La ségrégation dans la ville

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296288423
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LA SEGREGATION DANS LA VILLE

Habitat et sociétés.
Directrice: Nicole Haumont Conseillers: Philippe Boudon, Jean Cuisenier, Alain Marie, Henri Raymond Les recherches sur l'habitat se sont multipliées dans le monde depuis la Seconde Guerre mondiale, dans les sciences sociales et en architecture, comme dans les sciences pour l'ingénieur. Cet intérêt pour l'habitat est lié à l'augmentation des populations citadines, d'abord dans les pays industrialisés et aujourd'hui dans les pays en développement, à des changements dans la structure des familles, à la montée historique de la privatisation mais aussi aux politiques sociales de l'habitat et à l'évolution des techniques et des modalités de construction et de conception. On doit attendre de ces recherches qu'elles contribuent à l'élaboration de solutions techniques, sociales et culturelles plus adaptées à la demande des habitants. Une partie importante de travaux réalisés ou en cours cependant mal connue, peu diffusée ou dispersée. L'objectif de cette collection est l'édition de recherches sur l'habitat au sens large (logements, équipements, architecture, espaces publics appropriés) et la réédition de textes importants écrits dans les dernières années, en France et à l'étranger, afin de constituer une collection d'ouvrages de référence pour les étudiants, les chercheurs et les professionnels. Volumes déjà parus:
Nicole HAUMONT et Marion SEGAUD (sous la direction de), Familles, modes de vie et habitat, 1989. Dan FERRAND-BECHMANN (sous la direction de), Pauvre et mal logé. Les enjeux sociaux de l'habitat, 1990. Peter WILLMOIT et Alan MURIE, La paupérisation du logement social, le cas de la Grande-Bretagne et de la France, 1990. Bruno LEFEBVRE, Michel MOUILLART, Sylvie OCCHIPINTI, Politique du logement, trente ans pour un échec, 1991. Guy BOUDIMBOU, Habitat et modes de vie des immigrés africains en France, 1992.

@ L'HARMAITAN,

1994 ISBN: 2-7384-2477-5

Jacques BRUN et Catherine RHEIN (eds) Carmen BERNAND, Yves GRAFMEYER, Hervé LE BRAS, Michèle MANSUY, Maryse MARPSAT, Alain MINGAT, Jean-Luc PINOL Préface de Marcel RONCA YOLO

LA SEGREGATION

DANS LA VILLE

Concepts et mesures

Ouvrage publié avec le concours du Réseau Socio-Economie de l'Habitat

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole polytechnique 75005 PARIS

Nous tenons à remercier:

- les membres du collectif d'animation du réseau Socio-Economie de l'Habitat qui ont assuré la préparation et l'encadrement du séminaire sur la ségrégation, dont est issu cet ouvrage* ;
-le Plan Construction et Architecture (Ministère du Logement), en particulier AnneMarie FRIBOURG et François ASCHER, pour leur soutienet pour l'aide financière accordée à l'organisation du séminaire et à cette publication; - Jean-Claude DRIANT, chargé de mission auprès de la direction du réseau Socioéconomie de l'Habitat, pour ses conseils et son concours constant, lors de la réalisation de cet ouvrage;

- l'INED, le Laboratoire de Psychologie de l'Environnement et le ministère de la Recherche, qui ont accueilli les premières séances du séminaire, ainsi que leurs réunions préparatoires.
Nous voudrions enfin exprimer spécialement notre gratitude à Dominique GODFARD, secrétaire du réseau, pour la patience et la grande rigueur qu'elle a apportées dans la mise au point des textes.

Pour tout renseignement concernant les activités du réseau: Réseau Socio-Economie de l'Habitat Responsables: Catherine BONYALET et Henri COING Ecole Nationale des Ponts et Chaussées Central il 1, avenue Montaigne 93167 NOISY LE GRAND CEDEX Tél. : (1) 43.04.40.98 postes 32.40 et 32.39 Télécopie: (1) 43.05.77.01

* L'organisation du séminaire sur la ségrégation a été assurée par un groupe de travail composé d'Yvonne BERNARD, Catherine BONV ALET, Jacques BRUN, Anne GOTMAN,

NicoleHAUMONT,SusannaMAGRIet CatherineRHEIN.

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Photo de couverture: Catherine RHEIN

Avant-propos

Ce livre est le premier d'une série d'ouvrages issus des travaux du "réseau socioéconomie de l'habitat", plus précisément d'un séminaire sur la ségrégation qui a réuni une cinquantaine de participants de mars 1992 à juin 1993*. Il a pour origine les conclusions d'un rapport remis en février 1991 aux ministres de l'Equipement et de la Recherche par un groupe de travail que présidait Patrice Chevallier. Ce texte, intitulé "Réflexions sur la politique de la recherche en socio-économie de I'habitat", appelait à une "restructuration du milieu de la recherche". La tâche fut confiée au Plan Construction et Architecture, organisme créé au début des années 1970 au sein du ministère de l'Equipement et du Logement pour stimuler l'innovation dans le secteur de la construction, et dont l'activité s'est par la suite étendue dans le domaine des sciences de la société. Au cours de la décennie 1980, le Plan Construction a.été ainsi l'un des artisans d'une dynamique de recherche que jalonnèrent plusieurs grandes rencontres, comme le colloque "Transformations de la Famille et Habitaf' en 1986, le séminaire "Stratégies Résidentielles" en 1987-1988, la 5e Conférence Internationale sur le Logement en 1990. C'est pour prolonger ce mouvement et lui insuffler un élan nouveau que le Plan Construction a mis en place le "Réseau" au printemps 1991. Afin de soutenir la constitution d'un milieu scientifique dans le champ de la "socio-économie de l'habitat", il entendait favoriser la continuité du travail des équipes de recherche en garantissant leurs moyens de fonctionnement, assurer une diffusion plus rapide des résultats, et surtout appuyer les efforts de rapprochement entre recherche et politiques urbaines, en renforçant les liens entre les chercheurs et les professionnels du logement et de l'habitat. Un des objectifs était de transformer ces liens en collaborations durables autour de deux thèmes prioritaires, les pratiques d'offre de logements et la ségrégation. La question de la ségrégation illustre pleinement l'intérêt et la diversité des enjeux auxquels on est confronté en instituant en objet de recherche un des grands problèmes politiques et sociaux de cette fin de siècle. Elle montre aussi les difficultés d'une telle entreprise. Sans doute en va-t-il de même avec d'autres questions d'actualité, comme celles de la "dualisatiot.l" de la société, de "l'intégration" des immigrés, de "l'ethnicité", pour ne prendre que des exemples proches. Toutefois, la distance critique qu'exige toute approche scientifique est plus délicate à trouver lorsqu'on aborde l'étude de la "ségrégation" dans l'habitat.

