La ville africaine : entre métissage et protestation

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Miroir des transformations et des mutations permanentes, la ville est-elle le reflet privilégié des échanges entre tradition et modernité ? Est-elle le lieu de reconstruction de nouvelles solidarités ? Comment se construit le lien social ? Les mouvements migratoires ne sont pas nouveaux en Afrique subsaharienne, mais les intérêts des puissances coloniales les ont intensifiés, orientés et forcés ; ces mouvements se sont accrus depuis les indépendances, donnant lieu à des phénomènes d'explosion et de croissance urbaine.
Publié le : lundi 1 septembre 2008
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EAN13 : 9782296202139
Nombre de pages : 314
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LA VILLE AFRICAINE: ENTRE MÉTISSAGE ET PROTESTATION

En couverture: montage de deux photographies superposées de Yaoundé et de Bafoussam (Cameroun).

<9 L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05984-9 EAN : 9782296059849

Carlos COLLANTES DIEZ

LA VILLE AFRICAINE: ENTRE MÉTISSAGE ET PROTESTATION
De la colonisation européenne à la période actuelle

Préface de Paul-André Turcotte

L'Harmattan

Villes et Entreprises Collection dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socioéconomiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes.

Déjà parus

Maurice GUARNA y & David ALBRECHT, La Ville en négociation. Une approche stratégique du développement
urbain, 2008. Marc WIEL, Pour planifier la ville autrement, 2007. René KAHN (dir.), Régulation temporelle et territoires urbains, 2007. Jean-Luc ROQUES, Inclusion et exclusion dans les petites villes, 2007.

Jacques PEZEU-MASSABUAU, Construire l'espace habité

-

L'architecture en mouvement, 2007. Nora SEMMOUD, La réception sociale de l'urbanisme, 2007. Alain-Claude VIV ARA T , Les origines symboliques de notre habitat,2007. Augusto CUSINATO, La genèse d'une culture locale d'entreprise au nord-est de l'Italie, 2007. Sylvette PUISSANT, Les ségrégations de la ville-métropole américaine, 2006. François HULBERT (sous la direction de), Villes du Nord, villes du Sud, 2006.

A mis padres, Metodio y Jesusa con todo mi carina. A José Luis, mi anorado hermano.

PRÉFACE
Les contours de la ville et sa dynamique, de Chicago à l'Afrique
Les sujets sur lesquels les synthèses sont souhaitées ne manquent pas. La ville africaine d'après les études de langue française est l'un de ces sujets. La difficulté, en l'occurrence, ne tient pas tant au volume qu'au repérage et à l'accès d'une production combien diversifiée sur trois continents. Le défi a été relevé par Carlos Collantes dans le cadre universitaire tout en ne s'y confinant pas. Une longue expérience sous-tend la compréhension d'une réalité hautement complexe et en nourrit le propos de bout en bout. Le résultat obtenu ne se réduit point à un rapport externe aux fins de présenter une information éventuellement utile à l'attention d'un organisme de régulation socio-politique ou d'agents sur le terrain. Cette destination à double volet n'est toutefois pas exclue d'office, même si l'auteur entend foncièrement rendre compte de questions suscitées par sa propre expérience et les échanges ou lectures qui l'ont accompagnée et continuent d'en alimenter les représentations. L'enquête ainsi menée en arrive à dessiner la configuration de la ville africaine, tout à la fois dans ses contours structurels ou contextuels et dans sa dynamique, en remontant à sa genèse et en exposant ses interactions aussi bien sociopolitiques ou économiques que proprement culturelles et religieuses. Les caractéristiques et mouvements, dégagés et concrètement décrits pointent des constantes aux expressions diversifiées, bien plus, les interprétations sont discutées avec fermeté. L'univocité de l'angle de vision

est rejetée au profit de l'ouverture et de la stimulation de la pensée. La saisie de la multiplicité des choses de la vie urbaine ne commande-t-elle pas de refuser le renfermement du propos sur des propositions tranchées? L'exigence n'entraîne pas de plonger dans le relativisme. Il arrive même que l'ellipse de l'écriture n'évite pas, le cas échéant, un rapport formellement mécanique, tel celui de cause à effet, entre les éléments en jeu dans l'exposition d'un problème ou d'une question particulière. De façon claire un fil conducteur donne le ton et de la cohérence à l'ensemble de l'investigation, accordée qu'elle est, répétons-le, au questionnement surgi de l'expérience et formalisé dans la suite des lectures de nombreuses études. Là réside le mérite d'un examen intellectuellement rigoureux et humainement senti, qui, de surcroît, n'a surtout pas la prétention de mettre un point final, même sur les traits urbains socialement décisifs. La ville africaine est présentée d'abord et avant tout dans ses aspects observables ces dernières années. Ceux-ci ne sont cernables dans leur interrelation et leur consistance que si inscrits dans un processus historique, spécifiquement dans I'héritage de la colonisation et de ses conséquences, y compris celles après les indépendances d'avec les métropoles. Des bouleversements et des ruptures ont produit des changements multidimensionnels, de caractère apparemment entier. Les choses se sont tassées, leur perception s'est décantée pour que se pose la question du rapport entre tradition et modernité, entendons la question des continuités et des discontinuités. C'est à cette jointure historique que prennent place et l'expérience et les travaux de sociologie de Collantes. Missionnaire espagnol à Yaoundé ou étudiant en sciences sociales et économiques à Paris, la connaissance de notre auteur se fait pratique et réflexive, tant celle de l'intérieur que celle de l'extérieur. Il s'agit 8

