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La sociologie et ses métiers

430 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 220
EAN13 : 9782296304581
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LA SOCIOLOGIE ET SES METIERS

Collection "Logiques Sociales" Dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Péquignot

Dernières parutions : Seguin M.-Th., Pratiques coopératives et mutations sociales, 1995. I Werrebrouk J.-c., Déclaration des droits de l'école, 1995. Zheng Li-Hua, Les Chinois de Paris, 1995. Waser A.-M., Sociologie du tennis, 1995. Hierle J.-P., Relations sociales et cultures d'entreprise, 1995. Vilbrod A., Devenir éducateur, une affaire de famille, 1995. Courpasson D., La modernisation bancaire, 1995. Aventure J., Les systèmes de santé des pays industrialisés, 1995. Colloque de Cerisy, Le service public? La voie moderne, 1995. Terrail J.-P., La dynamique des générations, activités individuelles et changement social (1968-1993), 1995. Semprini A., L'objet comme et comme action. De la nature et de l'usage des objets dans la vie quotidienne, 1995. Zolotareff J.-P., Cercle A. (oos), Pour une alcoologie plurielle, 1995. Griffet J., Aventures marines, Images et pratiques, 1995. Cresson G., Le travail domestique de santé, 1995. Martin P. (ed.), Pratiques institutionnelles et théorie des psychoses. Actualité de la psychothérapie institutionelle, 1995. D'Houtard A., Taleghani M. (008.), Sciences sociales et alcool, 1995. Lajarte (de) I., Anciens villages, nouveaux peintres. De Barbizon à PontAven,I995 Walter J., Directeur de communication. Les avatars d'un modèle professionnel, 1995. Borredon A., Une jeunesse dans la crise. Les nouveaux acteurs lycéens, 1995.

@ L'HARMATTAN, 1995 ISBN: 2-7384-3366-9

LA SOCIOLOGIE ET SES METIERS
Textes réunis et introduits par: Monique Legrand Jean-François Guillaume Didier Vrancken

Éditions L'Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris

Ont collaboré à cet ouvrage, outre les auteurs des difftrentes contributions dont on trouvera une liste en fin de livre, les membres du Comité Scientifique d'Organisation du Colloque « La sociologie et ses métiers» organisé à Liège les 4 et 5 novembre 1993 .Renaud Sainsaulieu, Bernadette Bawin-Legros, René Doutrelepont, Jean-François Guillaume, Monique Hirschhorn, Olgierd Kuty, Didier Vrancken, ainsi que Danielle Gerritsen, Walo Hutmacher et Monique Legrand. Les textes ont été réunis et introduits par Monique Legrand, Jean-François Guillaume et Didier Vrancken.

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Avant-propos
La réflexion sur l'exercice professionnel de la sociologie n'est pas neuve. Au début du siècle déjà, E. Durkheim et M. Weber, soucieux de définir les contours d'une discipline autonome, fondaient la sociologie sur la posture du savant. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, en Europe et notamment en France, des sociologues tels que G. Gurvitch, G. Friedman, M. Crozier ou A. Touraine, entre autres, cherchaient à développer la sociologie par la recherche de terrain. Il s'agissait, dans les années soixante, après la création du Centre d'Etudes Sociologiques et le développement de la sociologie au sein du Centre National de la Recherche Scientifique, de fonder le « métier de sociologue» - tel que P. Bourdieu, lCI. Chamboredon et lCI. Passeron l'ont décrit - sur une approche scientifique du social. Aujourd'hui, la sociologie continue de s'interroger sur les dynamiques professionnelles qui la traversent. Mais cette réflexion prend cours à partir d'éléments nouveaux. L'importance du nombre des diplômés en sociologie ne permet plus à une majorité d'exercer les métiers d'enseignant-chercheur à l'université ou de chercheur dans les institutions de recherche fondamentale telles que le CNRS en France ou le FNRS en Belgique. La généralisation d'un état de crise dans les sociétés occidentales et ses implications, comme la résurgence des situations d'injustice et d'inégalités sociales, déclenchent une demande sociale diversifiée: de connaissances certes, mais aussi de compétences opératoires fiables. Le développement anarchique des multiples professions de l'intervention sociale - du travailleur social « classique» à l'ingénieur social, en passant par les experts, les con-

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sultants et autres intervenants - risque de créer une dangereuse confusion entre social et sociologique. Diverses manifestations et productions internationales récentes témoignent de l'interrogation des sociologues sur leurs capacités techniques à répondre à ces demandes tout en conservant ce souci de distanciation critique et scientifique. On peut noter par exemple en 1987, le troisième numéro des Travaux Sociologiques du LSCI consacré à l'exercice professionnel de la sociologie; en 1988, le numéro spécial de la Revue de l'Institut de Sociologie (de l'Université Libre de Bruxelles) sur le thème des recherches sociologiques et des demandes sociales, ainsi qu'un numéro spécial de la revue québécoise Sociologie et Sociétés sur la sociologie hors-université (ou... l'invisible sociologie) ; en 1992, un numéro de la Revue Suisse de Sociologie consacré à la sociologie de la Suisse et à la sociologie en Suisse. Le colloque international organisé en novembre 1993 à Liège par l'Association Internationale des Sociologues de Langue Française (AISLF) sur la sociologie et ses métiers illustre également la récurrence de l'hésitation fondamentale sur le métier de sociologue dont l'identité est soumise aux tensions qui séparent les figures du « médecin du peuple» et du «grand-prêtre de la science», selon l'expression de R. Aron. Le succès de ce colloque (près de trois cents participants issus de plus de quinze pays) témoigne de l'intérêt des milieux sociologiques internationaux pour les questions posées par la diversité des formes de professionnalisation des sociologues, particulièrement hors-académie. Cet ouvrage s'est construit à partir des réflexions qui ont été débattues durant le colloque de Liège, ainsi que de contributions originales relatives aux parcours de professionnalisation de jeunes sociologues en dehors des champs de l'enseignement et de la recherche fondamentale. Il veut aider à constituer les bases d'une tâche collective de sociologie de la connaissance. S'il ne prétend pas envisager toutes les facettes des quatre thèmes principaux du colloque, les conditions socio-historiques de développement d'une sociologie extra-universitaire en Europe, l'origine et les raisons des nouvelles demandes sociales, les implications théoriques pour la discipline et pour l'identité des sociologues, il soulève néanmoins des questions cruciales pour la discipline et il affirme l'urgence d'un travail sociologique sur la professionnalité des sociologues. La première partie de l'ouvrage permet de mieux percevoir la multiplicité des évolutions qui ont constitué des formes nouvelles du métier de sociologue, à travers la comparaison de contextes nationaux 10

européens ayant une tradition sociologique plus ou moins ancienne. Le cas de la sociologie québécoise, évoqué par G. Houle lors du colloque de Liège, sera plus explicitement développé dans la deuxième partie par L. Favreau et B. Lévesque. Cet ouvrage propose également un éclairage sur la diversité et la nouveauté des demandes sociales en regard desquelles se structurent des formes nouvelles de métier et d'applications opératoires. Dans la deuxième partie, on montrera combien les changements qui affectent toutes les institutions sociales et la cœe qui secoue les modèles politico-économiques, contribuent à l'émergence de demandes sociales et au développement de nouvelles pratiques professionnelles de la part des sociologues. La sociologie, telle qu'elle a été conçue depuis un siècle, ne peut continuer à exister sans prendre en compte l'actuelle effervescence de l'intervention sociologique. Une réflexion sur l'utilité sociale de la discipline et sur l'identité commune des sociologues s'impose si on veut éviter une réelle coupure entre le « sociologue savant» et le « sociologue de terrain». L'hypothèse d'une identité commune aux sociologues peut également être posée. Cette question traverse les troisième et quatrième parties et reste, en définitive, ouverte... même si l'idée d'un « nouveau métier de sociologue défini par une double compétence, opératoire et scientifique» est abordée par plusieurs auteurs. Les contributions rassemblées permettent néanmoins de réaffirmer l'importance pour la discipline d'une réflexion sur la communauté des sociologues, d'autant plus qu'aujourd'hui, on compte autant sinon plus de sociologues du côté des pratiques opératoires que du côté de la sociologie académique. Cet ouvrage montre également que la diversité des formes de métier(s) n'est pas synonyme d'éclatement mais qu'elle renvoie davantage aux tensions qui séparent et relient tout à la fois les différentes composantes de l'exercice de la sociologie: discipline, métier, profession, savoirs, savoir-faire. Enfin, même s'il est une réflexion de sociologues « sur » des sociologues, il pose de façon claire la question de l'apport de la sociologie aux sociétés contemporaines et aux crises qu'elles traversent.

Il

Introduction

LE METIER DE SOCIOLOGUE EN PRATIQUES
par R. SAINSAULIEU

Président de l'AISLF Institut d'Etudes Politiques de Paris

La discipline sociologique vit incontestablement une phase nouvelle de son histoire caractérisée par une expansion mondiale de ses formations universitaires et par une démultiplication de ses pratiques spécialisées répondant à des demandes sociales en constante diversification. Des sociétés en crise, en transition, en mutation, en mal développement constituent autant d'incitations à la mise en oeuvre de compétences opératoires nouvelles. L'identité du métier de sociologue, longtemps réservé, spécialement en France, aux milieux d'universitaires et de chercheurs publics, s'en trouve enrichie mais bousculée. De nouvelles compétences fiables, un métier autrement défini, des institutions adaptées à ce changement, tels sont les enjeux d'une

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réflexion vitale pour un métier qui hésite encore entre ses investissements professionnels et ses traditions universitaires.

