La ville, ses cultures, ses frontières

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Depuis les années '90, la collaboration entre chercheurs d'Europe de l'Ouest et de l'Europe de l'Est s'est intensifiée. Cet ouvrage est le résultat d'échanges théoriques à propos de ce que la démarche anthropologique peut apporter en matière de compréhension de la ville contemporaine. Il rend compte de plusieurs enquêtes menées dans des villes de France, de Hongrie et de Roumanie. Ainsi sont approfondies diverses notions comme celles de frontières culturelles et de perception des changements paysagers. Si des différences sont perceptibles, on note aussi des évolutions convergentes.
Publié le : vendredi 1 octobre 2004
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EAN13 : 9782296374201
Nombre de pages : 217
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LA VILLE, SES CULTURES, SES FRONTIÈRES

@L'Hannatlan,2004 ISBN: 2-7475-7155-6 EAN : 9782747571555

Sous la direction de Alain BA TTEGA Y, Jacques BAROU, Andras A. GERGELY

LA VILLE, SES CULTURES, SES FRONTIÈRES
Démarches d'anthropologues dans des villes d'Europe

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 1510214 Torino ITALIE

Minorités et Sociétés Collection dirigée par Jacques Barou et Le Huu Khoa
Déjà parus

VU-RENAUD Mong Hang, Réfugiés vietnamiens en France; interactrion et distinction de la culture confucéenne, 2002. DECROUY Gaëlle, REYNAUD Jérôme, REYNAUDMAURUPT Catherine, TORRIN Franck, L'exclusion sociale dans les Alpes-Maritimes, 1997. LASSALLE Didier, Les minorités ethniques en GrandeBretagne Aspects démographiques et sociologiques contemporains, 1997. MIRANDA Adelnia, Migrants et non-migrants: mouvements et enracinements, 1996. LE HUU KHOA, L'immigration confucéenne en France, 1996. LE HUU KHOA, Asiatiques en France: les expériences d'intégration locale, 1995. BAROU Jacques et PRADO Patrick, Les Anglais dans nos campagnes, 1995. MOUILLAUD-FRAISSE Geneviève, Les fous cartographes, Littérature et appartenance, 1995. VINSONNEAU Geneviève, L'identité des jeunes en société
in égalita ire, le cas des Maghrébins en France, 1995. BAROU Jacques, La place du pauvre. Histoire et géographie sociale de l'habitat H.L.M, 1992. LE HUU KHOA, L'interculturel et l'Eurasien, 1992. GUILHAUME Jean-François, Les mythes fondateurs de l'Algérie française, 1992.

Table des matières Alain Battegay Introduction. Les villes, leurs cultures, leurs frontières: Regards d'anthropologues sur des villes européennes

p. Il

LA VILLE, OBJET ET TERRAIN ANTHROPOLOGIQUE

p. 19

Andras A. Gergely Anthropologieurbaine et traditions de recherchessur l'interculturalité en Hongrie
Jacques Baron Comment les anthropologues en vinrent à la ville: extension du domaine de la recherche Alain Battegay De quelles analyses culturelles avons-nous besoin? Les interprétations françaises de l'anthropologie urbaine à l'épreuve de l'anthropologie des quartiers Zoltan A. Biro, Julianna Bodo Une brève esquisse des recherches d'anthropologie urbaine en Roumanie

p. 21

p. 37

p. 53

p. 67

CHANTIERS DE RECHERCHES

p. 73

Andras A. Gergely
A la recherche du temps. .. et de la ville

p. 75

Zsuzsanna Komjathy Boundaries of and in a district. The case of Terézvaros

p. 101

Adam Bethlenfalvy Chanukah at the Nyugati

p. 113

Éva Tessza Udvarhelyi The Symbolic Politics ofWestend City Center in Budapest Alain Battegay Les frontières de la Place du Pont, "centralité immigrée" de l'agglomération lyonnaise et lieu ressource de ritualités minoritaires

p. 123

p. 147

Diana Szanto,
"Esprit du lieu" : localité et apprivoisement dans le quartier Betriat à Grenoble de l'étranger

p. 167

Zoltan A. Biro, Julianna Bodo Tous ensemble, les uns à côté des autres: les métamorphoses de l'utilisation de l'espace dans une petite ville de Roumanie: Csikszereda Jacques Barou Conclusion

p. 199

p.215

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Liste des auteurs Jacques Barou, socioanthropologue, CNRS, UMR Pacte, Grenoble
Alain Battegay, chercheur au CNRS (GRS/GREMMOI ARIESE), Lyon

