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LA SOCIALISATION

URBAINE

Collection « Villes et Entreprises » Sous la direction d'Alain Bourdin et de Jean Rémy
Dernières parutions:
S. Magri et C. Topalof (collectif), Villes ouvrières, 1989. E. Gapyisi, Le défi urbain en Afrique, 1989. J. Dreyfus, La société du confort, 1990. Collectif, Sites urbains en mutation, 1990. N. Brejonde Lavergnée,Po/itique d'aménagement du territoire auM aroc, 1990. J.-P. Gaudin, Desseins de villes. Art urbain et urbanisme, 1991. ~. Conan, Concevoir un projet d'~rchitect ure, 1991. R. Prost, Conception architecturale, une investigation méthodologique, 1992. J. Rémy, L. Voye, La ville: vers une nouvelle définition?, 1992. Collectif, Vieillir dans la ville (MIRE. PLAN URBAIN), 1992. Large, Des Miles au/orum, 1992. E. Cut\U'ello ed., Regard sur le logement: une étrange marchandise, 1992. A. Sauvage, Les Mbitants : de nouveaux acteurs sociaux, 1992. C. Bonvalet, A. Gotmann, ed.: Le logement. une affaire de/amille, 1992. E. Campagnac (collectif), Les grands groupes de la construction, 1992. J.-C. Driant (collectif), Habitat et villes, l'avenir enjeu, 1992. E. Lelièvre, C. Lévy- Vroelant,La ville en mouvement, Mbitat et Mbitants, 1992. G. Montigny, De la ville à l'urbanisation, 1992. D. Pinson, Usage et architecture, 1993. A. Henriot-Van Zanten, J.P. Payet, L. Roulleau-Berger, L'école dans la ville, 1994. G. Jeannot (sous la direction de),Partenariats public/privé dans l'aménagement urbain,l994.

@ L'Harmattan, ISBN:

1994 2-7384-3005-8

Gilles VERPRAET

LA SOCIALISATION URBAINE
Transitions Sociales et Transactions Culturelles dans la cité périphérique

avec la collaboration de Keniz MUSTAPHA

Publié avec le concours du Plan Construction

et Architecture

IPRAUS (Institut Parisien de Recherche: Architecture, Urbanistique, Société)

---------------Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

SOMMAIRE

Introduction 1 ère partie : L'ESPACE SOCIAL de la VILLE Chapitre lIBANLIEUES en MUTATIONS Chapitre 2/HABITER et SOCIABILITES RESIDENTIELLES Chapitre 3ILE REGARD SUR L'ETRANGER ConclusionlLA FORMATION de L'ESPACE PUBLIC 2 ème partie: ENGENDREMENTS et TRAJETS MIGRATOIRES Chapitre 4ILES TRAJETS MIGRATOIRES. Chapitre 5ILES TRAJETS des RESIDENTS MAROCAINS Chapitre 6/INSERTIONS et ACCULTURATIONS Conclusion: LA SOCIALISATION URBAINE Bibliographie

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33 55 89 123

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INTRODUCTION

~ 1 Les questions de la banlieue ~ 2 Questions de cohabitation

~ 3 Les relations de cohabitation

~ 4 Le mode de vie structurant la banlieue et la migration

~ 5 Sociologie

du migrant

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INTRODUCTION

~

1. Les questions de la banlieue
Le présent ouvrage propose de traiter un thème important du débat

contemporain, la question migrante en relation avec la cohabitation
résidentielle dans les cités de la périphérie urbaine. Le processus social historique d'arrivée dans la cité juxtapose le regroupement familial dans la banlieue, dans le pavillonnaire dégradé (pour les Portugais dans les années 70), dans les logements sociaux (principalement pour les Maghrébins). La sédentarisation familiale pose concrètement des problèmes sociaux d'installation (logement, école), de stabilisation de l'emploi, soit une série de problèmes de socialisation et d'adaptation à une nouvelle société avec sa consistance et sa fragilité. L'accès progressif depuis les années 70 des familles de travailleurs migrants dans les cités HLM, notamment en périphérie d'agglomération exige de restituer des modalités d'insertion sociales, professionnelles et résidentielles de ces populations, dans leurs spécificités pour chacune des ethnies/cultures étudiées (Marocains, Laotiens, Portugais). La question urbaine contemporaine dont les débats portent sur la formation de l'espace public (place, sociabilité, citoyenneté), nécessite aussi une analyse culturelle et contextuelle des modalités de coexistence entre les populations migrantes et les populations Françaises. Ces deux voies d'approche, celle des modalités d'insertion familiale, celle des modalités de coexistence urbaine permettent de replacer les approches classiques de la question migrante dans les nouvelles dimensions de la question urbaine (individuation, précarisation, flexibilité). Le croisement de ces deux voies d'approche tend à complexifier les approches de la ville et la redéfinition de la question urbaine. L'analyse expose la double formation de l'acteur urbain. A la formation de l'acteur en interaction (le face-à-face, les relations, la sociabilité), l'analyse restitue aussi le poids de la trajectoire dans la formation de l'acteur

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(trajectoires sociales, trajectoires résidentielles, trajectoires migrantes). Une telle analyse approfondie de la formation et de la constitution de l'acteur urbain permet de discerner et d'expliciter les différentes modalités de la socialisation urbaine: l'appartenance urbaine, la mixité urbaine, les apprentissages urbains.

