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La résistance ouvrière démantelée

De
254 pages
Avec près de 3 millions de chômeurs, un développement sans précédant des formes précaires de l'emploi, nous assistons à une formidable remise en question de la relation salariale. L'entreprise n'intègre plus, elle vulnérabilise comme une “machine à exclure ". L'auteur est allée regarder au plus près, dans deux usines, comment se mettait en place ce processus d'exclusion. Sur vingt ans, l'auteur a suivi ces salariés. Que sont-ils devenus ? Quelles ont été leurs stratégies professionnelles, familiales, collectives ou individuelles ? Comment ont évolué leurs choix politiques, syndicaux ? Au delà de l'événement brutal du licenciement ou de la démission, ce livre invite le lecteur à s'interroger sur l'avenir du monde ouvrier et sur les ressources mobilisables pour faire face à la crise.
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LA RESISTANCE OUVRIERE DEMANTELEE

Collection Logiques sociales
fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissànt toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions: Christophe Camus, Lecture sociologique de l'architecture décrite, 1996. Isabelle Terence, Le 1110ndede la grande restauration en France: la réussite est-elle dans l'assiette? 1996. Gérar Boudesseul, Vitalité du syndicalis111e d'action, 1996. Jacqueline Bernat de Celis, Drogue: consom./nation interdite. La genèse de la loi de 1970 sur les stupéfiants. 1996. Chantal Horellou-Lafarge et Monique Segré, Regards sur la lecture en France. Bilan des recherches sociologiques, 1996. Thierry Bloss, Educationfamiliale et beau-parenté. L'el11preinte des trajectoires biographiques, 1996. Dominique Loiseau, Femmes et militantismes, 1996. Hervé Mauroy, Mutualité en mutation, 1996. Nadine Halitim, La vie des objets. Décor dOl1zestique et vie quotidienne dans des familles populaires d'un quartier de Lyon, La Duchère,19861993, 1996. Catherine Dutheil, Enfants d'ouvriers et 111athél1zatiques.Les apprentissages à l'École Primaire, 1996. Malik Allam, Journaux intimes. Une sociologie de l'écriture personnelle, 1996. Pierre Cousin, Christine Fourage, KristoffTalin, La mutation des croyances et des valeurs dans la 111odernité. Une enquête comparative entre Angers et Grenoble, 1996. Sous la direction de Chantal Horellou-Lafarge, COnS0I11111ateur, sager, u citoyen: quel modèle de socialisation?, 1996. fIla norme et le Vincent Chenille, La mode dans la coiffure des français: 1110UVeI11ent", 1837-1987,1996. Patrick Legros, Introduction à une sociologie de la création Ùnaginaire, 1996. Joëlle Plantier (dir), La démocratie à l'épreuve du changel11ent technique. Des enjeux pour l'éducation, 1996 Catherine Sellenet, La résistance ouvrière dél11antelée, 1997.

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La résistance ouvrière
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L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris -FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9

Pour Julien et Thomas

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« On ne peut rien écrire dans l'indifférence» disait Simone de Beauvoir. L'auteur en afait l'expérience. Sans l'aide et la vigilance constante de nombreuses personnes que je ne saurais nommer toutes, ce livre n'aurait pu être écrit. Mon itinéraire doit beaucoup à Michel Verret, professeur de sociologie et directeur du LERSCO-CNRS, de 1967 à 1987, dont la confiance ne s'est jamais démentie depuis 1980. Il m'a aidée à penser, à réfléchir, au sens où Alain et Jean Rostand définissent la réflexion: «Réfléchir, c'est nier ce que l'on croit », «Réfléchir, c'est déranger ses pensées ». Mes remerciements vont aussi, et c'est bien le moindre hommage que je leur dois aux ouvriers anonymes, à tous ceux qui ont ouvert leur porte et leur intimité pour dévoiler le sens de leurs pratiques, leurs espoirs et désespoirs. Leurs représentants officiels ont été nombreux, parmi ceux-ci deux figures exemplaires, mémoire de l'organisation et de la lutte des deux usines étudiées: Monsieur JP Clavaud pour LMT, et Monsieur Hugotte pour Brissonneau.De cette liste ne sont pas absents mes parents pour la culture ouvrière, pour les solides racines transmises. Enfin, pour le quotidien, pour l'inaltérable patience, la disponibilité sans faille, l'aide morale, logistique et informatique, mes remerciements à Monsieur Olivier Sellenet.