Zoltan A. Biro, ethnologue, Centre de Recherche Régional et Anthropologique, Miercurea-Ciuc
Julianna Bodo, ethnologue, Centre de Recherche Régional et Anthropologique, Miercurea-Ciuc

Adam Bethlenfalvy, étudiant en anthropologie, ELTE, Budapest Andras A. Gergely, anthropologue et sociologue, Centre de recherche ethno-régionale, Institut des Sciences Politiques, Budapest
Zsuzsanna Komjathy, ethnologue, Fondation Artemisszio, Budapest Diana Szanto, ethnologue, Grenoble Éva Tessza Udvarhelyi, étudiante en anthropologie, ELTE, Budapest

Alain Battegay INTRODUCTION
LES VILLES, LEURS CULTURES, LEURS FRONTIÈRES: REGARDS D'ANTHROPOLOGUES SUR DES VILLES EUROPÉENNES

Les essais que nous proposons ici sur les villes et leurs frontières urbaines et culturelles sont le fruit de rencontres qui ont pennis à des anthropologues et des socio-anthropologues hongrois, français, roumains, de croiser les regards qu'ils portent sur des manières contemporaines de vivre les villes dans ces différents pays.

La ville objet et terrain anthropologique
Une première série de contributions propose des états des lieux problématisés des recherches anthropologiques sur la ville en Hongrie, en France, en Roumanie. Cet état des lieux tente de dessiner les mouvements d'entrée en ville de l'anthropologie dans ces différents pays: il souligne que la ville elle-même comme réalité socio-historique et sa contruction comme objet de connaissance n'ont pas la même histoire ni la même pertinence dans les propos et les démarches des uns et des autres, qui n'y ont pas accordé la même attention. Les approches hongroises s'inscrivent dans des héritages et une actualité que dessinent les contributions d'Andras A. Gergely. Les villes elles-mêmes sont des lieux récents au regard d'une anthropologie d'abord rurale, fortement marquée par une tradition «faisant de l'idée Herdérienne du Volk et de la volkskunde un fondement des sciences sociales» et interrogeant le fonctionnement des communautés locales et le principe des localités. Dans les années 1980, en s'écartant de la thématique de l'espace rural, les chercheurs se sont tournés plutôt vers la question de l'espace public (compris comme composé de traditions, de coutumes, de droits, de valeurs communes, de mémoire collective et de liens de parenté): ils ont alors affirmé que la société locale n'est le privilège ni de la communauté rurale ni de quelques groupes professionnels comme la paysannerie ou la classe ouvrière. La cohabitation entre des populations diverses a alors été progressivement problématisée dans le cadre de tensions entre la pression unifonnisatrice du pouvoir et l'action différentialiste de la société. A la fin des années 1980, des anthropologues ont consacré de nombreux travaux aux

frontières culturelles de la société paysanne est-européenne, aux relations inter-ethniques, aux comportements des groupes urbains, à la pauvreté, aux processus de communication des migrants et aux symboles d'identification: l'intérêt pour les identités collectives et les relations intercommunautaires au sein du tissu urbain s'est confinné et a ouvert des possibilités de recherches interculturelles dans la ville, dans un contexte de transition politique. L'affinnation de nouvelles élites, les transfonnations de la nature et des fonctions du niveau local marquent ces années de transition au cours desquelles s'observent également des changements des fonnes de présence des groupes dans l'espace public et l'apparition de nouvelles fonnes d'exclusion/inclusion de populations ethniquement identifiées. Autant de défis et de chantiers de recherches qui s'ouvrent à une ethnologie/anthropologie de la ville qui se situe aujourd'hui en Hongrie dans une position intennédiaire, entre la naissance et l'âge adulte. Deux contributions convergent pour retracer l'entrée en ville de l'anthropologie française qui a longtemps préféré prendre pour objet des petites communautés, plutôt rurales, en les étudiant dans des contextes coloniaux ou exotiques, et pour noter que cette entrée en ville s'est opérée aussi à domicile à partir des années 1980. Ce double mouvement a conduit l'anthropologie française à étendre son domaine de recherche et à remettre en chantier certaines de ses conceptions héritées. Les anthropologues français sont venus à la ville en s'intéressant d'abord au monde pré-industriel et en développant des travaux sur des cités correspondant à leur image de la ville traditionnelle, qu'ils allaient chercher dans le domaine exotique, remarque ainsi Jacques Barou. Il note qu'il a fallu attendre les années 1960 pour que les anthropologues français considèrent que la ville moderne méprisée jusque là par la majorité des africanistes pouvait être un objet d'analyse pour leur discipline. Il se sont alors intéressés, en s'inspirant des «community studies» anglo-saxonnes, à des groupes de citadins qui conservent des particularités visibles, groupes « étranges », souvent parce qu'étrangers: la plupart des populations analysées dans les monographies étaient des immigrés conservant en ville un mode de vie encore largement inspiré de celui ayant cours dans les sociétés d'origine. S'inscrivant dans cette orientation, les recherches conduites à propos des étrangers dans la ville se sont souvent moins orientées vers l'analyse des relations que les divers groupes entretiennent les uns avec les autres que vers la compréhension interne de ces groupes, tout en tentant de rendre compte de l'impact des influences urbaines les plus variées sur le comportement des populations étudiées. Elles se sont par la suite intéressées à la famille, au voisinage, 12

