La Ville Éclatée

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Cet ouvrage a été composé à la suite d'un colloque sur " Les pratiques de la ville: transformations sociales et évolutions spatiales ", dont l'objectif était de présenter des recherches récentes sur les relations entre les changements dans la société et les changements dans les villes. Les auteurs ont mis l'accent sur des transformations qui mettaient en cause la notion même de ville au profit de l'urbain, qui voyaient les sociétés urbaines contemporaines plus comme des mosaïques que comme des structures unifiées ou qui décrivaient plus de fractionnement que de lien social.
Publié le : dimanche 1 février 1998
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EAN13 : 9782296356863
Nombre de pages : 264
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LA VILLE ECLATEE quartiers et peuplement

Collection Habitat et Sociétés
Conseillers: dirigée par Nicole Haumont Philippe Boudon, Jean Cuisenier, Alain Marie, Henri Raymond

Les recherches sur l'habitat se sont multipliées dans le monde depuis la Seconde Guerre mondiale, dans les sciences sociales et en architecture, comme dans les sciences pour l'ingénieur. Cet intérêt pour l'habitat est lié à l'augmentation des populations citadines, d'abord dans les pays industrialisés et aujourd'hui dans les pays en développement, à des changements dans la structure des familles, à la montée historique de la privatisation mais aussi aux politiques sociales de l'habitat et à l'évolution des techniques et des modalités de construction et de conception. On doit attendre de ces recherches qu'elles contribuent à l'élaboration de solutions techniques, sociales et culturelles plus adaptées à la demande des habitants. Une partie importante de travaux réalisés ou en cours cependant mal connue, peu diffusée ou dispersée. L'objectif de cette collection est l'édition de recherches sur l'habitat au sens large (logements, équipements, architecture, espaces publics appropriés) et la réédition de textes importants écrits dans les dernières années, en France et à l'étranger, afin de constituer une collection d'ouvrages de référence pour les étudiants, les chercheurs et les professionnels.

Déjà parus
NicoleHAUMONTetMarion SEGAUD (sous la direction de), Familles, modes de vie et habitat, 1989. Dan FERRAND-BECHMANN (sous la direction de), Pauvre et mal logé. Les enjeux sociaux de l'habitat, 1990. Peter WILLMOTT et Alan MURIE, La paupérisation du logement social, le cas de la Grande-Bretagne et de la France, 1990. Bruno LEFEBVRE, Michel MOUILLART, Sylvie OCCHIPINTI, Politique du logement, trente ans pour un échec, 1991. Guy BOUDIMBOU, Habitat et modes de vie des immigrés africains en France, 1992. Jacques BRUN et Catherine RHEIN (eds), La ségrégation dans la ville, 1994. Nicole HAUMONT (ed.), La ville: agrégation et ségrégation sociales, 1996. Marie-Hélène BACQUÉ, Sylvie FOL, Le devenir des banlieues rouges, 1997.

Sous la direction de
Nicole HAUMONT et Jean-Pierre LEVY

LA VILLE ECLATEE quartiers et peuplement

Préface de Jacques Brun

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Nous tenons à remercier:

- Gabriel

Dupuy, du PIR-Villes (CNRS)et Olivier PIRON, du Plan Construction et Architecture (METL) our leur soutien et pour l'aide p financière accordée à l'organisation du colloque "Les pratiques de la ville: transformations sociales et évolutions spatiales".

- Stéphanie CHARRON,Isabelle CHESNEAU, ude NGUYEN,Françoise A WINTERSDORFFour l'aide qu'elles ont apportée à la préparation de p cet ouvrage.

@ L'Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-6262-6

Sommaire

Avant-propos Nicole Baumont Préface Jacques Brun Première partie: Evolution et transformation des quartiers

7 9

La division sociale de l'espace dans les villes moyennes François Madoré .. ... .. .. ... .. .... . .. ..

..... ... ... .... ... ... .... .. 17 . .. 41

Les quartiers ouvriers en Europe à la veille du 21ème siècle Christophe Demazière

Du canut à l'employé: pratiques de l'espace Croix-Roussien (1870-1940)
Valentine F avelKapoian

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

55

Fragmentation spatiale et stratégies résidentielles Françoise Navez-Bouchanine Appropriation d'un nouveau modèle urbain dans la périphérie du Caire Bénédicte Florin . La "gentrification"
Yvette Marin

69

89

des quartiers multi-ethniques
. . . . . .. . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . .. . . . .. 101

Deuxième partie: Le peuplement:
y

normes et politiques

Tuberculose, surpeuplement et îlots insalubres: Paris entre 1850 et 1945
an ke I F ij a I kow . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 113

Populations flottantes et garnis à Versailles (1830-1880)
Claire LévyV roelant . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 127

L'immigrant aisé dans la ville
Thierry Berthet.. .. . . . . . .. . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . .. 145

Mixité sociale en banlieue ouvrière: enjeux et représentations Marie-Hélène Bacqué, Sylvie Fol, Jean-Pierre Lévy
Les attributions de logements soc iaux

161 175

Hervé Vieillard-Baron

Troisième partie: Face au politique: l'action collective L'intégration au quartier à l'épreuve de la rénovation Patrick Simon L'intégration locale des populations d'origine immigrée Mariajlavia Saettone ... . ... . 193 209

Les banlieues de Buenos Aires: les politiques locales en débat Marie-France Prévôt Schapira... .. Le propos basiste et la participation dans les villes brésiliennes
H é/ène Rivière d'Arc..

.

.... ..223

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 241

Postface
Jean-Pierre Lévy . . .. . .. . .. . .. . ... . . .. . . . .. . . ... . . . .. . . . . . . . .. . . . .. . ... . . . .. . . . . . . 251

Présentation

des auteurs

.

..

.. ... ... ..

....