Les figures

du migrant

Figures de la globalisation et de la décomposition Il est plusieurs regards et plusieurs lectures du migrant. Une première lecture du migrant pour le citadin est de reconnaître le trajet social accompli par le migrant de sa société d'origine à la société présente. Le migrant porte en lui une figure de la globalisation, la globalisation des économies dans l'interdépendance internationale, la globalisation culturelle dans le transfert et le télescopage des cultures anthropologiques. A la figure visible du migrant commerçant, agent actif du commerce international s'ajoute pour certains la figure des transferts nord-sud (Tarrius). Mais cette figure géopolitique masque le plus souvent, le statut social porté et reconstruit par le migrant. Au sein de la cité périphérique, la lecture sociale du migrant est plutôt portée par un discours de décomposition. C'est tout d'abord reconnaître la décomposition des économies paysannes au pays d'origine mais aussi la décomposition des économies en voie de développement (particulièrement pour le Maghreb). A ces données d'origine plus ou moins lisibles et reconnues dans le pays de séjour, la lecture de la société de co-présence insiste sur la décomposition du social, la précarisation de l'emploi, les trajectoires sociales flexibles et précaires, les discours d'angoisse, d'insécurité et de délinquance. Cette conjonction des discours de dégradation est rabattue sur le migrant placé en position précaire, en position inférieure, stigmatisée.

Figures de la culture: étrangerlfamiliarisation Au regard de la globalisation et de la décomposition que deviennent les figures simmelliennes de l'étranger qui incarnent à la fois la familiarité par la présence immédiate, par la co-présence où le contact serait immédiat dans

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l'échange urbain (la civilité), et porte aussi une dimension d'objectivité par la distance culturelle intrinsèque à l'étranger. Dans la société globale, l'urbanité pluri~ethnique constituerait un nouvel espéranto de la ville (cf Londres ville multi-ethnique, New York, Vienne), une figure de l'échange économique généralisé (Saskia Sassen). Et pourtant la figure de l'étranger porte aussi une communication impossible, une impossible distance de langage, de références culturelles. Telle est l'ambivalence du migrant pour G. Simmel, comme une source emblématique de la vie urbaine, de co-présence et d'étrangeté. C'est là où le discours de la décomposition sociale, de la précarisation viendrait redoubler la figure de l'étranger irréductible dans la combinaison de nouveaux rapports entre les distances sociales et les distances culturelles. Dans cette béance et cette transition entre deux mondes prend place le travail de la socialisation.

Figures de l'acteur en mouvement Il est une autre figure que veut proposer ce texte, c'est celle de l'acteur en mouvement que représente le migrant pour l'habitant, le citoyen et le sociologue. Le premier mouvement propre au migrant est celui du trajet migratoire, comme déplacement entre deux pays, entre deux économies, entre deux cultures où prend place une série de réagencements sociaux et culturels. Le deuxième mouvement porté par le migrant est celui de la sédentarisation du nomade, de l'insertion progressive dans une société plus ou moins structurée avec ses trajectoires professionnelles, ses trajets résidentiels plus ou moins fluides. L'anthropologie de ce mouvement migratoire doit clarifier et préciser le mode de structuration de la société où le migrant fait acte de co-présence (modèle d'intégration, modèle d'assimilation). Le troisième mouvement incorporé par le migrant est celui d'une socialisation nouvelle, après les apprentissages de l'enfance, où se font jour de nouveaux apprentissages sur le travail, sur la relation sociale. C'est celui de la socialisation urbaine. C'est en cela que le bascule ment de la sédentarisation (le regroupement familial après les années 75) et leur regroupement dans les cités sociales portent non seulement les descriptions des trajectoires professionnelles, des trajectoires résidentielles mais prédisposent aussi ces modes de socialisation propres au migrant, où s'engendrent à la fois un apprentissage intériorisé, une place dans la société et une présence dans la ville, entre le centre et la périphérie.

Il

De la question migrante à la question de l'espace public
Et pourtant l'analyse montrera comment derrière ces figures de l'étranger, lues et prononcées dans la société de co-présence se joue pour les citoyens résidents un autre rapport à l'espace public, à la citoyenneté, où la proximité spatiale se conjugue avec des distances sociales (Chamboredon), où le foisonnement pluriculturel se conjugue avec des distances culturelles (Walraff), où la question du rapport ambivalent à l'autre se conjugue d'un rapport ambivalent à soi même (Kristeva). C'est comprendre comment la sociabilité dans nos sociétés hypermédiatisées loin d'être immédiate dans le don de soi, dans l'échange d'objet et d'énergie (Maffésoli) passe par l'écran d'un espace public (Habermas) où se réfractent les arguments du jeu social, à partir duquel peuvent prendre place certains objets transitionnels (Winnicot) : la famille, les enfants, l'entraide, une civilité urbaine nouvelle. Car l'espace public dans nos sociétés issues d'une forte division du travail n'est pas seulement le système des places publiques qui mettent en rapport le public et le privé, qui rendent visibles les collectifs. L'espace public désigne aussi la formation d'un échange entre mentalités, l'esprit public diront certains. Cet espace d'expression et de débat porte à la fois les clivages sociaux et les orientations culturelles qui régissent l'échange social dans la ville. Or la parole habitante en périphérie urbaine porte un discours de dégradation sociale, sur la difficulté des relations sociales. Ce discours négatif de la coexistence urbaine prime sur le discours avec l'étranger. D'où l'intérêt de confronter les énoncés et les discours sur la sociabilité résidentielle. Une analyse sociologique des sociabilités résidentielles constate un désinvestissement social de la cité périphérique entre le discours de repli porté par les employés, et le discours d'extériorité formulé par les classes moyennes. Il en résulte une minoration du discours d'ouverture et d'échange territorial et social portée par les classes ouvrières. D'où la crise renouvelée de l'insertion territoriale. L'objet de la cohabitation désigne le nœud des relations entre les insertions sociales et le mode de coexistence urbaine. La question de la cohabitation met en jeu le concept d'habiter défini autour d'une conception homogène de l'habiter valorisant le repli sur le chez soi au sein d'une théorie dynamique de l'occupation urbaine en milieu résidentiel qui inclut la dynamique sociale des migrations urbaines et la dynamique relationnelle des groupes sociaux sur la cité, les transitions sociales et les transactions culturelles.