au quartier, à l'usine, au bureau... et à tous ces groupes formels ou informels dans lesquels se déroule la vie sociale en milieu urbain. Mais les études ethnologiques sur les populations citadines les plus représentatives du milieu urbain (bourgeoisie), ou les études menées en plusieurs lieux et auprès de populations différentes, restent relativement rares et récentes. L'accumulation de monographies de villes ou de quartiers plus ou moins diversifiés culturellement et socialement et de communautés bien définies semble néanmoins un passage inévitable pour renouveler les connaissances sur le fait urbain contemporain et son caractère dynamique. Alain Battegay signale pour sa part que ce sont des tensions dans les villes françaises, entre les villes et leurs banlieues, et des interrogations sur des nouvelles formes de conflits sociaux urbains impliquant des populations immigrées et issues de l'immigration qui ont donné de la pertinence à la redécouverte française de l'anthropologie urbaine anglosaxonne et nord-américaine, au début des années 1980. Des chercheurs ont alors procédé à des approches anthropologiques de quartiers et se sont intéressés aux rapports de voisinage et de cohabitation. Dans ces études, les quartiers d'habitat social et de banlieue ont occupé une place de choix: ils ont souvent été conçus sur le modèle de villages urbains en déficit de sociabilité et d'auto-régulation, le personnage de l'habitant a été privilégié au détriment du citadin, et les cultures des habitants ont souvent été définies par la seule relation d'appartenance à des cultures héritées qui commanderaient l'ensemble de leurs comportements. Ces présupposés et les notions d'intégration, d'identité, de groupes, de communautés, et leur qualification en tenne ethnique, communautaire, culturel, ont été soumis à des débats autant scientifiques que politiques. La conception anthropologique des cultures comme ensemble d'orientations normatives qui engloberaient ceux qui leur appartiendraient a été mise en cause, de même que la figure anthropologique de l'indigène, représentant authentique d'une culture authentique: elles se sont révélées largement insuffisantes pour rendre compte de la variété des répertoires culturels individuels des citadins et pour analyser des processus et des dynamiques d'interculturalité à l'échelle des sociétés urbaines et des villes en train de se faire, de se défaire et de se recomposer. Une telle remise en chantier de définitions héritées est à porter au crédit des reformulations d'une anthropologie urbaine, s'intéressant à l'analyse des cultures urbaines au moment où s'affirment de nouvelles fonnes de pluralisation des populations urbaines et des manières de vivre les villes devenues des agglomérations qui s'étalent et se recomposent. 13

En Roumanie, Zoltan A. Bira et Julianna Bodo soulignent que le mouvement de recherche rurale d'entre les deux guerres mondiales, prenant pour objet le village traditionnel de Roumanie, reste aujourd'hui très prégnant dans un pays dont le caractère rural reste affirmé. A partir des années 50, toute recherche sociologique a été éliminée des universités, et à partir des années 1970 la sociologie a acquis de nouveau petit à petit droit de cité. De vastes recherches folkloristes ont été conduites, appuyées par la direction communiste et visant à la collecte des beaux produits et à la sauvegarde des valeurs culturelles. Ce n'est qu'à partir des années 1980 que quelques chercheurs ont commencé à s'occuper d'anthropologie culturelle qui n'a été reconnue comme discipline scientifique qu'après 1989. Le nombre de recherches reste cependant en ce domaine très restreint. Un groupe de recherches qui s'était constitué pour mener des études non officielles s'était intéressé au cours des années 1980 à l'analyse d'une petite ville créée à la suite de décisions centrales au début des années 1970, et à la formation de modes de vie transitoires panni les populations essentiellement rurales de cette nouvelle ville. Le changement de 1989 a mis en route dans la vie des villes roumaines des processus nouveaux (nouvelles compétences des collectivités locales, accroissement du degré de liberté d'installation pour les individus et les groupes, apparition de la publicité) encore peu étudiés mais qui mériteraient de l'être.