..... ... .257

Avant-propos

L'ouvrage sur la "ville éclatée" a été composé à la suite d'un colloque sur "Les pratiques de la ville: transfonnations sociales et évolutions spatiales", dont l'objectif était de présenter des recherches récentes ou en cours sur les relations entre les changements dans la société et les changements dans les villes 1. Bon nombre de communications présentées et des propos tenus dans ce colloque avaient mis l'accent sur des transformations qui mettaient en cause la notion même de "ville" au profit de "l'urbain", qui voyaient les sociétés urbaines contemporaines plus comme des mosaïques que comme des structures unifiées ou qui décrivaient plus de fractionnement que de lien social. Il a donc semblé utile de rassembler et d'éditer des textes qui portent tous sur ce que l'on est tenté d'appeler la déstructuration urbaine. La première partie du livre, "Evolutions et transformations des quartiers", porte sur des changements résidentiels qui résultent des initiatives des ménages ou des contraintes qui leur sont imposées. La seconde partie, "Peuplement, normes, politiques" traite des contradictions inhérentes aux politiques publiques qui ne peuvent prendre en compte les populations précarisées qu'en les identifiant et en les désignant, parfois pour les particulariser et les assigner. Dans une troisième partie, "Face au politique: l'action collective", les auteurs montrent comment les habitants se défendent et attaquent pour ne pas disparaître ou pour accéder à la citadinité. En choisissant de brosser un tableau de "l'éclatement", on prend toujours le risque d'oublier que la dialectique des différences et des conflits n'entraîne pas nécessairement la désagrégation des sociétés urbaines et de masquer des structures et des régulations nouvelles encore mal perceptibles ou des cycles incomplètement identifiés dans la ségrégation et l'agrégation des habitants. "La ville éclatée" n'échappe pas complètement à ce risque, discuté d'ailleurs par Jacques Brun dans la préface et par Jean-Pierre Lévy dans la postface de l'ouvrage, mais l'objectif principal de cette publication est de contribuer aux réflexions et aux débats sur des changements sociaux et spatiaux contemporains dont tous constatent la force et la rapidité.

Nicole HAUMONT

1. Le colloque s'est tenu les 21 et 22 septembre 1995, au Centre de Recherche sur l'Habitat de l'Ecole d'Architecture de Paris-la-Défense, avec l'aide du PIR- Villes (CNRS) et du Plan Construction et Architecture (METL). Un ouvrage sur "L'urbain dans tous ses états", publié dans la même collection, est également une suite du colloque.

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Préface

"La ville éclatée: quartiers et peuplement" s'inscrit dans une lignée, déjà longue, d'ouvrages visant à apporter un éclairage sur un ensemble de transformations qui, aux yeux de tous les acteurs impliqués, figurent parmi les plus graves problèmes de société de notre temps, en France et dans la plupart des autres pays. Une première remarque que je suis tenté d'émettre - étant invité à apporter un regard extérieur portera sur le mot "éclaté" dans le titre de ce recueil. Il est superflu d'en souligner la connotation négative. On pourrait sans doute relever, dans les nombreuses publications consacrées depuis la fm des années 1980 aux problèmes de la ville et de l'habitat, une floraison de termes sinon synonymes, du moins proches par leurs significations, tels que "coupures", "clivages", "ftontières" entre quartiers, "fragmentation", "division" de l'espace, etc. On sait que si certains ont acquis, dans tel secteur, tel courant de la recherche ou dans telle oeuvre, un statut conceptuel relativement précis, beaucoup sont empreints d'ambiguité et fonctionnent essentiellement comme autant de métaphores. L'évolution de tout ce vocabulaire appellerait des études sémantiques et critiques, qui élargiraient celles qu'ont déjà suscitées la genèse et les usages des notions de "ghetto", "ségrégation", ou "exclusion" . L'expression "ville éclatée" ne désigne pas seulement un processus de fragmentation morphologique. Au-delà d'une dislocation de ce qui fondait l'unité matérielle, fonctionnelle et politique des villes, elle évoque l'idée d'une perte d'identité et d'une destruction de la cohésion sociale. "Eclatement" est-il exactement un antonyme de mots tels qu'''identité'', "unité", "liens" ? Question réductrice, sans doute... Toujours est-il que, sous le mot "éclaté" comme sous toutes les expressions qui évoquent une accentuation des clivages au sein de l'espace urbain, on retrouve, en filigrane, l'idée que ce phénomène menace ce que l'on nomme communément le "lien social". De là, en tout cas, et en laissant délibérément de côté l'examen précis des problèmes sociaux en cause (antagonismes entre groupes, conséquences de l'isolement des plus défavorisés sur leur capacité à s'intégrer dans la société, etc.), plusieurs autres remarques. D'abord sur une question mineure en apparence, et que l'on a parfois négligée dans la littérature des dix dernières années: dans quelle mesure les problèmes urbains sontils imputables à un effet de taille, et/ou de rythme de la croissance urbaine? Beaucoup d'écrits sur la ville posent en postulat que plus grandes sont la taille et la vitesse de développement d'une ville, plus grande est la probabilité que des tensions éclatent entre les groupes qui y vivent. Et ceci, quel que soit le principe de définition de ces groupes: socio-économique, "ethnique", démographique... Si Chicago a fait office de "laboratoire" de la recherche urbaine, c'est, comme on sait, 9

parce que le caractère précipité de sa croissance a mis en évidence des processus d'évolution des rapports sociaux qui, dans des villes à essor plus modeste et plus lent, n'auraient peut-être pas vu le jour ou seraient demeurés plus discrets. Par ailleurs, il est indéniable que les problèmes les plus criants de la société urbaine actuelle, en France ou dans le Tiers-Monde, se manifestent, en général, surtout dans les plus grandes agglomérations. Le présent volume en donne plusieurs exemples. Ce postulat, associant la notion de gigantisme urbain à celle de tensions dans les relations entre groupes sociaux, a inspiré a contrario certaines politiques urbaines. On se souvient, par exemple, qu'il n'est pas étranger aux projets de "villes nouvelles" : conçue pour brider la croissance des métropoles, la ville nouvelle ne doit pas dépasser un seuil déterminé. Dans le même temps, elle doit offrir un modèle d'intégration, voire de mixité sociale, et à tout le moins d'hannonie dans la localisation respective des zones d'emploi, de consommation et d'habitat. Il suffit également de rappeler brièvement le thème de la ville moyenne qui ignorerait la ségrégation sociale, ou du moins n'en connaîtrait que des formes atténuées. Il ne fait guère de doute que cette image repose en partie sur une idéalisation du passé, si ce n'est sur une idéologie anti-urbaine. Si l'on veut tenter de discerner ce qu'il y a de néanmoins exact dans ces représentations et de mieux comprendre les mécanismes qui engendrent des clivages dans les grandes métropoles modernes, il est utile d'approfondir l'étude de l'évolution des villes moyennes, comme le font plusieurs des communications qui suivent. Ces textes ne comportent, certes, aucun plaidoyer passéiste, aucun éloge masqué d'une ruralité perdue, version banale du refus de l'urbanisation contemporaine. Ils nous invitent toutefois à nous interroger plus précisément sur ce que serait le contremodèle, positif, de la ville éclatée. Car les différentes expressions que l'on a
associées à "éclatement"

-

"fragmentation",

"explosion",

etc. -

présupposent,

implicitement au moins, que l'état des liens entre l'organisation spatiale de l'habitat et les rapports sociaux, tel qu'on en dresse les symptômes à un moment donné, succède à un état antérieur, plus sain à différents égards. L'ouvrage, en réunissant des spécialistes de périodes et de pays différents, confmne qu'il serait assez vain de chercher ce contre-modèle positif du côté de la ville petite ou moyenne. Sans doute les problèmes administratifs et techniques y apparaissent-ils moins complexes, mais les problèmes d'intégration sociale (et, pour faire vite, d"'exclusion"), pour être parfois moins visibles que dans les grandes villes, n'en sont pas moins réels. Peuton se référer à la "ville ancienne" ? On sait ce qu'il y a de réducteur dans la vision selon laquelle la ségrégation dans le Paris d'avant Haussmann aurait été exclusivement "verticale". On connaît les limites de pertinence de l'image du village dans la ville, du quartier où tout le monde se connaît et où chacun trouve aisément ses repères. Là encore, les comparaisons ainsi que l'analyse sur le long terme des processus de formation et de modification du peuplement des quartiers, comme en proposent les chapitres qui suivent, apparaissent fécondes et nécessaires.

