnaires des missions. Ils le sont également dans les questionnaires envoyés par les autorités centrales - avec ou non pression des forces d'occupation -, qui depuis les combats de 1940 sollicitaient les mairies pour leur propre comptabilité. À Brignoles, excepté l'hôpital « complètement anéanti », on ne déplorait que des dégâts relativement mineurs: les précisions portent sur les tuiles envolées. Saint-Lô rasée, au contraire, pouvait négliger quelques hangars écroulés. Au plan national, les deux situations n'étaient pas assimilables. On obtient ainsi un classement des communes détruites des moins aux plus touchées, seules ces dernières ayant droit au titre officiel de « commune sinistrée », accordé par arrêté ministériel3.

1. Les premiers arrêtés paraissent en 1940 ; les deux derniers, pri s en 1947, concernent deux petites communes de la Manche ayant subi des destructions partielles. 2. Selon le Bulletin des Commissions départementales de la reconstruction (n° 1, juin 1946), 1 781 communes étaient déclarées sinistrées au 15 mai 1946. Le chiffre définitif admis par les administrations de la Reconstruction est de 1838 après le 31 juillet 1946, date ultime de déclaration de dommages par les sinistrés. 3. Les pouvoirs publics ne reviendront pas sur les quelque 600 communes déclarées sinistrées par le CRI entre 1940 et 1944.

30

Bilan des destructions

A partir de la création du MRU, le nouveau ministère centralisa les résultats, travaillant en liaison avec la Commission du coût de l'occupation et toutes les administrations concernées; les diverses sources officielles (parlementaires, ministérielles, communales) sont dès lors quasi identiques.
Carte 3 Destructions immobilières Guerre de 1914-1918

Guerre de 1939-1945 état au 30 septembre 1946

0,1 5 10 260 31

Bilan

des destructions

Le tableau « Bilan des dommages immobiliers» reprend les conclusions des trois principaux documents qui, mêlant bilan quantitatif et bilan financier, se présentent comme la synthèse des calculs du MRU'. Ont été ajoutés, à titre de documents intermédiaires et comparatifs, les chiffres établis par les services du GPRF et un état des destructions en France de février 19452. Ils ont été rapportés aux chiffres donnés par le Bulletin des Commissions départementales de la reconstruction, paru à partir de juin 1946. Ses renseignements sont précieuxcar au jour le jour et fort détaillés - même si, on l'a vu, il a parfois fallu y apporter de sérieux correctifs. Mis à part les écarts dus aux différences d'appréciation, d'intérêts, « d'intuition et de conjoncture », une fois admise l'imprécision du mot immeuble, et constaté que les estimations furent plus hautes en 1944 qu'en 1946, ces bilans sont similaires sauf sur deux points. Le premier concerne le nombre de communes sinistrées dont on a vu que l'appellation avait été attribuée de façon restrictive. Une ville ayant 29 % de sa superficie à reconstruire avait fort à faire malgré les 71 % intacts tandis que, du point de vue de l'intérêt général, elle pouvait s'estimer relativement épargnée et ne méritait pas de figurer au tableau des villes martyres. La nature et l'ampleur du sinistre variait selon l'angle envisagé. Les pertes humaines exceptées, les quais de Brest ou de Lorient - effondrés après leur destruction par les armées allemandes en retraite - avaient une valeur économique supérieure aux maisons d'Oradour, mais une importance symbolique infiniment moindre. Tableau 2 de communes déclarées Nombre

Nombre Année

sinistrées3 de communes 126 372 41 45 31 1091 143 2 1851 sinistrées

de classement 1940 1941 1942 1943 1944 1945 1946 1947 Total

de la Reconstruction, MRU, 16 novembre 1945; « Bilan des réparations allemandes au profit de la France (Situation au 31 décembre 1950)>>, Notes documentaires et Études, 25 août 1951, n° 1523; « Financement de la reconstruction », Conseil économique, JO, 20 décembre 1950, pp. 359 et sv. 2. Les destructions en France, Notes documentaires . et études, n° 17 (série française

1. Livre blanc

IV),Ministère de l'Jnformation, 10 février 1945.

3. Tableau réalisé à partir de l'état des 31 janvier 1947 (AN, AMRU, sans cote).

projets

de reconstruction

mis à jour le

32

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Bilan

des destructions

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Communes sinistrées Communes non sinistrées

Taille des vHlesd'après le recensement

34

Bilan

des destructions

Tableau

4
1

Taille des communes sinistrées
Taille des communes plus de 100000 hab. Nombre total de communes 17 Nombre de communes sinistrées 15

Noms des communes Marseille, Lyon, Nice, Bordeaux, Nantes, Strasbourg, Saint-Ëtienne, Lille, Le Havre,Toulon, Reims, Clermont-Ferrand, Nancy, Rouen, Toulouse Troyes, Caen, Bastia, Dijon, Brest, Mulhouse, Béziers, Rennes, Metz, Tours, Orléans, Le Mans, Angers, Boulogne, Calais, Asnières, BoulogneBillancourt,Courbevoie, Saint-Ouen, Argenteuil, Amiens

<>100000 et 50 000 hab.