Recherches en cours
Les recherches en cours que nous publions sont composites, et dans des états d'achèvements inégaux. Conduites à l'initiative d'étudiants, de chercheurs, d'enseignants elles prennent pour terrains des villes différentes (Budapest en Hongrie, Lyon et Grenoble en France, Csikszereda en Roumanie), qu'elles explorent à partir d'échelles et d'entrées de terrain différentes. Certaines s'intéressent à des espaces et à leurs usages par des populations, d'autres se centrent plutôt sur des analyses d'événements ou d'implantations de nouveaux objets urbains. Mais ces recherches ont toutes en commun d'essayer de rendre compte de la manière dont se construisent, se recomposent et se vivent les frontières sociales et culturelles, économiques et symboliques, de ces villes. Au-delà de leur valeur documentaire, ces recherches, témoignent de l'intérêt des chercheurs pour l'actualité des villes et des sociétés urbaines en train de se vivre. Elles semblent s'accorder pour faire l'hypothèse que la notion d'espace public est un bon analyseur des modalités d'un vivre 14

ensemble en milieu urbain. Cette notion est en effet utilisée dans ces recherches autant pour désigner des lieux urbains (rues, places) que pour faire référence à des scènes de visibilité et d'observabilité mutuelles, autant pour désigner des événements urbains faisant débat que pour décrire le cadre de manifestations acquérant une dimension symbolique. Sa polysémie est ici une fois de plus confinnée par ses mises en œuvre dans des recherches qui font rentrer l'anthropologie en ville en voulant explorer 1'« esprit public» de sociétés urbaines, et la manière dont elles vivent leurs réalités quotidiennes. Pour ce faire, les anthropologues évoquent des scènes de la vie urbaine inscrites dans différentes syntaxes sociales et urbaines, et qui font sens au regard des sociétés dans lesquelles elles prennent place, donnant lieu à des débats et des controverses. Un telle démarche, partagée sans être concertée, témoigne du souci de ces socio-anthropologues pour le monde contemporain en train de se vivre et de la pertinence qu'ils accordent à une anthropologie des espaces publics. Se situant au carrefour de l'anthropologie urbaine et de l'anthropologie politique, leurs analyses des caractères publics des espaces et des événements qu'ils observent, désignent des frontières du vivre ensemble qui reconfigurent les anciennes frontières urbaines en leur donnant de nouveaux sens d'actualité. En Hongrie, plusieurs recherches interrogent les transfonnations des rapports à l'espace et au temps de Budapest et de ses populations urbaines, comme le souligne Andras A. Gergely qui note qu'au cours des années 1990 « les changements de conditon de vie ont affecté l' espacetemps social - ou au moins les moyens de sa domination et de son expérience ». C'est à la fois le rapport à l'espace et à la localité, et le rapport au temps et à ses rituels sociaux qui se transfonnent dans un contexte d'incertitude où se fabrique, le présent. Dans ces conditions, les villes vivantes peuvent être des lieux pertinents d'approches anthropologiques interrogeant «le fonctionnement concret des groupes sociaux et des cultures, leurs rythmes, leurs hannonies et leurs contrepoints, ou les contrastes de leurs images» pour éclairer les nouvelles modalités du vivre ensemble, fortement marquées par une recomposition des relations entre l'économique et le social, entre l'Etat ou le pouvoir et la société. Cela exige de mettre en oeuvre des pratiques de recherches qui n'en sont qu'à leurs débuts et qui sont à considérer comme des tentatives qui s'inscrivent au début des chantiers contemporains de l'anthropologie en Hongrie. C'est une de ces tentatives que signalent les trois contributions qui portent sur Budapest. Zsuzsanna Komjathy, après avoir retracé une brève histoire de Terézvaros et de Pest, insiste sur l'importance des 15