proprement de la position de l'étranger dont le malaise au quotidien va de pair avec la capacité de distance et, corrélativement, de perspicacité. Qui est du pays se doit de créer les conditions d'une prise de distance, laquelle demeure fictive de quelque façon mais se fait non moins réelle. De part et d'autre, le regard de l'étranger s'avère irremplaçable, soit-il souvent recevable dans les seuls milieux restreints, de même qu'il est rarement politiquement ou socialement correct quand il pousse les investigations jusqu'à leurs racines ou sur les effets cachés. La condition d'étranger n'est en rien réservée à celui qui vient d'ailleurs. Elle échet tout aussi bien, et peut-être plus durement encore, à un individu ou un groupe du pays qui a fait le pari de dévoiler les dessous de ce qui va de soi, quitte à devoir se positionner à l'extérieur de l'enceinte, tel, selon la tradition chrétienne, à la manière d'une enclave en relation avec son milieu. Si la démarche inclut la scrutation des rapports sociaux, et, à ce titre, relève de la sociologie, la comparaison dans le temps par le tracé de la genèse des choses et la comparaison dans l'espace, celle entre divers lieux, marquent le processus d'une connaissance distanciée. Dans les études sélectionnées qui constituent la matière de référence de cet ouvrage, des Africains de souche affichent une distance critique que semblent ne pas atteindre des étrangers, culturellement parlant, notamment parce que les positions d'ordre idéologique 0bnubilent la réflexion ou la déterminent, spécialement en ce qui concerne la religion. La discussion de Collantes à ce sujet déloge les certitudes aussi bien institutionnelles qu'idéologiques. Par ailleurs, le phénomène religieux n'est pas abordé pour lui-même, mais en relation avec les composantes de la société. Ainsi la religion ne se limite pas à être un ensemble d'institutions particularisées au sein de la société; ses bornes sont celles d'un fait social 9

total, selon le mot de Marcel Mauss, et, à ce titre, elle intéresse le lien social, ce qu'avaient avancé, parmi d'autres depuis les philosophes grecs et Augustin d'Hippone, Karl Marx et Friedrich Engels. Cette conception est d'autant reprise par Collantes que ses analyses ne se focalisent pas sur les facteurs aux provenances et de natures diverses; bien plutôt, notre auteur insiste avec force sur les représentations que s'en font les intéressés. Les déplacements signalés englobent non seulement les structures, mais aussi les systèmes de représentation des acteurs africains en quête d'un mieuxêtre existentiel tout en étant affrontés à des économies désarticulées, à des relations sociales disloquées, à un imaginaire religieux en mal de crédibilité socio-culturelle. Néanmoins, une logique sociale prend forme, se déploie, trace sa voie dans ce grand marché de biens et de relations qu'est la ville. Les oppositions y ont cours aux côtés des échanges, les différences affichées publiquement se plient à des métissages, ceux-ci plus d'une fois contraints par des facteurs externes à la conscience avant d'être reconnus et pris en compte à certaines conditions. La ville apparaît comme l'espace circonscrit d'échanges où se mêlent l'économie, le culturel et le social proprement dit avec son vecteur politique. D'où l'importance de saisir une réalité aussi tentaculaire au niveau du micro-social pour réussir à en rendre compte dans des termes sociologiques. A l'intérieur de ce cadre, le questionnement et les analyses portent essentiellement sur les conditions et la logique du lien social. Une rationalité se déploie, dans la mesure où l'individu ou le groupe définit la situation, donc s'en fait une représentation et agit en conséquence, soit en fonction des moyens pour atteindre une fin, soit en fonction de valeurs, d'idéaux, de quête de signification à une condition reçue comme acceptable ou niée, refusée ou assumée. Les cas de figure dépassent ces évocations. Une option est affirmée de bout en bout, celle de centrer 10

l'attention sur l'acteur social, un acteur en interrelation ou un agent en interaction, et qui soit en mesure de se positionner face à une situation qu'il a définie sur la base d'éléments d'ordre matériel, comme les conditions de vie concrètes, et d'éléments d'ordre symbolique, comme la liberté individuelle peu importe son prix. La perspective esquissée rejoint celle de l'Ecole de Chicago, en particulier dans la production magistrale autour des migrations du paysan polonais et les nombreuses études sur la ville sous la direction de Ezra Park, dont la connaissance directe de l'Afrique francophone servit de vis-à-vis dans son approche de l'espace urbain par le biais de la relation de voisinage, de la configuration sociale du quartier ou de la transgression de diverses minorités. Les théorisations de Herbert Mead et les enquêtes de terrain sur les rapports entre tradition et modernité, singulièrement celles des villes moyennes québécoises, auraient fourni des éléments d'appoint aux lectures critiques de la production sur la ville africaine. Ces lectures, soulignons-le, sont menées dans l'esprit et la méthode de l'Ecole de Chicago, en plus d'y emprunter des concepts clés. L'angle d'approche va dans le même sens, soit celui de la migration et des minorités cognitives, spécialement religieuses, lesquelles expriment une protestation ouverte contre des conditions de vie considérées comme contraires au mieux-être recherché dans le déplacement de la campagne vers la ville. Le traitement des questions similaires et à Chicago, de 1892 à 1934, et sur la ville africaine actuelle suscite des questions transversales de méthode et de théorisation qu'il conviendrait de cerner de près un jour, ayant à l'esprit le fait que les chercheurs américains de l'époque ont inventé en s'appropriant la pensée des sciences sociales européennes pour en finir avec une anthropologie ethnographique positiviste ou de référence biologique, pour joindre la finalité de l'action de changement à Il