URGENCES POUR LA SOCIOLOGIE

A peine centenaire, la sociologie a bénéficié d'un extraordinaire développement universitaire dans le monde entier au cours des trente dernières années. L'ampleur des congrès mondiaux de l'Association Internationale de Sociologie (AIS) capables de réunir plus de cinq mille participants à Mexico, New Delhi, Madrid, Bielefeld, la dynamique des congrès de l'Association Internationale des Sociologues de Langue Française (AISLF) à Bruxelles, Genève et Lyon apportent parmi bien d'autres les signes de cette expansion. Mais une telle audience auprès de dizaines de milliers d'étudiants ne peut plus se valider par la seule profession d'universitaire. Les débouchés ne suivent plus la demande de ces nombreux doctorants, et la discipline ne peut se satisfaire d'une abrupte dichotomie entre la formation rigoureuse d'une élite de savants et la diffusion globale d'une nouvelle base de culture générale aux humanistes de notre époque. Une telle perspective convenait sans doute à la première moitié de ce siècle quand il importait avant tout de construire la sociologie en discipline scientifique capable de transmettre ses théories, ses méthodes et ses résultats d'enquêtes pour affirmer son autonomie à côté des autres sciences humaines plus anciennes comme l'économie, l'histoire, le droit et même la psychologie ou l'ethnologie. De nos jours, la question se pose d'autres issues professionnelles pour une discipline confortée dans ses fondements par le travail théorique de plusieurs générations de sociologues européens et américains. L'enjeu concerne l'avenir professionnel de tant d'étudiants soucieux de contribuer au développement de leurs sociétés comme nous l'ont confirmé les colloques récents de l' AISLF tenus à Porto, Genève, Toulouse, Sofia, Lyon, Louvain-la-Neuve, Paris, Québec, Cotonou, Liège, Lille... A la seule échelle des réseaux francophones modelés au cours des dix dernières années, plus de deux mille enseignants, chercheurs et étudiants ont en effet été réunis lors de manifestations organisées par le bureau de l'AISLF depuis 1987. II faudrait y ajouter un nombre égal de collègues réunis au cours de la même période par les trentecinq comités spécialisés de l'AISLF. Il apparaît que l'ancienne position des conseillers du prince, longtemps localisée aux instances de 14

l'état planificateur, ne correspond plus à la situation contemporaine des institutions chargées d'un développement rendu plus complexe par l'ouverture des marchés et des frontières culturelles à l'échelle du monde. Les sociologues sont à présent demandés à d'autres niveaux, d'entreprises, d'administrations, de partis ou de milieux professionnels y compris syndicaux. C'est ainsi que l' AISLF s'est trouvée pour sa part confrontée à la nécessité de lancer une réflexion collective à Liège, en 1993, sur les développements contemporains du métier de sociologue. Pour les universitaires qui constituent encore les gros bataillons de sociologues professionnels dans les réseaux et pays francophones, il y a là une véritable urgence déontologique de répondre aux demandes d'emplois de leurs étudiants avancés, tandis que pour les collègues engagés dans d'autres professions: consultants, formateurs, gestionnaires de ressources humaines, animateurs culturels, planificateurs, responsables d'action sociale, la question se pose de savoir comment ils sont partie prenante d'une discipline, dont ils se servent pour intervenir ailleurs que dans l'université. Pour la sociologie en général, confrontée aux multiples crises de société qu'engendrent les transformations de régulations économiques et politiques du monde actuel, il redevient nécessaire de dresser un bilan réaliste des compétences opératoires qui résultent de ses avancés conceptuelles et méthodologiques. Au début de ce siècle, les pères fondateurs - E. Durkheim, RK Merton, M. Mauss, T. Parsons, G. Simmel, F. Toennies, M. Weberont su répondre à une première demande de savoirs spécifiquement centrés sur les conditions de naissance d'une société industrielle et républicaine. En France, après les deux guerres mondiales, une autre génération de sociologues a choisi d'accompagner la naissance du métier de chercheur professionnel: R Boudon, P. Bourdieu, M. Crozier, H. Mendras, J.D. Reynaud, A. Touraine, pour ne citer que des français! dont j'ai personnellement été proche, ont constitué une cohorte de pionniers pour l'invention d'une sociologie de recherche fort active au coeur de la croissance. H. Mendras vient de nous restituer les voies audacieuses du chemin qu'ils ont entamé sous l'impulsion de R Aron, G. Gurvitch, G. Friedmann, en France, tanBourdieu P., Charnboredon J.CI., Passeron ICI. (1968), Le métier de sociologue, Mouton, Bordas; Crozier M. (1992), On ne change pas la société par décret, Fayard; Mendras H. (1995), Comment devenir sociologue, Odile Jacob; Touraine A (1974), Pour la sociologie, Seuil.

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dis que R. Girod en Suisse, H. lanne en Belgique assumaient la même tâche innovatrice. Après l'extraordinaire mouvement de 1968, dont les conséquences sociétales n'ont pas fini d'être explorées, comme le souligne avec justesse E. Tyriakian2, après le double choc des crises économiques récentes et de l'effondrement de la division idéologique entre l'Est et l'Ouest, la tâche d'une redéfinition des apports de la sociologie à la transformation des sociétés contemporaines doit être reprise dans un contexte de demandes sociales incontestablement nouvelles. D'une certaine manière, les sociologues ont toujours été sollicités dans un contexte de crise globale mais il ne s'agit plus de la rupture d'avec les anciens régimes féodaux comme au début de siècle, pas plus qu'il ne s'agit d'explorer les bases sociales de cette véritable crise de croissance qu'a marquée l'événement de la société de consommation il y a déjà plus de trente ans. C'est à présent à l'échelle mondiale que l'on rencontre la multiplicité des formes de développement de société. C'est donc vers un bilan mondial des réponses sociologiques aux problèmes de sociétés qu'il faut tendre. Il importe alors de discerner certaines des voies spécifiques de cette réinvention du métier de sociologue.

UNE IDENTITE

PROFESSIONNELLE

EN PERPETUELLE

TENSION

Ma propre expérience de sociologue du travail, des organisations et de l'entreprise peut servir d'illustration au problème de reconnaissance professionnelle que les sociologues ont toujours rencontré en France, au cours des années d'après-guerre. Au groupe d'étudiants de psychologie à la Sorbonne, dont j'assumais la présidence, nous avions en effet déjà organisé un colloque sur les débouchés de la psychologie industrielle en 1957 pour en préciser les orientations et les formations adéquates. Entré en 1963 au CNRS et sans doute pour cette expérience, je suis chargé par J.D. Reynaud et d'autres collègues de monter une commission de déontologie professionnelle des sociologues, mais une question-clé se posait alors: quelles compétences devions-nous présenter, celle de chercheur ou celle de praticien des sondages, de l'action sociale ou de l'enquête? A quelles demandes de pratiques appliquées devions-nous être sensibles: celles du Plan et des administrations publiques, celle des syndicats et des clubs de
Edouard Tyriakian, communication au Congrès de l'AILSF (Lyon, 1992).

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gauche, celles de l'Etat gaulliste et du patronat? Etait-il facile de définir clairement un code d'exercice d'une profession dont on situait des finalités et l'utilité sociale en fonction de positions idéologiques opposées? Dix années plus tard, après le choc de 1968, les tensions entre collègues s'exacerbent, cette fois-ci autour de la reconnaissance d'une sociologie appliquée. L'EPRAS et l'ADSSA3 se préoccupent de former des jeunes sociologues à une sociologie d'intervention. Mais d'autres collègues, souvent syndicalistes, défendent à la commission de sociologie du CNRS la thèse d'une mission scientifique qui doit refuser tout pilotage de la recherche par l'aval, orientée par des contrats publics ou des commandes privées qui pourraient faire dévier la science de ses objectifs propres. Dix années se passent encore, et l'idée commence à faire son chemin parmi les collègues universitaires chargés de DEA: il convient de ne pas mépriser la formation de sociologues appliqués, car de leurs pratiques concrètes dépendra l'image de l'utilité sociale de la sociologie. Mais un séminaire public organisé au CES4 sur le thème de l'exercice professionnel de la sociologie aboutira à un véritable paradoxe. De nombreux professionnels du marketing, des études sociales en administration, du conseil en entreprises participeront à ces rencontres pour explorer leur références communes à la sociologie. Or ils n'y trouveront presqu'aucun chercheur soucieux de ne pas se mélanger à des praticiens qu'ils ne jugent guère scientifiques et donc fréquentables. Une dernière décade conduit au colloque de Liège où le malentendu revient sous une autre forme. Universitaires et étudiants s'accordent à chercher les voies de nouvelles formes de professionnalité en réponse aux demandes d'entreprises, de milieux éducatifs et de formation, de municipalités confrontés aux problèmes d'insertion. Cependant, il apparaît assez vite que des professionnels consultants, formateurs, chargés d'études, ne s'y sentent pas acceptés, ni conviés à définir les chemins d'une évolution de la discipline dont ils se sentent porteurs sans trouver une place claire dans un métier scientifique, qui continue d'être légitimé par des universitaires. Une telle histoire particulièrement française, à laquelle j'ai directement participé, gagnerait à être relativisée par la comparaison avec
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EPRAS: Ecole Pratique de Recherche et Action en Sciences Sociales, expérimentée en CES: Centre d'Etudes Sociologiques.