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AVANT -PROPOS

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«La vie est un voyageur qui laisse traîner son manteau derrière lui, pour effacer ses traces» disait Aragon. Plus que jamais notre époque illustre le propos du poète. Le passé se dérobe, le présent et l'avenir sont incertains. Aussi mobiliser notre attention sur le temps long (1976-1996) nous a semblé fécond pour comprendre les mouvements de structuration! restructuration auxquels sont confrontés certains ouvriers. Vmgt ans, ce n'est certes pas suffisant pour faire oeuvre d'historien et le temps long du sociologue pourra sembler à celui-ci bien relatif et dérisoire. C'est cependant une durée suffisante pour redonner à l'événement son histoire, éviter les plans minces du moment, approcher l'intensité de la vie. Le temps long pour suivre le devenir de salariés licenciés ou démissionnaires, mettre en évidence leurs résistances professionnelles et familiales, retracer ces itinéraires de crise, qui pour certains aboutiront à ce que Castell nomme la désaffiliation. «Parler de désaffiliation, ce n'est pas entériner une rupture, mais retracer un parcours... être attentif aux points de bascule qui génèrent les états limites. » Le titre de ce livre, La Résistance ouvrière démantelée s'imposait. Résistance: qualité par laquelle un corps résiste à l'action d'un autre corps, défense de l'homme contre ceux qui l'attaquent, ce qui par là même suggère l'approche des traditions
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R Castel: Les métamorphoses de la question sociale. Fayard 1995. Il

de lutte. Mais c'est aussi, la capacité à endurer la privation, la pression, la déstabilisation, et donc la nécessité de rendre compte des stratégies familiales et individuelles des salariés. Démantelée, dérivé de l'ancien français manteler (le manteau) signifiant couvrir, abriter, d'où fortifier. Une résistance ouvrière démantelée car il s'agit bien de la perte d'un espace. C'est pour les salariés la redécouverte brusque, par le licenciement ou la démission, de la séparation: hors usine, hors machines, hors copains, hors rythme... le vide ouvrier. De l'entrée de l'usine à sa sortie, du monde du travail à son exclusion, de l'univers professionnel à l'intimité du logis, d'hier à aujourd'hu~ c'est à ce parcours en monde ouvrier que ce livre invite. Un parcours accidenté car depuis 1975, date à laquelle la population ouvrière atteint en France son apogée (8,5 millions), elle ne cesse ensuite de décroître régulièrement. En 1990 cette classe diminuée ne comprend désormais que 6,3 millions d'ouvriers. Sa position dans la structure salariale s'est fondamentalement dégradée au profit d'un prolétariat en col blanc, d'un salariat non ouvrier. Affaiblie en nombre, déconcentrée par la mise à mal de ses noyaux durs ( mines, industrie navale, sidérurgie. ..) la population ouvrière est également moins mobilisée en ses organisations syndicales traditionnelles (28% d'adhésion en 1981, moins de 10% en 1993), moins mobilisable dans les grands moments de lutte (3869 milliers de journées de grève en 1975 contre 593 144 en 1993). Rien d'étonnant donc à ce que fleurissent les épithètes et les interrogations sur la survie même d'une classe ouvrière. On dit cette classe ouvrière éclatée, morcelée, embourgeoisée, en mutation, en décomposition et/ou en recomposition... Le regard hésite entre division ou unification de la classe, entre sa mise à mort ou sa pérennité comme acteur possible d'un changement de notre société2. «Mortes, les époques que le rêve abandonne, disait Shelley. Mortes aussi les classes s'interroge Michel Verret. Morte donc la classe ouvrière. Morte non, car si grande classe, si
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CFDT RevUe d~action et de réflexion Nov...Déc. 1979. 12

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n040 : Classe ouvrière éclatée?

