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La ville : vers une nouvelle définition ?

De
173 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1992
Lecture(s) : 328
EAN13 : 9782296233911
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LA VILLE: VERS UNE NOUVELLE DÉFINITION?

Dans la collection "Villes et Entreprises"

Michèle ODEYE-FINZI, Les associations en villes africaines, Dakar-Brazzaville, 1985. Martine CAMACHO, Les Poubelles de la survie. La décharge municipale de Tananarive, 1986. Alain MAHARAUX, L'Industrie au Mal~ 1986 COLLECTIF, Nourrir les villes en Afrique sub-saharienne, 1986. Guy MAINET, Douala. Croissance et servitudes, 1986. J.-C. WILLAME, Zaïre, l'épopée d'Inga. Chronique d'une prédation industrielle, 1986. P. van DIJK, Burkina Faso. Le secteur informel de Ouagadougou., 1986. P. van DIJI{, Sénégal. Le Secteur informel de Dakar, 1986. Alain DURAND-LASSERVE, L'exclusion des pauvres dans les villes du Tiers-Monde. Accès au sol et au logement, 1986. COLLECTIF, Droit de cité. A la rencontre des habitants des banlieues délaissées, 1986. Marc NOLHIER, Construire en plâtre, 1986. Patrick McAUSLAN, Les mal logés du Tiers-Monde, 1986. COLLECTIF, Economie de la construction au Maroc, 1987. COLLECTIF, Economie de la construction au Caire, 1987. COLLECTIF, Economie de la construction à Lomé, 1987. Sous la direction de Sid BOUBEKEUR, Economie de la construction à Tunis, 1987. COLLECTIF, Production de l'habitat à Antananarivo, 1987. Serge THEUNYNCK et Nicolas WIDMER (eds.), Economie de la construction à Nouakchott, 1987. COLLECTIF, Economie de la construction à Kinshasa, 1987. M.COLOMBART-PROUT, O.ROLLAND, M.TITECAT, Economie de la construction à Abidjan, 1987. ECONOMIE ET HUMANISME, Economie de la construction à Hyderabad, 1987. G. SPENCER-HULL, La petite entreprise à l'ordre du jour, 1987 COLLE Cf IF, Famille et résidence dans les villes africaines, 1987. Nicole HAUMONT et Alain MARIE (eds.), Politiques urbaines dans les pays en voie de développement, Tomes I et II, 1987. C.COQ VERY -VIDR 0 VITCH (ed.), Processus d'urbanisation en Afrique, Tomes I et

II, 1988.
AFOURCAULT (ed.), Un siècle de banlieue parisienne (1859-1964), 1988. M.CAHEN (ed.),Bourgs et villes en Afrique lusophone, 1989. COLLECTIF, Etat, ville et mouvements sociaux au Maghreb et au Moyen-Orient, 1989. S.BRED ELO UP, Négociants au long cours. Rôle moteur du commerce dans une région de Côte-d'Ivoire en déclin, 1989. Susanna MAGRI et Christian TOPALOV (eds.), Villes ouvrières (1900-1950), 1989. Sophie DULUCQ et Odile GEORG (eds.), Les investissements publics dans les villes africaines (1930-1985). Habitat et transports, 1990. COLLECTIF, Sites urbains en mutation, 1990.

Collection Ville et Entreprises

Jean REMY et Liliane VOYÉ

LA VILLE:

VERS UNE NOUVELLE DÉFINITION?

Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan,
ISBN:

1992

2-7384-0956-3

INTRODUCTION

C'est la compréhension du statut de l'espace et des modes de regroupement des populations et des activités qui fait l'objet de cet ouvrage. Partant de l'opposition que fait volontiers le langage courant entre ville et campagne, le propos montrera comment l'urbanisation - entendue en tant que processus intégrant la mobilité spatiale à la vie quotidienne - conduit à une redéfinition de l'incidence des modes de territorialité sur les formes sociales d'échange et de structuration des rapports de force. Mot d'usage courant s'il en est, le terme de ville n'en est pas moins un concept ambigu. Il est, en effet, tout à la fois un concept descriptif qui permet de repérer une réalité matérielle concrète et un concept interprétatif dans la mesure où il évoque un ensemble de fonctions sociales diverses, qui font de la ville quelque chose de bien différent d'une entreprise ou d'une école, par exemple. L'importance de cette distinction est essentielle car elle permet d'emblée de récuser toute tentation de mettre un lien automatique entre les deux niveaux et d'évacuer l'idée selon laquelle un mode de composition spatiale, décrit au plan de sa matérialité, serait lié à un type unique d'interdépendance entre fonctions ou de mode de vie. Il en serait ainsi, par exemple, si l'on laissait entendre que le simple fait d'aller habiter la ville induit, par lui-même, un mode de vie spécifique, marqué notamment par la multiplication des réseaux relationnels délocalisés. L'observation de ce qui se passe de fait en ville vient contredire, en effet, le caractère automatique et univoque d'une telle affirmation puisque l'on peut constater que si, effectivement pour certainse~la ville favorise ce type de développement relationnel, elle est aussi pour d'autres un lieu majeur d'anonymat, tandis que d'autres encore y limitent leurs relations à celles que leur offre le voisinage. Les caractéristiques de la matérialité ne peuvent donc être traduites automatiquement en termes de modes de vie - la confusion des unes et des autres induisant des effets pervers plus ou moins graves. N'est-ce pas elle, par exemple, 7