l'intention compréhensive germanique, et, ce faisant, clarifier le rôle des médiations historiques, y compris celles relevant de la représentation individuelle de la chose sociale. Tout comme à Chicago, le propos de cet ouvrage met en interrelation une anthropologie ethnographique de terrain, l'interaction de l'individu et de la société et une réflexion sur celle-ci du point de vue du lien social, de la cohérence fonctionnelle de la société sans pour autant la conceptualiser comme un système annihilant l'acteur. Suivant cette logique de compréhension, la formation des minorités religieuses et leur apport à la dynamique urbaine, issu qu'il est de la protestation contre les conditions de vie, ne sont intelligibles, ne prennent leur sens qu'en liaison avec des situations socio-économiques. Ces dernières retiennent l'attention dans un premier temps et après avoir exposé la perspective rappelée ci-dessus. En prolongement est abordée, dans ses coins et recoins, la question de fond, celle de la protestation symbolique, dont la religion représente une expression en rapport avec les conditions urbaines du lien social. Le lecteur est invité à suivre une démarche qui fait le point, mais un point qui se refuse à être de caractère final. Paul-André TURCOTTE

AVANT-PROPOS
J'ai vécu et travaillé comme mIssIOnnaire pendant dix ans, en plein cœur d'un quartier de Yaoundé en forte expansion. C'était la décennie 1986-1996. Dans le propos qui suit, ma propre expérience reste implicite, voilée en quelque sorte; néanmoins, c'est cette expérience qui a fait naître en moi des questionnements qui ont conduit à l'examen de la ville africaine dans ses divers aspects. Les années africaines ont été vécues avec une grande intensité. Cela a été tout à la fois la découverte d'une réalité nouvelle et surprenante, voire déconcertante, l'insertion cordiale et progressive dans un monde socioculturel à l'opposé du mien, l'écoute quotidienne des gens, avec le souci du respect des situations et des personnes, la participation aux souffrances et espoirs de gens admirables par leur capacité de résistance, leur lutte quotidienne pour vivre avec dignité; un effort considérable de participation et d'engagement pour améliorer les conditions de vie. Par la suite, j'ai eu la chance de jouir d'une période d'études et de réflexion, en quête d'outils socioéconomiques pour mieux comprendre la réalité globale de notre monde, en particulier la réalité que je venais de quitter et qu'en même temps je gardais fraîche, vive et intense, marqué que j'étais par des expériences fortes vécues dans un monde traversé par des tensions et des conflits. C'est pourquoi, je me suis inscrit à la Faculté des Sciences Sociales et Économiques de l'Institut Catholique de Paris. Pour accompagner, approfondir et éclairer mon expérience, j'ai dû faire d'abondantes lectures sur les sujets qui me préoccupaient, entre autres sur les migrations, la sociologie urbaine, les processus de socialisation, les minorités religieuses, sans oublier des

études sur le terrain, ou d'autres à caractère plus théorique stimulant la réflexion. Aujourd'hui, le pôle d'attraction de nombreux Africains qu'était la ville s'est orienté vers l'Europe pour beaucoup d'entre eux, tant les conditions de vie se sont dégradées, entraînant le recul des espoirs de beaucoup de jeunes et de familles. « Le migrant appelle le migrant» était le dicton qui exprimait, entre autres choses, le rêve d'une vie meilleure, en faisant aussi référence aux structures d'accueil et d'insertion en ville. Le mouvement s'est déplacé vers un autre lieu rêvé, l'Europe. Le migrant appelle de l'Europe, et les récits des migrants qui rentraient au village passent aujourd'hui par d'autres voies. Le téléphone entretient des échanges qui invitent au déplacement, en nourrissant l'imagination. Pardessus tout, la télévision construit des rêves, parfois illusoires, voire trahis, mais toujours provocants et susceptibles de déclencher des flux migratoires, des stratégies qui ont aussi une dimension familiale, et qui révèlent la même lutte et le même espoir: vivre avec dignité. Entre-temps la protestation organisée s'exprime, de nos jours, dans de nombreuses réunions planétaires, dont le Forum social mondial qui a tenu sa dernière rencontre à Nairobi (Kenya); y participent des mouvements proprement hétérogènes où il est facile de rencontrer des groupes religieux, des croyants qui luttent pour la transformation de cette énorme ville qu'est devenu notre monde, avec ses périphéries oubliées, ses cris de souffrances et d'espoir. La ville, que ce soit dans sa configuration africaine ou dans ses enjeux planétaires, appelle des études de terrain qui rendent compte d'une complexité mouvante. L'étude qui suit a comme point de départ et comme propos central la question des minorités religieuses en lien avec les situations socio-économiques, et la protestation contre 14

de telles conditions de vie. La complexité urbaine africaine est cernée sous cet angle, qui sert de référence à la saisie des problèmes actuels. La publication aura été possible grâce à l'encouragement, le soutien, l'enthousiasme et la direction du professeur Paul-André Turcotte, mon directeur d'études en sciences sociales, à qui je suis vraiment reconnaissant.