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tendue et si fière, ne se rend pas si vite. Mais sur ce chemin peutêtre 3... »

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Alors aller y voir, au plus près, sur terrain départemental et monographique. Tenter de décrypter les politiques de gestion de main-d'oeuvre, analyser leurs effets sur le travailleur collectif: l'emploi, le chômage, ies formes de solidarité et d'actions (1ère partie) dans le département de la Loire-Atlantique. Puis le décor planté, focaliser notre attention sur deux usines représentatives du département fortement sensibles aux restructurations. De même importance numérique au début de notre étude (environ 900 salariés), elles se signalent à notre attention par deux formes spécifiques de gestion de la crise: - L'une déclarée, visible, classique, qui prend la forme du conflit et des licenciements dans une usine masculine (BrissonneauLotz-Marine) de forte tradition ouvrière (2e partie). - L'autre plus douce, moins apparente, par l'appel aux démissions négociées, pour une population peu qualifiée à dominante féminine (LMT-Alcatel Téléphonie: 3ème partie.). Deux usines aux histoires mouvementées, qu'une présentation synthétique permet de visualiser sur le temps long. - Brissonneau- Lotz-Marine: usine construite en 1841 par la petite bourgeoisie locale, subit plusieurs restructurations importantes. La première en 1973 où les sociétés anonymes Brissonneau-Lotz-Marine et Brissonneau-Lotz-chaudronnerie sont transformées en société collective: Alsthom-Peugeot et Cie. La deuxième, le 2 janvier 1975 où Brissonneau devient filiale du groupe Jeumont-Schneider avec 1137 salariés. Cette seconde restructuration amène l'annonce de 282 licenciements le 23 octobre 1978, et rentrée de cette usine métallurgique dans un conflit de longue durée. Ce conflit fut-il exemplaire? Quel pouvait être le devenir des licenciés, sachant que ne se jouait là, sous les yeux du sociologue, qu'un prélude à un lent démantèlement?

3M. Verret: Où va la classe ouvrière .française? in Revue Autrement, Ouvriers, ouvrières n0126, janv. 1992. 13

En 1989, après le retrait des grands groupes, la vente de l'usine au franc symbolique, Brissonneau compte moins de 200 salariés, nombre qu'elle maintient jusqu'en 1996. - LMT Orvault: implantée le 27 septembre 1971 appartient à la multinationale ITT (à 68%) jusqu'en avril 1976, date à laquelle elle est intégrée au groupe Thomson, nationalisé en 1982. Son implantation est la résultante de plusieurs facteurs dont l'évolution spatiale du système productif et la politique d'aménagement du territoire ne sont pas les moindres. Productrice de centraux téléphoniques, elle révèle et utilise un important réservoir de main-d'oeuvre, composée prioritairement d'actives venues de la confection ou du commerce~ et d'inactives d'origine rurale, se portant sur le marché du travail lors de cette implantation. En 1975, l'usine compte 862 salariés dont 553 ouvrières. L'évolution rapide des technologies et du mode de production sonne le glas d'un premier appel aux démissions avec quinze mois de salaire, sans qu'aucun conflit ne vienne alerter notre attention, sinon les déclarations syndicales dans la presse. Une méthode «douce» de réduction des effectifs, poursuivie bien au-delà de la fusion des sociétés Thomson CSF et CIT Alcatel en 1986. Dix ans plus tard, en 1996, le résultat est parlant: il ne reste que 487 salariés et seulement deux ouvrières. Au-delà des chiffres, il y a les hommes, le cheminement biographique de ces salariés, que la méthode dite d'entretiens semi-directifs permettait d'approcher. Ouvriers en lutte, ouvriers licenciés, ouvriers «démissionnaires» ou «reconvertis», mais aussi ouvrières aux stratégies et au parler spécifiques, aux repères calendaires distincts... Ils seront les témoins et les acteurs fidèles de cette étude, la mémoire vivante d'une époque révolue, d'une lente métamorphose. Ces salariés, plus d'une cinquantaine pour les deux usines, il nous fallait sociologiquement les identifier, car confrontés à la crise, mis en demeure d'élaborer des stratégies de résistance ou de reconversion, tous ne bénéficiaient pas des mêmes atouts. La première distinction à repérer était sans nul doute liée à la variable sexe. Dans le monde du travail, les inégalités entre hommes et femmes demeurent persistantes. L'infériorisation constante des femmes, leur sur-représentation dans la population 14