39

21

<> 50 000 et 10 000 hab. moins de 10 000 hab. Total

278 37 680

154 1632 1 822

Le nombre des communes sinistrées doit être rapporté à la situation de 1939 où la France comprenait 38 000 communes et environ 12 500 000 locaux d'habitation (un peu moins de 9 000 000 si on compte en immeubles?, Ils doivent également être rapprochés des pertes économiques et financières de façon à analyser

1. Sources: Ëtat des projets de reconstruction mis à jour le 31 janvier 1947 croisé avec
les chiffres donnés par Lucien Flauss. Cette source utilise des données fiscales et non les statistiques officielles des services de la reconstruction. Les résultats sont sensiblement les mêmes. Pour le nombre de communes sinistrées, les comptes varient selon les sources consultées; ainsi, le rapport Challendar (début 1947) indique le chiffre de 1 838, on arrive à 1 798 d'après la liste des projets de reconstruction mise à jour après le 15 février 1946 (AN,AMRU,DG 934) et à 1 843 d'après celle mise à jour le 31 janvier 1947. Comme pour le nombre d'immeubles détruits, les variations affectent moins les communes peu touchées (chiffres égaux pour l'Ariège, les Basses-Pyrénées, l'Indre, etc.), et davantage les régions de fortes destructions (Moselle, Calvados, Seine-Inférieure).

2. FLAUSS (Lucien),« La construction d'immeublesd'habitation en France entre 1928
et 1939 », Journal de la société de statistique de Paris, n° 3-4, mars-avril 1946, pp. 67-80. 35

Bilan

des destructions

les ressources disponibles et surtout les manques et les besoins qui détermineront les orientations et la marge de manœuvre des reco nstructeu rs. Il existe, ensuite, de grandes divergences sur le déminage. L'estimation fluctue dans le temps puisque l'on passe d'une estimation haute en 1944 (100 millions de mines à retirer du sol national) au chiffre finalement plus proche de la réalité de 13 millions admis en 1945. La question était d'importance tant sur le plan psychologique, que technique et politique. Dans les zones à reconstruire qui avaient été le théâtre d'affrontements entre armées ou qui avaient été protégées par ce moyen comme les arsenaux ou les ports, rien ne pouvait être reconstruit avant le nettoyage des sols. Or, les techniques du déminage étaient mal maîtrisées, le matériel manquait et surtout les risques d'accident étaient élevés. C'est pourquoi le Gouvernement français voulut obtenir de la Conférence internationale de San Francisco constitutive des Nations-Unies l'assurance de pouvoir employer au déminage les prisonniers de guerre allemands qu'elle détenait. Cette pratique était en contradiction avec le droit de la guerre, élaboré après 1918 et codifié par la Convention de Genève de 1929. Ilfallait, pour avoir gain de cause, prouver l'ampleur de la tâche. Georges Bidault, qui négocia l'affaire, montra avec succès que le droit sur ce point devait évoluer. Près de quarante mille prisonniers de guerre allemands furent employés au déminage.

Bilan économique

et financier

La Commission du coût de l'Occupation a fait un double comptage, en nombre d'immeubles détruits et en termes financiers. Sur le plan monétaire, elle devait tenir compte de la dépréciation du franc depuis 1939 et utiliser un déflateur pour rendre les chiffres cohérents'. Ainsi, parallèlement au décompte des immeubles détruits, des montants synthétiques furent établis dans le cadre des grandes activités de la nation en millions de francs, rapportés à la valeur de 1939. Elleétablit les types de dommages et leur répartition par secteurs2.
1. Commission du coût de l'Occupation, tome provisoire de l'automne 1945, p. X. Le tome définitif(1950) indiqueque lesévaluationssont expriméesen francs 1938, la déflation ayant été faite sur la base «des indices annuels des prix de gros (cœfficient moyen pour l'occupation = 2,20) », p. XIX. 2. Tableaux extraits du «Bilan des dommages de guerre de la Libération », [tudes économiques, Centre national d'information, Documents économiques, « La reconstruction en France», n° 31, octobre 1947, p. 6. Il avait été précisé que toutes les évaluations de dommages seraient arrêtées à la date de la fin des hostilités en Europe. Néanmoins, de même qu'une disposition du Traité de Versailles 36

Bilan des destructions

Tableau 5 Types de dommages et répartition
(en millions de francs)

par secteurs
Valeur juin 1945 2 346 000 1 832 000 258 000 359 000 102 000

Types de dommages Spoliations Destructions Autres dommages aux biens Dommages aux personnes Charges spéciales Répartition par secteurs Agriculture Industrie et commerce Transports et communications Matériel de guerre Immeubles et mobilier Charges préliminaires et accessoires de la reconstruction