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~ 2. Questions de cohabitation
Dans notre approche sociologique et anthropologique, la cohabitation se présente comme une série de problèmes. Elle dénote une série de relations sociales tissées sur l'espace résidentiel et l'espace urbain spécifiées par les permanences d'occupation, par les communautés d'espace et par les codes d'occupation. Ce nœud de problèmes peut se délier autour de trois questions principales: celle de la crise du logement social; celle de la reformulation de la question urbaine, celle des problèmes d'insertion propre à chaque groupe migrant dans sa trajectoire et sa différenciation sociale. La cohabitation comme gestion des populations Beaucoup d'études sur les migrants dans les années 80, notamment les approches écologiques et géographiques privilégient le problème du migrant comme un problème de peuplement, de nombre et de gestion de populations (George P.). Les élus locaux envisagent cette question des populations nouvelles en termes de possibilité d'accueil, d'équipements nouveaux, d'équilibre entre populations aux mœurs et aux références différentes dans les marges de pouvoir de la décentralisation. Cette formulation propre aux élus tend à réduire le thème de la cohabitation à un problème de gestion des populations, de filtrage et dosage des attributions. Les débats sociologiques au début des années 80 ont tenté de reformuler les espaces sociaux et culturels inhérents au logement social de masse, lorsque la coexistence d'individus d'origine culturelle dans le logement sériel, repose la question des références collectives et leur marquage dans l'espace habité. Dans quelle mesure des individus d'origine culturelles différentes peuvent-ils coexister dans les mêmes types de logement? Y aurait-il une confrontation des manières d'habiter entre ethnies et cultures différentes? Les logiques identitaires du marquage déboucheraient sur des conflits identitaires. Les enquêtes de terrain constatent plutôt une tendance au repli face à ces tensions potentielles dans un désinvestissement de l'espace public (physique, culturel et social), (Kaufman). Voilà le composé instable de la coexistence en situation urbaine mixte, somme de transitions sociales et de transactions culturelles. La précarisation salariale des habitants n'affaiblit-elle pas les modes de relation et d'échange sur la cité? La disqualification de la cité sociale n'est pas seulement interne. Elle recouvre aussi une disqualification sociale externe qui vise les habitants

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de la cité, qui vise la redistribution solidaire du logement social (Paugam, Castel). Ainsi s'affirme la nécessité de différencier la formulation des problèmes et des relations de cohabitation selon les groupes d'acteurs, parties prenantes de la cité sociale. La cohabitation comme problème d'insertion La sédentarisation nouvelle pose, aux résidents migrants, une série de questions de socialisation, de regroupement, d'installation familiale, de stabilisation du revenu et d'accès à l'école. Le processus social historique d'arrivée dans la cité juxtapose le regroupement familial dans la banlieue, dans le pavillonnaire dégradé (pour les Portugais dans les années 70), dans les logements sociaux (principalement pour les Maghrébins dans les années 80). L'horizon du retour est repoussé comme une question ultérieure. Se posent concrètement des problèmes sociaux d'installation des enfants (logement, école), de stabilisation de l'emploi, soit une série de problèmes de socialisation et d'adaptation à une nouvelle société avec sa consistance et sa fragilité. Au cours du regroupement familial, le migrant doit définir sa place sociale et sa pratique urbaine. Une première approche institutionnelle est de renvoyer les problèmes sociaux du migrant à la mise en cause d'un système territorial ségrégatif et à la mise en cause d'un système local et national de gestion urbaine de l'immigration (Boumaza). D'emblée, le migrant et l'ethnicité sont posés comme des acteurs politiques au sein du système politique français. Une approche prudente envisage la cohabitation comme un problème relationnel de coexistence, comme un ordre symbolique qui a pour enjeu la constitution du lien social (Oriol, Borgogno). Pour certains auteurs engagés dans l'action de quartier, la qualité du logement social renvoie à l'interaction des jugements sociaux, à la coproduction de règles entre habitants, à un travail quotidien et régulier de médiation entre les différents acteurs urbains (Peraldi, C. Forêt). Ainsi s'affirme la nécessité d'explorer ces modalités et ces potentialités de coexistence entre résidents dans une situation pluri-ethnique: conflit, coopération, logique d'alliance. Ainsi s'expose le composé instable de la coexistence en situation urbaine mixte. Les démarches d'insertion s'élaborent dans la réciprocité des rapports et des relations entre les résidents français et les résidents migrants. Il convient alors de passer d'une ethnographie du marquage à une sociologie de l'acteur urbain composant les modes d'appropriation et les modes de communication.