1970 à l'EHESS ; ADSSA : Association pour le Développement des Sciences Sociales Appliquées, lancée en 1975 par M. Crozier, J.D. Reynaud, R. Boudon, F. Bourricaud.
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d'autres contextes nationaux, ce qui fait heureusement l'objet de l'un des apports de ce même colloque de Liège où se sont exprimés des collègues du Portugal, du Québec, d'Allemagne, des Pays-Bas, de Pologne, de Belgique... Il en est résulté tout de même une leçon importante pour la discipline. Comme l'affirme la regrettée Geneviève LatreiIle5, une profession ne peut naître qu'en trouvant le moyen d'apporter des compétences opératoires en réponse à une demande sociale ou marchande. Or, en France, la sociologie hésite entre deux conceptions de la profession, l'une de nature appliquée orientée vers la demande de clients, l'autre de nature scientifique en réponse aux politiques de développement de la recherche et des universités. On peut même affirmer que pour les universitaires et les chercheurs la sociologie se vit comme scindée entre deux professions étrangères l'une à l'autre, en fonction de compétences spécifiques développées pour répondre à des demandes trop différentes, presque incompatibles. D'un côté, les sociologues de la science doivent élaborer des corpus de connaissances pour définir des voies théoriques d'une construction de la modernité dans un débat longtemps concentré sur la critique des fonctionnalismes reproducteurs. La sociologie scientifique s'est efforcée de jeter les bases d'une transformation de la société par la compréhension des acteurs, des systèmes organisés, du mouvement social, des effets d'agrégation individuels en action collective et des vertus de l'expérimentation sociale. De l'autre côté, les professionnels non universitaires ont analysé des dysfonctions organisationnelles, décrit des socio-styles, évalué des effets sociaux de réformes, accompagné des changements techniques. Les études appliquées ont du répondre à des commandes de sondage, à des questions de décideurs publics et privés. Tout en prenant appui sur leurs formations universitaires et sur les résultats de la recherche fondamentale, ils ont développé des banques de données et des pratiques d'intervention qu'ils n'ont pas eu le temps d'expliciter ou le droit de communiquer pour des raisons commerciales. Quand ils se sentaient sociologues, ils n'avaient alors d'autres ressources que de se rapprocher d'un métier universitaire, dont ils ne faisaient pourtant pas partie. Quand ils se définissaient comme praticiens, ils restaient évasifs sur leurs pratiques et leurs compétences.

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Latreille G. (1982), La naissance des métiers en France (1950-1975). sociale, Presses Universitaires de Lyon.

Etude psycho-

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En conclusion de cette période, riche en développements pour la discipline, mais encombrée de malentendus, les sociologues hésitent sur la façon de faire reconnaître leur utilité sociale face à deux types de demandes qu'ils jugent radicalement différentes: celles d'une intervention d'assistance à des actions de réforme prédécidées par des politiques ou des dirigeants d'entreprise et d'administration et celles du milieu scientifique et universitaire soucieux de construire un corpus théorique pertinent pour penser la modernité des sociétés de la croissance industrielle et urbaine. La sociologie dans son ensemble s'est trouvée ainsi longtemps portée par une forme de développement désarticulé entre la science à produire et la société à construire. Théoriquement les deux voies auraient dû coïncider - et ce fut peut être le cas d'autres pays - mais dans la France des années soixante à quatre-vingt, un fossé continuait à se creuser au point d'accréditer l'idée des deux évolutions professionnelles inconciliables au sein d'une même discipline. La sociologie en France a certainement été profondément troublée par cette tension à vivre entre ses préoccupations scientifiques et ses engagements pratiques.

DEUX PROFILS DE COMPETENCES

Un métier ne se constitue en fin de compte que par une accumulation empirique de savoir-faire, de tours de mains, d'outils et de techniques nécessaires à la réalisation d'une oeuvre et d'un produit fiable, dans un contexte matériel et cognitif difficilement maîtrisable. Parler métier signifie que l'on reconnaît l'existence de milieux définis par la mise en oeuvre de ces compétences opératoires et le souci d'en gérer l'apprentissage et la transmission. Or l' histoire que nous venons de rappeler évoque clairement un processus de différenciation des compétences au cours des quarante dernières années de la sociologie française. Après l'impulsion centrale et mobilisatrice de Durkheim autour de la définition des règles de la méthode sociologique dans la perspective de construire une seule et même discipline savante et universitaire, deux contextes de demandes historiques nouvelles contribuent à façonner différemment les pratiques de sociologie: le contexte de croissance et celui de crise. Des années cinquante à la fin des années septante, une première génération de sociologues français évoquée par H. Mendras (1995) s'efforce de répondre aux problèmes d'une société industrielle en 19

pleine croissance économique et en profonde mutation sociale. D'une société de classes et de cloisonnements, on passe à une société de consommation et d'uniformisation des modes de vie. Les sociologues sont alors demandés par les organismes de planification pour construire une lecture sociale de ces transformations économiques. Deux types de compétences complémentaires sont alors progressivement définis: celle du chercheur et celle de l'observation sociale. Pour P. Bourdieu, lCI. Chamboredon et lCl. Passeron, le métier de sociologue se définit comme un travail de recherche sur la société qui consiste à déconstruire les prénotions, les vérités du sens commun et les affirmations médiatiques faussement empiriques en recourant à une méthode rigoureuse d'élaboration de connaissances par l'observation approfondie des faits, par la critique théorique des concepts et de leurs modalités d'interprétation. La compétence requise est celle d'une épistémologie critique susceptible de démontrer la force des faits et processus fondateurs d'une société. La sociologie pour exister ne peut se passer d'un travail constamment théorique d'élucidation de structures sociales cachées à l'oeil de l'acteur idéologique et politique. Pour A. Touraine, M. Crozier, H. Mendras et lD. Reynaud également confrontés aux difficiles péripéties de la croissance de sociétés en quête de leur modernité organisationnelle et de welfare, le travail du sociologue consiste à accumuler des connaissances sur les dynamiques de relations sociales susceptibles de construire des systèmes de fonctionnement complexe. La compétence visée concerne davantage une accumulation de recherches sur les structures de rapports sociaux éclairant les dynamiques de grands systèmes, dans les domaines des relations professionnelles, de la bureaucratie, des sociétés paysannes, des forces de mouvement social. Un sociologue ne peut interpréter les faits observés s'il ne dispose pas de modèles interprétatifs de référence. Pour répondre à la demande sociale de compréhension des évaluations de société, le chercheur et l'enseignant doivent ainsi construire un savoir rigoureux sur un axe de compétences scientifiques allant de la maîtrise critique et du renouvellement des schémas théoriques et inintelligibles du social, comme l'exprime récemment lM. Berthelot (1989), à la connaissance de modèles interprétatifs des réalités de la production, de la ville, de l'éducation. Le métier de sociologue s'affirme ainsi d'abord et avant tout comme un métier de chercheur scientifique dont la position universitaire assurera la

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transmission aux doctorants futurs chercheurs, comme aux publics avides d'un tel savoir pour éclairer leur action. Mais vingt années après cette construction d'un métier centré sur la production d'un savoir scientifique, les demandes sociales ont grandement évolué. Dans un contexte de crise de développement, ce sont les institutions de base qui doutent de leurs orientations et formulent d'autres demandes aux sociologues, pour obtenir des réponses plus directes et plus opératoires sur le sens même de leurs pratiques et de leurs politiques. L'aménagement et l'animation des quartiers, la modernisation des entreprises, la connaissance des usagers, le marketing commercial et politique, l'insertion des exclus, la socialisation par la famille et l'école, le renouvellement des pratiques syndicales, la formation des élites et des adultes, le développement local et l'emploi... constituent autant de sources nouvelles de demandes faites aux sociologues agissant comme consultants, formateurs, animateurs, chargés d'études. C'est ainsi qu'une autre forme de compétence pratique opératoire s'impose au métier de sociologue. On peut la situer sur un axe de savoir-faire allant de l'intervention à l'évaluation sociologique dans les domaines circonscrits par la demande, ou la commande explicitée, de nouveaux clients institutionnels. Du côté de l'intervention, le sociologue doit être capable d'enquêtes mais aussi de rapprochement du terrain, des producteurs et des usagers que toute institution finit par ne plus percevoir que déformés par des règles établies depuis longtemps. Il doit pouvoir pratiquer une intervention sur les acteurs et leurs cultures, par la mise en place de dispositifs d'analyse et d'ouverture à d'autres acteurs. Il est sollicité pour sa capacité imaginative ou alternative, à faire voir autrement la réalité des fonctionnements en éclairant les dimensions complexes des systèmes d'acteurs et leurs dynamiques de changement. Il doit pouvoir accompagner des processus d'apprentissage de nouvelles capacités d'action, de représentations différentes de la réalité sociale. Il doit expliciter la force et le rôle des acteurs de changement dont il fait souvent partie lui-même comme consultant. Du côté de l'évaluation, le sociologue est requis pour explorer différemment les effets sociaux et culturels d'une politique ou d'une action de réforme. Il doit ici pratiquer l'art difficile de la restitution d'enquêtes comme source d'appréciation des faits observés. Il lui faut aussi pouvoir comparer les résultats obtenus à d'autres situations déjà analysées. La constitution des banques de données sociales adaptées à chaque milieu permettra de donner du sens à ses observa-

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tions. L'actualisation et la gestion de ces données sociales constituera une fonction essentielle de toute capacité d'évaluation spécialisée à une entreprise, une administration, un quartier urbain... La discussion et l'interprétation de ces enquêtes fourniront ainsi la base d'une nouvelle conception des méthodes d'audit social, tournée vers la compréhension des processus transformateurs de société et non plus centrée sur l'appréciation d'écarts à la norme. Comme l'affirme lui-même P. Bourdieu dans son récent discours au CNRS, s'il faut à présent des sociologues dans toutes les institutions de la vie active (hôpitaux, école, municipalités, entreprises ou centres de formation), ils ne doivent pas pour autant tomber dans le piège du sociologue de service, comme ce fut malheureusement le cas notamment des sociologues industriels de certains pays de l'Est. S'ils veulent être au service des institutions qui les emploient comme consultants ou comme intervenants réguliers, les sociologues doivent pouvoir s'appuyer sur la maîtrise de véritables compétences pratiques et opératoires, ils doivent être capables d'assurer la vérité de leurs analyses et la force de leurs interventions dans leur domaine propre, celui de l'évolution de sociétés globales et de systèmes sociaux spécifiques. L'histoire récente de la sociologie appliquée est ainsi en passe de faire reconnaître toute une nouvelle génération de praticiens sociologues répondant aux impératifs de nouvelles demandes sociales opératoires. Devons-nous alors assister à l'émergence d'une double réalité professionnelle de la sociologie confrontée à l'exercice de deux métiers différents: celui de la recherche scientifique et de l' enseignement universitaire, celui de la consultation opératoire liée aux demandes de milieux actifs et dirigeants? Le danger est réel pour la discipline, en France tout au moins. L'histoire des difficiles rapports entre ces deux types de sociologues, au cours des trente dernières années, montre que, même si la conscience de l'enjeu est réelle, le problème n'a pas encore été résolu.