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au chômage nous rappelle le processus d'attraction/répulsion dont elles sont prioritairement les victimes. Mais au-delà de ce simple constat, se trouvent interrogées les pratiques différentielles de gestion du personnel selon la composition de la maind'oeuvre. Usine d' homme$, travail complexe et qualifié, usine de femmes, travail simple et répétitif.. La dichotomie est certes à nuancer, mais en ces termes elle pose d'emblée la nécessité de la confrontation4. Quitter l'usine par un licenciement ou par une démissio~ la perception du retrait social est-elle la même, selon le cas," selon les identités professionnelles masculines ou féminines? Ne pouvait-on évoquer pour les femmes la possibilité (acceptée ou refusée)5 de substitution de rôle6 (salariée devenant femme au foyer), dans un temps où la politique gouvernementale favorisait le retour au foyer et l'aide financière au troisième enfant'? Des femmes qui démissionnent... mais selon quels critères, avec quels projets8, et quelles chances objectives de réinsertion? Des hommes qui à leur tour se saisissent de la procédure de démission (en moins grand nombre il est vrai), mais selon des logiques et avec des stratégies apparemment très différentes. L'appartenance sexuelle imprimerait ainsi sa norme. De même, si licenciés hommes et femmes expriment un même sentiment d'exclusion bruta1... leur devenir sera -t-il pour autant identique? Ce devenir sera bien sûr modulé par l'âge, dans la mesure où il fait varier les perspectives d' employabilité. De .l'ouvrier aux cheveux blancs, licencié sans espoir de réinsertion, au jeune soudainement précarisé, toutes les nuances sont possibles. Aux deux variables précédentes, il nous fallait ajouter la qualification acquise, rare ou obsolète, diffuse ou spécifique, les possibilités concrètes de formation continue. C'est assez déjà pour faire apparaître les clivages qui traversent la population ouvrière. Et pourtant, ces clivages les
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N. Gadrey: Hommesetfemmes au travail, Editions l'Harmattan, Logiques
D. Schnapper: L épreuve du chômage
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sociales, décembre 1992. 5 Démission et natalité seront analysées en troisième partie.
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- Gallimard

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1981.

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Revue économie et statistique n° 138,Nov.

1981;

G. Lattes:

L effet troisièmeenfant pp. 69-81.

8 Démission et utilisation de la prime (troisième partie). 15

plus apparents, créés par la division du travail restent insuffisamment explicatifs pour comprendre les parcours de réinsertion des salariés, leurs différences de combativité. L'avenir dépendra aussi de l'origine sociale9, des réseaux de sociabilité, des représentations ouvrières concernant. notamment le travail domestique. La tradition des femmes au foyer deviendra t'elle réinvestie en période de crise, les pratiques d'autosubsistance réinventées, ou refusées comme travail aujourd'hui dévalorisé!O? La crise économique confronte, d'autre part , les syndicats au choix de stratégies efficaces. Brissonneau et L.M. T constituent à cet égard de remarquables terrains d'enquêtes pour comprendre les facteurs influençant la participation ou le retrait du conflit, l'acceptation ou le refus de la démission. Qu'allaient devenir les pratiques syndicales et politiques en période de crise, à l'heure où l'on constatait une certaine désyndicalisation, mais aussi l'élection d'un gouvernement de gauche, puis le retour de la droite au pouvoir. Inscrite dans le temps, cette étude permettait, par le biais des entretiens, d'évaluer la mouvance des idées (vote) et l'impact d'un licenciement sur la syndicalisation. Enfm, il faut bien reconnaître que le licenciement ne touche pas seulement l'ouvrier en tant que producteur, il introduit aussi d'innombrables remaniements au sein de la famille. Dès 1979, des études sur le devenir des licenciés montraient combien la réinsertion devait être pensée au niveau du couple!!, en terme de cumul des handicaps ou des avantages. Que le salaire unique vienne à manquer, et c'est en effet toute l'économie familiale qui s'en trouve bouleversée. De même, la démission nous est apparue comme un processus impliquant directement la profession du conjoint. Du retrait « sans heurts» des femmes mariées à un cadre moyen, au retrait problématique des femmes utilisant la prime de départ à des stratégies familiales de professionnalisation du mari (salarié devenant artisan) l'écart
9 Origine sociale appréhendée par la profession des parents et grandsparents. 10 A. Dussuet: La représentation du travail domestique chez les femmes salariées du milieu populaire. Thèse de troisième cycle - Nantes, 1983. 11 Economie et Statistique n° 112, juin 1979: Que sont devenus mille licenciés économiques en Champagne-Ardennes. 16