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La cohabitation comme question urbaine Par delà les questions récurrentes de la conception et de la gestion du logement social. l'analyse urbaine concrète ouvre un ensemble de questions sur le rapport des groupes sociaux à leur territoire. celui de l'habiter dans la division du travail. Dans la mesure où l'identité d'un groupe se constituerait dans son appropriation et son marquage territorial (cf. l'anthropologie de l'espace. Marié M.). comment se développent les modes d'échanges sociaux et urbains possibles et contraints? Dans quelle mesure. la revendication de territoires sur une base culturelle homogène n'amène-t-elle pas des conflits d'occupation de l'espace pour des groupes de constructions culturelles différentes? Ainsi s'est constitué le thème des modes d'appropriation de l'espace selon les situations pluriculturelles (De Rudder. Guillon. Léonétti. Verpraet. Villanova). Parallèlement s'affirme la nécessité de mieux définir les caractéristiques sociales et urbaines des différentes situations de cohabitation. A la richesse du centre s'oppose la pénurie de la périphérie. Ainsi s'est esquissée une série d'approches interactionnistes de l'urbain. des situations urbaines culturellement partagées (I. Joseph. R. Bekkar). sur les modes de relations dans ce type d'espace social (séparation. marquage. échanges limités). Il convient alors de préciser ce qui fait conflit et ce qui fait transition dans ce type d'espace. de caractériser la potentialité des nouvelles formes de la mixité urbaine. Sur une cité HLM où dominent les conflits sur les usages privatifs (Althabe) (le chez soi. le bruit) et certains conflits sur les espaces publics (la dégradation des jeunes et des enfants). les difficultés de la cohabitation résidentielle se placent aux frontières du public et du privé. aux frontières des territoires de l'appropriation et des modalités de l'échange et de la communication urbaine. D'où l'intérêt d'une étude articulée de ces pratiques de l'espace public et de ces différentes sociabilités résidentielles.

Chanteloup-les-

Vignes

Construite en 1974. la cité de Chanteloup (ZAC de la Noé. 2200 logements) accueille 7000 habitants dès 1975 dont 2800 étrangers (40 %). Elle est gérée par deux maîtres d'ouvrages sociaux. SAHLM Lutèce (274 logements ILN) et l'OPIVOIS (600 logements) qui ont reçu les 130 logements de l'OPHLMIRP. En 1985. 41 ethnies cohabitent dont 415 Portugais. 176 Algériens. 100 Tunisiens. 150 Marocains. 90 Guadeloupéens. 84 Turcs. 80 Laotiens. 30 Malgaches. On reconnaîtra le fractionnement de

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cette classe ouvrière dont une partie notable travaillait aux usines Talbot de Poissy et dans les usines de cette nouvelle périphérie industrielle. La société multiculturelle que nous étudions est marquée par la situation industrielle et sa reconversion sociale. Deux traits morphologiques caractérisent ce quartier d'habitat social construit en 1975. La recherche architecturale prônée par l'architecte Emile Aillaud aboutit à un habitat moins dense (4 étages). La formation d'un tissu urbain par la succession de cours, fermées par le damier des immeubles offre de nombreux espaces de jeux pour les enfants. En situation périphérique, la cité sociale est juxtaposée à un village des bords de Seine (3000 habitants face aux 7000 de la cité). L'expression politique de la cohabitation porte sur la cohabitation des populations du village (ouvriers, cadres, propriétaires) et des populations de la cité HLM (ouvriers, employés, migrants, locataires). Politiques sociales et politiques urbaines Une première approche soulignera la responsabilité de la Municipalité dans le développement social et dans la définition restrictive de la socialisation urbaine. Une politique de Développement Social du Quartier a plus engagé un soutien et un financement des services d'association dans le cadre d'une commune en déficit budgétaire (sous tutelle préfectorale depuis 1977). Pour répondre aux pénuries de services sociaux un centre d'accueil pour jeunes, une halte garderie, un centre de planning familial ont été implantés. La définition du foyer interculturel a été transformée en Maison des associations (La place du trident) laïcisant les associations ethniques, avec les associations françaises (Avec, UAC), puis en local d'accueil de la Mission pour les jeunes. Mais le soutien aux activités des jeunes et à leur encadrement passe entre les mailles du service social aux familles, de l'institution scolaire et des associations adultes.

~ 3. Les relations de cohabitation
Au delà des définitions polarisantes de la ségrégation urbaine, le thème de la cohabitation engage une série de dimensions relationnelles et spatiales: le partage de l'espace, les modes de relations et d'évitement, les modalités d'échange et de relations, les interprétations différentielles. La première approche (substantive) est de prendre le sens littéral et référentiel de la
cohabitation: cohabiter

= habiter

un espace commun.

C'est faire l'hypothèse

d'une convergence des manières d'habiter au sein d'une même culture. Les

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approches ethnologiques de la culture urbaine posent problème quand les nouvelles populations résidentes, en voie de sédentarisation proviennent d'univers et d'aires culturelles différentes. Dans cette situation pluriculturelle, la juxtaposition des manières d'habiter construites sur des éthos relativement différents, associe les questions de convergence en valeur (l'universel, les droits de l'homme, un ensemble de pratiques communes faisant l'objet d'interprétations différentielles.), avec les questions simultanées de la formation d'un espace public des références communes. Coexistence et conflit Des approches issues de contextes culturels anglo-saxons (GB, USA, Afrique) insistent sur la formation des conflits sociaux sur une base ethnique. Le courant de l'ethnicité (Rex, Moore) explique ce type de conflit en avançant le poids des formations identitaires ethniques par delà les relations et les rapports sociaux. Mais le passage de l'identité ethnique à l'intérêt de groupe passe par de nombreux clivages et de nombreuses médiations. De nombreuses analyses portent sur les situations d'exclusion, de stigmatisation et de ségrégation dans des Etats ou prédominent une ethnie sur les autres (cf Afrique; AG. Smith). Dans ce type d'approche par ethnicité on retrouve l'idée d'une formation de la ville à travers la juxtaposition de processus et de territoires ethniques (cf l'école de Chicago) sans tenir compte des processus sociaux et étatiques, qui fédèrent ces différentes populations dans une même situation, dans un même projet social, dans une même socialisation urbaine. Une telle analyse paraît moins évidente dans un pays républicain comme la France, où la mixité sociale et religieuse demeure un des fondements idéaux et symboliques de la laïcité et de l'espace public politique (Schnapper). Dans un pays à processus intégrateur fort (Elias), la source du conflit ethnique repose sur l'exclusion d'un groupe de ces processus intégrateurs (cf. les licenciement d'immigrés, cf. les luttes sur l'accès scolaire, cf. les conflits entre le contrôle policier et les droits civiques). La cohabitation comme trame de relations et comme mode de communication urbaine Confrontation des cultures et des pratiques sociales, le problème de la cohabitation pose le problème des modes de communication des groupes socio-culturels en situation résidentielle: quels sont les éléments de la communication sur un quartier périphérique caractérisé par la pénurie urbaine? Est-ce l'emploi dans un même secteur économique? Est-ce l'éducation scolaire pour les enfants? Est ce l'appropriation collective de