UN NOUVEAU METIER DE SOCIOLOGUE

Comment alors parler du métier de sociologue au coeur de ces mouvements de réponses particulières à des demandes divergentes? Ya-t-iI identification à un milieu unique au coeur de ces pratiques différentes par leurs objets et leurs clients? Nos observations semblent prouver qu'un lien existe entre praticiens de la sociologie au 22

travers d'une exigence méthodologique transversale à toutes leurs expériences; il semble qu'on puisse faire le constat de l'expérience fondatrice d'une démarche commune. Ces remarques s'appuient sur l'observation de ce qui se passe dans les formations supérieures de sociologieen France - plus d'une vingtaine de DESS et DEA universitaires forment en effet des praticiens - ainsi que dans les programmes de formation continue aux métiers de consultant (lEP, CNAM, Dauphine, Nanterre,...) et de formateur où est offert un savoir pratique et théorique à des acteurs sociaux, en conversion sociologique en France. La démarche méthodologique commune aux sociologues qui se trouvent confrontés aux problèmes sociaux de l'emploi, de l' entreprise, de la santé, de l'enseignement, de la ville... paraît être celle d'une tension permanente entre un double parcours. D'un côté, on observe la constitution de réponses opératoires appropriées à une demande sociale spécifique d'enquête, de conseil et d'intervention; réponses qui contribuent à placer le sociologue sur un contexte de marché solvable par des clientèles privées, publiques ou par l'Etat. D'un autre côté, on découvre que, pour fonder sa réponse, le sociologue se réfère aux savoirs validés scientifiquement; il doit se tenir au courant du renouvellement des concepts et théories générales de l'action, de la structure sociale, du fait social; il se réfère aux connaissances sociologiques sur l'entreprise, les banlieues, les migrations, les modes de vie, etc... Pour les sociologues du profil de compétences opératoires, la rupture ne paraît pas évidente entre l'axe de constitution des savoirs pratiques et l'axe des compétences scientifiques, bien au contraire. Plus ils s'investissent dans la réponse à leur client, plus il leur faut prendre appui sur les réserves de modèles émanant de la connaissance scientifique et plus ils doivent justifier leurs réponses par une position épistémologique confirmée qui les aide à défendre l'indépendance de leurs conclusions. Inversement, les chercheurs et sociologues universitaires chargés de former des étudiants avancés et doctorants rencontrent eux aussi les nécessités d'un double parcours de compétences. Ils s'investissent bien évidemment dans la transmission des théories fondatrices de la discipline et dans l'enseignement des méthodes d'enquête et de recherches à long terme. Mais cette transmission d'une compétence scientifique ne peut valablement s'opérer au niveau des formations avancées et des écoles doctorales qu'en présentant un corpus de connaissances spécialisées sur les organisations,

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l'emploi et le travail, le développement social des entreprises, le processus de socialisation, la comparaison de société, le développement local. Dans ce processus de spécialisation, les universitaires, en quête de stages et de formations qualifiantes, rencontrent les demandes sociales et les compétences opératoires de praticiens pour adapter leurs enseignements et leurs thèses aux problèmes sociaux de l'époque. Les maîtrises de sciences et techniques appliquées qui se créent en sociologie depuis 1990 et l'ensemble des DESS et DEA fonctionnant depuis le début des années quatre-vingt n'auraient pu subsister et placer leurs étudiants sans enseigner et tenir cette double ligne de compétences. Des bourses Offre et des allocations de recherches ne peuvent être attribuées que pour des sujets d'enquête acceptés par des institutions concrètes exigeant des réponses sociologiques adaptées à leur problème. C'est ainsi que les milieux universitaires rencontrent progressivement la réalité des nouvelles demandes sociales de compétences opératoires. Certes, leurs préoccupations restent centrées sur la transmission d'une compétence scientifique, mais pour être crédibles aux yeux de leurs étudiants, ils doivent prouver la valeur de leurs enseignements par leur possibilité de mise en oeuvre concrète. Ce double mouvement épistémologique du problème social à la théorie sociologique et, réciproquement, ouvre ainsi la voie à une conception élargie du métier de sociologue susceptible d'intégrer les voies d'accès à cette double compétence. Le schéma proposé illustre ce double cheminement de la construction contemporaine du métier de sociologue. Le développement du métier de sociologue s'opère sur une surface définie par le croisement de deux axes: (1) l'axe de la compétence scientifique visant de façon complémentaire la connaissance des savoirs modélisés et la référence critique aux théories, et (2) l'axe des compétences et pratiques opératoires portant d'une part sur les demandes d'intervention et d'autre part sur les méthodes d'évaluation. Les sociologues professionnels ont parcouru l'espace défini par la circulation sur ces deux axes porteurs de compétences. Des métiers spécifiques exercés par des sociologues depuis déjà fort longtemps ont ainsi décrit un large champ de compétences. I) Les chercheurs et les enseignants sont évidemment avancés sur les deux pôles de l'axe de la science; il ne faut pas cependant sousestimer leurs capacités d'intervention comme pédagogues et consultants - à l'instar des juristes - ainsi que leurs capacités d'analyses 24

évaluatives des politiques sociales, par exemple. Ce sont donc des métiers confirmés, en France tout au moins. 2) De même, mais dans une logique d'expansion différente, les métiers de sondage et de marketing social sont fort développés dans le domaine de l'évaluation de politiques, ainsi que dans la constitution de banques de données. Ils en tirent aussi les moyens de conseiller les politiques d'entreprise, de municipalité ou de gouvernants, ce qui les positionne assez loin sur l'axe de l'intervention. En revanche la théorie des sondages, la fiabilité et la validité prédictive des résultats obtenus continuent de faire l'objet de travaux et débats théoriques sur la méthode quantitative.

AxE DES CONNAISSANCES SCIENTIFIQUES

SA VOIR.s MODELISES

AXE DES PRATIQUES OPERATOIRES

INTERVENTION ET CONSEIL

EVALUATION DE POLITIQUES

CONCEPTS

ET THEORIES

Légende:

responsables d'insertion chercheurs et enseignants sondages et marketing social: consultants d'entreprise

.............

-----------

3) Plus tardivement parvenus à une position d'exercice professionnel caractérisé, les sociologues d'entreprise, consultants ou inté-

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grés aux services des ressources humaines, se caractérisent par de fortes capacités d'intervention, auxquelles ils associent de nombreux travaux sur la théorie du changement et de fonctionnements sociaux organisés. Leurs compétences en matière de diagnostic sociologique d'entreprise les situent également assez loin sur l'axe des évaluations. En revanche, les savoirs modélisés sur la vie des entreprises en France et à l'étranger ne constituent encore guère de corpus modélisés et comparables d'un pays à l'autre. Leur champ de compétences se définit ainsi en position inverse de celui des spécialistes du sondage. Des constats analogues pourraient être formulés à propos des sociologues formateurs d'adultes, des spécialistes de la socialisation par l'école et la famille et des acteurs de l' animatiQn culturelle ou du développement local. 4) Dans le domaine plus récent de l'insertion des exclus, la demande sociale est grande et urgente mais les compétences opératoires n'en sont encore qu'au stade expérimental en matière d'intervention et d'évaluation, tandis qu'une réflexion théorique déjà importante ne peut encore prendre appui sur une accumulation de savoirs. Le champ encore restreint de cette dernière spécialité de sociologie délimite ainsi l'espace d'un métier naissant. Le nouveau métier de sociologue, que nous avons défini plus haut par la maîtrise d'une double compétence opératoire et scientifique, se trouve ainsi constamment dynamisé par la réponse à des nouvelles demandes sociales de compréhension des voies complexes de la constitution de sociétés. Des spécialisations sont depuis longtemps confirmées, elles construisent la force permanente du métier de sociologue. D'autres spécialités sont en cours de confirmation de leurs pratiques et de leurs méthodes. Certaines pratiques plus anciennes n'ont jamais pu accéder à une claire définition de leur compétences sociologiques, il semble que ce soit le cas du travail social en France. En d'autres pays en revanche, cette dynamique de la constitution du métier de sociologue a suivi d'autres chemins en raison de l'existence de demandes sociales différentes. Il semble ainsi que le travail social soit devenu un métier pour sociologues aux Pays-Bas. De nombreux sociologues travaillent dans l'administration en Belgique. La sociologie de l'éducation a acquis d'autres références scientifiques et pratiques en Suisse. L'animation culturelle constitue en Tunisie un véritable débouché pour sociologues confrontés à la modernisation des sociétés encore traditionnelles et proches du désert. En Uruguay et dans plusieurs pays d'Amérique latine, le développement local est en passe de définir une nouvelle