Valeur 1939 690 000 539 000 76 000 105 000 30 000 Valeur 1939 40 700 41 800 96 400 17400 267600 30 600

une approximation des dommages dus à l'usure, à l'interruption des travaux les occupants ou au défaut d'entretien. Tableau des dommages 6 dus à l'usure
en millions d'entretien des de francs

La Commission établit également

de la valeur décidés par

Valeur
Agriculture Détérioration par défaut bâtiments et du matériel Ostland Industrie et commerce

(valeur

1939)

18500 500

Défaut d'entretien ou usure anormale des bâtiments et du maté rie I Transports et communications Défaut d'entretien ou usure anormale des réseaux, installations et matériel Immeubles Défaut d'entretien

pour mémoire

20 400 36 000 75 400

Total

avait admis J'institution d'un compte d'intérêt jusqu'au 1er mai 1921 correspondant à la période où les propriétaires de biens endommagés avaient été privés, totalement ou partiellement de l'usage de ces biens, la Commission conseilla « de réserver la possibilité de constituer un compte semblable pour la période
consécutive au8 mai 1945 »,

37

Bilan

des destructions

Ellea aussi tenté de mesurer la situation du bâtiment à la fin de la guerre: branche fort sollicitée depuis 1939 par les Génies militaires et par les sinistrés, l'industrie du bâtiment souffrait du manque de matériaux et de matériel, de l'usure et des destructions1. Le tableau de la situation du BTPest assez sombre. Tableau 7 Pertes subies par l'industrie du bâtiment et des travaux publics (en millions de francs 1939)
Nature Bâtiments Saisies, réquisitions 1 400 Défaut d'entretien 600 Défaut de renouvellement3400 Destructions 900 Total 900 Matériel 1400 600 3400 1400 6800 Total

2300 7700

Après une estimation de travaux faits pour les Allemands, la Commission fit la récapitulation suivante: Tableau 8 Évaluation des dommages (en millionsde francs 1939) Nature des dommages Travaux pour les Allemands
Pertes subies par l'industrie du BTP Total général

Évaluation 16 000 4300 20 300

Tandis que les petites entreprises artisanales avaient vu leur activité baisser fortement, voire cesser, depuis la fin de 1943, les plus grandes, qui avaient travaillé dans des conditions diverses depuis 1939, se trouvèrent à la fin de la guerre, en dépit des difficultés et des restrictions, prêtes pour tous les chantiers. Dès la Libération, l'État passa des marchés avec celles dont le matériel en état de marche pouvait être immédiatement mobilisé. Ellesbénéficièrent en priorité des ressources disponibles: l'industrie du bâtiment semblait à même d'aborder assez facilement la reconstruction Néanmoins, cette note rassurante ne concerne qu'un nombre restreint d'entreprises et ne doit
1. Dommages subis par
la France..., Tome 4, Monographie A I 51, Bâtiments et travaux publics, pp. 5-21. Le tableau « Valeur des dommages...» est extrait de cette monographie.

38

Bilan

des destructions

pas masquer les difficultés générales devant des destructions massives, qui n'étaient pas identiques et n'impliquaient pas le même mode de traitement.

Comment

reconstruire?

Le bilan des destructions établi, restait à déterminer comment reconstruire. Les choix furent bien évidemment fonction de l'étendue et du type de dommages, mais d'autres facteurs entrèrent en ligne de compte, principalement la taille (les problèmes de Bordeaux n'étaient pas les mêmes que ceux d'Ammerschwihr) et l'activité de la ville. Industrielle ou balnéaire, la future cité n'avait ni les mêmes impératifs ni les mêmes besoins. En ce sens, on pouvait rassembler les expériences pour traiter Saint-Étienne ou Le Creusot, mais il fallait penser autrement les choses à Deauville. De même, si Menton et Bois-Colombes (respectivement 23 417 et 25 892 habitants en 1936) étaient comparables par leur superficie et par l'étendue des dommages, la reconstruction y serait différente, tant sur le plan architectural que social. D'autres éléments n'étaient pas à négliger comme la question des monuments historiques endommagés (Rouen, Chartres), le caractère architectural original (Saint-Malo) et la précocité des destructions. Dans ce cas, des plans furent achevés bien avant 1945. Allait-onnégliger le travail déjà accompli? Si les premières propositions ont souvent été beaucoup retouchées ou infléchies, aucun plan accepté avant 1944 n'a été ensuite totalement rejeté. Les types de reconstruction se classent donc différemment selon le point de vue privilégié (économique, urbanistique, architectural, social, politique, symbolique...), chaque cas de reconstruction trouvant presque toujours sa place dans plusieurs de ces classes. Du point de vue urbanistique, les villes aux destructions dispersées où il fallait insérer du neuf dans un tissu ancien se distinguent de celles dont les destructions étaient circonscrites à des quartiers ou des fragments urbains, comme de celles dont seuls quelques bâtiments ou édifices tels les ponts ou les gares avaient été détruits. La plupart des cités ont subi des destructions limitées à un ou plusieurs quartiers, quelle que soit l'importance du quartier ou l'étendue des ruines (Marseille, Noyon...). Qu'elles aient ou non été déclarées sinistrées, la reconstruction y était plus simple à concevoir et à mettre en œuvre. Mais quelle ampleur fallait-il, selon les cas, donner à la restructuration des tissus urbains bouleversés? Au Havre sera choisi le mode de la table rase qui entraînait des destructions supplémentaires; la municipalité de Saint-Dié s'opposera, quant à elle, 39