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certains lieux ou bien le rejet de la citoyenneté Française? Quels sont les éléments de non-communication, de différences? Est ce la différence de nationalité, d'ethnies, de mode de vie ou la séparation des professions? Cohabitation et dissonances Dans ce type de questionnement, le conflit de cohabitation peut être entrevu comme une expérience de non-communication entre groupes sociaux. Cette approche en terme de communication possible entre les modes de vie permet d'envisager simultanément les points de convergence entre le vécu des ethnies (l'emploi, la profession, la référence à la société Française, l'éducation scolaire des enfants) et les points de divergence apparents (la manière d'habiter, le mode de regroupement familial, l'éducation familiale, le poids des relations de voisinage). Notre objet de recherche porte sur le vécu des modes de vie populaires (habitat, sociabilité résidentielle, emploi, projet) selon les positions professionnelles et aussi sur l'expression des relations de cohabitation de couches sociales en situation précaire. Les relations de cohabitation sont reconstituées à partir de l'analyse des pratiques du trajet migratoire propre à chaque groupe ethnique. Les termes de la relation de cohabitation sont restitués en terme de convergence et de dissonance, de partage d'une même structure sociale et de reformulation des différenciations culturelles. Le mode de vie comme référentiel de la communication urbaine Cette analyse concrète d'un mode de vie périphérique vise à préciser les variables de la cohabitation et les variables de l'insertion sociale: est-ce le mode d'habiter différent entre ethnies? Est-ce la situation professionnelle assurée en France? Est-ce les rapports instaurés par le processus d'immigration entre professions et ethnies et leurs effets sur le mode de vie? Au cœur de la communauté de valeurs se dessinent des modalités différenciées de la communication (Luhman). La dialectique de la communication et de l'appropriation fonde les rapports entre les sphères publiques et les sphères privées (A. Huet). Une telle formulation souligne l'approfondissement des structurations réciproques entre les modes de coexistence et les modes de communication. L'exploration des situations urbaines délicates de racisme est ouverte à des interprétations multiples en l'absence de cadres référentiels stables. Cette démarche suppose de discerner les différentes modalités de l'interprétation urbaine, les situations de non-

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communication (Watzlawick), d'évitement (Raymond), de communication distordue (Habermas, Quéré). Une telle analyse de la relation sociale en terme de communication et de dissonances sous-tend l'hypothèse exploratoire d'un déploiement des différences culturelles à l'intérieur d'un même mode de vie. Qu'est-ce qui est partagé dans la situation de cohabitation multi-ethnique ? Est-ce seulement l'espace résidentiel de la cité sociale avec ses marquages négatifs et l'impossibilité de les redresser. Un même mode de vie salarié, périphérique et précaire n'est-il pas partagé (négativement, implicitement) par les habitants de la cité sociale (au risque de réduire les modes de vie d'origine). Selon notre hypothèse, la communication sociale postulée entre les termes du mode de vie définit les éléments des conflits de cohabitation. Terme de convergence: les situations de travail similaires, la référence du mode de vie salarié, le projet éducatif pour les enfants. Terme de dissonances: le modèle d'habiter, les modèles éducatifs familiaux. La reformulation de l'espace public L'espace public, compris comme le lieu de conjugaison des mentalités, de confrontation et de relais des opinions informelles (Habermas 1971,1993), tend à s'épaissir par l'examen des multiples dissonances et différences culturelles qui se développent à l'intérieur du cadre des modes de vie. Il en résulte une interprétation différentielle, où les relations de cohabitation se construisent différemment entre les résidents Français et les résidents d'origine étrangère. Pour les populations Françaises, la cohabitation résidentielle renvoie à un ensemble de normes de coexistence, de règles d'usage de bon voisinage, à des conventions homogénéisantes sur l'espace public. Pour les résidents étrangers, se posent d'abord une série de problèmes d'insertion sociale: les insertions socioprofessionnelles: stabiliser l'emploi, sortir du ghetto de l'ouvrier spécialisé. - l'insertion résidentielle: accéder au logement HLM pour famille nombreuse, accéder au pavillon. - le soutien aux études des enfants; l'insertion dans un statut de citoyenneté.

-

L'interprétation de ces différences de modes de vie, selon les professions, selon les groupes ethniques concrets constitue une deuxième source des conflits de cohabitation: une partie des populations migrantes tend à reformuler la sociabilité migrante à partir de la culture d'origine, dans le jeu

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des sociabilités, de la double culture et sa fragilité (I. Joseph). La remise en cause du modèle de l'ouvrier d'abondance selon le degré de stabilisation professionnelle, les processus de reconversion ouvrière impliquent une dialectique de la précarisation sociale et de la flexibilité culturelle qui reste à préciser. A l'inverse, l'établissement et la stabilisation d'un schéma de communication suppose la clarification d'un idéal de communication: la notion de personne est à la base de la constitution de l'échange dans la socialisation urbaine (Simmel ; Geertz ; Gagnepain ; A. Huet). L'échange culturel est la source du contact et de la socialisation selon les théories de l'acculturation (Bastide). La construction asymétrique de la cohabitation entre les résidents Français et les résidents étrangers traverse la définition des situations urbaines et les dynamiques propres à chacun des groupes (leurs trajectoires sociales et leurs trajets migratoires). Le mode de vie salarié constitue t'il un référentiel commun à ces groupes sociaux? L'espace public de la cité périphérique porte un ensemble de clivages sociaux et culturels. II convient de préciser les règles et les référents qui stabilisent ces transactions multiples, qui permettent d'agencer et de graduer ces transitions culturelles en expansion.