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était grand et devait être analysé. Les stratégies ouvrières sont à l'évidence modulées par le poids des charges: poids du crédit, des frais d'élevage ainsi que d'éducation... Des variables certes limitatives, frein à la mobilisation ouvrière, facteurs de démission (la prime est un apport magique d'argent), mais aussi permettant une flXation de la population ouvrière au sol (refus de la mobilité imposée), une réappropriation de l'espace et du temps parfois plus conforme aux désirs ouvriers. Le repérage des clivages entre les ouvriers ne suffisait donc pas, c'est leur dynamique qu'il nous fallait apprécier. Les approches étant multiples, certaines ne seront qu'effleurées. Une étude exhaustive aurait nécessité d'interviewer l'ensemble de la population concernée, ou tout au moins un échantillon représentatif. Un rêve bien loin de la réalité, qui invite le lecteur au relatif L'impossible accès aux listes nominatives des salariés licenciés ou démissionnaires impose au sociologue des contraÎIltes qu'il ne peut méconnaître dans l'analyse ultérieure. L'approche localisée se fait par les canaux les plus variés: officiels, par les instances syndicales CGT/CFDT, mais aussi informels, ouvriers anonymes ouvrant leur porte et celle de leurs amis, adresses plus ou moins précises nécessitant le porte à porte. De ce cheminement en pays ouvrier, cinquante entretiens ont été conservés, une traction ouvrière qui bien sûr ne peut être confondue avec le tout de la population de ces deux usines. Les distorsions seront donc sensibles: pour Brissonneau, trop d'ouvriers syndiqués et délégués, peu de non-grévistes, trop d'actifs et pas assez de licenciés12,très peu de femmes... Pour L.M. T, refus des actives recyclées de nous rencontrer13, mais représentation diversifiée des «démissionnaires». .. Dans les deux cas, des échantillons mathématiquement insuffisants pour esquisser des conclusions définitives. Si ces éléments empêchent toute généralisation hâtive, ils n'invalident toutefois pas la méthode choisie. Car à défaut d'être représentatif: cet échantillon n'en est pas moins significatif des
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13Des témoignages ont été obtenus hors enregistrement, mais ils sont trop partiels pour être utilisés dans l'étude. 17

Un éclatement du collectifqui nuit au recueil des données.

deux usines nantaises observées, et à travers elles de situations départementales plus génériques. Au delà de l'étude particulière, le lecteur y trouvera, sur le versant négatif: des mécanismes d'exclusion à l'oeuvre ailleurs, à échelle nationale. Mais il pourraaussi, en lecture plus optimiste, voir s'élaborer des pratiques de résistance, l'aménagement toujours possible de marges de liberté, plus aisément décelables, il est vrai, au niveau individuel que collectif: «Le lecteur choisira, sur l'ordre variable de ses intérêts, l'ordre varié de son parcours14 ».