qui a bien souvent amené par milliers, dans des bidonvilles aux abords des grandes villes d'Amérique du Sud, toute une population ayant quitté ses villages dans l'espoir de trouver en ville les conditions d'existence dont la rumeur ou les médias avaient porté l'image jusqu'à elle? N'est-ce pas cette même confusion qui explique également pourquoi, à l'inverse, depuis un certain temps, des jeunes relativement nombreux veulent aller vivre et travailler dans des villages, guidés qu'ils sont par l'idée qu'ils trouveront là une convivialité que la ville leur paraît rendre impossible? C'est en vue d'éliminer cette confusion fréquente entre la matérialité et l'effet social qu'il convient de clarifier le sens que revêt le concept à chacun des deux niveaux qui viennent d'être désignés. Envisagé de façon descriptive, le concept de ville s'organise autour divers éléments. Il évoque tout d'abord une certaine densité d'habitat une dominance du bâti sur le non-bâti; c'est un espace dans lequel nature peut certes plus ou moins s'inscrire mais qu'en tout cas elle structure pas. de et la ne

En outre, cet espace essentiellement bâti s'articule à travers plusieurs types d'oppositions: l'opposition entre l'intérieur et l'extérieur de la ville, particulièrement nette lorsqu'elle était marquée par des remparts, par un mur d'enceinte percé de portes; l'opposition entre un centre, généralement doté d'une architecture relativement monumentale, et des quartiers, à la trame et au bâti plus ou moins distincts; l'opposition encore entre des espaces «privés », c'est-à-dire à accessibilité limitée ou réservée, et des espaces publics - pl!lces, rues, parcs... - ouverts à tous et à chacun. Considérée dans cette perspective morphologique, la ville tire sa spécificité du fait qu'elle est non pas le lieu d'exercice d'une fonction spécifique (comme c'est le cas pour une maison, une école, un hôpital, une entreprise.. .), non plus le lieu où se juxtaposent ces fonctions spécifiques, mais bien le lieu qui met ces diverses fonctions en interrelation, à travers le rapport à l'espace. Insistant sur ceci, nous prenons d'emblée distance par rapport au fonctionnalisme qui, pendant près de trois quarts de siècle, a voulu réduire la ville à une somme d'espaces monofonctionnels et, par exemple, ]imiter la rue à n'être qu'un axe de circulation, distinguant en outre la circulation piétonne des circulations mécaniques. La ville est pour nous, au contraire, le lieu où les interrelations sont décisives et se traduisent dans la morphologie elle-même. D'autres - dont Wirth - ont abordé la ville à partir de ses caractéristiques socio-démographiques - volume, densité, hétérogénéité -, mais il s'agit là d'une entrée autre que celle utilisée ici, laquelle refuse d'emblée toute idée de lien automatique entre ces caractéristiques et leurs effets. Si ran veut, par ailleurs, caractériser la ville comme concept interprétatif, il convient alors de définir le lien existant entre un type d'appropriation de l'espace et une dynamique collective. La ville apparaît dès lors comme étant une unité sociale qui, par convergence de produits et d'informations, joue un rôle privilégié dans les échanges - qu'ils soient 8