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Les auteurs semblent avoir évité de recourir trop systématiquement à la notion de "crise". Est-ce pour se démarquer d'un usage quelque peu elliptique de ce terme, postulant comme évidente, et ayant en soi une vertu explicative, l'existence d'une rupture qualitative et systématique? On parle effectivement parfois de "crise de la ville", de mêlne qu'on parle de "crise de la famille", "crise de l'école", "crise des valeurs", etc. Et il arrive qu'on observe des glissements lexicaux (pour ne pas dire des confusions sémantiques) entre "crise du logement", "crise de l'habitat", "crise des quartiers" et "crise de la ville". Les auteurs ont-ils eu le sentiment que la notion, appliquée à la ville, risquait d'être trop globale? Mais l'ouvrage montre bien que, s'il faut éviter l'erreur qui consisterait à ne mettre en exergue que les conséquences sociales les plus dramatiques des changements en cours et à surestimer la coupure entre un "avant" (idéalisé) et un "après", il faut éviter une autre erreur: sous-estimer la portée de ces changements et l'universalité de certains d'entre eux. Pour mesurer l'ampleur réelle de ces mutations et pour en saisir les mécanismes, une des voies proposées est celle de la comparaison entre des périodes historiques et des systèmes sociaux, économiques et politiques parfois éloignés. S'il demeure indispensable de continuer à accumuler des observations empiriques sur de nombreux points (par exemple, sur les effets que les frontières architecturales et paysagères de l'urbanisme moderne exercent sur le brassage ou l'isolement culturel des groupes), cet ouvrage montre que désormais un travail comparatif en profondeur est engagé. Les sujets de réflexion ainsi suggérés sont multiples. Le livre insiste sur plusieurs des principaux traits de pathologie sociale induits par les transformations morphologiques de l'espace urbanisé. Outre les processus de relégation de populations défavorisées dans des quartiers stigmatisés, il met, par exemple, en lumière le caractère quasi universel d'un des éléments du durcissement de la compétition entre les groupes sociaux - y compris parmi les classes moyennes et supérieures- pour l'occupation des "bons quartiers". La "gentrification" semble la fonne la plus répandue de cette compétition, même si la logique de localisation des quartiers concernés n'est pas la même partout. Conséquence, quasi mécanique, d'une croissance accélérée? Conséquence d'un étalement spatial, d'une extension des distances que les progrès des transports ne parviennent pas à compenser, ou n'accompagnent qu'avec un retard excessif? On a depuis un certain temps constaté que le "modèle français" d'organisation de l'espace social et le "modèle anglo-saxon" présentent des éléments de convergence avec un "embourgeoisement" des zones d'accessibilité maximale. On observe aussi que le Tiers- Monde ofIre des exemples frappants de coïncidence entre centralité sociale et centres urbains (même s'il ofIre aussi quelques-uns des exemples les plus caricaturaux de quartiers excentrés où les privilégiés se soustraient au contact des
"classes dangereuses ").

Plus largement, le livre confInne que la relation - simple homologie formelle ou relation causale - entre distance sociale et distance spatiale demeure un objet fondamental de la réflexion sur l'urbanisation et la société. Il montre aussi - sans Il

surprise mais en fournissant des matériaux à cette réflexion - que l'analyse de la mobilité est le moyen obligé pour progresser dans la compréhension de cette relation. La mobilité apparaît en effet comme un processus ambivalent. D'un côté, elle provoque des ruptures, suscite des oppositions, et de l'autre, sous certaines conditions, elle atténue les effets de la distance, rapproche les lieux et les habitants. Mais, s'il est clair que l'urbanisation actuelle, en provoquant simultanément une concentration des hommes et des activités dans des aires métropolitaines majeures et une dissémination généralisée de l'habitat et des activités urbaines, favorise globalement l'ensemble des fonnes de mobilité - résidentielles, quotidiennes et irrégulières, des personnes, des marchandises des infonnations - il est difficile d'en dresser des bilans, même partiels. La correspondance entre distances et liens sociaux, à l'échelon des individus comme à celui des groupes, devient-elle plus étroite ou tend-elle à se distendre en fonction de l'évolution des fonnes de l'urbanisation? L'ouvrage, là encore, invite à poursuivre l'analyse, et appelle notamment à un réexamen critique de diverses hypothèses déjà formulées. Entre autres exemples, il propose des essais d'explication aux échecs récurrents des différentes politiques par lesquelles l'Etat (et d'autres acteurs publics) a tenté de contrôler l'évolution du contenu social (démographique, "ethnique", etc.) des quartiers, afin de "mieux équilibrer" le peuplement de la ville. Vouloir fabriquer de la mixité sociale, répartir harmonieusement dans l'espace les différentes catégories de population, favoriser le brassage, et, qui plus est, vouloir le faire dans un temps court - celui des politiques du logement et de l'équipement - n'est assurément pas exempt d'utopie. Il faut du temps pour construire - et surtout pour laisser spontanément se construire - un peuplement "équilibré", pour produire un espace urbain où les habitants se sentent "chez eux", se perçoivent comme des citoyens et non pas de simples usagers de la ville. Ce n'est certes pas une découverte, et certains lecteurs pourraient objecter que l'expression "ville éclatée" donne à entendre qu'il existe une ville dont le noyau, le cœur (aux épistémologues d'examiner les métaphores empruntées à la biologie ou à la physique...) et les parties seraient solidement unis, au point d'en masquer les inégalités et les contradictions. L'ouvrage, au contraire, démontre que, si la question ne se pose pas en termes aussi simples, il ne s'agit en rien d'un faux problème. Sa lecture invite cependant à approfondir la réflexion sur l'identité des acteurs qui perçoivent la ville comme éclatée, et sur le contenu de leurs représentations. On peut identifier ceux qui souffrent de cet éclatement. On sait bien que les individus qui le subissent expriment souvent, dans leur discours, une notion parfaitement claire et spontanée d'isolement, d'exclusion. Mais la question de l'unité de la ville me semble être avant tout une problématique de "responsables" : technocrates, politiques, animateurs sociaux, chercheurs, etc. Quels sont les rapports entre les représentations de ces différents groupes et les représentations des "citoyens ordinaires", de ceux qui, précisément, ne se posent pas, sauf exception, la question de l'identité de la ville? Certains, assignés de fait à résidence par leur statut économique et par les contraintes du 12

