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LA RÉINVENTION DE LA DÉMOCRATIE

Collection "Logiques Sociales" Dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Pequignot

Bizeul D., Nomades en France, 1993. Giraud C., L'action commune. Essai sur les dynamiques organisationnelles, 1993. Gosselin G., (sous la direction de), Les nouveaux enjeux de l'anthropologie. Autour de Georges Balandier, 1993. Farrugia F., La crise du lien social, 1993. Blanc M., Lebars S., Les minorités dans la cité, 1993. Barrau A., Humaniser la mort, 1993. Eckert H., L'orientation professionnelle en Allemagne et en France, 1993. Iazykoff W., Organisations et mobilités. Pour une sociologie de l'entreprise en mouvements, 1993. Barouch G., Chavas H., Où va la modernisation? Dix années de modernisation de l'administration d'Etat en France, 1993. Équipe de recherche CMVV, Valeurs et changements sociaux, 1993. Martignoni Hutin J.-P., Faites vos jeux, 1993. A.gache Ch., Les identités professionnelles et leur transformation. Le cas de la sidérurgie, 1993. Robert Ph., Van Outrive L., Crime et justice en Europe, 1993. Ruby Ch., L'esprit de la loi, 1993. Pequignot B., Pour une sociologie esthétique, 1993. Pharo P., Le sens de l'action et la compréhension d'autrui, 1993. Sironneau J.-P., Figures de l'imaginaire religieux et dérive idéologique, 1994. Albouy S., Marketing et communication politique, 1994. Collectif, Jeunes en révolte et changement social, 1994. Salvaggio S.A., Les chantiers du sujet, 1994. Hirschhorn M., Coenen-Huther J., Durkheim-Weber, Vers lafin des malentendus, 1994. Pilloy A., Les compagnes des héros de B.D., 1994.

Sous la direction

de

Gabriel

GOSSELIN

et Anne VAN HAECHT

LA RÉINVENTION DE LA DÉMOCRATIE
Ethnicité et nationalismes en Europe et dans les pays du Sud
SYMPOSIUM 2 XIVe Congrès de l'AISLF LYON (FRANCE) 6 - 10 juillet 1992
Les nouveaux mo"ndes et l'Europe

Programme Rhônes-Alpes Recherches en Sciences Humaines

It

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Des mêmes auteurs
Gabriel Gosselin

Développement et tradition dans les sociétés rurales africaines (Genève, B.I.T., 1970). Le changement social et les institutions du développement dans une population réfugiée de Centrafrique (Genève, O.N.D., 1970). Travail et changement social en pays Gbeya, Centrafrique (Paris, Klincksieck, 1972). L'Afrique désenchantée (Paris, Anthropos, 2 volumes, 1978 et 1980). Changer le progrès (Paris, Le Seuil, 1979). Une éthique des sciences sociales (Paris, L'Harmattan, 1992).
' .

Anne Van H aecht

La prostituée, statut et image (éd. de l'Université de Bruxelles, Collection Arguments et Documents, 1973). L'enseignement rénové - De l'origine à l'éclipse (éd. de l'Université de Bruxelles, 1985). L'école à l'épreuve de la sociologie de l'éducation (éd. De Boeck-Editions Universitaires, Bruxelles, 1990).

@ L'HARMATTAN,

1994 ISBN: 2-7384-2473-2

LA RÉINVENTION DE LA DÉMOCRATIE ET L'AFFRONTEMENT DES VALEURS

A d'autres périodes historiques, l'Europe a déjà vécu la sortie de particularismes renforcés en jetant les bases sociales concrètes d'échanges universels, comme ce fut le cas de l'Europe des monastères, des marchands, de la Renaissance et du modernisme antiféodal, des Lumières - des arts et des lettres. L'Europe de 93 peut être l'occasion de nouvelles rencontres d'idées et de valeurs, entre pays de l'Europe des douze certainement, mais probablement aussi avec ceux d'Europe centrale et orientale ou avec les pays du bassin méditerranéen et du sud. Comment interpréter cet obligatoire affrontement des valeurs, des idées, des religions et ;'des références éthiques, issues d'expériences nationales

jusqu'alors soigneusementcloisonnées?