Bilan

des destructions

à une reconstruction globale, préférant une réparation au coup par coup dans les îlots détruits. Pour les villes considérées comme totalement ou presque totalement détruites, comme Dunkerque, Caen, Saint-Nazaire, Cherbourg ou Saint-Lô, notons, sans vouloir minimiser l'appréciation des contemporains, qu'une ville dite rasée, ou en flammes, a souvent gardé une partie de ses faubourgs ou de ces quartiers centraux et que la difficulté du travail des reconstructeurs est venue des destructions dues aux bombardements en nappe. À Rouen par exemple, touchée en plusieurs endroits, la reconstruction du faubourg de Sotteville peut être considérée comme celle d'un quartier bien délimité au flanc de la cité. Dans le cas de ces villes totalement sinistrées, le dilemme a souvent consisté à choisir de faire ou non sauter des parties d'îlots intacts pour remodeler J'ensemble meurtri. Mêlant les niveaux urbanistique et politique, les villes plusieurs fois détruites (Orléans, Le Tréport, Rouen, Brest...) ont ainsi pu bénéficier de deux reconstructions, la deuxième venant réaliser et amplifier les projets de la première. L'échelonnement dans le temps, si difficile à vivre pour les sinistrés, a parfois été mis. à profit par la municipalité et les habitants pour se familiariseravec les procédures de déclaration de sinistres et mieux apprendre à faire valoir vis-à-vis des autorités centrales leurs désirs et leur refus. C'est le cas, entre autres, de Saint-Nazaire qui a subi tous les types de dommages entre juin 1940 et avril 1945 et de Dunkerque dont les démêlés avec les services d'urbanisme de Vichy sur la façon de reconstruire la ville, ont servi de leçon aux administrés après 1945. Des facteurs politiques ont orienté certaines formes de reconstruction, l'attention et les préférences d'un député pour sa ville ayant pesé sur les décisions. On en verra des exemples avec Maubeuge, Saint-Dié ou La Rochelle. Il faut enfin considérer les petites communes rurales, ayant entre 200 et 2 000 habitants qui représentent presque un quart des communes déclarées sinistrées. À cause de leur importance numérique, en raison également du poids électoral de leurs habitants, leur reconstruction a donné lieu, au sein des autorités politiques et urbanistiques, à des discussions sur la façon de concevoir l'aménagement et les prévisions d'accroissement. Ces débats ont conduit à des règlements particuliers et à des réalisations significatives pour le développement de l'habitat des campagnes. Pour présenter cette catégorie, on commencera la série des monographies de villes reconstruites avec un petit village tourangeau peu atteint, Chemillé-sur-Indrois. En détaillant le temps qu'il a fallu pour rebâtir une dizaine de maisons, la procédure que cela a occasionné, les enjeux psychologiques, techniques et administratifs qui s'y sont révélés, on voudrait faire prendre la mesure des difficultés que les reconstructeurs rencontreront dans des agglomérations importantes, aux destructions innombrables. 40

CH E MI LLÉ-S U R-I NOROIS,

UN VILLAGE SINISTRÉ

Composée d'un
Chemilfé-sur-Indrois
habitants en

bourg,

de deux

hameaux d'une

et d'exploitations

isolées,

dans l'lndre-et-Loire

avait un peu plus
attaque de fa RAF

de 500
et de la

19361.

A la suite

destruction d'un convoi allemand sur la route de Montrésor en août 1944, les occupants nazis, par mesure de représailles, y avaient incendié plusieurs fermes (six fermes et un hangar au Plessis, quatre bâtiments et leurs dépendances à la Fournerle, l'exploitation du BreuitY Cet épisode, sans doute mineur au regard de fa bataille qui se déroulait alors sur le sol de France, fait désormais partie de l'histoire glorieuse de la commune, qui vénère ses patriotes et ses martyrs. Jusqu'à la fin de la guerre, les habitants sinistrés avaient trouvé refuge chez des voisins ou avaient été relogés dans les locaux les moins abÎmés, réparés à la hâte. Un baraquement et des hangars provisoires, construits en récupérant dans les décombres ce qui pouvait encore servir, avaient été montés pour abriter une famille, ainsi qu'une partie de la récolte de l'été, sauvée d'une grange brûlée. Une étable avait été aménagée dans la partie des hangars encore debout. Parce que les destructions étaient somme toute peu nombreuses, il fallut attendre le 25 août 1945 et des démarches de la municipalité
1. Je remercie le maire de Chemillé Elie-Benoît Arnould, dont le beau-père était le maire de l'époque, Serge Jouannet premier adjoint qui a vécu les événements, Bernadette Faës, secrétaire de mairie, Maurice Deriau, deuxième adjoint, ainsi que tous les habitants qui ont accepté de préciser leurs souvenirs pour satisfaire ma curiosité. 2. Les sources divergent sur les raisons des destructions: attaque de la RAF ou combats entre l'armée allemande et « des éléments FFI ».