interventions urbaines sur ce morceau de ville notamment dans la seconde moitié du XIXe siècle, fortement inspirées de l'expérience des villes d'Europe de l'Ouest. A la fin du XIXe siècle Terézvaros, séparé en deux parties, formait néanmoins un petit monde complet et composite, où on trouvait des tramways tirés par des chevaux et des tramways électriques, du commerce et de l'industrie, des populations industrielles, des classes moyennes, des barons de l'industrie et des escrocs, du passé, du présent et du futur, des rues commerçantes au style oriental et des grands boulevards bordés d'immeubles aux façades de style éclectique, des opéras et des salles de spectacles. Au tournant du XXe siècle l'implantation de populations juives est signalée, qui furent rassemblées en ghetto, aux frontières de Terézvaros en 1944, et qui périrent nombreuses pendant la guerre. Le régime communiste déplaça de nombreuses familles de classe moyenne après la guerre, et le quartier accueillit alors des Tziganes, des Hongrois et des Juifs en même temps qu'il devenait, dans certaines de ses zones, un quartier diplomatique accueillant des ambassades. A la fin des années 1990 les autorités locales proposèrent aux habitants l'acquisition privée de leurs appartements, et la présence de Croates et dans une moindre mesure d'Allemands, Serbes, Roumains, Slovaques, Slovènes a été alors signalée. Aujourd'hui, Terézvaros forme un des vingt-trois arrondissements de Budapest, identifié par l'administration comme le VIe arrondissement: alors que ses limites administratives se sont rétrécies, de nombreux services et équipements marquent sa vie locale en attirant des visiteurs: foires, marchés, hôtels, opéra, musées, théâtre, cinémas, sans compter gares et stations de métro. La petite unité régionale qu'était Terézvaros se transfonne pour devenir un morceau de Budapest: ses frontières externes se dissolvent, s'effaçant dans les usages des citadins qui les ignorent ou les franchissent sans le savoir, tandis que ses frontières internes se recomposent en se connectant à son environnement urbain, et en lien avec de nouveaux usages des espaces publics. C'est précisément cette modification des frontières internes de Terézvaros qu'éclaire l'étude d'Adam Bethlenfalvy, qui s'intéresse à ce phénomène récent qu'est la célébration publique de chanukah à Nyugatisquare. Il montre que le déroulement en public de la manifestation devient un lieu de formation de l'opinion pour les témoins qui y assistent, tandis que le rituel religieux originel tend à perdre de son importance. Il suggère également que cette manifestation fait de Nyugati-square un lieu de la ville où se mettent en scène des frontières intercommunautaires si ce n'est interculturelles, un lieu symbolique qui contribue à faire de

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Terézvaros une scène significative et perçue comme telle de l'interculturalité urbaine. Éva Tessza Udvarhelyi pour sa part semble confirmer les transformations des frontières externes de Terézvaros, ancienne centralité commerçante de la ville, en montrant que l'accroissement des centres commerciaux de syle occidental depuis 1996 dans Budapest transforme tant la structure de la ville que sa culture urbaine. Même si leur installation dans la ville centre a reconcentré une grande part des transactions économiques et commerciales, ils se sont également installés en banlieue, en réhaussant le prestige économique et social de leurs environnements urbains. Perçus comme des emblèmes forts de changements culturels, ils sont devenus des lieux de batailles à la fois politiques et symboliques, des lieux et des enjeux de lutte pour l'espace. En France deux types de quartiers figurant des lieux urbains d'interculturalité sont évoqués. Alain Battegay tente d'analyser les recompositions d'une centralité commerçante immigrée à Lyon. Le quartier de la Place du Pont, quartier populaire et immigré du centre-ville de Lyon, est un morceau de ville de peu de poids à l'échelle de l'agglomération, en habitants et en superficie, et fait l'objet de procédures lourdes et disputées de renouvellement urbain depuis plus de dix ans. Mais la Place du Pont désigne pour les populations notamment maghrébines qui la fréquentent, un lieu relais de la ville, un carrefour de réseaux de sociabilités et d'affaires, un espace de ressources et d'approvisionnement. Aujourd'hui, la Place du Pont mobilise des clientèles habitant l'ensemble de l'agglomération, de l'aire urbaine, de la région et au-delà, et les offres commerciales et de services qu'elle propose tendent à concentrer des services aux déplacements, requis par la circulation d'informations, d'hommes, de marchandises, ainsi que des produits requis par des « mobilités culturelles sur place ». La Place du Pont apparaît ainsi comme une vitrine où s'exposent et se mettent à l'épreuve de nouveaux produits et de nouveaux services adaptés à des univers d'approvisionnement qui ont des dimensions commerciales et culturelles, économiques et sociales, et comme un espace de ressources pour des populations dont les manières de vivre en migration se diversifient et se recomposent. Alors même que son destin urbain est incertain, la Place du Pont s'affirme comme un lieu et un moment urbain de ritualités minoritaires, un espace frontière à la fois au regard de la ville et au regard des populations maghrébines de l'agglomération dont les univers d'approvisionnement se recomposent. Diana Szanto s'intéresse pour sa part au quartier Chorrier-Bemat à Grenoble dont elle intelToge l'esprit des lieux. Elle montre que ce 17