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1. LIBÉRALISME ÉCONOMIQUE ET LIBERTÉS
Le monde industriel de l'Occident et des pays anciennement "socialistes", pour un temps "désenchanté" par le rationalisme économique et technique, et brutalement questionné par les désillusions du progrès et des idéologies, va-t-il amorcer une autre période de "réenchantement" ? Ne constate-t-on pas au contraire une orientation générale - diversifiée selon les pays - vers les principes du libéralisme économique (au niveau des prix ou des investissements, comme de la gestion des entreprises ou des poli5

tiques de main-d'oeuvre) ? "Deutsche Markueber alles", scandaient les manifestants de Leipzig au printemps 89 ... La modernité industrielle libérale devient-elle la seule voie réaliste, efficace, rationnelle pour le progrès économique et social? La violence caractéristique des grandes concentrations urbaines, marquées par la ségrégation et la dualisation, n'annoncerait-elle pas plutÔt l'incapacité de l'économie de marché à assurer l'intégration de l'ensemble des populations ? Quand les structures politiques se dérobent dans une société qu'on peut appeler "néo-séculière", le questionnement éthique se fait plus vif, qu'il s'agisse du risque de déshumanisation par la technoscience, plus particulièrement biologique et médicale, ou de défense des droits de l'homme. "Expertise" éthique"et expertise technique sont appelées à devenir des enjeux cruciaux, potentiellement antagonistes. Les religions vont-elles assurer, en partie, le relais des structures politiques? L'extension généralisée et irréversible des libertés individuelles et collectives est loin d'être garantie, et les débats institutionnels ou juridiques sont plus animés que jamais, dans la CEE comme en Europe centrale et orientale. Du côté de ces pays, l'Etat polonais ne se tourne-t-il pas vers l'Eglise pour assurer une certaine morale collective? Quelles conséquences aura le retour progressif et difficile des libertés religieuses en U.R.S.S. ? Du côté de l'Ouest, l'extension du dispositif gestionnaire lié à l'Etat démocratique est allée de pair avec l'affaiblissement de l'imposition prescriptive portant sur les sources du sens - la religion notamment - et l'accentuation du souci de répondre aux aspirations et projets diversifiés des administrés. Le pluralisme démocratique qui y sert de référent est aujourd'hui travaillé par l'idéologie de la différence. Construit jusqu'il y a peu comme pluralisme interne, propre à des collectivités en accord sur des valeurs ultimes, il pouvait être conforté par les selVices rendus par l'appareil politico-administratif d'un Etat réputé neutre. Avec l'émergence de revendications et de pratiques émanant de collectivités ne partageant pas ces valeurs ultimes spécifiquement occidentales, ce pluralisme démocratique doit concilier des définitions contradictoires des droits de l'homme (et de la femme), et doit se forger une nouvelle cohérence entre droit à la différence (renvoyant à l'identité collective) et droit à l'altérité (renvoyant à l'identité individuelle). Lumières universalistes, engagements collectifs ou "communautaires", libertés individuelles se développent au sein 6

d'une réalité sociale et culturelle particulariste, voire syncrétique, et cette confrontation exige un travail d'élucidation sociologique.

2. LA DÉMOCRATIE AU RISQUE DES NATIONAliSMES ET DES FONDAMENTALISMES
Une tendance majeure de l'Europe en gestation, qui n'est pas si paradoxale qu'on pourrait le penser a priori, est constituée par les renforcements, voire les crispations, du fait national et ethnique - en Europe centrale et orientale particulièrement, mais p'as uniquement. Dans une recherche vive d'identité culturelle, l'universalisme s'affronte aux nationalismes et aux fondamentalismes de tous ordres: ethniques, religieux, politiques... Et cet affrontement, qui est aussi celui des mémoires collectives, est loin de se pacifier. Avec le recul de la guerre froide, les Etats-Nations perdent-ils une de leurs raisons d'être, et les investissements du sacré se déplacent-ils de la mère-patrie vers d'autres lieux, qui ne sont pas toujours ceux de la Nature, de la Vie, ou des droits de l'Homme? Il serait trop simple de dire que, dans la partie engagée en 1920 entre le communisme et la social-démocratie, par exemple, celle-ci sort gagnante, ou que le "nouveau monde" de l'Est, ce serait l'Ouest. Certes la reconnaissance du pluralisme, de la nécessaire diversité des opinions organisées, de l'indispensable respect des opinions contraires - même minoritaires - fait ici et là son chemin, et redonne parfois vie à l'idéal démocratique là où il fut longtemps nié. Mais là - mêm~, dans certains pays d'Europe centrale et orientale, ne pense-t-on pas parfois la démocratie comme une panacée, non comme une fonne de gouvernement qui peut se tromper, décevoir, engendrer incompétence et désordre? De là viendrait le danger, après une brève période d'euphorie, de virages à droite des opinions, ou de retours des pouvoirs antérieurs, au détriment des réfonnateurs de la première heure. Il faut donc analyser la radicalisation des partisans du marché, des avocats de l'indépendance nationale, voire de l'antisémitisme, des mouvements xénophobes d'ici et de là ... Les institutions démocratiques subissent partout une double épreuve: comment contenir les extrémismes? Comment réduire le décalage entre changements économiques et politiques? Faut-il que la libéralisation économique, avant d'engendrer un mouvement de démocratisation, conduise à une sud-américanisation: chômage, exode rural, corruption, hausse des prix, stagnation des salaires, hausse des 7