41

Chemillé-sur-Indrois,

un vii/age sinistré

auprès des pouvoirs publics pour que Chemillé soit déclarée commune sinistrée. Celle-ci, qui se méfiait déjà des décisions de l'administration centrale, fit immédiatement appel à un architecte établi à Loches et honorablement connu du voisinage pour s'occuper des travaux. Le MRU accepta ce choix, mais, suivant les procédures légales, nomma aux côtés de Rigaud un urbaniste pour étudier le plan de reconstruction et d'aménagement auquel le village était désormais soumis. Il choisit François Bataille, architecte DPLG installé à SainteRadegonde. Non content d'être l'achitecte-conseil de cette bourgade, celui-ci avait l'habitude des problèmes de reconstruction: pendant la guerre, il avait exercé ses talents à la réfection des Îlots détruits de Tours. fi prendra la direction des travaux du village sans s'occuper de son confrère. Celui-ci, impressionné, timoré ou tout simplement trop occupé par d'autres affaires, ne semble pas avoir beaucoup insisté pour rebâtir Chemillé. En application des règles élaborées depuis 1940 pour la reconstruction des villes et des villages sinistrés, François Bataille commença par dresser un tableau de la situation historique et géographique. D'après le rapport qu'il présenta aux autorités préfectorales le 7 mars 1946, Chemillé était, avant 1939, un village d'élevage et de polyculture prospère, bien que tassé sur ses maisons basses, vieilles et peu salubres. Comme beaucoup de communes rurales, il souffrait d'un manque de logements et d'équipements et n'avait pas l'eau courante. Juste avant la déclaration de guerre, la municipalité s'en était émue et avait avancé quelques projets pour améliorer la vie dans la commune, comme l'adduction d'eau et l'agrandissement de l'école. En rédigeant son rapport, Bataille avait constaté que seuls les décombres les plus gênants avaient été dégagés, fe reste des gravats étant toujours là. Il proposait donc d'employer sur pface les déblais pour améliorer les cours de fermes et les chemins vicinaux. Son plan prévoyait de regrouper par remembrement les bâtiments des exploitations sinistrées des deux hameaux, de modifier légèrement les tracés de voirie et de supprimer les mares qui servaient encore d'abreuvoir. Un projet d'adduction d'eau devait être demandé au Génie rural pour afimenter, au moins partiellement, les constructions réparées ou reconstruites et éventuelfement des abreuvoirs collectifs pour fes troupeaux. Bataille voulait également étendre le projet partiel de reconstruction, qui ne concernait que les deux hameaux écartés du « centre» symbolisé par la maison municipale, à un aménagement plus complet dans la partie intacte du village: reprendre le projet d'agrandissement de l'école, doter la mairie d'une annexe qui
abriterait un dispensaire, bâtir une salle de conférence et un foyer

42

Chemillé-sur-Indrois,

un village sinistré

communal. Enfin, prévoyant la croissance de Chemil/é, il soumettait aux autorités compétentes un programme de construction de logements. Avant la guerre, le viflage comptait deux épiceries et un bureau de tabac; mais le boulanger et le boucher tenaient leur boutique à Montrésor, distant de 3 km. Un boucher envisageant de s'instafler au village, il fal/ait créer des logements neufs pour les
commerçants désireux de s'y établir ainsi que pour ceux des habitants qui, travaillant à Loches et à Beaulieu, voudraient rester sur place en profitant du tout nouveau passage régulier de l'autocar. L'architecte