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La légitimité de ce thème paraît en effet de prime abord peu contestable, en raison de la conjonction d'une forte demande sociale et d'une tradition d'emploi de la notion de ségrégation attestée dans plusieurs sciences de la société: réalité, les théories de la ségrégation que proposent les sciences sociales ne forment qu'un corpus d'ampleur modeste, et néanmoins peu clairement balisé jusqu'à aujourd'hui, comme on le verra dans ce volume. Il y a, bien sûr, une exception majeure, l'école de Chicago, que l'on redécouvre en France avec le "problème des banlieues". Mais, si le concept de ségrégation tenait une place importante dans la pensée des fondateurs de l'école, il ne peut être transféré tel quel dans le contexte français, et nécessite un travail d'adaptation. - Quant aux rapports entre la demande sociale et l'identification exacte de l'objet du séminaire, ils soulèvent des interrogations encore plus complexes. Certaines surgiront dès ce premier ouvrage. D'autres seront approfondies dans les volumes qui suivront. L'analyse de ces rapports était une des principales missions du réseau, qui devait engager une double réflexion, sur la signification de la "demande" et sur la façon dont les chercheurs se saisissent de cette demande et y répondent. Pour cela, on ne peut se contenter de réfléchir sur la ségrégation en faisant abstraction des grandes peurs de notre époque, toile de fond où s'entrecroisent des processus réels et des représentations fantasmatiques, inscrits dans des temporalités et des échelles spatiales hétérogènes. Relève sans doute du programme de travail du réseau toute une série de craintes devant les risques d'explosions de violence localisées, la montée de la xénophobie et du racisme, l'expansion de nouvelles formes d'économie parallèle dans les quartiers "dégradés", la diffusion de la drogue, etc. Mais peut-on se désintéresser d'autres phénomènes, qui se situent à l'amont des précédents, comme la mondialisation de l'économie, la remise en question des anciens principes de division du travail, des systèmes de qualification et des taxinomies sociales, ou encore les transformations de la famille et des modèles culturels? Sujets d'incertitude, et donc d'appréhension, leurs effets à moyen ou long terme sur les fonnes urbaines, sur les relations entre identité sociale et appartenance géographique, et en fin de compte sur la dissolution ou la reconstitution du lien social, sont également une composante de la demande de recherche sur la
ségrégation.

- En

Un des enjeux du séminaire était donc, sinon de démêler les vrais et les faux problèmes, du moins de résister au pouvoir suggestif de certaines associations d'images -et de mots- que les médias contribuent à diffuser. C'est pourquoi le séminaire a commencé par un travail épistémologique et méthodologique sur la façon, directe ou indirecte, dont les différentes sciences sociales abordent le thème de la ségrégation, et sur les outils de mesure qu'elles emploient ainsi que les théories et systèmes de représentations plus ou moins formalisés qu'elles associent à cette notion.

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Pour mener à bien cet effort de déconstruction et reconstruction de la problématique, il fallait intensifier les collaborations, stimuler' les 'échanges d'informations et d'idées et favoriser le dialoguè entre acteurs et chercheurs, mais aussi entre économistes, géographes, historiens et sociologues. Ce décloisonnement est apparu très vite comme un préliminaire indispensable à tout projet visant à renouveler la recherche en socio-économie de l'habitat. Le réseau a essayé de relever ce défi, comme en témoigne ce premier ouvrage sur les concepts et la mesure de la
ségrégation.

Catherine

BONV ALET,

Jacques

BRUN

* Ce séminaire a comporté 9 séances: - le 26 mars 1992, séance introductive sur le concept de ségrégation; - le 12 mai 1992, "La mesure de la ségrégation, méthodes, techniques et problématiques", sous la responsabilité de Catherine RHEIN; - le 16 juin 1992, "Les systèmes d'information géographique et les approches quantitatives de la ségrégation", sous la responsabilité de Catherine RHEIN; - le 4 novembre 1992, "Communautés et quartiers'\ sous la responsabilité de Nic.t)le
HAUMONT ;

- le 8 janvier 1993, "Classes sociales et division de l'espace", sous la responsabilité de Susanna MAGRI; - le 27 janvier 1993, "Filières et trajectoires résidentielles. Approches et notions", sous la responsabilité d'Isabelle BERT AUX-WIAME et Paul-André ROSENT AL ; - le 29 mars 1993, "La ville, entre science et politique", sous la responsabilité de JeanPierre GAUDIN ; - le 27 mai 1993, "Ségrégation et politiques locales", sous la responsabilité d'Edmond PRETECEllLE ; - le 18 juin 1993, "Ségrégation et stratégies identitaires ", sous la responsabilité d'Yvonne BERNARD et Marion SEGAUD.

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'SOMMAIRE

AVANT -PR0 P~S

...................

7 13

PREFACE de Marcel RONCA YOLO .............................................. PREMIERE PARTIE: La ségrégation, éléments pour un débat dans les
sc i e nc es soc iales

.. . . ... . . .. . . .. . .. .. . . .. . . .. . . ... . . .. . . .. . . . .. . . .. . . .. . . . .. . ... . . .. . . . .. . .

19 21 59 73 85 119 121

Essai critique sur la notion de ségrégation et sur son usage en géographie

urbaine (Jacq ues BRUN) ...

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.. ...

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Les historiens et les phénomènes de ségrégation (Jean-Luc PINOL) .......
Ségrégation et anthropologie, anthropologie de la ségrégation. Quelques éléments de réflexion (Carmen BERNAND) ......................................