marché immobilier, ne connaissent qu'une fraction de la ville, sans toujours pour autant éprouver le sentiment d'être des "citoyens" de cette commune ou de ce quartier, loin s'en faut. D'autres, à l'inverse, sont assez mobiles pour s'accomoder, pour tirer profit de la fragmentation architecturale, fonctionnelle et sociale de l'espace urbanisé, et se sentir à l'aise, à l'échelle de leur "quartier" comme à celle de l'agglomération (dont ils ont, parfois, une vision plus globale) : pour autant ont-ils une image de "la" ville toujours claire? Sait-on exactement ce que signifie pour eux le fait d'habiter tel quartier plutôt que tel autre? Les chapitres qui suivent montrent que toute action sur les fonnes matérielles de la ville, sur le "contenant" de la société comporte une part d'utopie, mais d'une utopie dimension physique de légitime, nécessaire. La forme - y compris la l'agglomération - n'explique qu'une partie des problèmes sociaux et politiques (en l'occurence, de cette perte d'identité et d'unité de la ville). Et une politique d'intervention - sur les équipements, sur la localisation des activités ou sur la distribution spatiale du peuplement - ne peut avoir d'effets COlTecteurs ue partiels. q Mais, dans une société donnée, ces effets sont d'autant plus importants qu'ils relèvent d'un des domaines, pas si nombreux, où l'action de l'Etat, du maire, et/ou de l'urbaniste peut se déployer. Le "quartier", notion complexe, comme le prouve cet ouvrage, est-il un maillon stable dans les rapports entre le citadin, son logement, la ville (la "cité") et la société? Dans une société comme la nôtre en tout cas, où la grande majorité des habitants vivent en milieu urbain (ou périurbain), l'identité citadin-citoyen, que postulent les politiques de la ville et des quartiers, fait problème. Si nous disons "ville éclatée", ce n'est donc pas seulement parce que ses différenciations internes (y compris ses divisions administratives) et sa complexité rendent la ville plus difficile à gérer. En réalité, il n'a sans doute jamais existé de ville égalitaire, ni sur le plan social ni sur le plan d'une homogénéité entre les quartiers. On peut même considérer que, tout au moins en régime libéral, l'hétérogénéité spatiale est nécessaire au développement même de la ville, de même que l'inégalité sociale est consubstantielle au capitalisme. C'est sans doute en cela que l'idée d'équilibrage, de brassage social, et de lutte pour rétablissement d'une justice spatiale dans l'habitat, travail jamais achevé, est à la fois utopique et indispensable.

Jacques

BRUN

13

PREMIERE PARTIE

EVOLUTION Er

TRANSFORMATION DES QUARTIERS

La division sociale de l'espace dans les villes moyennes
François MADORE Université de Nantes... ESO

Si les analyses portant sur la division sociale des villes

1

sont relativement

fréquentes

en géographie urbaine, peu de chercheurs se sont intéressés à cette question à l'échelle des villes moyennes de petite dimension, comme Cholet et La Roche-surYon, unités urbaines uni-communales d'environ 50 000 habitants. Cette lacune peut s'expliquer pour partie par le tropisme de nombreux chercheurs, orientés vers la grande ville, mais également par une difficulté d'ordre méthodologique et conceptuel, qui tient essentiellement à l'échelle d'appréhension traditionnelle du phénomène, fondée sur l'existence des quartiers INSEE. Or, si l'on juge "les circonscriptions administratives souvent trop artificielles, et aussi trop larges, pour définir des cadres d'observation vraiment satisfaisants" (Y. Grafmeyer, 1991), plus la ville est petite et plus cette critique est pertinente, étant donné que la population moyenne des quartiers INSEE reste identique quel que soit l'échelon urbain (environ 5 000 habitants en moyenne, ce qui nous donne IDentités à Cholet et 9 à La Roche-sur-Yon). L'analyse de la division sociale de l'espace de la ville moyenne ne risque-t-elle pas dès lors de renvoyer une image défonnée de la réalité en dessinant une trame morphologique, et donc pour partie sociologique, très homogène? Cependant, si l'approche à plus grande échelle semble plus apte à retranscrire les distances spatiales au sein des agglomérations de petite dimension, elle se heurte à l'absence de sources disponibles. Cette méconnaissance relative de la division sociale dans les petites villes moyennes, et l'absence d'un découpage intra-urbain satisfaisant pour saisir une image de cette réalité, est d'autant plus dommageable qu'elle autorise toute une série d'afflffi1ations plus ou moins fondées sur la vigueur du processus de différenciations socio-spatiales, puisque "les comparaisons entre les villes françaises demeurent
1. S'agit-il de division ou de ségrégation sociale? M. Roncayolo, dans l'introduction d'un ouvrage consacré à la ségrégation (l. Brun et C. Rhein, 1994) avertit d'emblée le lecteur: "Ségrégation ou division sociale de l'espace? Les mots ne sont pas neutres, car ils ne font pas appel aux mêmes constants, ni à la même gamme de processus". 1. Brun, à qui l'on doit, seul ou en association avec Y. Chauviré, de nombreuses contributions épistémologiques sur la signification du concept de ségrégation, nous montre bien la ttdérive sémantique qui a chargé le mot de connotations complexes" conduisant au polymorphisme. Aussi, la simple étude de la segmentation socio-spatiale ne peut être assimilée à de la ségrégation, fondée sur "l'idée d'intentionnalité", et qui suppose, au sien de la relation de dominants à dominés, "une volonté d'exclusion de la part des premiers". La ségrégation relevant donc d'un processus explicite d'exclusion, son emploi ne paraît guère justifié pour décrire les échelles de la division sociale au sein de la ville moyenne.