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compétence pour la sociologie, tandis qu'en Afrique Sud Saharienne, la demande de sociologues pour aider au développement rural et urbain constitue un champ de spécialisation reconnu comme indispensable. Le métier de sociologue se trouve ainsi affronté à la reconnaissance de ses divers savoir-faire opératoires, de ses démarches d'expériences, de ses savoirs spécialisés, de ses secrets techniques. C'est ainsi que la sociologie rencontre la véritable dynamique des métiers, c'est-à-dire celle de la pratique cumulative des savoir-faire adaptés et opératoires mais non théorisés, des pratiques relevant de l'expérience, de l'apprentissage sur le tas, d'une connaissance encore loin de l'universalité, toujours limitée à la particularité des champs, des demandes et des milieux touchés, ou à des groupes de spécialistes, bref des secrets du métier. Conformément aux travaux de,E. Coornaert, H. Sewell, D. Segrestin, le métier se distingue de la science en ce qu'il se définit par une accumulation empirique de savoir-faire techniques, de tours de main et d'outils adaptés à des situations complexes, évolutives et difficilement maîtrisables. Parler de métier signifie que l'on reconnaît l'existence de milieux définis par ces pratiques opératoires mais non scientifiques dont la transmission et l'apprentissage sont les seules garanties de la fiabilité. Un métier naît, se fortifie et disparaît face à la demande sociale d'une réponse technique adaptée à un problème, par l'accumulation et le transfert d'expériences d'une génération à l'autre. Le métier meurt si la demande disparaît et le métier évolue si les demandes se renouvellent. En ce sens, le renouvellement et la multiplicité des demandes sociales faites à la sociologie est une véritable chance; c'est par leur surgissement qu'il nous faut traquer en tout point du réseau francophone, utilisé lui-même comme un système d'observation opératoire de ces multiples réponses sociologiques, que la discipline sociologique trouve une large part de ses forces de travail et donc des sources de renouvellement de sa double compétence.

VERS D'AUTRES INSTITUTIONS PROFESSIONNELLES

EN SOCIOLOGIE

Le problème posé ici est celui de l'identité de la sociologie. Si l'on a pu parler de sociologie extra-universitaire, c'est que l'on constatait l'émergence de nouvelles demandes sociales, mais le problème de l'identité commune des sociologues reste entier. Parler du métier de sociologue devient ainsi le problème central d'une réflexion 27

collective de la profession. Comment articuler les idées de vocation ou de mission collective, de sentiment partagé d'un apport spécifique à son époque que l'on ne peut situer ni dans la santé, l'art ou la mécanique avec celles de profession, de métier et d'emploi? Confirmée par les débats de Lyon sur l'éclatement de l'identité collective des sociologues, ma réflexion personnelle a été ici inspirée par l'expérience déjà citée6 de direction du CES où j'ai suscité et animé un séminaire intitulé « Exercice profèssionnel de la sociologie », séminaire qui a réuni des dizaines de spécialistes (marketing, sondage, entreprise, soins, action sociale,...) pendant deux années, autour d'une recherche sur leurs expériences communes, leurs savoirs spécifiques et sur leur quête d'une reconnaissance particulière de leur fonction. Il importe d'y revenir pour mieux situer le problème. Le constat a été massif, leur identité de sociologue. ne se référait pas à leur fonction directement, alors que leur formation de sociologue les aidait concrètement à être de bons consultants, formateurs, chercheurs appliqués, responsables de services sociaux, etc.. En réalité, ils se disaient sociologues dans la mesure où ils pouvaient se définir par des articles, de l'enseignement, de la formation d'adultes, toutes activités qui les rapprochaient du milieu des sociologues unIversitaires. C'était même pour se conforter dans cette identité qu'ils venaient au CES pour y croiser des chercheurs, le paradoxe étant que ces derniers ne voulaient pas trop se dévaloriser en rencontrant ces praticiens et marchands. Or ces derniers venaient supplier les collègues chercheurs temps plein de s'alimenter de leurs observations, de faire connaître leurs pratiques, de théoriser leurs propres pratiques, de réfléchir à partir de leurs masses de données. Progressivement s'élaborait le sentiment d'une énorme incompréhension, d'un vaste gâchis de techniques, méthodes et savoirs, bref d'un rendez-vous historique manqué par la sociologie. Il apparaissait en effet que les chercheurs et enseignants n'étaient pas les seuls à produire du savoir et des connaissances pertinentes sur la société mais que c'était dans le rapport à la production du savoir sur la société que se définissait l'identité du sociologue. On rencontrait bien cette vocation, cette passion commune du fait de société chez tous, comme s'il y avait une sorte de communauté de sens et de valeurs, mais un fossé continuait de séparer ces différentes positions
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Ce séminaire a donné lieu à la publication d'un rapport intitulé Exercice professionnel de la sociologie (Cahier du LSCI, 1983). Il a été écrit par l'équipe responsable du séminaire constituée de O. Chenal, D. Gerritsen, 1. Leroy, N. Mauchamp, R. Sainsaulieu.

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professionnelles, universitaires et extra universitaires, sans modèle normatif commun ni principe de légitimité suffisamment intégrateur de l'ensemble de ces expériences de sociologues. Le problème se pose ainsi d'une perpétuelle renaissance de la profession dès lors que ses pratiques sont soumises à la pression de nouvelles demandes sociales, à l'émergence de nouveaux praticiens capables d'y répondre. Le moment est donc venu d'un retour sur les institutions porteuses d'une définition de la profession trop longtemps concentrée sur la seule spécialité d'enseignant-chercheur. Que dire alors de cette profession de sociologue en pleine évolution? Comment peut -elle trouver les réponses intégratives au procès de diffé-

renciation opératoire dont elle fait l'expérience?

.

Par profession, il faut en effet entendre plusieurs dynamiques institutionnelles capables de réunir des pratiques diversifiées en un tout social cohérent. Il s'agit en réalité d'un processus à trois niveaux. Tout d'abord, le plan de la reconnaissance des modalités régulières d'un exercice d'une activité compétente; ensuite le niveau de constitution d'un milieu capable de transmettre des habitudes, des habiletés, des aptitudes par une dynamique d'apprentissage et de formation que des seniors assurent auprès de juniors; enfin, la scène de constitution d'une vocation commune affirmée par des déclarations publiques d'intérêt collectif et d'utilité sociale fondée sur des croyances, des valeurs, et une conscience professionnelle partagée. A ces trois niveaux de la régulation professionnelle, sur les compétences, le métier et la vocation collective, la sociologie contemporaine doit trouver les moyens d'opérer un rééquilibrage institutionnel, entre la prise en compte des dynamiques de la science et celles de la pratique opératoire. Il y va de la crédibilité même de la discipline autant pour ses étudiants que pour ses utilisateurs. Face aux nouvelles demandes sociales, la sociologie ne peut plus définir sa profession par la seule institutionnalisation d'un petit monde de chercheurs temps plein ou d'un seul milieu d'universitaires. Comme nous l'ont instamment demandé des collègues universitaires à Cluj, à Cotonou, à Sofia, à Lisbonne et à Saint Pétersbourg : comment peut -on avancer dans la définition de pratiques professionnelles plus opératoires, plus centrées sur la réponse aux usagers et acteurs du développement, plus capables d'accompagner concrètement les sociétés en crise? Sans de telles ouvertures institutionnelles, les maigres ressources publiques et universitaires de tous ces pays où l'on forme des sociologues ne pourront répondre à l'espoir des étudiants, précisément venus en sociologie pour y trouver des démarches et des théories susceptibles 29

d'éclairer et de soutenir les transformations de leurs sociétés. Telles sont les questions graves qui, d'une certaine façon, demeurent posées au réseau des sociologues francophones, en espérant d'ailleurs que les réponses apportées pourront rejoindre les préoccupations de l'ensemble mondial de la profession. Au point actuel de la réflexion et du débat sur cette nécessaire mutation institutionnelle de la profession de sociologue, il semble possible de repérer trois voies d'intervention concrètes. Au niveau même de la constitution des compétences spécialisées capables de répondre aux nouvelles demandes sociales d'un exercice professionnel de la sociologie, le moment est venu d'amorcer un travail de bilan international pour enrichir le milieu d'un courant de comparaisons et d'échanges en matière de compétences opératoires. L'idée d'un observatoire des métiers de la sociologie a été lancée à Liège. Son objectif est de dresser un bilan par enquêtes des profils de compétences spécialisés, émergents et confirmés à l'échelon international. Il devrait pouvoir en résulter une réflexion et une sorte d'expérimentation comparative internationale sur les modalités de fonctionnement, de management et de recrutement des institutions de recherches. Diverses études réalisées en France sur la gestion des ressources humaines7 dans les laboratoires du CNRS8 peuvent, dès à présent, aider à comprendre les dynamiques d'échanges entre doctorants, chercheurs et professionnels, aptes à dynamiser la production de compétences opératoires au sein de la profession. Cette recherche devrait conduire à une confrontation internationale sur les modalités institutionnelles de production de compétences sociologiques dans les laboratoires, académies des sciences, départements universitaires, mais aussi dans les cabinets conseils et services de recherches et d'études appliquées en entreprise et administration. Dans le domaine de la construction d'une dynamique de métier, la question de la formation des sociologues est cruciale, puisque toute institution d'un métier passe par sa capacité à transmettre ses savoirs formalisés et en cours d'élaboration aux apprentis et doctorants de la spécialité. Sont ici évidemment concernés les milieux universitaires de formation avancée et continue. Comment enseigner la double
Sainsaulieu R., Guilhaume G., Padoan V., La gestion des ressources humaines au CNRS, Rapport d'études, Cahiers du LSCI, ainsi qu'une recherche sur la direction des laboratoires par M. Bauer et B. Bertin-Mourot. 8 Ce groupe est animé par D. Genitsen, M. Legrand, R. Sainsaulieu avec la collaboration de A Huet, P. de Rozario, D. Vrancken dans le cadre du groupe AlSLF 12« La sociologie professionnelle» créé en 1988 au congrès de Genève.