inégalités, régression des selVices sociaux, hausse de la criminalité, dépendance économique à l'égard des banques internationales, désordres, mécontentements... Bref: à une économie libérale dans un Etat autoritaire? Même si un demi-siècle d'un autre régime ne peut que conduire à des évolutions différentes de celles de l'Occident, le sens de l'intérêt général se développera-t-il en Europe centrale et orientale? La question démocratique pose partout en Europe celle du développement de la société civile (notamment, à "l'Est", par rapport à la vie politique partisane) et celle de la constitution d'un Etat effectif, qui ne tienne pas sa réalité de la seule contrainte policière ou militaire étrangère.

3. CRISE DE L'IMAGINAIRE ET MODÈLES DE DÉVEWPPEMENT
Les pays du Tiers-Monde sont affrontés depuis longtemps à ces mêmes défis du libéralisme et des libertés, de la démocratie et des particularismes. Ce qui est plus nouveau, c'est le vide idéologique - politique mais aussi culturel - créé par les changements dans les pays qui furent ou restent communistes et les transformations de la grande Europe à l'Ouest. N'existe-t-il donc plus de modèle(s) pour un développement tiers? Est-il illusoire de refuser les 1110dèles les modes de développement de l'Ouest et et de "l'Est" ? Ce déficit de l'imaginaire ne risque-t-il pas de renforcer le retour vers les traditions, les particularismes régionaux, les fondamentalismes de tous ordres? La sociologie et l'anthropologie ont-elles analysé sous cet angle les échecs des voies autochtones de développement, en Afrique, au nord ou au sud du Sahara, et ailleurs ? La question de l'identité est ici à nouveau centrale. Dans le passé plus ou moins récent, la proclamation identitaire a pu selVir de masque aux pires tyrannies: ainsi, en Afrique plus particulièrement, l'hypothèse d'une spécificité culturelle identitaire a pennis de naturaliser des différences justi fiant des régimes autoritaires. Aujourd'hui, la résurgence intégriste ne s'appuie-t-elle pas sur la recherche d'une identité - comme source de dignité - que seule la religion peut apporter là où dominent misère et sous-emploi, générateurs de désirs impuissants à l'égard des modes de vie occidentaux? La tendance à privilégier un axe Est-Ouest par rapport à un axe Nord-Sud - économiquement et politiquement, mais aussi

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culturellement et idéologiquement - n'accroît-elle pas d'autre part une crise qui n'est pas seulement celle de l'imaginaire, même si elle est aussi celle-là? Une nouvelle division entre zones de coprospérité s'esquisse - où le rôle de la nouvelle Allemagne, notamment, est important: les sous-continents du Sud en sont-ils davantage marginalisés? Quels rapports nouveaux, dans tous les domaines, sont en train de se nouer là ? Une confrontation des sociologues et des anthropologues du Sud et du Nord semble ici nécessaire. C'est ce qu'a voulu tenter l'Association Internationale des Sociologues de Langue Française en nous confiant, lors de son XIVe congrès, tenu à Lyon en juillet 1992, l'organisation d'un symposi~m sur "la réinvention démocratique dans l'affrontement des valeurs". Cet ouvrage rassemble la plupart des contributions qui marquèrent les trois demi-journées consacrées à cette élucidation collective.
Gabriel Gosselin, Université des Sciences et Technologies de Lille Anne V an Haecht, Université Libre de Bruxelles

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PREMIÈRE

PARTIE

CONVERGENCES

ET DIVERGENCES

Les pays du Sud sont affrontés depuis longtemps aux défis du li~ralisme et des libertés, de la démocratie et des particularismes. Ce qui est nouveau, c'est le vide politique et culturel créé par les changements des pays qui furent communistes, et le relatif retrait des pays occidentaux. N'existe-t-il plus de modèle pour un développement tiers? Ce déficit de l'imaginaire risque-t-il de renforcer le retour vers les traditions, les particularismes, les fondamentalismes? Sur quoi peut s'appuyer la recherche d'identité, source de dignité? Plus généralement,"constate-t-on des convergences ou des divergences entre systèmes sociaux, notamment ceux de l'Est et ceux de l'Ouest? En Europe occidentale même, quand les structures politiques se dérobent dans une société "post-séculière", les questions éthiques se font plus vives. Les religions vont-elles assurer, en partie, le relais des structures politiques? Dans quel sens celles-ci vont-elles se transfonner? A) CONVERGENCES OU DIVERGENCES?