14M. Verret: La Culture ouvrière, Editions ACL, 1988, Chapitre X. 18

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PREMIERE PARTIE AU TEMPS DE LA CRISE ET " DU CHOMAGE

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S'il est aujourd'hui un mot du langage commun qui peut poser problème au sociologue, c'est bien celui de crise, et espérer en dissiper le halo sémantique tient de la gageure. Al' origine, en grec, le terme Krisis signifiait décider, examiner. Il a très vite perdu cette signification positive et les économistes de la première moitié du XIXème siècle ont recouru à son usage sous la forme d'une métaphore médicale. Les dérèglements du fonctionnement de l'économie qu'ils observèrent furent interprétés comme des désordres pathologiques de la circulation des marchandises, du crédit et de la monnaie. Dès lors, l'on parlât de crises commerciales, puis de crises agricoles, fmancières, crises du capitalisme industriel, avant que ne s'installe l'époque des trente glorieuses, faisant croire à l'émergence d'une ère nouvelle où le mot crise disparaîtrait de nos pensées. Et pourtant les années 1970 vont venir démentir cette vision optimiste et consacrer le renouveau du terme, voire sa prolifération dans.tous les champs de la vie quotidienne. Mais en se démultipliant à l'excès, le terme de crise tend aujourd'hui à nommer le trouble, le désarroi, l'innommable. Il suggère le drame « suscite l'émotion sans requérir la réflexion. La notion de crise ell se généralisant s'est comme vidée de l'intérieur. Le mot renvoie ainsi à une double béance, béance dans notre savoir (au coeur même du terme de crise), béance dans la réalité sociale elle-même où apparaît la crise »15. Son usage est apparu très vite problématique lors des entretiens, source de malaise par l'imprécision de ses contours, créateur de quiproquos, de méprises réitérées, mais aussi révélateur d'une perception différentielle. En quels termes, en effet, analyser le décalage entre un discours déniant parfois à la crise ses effets dans la quCttidienneté,et les phénomènes de chômage et de perte fmancière observés dans ces mêmes familles. Banalisation? Pudeur? Modération des propos? Ambiguïté ?.. parlait-on de la même chose, et cette pluralité de sens dont se paraît le terme n'était-elle pas déjà objet d'analyse? Etre en rupture avec le langage commun, contrôler les significations flottantes de toutes les métaphores, être vigilant sur les philosophies implicites du social qu'elles suggèrent... tels
15Revue Communication: La notion de crise. Seuil 1976. 21

sont les précieux conseils donnés au sociologue artisan16. Difficile pourtant de les maîtriser tous. Mais au moins le tenter en évitant les excès. Raisonner exclusivement en terme de crise comporterait le risque de considérer comme critique des processus normaux ou peu exceptionnels, de focaliser notre attention sur les moments dramatiques et décisifs de l'histoire. Que l'ampleur numérique du chômage ne nous fasse donc pas oublier sa permanence dans le système capitaliste, il n'y a jamais eu moins de 2% de chômeurs recensés, même pendant la période de plein emploi!7 ». De même, que le mouvement actuel de décomposition, recomposition de la classe ouvrière ne nous masque pas l'inanité du mythe de l'unité passée de cette classe18. Si l'on peut employer le terme de crise, c'est peut-être en restant au plus près de son étymologie. Le premier sens, nous l'avons noté, est celui de décider, examiner. Le second évoque un changement subit, souvent décisif: favorable ou défavorable, une période périlleuse de l'existence, une phase difficile traversée par un groupe social. En ce sens, la crise est déjà à elle-même sa propre solution, le «lieu d'instauration d'un ordre et non pas comme le croit la vulgate celui de l'exacerbation du désordre 19 dans les organisations ». La crise est principalement un temps durable ou non qui révèle, libère, et fait éclater les contradictions. C'est une période de rupture, succédant à un état antérieur différent, çe qui suppose une comparaison entre le passé et le

présent.

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Au sociologue donc de décrypter, d'examiner, ce qui a changé dans notre société, et en celle ci pour la population ouvrière.

16BourdieulChamboredonlPasseron : Le métier de sociologue. Edition Mouton 1973. 17Freyssinet Jacques: Le chômage. Edition Repères La Découverte, septembre 1994. 18K. Marx : Le Capital, livre premier, tome 3, les Editions Sociales.
19 Revue Communication: opus .cité - p.88 et ss.

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CHAPITRE PREMIER

LES AXES DU CHANGEMENT
Il n'est pas dans notre propos de dresser un état exhaustif de la France sur vingt ans, tout au plus d'en marquer les grandes tendances, sorte de toile de fond d'une approche plus localisée. Au premier plan de cette réflexion, chômage et exclusion constituent les manifestations les plus visibles de la nouvelle donne contemporaine. Mais ils ne sont pas les seuls et les.formes de précarisation de l'emploi, les chevauchements entre emploi, inactivité et chômage interrogent tout autant.
Chômage et exclusion