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compétence de connaissances scientifiques et de demandes opératoires à des étudiants de niveau supérieur, mais aussi à des adultes en demande de sociologie appliquée ? Le colloque de Liège a permis une première confrontation de solutions - en termes de recrutement, de programmes et de méthodes pédagogiques - mises en oeuvre dans les nombreux pays où de nos jours la sociologie est enseignée comme discipline scientifique autonome. Diverses expériences en matière de formation supérieure peuvent faire l'objet d'un examen comparatif: DEA et DESS en sociologie, maîtrise de sciences et techniques, cycles supérieurs de formation continue, programmes de sociologie spécifiques aux écoles de gestion, de travail social, d'activités et d'animation culturelle. La question de la formation des maîtres en sociologie doit également faire l'objet d'un examen minutieux des parcours constitutifs de l'accès à une double expérience scientifique et opératoire. Les recherches montrent en effet que les étudiants avancés et les doctorants sont profondément animés par le modèle d'identification que leur proposent leurs maîtres. Comment alors produire une mutation institutionnelle adéquate si les maîtres continuent de se définir par le seul exercice d'une performance théorique. Le problème se pose à la profession du renouvellement de ses modèles de références. Une modalité institutionnelle intermédiaire peut être explorée du côté de la combinaison d'équipes d'enseignants réunissant des enseignants euxmêmes porteurs de compétences spécialisées opératoires et scientifiques. Le débat est ainsi ouvert sur la redéfinition des figures pertinentes du sociologue professionnel: entre le chercheur, le consultant, l'animateur, le pédagogue, comment reconstruire une image forte qui désigne le parcours prestigieux susceptible de faire école? Le type d'intégration de la profession qu'à d'autres époques nos prédécesseurs ont réussi - avec la grande figure du savant au début du siècle, et celle du chercheur des années de la croissance -, la génération actuelle doit pouvoir le réussir à nouveau pour reconstruire un modèle d'identification adapté aux sociologues de notre époque. La question terminale qui se pose est alors celle de la vocation commune d'une profession confrontée à la nouvelle diversité de ses pratiques spécialisées. Les sociologues sont en fait affrontés à la construction d'une éthique fondatrice de l'exercice d'une double responsabilité : envers ses clients et usagers d'une part et envers ses collègues de la communauté scientifique de la discipline d'autre part.

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Pour être un sociologue crédible, il faut pouvoir donner des preuves d' opérationnalité des deux côtés: donner un éclairage pertinent sur l'état de leur société aux acteurs de la demande, fournir en retour à la discipline les concepts et les méthodes de ses observations, si l'on veut conserver une capacité critique pertinente du sens commun dans l'exercice de sa profession. La prise en charge de cette double responsabilité renvoie alors au contexte même non plus du métier - exercice de savoirs pratiques cumulatifs - mais bien de la profession, milieu porteur de savoirs universels et de valeurs affirmés face à la société toute entière, pouvant apporter une aide explicite à ses problèmes de développement, à ses questions sociales récurrentes. En France, il semble que la profession de sociologue ait pour un temps été largement impliquée dans la constitution d'une discipline savante autour de la naissance d'un métier de chercheur et professeur. Une période nouvelle s'ouvre où la profession de sociologue doit affronter les conséquences de l'émergence de nouveaux métiers liés à des demandes sociales nouvelles, différentes et diversifiées selon les pays et les problèmes à vivre. C'est alors la profession de sociologue conçue comme un système d'action collective, comme une force qui se définit par des savoirs clairement repérés et clarifiés, qui se trouve confrontée à une réaffirmation de ses valeurs et pratiques dans le contexte de ces nouvelles demandes. Le colloque de Liège a permis d'aborder cette question d'une interpellation de la profession de sociologue, d'un milieu constitué par la transmission et la mise en oeuvre d'un système de connaissance sur la société et la dynamique de faits sociaux, par l'émergence de plusieurs formes nouvelles et spécifiques de l'exercice du métier de sociologue.

CONCLUSION

Le renouveau du métier de sociologue, face aux rapides transformations des sociétés européennes, devient un enjeu crucial pour le devenir de la discipline et de ses acteurs. Mais l'invention de ses compétences, la redéfinition de ses profils de pratique et les institutions pertinentes adaptées à tous les changements ne peuvent plus provenir seulement de quelques pays dominants. A Liège, l'objectif de l' AISLF fut de mobiliser la vitalité de ses réseaux multinationaux et régionaux pour aider à clarifier cet effort 32

de renouvellement du métier de sociologue. Force est de constater que si les cadres institutionnels de la reconnaissance des sociologues restent très liés aux structures et milieux universitaires, les compétences opératoires qui résultent de pratiques professionnelles en rapide évolution ont déjà créé une dynamique nouvelle au sein du métier de sociologue. Il importe d'en tirer au plus vite la leçon pour que compétences, métier et profession trouvent la voie d'une affirmation commune.

Bibliographie
Berthelot JM. (1990), L'intelligence du social, PUF. Bourdieu P., Chamboredon JCI., Passeron JeI. (1968), Le métier de sociologue, Mouton et Bordas. Chenal O., Gerritsen D., Leroy J, Mauchamp N., Sainsaulieu R. (1987), L'exercice projèssionnel de la sociologie, Paris, CNRS-IRESCO. Coornaert E. (1951), Le compagnonnage, Editions Ouvrières. Crozier M. (1976), On ne change pas la société par décret, Editions du Seuil. Hirschhorn M. (1993), Les enseignants, PUF. Latreille G. (1980), La naissance des métiers en France {I 950-1 975). Etude psycho-sociale, Presses Universitaires de Lyon. Mendras H. (1995), Comment devenir sociologue, Odile Jacob. Sewell J (1983), Gens de métier et révolution, Aubier, Montaigne. Touraine A. (1972), Pour la sociologie, Editions du Seuil.

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Première partie
SOCIOLOGIES EXTRA-UNIVERSITAIRES EN EUROPE

DE L'UNIVERSITE A L'ENGAGEMENT PROFESSIONNEL
par IFf. GUILLAUME Université de Liège

La pratique d'une sociologie extra-universitaire ne peut plus être considérée comme un fait singulier, incongru ou déviant, même si la terminologie qui la désigne peut faire naître le sentiment plus ou moins confus que « la place du sociologue est à l'université» comme le soulignait 1. Coenen-Ruther (1982, 351). Néanmoins, en dépit de

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la reconnaissance de fait qui l'entoure, elle reste un objet complexe à saisir, aux frontières floues et aux formes les plus diverses. En sortant des murs de l'université, les sociologues ont conquis des « terrains}) qu'ils ignoraient jusqu'alors ou qui leur étaient fermés. En confrontant leurs compétences proprement sociologiques aux savoir-faire d'autres professionnels, ils ont pu, comme on le verra, se distancier ou rompre avec les contingences disciplinaires qui encadrent la sociologie académique. Ainsi ces sociologues, lancés dans les dédales de la recherche appliquée et de la chasse aux contrats, ont-ils pu courir le risque de la compromission ou de l'allégeance partisane aux logiques spécifiques des organismes qui se sont adjoint leurs services. A côté de la référence quasi-mythique à une carrière dans la recherche fondamentale, d'autres modes d'insertion professionnelle sont donc apparus. Les uns trouvent une place dans les filières académiques « nobles» et jouissent d'une relative autonomie dans le choix des objets et le type de discours. D'autres dépendent de contrats de recherche qui exigent un fastidieux travail de négociation. D'autres encore sont directement engagés dans la vie des administrations, des entreprises, des organisations syndicales, des partis politiques,. .. Des sociologues ont ainsi tourné le dos à la « vocation}) pour s'engager dans de nouveaux métiers (Remy 1., 1980). La multiplication des points d'insertion professionnelle rend par ailleurs plus difficiles l'identification d'une pratique de sociologie extra-universitaire et la description des conditions qui l'auraient fait émerger. Dans l'approche qui est proposée ici et qui reste encore exploratoire, la comparaison des différents contextes nationaux permet cependant de dégager certains des traits du développement de sociologies extra-universitaires. Le pluriel semble en effet requis dès lors que l'on envisage les pratiques professionnelles de «sociologues })qui sont définis - ou qui se définissent - comme tels et qui ne sont pas directement attachés à une institution universitaire, la comparaison internationale ne faisant que consacrer la diversité des observations recensées.