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embryonnaires, bien que soit fréquemment avancée l'idée que les formes de la division sociale de l'espace et l'acuité des clivages varient selon la taille et la structure économique des villes" (J. Brun, 1981). Or, en 1982, "la division sociale de l'espace est relativement intense dans les villes moyennes (des Pays-de-laLoire)", celle-ci restant toujours importante en 1990 malgré "une tendance générale à l'homogénéisation sociale" (R. Dodier, 1996). Certains auteurs ne vont-ils pas jusqu'à se demander si, "comme on le prétend parfois, la qualité de la vie dans une ville moyenne comme La Roche-sur-Yon est supérieure à celle d'une grande agglomération, alors que l'on y constate les mêmes déséquilibres démographiques et sociaux (en 1975)", (A. Chauvet et J. Renard, 1978) ? Cette contribution a donc pour objectif de préciser l'intensité et les formes prises par la structuration de l'espace social de deux petites villes moyennes au profil socioprofessionnel assez différent: Cholet, sous-préfecture industrielle du Maine-etLoire, est très marquée par la présence ouvrière (41,8% des personnes de référence des ménages en 1990, contre 38,6% en moyenne dans les unités urbaines françaises de 20.000 à 100.000 habitants et seulement 29,6% à La Roche-sur-Yon), alors que cette seconde ville, préfecture de la Vendée, est beaucoup plus tertiaire et administrative, ce qui se traduit par une nette sur-représentation des employés (23,3%, contre 19,3% dans les villes françaises de taille identique et 14,7% à Cholet), voire des professions intennédiaÏ!es (tableau 1).

SOURCES ET METHODOLOGIE L'analyse critique des sources et de la méthodologie utilisées pour appréhender la division sociale des villes moyennes de Cholet et de La Roche-sur-Yon appelle trois remarques. Un seul critère défmissant la position sociale de la personne de référence des ménages a été retenu, la profession et catégorie socioprofessionnelle (PCS), à travers cinq PCS d'actifs issues de la nomenclature agrégée (le ménage a été préféré à l'ensemble de la population, étant donné le lien étroit et statistique établi avec la résidence principale) : les artisans, commerçants et chefs d'entreprises, les cadres et professions intellectuelles supérieures, les professions intermédiaires, les employés et les ouvriers 1. La PCS est le principal déterminant social de l'individu ou du ménage, "la plus pertinente car elle se trouve généralement associée à tout un faisceau de propriétés plus ou moins convergentes" (Y. Grafmeyer, 1994). Cependant, n'oublions pas que les PCS sont très hétérogènes, qu'elles "ne sont en rien la traduction statistique des classes sociales" (J. Pailhé, 1983), et enfm que l'appartenance socioprofessionnelle n'est que l'un des détenninants susceptibles
1. En raison de la longueur de la dénomination des deux premières catégories, nous les appellerons par simplification commerçants et cadres. Quant aux agriculteurs exploitants, aux effectifs très faibles, ils n'ont pas été pris en compte.

18

d'influer sur la demande en logement des ménages et donc sur leur localisation résidentielle, au même titre que les critères d'ordre démographique, psychologique ou culturel. Cette analyse de la division sociale au sein de la ville moyenne se compose pour l'essentiel d'une mesure statistique des distances socio-spatiales et de l'esquisse d'une géographie socio-résidentielle des deux villes, donc des processus de constitution de ses différents territoires. Elle n'a donc pas pour ambition de révéler les modalités de coexistence des groupes sociaux à l'intérieur de la ville, ce qui suppose le recours aux enquêtes et aux entretiens, afm d'étudier les pratiques et les représentations des individus. Certes, on pourra nous objecter aisément que "l'espace n'est pas le seul obstacle à la communication et que la distance sociale n'est pas toujours mesurable de façon adéquate en termes purement physiques" (R.E. Park, 1926), mais la question des échelles étant primordiale, si l'on veut appréhender correctement la réalité de la division sociale de l'espace urbain dans la ville moyenne, ou plus modestement une image de celle-ci, nous mettrons l'accent sur l'exploitation de deux sources: les données du recensement à l'échelle des quartiers INSEE et celles issues d'une base statistique personnelle, composée des ménages actifs ayant procédé à l'acquisition de leur résidence principale sur le marché immobilier de l'occasion à Cholet et à La Roche-sur-Yon en 1988-1989, soit respectivement 516 et 355 ménages. Cette source, constituée à partir des copies d'actes notariés archivés à la Conservation des Hypothèques et complétée par la recherche, à partir de la taxe d'habitation, de la destination future du bien vendu, afin de ne retenir que les ménages ayant acquis leur résidence principale, présente un double intérêt. D'une part, dans un organisme urbain dont les dynamiques socio-spatiales sont désormais beaucoup plus portées par les mutations de propriété au sein du parc existant que par le renouvellement de la structure immobilière grâce à la construction neuve, dans un rapport du simple au double à La Roche-sur- Yon et même au triple à Cholet à la fm des années quatre-vingt, l'exploitation de cette source permet de mieux comprendre les choix d'implantation résidentielle des ménages, choix d'autant plus mûrement pesés qu'ils impliquent en moyenne une stabilité résidentielle bien plus longue que pour le statut de locataire. D'autre part, cette source présente l'intérêt de pouvoir être modelée en fonction d'un usage spécifique et adaptée à une problématique de recherche centrée sur la division sociale de l'espace au sein des petites villes moyennes, grâce à la possibilité de constituer des agrégats géographiques prenant mieux en compte que le découpage INSEE les subdivisions morphologiques, et donc pour partie sociologiques, du tenitoire urbain. Ainsi, les villes de Cholet et de La Roche-sur-Yon ont été découpées en 18 et 17 secteurs immobiliers, présentant chacun une relative homogénéité quant à la période de construction et au type dominant du bâti.

19

Enfm, la structure socio-spatiale des villes moyennes de Cholet et de La Roche-surYon peut être analysée aisément à l'aide de quelques indicateurs, tous basés sur une hypothèse d'équirépartition des PCS au sein des entités constitutives de l'espace urbain. Dans un premier temps, nous nous efforcerons d'apprécier l'intensité de la concentration ou de la dispersion spatiale des PCS, en ayant recours à l'indice de ségrégation. Ensuite, nous essayerons de mettre" en évidence les schémas d'associations .et d'oppositions entre les différentes PCS, à l'aide de l'indice de

dissimilaritél, encore appelé indice de dissemblanceou de dissimilitude. Enfm,
nous terminerons par un essai de cartographie des oppositions socio-spatiales à l'échelle des quartiers INSEE puis des secteurs immobiliers, en utilisant le quotient de concentration ou l'indice de concentration relative2, car ni l'indice de ségrégation, ni celui de dissimilarité ne permettent d'identifier le contenu socioprofessionnel des différentes entités qui composent l'espace urbain.