Regards sociologiques sur la ségrégation (Yves GRAFMEYER) ........... SECONDE PARTIE: Approches quantitatives de la ségrégation .......... La ségrégation et ses mesures (Catherine RHEIN) .............................. Lieux, contextes et différenciations sociales à l'école (Alain MINGAT) Echelle et ségrégation (Hervé LE BRAS) ..........................................
La di vision sociale de l'espace dans les grandes villes françaises, hors Ilede-France (Michèle MANSUY et Maryse MARPSAT) ...............

..

163 181 195 229 261

La division sociale de l'espace parisien et son évolution (1954-1975)
(Cath eri n e RlIEIN) .. . . .. . . .. . . .. . . .. . . .. . .. . . .. . . .. . . .. . . .. . .. . . .. . . .. . . .. .. .. . . .. . .. . . .

PRESENTATION

DES AUTEURS ................................................

Il

Préface

Le premier mérite de cet ouvrage est sans nul doute, comme le souhaitaient les animateurs du séminaire dont il est issu, d'ouvrir un débat. Débat tardif, après coup, comme s'il n'y avait d'enjeu qu'une clarification scientifique? C'est bien le contraire. La ségrégation n'est pas une question aseptisée; elle obéit à des fluctuations d'intérêt (et peut-être de sens) qui relèvent sinon de la "demande sociale", du moins des inquiétudes ou des peurs sociales, un peu à la manière des contagions. Ce qui explique à la fois les discontinuités chronologiques, les difficultés du cumul des savoirs, et même les passages délicats entre expériences culturelles différentes. Conclusion: le thème fait naître trop aisément des discours trop généreux ou trop partiels, des simplifications abusives (les "banlieues" ou les "cités" mises toutes dans le même sac) ou des formules assez pauvres (les "quartiers en difficulté"). Il était donc urgent, parallèlement à cette conjoncture des sociétés concrètes, de gratter de nouveau la notion et de voir ce que recèlent ses incertitudes. L'idée de ségrégation précède, sans nul doute, la diffusion du mot et son entrée dans les sciences sociales. Dans le Paris des" classes laborieuses et dangereuses" (pour reprendre le titre du livre de Louis Chevalier) on débat vers 1840 du risque de la détérioration du centre et le marchand de vin Lanquetin dénonce les dangers d'une explosion sociale. "Le jour où nous aurons des quartiers aristocratiques et des quartiers prolétariens, des quartiers financiers et des quartiers indigents et, par suite, des compagnies de garde nationale en gants jaunes et en bottes vernies et' d'autres aux mains calleuses, nous aurons détruit la base essentielle de l'ordre public et préparé d'effroyables calamités à notre pays." Les choses sans le mot. Autre remarque touchant le vocabulaire. Le sociologue Maurice Halbwachs (plusieurs fois cité et évoqué, à juste titre, dans cet ouvrage) introduit en France l'Ecole de Chicago et se préoccupe toujours, depuis son travail sur les Expropriations et le prix des terrains à Paris, de différenciation sociale dans la ville. Il n'emploie pas communément (ni même du tout, me semble-t-il) le mot ségrégation. Il préfère les termes de séparation des classes et séparation des ouvriers (masse immigrée à peine "admise à résider") de la "vie urbaine" tenue dans son principe par la bourgeoisie. Maurice Halbwachs s'efforce, d'autre part, de ramener les modalités américaines (l'immigration étrangère) au cas plus général de la formation et de la place des classes ouvrières. Il semble que, par un mouvement inverse, le mot ségrégation se 13

diffuse surtout à partir de l'exemple des quartiers ethniques et fleure plus ou moins l'allusion au racial ou au biologique. On lira, sous la plume de Catherine Rhein, une présentation fort pertinente de ces sources de la notion, en particulier dérivées du problème noir aux Etats-Unis. N'oublions pas toutefois .qu'un des pôles initiaux de l'Ecole de Chicago, c'est la notion (renouvelée) et la référence concrète du Ghetto, toponyme de la ville, né de l'immigration de Juifs allemands. Pour les Noirs, le terme passe-partout de belt (c'est-à-dire zone spécialisée, comme dans corn belt) est simplement employé dans les premières oeuvres. Ces quelques exemples, très ponctuels, montrent que l'histoire des mots, heureusement entreprise dans cet ouvrage, mérite d'être poursuivie. Elle expliquerait
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aussi ce constat que, dans la première partie, réservée à l'étude et à la critique du

concept, les différentes disciplines sont amenées à faire: la notion de ségrégation, admise par toutes, ne paraît centrale à aucune. Marginalité de la ségrégation comme concept? ce serait excessif; mais ce concept méritait d'être mis en relation avec les démarches explicatives propres à chaque science de la société. A chaque fois, le dispositif intellectuel d'ensemble paraît privilégier des regards ou des interprétations. S'entendre sur le concept de ségrégation, c'est finalement réaliser une convergence qui ne va pas de soi, et le dossier réuni dans cet ouvrage est doublement enrichissant, par l'originalité de chaque étude (la "prise" du mot par l'ethnologie, la géographie et la sociologie, notamment) et par les croisements qu'il exprime ou suggère: les auteurs ne sont pas néophytes dans la pratique de l'inter-disciplinarité. On ne peut échapper, semble-t-il, à un tiraillement entre deux définitions -ce que l'étude de la mesure confirme. D'un côté, la ségrégation est identifiée avec la mise à l'écart; elle exprime, dans des formes spatiales plus ou moins rigides, une discrimination plus générale, plus profonde, à la fois rigoureuse et parfois institutionnalisée. Le ghetto ethnique résumerait le mieux cette situation. Encore convient-il de rappeler que cette notion, souvent mobilisée sans prudence, correspond à des contenus moins homogènes qu'on ne le pense (différences socio-culturelles ou économiques) et n'implique pas toujours la fermeture. Ghetto ou pas? A l'autre pôle, on définit la ségrégation par la simple inégalité dans la répartition ou les conduites des groupes, inégalité qui aboutit à une qualification plus ou moins claire, plus ou moins lisible dans le paysage des espaces urbains: quartier populaire ou quartier bourgeois, par exemple. On laissera de côté, parce qu'elles ne sont pas au coeur de la réflexion menée dans ce recueil, des fonnes de ségrégation qui n'auraient aucune expression spatiale. Des indices ou des modes de calcul variés mesurent cette inégalité (une catégorie par rapport à toutes les autres ou chaque catégorie par rapport à une autre). Plusieurs communications évoquent, dans sa succession historique et sa diversité technique, cette recherche statistique. Je verrais surtout, dans ces situations où l'exclusion ne joue pas forcément, où les degrés de séparation physique se révèlent relatifs, autre chose qu'un simple souci statistique. Ségrégation ou division sociale de l'espace? Les mots ne sont pas neutres, car ils ne font pas appel aux mêmes constats, ni à la même gamme de processus. La ségrégation peut n'apparaître que comme une forme extrême de décantation, dont il faut saisir les méandres. Envisageons toutefois l'autre aspect que des séparations imparfaites impliquent: oppositions, répulsions, éloignements ne sont plus les seuls phénomèn~s à étudier; mais aussi les affinités, les attractions ou simples coexistences. Dès lors, la notion de composition peut compléter celle de ségrégation ou en prendre le relais. Notons 14