INTRODUCTION
Eléments de problématique
l'ai vécu dans une grande ville africaine pendant 10ans, de 1986 à 1996, dans un quartier périphérique en pleine croissance et expansion démographique dues à l'afflux de groupes de populations venues d'autres régions du pays. En tant que témoin privilégié et inséré dans le milieu, et compte tenu de mes responsabilités pastorales qui m'offraient la possibilité d'être, et de rester, en contact quotidien et permanent avec la population, j'ai constaté une dégradation continue des conditions de vie des populations. Ma réflexion, dans un premier temps, et mes questions se sont orientées, suite à la participation à un séminaire sur la sociologie du christianisme, dans une direction bien définie et précise: l'importance prise par le « phénomène sectaire» en milieu urbain. Les « sectes» ornent le paysage urbain; nous les rencontrons, en nombre croissant, partout sous de multiples visages et dénominations. Ainsi me suis-je intéressé au caractère ou à la dimension sociale de leur protestation implicite,

puisqu'il me paraissait clair que ces groupes religieux chrétiens ou apparentés - véhiculent et expriment, sans être les seuls, le malaise et les frustrations sociales. Voici donc les questions que je me suis posées: Pourquoi y a-t-il un si grand éclatement des groupes religieux dans des sociétés que l'on croyait et disait uniformes? Quelle est la portée et la signification sociales de ces groupes? Sommes-nous devant des groupements religieux « à la carte », des groupes à caractère utilitariste en fonction de leur utilité sociale? Et encore, comment les représentations religieuses sont-elles des facteurs

symboliques dans la construction/production du lien social? Certes, le phénomène n'est pas nouveau. Depuis les débuts de la colonisation et de la prédication de la foi chrétienne, des groupes religieux sont nés et se sont progressivement formés: des mouvements prophétiques, des églises indépendantes, qui ont exprimé et canalisé des malaises sociaux et culturels, des résistances, des contestations de l'ordre établi par le colon. Ces groupes ont aussi véhiculé et nourri des espoirs de changements, d'amélioration des conditions de vie pour la population opprimée; des groupes qui, exprimant des rêves messianiques, nous permettent de découvrir l'importance, la signification et le rôle des dimensions symboliques et de l'imaginaire collectif dans la construction du social. La ville africaine et les questions qu'elle pose Telle qu'elle se présente au regard de l'observateur, la ville en Afrique noire, dans sa configuration actuelle, constitue un phénomène relativement récent. Les grands centres urbains en Afrique subsaharienne se sont constitués dans un temps court et relativement rapide, à partir ou comme conséquence d'une histoire marquée par la domination et la dépendance des puissances coloniales européennes. En effet, l'extraversion a marqué et continue à marquer le continent, et ce, non seulement dans le domaine économique. Des masses rurales se sont déplacées, très souvent par contrainte, vers ces nouveaux centres, parfois créés de toutes pièces, en fonction des intérêts de la puissance coloniale, des mouvements migratoires qui se sont poursuivis et amplifiés après les indépendances. C'est ainsi que des mutations immenses et accélérées se sont produites dans des sociétés qui ont été déréglées dans leur fonctionnement, dans leurs structures, voire dans leur 18

imaginaire collectif. Des groupes, des individus se sont déplacés avec leur histoire, leur mémoire, leurs références culturelles, leurs pratiques sociales, leurs aspirations et leurs stratégies, individuelles et collectives, subissant des chocs sociaux et culturels; ce qui va provoquer des stratégies de résistance, d'inertie, d'adaptation, de transaction pour vivre, survivre parfois, dans ce nouvel espace social qui répond si souvent à une logique « extérieure », mais qui sera réinvesti par ces ruraux devenus citadins. Je voudrais donc interroger le phénomène urbain pour en découvrir son sens et sa signification. La ville est-elle ce lieu de dissolution des liens sociaux traditionnels, ou a-t-elle fonctionné et continue-t-elle à fonctionner comme «une machine intégratrice» ?

La ville dite coloniale - notion elle-même coloniale et donc eurocentrée - signifie-t-elle une rupture
par rapport au passé? Si oui, dans quel sens, puisqu'il y avait des centres urbains avant la grande expansion européenne du XIXème siècle, et la ville ne fut pas vraiment une nouveauté ?I Les difficultés actuelles tendent à obscurcir les données et à en rendre difficile la lecture, complexe sans doute à cause des différentes logiques à l' œuvre, à cause aussi de l'accélération des mutations ainsi que de l'emprise d'une logique dominante dite mondialisation. La ville a été, de tous temps, un creuset et un diffuseur culturel, elle a fréquemment rempli une fonction d'accélérateur des mutations sociales, ce qui ne va pas sans créer des ruptures, des réajustements, des transactions. La ville coloniale est le fruit et l'expression de transformations profondes, souvent induites de
1