METIER,

PROFESSION ET DISCIPLINE

Dans les textes qui vont suivre, on appréhendera ces pratiques au détour d'appellations très diverses qui oscillent entre les références à un métier (métier de sociologue, métier de chercheur, métiers extra36

universitaires, sociologues de métier,...), à la profession (sociologues professionnels, professionnels de la sociologie, chercheurs professionnels salariés, exercice professionnel de la sociologie,...), au positionnement du sociologue (sociologie sous contrat, sociologie de cour, sociologie de marché, sociologie publique,...), à la discipline et à la diversité des rôles qu'un sociologue peut être amené à remplir (rôle d'intellectuel, double compétence de chercheur et de praticien, réalisation de recherches empiriques, soutien apporté à des activités politiques,...). On peut supposer qu'une telle diversité ne relève pas que du seul souci de coquetterie sémantique mais qu'elle traduit plus fondamentalement à quel point, d'une part, les limites de l'objet restent imprécises et, d'autre part, des pratiques qui semblent pourtant obtenir plus de visibilité et d'épaisseur manquent d'intégration. Il n'est même pas sÛTque la référence à la discipline soit un élément fédérateur: il arrive ainsi que cette référence, parfois tirée à hue et à dia, soit affirmée ou revendiquée par des professionnels qui ne sont pas sociologues. Comme le souligne JE. Charlier pour la Belgique francophone, certains centres de recherche font de la sociologie sans sociologues... Situation probablement rencontrée dans d'autres contextes et moins paradoxale qu'il n'y paraît, peut-être parce qu'elle ne fait qu'illustrer de façon extrême les enjeux qui opposent autour de la légitimation ou de la reconnaissance de leurs pratiques ceux qui, au sein de l'institution universitaire, dans sa périphérie ou loin de ses murs, se réclament d'une même discipline ou s'y réfèrent à titre de garant ou de faire-valoir scientifique. Cette opposition porte aussi la trace de cette ligne de tension qui, selon R. Sainsaulieu, sépare la « vocation », cette passion commune du fait de société, et l'absence d'un modèle normatif commun ou d'un principe de légitimité suffisamment intégrateur de l'ensemble des expériences des sociologues. On pourrait alors se demander si la référence à une « profession » de sociologue n'implique pas l'idée d'une sorte de « profession de foi», affirmation de son appartenance à une communauté qui prend corps autour d'une discipline, principale source d'intégration et qui, à ce titre, doit être... disciplinée.

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L'UNIVERSITE

COMME REFERENCE INSTITUTIONNELLE

On notera à ce propos que l'université reste, dans l'ensemble des cadres nationaux présentés, le point de référence ou le passage obligé pour la formation des sociologues. C'est d'ailleurs grâce à son implantation dans le monde universitaire et à travers la création de chaires, la publication de revues sociologiques que la sociologie a progressivement gagné une position de discipline institutionnalisée, au départ d'une situation de non-reconnaissance ou de marginalité (Coenen-Huther l, 1982). Si, en France comme en Belgique, l'enseignement de la sociologie a été introduit dès la fin du dix-neuvième siècle, il a fait l'objet d'une reconnaissance académique plus tardive dans d'autres contextes nationaux. Ainsi, au Portugal, c'est au cours des années cinquante que des enseignements de sociologie apparaissent dans les programmes universitaires. En Pologne, c'est à la même époque, après la période du stalinisme, que les études et l'enseignement de la sociologie retrouvent une place au sein des universités. Un tournant semble par ailleurs avoir été pris dans les pratiques universitaires au lendemain de la deuxième guerre mondiale. En Belgique, à l'Université de Liège, l'enseignement de la sociologie fait une large place à l'étude approfondie de questions particulières et aux études pratiques afin « d'éveiller et de développer le goût de la recherche, le sens de l'observation concrète, de la comparaison et du classement des faits, la rigueur logique dans l'induction comme dans la déduction» (Clemens R., 1949, IV). En France, les sociologues vont se détourner de la perspective durkheimienne dans laquelle « nombre d'entre eux ne voient que champs de ruines et cherchent d'autres fondations pour de nouveaux départs» (Besnard P., 1991, 319). La sociologie du travail apparaît comme l'un des éléments de « relance» de la discipline (Duclos D., 1985), les recherches menées dans l'entourage de Georges Friedman étant les premières à utiliser les démarches à présent typiques de la discipline: traitement de données statistiques, recueil d'observations, d'entretiens ou de questionnaires (Chapoulie lM., 1991). La création du Centre d'Etudes Sociologiques contribua également à cette nouvelle impulsion donnée à la sociologie et à son institutionnalisation comme discipline académiquel.
I Voir à ce propos le numéro spécial de la Revue Française de Sociologie, consacré à la « Reconstruction de la sociologie fTançaise (1945-1960)). 1991, XXXII,

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C'est à cette époque aussi qu'apparaît la perspective d'une « carrière longue de chercheur en sociologie», axée sur l'acquisition d'un « métier» (Chapoulie J.M., 1991) et sur le développement d'un certain ethos dans le milieu des chercheurs qui « considéraient comme une qualité morale et politique caractéristique de leur entreprise le contact direct et la nécessité d'aller voir sur place, car ils se distinguaient en cela de la sociologie professorale et de toute activité purement réflexive» (Heilbron J., 1991, 374). En Allemagne, la sociologie universitaire s'est également constituée à l'issue de la deuxième guerre mondiale, mais des différences nettes se sont maintenues entre les universités, notamment sur la base de l'arrière-plan théorique. Le lieu de formation des sociologues apparaît ainsi comme une variable déterminante dans l'acquisition d'un savoir-faire et dans les conditions de l'insertion professionnelle (Spurk J.). Aux Pays-Bas, la sociologie a connu une forte expansion dans l'immédiat après-guerre, à un moment où les institutions du secteur public étaient en pleine reconstruction. Face à cette offre massive de postes, les professeurs de sociologie de la première génération firent valoir les compétences des licenciés de leurs instituts, leurs efforts s'avérant en définitive payants (Wippler R.). Le développement de la sociologie comme discipline universitaire et comme source de savoir-faire professionnels n'a pas que des causes purement endogènes. Au contraire, dans la mesure où la sociologie vise à comprendre ou à expliquer des faits sociaux, son statut, sa légitimité, la reconnaissance de son utilité sont étroitement liés à l'évolution même de la société (nationale) qui définit le cadre de son implantation. Ses évolutions peuvent être ainsi utilement rapprochées des changements de régime politique (révolution des oeillets au Portugal, développement du mouvement Solidarité en Pologne) ou de l'émergence d'une nouvelle demande sociale (par exemple, la planification de l'espace aux Pays-Bas). La reconnaissance académique de la discipline et l'ouverture sur des problématiques sociales ne constituent pas nécessairement deux phénomènes antagoniques: les sociologues peuvent au contraire trouver l'occasion de montrer leur « utilité» et d'asseoir leur insertion institutionnelle (da Silva e Costa M.).

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L'EXERCICE

PROFESSIONNEL

DE LA SOCIOLOGIE

Néanmoins, l'institution universitaire ne peut assurer à elle seule l'insertion professionnelle des diplômés en sociologie, dont les effectifs ont connu des évolutions sensiblement différentes selon les contextes nationaux. Par ailleurs, l'université a vu les moyens qui lui étaient accordés se réduire de façon parfois (ou... souvent) considérable, qu'elle ait dû faire face à une limitation des financements accordés à la recherche en sciences humaines (Charlier 1.E., Spurk 1., Wippler R), à la réduction ou à la stagnation du nombre d'étudiants en sciences sociales (Charlier 1.E, Wippler R). La recherche n'apparaît donc plus comme le secteur par excellence de l'insertion professionnelle. En Allemagne, si un peu plus de la moitié des sociologues y travaillaient en 1980, ils ne sont plus qu'un quart actuellement (Spurk 1.). Une tendance analogue, mais moins accentuée, se dessine aux Pays-Bas (Wippler R). Par comparaison, au Portugal, là où le développement d'une sociologie académique est plus récent, 41 % des sociologues travaillaient dans l'enseignement et la recherche universitaire en 1992 (da Silva e Costa M.). Affirmer sur cette base que l'université n'est plus le lieu essentiel d'un exercice professionnel de la sociologie est toutefois hasardeux. Il convient en effet de ne pas trop rapidement assimiler débouchés professionnels (soit les emplois offerts ou décrochés par des diplômés en sociologie) et « métier» de sociologue. Il n'est pas sûr en effet que tout sociologue qui obtient une position sur le marché de l'emploi exerce effectivement un « métier» de sociologue, compris au sens d'une «formation proche de l'artisanat» (Desjeux D.) ou d'un « ensemble de savoirs et de savoir-faire qui légitiment la prétention à se livrer à certaines activités techniquement bien définies » (Javeau C., 1980,38) ou encore d'une« pratique cumulative de savoir-faire adaptés et opératoires mais non théorisés, des pratiques relevant de l' expérience, de l'apprentissage sur le tas» (Sainsaulieu R). Parler de « métier» implique donc bel et bien l'existence de « milieux définis par ces pratiques opératoires» (Sainsaulieu R) et d'une demande sociale adressée au sociologue en tant qu'« artisan », c'est-à-dire en tant que professionnel qualifié et reconnu comme tel. Les possibilités de valorisation d'une formation en sociologie apparaissent en tout cas extrêmement variées, les Pays-Bas occupant de ce point de vue une position privilégiée. Le nombre de sociologues dans la population y est nettement plus élevé qu'ailleurs et près de quatre sociologues sur cinq sont employés en dehors de l'institution 40

universitaire. Dans les différents contextes nationaux, les secteurs d'emploi privilégiés sont, en plus de la recherche, l'enseignement, l'administration publique, les médias, les milieux associatifs (syndicats, églises, partis politiques,...), les entreprises. En Allemagne, la filière empruntée en cours de formation paraît déterminer assez sensiblement l'insertion professionnelle (Spurk 1.). De même, en France, se dessinent des sortes de réseaux regroupant ou des consultants, ou des spécialistes du développement social dans l'entreprise, ou des chargés d'études en marketing (Desjeux D.). Des sociologues sont par ailleurs amenés à adopter ou choisissent d'adopter, des rôles plus distants de la position traditionnelle de neutralité axiologique et s'engagent (au double sens du terme) dans des fonctions de conseiller ou de militant (pankow W.). La multiplication des modalités d'insertion professionnelle ou de valorisation d'un savoir-faire a donc contribué à faire vaciller l'idée et la pertinence d'un référent fort dans les modalités d'exercice de la sociologie. La position du chercheur-enseignant universitaire n'est plus la seule figure concevable. Il ne semble pas pour autant que l'ouverture d'un « marché de la sociologie» (Charlier lE., Desjeux D.), qui s'est doublée d'une course aux crédits et d'une concurrence aiguisée entre les différents acteurs, universitaires et non-universitaires, se soit accompagnée de la définition d'un profil spécifique de sociologue. On est probablement encore loin de la reconnaissance effective de la compétence opératoire décrite par R. Sainsaulieu. Les attentes des employeurs, ou des commanditaires, semblent davantage se porter sur la possession d'un fond de savoir sociologique, auquel viennent se greffer des qualifications techniques (Spurk 1.). Bien plus, c'est le niveau de la formation acquise (universitaire, ou « bac plus cinq» dans le cas de la France) qui est préféré à la maîtrise effective de savoir-faire (Desjeux D.). Il semble d'ailleurs que le « métier» ne s'acquiert pas à l'université et on peut se demander si elle conservera le monopole dans la formation de sociologues.