bien qu'il ne s'agit pas de sentiments mais de résultats et que les compositions peuvent être subies autant et plus que désirées par les individus et les groupes. C'est ainsi que la mesure, les outils statistiques ou cartographiques renvoient sans cesse aux concepts, catégories d'analyse, sens des indicateurs choisis ou utilisés, facteurs d'explication envisagés. Qui mesure-t-on d'abord? La ségrégation doit être rapportée, assurément, à la division du travail, à ses formes successives, que cette division commande l'affectation du sol à des activités différentes ou qu'elle détermine par des médiations la configuration des groupes sociaux, la nature de leurs relations, les inégalités de pouvoir ou d'accès aux biens matériels ou culturels. Dans la tradition européenne et française, particulièrement, la ségrégation résidentielle est ramenée à la répartition des catégories socioprofessionnelles, fabrications de l'esprit bien évidemment, mais liées plus ou moins directement à la pratique sociale et à l'opinion. La difficulté d'apprécier des degrés et des variations de la ségrégation ne tient pas seulement à la pertinence des catégories (homogénéité, degré de cohérence), ni aux discontinuités que les statistiques officielles peuvent, à tort ou à raison, imposer à ce cadre de connaissance. Elle vient aussi, si l'on veut replacer la ségrégation dans le temps, des changements réels qui se produisent dans la société. Il existe une démographie des types d'emploi et, dans une certaine mesure, des groupes socioprofessionnels et cette démographie n'est pas sans rapport avec l'âge des actifs, avec l'importance des inactifs, avec la démographie des ménages, comme le montrent Michèle Mansuy et Maryse Marpsat. L'intérêt des contributions réunies dans cet ouvrage est d'insister (à partir de multiples points de vue de discipline ou de méthode) sur cet éclairage: croiser les phénomènes de séparation ou de coexistence physique avec la "dynamique" de la population, des groupes, des conditions de leur installation géographique (le parc immobilier dans ses créations comme dans ses réutilisations), la taille et l'âge des ménages. Ce n'est pas entièrement nouveau, sans doute; mais rappels et démonstrations sont particulièrement convaincants. Que mesure-t-on ensuite? Le choix de ce recueil ne porte pas sur des trajectoires et des caractéristiques individuelles. La méthodologie à laquelle s'attachent les textes (si ce n'est dans les exposés "disciplinaires" de la première partie) est celle des collectifs. Les propriétés individuelles sont rapportées à des espaces, à des unités. Le lecteur est mis en garde, ce qui est raisonnable et de bonne tradition, contre les "tromperies écologiques" : les corrélations entre caractères, constatées au niveau des ensembles (unités géographiques par exemple), n'existent pas nécessairement à celui des individus. Dans ces conditions de prudence, l'analyse factorielle (et notamment celle des correspondances) qui projette dans un même plan caractères et unités, a prouvé, depuis assez longtemps, son efficacité de tri et d'organisation des données. Mais j'attacherai plus d'importance, à la lecture de l'ouvrage, sur un certain "retour" de la typologie, qui permet de traiter à la fois des ségrégations et des rapprochements, tout en évitant la dialectique un peu sommaire et répétitive des configurations spatiales. Qui dit typologie, dit morphologie: morphologie matérielle, sociale, physique et représentée. L'explication, me semble-t-il, passe par cette analyse complexe, qui réintroduit dans le raisonnement des temporalités: ce mot est à la mode, mais ne dispense pas d'une discussion, sur les inerties comme sur les changements.

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Bien entendu, l'échelle et la nature du découpage jouent un rôle décisif. Hervé Le Bras le démontre brillamment. J'ajouterais simplement une remarque. Pour un même niveau, la composition moyenne (surtout si elle est diversifiée), peut provenir d'une certaine homogénéité de l'ensemble ou de la coexistence de fragments contrastés. Le phénomène peut s'observer "en mouvement", aussi bien dans les zones de forte croissance (en périphérie, par exemple), que dans les zones en mutation dans le tissu plus ancien (rénovation, réhabilitation, ttgentrification"). Ségrégation ou mixité? on peut ne saisir ici qu'une situation d'étape; mais la ville est faite aussi d'entreprises inachevées, de changements inteITompus et de "bifurcations", pour user encore d'une notion à la mode. Il reste enfin, dans cet intérêt porté aux répartitions et à la définition d'espaces sociaux différents, quelques limites. Du côté de l'explication, tout ce qui touche à l'économie du foncier et de l'immobilier: par quels mécanismes (demandes d'une clientèle, politiques du logement), l'évolution du parc et plus généralement de l'habitat commande-t-elle ou exprime-t-elle ces phénomènes de différenciation sociale? Du côté de l'étude des effets, des questions permanentes: qui dit unités géographiques, dit proximité relative. De la coexistence des populations dans les mêmes lieux peut-on conclure à la nature des relations sociales? Proximité spatiale, distance sociale: le titre déjà ancien de l'article de J.-C. Chamboredon et M. Lemaire me revenait sans cesse à la mémoire en lisant cet ouvrage. Et, à l'opposé, les effets de contexte -cumul de caractères dus cette fois-ci à la proximité- sont étudiés de manière originale et efficace dans l'article d'A. Mingat sur "Lieux, contextes et