Cf. Catherine COQUERY-VIDROVITCH,«La ville coloniale

«lieu de colonisation» et métissage culturel », in Afrique contemporaine, La documentation française n° 168, Villes d'Afrique, Paris, oct. 1993, pp. 12-I3. 19

l'extérieur et en fonction d'une logique et d'intérêts extérieurs. Le citadin africain serait-il étranger, parce que soumis à un monde organisé à partir de critères et de références extérieures: économie monétarisée, concurrence acharnée, logique de profit, individualisme triomphant - dans la ville? La ville africaine ne serait-elle pas à lui? Y aurait-il deux villes différentes, telles que certains romanciers africains les ont décrites, juste dans la décennie avant les indépendances, répondant à deux logiques différentes? Voici ce que Jean-Marc Ela, auteur camerounais, écrit: «Peut-être l'Africain ne s'est-il jamais tout à fait senti chez lui dans les villes de Blancs. Il y vit comme dans le monde des autres... Ce qu'a perçu le romancier africain, c'est que la ville est l'espace où le Noir colonisé fait l'expérience directe de la domination... le roman africain révèle souvent une structure de la ville coloniale: une société nègre et une société blanche, séparées et vivant chacune dans un espace et un temps déterminé... la ville est toujours bicéphale ».2 Le postulat colonial: « les Africains sont des ruraux; émigrés vers la ville, ils demeurent des paysans égarés en milieu étranger. Ils n'y sont, par définition, que de passage... »,3 exprimet-illa réalité ou n'est-il qu'un présupposé eurocentrique ? Rencontre-t-on dans la ville africaine une dichotomie entre modernité et tradition? Concurrence de valeurs? Ou pouvons-nous dire que l'on assiste à des processus de transaction, de combinaison, voire de synthèse entre des valeurs dites traditionnelles et des valeurs dites occidentales? La ville serait-elle le creuset où l'on forge 4 de nouvelles synthèses culturelles?

2 Jean Marc ELA, La ville en Afrique noire, Paris, Karthala, 1983, pp. 71-72. 3 C. COQUERY-VIDROVITCH, art. cir., p. 20.
4 Ibid, p.19.

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La ville se présente donc comme un langage, comme un signe qu'il nous faut déchiffrer et pénétrer pour comprendre et interpréter le phénomène urbain. En effet, la ville nous permet de comprendre les problèmes de la vie quotidienne des sociétés de l'Afrique subsaharienne, leurs tensions, leurs conflits, leurs devenirs; elle va nous permettre de comprendre aussi le passé: les racines profondes de la crise actuelle des sociétés africaines se trouveraient-elles dans la manière de penser la ville? Connaître la ville nous permettrait également d'envisager l'avenir, puisque c'est en elle, dans la ville, lieu des pouvoirs économiques et politiques, que l'avenir de la société toute entière et des cultures locales se décide. Quel modèle de société s'élabore à partir des mécanismes qui produisent cet espace que nous appelons aujourd'hui la ville africaine? Les questions sont nombreuses, en voici quelques-unes qui m'ont servi de guide, de piste exploratoire dans ma démarche, dans ma recherche. La ville, miroir des transformations et des mutations permanentes, est-elle le reflet privilégié des échanges, des transactions entre tradition et modernité? Est-elle le lieu de reconstruction de nouveaux liens, de nouvelles solidarités? Comment se construit ce lien social? L'espace social commun partagé arrive-t-il à tisser de nouveaux liens de solidarité? La ville a-t-elle une personnalité propre ou est-elle un lieu de « passage », les références existentielles étant ailleurs, au village: lieu géographique et symbolique? Comment la culture locale traditionnelle est-elle réélaborée par de nouvelles pratiques sociales propres aux acteurs soumis à de multiples contraintes? La ville serait-elle une juxtaposition de groupes sans une véritable identité propre?

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Migration et urbanisation Les mouvements migratoires ne sont pas nouveaux en Afrique subsaharienne, mais les intérêts des puissances coloniales les ont intensifiés, orientés et forcés; ces mouvements se sont accrus et accélérés depuis les indépendances, donnant lieu à des phénomènes d'explosion et de croissance urbaine que certains auteurs, qualifient de galopante, anarchique, non maîtrisée, « événement majeur de notre histoire ». Parmi les facteurs ou les déterminants de l'intensification de cette mobilité il est nécessaire de parler de l'école occidentale, introduite par le colonisateur, puissant agent de socialisation ou de désocialisation par rapport à une première socialisation faite ailleurs, dans le cadre de la famille élargie et dans un milieu dit traditionnel, ayant donc d'autres normes et valeurs, d'autres modèles et références. Ville et école forment souvent un couple indissociable, facteurs tous deux de déstabilisation des «sociétés traditionnelles dans leur conception du pouvoir, de la famille et de la parenté et dans leur organisation économique. Le nouveau savoir et l'espace urbain favorisent l'émergence de l'individu et mettent un terme au pouvoir gérontocratique... ».5 Ville et école véhiculent donc des modèles culturels et sociaux importés, construits ailleurs et qui intègrent l'Afrique dans un espace économique, politique, social et culturel créé par le système dominant. L'individu né dans une société donnée s'y intègre par l'assimilation et l'imprégnation de la culture sociale, et c'est ainsi qu'il acquiert son identité, et qu'il va progressivement devenir, par la socialisation, un être social et culturel. L'enfant, par le processus de
5