L'INTENSITE DE LA CONCENTRATION SPATIALE DES PCS ET LES SCHEMAS D'ASSOCIATIONS ET D'OPPOSITIONS En 1990, la ville moyenne de La Roche-sur-Yon, et encore plus celle de Cholet présentent des contrastes très affinnés dans l'inégale concentration spatiale des PCS d'actifs à l'échelle des quartiers INSEE dont le découpage est réputé pourtant peu pertinent, étant donné l'écart important entre les valeurs extrêmes prises par les indices de ségrégation - 4,4 à Cholet et 3,4 à La Roche-sur-Yon - (tableau 2).
1. Les indices de ségrégation et de dissimilarité, mis au point par des sociologues américains au cours des années cinquante (cf. Duncan D.D. et B., (1955), "A methodological analysis of segregation indexes", American Sociological Review, volume 20, n02, pp 210-217), permettent de mesurer l'inégale concentration spatiale des différentes catégories constitutives d'une population pour le premier, ainsi que la distance spatiale séparant ces catégories entre elles pour le second. Le principe de base de ces indices est simple, puisqu'il est basé sur l'hypothèse d'une équirépartition des différentes catégories: plus on s'éloigne de cette répartition idéale, et plus les indices sont élevés. Ces deux indices, dont l'échelle de variation est comprise entre 0 et 100, mesurent en réalité la proportion de la population d'une catégorie donnée qui devrait changer d'entité géographique pour obtenir une répartition spatiale identique à celle des autres catégories (hypothèse de l'équirépartition) : ainsi, plus l'indice de ségrégation d'une catégorie est élevée, et plus elle est concentrée spatialement ~ plus l'indice de dissimilarité entre deux catégories est fort, et plus la distance spatiale les séparant est également importante. - L'indice
population,

de ségrégation,
se calcule

en comparant
suivante,

l'écart de répartition
pour une catégorie

entre une catégorie
donnée: Is

de la façon

=

et l'ensemble

1/2

L I Xi

- Pi

de la

I, où Xi

représente le pourcentage de la population de la catégorie X habitant dans le quartier i et Pi le pourcentage de la population totale, incluant l'ensemble des catégories, habitant dans le quartier i. L'indice de dissimilarité est assez proche du précédent, mais il mesure l'écart de répartition entre deux catégories: Id = 1/2 L Xi Yi I, où Xi représente le pourcentage de la population de la

-

catégorie X habitant dans le quartier i, et Yi le pourcentage de la population de la catégorie Y habitant dans le quartier i. 2. Le quotient de concentration, basé également sur une hypothèse d'équirépartition, se calcule en rapportant le pourcentage de population d'une catégorie donnée dans une entité géographique à la proportion observée dans l'ensemble de l'espace urbain. Ce quotient mesure ainsi des surreprésentations (indice supérieur à 1) et des sous-représentations (indice inférieur à 1), et permet d'établir le profil socioprofessionnel de chaque quartier ou secteur: le nombre d'entités géographiques et d'indicateurs (5 PeS) est suffisamment faible en effet pour permettre un classement basé sur la visualisation et la comparaison de ces profils. 20

-

1

Artisans, commerçants Cadres, professions intellectuelles Professions intennédiaires Employés Ouvriers TOTAL

7,3 12,9 23,4 14,7 41,8 100,0

58 36 17 27 24

8,7 25,8 25,2 16,7 23,6 100,0

69 64 32 62 44

7,0 15,1 25,1 23,3 29,6 100,0

38 43 22 22 37

9,3 29,6 25,9 29,0 6,2 100,0

79 50 37 54 137

"'Source: personne de référence des ménages (INSEE, recensement de 1990, sondage au 1/4) "'Source: personne de référence des ménages (Conservation des hypothèque, acquéreurs d'une résidence principale ancienne en 1988/89) '"

Tableau 1 : Professions et catégories socioprofessionnelles à Cholet et à La Roche-sur-Yon

/'
Commerçants Cadres Prof. intermédiaires Employés Ouvriers 24,5 14,2 5,6 Il,5 8,9 17,1 21,6 6,0 21,2 14,5 21,6 26,9 10,3 27,0 19,0 15
\ (

"

10

o ~ 0~
;S' 'c.".."

~O~...~
v~

<\/. 0

Moyenne Coefficient de variation

12,9 55,7

16,1 39,6

21,0 32,9

':J,

~~<r

~'\.; ~~~,f>

~

0<'?-("~

TOlal ménages 1990 (quartiers Acquéreurs Acquéreurs 1988-1989

INSEE) INSEE)

1988~ 1989 (quartiers

(secteurs immobiliers)

Commerçants Cadres Prof. intermédiaires Employés Ouvriers

16,4 17,6 5,2 8,7 1O,S

25,7 12,1 12,0 Il,6 42,6

28,3 14,8 15,4 18,9 4S,7

50 45 40 35 30 25 20 15 10 5 o

"

~,
~ ~"-r

Moyenne oefficient de variation

11,7 44,8

20,8 65,3

24,6 52,6

q~-r .<1"0<", -

~~/.
~c."-Ï

...~~'\.;