différenciations sociales à l'Ecolert. Ce réveil d'un type d'analyse, amorcé dans les
années 1960, me semble définir une direçtion majeure dans l'étude de la ségrégation. Le fonctionnement de l'école m'amène à rappeler, en suivant plusieurs contributions (notamment celles de la "partie conceptuelle" et "disciplinaire"), les prolongements prévus à ce livre. La ségrégation résidentielle est une chose; elle ne peut être comprise, dans sa gravité, qu'en relation avec d'autres formes de ségrégation. Par rapport au schéma du passé (le quartier industriel et ouvrier, peut-être plus homogène que beaucoup de nos banlieues actuelles), la ségrégation entre résidence et emploi a pris un tour nouveau. Des travaux existent, à confronter avec les conclusions de cet ouvrage. Les types, degrés, lieux de fréquentation ont changé: quelles en sont la pratique réelle et l'accessibilité sociale? Des travaux, destinés à critiquer la notion de ghetto, ont analysé la composition et la recomposition de l'espace des métropoles, à travers les pratiques de groupes immigrés. Quelle articulation avec le phénomène résidentiel? La différenciation sociale des villes est faite de superpositions de territoires, qui ne laissent qu'une part relative à la résidence. Pire: l'enclavement, l'enfermement dans l'espace résidentiel sont considérés comme des manifestations pathologiques plus que la séparation sociale d'ancien type. On a parlé de populations captives. Tout ceci mérite discussion; mais il ressort du présent ouvrage, me semble-t-il, que mobilité et ségrégation s'imposent comme des questions conjointes. L'exclusion d'aujourd'hui est-elle un simple avatar des formes passées de séparation? Dernière note: cet ouvrage, à travers ses multiples caractères, trace une histoire intellectuelle -fragmentée encore. Mais je retiens en particulier quelque's pages fortes sur l'écologie factorielle, ses origines, ses ambiguïtés ("écologie", pourquoi ?), ses limites, ses simplifications abusives et aussi ses fragilités conceptuelles. C. Rhein 16

fait état de la prudence critique ou même de l'absence d'intérêt dont les chercheurs français ont fait preuve à l'égard des suggestions de ce qui ne fut ni une école, ni une discipline mais un courant méthodologique. Je pense qu'une histoire "épistémologique" -touchant à la fois à l'organisation de la recherche, à la pratique et même à l'idéologie de la connaissance, au-delà même des domaines de l'écologie factorielle- serait d'une grande utilité. Les conditions de la diffusion des techniques, des méthodes et de leur charge conceptuelle ne sont pas une question triviale et la ville (pas seulement la ségrégation spatiale) est, de ce point de vue, un bon terrain d'expérience. Marcel RONCA YOLO

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PREMIERE

PARTIE

La ségrégation, éléments pour un débat dans les sciences sociales

Essai critique sur la notion de ségrégation son usage en géographie urbaine
Jacques BRUN
Ecole Nonnale Supérieure

et sur

L'objectif de ce texte est d'ouvrir un débat, et non de dresser un bilan des apports de la recherche géographique à l'étude de la ségrégation!. Il ne vise ni à répertorier les connaissances empiriques, ni à élaborer une analyse critique des récents acquis méthodologiques et théoriques sur ce thème, ne fût-ce qu'en limitant la recension aux principales publications sur les villes françaises ou aux travaux des géographes francophones2. Son seul but est de souligner quelques-unes des difficultés que soulève le recours à la notion de ségrégation dans l'étude de la différenciation sociale de l'espace urbanisé. Bien que les observations qui y sont présentées soient principalement tirées d'une expérience de géographe, il ne saurait donc être considéré
comme un travail d'histoire de la pensée géographique.

La littérature géographique française ne se prête d'ailleurs pas très facilement, pour le moment, à une analyse approfondie de l'évolution de la problématique de la

ségrégation. La difficulté vient probablementpour une part du fait qu'en France,
sans qu'on puisse vraiment qualifier la ségrégation de sujet nouveau, le thème a longtemps occupé une place relativement mineure dans la hiérarchie des centres d'intérêt de la discipline. Peut-être tient-elle principalement au fait que les problèmes dont il s'agit étaient rarement analysés au moyen de la notion de "ségrégation". L'emploi du mot et l'idée même de "ségrégation" se sont en effet considérablement diffusés au cours des deux dernières décennies, en même temps que progressait la curiosité pour les phénomènes en question, mais sans que s'établisse une correspondance stricte entre la réalité et le mot.

1 Cet essai ne fait que développer une partie des idées déjà présentées en octobre 1982 au colloque de géographie sociale de Lyon. Cf. J. Brun et Y. Chauviré, "La ségrégation sociale. Observations critiques et essais de mesure à partir de l'exemple de Paris (19621975)", dans Géographie sociale, D. Noin éd., Paris, Université de Paris I, 1983, et J. Brun, "La ségrégation sociale: questions de terminologie et de méthode", Lille, Espace, Populations, Société, vol. I, n° 1, 1983 (en collaboration avec Y. Chauviré). 2 En p'articulier, cette contribution n'évoquera que très indirectement l'analyse de la ségrégation dans la géographie anglo-saxonne, et laissera de côté les travaux de géographes français ou francophones sur la ségrégation dans les villes du Tiers-Monde. 21

En effet, jusqu'à une époque récente, dans les publications françaises traitant de la ségrégation, les développements théoriques concernaient essentiellement sa mesure et ses méthodes d'analyse, ainsi que les mécanismes de sa production. La signification exacte de la notion, son histoire, la pertinence de son application à l'étude des réalités observées dans les villes françaises faisaient rarement l'objet d'une analyse épistémologiquel. Depuis la fin des années 1980, se sont au contraire multipliés colloques, journées d'études, séminaires interdisciplinaires dont le but n'est pas seulement d'approfondir la connaissance des faits usuellement désignés sous le terme de "ségrégation", mais de mieux analyser le sens du concept, et de redéfinir une problématique. Ce mouvement commence, logiquement, par des tentatives de déconstruction ou du moins de réexamen des notions et de la terminologie. Les réflexions qui suivent ne prétendent, dans ces conditions, livrer qu'un point de vue partiel, et largement subjectif, et visent avant tout à examiner quelques-uns des points sur lesquels porte la critique de la notion de "ségrégation", ou plus exactement de certains des usages qui en sont faits traditionnellement.