En 1945, le Préambule de la constitution posait un principe clair: « chacun a le devoir de travailler et le droit d'obtenir un emploi ». Un principe utile certes, mais cruellement et quotidiennement démenti par l'ampleur du chômage et ce qu'Alain Supiot nomme « l'introuvable débiteur du droit au travail ». Nul n'est en effet tenu de devenir ou de demeurer employeur. L'échec des politiques incitatrices à l'embauche et le droit de licenciement en sont l'expression. «Autrement dit, le droit au travail du sans emploi bute sur l'absence de débiteur identifiable »20. Combien sont-ils à ne pas trouver un acheteur pour leur force ..detravail ? Difficile de le dire avec exactitude, autant par absence de précision des instruments de mesure21,par fluctuation des défmitions, que par manipulation des chimes. Approximativement toutefois le chiffre de 3,5 millions de èhômeurs est avancé soit 12,6% de la population active fin 1994. Pour.prendre la mesure de la dégradation et parler de crise, il faut se souvenir du taux de chômage des années 1966, autour de 2%, puis du palier de 2,7% jusqu'en 1974. De 1974 à 1996 l'on peut dire qu'aucun répit réel n'a pu être enregistré dans cette progression, qui place la
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A. Supiot : A propos du droit au travail in Revue Projet n0236, hiver 1993-1994. 21Dubois et Lucas: Rapport sur les statistiques mensuelles du chômage. INSEE 1991.

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France au-dessus de la moyenne européenne du chômage (11,8% en 1994). Particularités françaises, les moins de 25 ans sont plus touchés (taux de chômage 23% en 1994) que dans les autres pays européens (R.F.A. : 5%), la durée du chômage y est plus longue (36,1% de chômeurs de plus d'un an) et la création d'emplois moins dynamique (De 1979 à 1990 l'emploi a cru en R.F.A. de 0,6% par an contre 0,3% en France)22. Un bilan qui ne peut que conforter la conclusion de Robert Castel: « C'est une représentation du progrès qui a été emportée par la crise. La croyance que demain sera mieux qu'aujourd'hui et que l'on peut faire confiance à l'avenir ». L'incertitude des lendemains domine, la crainte du chômage est intériorisée par près des deux tiers des actifs (61%) qui se disent inquiets de cette éventualité. Plus que d'autres les employés y sont exposés avec un taux de chômage de 13,9% en 1993, suivis des ouvriers avec 12,9%. Dans la population ouvrière nationale, les inégalités perdurent: les femmes sont les plus vulnérables (20,1 % contre 12,8% pour les hommes), les ouvriers non qualifiés (20,3%) plus que les qualifiés (8,2%)... L'exclusion comporte aussi sa propre hiérarchie interne.

La précarité densifiée et institutionnalisée

Face à cette montée du chômage, le travail est pensé comme un bien rare. Et au nom de cette rareté, une formidable remise en cause du droit du travail s'exerce. C'est la déstabilisation des stables qui est aujourd'hui au coeur de la question sociale. En effet, l'intervention de l'Etat-providence en France a multiplié les catégories administratives entre l'emploi permanent et le chômage. Vaste labyrinthe que ce monde des contrats à durée déterminée (CDD), contrats à temps partiel contraints ou choisis, ex TUC, stages d'initiation à la vie professionnelle (SIVP), contrats emploi-solidarité (CES)... Le nombre absolu de ces
22Ces statistiques sont extraites de L'état de la France. 1995/1996. Edition la Découverte - Crédoc.

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emplois précaires ou de ces formes particulières d'emploi ne cesse d'augmenter. Il est passé de 5% de la population active en 1982 à environ 20% selon l'INSEE qui nomme «halo» cette zone opaque de réincarnation du travail-marchandise, où la protection est à minima. Pourra-t-on longtemps encore considérer l'emploi salarié à temps plein et durée indéterminée comme la norme? Pour la population ouvrière, la question est plus que jamais centrale, déplaçant selon certains les enjeux, de la lutte des classes à « la lutte des places »23.L'analyse des recrutements, comme celle des conditions d'entrée au chômage révèlent cette envolée des formes précaires de gestion de la main d'oeuvre. A titre d'exemple citons ce simple chiffre: 4,8% des causes masculines d'entrée au chômage sont en 1975 liés à la fin d'un emploi précaire, contre 35,2% en 1992. Une précarisation intense, «faisant resurgir la vieille obsession populaire d'avoir à vivre au jour la journée »24. Aujourd'hui salarié, demain peut-être chômeur, en espérant un retour plus ou moins rapide sur la scène sociale... Le quotidien se fait mouvance entre emploi et chômage. Ainsi, la distinction entre les deux devient-elle de plus en plus floue, de moins en moins opérante, de plus en plus instable. Et dans cette instabilité éprouvée, c'est le sens même du travail qui évolue, les identités professionnelles qui se perdent, se transforment.
Constructions identitaires et travail