~ 4. Le mode de vie structurant mode de vie périphérique

la banlieue et le migrant. : le

Mode de vie flexible et déstructuration urbaine: L'univers concurrentiel et le mode de vie flexible viennent ébrécher cette possibilité de construire les situations partagées. Le mode de vie flexible (activité, horaire, emploi) dans les styles de vie (identité, culture de référence, consommation affichée) accroît la possibilité des interprétations multiples. L'univers concurrentiel favorise les interprétations polarisantes et exclusives de cette interprétation multiple et concurrentielle des modes de vie et des styles de vie. Les éléments de cet univers concurrentiel ne concernent pas seulement la concurrence économique sur le marché des biens et des services. Les analyses sociologiques ont repéré comment la différenciation des styles de vie pousse à l'affinement des goûts (Francastel) et à la distinction sociale (Bourdieu), mais aussi à la disqualification du logement social (M. Pinçon). Dans ce marché concurrentiel, le diplôme porte à la fois l'émancipation universelle de la connaissance et la hiérarchie sociale des acquis et des capitaux scolaires (Bourdieu).

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L'analyse urbaine montre comment l'individu contemporain est à la fois impliqué dans la diversité des styles de vie et dans le repli sur la sociabilité résidentielle. Nous avons analysé les éléments de décomposition et d'effondrement de l'espace public qui déplacent les repères et les anciennes marques du champ culturel urbain. Le positionnement du migrant dans cet univers concurrentiel est marqué par la précarité de l'emploi et la fragilité du statut social. Autant le migrant apparaissait bienvenu dans une période de croissance par l'insertion sélective sur l'emploi non qualifié (M. Tripier), dans la période de crise et de récession, le discours de la préférence nationale inscrit le migrant sur une pression au départ, sur une sédentarisation précaire. Ethnicité, banlieue, genre de vie La notion d'ethnicité présuppose une autonomie du groupe migrant dans son territoire, dans son mode de vie et son économie (cf. the urban villager selon H. Gans) même si l'on rencontre des interprétations plus mesurées limitant l'ethnicité à sa dimension symbolique comme une capacité d'interprétation et de résistance à l'acculturation propre au groupe migrant (Spates). Cette notion globalisante nécessite de préciser le statut du culturel et des pratiques propres au groupe migrant, au groupe "différent". On notera l'effort de F. Fisher pour considérer la diversité et le pluralisme des expressions urbaines selon les générations, les lieux, les ethnies comme des sous cultures, des cultures partielles ("subcultures") participant d'un même mode de vie. L'ethnicité sans récuser les trajets accomplis par l'insertion dans un mode de vie salarié désignerait un genre de vie propre à un groupe dans la spécificité de son ethnie et de sa trajectoire. Ce qui nécessite d'analyser les différentes logiques culturelles propres à un même espace social. Ainsi s'affirme la thématisation contemporaine des genres de vie (S. Juan)

Structuration de modes de vie, structuration urbaine La pertinence et l'innovation de la sociologie urbaine américaine fut de sortir du modèle clos et préconçu de la ville "européenne" historique pour concevoir l'urbain comme un mode de vie, comme une forme mentale et pratique caractéristique de l'existence en métropole (L. Wirth). Cette définition et cette problématique ont engagé toute une série d'études et d'observations concrètes où l'urbain se définît comme densité, hétérogénéité et plasticité (Grafmeyer).

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De nombreux faits sociaux, la transposition européenne, la crise du mode de vie fordiste régulée sur la grande industrie aboutissent à réinterroger, si ce n'est à remettre en cause un tel schéma unifiant de la vie urbaine. La question de la cohabitation fait s'entrechoquer dans des confrontations antagonistes et peu symboliques, les thèmes de la densité et les thèmes de la coexistence, les thèmes de l'hétérogénéité et du marquage. Les ruptures de la plasticité culturelle s'affirment dans les situations de flexibilité culturelle intense dont les situations pluriculturelles ne sont qu'un des chapitres. On peut s'interroger légitimement sur ce qui structure le mode de vie banlieusard. Les schémas économiques unificateurs du mode de vie en terme de consommations collectives doivent s'affronter à la remise en cause du mode de vie fordien, à la diffusion d'un mode de vie flexible, où le temps de travail et ses séquences ne structurent pas d'une manière univoque la résidence et les pratiques urbaines, où les implications salariales doivent se conjuguer avec des périodes de désengagement consommatoire (Baudrillard). Le mode de vie, sa stabilisation du travail et son niveau consommatoire constitue un enjeu de la migration ('cf les trajets migratoires portugais et marocains). Pour les résidents Français, la préservation d'un mode de vie stable face aux impératifs de la flexibilité, son aménagement sur de nouvelles consommations est aussi un enjeu. Dans notre analyse du mode de vie périphérique, la notion de mode de vie est restituée synchroniquement comme un espace résidentiel, un espace social de relations (Ledrut). Les transactions culturelles et l'étude des réseaux sociaux Les différentes pratiques urbaines du mode de vie périphérique et leur configuration propre au groupe sont restituées par l'analyse des réseaux de relations propres aux groupes étudiés (Degenne, Flament).. Ainsi peuvent être restitués les différentes moments et les arbitrages de la dialectique entre l'appropriation et la communication qui tracent la trame de la socialisation urbaine. Pour analyser la relation entre les résidents Français et les résidents étrangers et explorer les transactions culturelles implicites, nous avons choisi le critère sélectif et sensible des relations affinitaires entre Français et étrangers (la reconnaissance déclarée d'un ami étranger), comme significatif de la relation interculturelle. Nous avons interrogé en 1986-87 ces populations (60 entretiens) et les populations Françaises de la cité (20