Andréi ROTH (Université de CLUJ, Roumanie) : "La fin de l'histoire et la convergence des systèmes sociaux".

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B) RAPPORTS NORD-SUD ET DÉVELOPPEMENT
Fernando Albuquerque MOURAO (Université de Sao Paulo, Brésil) : "La crise internationale des années 90". Nadir MAROUF (Université de Picardie, France) : "Laïcité, pouvoir islamique et populisme en Algérie". Liess BOUKRA (Université d'Alger, Algérie): "Le mouvement islamiste en Algérie" . Roberto MOTTA (Université Fédérale de Récife, Brésil) : "Syncrétisme et développement: le Candomblé dans la pensée sociale brésilienne". C) NOUVELLES DIMENSIONS EUROPEENNES Jean-Paul WILLAIME (Ecole Pratique des Hautes Etudes, Paris) : "Les transformations de l'Europe comme enjeux religieux et politiques".

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"LA FIN DE L'HISTOIRE" ET LA CONVERGENCE DES SYSTÈMES SOCIAUX
Andrei ROTH

En 1989, une revue américaine de tirage restreint publia~t l'étude intitulée "La fin de l'histoire ?" de Francis Fukuyama, auteur peu connu jusque-là (1). L'auteur donnait une réponse affinnative à la question fonnulée dans le titre de son article. Cette reprise contemporaine d'un thème majeur de la philosophie hégélienne de l'histoire déclencha de larges échos en Amérique et dans le monde entier, contestée par les uns et appréciée positivement par les autres. Exposée ultérieurement par l'auteur d'une manière nuancée dans un livre, vivement discutée par la suite, la conception de Fukuyama présente, à mon avis, des aspects qui portent des significations cognitives différentes. L'idée fondamentale de Fukuyama peut être résumée de la manière suivante: un consensus s'est cristallisé dans le monde contemporain, en ce qui concerne la légitimité, la rationalité et la valeur de la démocratie libérale; toutes les alternatives opposées à la démocratie de type occidental se sont épuisées, il ne reste en conséquence qu'à généraliser à l'échelle planétaire ce type de gouvernement. Au moment où ce processus prend fin, l'évolution idéologique de l'humanité s'achève, tous les conflits sociauxhistoriques trouvent leur solution, l'humanité entre dans un état d'équilibre final, l'histoire est close. 15

J'exprime mon désaccord avec l'idée hégélienne de la fin de l'histoire, la variante de Fukuyama comprise, car je ne crois pas qu'on puisse réaliser une fonne "parfaite" de rationalité politique. Je donnerai les arguments sur lesquels je fonde mon désaccord. Mais je considère néanmoins que la vision élaborée par le penseur américain contient un noyau fort, qui ne peut être éludé, à savoir l'idée que le modèle occidental de la démocratie libérale s'est imposé de fait, dans les dernières années, par un consensus presque unanime, comme le modèle unique, rationnel et efficient d'organisation politique de la société actuelle, l'idée que les lignes de force de tous les changements sociaux, dans tous les pays et régions du globe, convergent vers ce modèle. Dans une première variante, l'idée de l'évolution convergente des systèmes sociaux, développée dans les années 60, exprimait l'illusion d'un rapprochement possible des deux systèmes polairement opposés à cette époque, le capitalisme et le socialisme de l'Est. L'écroulement et la disparition de ce dernier système réactualise, à mon avis, dans une nouvelle fonne, réaliste cette fois, la théorie de la convergence, dans notre présent et dans l'avenir prévisible, des systèmes sociaux existant aujourd'hui. Je vais essayer de fonnuler mes vues en quatre points: 1) le modèle de la société moderne de type européen-occidental et nordaméricain comme base de l'évolution convergente des sociétés actuelles; 2) le caractère illusoire de l'ancienne théorie de la convergence du système socialiste de l'Est avec le système capitaliste; 3) le contenu de la convergence des systèmes sociaux contemporains; 4}l'évolution convergente des systèmes sociaux .'et la suite infinie de l'histoire.
1. La société humaine a évolué, dans les différentes zones du globe, de manière et selon des rythmes bien différents. Des sociétés néolithiques de chasseurs, des sociétés agraires de divers types sont apparues sur quatre continents, pendant que la société moderne, industrielle, s'est constituée, grâce à une évolution multiséculaire spécifique, en Europe occidentale et en Amérique du Nord. Elle s'est étendue à partir de ces zones, autant qu'elle s'est étendue jusqu'à nos jours, sur le reste de la planète. Ce qu'on nomme couramment la société moderne, résultat spécifique de l'histoire européenne, se caractérise par l'unité des trois notes minimales suivantes: l'industrialisme, l'économie de marché et la démocratie pluraliste. La spiritualité moderne est celle qui exprime