o~ ~é-~

~~~

"'Base de calcul et source: personne de référence des ménages (INSEE, recensement de 1990, sondage au 1/4), et découpage en 10 (Cholet) et 9 (La Roche-sur-Yon) quartiers INSEE de calcul et source: personne de référence des ménages (Conservation des hypothèque, "''''Base acquéreurs d'une résidence principale ancienne en 1988/89), et découpage en 10 (Cholet) et 9 (La Roche-sur-Yon) quartiers INSEE, puis en 18 (Cholet) et 17 (La Roche-sur-Yon) secteurs immobiliers

Tableau 2 : Indices de ségrégation des professions et catégories socioprofessionnelles à Cholet et à La Roche-sur-Yon

21

Ces contrastes semblent s'accentuer pour les acquéreurs d'une résidence principale en 1988 et 1989, même si la prudence s'impose, car la diminution des effectifs et le nombre plus élevé d'unités spatiales ont tendance à gonfler les indices (Y. Grafmeyer, 1991 et A. Vant, 1983). Des contrastes de concentration spatiale très affirmés Cette série des indices de ségrégation des PCS, pour l'ensemble des ménages actifs de Cholet ou de La Roche-sur-Yon en 1990, dessine une courbe très classique car déjà observée dans de nombreuses villes, en fonne de U ou plus exactement de V, où les catégories les moins dispersées dans l'espace urbain sont situées aux extrémités de l'échelle sociale. Cependant, la première branche du V monte bien plus haut que la seconde, puisque les indices de ségrégation les plus élevés, révélateurs d'une plus grande concentration spatiale, sont ceux des commerçants et

1 des cadres, à l'image de ce qui a été observé dans d'autres villes françaises : les

premiers sont les plus concentrés spatialement à Cholet (indice de 24,5), assez loin devant les cadres (indice de 14,2), alors que ces derniers sont au même niveau de concentration que les commerçants à La Roche-sur-Yon, avec cependant des intensités moindres (indice de 17,6 pour les cadres et de 16,4 pour les commerçants). Si les catégories modestes (employés et ouvriers) arrivent ensuite en seconde position, leur niveau de concentration spatiale, avec des indices de ségrégation variant entre 8,7 et II,5, est inférieur pratiquement de moitié à celui des classes aisées. Enfin, la PCS la moins concentrée spatialement est celle des professions intermédiaires, puisqu'elle possède les plus faibles indices de ségrégation (5,6 et 5,2). Les dynamiques socio-résidentielles et la restriction ou la diffusion de l'aire résidentielle des PCS La comparaison entre la valeur prise par l'indice de ségrégation pour l'ensemble des ménages actifs en 1990 et celle mesurée pour les seuls acquéreurs d'une résidence principale sur le marché immobilier de l'occasion en 1988 et 1989, à l'échelle des quartiers INSEE puis des secteurs immobiliers, nous renseigne sur les stratégies spatiales mises en oeuvre par les différentes PCS au moment de l'acquisition. Ainsi, une progression de la concentration spatiale est observée pour les acquéreurs appartenant aux catégories modestes et aux professions intermédiaires, montrant leur propension à restreindre leur aire de diffusion résidentielle en procédant à l'acquisition, en 1988 et 1989, de leur résidence principale sur le marché de l'ancien. En revanche, la diminution de l'indice de ségrégation pour les commerçants à Cholet et pour les cadres à La Roche-sur-Yon traduit, au sein de ces deux catégories
1. Dans leur analyse de la segmentation socio-spatiale à Paris intra-muros en 1962 et 1975, 1. Brun et Y. Chauviré (1983) observent également que "l'indice de ségrégation a une valeur nettement plus forte pour les catégories bourgeoises que pour les catégories ouvrières. Les premières apparaissent ainsi comme plus exclusives, plus concentrées", ce que démontre également Y. Grafmeyer à Lyon (1992).

22

qui étaient les plus "ségréguées" dans chaque ville en prenant l'intégralité des ménages actifs en 1990, une tendance à dépasser les traditionnels tenitoire s d'ancrage, lors de l'acquisition de la résidence principale. Les possibilités d'intervention limitées des catégories modestes sur le marché de l'ancien, étant donné que le système de fmancement du logement par les prêts aidés les oriente vers le neuf, expliquent largement la forte sélectivité sociale dans l'accès à ce marché, où les cadres sont fortement sur-représentés panni les acquéreurs (tableau 1). Cette sélectivité guide également la dynamique socio-résidentielle des villes, marquée par une restriction de raire de diffusion résidentielle des ménages modestes et à l'inverse par une tendance parmi les catégories aisées à investir de larges segments du marché du logement ancien. Ces évolutions divergentes modifient la configuration de la courbe en fonne de U ou de V, puisque la seconde branche monte désormais aussi haut, voire plus haut que la première: les employés
1 à Cholet et les ouvriersà La Roche-sur-Yon apparaissent, dans chaqueville, autant

sinon plus "ségrégués" que les catégories aisées à l'échelle des quartiers INSEE, et au même niveau que les cadres à l'échelle des secteurs immobiliers dans la première ville. L'opposition catégories aisées / catégories modestes en 1990 L'étude des indices de dissimilarité entre les différentes PCS en 1990 permet de compléter l'analyse de la division sociale de l'espace, en mettant en évidence l'existence d'associations ou d'affmités et au contraire d'oppositions ou d'antinomies entre les catégories, par la mesure de la distance spatiale entre les PCS, celle-ci augmentant parallèlement à la progression de l'indice. Les écarts entre les valeurs extrêmes, en variant entre 2,6 à Cholet et 2,8 à La Roche-sur-Yon (tableau 3), sont suffisamment importants pour suggérer des oppositions ou des associations nettes. Deux pôles semblent s'opposer: d'un côté celui constitué des commerçants et des cadres, puis de l'autre celui rassemblant les employés et les ouvriers, les professions intennédiaires se situant en position médiane. Des indices de dissimilarité faibles unissent entre elles les deux catégories composant ces deux pôles: 13,8 à Cholet et 12,7 à La Roche-sur-Yon entre les commerçants et les cadres, puis 14,1 et 12,3 entre les employés et les ouvriers. En revanche, ces deux pôles s'opposent entre eux: les quatre indices de dissimilarité les plus élevés enregistrés dans chacune des deux villes, variant entre 21,8 et 33,5, sont obtenus entre les commerçants et cadres d'un côté et les employés et ouvriers de l'autre. Ainsi, l'espace résidentiel des villes moyennes de Cholet et de La Roche-sur-Yon est bien structuré, comme celui de plus grandes agglomérations, autour de
1. La valeur de l'indice de ségrégation des ouvriers (42,6) doit être encore plus relativisée que celles des autres catégories, étant donné la petite taille de la population prise en compte, 22 ménages acquéreurs, et sa très forte concentration au sein de deux quartiers INSEE et également deux secteurs immobiliers, à hauteur de 68% et 45%.

23

12,7 127 199 22,6 25,6 130 21,8 29,6

19,9 130 10,4 16,6

22,6 21 8 104 12,3

25,6 296 166 12,3

Employés (PeS 5) Ouvriers (PCS 6)

*Base de calcul ctsource :personne de référence des ménages (INSEE, reœnsementde 1990,sondageoo ct9 (laRoche-sur. Yon) quartiers INSEE Cholet La Roche/Yon Moyenne Moyenne

1/4).ctdécoupagecn

10 (01olct)

= 20,3
= 18,6

Coefficient de variation = 38,9 Coefficient de variation = 35,0

Em ployés (PCS 5) Ouvriers (PeS 6)

208 16 I 37,1 29,7

238 41,3 35,4 309

26,0 17,3 31 I 17,6 174 51 4
d'une

13,0 31 I 19,2 17,4 400
résidenceprincipa1e

30,9 31,1 31 1 51 5
*Basedc ca1culetsourcc: perso nne de référence des ménages (Conservation ancienncen 1988189),ctdécoupagecn 10 (Cholet) et9 (La Roche-sur-Yon)

17,6 192 51 7