On ne peut parler de l'emploi et du travail essentiellement en terme de volume. D'autres phénomènes plus qualitatifs tels que l'intégration et l'accès à une identité sociale reconnue y sont associés. Deux courants de pensée s'opposent aujourd'hui sur la question de la centralité du travail dans notre société. Le premier, très pessimiste, considère que le travail ne joue plus un rôle
23GaulejaclTaboada LéonettiIBlondellBoullier: La lutte des places. Insertion et désinsertion. Edition hommes et perspectives. Epi. 1994. 24R. Castel: opus cité.

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intégratif et rsroclame « la fin de la centralité du travail dans la vie sociale» 5. Le second pense à l'inverse que la phase actuelle est transitoire et qu'elle donnera naissance à de nouvelles organisations du travail, post tayloriennes,plus qualiftantes. En fait le travail est un concept à déconstruire et selon les défmitions proposées les conclusions different. Penser le travail sous sa forme canonique de contrat à durée indéterminée conduit à en constater la plus grande rareté et l'éclatement. En revanche, le considérer sous la forme plus étymologique d'activité de l'homme appliquée à la production, la création, l'entretien de quelque chose, le rend prédominant. Au-delà de la tentation de prophétisme qui guette tout sociologue sur un sujet aussi sensible, l'analyse des expériences vécues de chômage montre que la perte de travail n'est pas qu'une simple privation de revenus. L'épreuve du chômage26 met à mal les identités et à posteriori révèle combien le travail (même s'il n'est pas le seul) occupe une place importante dans les processus de constructions identitaires. Les populations assistées rêvent encore d'un véritable emploi et se défmissent en fonction du marché du travail27. De même, les salariés précarisés sont dans l'attente d'une reconnaissance de leurs compétences, contrepartie espérée de leur mobilisation voire de leur identification à l'entreprise ( concept de transaction relationnelle de C. Dubar28). Le travail demeure le lieu par excellence où se met en oeuvre un projet, se joue une trajectoire, où les individus participent aux rythmes collectifs, entretiennent des liens sociaux. Toute rupture non choisie ne peut dès lors être considérée comme anodine pour l'individu qui la subit. Pour ceux que R. Castel nomme « les surnuméraires» le problème est encore plus aigu. Quelles peuvent être leurs identités sociales et intimes? Peut-on se maintenir sans risques dans ce que Claude Dubar nomme « l'identité incertaine », apanage des jeunes non intégrés à la sphère du travail? Loin d' être acquise une fois pour
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A Gorz : Métamorphose du travail: quête de sens. Edition Galilée 1988. 26D. Schnapper : L'épreuve du chômage. Edition Gallimard 1981. 27 Paugam : La société française et ses pauvres. Edition PUF, recherches politiques. 1993. 28C. Dubar : La socialisation. Construction des identités sociales et professionnelles. Edition A Colin. 1992.

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toutes, la socialisation implique des renégociations permanentes. L'adaptation sera-t-elle possible pour ces salariés souvent peu qualifiés, pour ces ouvriers spécialisés à « l'identité de retrait», menacés d'exclusion, et plus que d'autres confrontés à l'expérience du «chômage total », c'est à dire aux sentiments d'humiliation, de déchéance, d'absence d'avenir? En quels lieux trouveront à s'exprimer les savoirs et savoir faire de ces ouvriers qualifiés, dépossédés de leurs ancrages collectifs? Pour tous les groupes sociaux, ces questions se posent et les réponses individuelles apportées supposent de la part des individus non une intégration passive, mais un processus actif d'essais et d'erreurs, de réussites et d'échecs, de continuités et de ruptures. A ce «jeu» complexe et risqué, toutes les cartes en mains n'ont pas la même valeur et le contexte local y prend sa part, la dégradation de l'emploi n'ayant pas été uniforme dans toutes les régions et départements.

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