1. UN CONTENU SÉMANTIQUE EXTENSIF
Parmi les réserves que suscite cet usage dominant, l'argument principal est que la notion n'est pas assez précise pour être utilisée comme un outil conceptuel rigoureux. En effet, autour d'un élément central apparemment clair mais limité à une acception purement empirique et descriptive -la distinction spatiale entre les aires de résidence de groupes de population vivant dans une même agglomération- son contenu sémantique comporte divers éléments complémentaires, qui varient non seulement selon les situations historiques et géographiques examinées, mais aussi selon les auteurs, voire selon les moments du discours d'un même locuteur. Le fait que le mot "ségrégation" soit très souvent assorti d'un qualificatif, par exemple "sociale", "urbaine", "spatiale", "résidentielle", ou d'une expression équivalente ("en milieu urbain", "dans l'habitat", etc., mais on rencontre aussi des spécifications plus restreintes, telles que "ségrégation scolaire", "ségrégation par âge", etc.), loin de
masquer ce halo d'imprécision, n'a pour effet que de le mettre en évidence.

En outre, l'emploi du terme est généralement accompagné d'une connotation morale négative postulant en quelque sorte un consensus sur l'existence de liens étroits entre deux séries de phénomènes: - le mélange imparfait de populations, selon l'acception minimale cidessus; en d'autres termes, la formation de quartiers ou plutôt -car la notion de
1 Pourtant, dès 1978, au colloque de Rennes sur la ségrégation spatiale, le concept avait déjà fait l'objet d'une critique approfondie par J.-L. Lacascade. Cf. son introduction
(UAnalyse critique

du concept de ségrégation spatiale et des discours sur la ségrégation")

ainsi que sa conclusion, dans les actes du colloque (Ségrégation spatiale, Paris, Plan Construction, 1979). Voir également l'introduction de J.-O. Retel, dans Eléments pour une histoire du peuple de Paris au 1ge siècle, Paris, Centre de Sociologie Urbaine, 1978. Parmi les textes de géographes français, voir essentiellement A. Vant, U Analyse de la ségrégation et géographie sociale", dans Géographie sociale, op. cil. 22

"quartier" appellerait un débat spécifique- de "zones" d 'habitat fortement différenciées par les caractéristiques sociales de leur population résidente; - certains des problèmes les plus graves auxquels sont confrontés les citadins et les responsables des politiques sociales en milieu urbain, et que l'on peut résumer autour de la notion de "marginalisation sociale".

Mais ce consensus apparent repose en fait -c'est du moins la thèse que j'essaie de défendre ici- sur une insuffisante explicitation, tant du contenu de chacune de ces séries de données que, surtout, de la logique de leurs relations. Rassemblant sous une même dénomination des formes variées de différenciation sociale de l'espace résidentiel, l'emploi ordinaire du mot "ségrégation" laisse entendre qu'elles procèdent toutes d'un même système causal. De plus, on parle usuellement de la ségrégation en évoquant ses degrés d'intensité (ou plutôt de "gravité", car le mot sous-entend la condamnation d'un mal) ; ce qui présuppose que les variations de la ségrégation, dans l'espace et dans le temps peuvent faire l'objet d'une mesure selon une échelle univoque. Or, on le verra, la mesure ne va pas sans difficultés. Le discours ordinaire sur la ségrégation donne donc lieu à une série de glissements sémantiques,pour ne pas dire de confusions,d'autant plus contrairesà la clarté d'un débat scientifique que ces glissements sont implicites, voire inconscients : - d'une acception statique (la séparation constatée entre les aires d'habitat respectives de différentes catégories de population à un instant donné) à une acception dynamique (le passage d'une situation dans laquelle les catégories sont mêlées à une situation dans laquelle elles ne le sont plus, ou le sont moins) ; - d'une acception descriptive et empirique (l'observation, plus ou moins formalisée, de la situation et/ou du mouvement ci-dessus) à une acception explicative (désignant des causes) ; - d'une acception analytique à une forme de jugement de valeur: la notion de "ségrégation" contient l'idée que la séparation eritre les lieux de résidence des groupes sociaux est non seulement l'indice, mais dans une certaine mesure aussi la cause de différents aspects de l'injustice sociale dont les groupes défavorisés sont les victimes. Ainsi, alors que la question des rapports entre l'espace et la société est au coeur du discours sur la ségrégation,l'emploi du mot a paradoxalementpour effet d'éluder et non d'élucider les problèmes que pose l'analyse de ces rapports. Ségrégation: discrimination, exclusion

L'origine de ces difficultés est sans doute l'extension, de nature métaphorique, du champ d'application de la notion. Les dictionnaires définissent en effet la ségrégation comme l'action de "ségréger", c'est -à-dire, d'après l'étymologie, de "mettre un animal à l'écart du troupeau". Avant de désigner la situation résultante, le mot désigne donc un acte. Peut-être y a-t-il déjà là une première source d'ambiguïté, surtout dans une discipline comme la géographie, plus accoutumée à analyser des phénomènes morphologiques saisis dans la synchronie qu'à étudier des processus génétiques, et où il arrive parfois qu'on infère rapidement d'un état observé, d'une configuration formelle constatée, 23