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entretiens) sur la nature et l'objet de leurs relations affinitaires, comprises comme des relations volontaires, avec une réciprocité de perspectives et un échange réciproque (Merton). L'analyse des relations sociales qui porte à l'analyse des réseaux d'échange, de leurs objets de transactions et de leurs règles, est ici complétée par une analyse des trajectoires sociales et culturelles qui permet d'exposer les présupposés de l'échange et ses malentendus (Chapitre 3), d'expliciter la formation des identités construites et interactives (les reconnaissances réciproques).

~ S. La sociologie du migrant
Question migrante et question sociale Dans les approches sociologiques contemporaines, les problèmes d'insertion et d'existence sociale du migrant sont renvoyés aux différents registres de la question sociale - question économique: les modes d'accès à l'emploi et le statut précaire de la condition migrante. - question sociale: les différents types de concurrence et de ségrégation dans l'accès aux biens. - question politique: les modes d'exclusion du vote et les différents types de participation sociale. La première difficulté de cette analyse interne du migrant réside dans la stratégie propre d'existence et d'insertion, qui est de faire glisser les différentes catégories fixant son statut social d'exclus des droits sociaux et de situation économique précaire: quitter la condition d'ouvrier agricole précaire pour une condition de salarié d'usine flexible et précaire, puis s'insérer dans les différentes stratégies résidentielle et tertiaire de la société d'accueil. (Sayad) La cohabitation déplace la hiérarchie des problèmes d'élucidation sociologique: les problématiques actuelles insistent sur la manière dont l'étranger s'insère dans la ville et les structures sociales établies selon la problématique d'un groupe exclu, ségrégé, d'un groupe en voie d'insertion si ce n'est d'intégration. La question migrante est aussi une question urbaine qui renvoie aux phénomènes de territorialisation, de sédentarisation, de définition et de mutation des modes de vie.

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Sociologie

de la migration

La connaissance du migrant est un sujet longuement élaboré qui débute aux heures de la décolonisation. Avec les approches du déracinement et l'exil de l'éthos (Bourdieu, Sayad), avec l'immigré marqué comme une simple force de travail (Marie, Regazzola) qui deviendra plus tard l'immigré citoyen, acteur social (Boumaza, Lapeyronnie), avec le bascule ment de la sédentarisation (G. Kepel). Reste une grande incertitude sur la connaissance urbaine du migrant où se juxtaposent les scénarios de la sédentarisation communautaire et les tendances à l'individuation urbaine, entre quartiers anciens et quartiers nouveaux. L'immigré est défini en premier lieu par son statut de force de travail précaire où s'affirment pour les communautés d'accueil, les économies d'éducation et de socialisation (les coûts indirects selon R. Cordeiro). Dans les années 70 est défini culturellement un sujet migrant, dont l'éthos est orienté par le pays d'origine (Sayad). Même la distinction sociologique des trois âges de l'immigration selon le degré d'autonomie (Sayad 77) ne dissout pas les attaches culturelles au pays d'origine et la culture migratoire reste structurée comme une culture d'exil (Sayad 91). La migration est entrevue culturelle ment comme un déracinement qui se prolonge, où les nouvelles socialisations ne pèsent pas sur l'acculturation. (Sayad 91) Là encore l'existence urbaine du migrant et son insertion progressive dans la société d'accueil travaillent les figures du Global. Aux figures dominantes du transfert généralisé, non seulement le commerce généralisé mais aussi les transferts de main d'œuvre au gré des aléas économiques (Tarrius), s'ajoutent des figures de la transplantation. Dans ce double mouvement de déracinement et de sédentarisation se placent et se fixent de nouveaux rapports du global et du local que nous proposons d'étudier et de préciser pour chaque acteur. Le basculement de la sédentarisation La sédentarisation est d'abord une situation urbaine nouvelle, où le migrant cesse de se considérer comme une force de travail transitoire dans le pays d'accueil et envisage un séjour prolongé dans le pays d'arrivée. D'où l'arrivée de la femme et des enfants, le regroupement familial dans la banlieue, dans des pavillons dégradés (les Portugais dès les années 70), dans les logements sociaux (les Maghrébins). L'horizon du retour est repoussé comme une question ultérieure. Se posent plus concrètement des problèmes d'installation (logement, école), de stabilisation de l'emploi, soient une série

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de problèmes de socialisation et d'adaptation à une nouvelle société avec sa consistance et sa fragilité. Mais le concept de sédentarisation renvoie à la fois à une approche géographique de l'établissement humain, à la configuration américaine du "settlement" communautaire qui sous tend l'idée d'une insertion sociale sur une base ethnique spécifique. Les approches sociologiques de la sédentarisation posent une série de problèmes spécifiques d'insertion et d'acculturation, qui ne sauraient se réduire au dilemme de la coexistence et du conflit religieux (G. Kepel).