et favorise en même temps l'avancement d'une société dans le 16

système de ces trois coordonnées. Le projet de base de cette spiritualité avait été élaboré, comme Jean-Marie Domenach (2) le précise, dans le cadre de la pensée des Lumières; je dirais, peutêtre mieux, de la Renaissance et des Lumières. La modernité débute, écrit ce même auteur, par l'idée que la seule source de la légitimité du pouvoir politique est la volonté librement exprimée du peuple. Liées de manière inséparable à celle-ci, on trouve des idées comme l'égalité de tous les hommes devant la loi, la séparation des pouvoirs dans l'Etat, la séparation de l'Etat et de l'Eglise, la liberté de la presse, et d'autres du même genre. Les notes spécifiques du système social, jointes à la spiritualité correspondante, donnent le mode de vie spécifique de la société moderne, essentiellement différente de toutes les formes de la société agraire, traditionnelle. La société moderne, comme telle, est une abstraction qui recouvre des sociétés concrètes qui se situent aux différents stades de la modernisation. Les sociétés plus évoluées n'étaient pas modernes de la même manière au XIXe siècle et au XVIIIe, à la fin et au commencement du XIXe siècle; elles le sont différemment aujourd'hui et dans la première moitié de notre siècle. Dans la majorité des régions du globe, la société est aujourd'hui encore moins moderne que les pays d'Occident, fortement industrialisés, dotés d'une économie de marché et d'une démocratie pluraliste bien consolidée. Quand on parle, aujourd'hui, de la modernisation - nécessaire et désirable - des pays ou des régions sous-développées du globe, on la conçoit comme l'avance de ceux-ci en direction du modèle européen-occidental et nord-américain, leur avance dans le système à trois coordonnées de l'industrialisation, de l'économie de marché et de la démocratie politique, de la spiritualité et du mode de vie qui leur correspondent. L'exemple le plus éclatant de modernisation d'un pays par l'assimilation réussie du modèle occidental est offert, comme tout le monde le sait, par le Japon. La société moderne, caractérisée par les aspects mentionnés, a augmenté la productivité du travail social à un niveau supérieur à celui de n'importe quelle société agraire traditionnelle, a augmenté le produit moyen brut et le standard moyen de la vie, a amélioré la qualité de la vie du point de vue de tous ses indicateurs, a prolongé considérablement la durée moyenne de la vie humaine. En un mot, elle a donc prouvé son efficience économique supérieure et en même temps a élargi le champ de la liberté de la personne humaine. 17