quartier « derrière la ville» est maillé de lieux de rencontres: les petits commerces, notamment les cafés et les marchés de plein air jouent un rôle important dans la vie sociale locale, de même que la fréquentation des jardins et places publiques, et que les espaces «intermédiaires» (centre social, messe du dimanche, associations, squats artistiques). Elle montre également que la vie sociale de ce quartier est maillée de réseaux visibles et localisables sur le quartier (école ou lieu de travail) ainsi que de réseaux personnels et familiaux qui excédent largement l'espace du quartier, tout en exerçant des effets sur les relations sociales dans le quartier et en concourrant à la définition d'un esprit du lieu. En Roumanie Zoltan A. Biro et Julianna Bodo retracent I'histoire récente d'une petite ville de roumanie, Csikszereda, où la minorité ethnique hongroise représente une majorité locale, en se centrant sur les métamorphoses de l'utilisation de l'espace. Ils montrent comment l'image mentale de l'ancienne ville a subsisté, indépendamment du milieu démoli devenant un des terrains d'opposition dissimulée au pouvoir central avant 1989 et comment une dizaine d'années après, un quartier des riches se forme dans certaines parties de la ville, l'espace physique de la ville se redéfinissant à partir de paramètres sociaux, selon un processus lent. Un processus de séparation se manifeste lentement mais sûrement, qui dissocie les populations anciennement mélangées et les ordonne « tous ensemble les uns à côté des autres ».

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LA VILLE, OBJET ET TERRAIN ANTHROPOLOGIQUE

Andras A. Gergely
ANTHROPOLOGIE URBAINE ET TRADITIONS DE RECHERCHES SUR L'INTERCUL TURALITÉ EN HONGRIE
« Le nombre de gens ici qui pensent seuls, qui chantent seuls, qui mangent et parlent seuls dans les rues est effarant. Pourtant ils ne s'additionnent pas. Au contraire, ils se soustraient les uns aux autres, et leur ressemblance est incertaine» Jean Baudrillard : Amérique

La réflexion sur les conditions de la recherche et du savoir scientifique fait partie des tâches et des devoirs de tout chercheur en sciences sociales. Classer, rassembler, critiquer les sources écrites et les «références» du savoir collectif est un exercice habituel, et cet exercice constitue déjà un premier jugement sur la connaissance et sur ses ambitions, sur l'état des documents et des représentations scientifiques, sur les travaux finalisés. En ce qui concerne les approches anthropologiques en Hongrie, je soutiens que le thème de recherche qui nous intéresse, celui des frontières interculturelles de la ville, est très simplement caractérisé par une absence totale de recherches, des publications spécialisées en anthropologie urbaine n'existant pas encore en Hongrie (et plus largement, en Europe de l'Est). Certes, il existe de nombreuses données statistiques disponibles concernant la ville, qui sont souvent mobilisées sur la scène académique dans des analyses politiques, des écrits historiques, ou des études urbanistiques qui analysent les rapports sociaux dans et entre les cultures ethniquement ou socialement différentes. De nombreuses publications portent également sur le développement local ou sur la transition politique dans un contexte sociologique déterminé. Mais, sans entrer dans les détails, nous pouvons dire que l'ethnologie/anthropologie de la ville se situe aujourd'hui en Hongrie dans une position intermédiaire, entre la naissance et l'âge adulte. C'est ce constat que je me propose d'étayer, sans pour autant négliger les contributions à l'étude des problèmes qui nous occupent que proposent les nombreuses analyses et traductions qui figurent en bibliographie ainsi que les approches en termes d'urbanisme ou de gestion locale. Cette contribution entend seulement mettre en perspective, en signalant les tendances dominantes de la pensée et de la pratique des orientations anthropologiques contemporaines, quelques chantiers et interrogations contemporaines en Hongrie, proches de l'anthropologie

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