aux mécanismes qui les ont engendrés, en identifiant ces derniers par le recours à des concepts globaIisants, et n'ayant pas fait l'objet d'un rigoureux examen critique. C'est ainsi que la notion de "ségrégation" se prête aux glissements de sens mentionnés plus haut: on l'emplo~e tantôt pour évoquer toute situation de nonmixité sociale dans 1'habitat, tantôt les traits de "pathologie sociale" attribués à cette insuffisante mixité (mais aussi parfois -on le verra- à certaines formes de mixité...), tantôt enfin une tendance généralisée à la dissociation des aires résidentielles des différentes catégories sociales, tendance qui serait en quelque sorte une loi de l'urbanisation contemporaine. Le fait que le mot "ségrégation" désigne étymologiquement une pratique volontaire, opposant un acteur responsable à un sujet qui la subit, est un aspect essentiel de la notion. Même si des emplois métaphoriques ont considérablement étendu son champ d'application, une composante importante dérive de cette acception première, et pèse sur les usages actuels: la notion de ségrégation, au sens strict, inclut l'idée de discrimination, ou du moins en est très proche. - Le noyau sémantique de la notion de ségrégation est effectivement l'idée de discrimination. En son absence, l'emploi du mot "ségrégation" est superflu/. De fait, le langage de la géographie "classique"l est suffisamment riche, lorsqu'il s'applique à analyser empiriquement des faits de répartition sans préjuger de leur signification, pour faire un usage modéré, sinon exceptionnel, du terme. La ségrégation, en tant que pratique délibérée de relégation d'une fraction de la population à l'écart des zones d'habitat occupées par les catégories plus favorisées, fait d'ailleurs figure de réalité étrangère à l'expérience urbaine française. Dans les textes géographiques français qui utilisent la notion en ce sens traditionnel, elle est associée à l'étude de sociétés dans lesquelles le principe de l'inégalité raciale est communément admis, et considéré comme moralement légitime par la fraction dominante de la population: on l'emploie notamment à propos de la société nord..: américaine (jusqu'à une époque récente en tout cas), à propos du système de l'apartheid, ou des anciens ghettos juifs d'Europe orientale.

- La "mise à l'écart" dont il s'agit est fondée, en général sans ambiguïté, sur une relation d'inégalité entre les groupes sociaux impliqués. L'exemple des ghettos dans lesquels les juifs étaient sous la protection d'une autorité laïque ou religieuse, fi'infirme pas cette règle: il fi'y aurait pas eu de raison de les "protéger" s'ils
1 Expression usuelle, surtout en France, pour désigner un ensemble de conceptions et de pratiques qui ont dominé la géographie jusque vers 1950-1970. Discipline d'enseignement autant que de recherche, la géographie est en effet fortement institutionnalisée dans l'université depuis la fin du XIXe siècle: on parle d'une "école française de géographie", fondée par Paul Vidal de la Blache vers 1900. Parmi ses principales caractéristiques figurent l'importance attachée à l'analyse des relations entre l'homme et le milieu naturel; l'intérêt porté aux paysages comme témoins de la pluralité des interrelations entre les différentes facettes de la réalité sociale et comme moyens d'aborder l'étude de leur genèse; la tradition des monographies régionales; le primat de la description empirique sur les spéculations théoriques. Voir notamment P. Claval, Essai sur l'évolution de la géographie humaine, Paris, Les Belles Lettres, 1964, et "Histoire de la géographie" dans A. Bailly et al., Les concepts de la géographie humaine, Paris, Masson, 1984. 24

n'avaient pas souffert d'une position d'infériorité. Elle n'est pas davantage infirmée par le constat fréquent que les membres de communautés ou groupes "ségrégés" manifestent un attachement affectif à leur habitat.

- L'objectif et donc la nature des mesures discriminatoires sont variables. Leur cause profonde est la peur que le groupe exclu inspire au groupe dominant. Cette peur peut s'alimenter à toute une série de fantasmes, qui diffèrent selon les lieux, les périodes, les groupes en présence. Peur de formes spécifiques de criminalité attribuées à tel ou tel groupe (meurtres rituels, violence sexuelle, délinquance...). Peur des "contagions", physiques ou morales: qui rejette-t-on du troupeau, des "brebis galeuses", des "pestiférés", des "boucs émissaires" ? Peur enfin du métissage et de la confusion: le groupe qui-prétend se protéger de l'autre redoute peut-être avant tout de perdre sa propre identité1.
Une difficulté virtuelle en découle: la limite est indécise entre ce qui relève de l'inconscient et du conscient, de l'imaginaire et du réel, aussi bien dans la désignation et la perception de cet "autre" dont on estime avoir à se protéger, que dans les méthodes employées pour assurer cette "défense".. Il n'est donc pas illogique que le champ d'application de la notion ait pu devenir très extensif. Mais, dans l'acception première, à laquelle il faut revenir pour comprendre les enjeux épistémologiques actuels, la pratique de la ségrégation s'appuie sur un arsenal de pratiques pour la plupart intentionnelles, de normes et de procédures qui, si elles sont inégalement codifiées et institutionnalisées, sont toujours prégnantes. Le refus des contacts et surtout du brassage est consciemment assumé voire affiché en toute bonne conscience par la majorité, sinon par la totalité du groupe qui détient le pouvoir d'exclure un autre groupe d'un espace dont il veut se réserver l'usage. Ceci implique une identification claire, ou prétendument claire, des catégories ainsi exclues: sans distinction, il ne peut y avoir discrimination. Les fractions de la population qui font l'objet d'une telle mise à distance sont distinguées par la fraction dominante en fonction de critères variables, d'une précision inégale, et parmi lesquels, une fois encore, peuvent entrer d'importants éléments imaginaires. Ces critères sont de nature essentiellement qualitative2. Dans les cas évoqués plus haut, les signes de -différence sur lesquels sont fondées les exclusions sont principalement d'ordre ethnique et culturel: ils concernent la "race", la couleur de la peau, l'origine géographique, la langue, la religion, les coutumes. Par contre, si l'idée de "distance spatiale" est déjà présente dans la définition classique de la ségrégation, elle n'y est pas aussi centrale que dans les acceptions actuellement en usage. Plus exactement, la mise à l'écart que subit un groupe de
1 D'où les progrès de la xénophobie dans les quartiers où sont concentrées certaines fractions des classes populaires parmi les plus menacées par la crise économique. 2 On entend généralement par là des caractéristiques qui sont censées permettre de "qualifier" un individu comme appartenant à un groupe donné d'une façon apparemment plus immédiate, plus aisément perceptible, et en réalité surtout plus globale que d'autres critères tels que le revenu, le niveau de qualification, la position dans la hiérarchie professionnelle, etc.
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population n'est pas nécessairement de nature spatiale, et en tout cas ne concerne pas toujours conjointement tous les usages de l'espace. L'exclusion de fait ou de droit de certains lieux publics, établissements culturels, moyens de transport, les interdits professionnels, sexuels, matrimoniaux, etc., ont souvent été (et sont encore parfois) des instruments de ségrégation plus importants que la séparation des aires d'habitat. Une cohabitation à faible distance, voire un voisinage fonctionnel, peuvent aller de pair avec l'existence de barrières sociales des plus rigides, par exemple dans le régime des castes, ou dans l'esclavage... Par rapport au système de normes qui constitue l'essence de la discrimination sociale, la discrimination spatiale est seconde, sémantiquement et sans doute historiquement. Enfin, dans le sens originel de la notion, le statut économique n'intervient pas, du moins directement. On sait en particulier qu'une des caractéristiques du "ghetto", qui est un des cas limites, voire l'idéal-type de la "ségrégation spatiale", est le large éventail des métiers, des revenus et des situations sociales qu'il contient. L'idée d'une correspondance étroite entre la distance sociale -c'est-à-dire l'ensemble des critères, réels ou imaginaires, qui différencient les groupes de population- et leur distance spatiale n'est donc pas fondamentale dans l'acception originelle de la notion de ségrégation. Des acceptions nouvelles plus ambiguës