UNIVERSITE

ET TERRAIN

L'université et le terrain apparaissent souvent comme deux mondes que tout oppose: les modèles de culture professionnelle qui s'y développent (da Silva e Costa M.), les référents éthiques qui sous-

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tendent les pratiques des sociologues2, les conditions de production du savoir et le contrôle des sources de légitimité professionnelle ou disciplinaire (Renaud l, 1988). Les sociologues extra-universitaires produisent ainsi un savoir davantage lié à la raison d'être de l'organisme qui les emploie, qu'il s'agisse d'instituts attachés à des ministères, à des coopératives, à un syndicat (pankow W.), de centres de recherche fonctionnant dans le giron de mouvements sociaux tels que patrons, consommateurs, femmes, jeunes,... (Charlier lE.). Ceux qui souhaitent « vendre de la recherche» et qui développent leur pratique professionnelle sous un mode « libéral» (Desjeux D.) doivent, pour leur part, faire valoir une reconnaissance institutionnelle en matière de production scientifique. L'appartenance au monde universitaire, ou, tout au moins, des indices d'une reconnaissance par ce monde universitaire, peuvent ainsi constituer les gages d'une compétence professionnelle supérieure (Charlier lE.), et procurer une sorte de clé d'accès au « marché» ou une légitimation a posteriori des compétences opératoires acquises « sur le terrain». Mais il faut à ces sociologues accepter les règles de la concurrence, faire l'apprentissage de la négociation des contrats, c'est-à-dire parvenir à faire admettre le bien-fondé d'une recherche (Desjeux D.) : le client ou l'organisme subsidiant doivent y trouver leur compte ou la recherche n'aura pas lieu3. Ces processus de négociation confrontent le sociologue à d'autres professionnels (psychologues, socio-psychologues, ethnologues, juristes, économistes) et à des décideurs (patrons, organismes publics,...) pour qui les sciences humaines sont de plus en plus familières (Desjeux D.). On assiste aussi à un métissage progressif de la discipline dans certains milieux professionnels où la référence à la sociologie est masquée au profit de l'affirmation d'une optique pluri-disciplinaire (Charlier lE.). Dès lors, dans cette sorte de partition plus ou moins explicite et explicitée, l'université est vue comme le lieu privilégié où l'analyse sociologique peut être pratiquée pour elle-même, où le questionnement trouve son origine dans la science accumulée, dans la discipline elle-même (Renaud l, 1988).
(( doit être impliqué dans une éthique On pouITait ainsi se demander si le sociologue de responsabilité, préoccupé d'abord de participer à la mise en oeuvre d'options sociales ou, au contraire, s 'il se sent davantage lui-même dans une éthique de conviction où l'essentiel de l'apport se porte au plan d'une vision du monde à construire» (Remy 1., 1980,21). 3 Voir à ce propos le texte de Doutrelepont R. et alii en quatrième partie de cet ouvrage. 2

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UNE INVISIBILITE

INSTITUTIONNELLE

Globalement, les pratiques de sociologie extra-universitaire se caractérisent par une réelle invisibilité institutionnelle. Certains (par exemple, Renaud l, 1988) Y voient la conséquence de l'acquisition progressive, par ces professionnels, d'une compétence opératoire très pointue. Devenus spécialistes du seul milieu où ils exercent leurs activités, ils ne peuvent obtenir en échange un ancrage fort au sein de la communauté scientifique. Les facteurs d'explication sont multiples. Ils peuvent tenir au lien d'allégeance parfois contraignant entre le sociologue et l'organisme qui l'emploie: impossibilité de divulguer des informations à caractère confidentiel ou qui risqueraient de porter atteinte à l'image de l'employeur (Charlier lE.), nécessité de se plier à l'exigence particulière de l'entreprise, de l'association, du syndicat (Spurk l) ou de l'autorité politique qui subsidie (pankow W.). Il se peut aussi que les produits de l'activité des sociologues extra-universitaires ne soient compréhensibles que dans le cadre où ils sont apparus (Renaud l, 1988) ou qu'il n'y ait pas de place dans l'emploi du temps de ces sociologues pour des activités de publication ou de diffusion (Desjeux D.). Il s'ensuit que l'université reste le principal lieu où se constitue le fonds théorique et méthodologique de référence, même si certains mouvements d'action sociale se sont engagés dans la production d'ouvrages sur les problématiques qui sont au centre de leurs intérêts (Charlier lE.). L'invisibilité institutionnelle et l'inexistence de réseaux de professionnels pourraient bien constituer une contrainte quasi-structurelle des pratiques actuelles de sociologie extra-universitaire. Il conviendrait alors d'élargir l'hypothèse proposée par 1 Spurk selon laquelle le succès professionnel s'installe au prix d'une perte relative de sociologie et au profit d'une activité plus technicisée. Tout se passerait donc comme si, au fur et à mesure que l'expérience professionnelle s'accroît, que le « métier» se constitue comme tel, à travers un ensemble de tours de main, de savoirs et de techniques opératoires, la dimension proprement sociologique n'est plus qu'une composante parmi d'autres. Toutefois, la dichotomie « université-terrain» ne paraît pas aussi tranchée, dans la mesure où la première ne se limite pas à la recherche fondamentale mais s'ouvre aussi à des objets qui étaient jadis rejetés à sa périphérie (Charlier lE.). On peut se demander aussi s'il 43

existe bel et bien un « marché de la sociologie» qui se suffise à luimême (Desjeux D.) ou si ce marché n'est pas en fait constitué d'une série de territoires soumis à des contraintes spécifiques et qui ne s'ouvrent qu'à ceux qui détiennent ou obtiennent la légitimité requise, voire à ceux qui prennent l'initiative en ce domaine. Dans la diversité des pratiques qui sont perçues et qui se dévoilent plus qu'elles ne se construisent de façon systématique, fédérée ou institutionnelle, est-il dès lors possible d'identifier les règles du nouveau jeu qui se met en place, de détecter dans la multiplicité et la complexité des pratiques des professionnels de la sociologie une logique sous-jacente? Si la comparaison des développements nationaux de sociologies extra-universitaires permet de saisir des traits communs marquants, la démarche pourrait être utilement orientée vers l'analyse des trajectoires individuelles de ceux qui se définissent en tant que sociologues. Il serait alors possible d'appréhender le type de ressources qui leur sont offertes pour affirmer, construire ou s'approprier une identité commune, selon la position qu'ils occupent sur cette trajectoire professionnelle. Peut-être alors faudra-t-il privilégier une conception de la sociologie « comme activité de travail parmi d'autres, soumise à un ensemble analogue de contingences hétérogènes en leur principe» (Chapoulie lM., 1991, 322). Mais tout questionnement sur les conditions d'évolution de la discipline ne porte-t-il pas en lui les perspectives liées à un positionnement institutionnel et la trace des modèles collectifs reçus en héritage? Dans les pages qui vont suivre, on assistera successivement à la naissance, à l'implantation puis à l'extension des sociologies extrauniversitaires dans différents pays d'Europe. Le périple proposé reliera le Portugal, où la sociologie n'est apparue que tardivement en tant que discipline universitaire, et les Pays-Bas, où elle bénéficie d'une solide implantation dans la société civile. Peut-être le voyageur serat-il tenté d'y ajouter d'autres étapes ou d'autres destinations...

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Bibliographie Besnard P. (1991), Présentation du munéro de la Revue Française de Sociologie« Reconstruction de la sociologie française (1945-1960»), XXXll, 319320. Chapoulie lM. (1991), « La seconde fondation de la sociologie française, les Etats-Unis et la classe ouvrière », Revue Française de Sociologie, XXXll, 321-364. Clemens R. (1949), «Avant-propos» aux Travaux du Séminaire de Sociologie de la Faculté de Droit de Liège, Séminaire de Sociologie, Liège. Coenen-Huther l (1982), « Les rôles professionnels du sociologue extrauniversitaire », Revue de l'Institut de Sociologie, 351-365. Duclos D. (éditeur, 1985), Les sciences sociales dans le changement sociopolitique, Economica, Paris. Heilbron l (1991), « Pionniers par détàut? Les débuts de la recherche au Centre d'études sociologiques (1946-1960) », Revue Française de Sociologie, XXXII, 365-379. Javeau CI. (1980), « Commentaire, sociologie et méta-sociologie », Revue de l'Institut de Sociologie, 29-39. Remy J. (1980), « Les dilemnes du sociologue: vocation ou métier? », Revue de l'Institut de Sociologie, 21-28. Renaud l (1988), « La sociologie hors université ou l'invisible sociologie », Sociologie et sociétés, XX, n01, 5-12.

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