signalait également dans son rapport que des logements neufs
pourraient attirer à la campagne des retraités des vifles voisines. Ces suggestions ne soulevèrent pas d'obstacles et la procédure suivit lentement mais régulièrement son cours. Le conseil municipal accepta l'avant-projet de Bataille, préalablement approuvé par les services d'urbanisme du département le 21 novembre 1946. /I fut agréé un mois plus tard par la section permanente de la reconstruction réunie pour l'occasion à la préfecture. En février 1947 fut promulgué l'arrêté de prise en considération du PRA. Mais François Bataille tenait à ses idées d'extension: en octobre 1948 la commune, dont il faut rappeler la petite taille et la faible importance des destructions, fut dotée par l'urbaniste d'un périmètre d'aménagement et de reconstruction. /I y engloba la grand'rue et prévut la construction d'un terrain de spod. La commune ayant moins de 2000 habitants, ce projet ne fut pas soumis aux instances nationales. Le délégué départemental du MRU, sans doute en raison de ses liens professionnels quotidiens avec Bataille, l'accepta sans redire à l'ampleur des travaux envisagés. Malgré cela, le projet, soumis à l'enquête publique, fut jugé trop audacieux par la population comme par le conseil municipal. En raison du coût des travaux et surtout des expropriations indispensables, les élus obtinrent le 27 juillet 1948 que soit ramené de 8 à 6 m de largeur le chemin rural faisant office de grand'rue au Plessis, l'un des deux hameaux sinistrés. Pour les habitants, cette voie étant peu passante, il était inutile de prévoir trop grand, pour un avenir incertain et porter ainsi un préjudice immédiat aux riverains obligés de céder une part de leur propriété. Le projet définitif fut approuvé le 28 mars 7949. Un mois plus tard, le maire donna son accord pour engager les premières dépenses de l'alimentation en eau potable. Les habitants qui ne s'étaient guère émus jusque-là de la mise à l'écart de Rigaud, manifestèrent à cette occasion pour la première fois leurs préférences par rapport aux directives de l'administration centrale. Alors que le MRU avait désigné
1. Les modalités de l'élaboration arrêté le 21 mai 1942. des périmètres de reconstruction avaient été fixées par

43

Chemillé-sur-Indrois,

un village sinistré

en mars 1947 /'ingénieur en chef du Génie rural pour l'adduction d'eau, c'est à un technicien privé, ingénieur à Tours, que le village demanda de mener les travaux. Cinq ans après les faits, commença la reconstruction proprement dite de la dizaine de maisons sinistrées. Une nouvelle discussion s'engagea pour savoir comment elles seraient rebâties. Les habitants avaient attendu patiemment le versement des indemnités des
dommages de guerre. I/s avaient accepté le remembrement qu;, bien que fort limité, avait bouleversé leurs habitudes et transféré terres et logis à quelques pas du patrimoine ancestral; mais ils tenaient à retrouver un peu de leur passé et demandaient à l'architecte qu'il rebâtisse des maisons identiques à celles qu'ils avaient perdues. Or, celui-ci voulait que le nouveau Chemillé, au moins dans sa partie reconstruite, soit plus moderne. JI obtint, dans le programme d'aménagement de mars 1951, que soit interdit «tout pastiche d'une architecture archaïque ou étrangère à la région [...], toutes imitations de matériaux telles que faux mœllons de pierre, fausses briques, faux pans de bois, faux marbres ». 1/ bannit également les constructions à usage agricole dans la zone d'habitation et « les panneaux ajourés en

béton

moulé

dits décoratifs », chers aux habitants. Le purisme

architectural dut pourtant s'accommoder des goûts de la population et l'on aboutit finalement à des compromis qui donnèrent aux deux hameaux leur physionomie définitive. La moitié seulement des maisons furent reconstruites dans le style des années 1950, avec ses linteaux de béton' caractéristiques et ses façades symétriques, tandis que les autres furent réparées ou reconstruites comme avant la guerre. De plus, la structure ancienne du village, malgré le remembrement, demeura presque inchangée. De nos jours, la patine du temps ayant gommé les aspects trop neufs des enduits et des crépis, il faut un œil bien exercé pour discerner les maisons reconstruites dans le style antérieur. A la fin de l'année 1952, la reconstruction des fermes était achevée et la page de la guerre tournée à Chemil/é. Le 8 novembre 1953, la nouvelle mairie fut inaugurée par le préfet d'Indre-et-Loire, les anciens bâtiments municipaux servant désormais de cantine scolaire. Le viI/age, que la guerre n'avait atteint que dans ses hameaux écartés, bénéficia, grâce à la reconstruction, d'une amélioration sensible de sa qualité de vie. A l'occasion des démarches effectuées auprès des autorités centrales dans ces lointains jours de la fin des années 1940, fes éfus prirent l'habitude d'explorer toutes les possibilités d'aides offertes par l'État et comprirent /'importance des dossiers bien présentés pour obtenir gain de cause. A l'heure de fa croissance, quand fa pofitique d'aménagement du territoire privifégiera les projets de dévefoppement des bourgades, la municipalité saura trouver les arguments pour

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Chemillé-sur-Indrois,

un village sinistré

financer la transformation du cours de l'!ndrois en lac intérieur. C'est ainsi que naÎtra dans les années 7970, la base de loisirs nautiques de Chemillé. Orgueil du village, elle éclipse désormais pour ses habitants les souvenirs des destructions.

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CHAPITRE

DEUX

Les institutions de la guerre

\I est bien certain que l'on prépare le communisme de demain en ne donnant pas aux sinistrés un abri même précaire'.