Eloi MESS! METOGO, Dieu peut-il mourir en Afrique? Essai sur
en Afrique noire, Paris,

l'indifférence religieuse et l'incroyance Karthala - UCAC, 1997, pp. 12-13. 22

socialisation, intègre et intériorise l'univers social de son milieu. Migration, scolarisation et mode de vie urbain vont donc provoquer des réajustements au niveau de l'identité individuelle et sociale. Nous retrouvons ce même processus chaque fois qu'un adulte est introduit dans un nouveau contexte social, de sorte que des changements de milieu social entraînent des changements au niveau des identités individuelles et sociales. Dans ce sens il faudrait dire, comme nous le verrons par la suite, qu'il y a des migrations qui répondent à une logique d'individualisation: elles sont voulues et vécues comme une «fuite », un moyen d'émancipation par rapport à des contraintes et à des pratiques sociales traditionnelles de dépendance concernant les cadets sociaux. Nous y touchons les processus d'individuation, processus caractéristiques de la modernité, à l' œuvre dans la situation sociale actuelle. Se pose donc le problème des rapports conflictuels entre la sociabilité caractéristique des pratiques sociales africaines traditionnelles et de l'individu qui revendique son autonomie en tant qu'acteur social, économique et politique.6 L'urbanisation fut en Afrique, comme ailleurs, un processus spatial et social. Spatial au sens d'agglomération importante d'hommes dans un espace relativement restreint et social, parce que l'urbanisation suppose des groupes de population hétérogènes au sens ethnique, professionnel, social, culturel... habitant et façonnant un même espace. Des processus générateurs de contradictions parce que les stratégies des différents groupes ne coïncident pas, générateurs aussi des conflits qui expriment des logiques de pouvoir. La ville se présente toujours comme une réalité ouverte à l'extérieur, à d'autres types de pensée, à d'autres valeurs, et à des pratiques sociales différentes. Elle est ouverte surtout à
6

Cf. Célestin MONGA, Anthropologiede la colère. Société civile et
23

démocratie en Afrique noire, Paris, L'Harmattan, 1994, p. 33.

son environnement le plus proche: «aire soumise à son autorité» avec lequel elle établit une relation dialectique d'attraction et de diffusion des modèles culturels différents, elle devient par là un instrument/outil de colonisation. Cette ouverture nous renvoie à nouveau à la mobilité géographique, spatiale, mais aussi et surtout à la mobilité idéologique, au registre des références, des valeurs, des modèles. Il y a lieu de se demander quelles sont les conditions nécessaires à l'urbanisation ainsi que les critères pour que nous puissions en parler? Nous avançons que, s'il ne fallait retenir qu'un seul critère, il serait d'ordre économique: en ville, comme Max Weber nous le rappelle, tout le monde ne vit pas de l'agriculture, ce qui revient à parler d'échanges commerciaux. La ville est normalement un lieu de marché. Une partie des habitants ne vit pas directement de l'agriculture, leur survie est donc fonction de l'organisation économique et politique de la production et des échanges. Ainsi le commerce fait-il partie intégrante de la ville.7 Dans ma recherche je me limiterai aux pays de l'Afrique subsaharienne et, en priorité, à ceux de l'Afrique dite francophone. Des références historiques s'imposent pour connaître et expliquer les conditions et les facteurs déterminants qui ont donné naissance aux villes à l'époque coloniale lors de la grande expansion européenne du XIXème siècle, des villes aujourd'hui devenues capitales d'État ou grandes métropoles. Cette naissance est à mettre en relation avec les mouvements migratoires provoqués par les politiques des puissances coloniales en fonction de leurs intérêts, notamment économiques. Tout cela devrait nous permettre de mieux comprendre la situation actuelle avec ses enjeux et ses tensions, ses conflits et ses contradictions, ainsi que les contraintes qui pèsent sur les
7

Cf. Max WEBER,La ville, Paris, Aubier Montaigne, 1982,p.19 (Die

Stadt. Extrait de Wirtschafl und Gesellschafl, 3° édition, 1947). Egalement, C. COQUERY-VIDROVITCHT, art. cit., pp. 11-12. 24

acteurs sociaux. La situation n'est pas uniforme, loin s'en faut. Les différences entre pays sont évidentes et nombreuses, à savoir situations géographiques très variées: sur la côte, à l'intérieur, en zone forestière ou en zone sahélienne, différences aussi au niveau des ressources locales. Des différences entre pays qui accueillent des migrants et ceux qui voient partir une partie de leur population. Il est facile de trouver des déséquilibres régionaux plus ou moins profonds à l'intérieur de chaque pays, des processus d'urbanisation plus ou moins récents ou anciens, plus ou moins rapides ou progressifs. Situation actuelle: politiques libérales et coûts sociaux Depuis le début de la décennie quatre-vingt, des pays de l'Afrique subsaharienne vivent sous la « contrainte» des Institutions de Bretton Woods, le F.M.!. et la Banque Mondiale, étant donné la crise profonde des systèmes de gestion économique et sociale hérités des indépendances; des pays soumis à des politiques dites d'ajustement structurel, les célèbres P.A.S. Ces politiques ont une claire orientation libérale et les recettes sont bien connues: libéralisations, privatisations, déréglementations, dégraissage de la fonction publique et du secteur étatique, désengagement de l'État, diminution des dépenses sociales, politique de « recouvrement des coûts» appliquée aux domaines de la santé et de l'éducation. Les effets sociaux de ces politiques sont parfois dramatiques: ce sont les classes populaires qui en subissent de plein fouet les conséquences, et le nombre de gens vivant dans des conditions de précarité n'a fait qu'augmenter. Ainsi il est fréquent de rencontrer des jeunes diplômés au chômage, la fonction publique -l'État traditionnel