51 5 51,7 51,4 400

des hypothèque, acquérwrs quartJers INSEE

Cholet La Roche/Yon

Moyenne = 26, 1 Moyenne = 34,2

Coefficient de variation

= 36,0 Coefficient de variation = 39,2

330 Cadres Employés (PCS 5) Ouvriers (PCS 6)
*Base decalculetsource : personne de référence principalcancienne en 1988189), etdécoupageen

330 359 38,0 57,6 23 1 29,9 51,3

359 23 1 24,7 54,3

380 299 247 48,5

576 51 3 543 48,5

des ménages (Conservation des hypothèque. acquéreurs d'unerésilence 18 (Cholet) et 17 (LaRoche-sur. Yon) sCCkllrs immobiliers

Cholet La Roche/Yon

Moyenne 33,9 = Moyenne = 39,6

Coefficient de variation 29,0 = Coefficient de variation = 30,8

Tableau 3 : Indices de dissimilarité entre les catégories socioprofèssionnelles à Cholet et à La Roche-sur-Yon 24

l'antinomie catégories aisées I catégories modestesl. Cependant, si le processus de différenciation de l'espace urbain semble identique quelle que soit la taille de l'agglomération, il ne recouvre pas tout à fait la même réalité sociale, étant donné que les contenus des PCS sont sensiblement différents selon la place de la ville dans la hiérarchie urbaine, comme le montre la tendance à la sous-représentation des catégories affectées à des tâches de commandement économique, c'est-à-dire des cadres et professions intellectuelles supérieures, dans la ville moyenne par rapport à la grande ville2. Au sein de cette opposition entre catégories situées aux deux extrémités de l'échelle sociale, la PCS dont la localisation résidentielle est la plus discriminante est celle des commerçants: non seulement c'est le groupe le plus concentré spatialement, avec les cadres à La Roche-sur-Yon, mais de plus il ne s'associe qu'avec une seule autre catégorie, celle des cadres. Les commerçants sont ainsi les seuls à ne pas avoir un faible indice de dissimilarité avec les professions intermédiaires (22,2 et 19,9), alors que ces derniers sont pourtant situés en position charnière, étant donné leur association avec toutes les autres catégories hormis celle des commerçants. Ainsi, à Cholet, les trois indices les moins élevés, compris entre 13 et 13,6, sont observés entre les professions intermédiaires et les cadres, employés et ouvriers, alors qu'à La Roche-sur- Yon, ces trois indices se classent parmi lès cinq plus faibles, variant dans une fourchette de 10,4 à 13 pour deux d'entre eux, alors que le troisième (16,6 avec les ouvriers) devient déjà plus conséquent. Les dynamiques modestes socio-résidentielles et l'opposition catégories aisées/catégories

Par rapport à l'ensemble des ménages actifs en 1990, les indices de dissimilarité des acquéreurs d'une résidence principale en 1988 et 1989 sont nettement supérieurs, notamment à l'échelle des secteurs immobiliers, ce qui résulte pour partie du biais statistique induit par la diminution des effectifs,mais ce qui peut révéler également une accentuation des antinomies entre PCS. Cependant, l'information essentielle issue de cette analyse est que l'espace socio-résidentiel des acquéreurs reste structuré par l'opposition entre les catégories aisées et les catégories modestes. L'indice de

1. Dans la région Ile-de-France, "les catégories socioprofessionnelles dont les répartitions sont les plus opposées sont celles des ouvriers et des cadres et professions intellectuelles supérieures" (M. Berger et C. Rhein, 1988), ce que confinnent également Y. Chauviré et D. Noin, (1980), lorsqu'ils observent que axe de l'analyse des correspondances, indiquant le niveau social, représente la "le premier différenciation majeure et oppose très clairement les catégories ouvrières situées au bas de l'échelle sociale aux catégories les plus favorisées". 2. Les cadres et professions intellectuelles supérieures représentent 12,9% des personnes de référence des ménages actifs en 1990 à Cholet, contre 15,1% à La Roche-sur-Yon, ce qui est supérieur à la moyenne des villes françaises de 20 000 à 100 000 habitants (12,3°tlo), mais inférieur à celle des unités urbaines de plus de 100 000 habitants (16,30/0) et surtout à la moyenne de l'agglomération parisienne (25,7%). Nous avons déjà évoqué cette question dans une précédente contribution, rédigée en collaboration avec T. Couturier (1996). Le lecteur pourra également se référer aux travaux de N. Commerçon (1990).

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dissimilarité entre les acquéreurs commerçants et les cadres d'une part, les acquéreurs employés et les ouvriers d'autre part, compte toujours parmi les plus faibles, que ce soit à l'échelle des quartiers INSEE ou des secteurs immobiliers (la seule exception à cette règle provient des ouvriers à La Roche-sur-Yon, dont la faiblesse des effectifs explique pour partie l'importance de l'indice de dissimilarité avec toutes les autres catégories, y compris les employésl). Ces deux pôles s'opposent entre eux: les quatre indices de dissimilarité les plus élevés enregistrés pour les acquéreurs à Cholet sont entre les commerçants et cadres d'un côté et les employés et ouvriers de l'autre, la situation étant plus confuse à La Roche-sur-Yon pour la raison évoquée cidessus, puisque seuls les ouvriers s'opposent nettement aux catégories aisées. Enfm, les acquéreurs appartenant aux professions intermédiaires sont également en position médiane, puisqu'ils ne s'opposent nettement à aucune autre PCS, hormis les ouvriers à La Roche-sur-Yon. Si l'analyse des schémas d'association et d'opposition, entre les différentes PCS lors de l'acquisition d'une résidence principale, met en évidence une opposition reflétant la répartition de l'ensemble des ménages, les dynamiques résidentielles de quelques catégories induisent certaines tendances propres à modifier à plus ou moins long terme ces schémas. C'est le cas des deux PCS dont la comparaison de l'indice de ségrégation pour l'ensemble des ménages en 1990 et pour les seuls acquéreurs en 1988 et 1989 laissait suggérer une extension de leur aire de diffusion résidentielle, à savoir les commerçants à Cholet et les cadres à La Roche-sur- Yon. Les premiers, dont la logique d'implantation est la plus discriminante dans l'espace social des deux villes, réduisent quelque peu leur isolement relatif au moment de l'acquisition, puisque non seulement ils s'associent avec les cadres, mais également avec les professions intermédiaires, ce qui est une nouveauté. Quant aux seconds, leur tendance ubiquiste à investir de larges segments du marché immobilier de l'occasion est également confmnée à La Roche-sur-Yon, puisque les plus faibles indices de dissimilarité de cette PCS sont obtenus avec les professions intermédiaires (23,1) puis les employés (29,9), donc avant celui des commerçants (33).

ESQUISSE D'UNE GEOGRAPHIE

SOCIO-RESIDENTIELLE

Trois grands types de quartiers ou de secteurs immobiliers, se subdivisant ensuite en plusieurs sous-types, ont pu être mis en évidence grâce à la comparaison des différents profils socioprofessionnels obtenus à partir du calcul des quotients de concentration de chaque PCS, que ce soit à travers l'analyse de la localisation résidentielle de l'ensemble des ménages actifs à l'échelle des quartiers INSEE en 1990 ou des seuls acquéreurs d'une résidence principale au niveau des secteurs immobiliers en 1988 et 1989. Précisons cependant que l'emploi du terme quartier
1. Comme pour l'indice de ségrégation, l'importance des indices de dissimilarité des ouvriers ne doit pas faire trop illusion, puisqu'elle s'explique pour partie par la faiblesse d'un échantillon composé de 22 ménages acquéreurs et très fortement concentrés dans deux quartiers et deux secteurs immobiliers.

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