Dès l'été 1940, le régime de Vichytenta de releverles ruines du pays:

un peuple sain ne pouvait ni camper dans des abris provisoires ni vivre dans des gravats. Ses responsables espéraient que les sinistrés sentiraient l'influence immédiate sur leur vie quotidienne du changement. Cette préoccupation rejoignait celles des experts qui réclamaient depuis longtemps des mesures dirigistes pour orienter le développement urbain. Proches du Musée social, admirateurs du livre d'Alfred-Donat Agache, Jean-Marcel Auburtin et Edouard Redont Comment reconstruire les cités détruites paru en 1915, les urbanistes devinrent les conseillers écoutés des tenants de la Révolution nationale. Ilsfurent donc de toutes les commissions qui préparèrent la législation sur la reconstruction. Comme, de surcroît, l'article 13 des clauses d'armistice faisait obligation à l'Ëtat français de réparer bâtiments et voies de communications indispensables aux occupants, la nécessité fit loi et mit la reconstruction au rang des préoccupations nationales.

1. AN, F 2 4201, Réunion des préfets
5 novembre 1941.

régionaux et intendants

économiques,

47

Les institutions

de la guerre

La création d'une administration de l'urbanisme (1940-1943)
Le 5 août 1940, le premier texte - court et général - sur la réparation des immeubles ayant subi des dégâts partiels, donnait aux préfets de larges pouvoirs de décision dans l'attribution des indemnités aux particuliers. Puis les nouvelles autorités tentèrent de concilier au mieux les exigences allemandes de remise en état des infrastructures avec leurs propres vues sur la reconstruction qui embrassaient l'ensemble du patrimoine atteint. La loi du 11 octobre 1940 est issue de ces obligations1. Considérant que les pouvoirs publics n'avaient pas saisi dans les années 1920 l'occasion de diriger la reconstitution des Régions libérées, le législateur affirmait en 1940 le rôle fondamental des institutions gouvernementales dans ce domaine. La loi stipulait que la reconstruction était «assurée avec le concours financier et sous le contrôle de l'État », ce qui différait des termes employés après la Première Guerre. La loi du 17 avril 1919 accordait en effet une indemnisation généreuse des dommages: les sinistrés avaient presque toute liberté dans l'utilisation des fonds versés par l'État cantonné au rôle de bailleur. En 1940 au contraire, l'État réglementa leur utilisation, et surtout associa le financement des réparations à une conception urbanistique générale qu'il prétendait contrôler. L'acceptation de ce contrôle et la soumission aux principes qui en découlaient conditionnaient la perception des indemnités. La loi du 11 octobre, en même temps qu'elle définissait les principes d'une prise en charge par l'État du domaine urbain et d'une reconstruction conjoncturelle «due aux événements », confiait au Commissariat technique à la reconstruction immobilière (CRI),le soin de cette question2. C'était rompre avec les pratiques antérieures puisque jusque-là et depuis le début du XIXesiècle, le ministère de l'Intérieur était seul à gérer les affaires communales et les questions urbanistiques qui s'y rapportaient3. Le ministère fut dépossédé d'attributions pour
1. Cette loi a été modifiée plusieurs fois (11 février, 12 juillet et 8 novembre 1941), puis complétée par celle du 12 juillet 1942, elle-même modifiée le 7 octobre 1942. C'est l'ensemble législatifde 1940-1942 qui est analysé ici. 2. Les modifications de la loi du 11 octobre 1940 apportèrent des changements d'intitulé au Commissariat qui, de technique, devint Commissariat à la reconstruction immobilière puis Commissariat à la reconstruction tout court. On le désignera sous le sigle CRIutilisé par les contemporai ns. 3. CLAUDE (Viviane),Les projets d'aménagement, d'extension et d'embellissement des vil/es (1919-1940), sources et questions, Paris, Ministère de l'Ëquipement, du logement, des transports et de la mer, DRI, novembre 1990, 53 p. et annexes; RENDU{Paul}, L'appareil juridique de la planification urbaine. Lois et décrets d'urbanisme de 1919 à 1943, Paris, CSU, 1977, multigr.