pourvoyeur d'emplois - ne recrute plus, l'on assiste donc à
un «déclassement» des clientèles de l'État. La crise de 25

l'emploi dans le secteur moderne: déflation de la masse salariale distribuée par celui-ci, diminution du pouvoir d'achat des citadins, provoque la saturation dans le secteur dit informel ou non structuré qui est le mode de vie et de survie d'une bonne partie de la population urbaine exclue du secteur moderne. Ce secteur a fonctionné comme un régulateur social et économique, mais de nos jours il est soumis à une forte concurrence du fait de la crise économique et de l'augmentation continue de l'exode rural, ce qui provoque un certain essoufflement de ses capacités d'absorption qui se voient fortement réduites. Il a été et continue à être l'objet de nombreuses analyses théoriques et d'importants débats sans que les experts soient d'accord sur les effets de ce secteur sur les économies nationales.8 D'autre part, la réflexion sur la ville doit être située dans le contexte des dynamiques sociales en cours, dynamiques explicables à la lumière de facteurs économiques et historiques, facteurs générateurs de déséquilibres et de destructuration dans les sociétés traditionnelles. Ces facteurs économiques et historiques apparaissent intimement liés à l'expansion de l'économie marchande caractéristique de l'entreprise coloniale. Le malaise social, l'on s'en doute, est considérable ainsi que les frustrations, malaise générateur de mécontentements, de revendications, de contestations et révoltes toujours possibles. Revendications et contestations à situer de nos jours dans des contextes politiques soumis à des transformations et changements démocratiques, que l'Afrique subsaharienne connaît ou vit depuis une décennie; changements plus ou moins permis, freinés, acceptés, encouragés par la classe politique, notamment par l'élite au pouvoir qui détient les rênes de
Cf. Michel GAUD, « A propos de l'informel urbain: trois questions... plus une », in Afrique contemporaine, La documentation française, n° 168, Paris, oct. 1993, pp. ]87-]95. 26
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l'Etat post-colonial, caractérisé fréquemment par des pratiques de prédation, d'accumulation et de redistribution de prébendes transitant par des réseaux c1ientélistes. Ce sont des phénomènes bien connus, décrits par de nombreux économistes, sociologues, politologues et historiens. Des rapprochements se sont vite établis dans mon esprit entre ces réalités: des groupements religieux protestataires, de dures conditions d'existence des populations urbaines, la crise globale: économique, politique, sociale, culturelle qui traverse les sociétés au sud du Sahara, une histoire récente marquée par des mouvements migratoires massifs, une explosion démographique remarquable, des processus d'urbanisation rapide, des situations politiques locales en pleine évolution, un mode de vie urbain qui provoque des changements au niveau des mentalités, des valeurs, des modèles, qui exerce un pouvoir d'attraction dans les campagnes et qui investit finalement l'imaginaire collectif. « Le mythe de la ville appartient désormais à l'imaginaire

de la majorité des africains »,9obligeant ainsi le citadin métis culturel - à faire des transactions entre deux mondes qui ont des logiques et des références bien différentes: la vision du monde dite traditionnelle et la modernité occidentale. Cadre théorique et points de méthode Ma recherche, mes questions et mes centres d'intérêt portent sur la problématique urbaine; c'est pourquoi, il m'a paru opportun de consacrer un premier chapitre à la théorisation urbaine générale de l'École de Chicago pour faire ressortir quelques notions essentielles de ce courant de pensée, pionnier dans le champ de la
9 J.-M. ELA, op. cit., p. 6.

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sociologie urbaine et qui a exercé une influence indéniable sur le développement postérieur de ce champ de la sociologie. Il ne s'agit pourtant pas de développer une analyse comparative entre la situation historique qui inspira les théoriciens de l'École de Chicago et les réalités africaines; les situations, passées et présentes, les processus historiques, les références culturelles, les pratiques sociales et le contexte politique sont différents, ce qui n'exclut pas certaines similitudes. Il s'agit surtout de tenir compte de certains «soucis» de ce courant, à savoir: l'attention portée au phénomène migratoire ainsi qu'à ses effets ou conséquences sur le tissu social, la recherche d'une harmonie sociale ou la reconstruction des liens sociaux dans de nouveaux contextes sociaux, l'importance accordée aux représentations que les individus et les groupes se font de leur vivre ensemble en société, l'interaction entre structures sociales et acteurs sociaux, la ville lieu des migrations, des déplacements où les systèmes de référence sont aussi déplacés, réélaborés. Un chapitre important sera ainsi consacré aux flux migratoires, des flux historiques induits par la contrainte coloniale, mais aussi des mobilités individuelles significatives du point de vue de l'acteur social, des migrations qui répondent, comme il a été évoqué, à une logique « émancipatoire ». Ce chapitre sera précédé d'un autre plus historique consacré aux processus d'émergence des villes en Afrique en période coloniale, des villes qui combinent ruptures et continuités et qui obéissent à une double logique culturelle et urbaine, révélant ainsi des spécificités. Un dernier chapitre, faisant partie de la problématique de la ville, permettra d'interroger le phénomène urbain en Afrique: quelle est sa signification? quelles sont les logiques qu'il nous révèle: une logique de métissage culturel? la ville un lieu de concurrence des valeurs? l'espace urbain un « espace dominé» expression 28