Par conséquent, l'évolution convergente de toutes les régions du globe et de tous les pays n'est pas le résultat de quelque option fortuite ou arbitraire, mais elle exprime l'orientation vers un modèle qui a fait la preuve, de manière vérifiée et contrôlée, de sa supériorité. 2. Une variante de la théorie de la convergence des systèmes sociaux s'est développée dans les années 60, analysant le rapprochement possible des systèmes opposés du capitalisme et du socialisme de l'Est. C'était la période d'une certaine "ouverture" du bloc de l'Est, après le XXe congrès du parti communiste soviétique. Nous savons aujourd'hui que cette variante s'est fondée sur des illusions; au lieu d'avancer dans un sens convergent avec la société moderne occidentale, la société socialiste de l'Est a évolué dans un sens divergent, sur une voie qui a mené. finalement à son écroulement et à sa disparition. Cette évolution divergente était due, à mon avis, à son caractère pseudo moderne. La modernisation réelle et viable d'une partie du système social n'est pas possible si ses autres sous-systèmes, essentiels, sont structurés d'une manière contraire aux exigences de la modernité. Autrement dit, il n'est pas possible d'accéder à l'industrialisme moderne, économiquement efficace, dans le cadre d'une économie de commande, qui méprise les lois du marché. L'étatisation de la propriété des moyens de production a créé le système de l'économie dirigée par le pouvoir d'Etat, direction basée sur la contrainte extraéconomique, prémoderne ou non moderne par nature. Le monopole d'Etat sur toutes les ressources "économiques du pays a alimenté l'illusion que l'Etat est capable de diriger l'économie sans tenir compte des exigences de l'efficacité économique des branches et des entreprises productives. L'efficacité économique s'est vengée de ce mépris, l'économie est devenue inefficiente, non compétitive sur le plan mondial, incapable d'autorégulation, d'autocorrection sur le plan mondial, incapable de satisfaire les nécessités de consommation, même élémentaires, de la population, et finalement elle a fait faillite. La variante de la théorie de la convergence des deux systèmes, à laquelle j'ai fait référence, s'était alimentée aussi, je crois, d'une certaine surestimation de l'impact social des innovations techniques et scientifiques, du développement spectaculaire des forces productives. On supposait que ce développement prendrait bientôt à l'Est une ampleur semblable à celui de l'Ouest, et qu'il imposerait des changements sociaux dans le sens du libé18

ralisme économique et politique. En réalité, malgré quelques réalisations vraiment imposantes - je pense à l'astronautique et au potentiel militaire dans la ci-devant Union Soviétique - les forces productives de l'Est socialiste ne se sont pas en totalité rapprochées de celles de l'Ouest. En revanche l'automation de la production, l'informatisation des activités économiques et sociales sont restées en arrière de quelques décennies. L'économie complètement étatisée empêchait le développement des forces productives au niveau des possibilités contemporaines, ce qui a mené finalement à l'écroulement du système tout entier.

3. La promotion de la société occidentale-moderne au rang de modèle du développement social sur le plan global permet et impose, en cette fin de siècle, de constater l'existence d'un mouvement réellement convergent de tous les systèmes sociaux contemporains.
a) le régime communiste se maintient encore dans une série de pays (la Chine, la Corée du Nord, le Vietnam, Cuba). Sans prendre le risque de prédictions concernant les modalités concrètes de l'évolution de ces pays, je crois qu'on peut supposer que dans un avenir peu éloigné ils vont aussi radicalement modifier leur trajectoire, comme les pays de l'Est européen.

b) pour les pays de l'ancien bloc du socialisme de l'Est, qui se trouvent actuellement - comme on le dit d'habitude - dans une période de transition historique, il est tout à fait clair que le problème vital réside dans l'élaboration des structures politiques de la démocratie pluraliste, dans la privatisation de l'économie et la mise en fonction des lois du marché, dans la modernisation, la retechnologisation des forces productives, pour s'approcher du niveau de la productivité des pays-modèles. Dans tous les pays concernés, on peut entendre aussi des opinions qui proposent une voic qui ne soit ni celle du socialisme, ni celle du capitalisme de type occidental. C'est une manière d'éluder la nécessité du changement. L'originalité ainsi réclamée masque la tentative de conserver les structures du défunt socialisme. Il n'y a pas d'autre modèle de société moderne que celui des sociétés occidentales fortement industrialisées. c) pour une série de pays sous-développés de l'Afrique et de l'Asie, l'effondrement de l'alternative socialiste - qui les avait 19