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Les institutions

de la guerre

lesquelles avait été créée toute une administration. Désormais, les affaires urbaines ne relevaient plus de la police, même entendue au sens large; c'était une question technique nécessitant une organisation ad hoc. Cette dépossession ne se fit pas sans difficulté. L'Intérieur saisit toutes les occasions pour souligner l'imperfection du nouveau système, mettant surtout l'accent sur la trop grande centralisation du jeune organisme. Comme son contreseing restait obligatoire pour toutes les décisions concernant les communes, son administration s'impatienta contre cette incohérence, sans renoncer pour autant au droit de regard qui lui était laissé. Parce que le CRI devait servir à la fois les desseins propres du régime de Vichy et les besoins civils et militaires des occupants allemands, il fut placé sous un double patronage: celui de la Délégation nationale à l'équipement national (DGEN)pour la politique générale de construction immobilière et l'établissement des plans de reconstruction et d'aménagement; celui du secrétariat d'Ëtat aux communications « pour la mise en œuvre et l'exécution de cette politique ainsi que pour le surplus de ses attributions »1. Ce vague « surplus d'attributions» suscita maints conflits qui empoisonnèrent les relations entre les deux instances. En fait, la nouvelle organisation de l'administration de l'urbanisme n'était pas sans ambiguïté. Le ministère de l'Intérieur restait l'organisme de tutelle des affaires urbaines communales. De plus, la DGEN, officiellementcréée en février 1941 pour succéder au Commissariat au chômage, était elle-même un organisme hybride. Supposée préparer un plan de développement national, la Délégation comprenait plusieurs services touchant à la construction et à l'urbanisme, domaines particuliers d'une conception économique générale, dont la clef de voûte était la planification de la production et de l'aménagement territorial. Pour ce faire, la Direction du Bâtiment et des matériaux de construction fut intégrée à la DGEN au moment de sa création officielle. Cette Direction avait suivi les ministères auxquels elle était rattachée. Issue du ministère des Travaux publics supprimé en septembre 1940, elle dépendit, à partir de sa création, du ministère de la Production industrielle et du travaW. Réorganisée, elle se fondit dans la Direction de l'urbanisme, de la construction immobilière et de l'équipement sportif confiée à André Prothin. Or, si le Délégué général, François Lehideux, nommé dès
1. Appelé à ce moment secrétariat général des Travaux et des transports, il devient secrétariat aux Communications le 12 juillet 1941. A cette date la tutelle est véritablement double. 2. Le ministère de la Production industrielle prétendit lui aussi avoir la haute main sur la nouvelle administration de l'urbanisme. Au printemps 1941, il tenta de créer un Comité national de la construction immobilière qui aurait remplacé le CRI. La DGEN l'emporta. Autant que la concurrence entre deux administrations, c'était l'écho de celle entre les architectes et les ingénieurs.

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Les institutions de la guerre

janvier 1941, n'était pas spécifiquement lié aux milieux de l'urbanisme, en revanche le secrétaire-directeur général des services, Henri Giraud, et son inspecteur général Frédéric Surleau, tous deux ingénieurs, avaient travaillé à la Direction générale aux travaux de la Ville de Paris et participé à la réflexion des urbanistes français. Quand Lehideux devint secrétaire d'État à la Production industrielle tout en restant Délégué général, la DGENfut de fait dirigée d'abord par Giraud puis, après la mort de celui-ci en novembre 1942, par Surleau'. Cela explique l'importance de la Direction de l'urbanisme et de la construction immobilière. Son personnel était persuadé que la reconstruction ne durerait qu'un temps et que le redressement français passerait par une planification économique dans laquelle l'urbanisme aurait une place éminente2. S'y ajoutaient, aux côtés de l'administration centrale, les services de l'équipement où furent appelés comme experts deux agrégés d'histoire et géographie, Pierre George et Louis Chevalier, promis à un brillant avenir universitaire, l'un comme géographe, l'autre comme historien. Ce service eut à gérer les relations avec les occupants et à leur arracher une faible possibilité d'initiative française pour les grands travaux urbains. Cette gestion devint de plus en plus difficile au cours de la guerre. Il fallait choisir entre les programmes et décider quels chantiers méritaient de longues négociations. La DGEN assuma la responsabilité des choix et des marchandages avec les autorités allemandes. Ce que ne manquèrent pas de lui reprocher ses concurrents du CRI, affirmant pour leur part assurer avec les tâches de reconstruction, une œuvre technique de service public, aussi patriotique qu'éloignée des événements conjoncturels et de considérations politiques. Plus de deux cents personnes étaient en 1944 employées dans les services d'urbanisme de la DGEN.On y trouve les fonctionnaires de l'urbanisme qui reconstruiront après 1945 comme le Directeur de l'urbanisme et de la construction immobilière André Prothin, son chargé de mission Yves Salaün, l'inspecteur des Eaux et Forêts Pierre Randet, les urbanistes Pierre Gibel et Roger Millet, etc. En fait, si la conception d'une administration autonome du domaine urbain était nouvelle, sur le plan pratique, la DGENengloba, outre la Direction du
1. Henri Giraud (1880-11 novembre 1942), sans grade universitaire, commença sa carrière comme piqueur dans les services de la Préfecture de la Seine. Conducteur puis ingénieur, ilfut nommé ingénieur en chef puis inspecteur général des travaux de Paris. En juin 1924, il était élevé au rang de directeur général des travaux de Paris. Je remercie Monique Mayeur, conservateur aux Archives nationales de m'avoir permis de trouver ces renseignements. Frédéric Surleau, d'abord commis, fut ensuite inspecteur général des Ponts et Chaussées. Inspecteur général des services de la DGEN, il était depuis octobre 1941 commissaire du Gouvernement auprès du COBTP. 2. BAUDOuï(Rémi), Planification territoriale et reconstruction, 1940-1946, Thèse de doctorat, Université de ParisXII,Institut d'urbanisme de Paris, 1984, 654 p.

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