et produit d'une logique d'extraversion? Quelles interactions et quels rapports entre la ville et la campagne? Il me paraît ainsi évident qu'il s'impose un va-etvient entre la dimension dite macrosociale et la dimension microsociale, du fait de leur interpénétration et complémentarité mutuelles. C'est dire que je tiendrai compte, d'une part, du milieu social en tant qu'ensemble de rapports sociaux entre les individus et les groupes, milieu qui va conditionner les activités humaines individuelles et collectives, et, d'autre part, l'acteur social, individu ou groupe, ses stratégies, ses calculs rationnels, son imaginaire. L'analyse microsociologique apparaît plus proche des réalités concrètes faites des expériences quotidiennes, telles qu'elles sont vécues et ressenties par les acteurs soumis à de multiples contraintes économiques, historiques, sociales, culturelles qui pèsent sur eux, d'où la nécessité d'intégrer les deux dimensions par ce va-et-vient. L'individu est situé dans une société, soumis à des contraintes, à des systèmes et mécanismes de contrôle: processus de socialisation, sanctions qui vont façonner son identité; il élabore, dès lors, des stratégies entre le possible et le souhaitable, des stratégies individuelles ou de groupe, des stratégies résultat de l'interaction entre déterminisme et liberté. Va-et-vient donc entre l'individu, les groupes et la société globale. ID Il s'agit, par conséquent, de connaître la réalité sociale et de la comprendre à partir de l'interaction entre la dimension objective: les conditions concrètes de l'existence, et les représentations subjectives que les acteurs sociaux s'en font. C'est-à-dire que je me situerai dans le courant théorique d'une sociologie dite compréhensive qui accorde une importance particulière à
10

Cf. Guy ROCHER, Introduction à la sociologie générale. 1.

L'action sociale, Montréal, HMH, 1968, Seuil, colI. "Points Essais", pp. 13-25. 29

l'acteur social - individu ou groupe - en interaction avec
d'autres acteurs sociaux, avec son environnement, acteur capable de donner un sens et une signification à son activité dans des situations parfois conflictuelles. Significations subjectives, intentionnalités et interprétations introduites par les acteurs dans les situations sociales auxquelles ils participent et s'impliquent, acquièrent ainsi une grande importance.11 Finalement, l'analyse de la ville devrait nous permettre de mieux comprendre le phénomène de la protestation, une protestation religieuse à caractère social qui intégrerait l'imaginaire individuel et collectif des acteurs et qui ferait ressortir les interactions entre références religieuses et dynamiques sociales. Nous sommes devant un phénomène d'inflation du religieux qui exprime ou véhicule les différentes rationalités des acteurs sociaux et des interpellations à l'égard du christianisme occidental, ainsi que de l'État colonial d'abord et postcolonial par la suite. Prolifération de nouveaux groupes religieux qui cache des enjeux culturels, économiques, politiques et sociaux. Le défi majeur reste la conception de la société. Ce sera l'objectif du dernier chapitre, qui répond à mes premières interrogations.

Il

Cf. Peter L. BERGER, Comprendre la sociologie, Paris, Centurion-

Resma, 1973, p. 177.

CHAPITRE I
L'École de Chicago et ses préoccupations sociales et réformistes
La sociologie urbaine de l'École de Chicago Dans ce chapitre je ferai ressortir des idées force, des préoccupations propres à ce courant, notamment à certains de ces théoriciens tels que Robert Ezra Park et Louis Wirth dans leur façon d'aborder le problème « urbain ». Ce sont des théoriciens à la frontière de la philosophie sociale, de la pensée sociologique et de l'analyse empirique. Ces deux auteurs, appartenant à la grande époque de ce courant de pensée, soit les années 1.920,1 s'intéressent aux effets provoqués par les phénomènes de l'immigration et de l'urbanisation. Ils sont influencés par Georg Simmel et William Thomas, ce dernier, étant avec Florian Znaniecki, l'auteur du grand classique de la sociologie empirique américaine: Le paysan Polonais en Europe et en Amérique. Leur but, notamment celui de Park, est de comprendre le comportement humain en milieu urbain, la ville se présente à ses yeux comme un laboratoire social privilégié qui permet l'observation du changement, puisqu'elle amplifie les processus sociaux: «. ..une grande ville - écrit Park - tend à étaler et à révéler publiquement de manière massive tous les traits et tous les caractères de la nature humaine, ordinairement obscurcis et refoulés dans des communautés plus petites. En un mot, la ville donne à voir le bien et le mal dans la nature humaine, mais de manière excessive. C'est ce fait qm,
1

Cf. Dictionnaire de Sociologie, Paris, Hatier, 1995, p. 106-107.

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