En même temps que se diffusait l'emploi du mot "ségrégation" dans les études urbaines, essentiellement dans les années 1960 et surtout 1970 en ce qui concerne la géographie française, la pertinence des critères originels de sa définition tendait à devenir moins manifestel. La notion en est venue à désigner des phénomènes d'une grande diversité, de sorte que, dans de nombreux cas, le caractère intentionnel des processus fait problème, de même que l'identification des groupes sociaux concernés. Une typologie géographique sommaire des configurations et évolutions que l'on observe actuellement dans les villes françaises peut donner une idée de ces difficultés. a) Un cas de figure apparemment peu ambigu et à propos duquel le recours à la notion de ségrégation suscite en général peu de réserves est celui de la concentration de fractions très défavorisées de la population, "reléguées" par leur condition sociale dans des lieux d'habitat strictement circonscrits. Qu'il s'agisse de quartiers anciens dégradés dans les centres urbains ou de zones suburbaines d'habitat social (notamment de grands ensembles d'H.L.M.), les "problèmes sociaux" y présentent un aspect cumulatif, dont les indicateurs statistiques usuels ne rendent compte qu'imparfaitement, même s'ils mettent en évidence des taux extrêmes de pauvreté, de chômage et de sous-qualification. Il s'y ajoute en effet d'autres traits de pathologie sociale, parmi lesquels la part de la réalité et la part des fantasmes ne sont pas toujours aisées à démêler. En bref, on a affaire à une problématique de l'exclusion, de la non-intégration économique, sociale et culturelle.
1 Voir plus loin (~ III). L'usage de la notion en sociologie urbaine a donné lieu à une réflexion critique de Francine Dansereau dans sa communication à la 5e Conférence internationale de recherche sur l'habitat, "Ségrégation, mixité sociale, cohabitation: bref retour sur quelques notions magiques", Montréal, juillet 1992. 26

La dimension culturelle est précisément un des principaux éléments d'analogie avec les "ghettos" : dans la quasi-totalité des cas, la population résidente est composée en forte proportion de familles d'origine étrangère, suspectées de mal s'intégrer dans la société française. Stigmatisés en raison des menaces qu'une fraction de leurs habitants fait peser sur le reste de la population, ces lieux sont à différents égards "en marge" du reste de la ville. Ainsi se conjuguent deux composantes originelles de la notion de ségrégation: l'image d'une très forte spécificité sociale, et celle d'une frontière spatiale. La géographie de ces "ghettos" ou "quasi-ghettos" est encore dans une phase d'expansion. Parmi les thèmes de recherche les plus féconds figure l'analyse de leurs localisations, des variations dans les structures de leur peuplement, de leur parc de logement, des mécanismes de leur formation et de leur évolution. Mais à cette "géographie objective", il est intéressant de confronter la "géographie imaginaire" qui s'exprime à travers le discours des différents acteurs sociaux, et qui fait apparaître de sensibles distorsions. Les zones en question sont d'étendue très inégale: quand on interroge les habitants d'une agglomération sur les "quartiers ségrégés", leurs réponses s'échelonnent depuis les ensembles territoriaux les plus vastes, comme "la banlieue Nord", "les vieux quartiers", "les faubourgs", jusqu'aux groupes immobiliers, îlots ou même immeubles nommément désignés, en passant par des échelons intermédiaires, Z.D.P., communes suburbaines, "quartiers" au sens ordinaire du terme, ou rues. Il est frappant de constater que ces espaces sont en général perçus -de l'extérieur en tout cas- comme rigoureusement circonscrits. Si l'on essaie d'en faire tracer les contours, les personnes interrogées fournissent des indications tantôt précises et concordantes, tantôt fluctuantes. Mais le plus souvent, leur discours révèle qu'elles ont en tête l'image d'une sorte de frontière qui séparerait les zones en question du reste de la ville. Bien que tout un système de flux de mobilité les relie les unes aux autres ainsi qu'au reste de l'agglomération, cette idée d'une coupure spatiale, imaginaire et pourtant fortement ancrée dans les représentations, est le second volet

de l'analogie avec le ghetto,indissociablede la stigmatisationsociale.
Néanmoins, l'emploi du concept de "ségrégation" soulève plusieurs questions.

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dans l'analyse de ces cas de figure

On passera rapidement sur celle de leur dénomination, bien qu'elle soit symptomatique. "Ghettos"? Mais on a vu que, dans les deux "modèles", le ghetto juif traditionnel comme les ghettos noirs nord-américains, la hiérarchie sociale est, ou plus exactement, était à l'origine beaucoup plus ouverte que dans les "quartiers à problèmes" des villes françaises. actuelles. Vaut-il mieux parler de "poches de

1 V. de Rudder, "L'exclusion n'est pas le ghetto", Projet, n° 171-172, 1983 ; et "La peur et le ghetto", Politique aujourd' hui, n° 2, février 1987. Cf. également H. VieillardBaron, "Le risque du ghetto", Esprit, n° 2, 1991 ; "Le ghetto, un lieu commun impropre et banal. Approches conceptuelles et représentations", Les Annales de la Recherche urbaine, n° 49, 1991. 27

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