Sédentarisation/socialisation

urbaine

La sédentarisation des migrants en France est généralement abordée en terme de flux (nombre), de leur filières d'attribution et de leur recréation d'un marquage ethnique. Il convient de se départir d'une approche purement numérique pour envisager comment les différents groupes sociaux s'agencent sur un espace, forment un établissement humain et peuvent retisser les liens sociaux. (Rappoport, Braudel) Insertion sociale symboliques

- changement

de statut -réagencement des références

La sédentarisation se définit d'abord comme une situation urbaine et sociale nouvelle où le sujet migrant arrête de se considérer comme une force de travail transitoire dans le pays d'accueil et envisage un séjour prolongé dans le pays d'arrivée. Il s'agit donc d'un changement d'orientations pour le migrant et son trajet migratoire, où l'installation dans le pays d'accueil, la stabilisation de l'emploi et son revenu l'emporte sur les cycles d'aller/retour propres à l'économie de trajet (Say ad) sur l'économie de transfert propre aux rapports Nord/Sud, à l'échange généralisé. Cette fixation dans le pays d'accueil peut se payer d'une perte symbolique importante (le déracinement) avec la nostalgie de la culture d'origine. Elle s'accompagne aussi d'une réaffirmation identitaire par la religion face à l'exclusion économique et sociale (chap. 5).

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Sédentarisation

- gestion

de l'espace

- mentalité

Les approches américaines de la sédentarisation notamment les travaux de l'école de Chicago (Park, Burgess) reprennent la thèse de sédentarisation par le marquage ethnique, par les territoires ethniques où l'identité spatiale et l'identité ethnique se superposent (la figure du ghetto). La ville serait composée d'un partage ethnique dans une mosaïque de communautés (ou dans un développement séparé). Dans cet héritage, nous distinguerons les travaux de L. Wirth où la socialisation ethnique est envisagée en terme de mentalité dans un type idéal précisant les références du mode de vie urbain: densité -relation - plasticité. Que devient cette mentalité urbaine en périphérie dans l'assimilation de populations d'horizons culturels différents? Telle est la question migrante posée à la question urbaine.

Insertion

centrale/Insertion

périphérique

Beaucoup de travaux sociologiques se sont concentrés sur les insertions centrale de communautés migrantes. C'est là où la présence migrante apparaît la plus visible, la plus homogène. Dans ce type de sédentarisation on pouvait tenter de vérifier le rapport entre l'homogénéité culturelle d'un groupe et son marquage dans l'espace (selon la logique de l'ethnicité). Il en résulte des études sur la situation de cohabitation pluriethnique dans le cœur de Paris où sont posées les questions du marquage ethnique, de son appropriation de l'espace et sa qualification de l'espace (De Rudder, Guillon). Une lecture comparatiste et génétique permet de relever certaines ambivalences dans la situation pluriethnique centrale: Le centre et son marquage ethnique se sont constitués comme des points d'arrivée et de relais dans le marché du travail de l'agglomération: Belsunce à Marseille, Le Sentier et Barbès à Paris. La centralité permet un certain accès aux services urbains dans la densité des équipements urbains (Genestier). La figure du ghetto désigne cet accès relatif aux valeurs urbaines centrales, où la dévalorisation relative de certains espaces s'accompagne d'une présence "ethnique" dominante. : la Goutte d'Or près de la gare du Nord, l'îlot Châlon près de la gare de Lyon. Mais cette logique apparente du marquage ethnique est contrebattue par une présence pluriethnique, où s'affirment les problèmes de marquage dans l'espace, les dynamiques et les équilibres transitoires entre les communautés. Ainsi s'exposent les problèmes récurrents de la confrontation et de la coexistence dans un quartier pluriethnique. " L'histoire d'un quartier
multiethnique est faite d'une perpétuelle déconstruction

- reconstruction

qui

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se traduit par une succession d'identités sociales de l'espace qui peuvent se superposer partiellement, se juxtaposent, se recouvrent" (JC. Toubon, K. Messimah). L'accès du migrant à la centralité reste le lieu d'un brassage instable et circulatoire des ethnies selon les cycles économiques de la migration. "Le lieu du Sentier, lieu de passage et de transition entre l'amont et l'aval de la production, entre la soutraitance et la production dans la métropole... L'immigration offre donc gratuitement à ce système économique hiérarchisé un niveau de coopération sociale constitué par l'existence même de la communauté immigrée" (T. Negri). Les questions de la sédentarisation périphérique peuvent être ainsi reformulées et affinées à la lumière des processus de l'insertion centrale: qu'en est il au niveau de la densité et de l'accès aux équipements urbains? Qu'en est il au niveau du brassage et du marquage ethnique? Les filières d'attribution viennent elles encourager ou restreindre cette multiethnicité ? La crise de l'insertion périphérique est-elle une crise de la centralité (déficit, fonctionnalisation univoque) ou bien une crise du mode de vie (flexibilité et fragmentation) ? La compréhension et l'élucidation des problèmes de la sédentarisation périphérique nécessitent d'approfondir les arguments et les modes d'implications de la socialisation urbaine. La thèse du mode de vie périphérique subordonne la socialisation périphérique aux valeurs riches et établies du centre. Elle se place d'emblée dans une problématique de diffusion et de dépendance des valeurs culturelles centrales. L'argument de la socialisation urbaine, de l'habitant même périphérique, compris comme acteur rétablit, en périphérie et non en marge, la possibilité d'une genèse urbaine spécifique, d'un habitant capable d'interprétation et d'appropriation et donc la possibilité d'une pratique urbaine émancipatrice. Il convient de rétablir le double sens de la socialisation urbaine; comme réception des valeurs, des services et des richesses du centre; comme interprétation et autonomie d'action de l'habitant périphérique, même migrant. Le mode de vie urbain se compose de ce double rapport de réception et de réinterprétation, de communication et d'appropriation.

Insertion/intégration:

les trajets

migratoires

La notion d'intégration se rattache à une visée de participation sociale et "politique" (Schnapper) où la réduction du conflit repose sur le poids et le cercle des institutions sans considérer le vécu et les tensions culturelles.

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