attirés ou influencés, d'une manière ou d'une autre, pendant quelques dizaines d'années - ne peut signifier que l'orientation vers le même modèle d'industrialisation, d'économie de marché, de pluralisme démocratique, comme seule chance de dépasser le sous-développement, de sortir de l'impasse de la tyrannie et de la corruption. d) une série de pays capitalistes, restés en arrière du point de vue économique, ont effectué, dans un passé récent, une transition d'un régime autoritaire à un régime démocratique: le Portugal, l'Espagne, la Grèce - dans les années 70 ; l'Argentine, le Brésil - dans les années 80. De manière différente, mais avec des effets convergents, la démocratie a consolidé dans ces pays l'économie de marché et a contribué à leur développement industriel, à leur intégration plus prononcée dans un environnement moderne. La question se pose à peu près de la même manière pour quelques pays d'Asie (par exemple la Corée du Sud et Taïwan), quise sont effectivement engagés dans les dernières décennies sur la voie de l'industrialisme moderne et de l'économie de marché, obtenant des succès remarquables et palVenant à remonter une bonne part de la distance qui les séparait du monde moderne. Pour ces pays, il s'agit d'abandonner les formes de gouvernement autoritaire, de compléter leur modernité par l'adoption des structures politiques de la démocratie pluraliste. Il est peu probable que ces pays puissent évoluer longtemps - comme Fukuyama le suppose - sur une ligne latérale par rapport à l'histoire universelle. e) enfin, pour les pays industriels développés, possédant une économie de marché et des structures démocratiques consolidées, la convergence des systèmes sociaux signifie, je crois, des changements internes dans le sens de l'accentuation de leur caractère social. L'association des mécanismes économiques ayant comme ressort l'intérêt privé et des mécanismes du pluralisme politique avait assuré aussi, jusqu'à présent, la capacité d'autocorrection du système capitaliste, grâce à laquelle de multiples situations de crise (1927, 1968, 1975) purent être dépassées. Comme Milton Friedman le soulignait, les démocraties de type occidental ont assumé quelque chose de ce que le socialisme s'était proposé. Il s'agit, en premier lieu, de la protection et de l'assistance sociale. La nécessité de perfectionner celles-ci est pourtant, je le crois, réelle. De même, restent ouverts les 20

problèmes d'une meilleure intégration des catégories sociales marginales, comme ceux de la domination du potentiel conflictuel issu des inégalités de chances entre les diverses couches de la société. Les conflits raciaux des Etats-Unis, ou les grands conflits du travail de l'Allemagne au printemps 1992, annoncent les directions vers lesquelles les grandes sociétés de l'opulence doivent encore évoluer pour assurer leur stabilité et un développement exempt de convulsions. La convergence des systèmes sociaux dans les directions ébauchées est un processus d'une grande complexité, à peine commencé, qui a - pour être accompli - besoin d'un temps dont la durée est difficile à prévoir. 4. Revenant, pour finir, au problème de la "fin de l'histoire", je dois ajouter une précision et une distinction. La précision est impliquée dans le discours de Fukuyama lui-même, et nous fait éviter une compréhension simpliste de sa conception. Il parle au présent de l'achèvement de l'évolution historique de l'humanité, mais seulement sous l'aspect idéologique, insistant sur le consensus qui se ferait autour de la reconnaissance de la démocratie libérale comme modèle de gouvernement pour tous les pays du monde. Lui-même voit bien clairement qu'il y a encore une longue route entre le consensus de principe et sa transposition dans la pratique politique à l'échelle mondiale, et qu'un certain nombre de pays se trouvent à une distance appréciable - et variée - du modèle fixé. Evidemment, jusqu'à la réalisation effective de la démocratie libérale sur la planète entière, un certain temps doit encore s'écouler - personne ne connaît sa durée - et pendant cette période indéfinie l'histoire va encore continuer. On doit donc formuler distinctement la question suivante: après la réalisation effective, sur le globe entier, de la démocratie libérale et pluraliste, peut-on supposer "la fin de l'histoire" ? A cette question, à mon avis, la réponse correcte est négative. Un des arguments de Fukuyama me semble pourtant pertinent. C'est précisément l'idée de l'irréversibilité, à long terme, du processus historique. Dans l'histoire politique événementielle, il y a toujours une possibilité de retour aux formes révolues de gouvernement. Mais à long terme, le retour aux structures sociales dépassées n'est plus possible: l'humanité ne peut pas revenir de la société industrielle à une société agraire, elle ne peut pas renoncer à l'industrialisme moderne, parce qu'elle périrait en peu de temps de faim, de froid et de maladies; on ne peut pas réactualiser 21

les différences sociales antérieures et les relations de dépendance personnelle, on ne peut pas faire oublier le trésor des valeurs humanistes de liberté et d'égalité, pour revenir à la légitimation de l'esclavage ou du servage. Pendant toute l'histoire de la société moderne se sont manifestées, à côté des tendances spirituelles favorables au processus de modernisation, des tendances à la "dé-modernisation" ou même à la "contre-modernisation"" (écrivent Peter Berger et ses coauteurs) (3). Ces tendances sont apparues chaque fois comme l'expression des inconvénients sociaux qui ont accompagné la modernisation. Mais le processus de modernisation et l'innovation périodique de la société moderne ont continué et continuent encore, en dépit des tendances à la "dé-modernisation" ou à la "contre-modernisation". Les auteurs cités soulignent que les structures technologiques et institutionnelles de la société moderne, dans leur forme contemporaine, ne peuvent être supprimées sans provoquer une catastrophe sociale. Mais est-ce que la reconnaissance de l'irréversibilité fondamentale du processus historique justifie l'admission de son achèvement? Une telle inférence ne me semble pas logiquement fondée. Le fait que l'évolution historique converge, à notre époque, vers l'industrialisme moderne, l'économie de marché et la démocratie pluraliste, ne signifie pas du tout que les fonnes actuelles de ceux-là, même sous leurs aspects actuels les plus évolués, soient les dernières possibles. Au contraire: l'idée de l'évolution convergente des systèmes sociaux, ainsi que je l'ai présentée plus /haut, implique des changements dans les pays les plus avancés eux-mêmes. L'industrialisme se renouvelle par l'automation de la production, par l'infonnatisation de toutes les activités sociales, en produisant de nouvelles mutations dans la structure professionnelle et occupationnelle, dans la stratification de la population active. De sorte que la société moderne, industrielle, avance vers une société post-moderne, post-industrielle, annoncée par Daniel Bell (4), Alain Touraine (5), Jean-François Lyotard (6) et beaucoup d'autres. Les renouvellements technologiques et scientifiques ne peuvent prendre fin, toutes les réalisations constituent des points de départ pour de nouvelles innovations, et il est impossible que celles-ci n'aient pas de nouveaux effets sur les structures et finalement sur le mode de vie de la société. L'économie de marché a fait preuve de sa supériorité - sous l'aspect de son efficience économique - sur l'économie dirigée par

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des moyens non-économiques; les mécanismes actuels de l'économie de marché sont pourtant perfectibles, notamment pour éviter les crises de toutes sortes. L'informatisation de la société implique une nouvelle accentuation de l'impact social de la science: l'informatisation signifie en même temps un réglage et un contrôle scientifiques - en dernière instance - de toutes les sphères de l'activité sociale, écrit Yoneji Massuda (7). Il est possible et même probable que l'informatisation plus avancée offre des moyens pour diriger de manière plus cohérente et moins arbitraire les activités économiques. La démocratie politique des pays occidentaux ne se trouve pas elle-même - je crois que je ne serai pas contredit - à la limite de la perfection. Elle peut encore progresser vers de nouvelles formes, non encore expérimentées, de démocratie participative. La convergence des systèmes sociaux doit encore conduire à dépasser les grandes inégalités des niveaux de développement, des modalités d'organisation et de vie des peuples et des pays de diverses régions du globe. De la sorte, une importante idée de la philosophie hégélienne de l'histoire peut trouver une infirmation définitive: des peuples et des pays qui se sont trouvés traditionnellement "au-delà de l'histoire" ou à la périphérie de son cours principal, vont pénétrer dans cc cours principal. La convergence n'exclut pas la compétition des systèmes sociaux, au contraire. Comme principal résultat de la convergence, il y aura plusieurs compétiteurs aux chances approximativement égales. Il y aura encore bien des surprises dans le dénouement de cette compétition. L'histoire deviendrait ainsi plus riche, plus diversifiée. Finalement, on doit mentionner ici encore un problème, sans qu'il soit possible même de l'ébaucher dans toute sa complexité. Il s'agit du domaine si important du potentiel conflictuel inclus dans le réseau des relations internationales. On sait qu'il existe actuellement, dans beaucoup de points du monde, des foyers de conflit, y compris de conflit armé, quelques-uns possédant un degré extrême de danger pour l'humanité entière. Les tendances centrifuges et centripètes de quelques formations étatiques, les nationalismes exacerbés élevés au rang d'idéologie dominante, les dictatures militaristes sont des sources perpétuelles d'explosions violentes. Au contraire, les relations entre les pays industriels développés et démocratiques, sans exclure certaines oppositions d'intérêts, ont évolué, dans toute la période d'après la deuxième guerre mondiale, sous le signe de la collaboration. On peut affirmer que par le contrôle public exercé sur les affaires de l'Etat, la 23

démocratie pluraliste offre des mécanismes de prévention ou de réduction des tendances agressives dans les rapports externes. Un Etat démocratique est en principe moins agressif qu'un Etat dictatorial. La démocratisation des relations internationales est donc liée à la démocratisation interne de la majorité, voire de la totalité des sujets de ces relations. Il est tout à fait évident qu'un tel but ne sera pas atteint dans un très proche avenir. Mais c'est la convergence des systèmes sociaux qui, à tenne, peut diminuer les divergences génératrices de conflits sur le plan international.
Université de Cluj (Roumanie)

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