matériels ou non -, dans toutes les activités de direction et de gestion et dans le processus d'innovation. C'est par excellence le lieu où des groupes divers, tout en restant distincts les uns des autres, trouvent entre eux des possibilités multiples de coexistence et d'échanges à travers le partage légitime d'un même territoire, ce qui non seulement facilite les contacts programmés mais surtout multiplie les chances de rencontres aléatoires et favorise le jeu des stimulations réciproques. Lieu à partir duquel se structure le champ des activités sociales, la ville donne aussi une dimension systématique à la culture régionale environnante; elle peut aussi, au contraire, être, à certains moments, un lieu de rupture et d'innovation (1). Une autre approche interprétative se centre sur la dimension socioaffective, s'efforçant de percevoir le lien entre une exploration des possibilités et des potentialités offertes par les échanges immédiats. Ces deux perspectives peuvent être caractérisées par des effets de milieu, entendus dans le sens où Durkheim les définit (2), c'est-à-dire comme étant des effets résultant de la rencontre, dans une unité spatiale donnée, d'une pluralité d'éléments dont la composition va dès lors modifier les réactions; ce type d'interdépendance jouant à travers l'espace rejoint, dans l'approche sociologique, l'analyse économique des externalités. Par ailleurs, la ville stimule la formation de réseaux relationnels à partir des échanges aléatoires qu'elle suscite. Tout comme la ville, la campagne suppose elle aussi une double définition. Considérée dans sa morphologie, la campagne apparaît comme offrant un paysage où un habitat et un bâti discontinus se distribuent sur un fond de nature - champs ou forêts; les hameaux, les villages constituent autant d'unités de petites dimensions, à habitat compact ou dispersé, séparées spatialement les unes des autres, et plus ou moins éloignées du petit centre abritant quelques fonctions plus spécifiques, destinées à l'usage de l'ensemble. Dans sa signification fonctionnelle, la campagne apparaît par ailleurs comme étant le lieu à partir duquel s'organise la production agricole, sans qu'elle ne soit cependant, même en ce domaine, un lieu totalement autocéphale car elle est en relation de dépendance plus ou moins marquée par rapport à une entité extérieure qui la contrôle. Ainsi existe une dépendance organique de la campagne vis-à-vis de la ville, qui se distingue de la seule référence morphologique. Cette double définition de la ville et de la campagne renvoie à un mode donné de territorialité, c'est-à-dire un mode donné de relation entre lieu d'habitat et vie sociale. C'est ce mode de relation qui va venir modifier le processus d'urbanisation. Nous entendons par là un processus
(1) Jean REMY'I Ville, phénomène économique, Bruxelles, Ed. Vie Ouvrière, 1966, voir principalement le chapitre III ; Jean REMY et Liliane VOYÉ, Ville, ordre et violence, Paris, PUF, 1981, voir principalement pp 28 à 32. (2) Émile DURKHEIM, Les règles de la méthode. 9

à travers lequel la mobilité spatiale vient structurer la vie quotidienne, d'une part, parce que différentes innovations technologiques rendent celle-ci possible et, d'autre part, parce que son développement se voit progressivement connoté positivement, même s'il a un impact différent sur les divers usages et représentations de l'espace. Dans cette perspective, nous allons analyser successivement deux types de situation: rune, dite non urbanisée où il y a quasiment superposition entre l'aspect morphologique et la structuration de la vie collective; l'autre, urbanisée, où les liens deviennent beaucoup plus lâches et moins nécessaires. Le premier type correspond à un état préalable à l'urbanisation, c'est-à-dire à une situation où la vie quotidienne doit se structurer en dehors de toute possibilité technique de déplacement: la marche de l'homme et le galop du cheval organisent le rayon d'action possible de la vie quotidienne et la saisie du monde. Cette contrainte technique se double d'une contrainte morale qui tend à dévaloriser la mobilité dans la vie quotidienne, tout en laissant place à certaines aspirations vers des ailleurs lointains qui, en des circonstances particulières et à des moments exceptionnels, peuvent alors se voir dotés d'une valence positive. Cette superposition de la morphologie et de la structuration de la vie collective va, par contre, se disloquer dès lors que l'urbanisation se développe, c'est-à-dire au fur et à mesure qu'apparaissent des moyens de plus en plus divers et efficaces, non seulement de déplacer les gens et les biens, mais aussi et sans doute surtout de diffuser à distance les messages et les idées. La contrainte spatiale s'affaiblissant, la conjonction radicale entre la morphologie et les effets sociaux se dilue, au point que les lieux qui deviennent stratégiques peuvent désormais être des lieux périphériques, déplaçant ainsi les enjeux et détruisant, en même temps que les remparts, un grand nombre des monopoles de la ville pour les redistribuer selon d'autres modalités spatiales. Ces glissements qui s'opèrent ne provoquent toutefois pas - et la chose est essentielle à noter - une rupture totale du lien entre la morphologie et les fonctions sociales. En effet, l'accessibilité quotidienne directe, liée à la proximité spatiale, reste déterminante pour assurer la possibilité d'échanges rapides non programmés et la multiplicité des rencontres aléatoires, c'est-à-dire des rencontres à propos desquelles on ne peut dire à l'avance ni qui on va rencontrer, ni ce qui sera important dans les rencontres faites et dans les informations récoltées ainsi au hasard. L'existence de telles rencontres aléatoires repose sur la présence de lieux publics et semi-publics, qui sont les lieux privilégiés d'émergence de celles-ci et les supports les plus sûrs de la vie collective. L'importance que nous attribuons à l'existence de tels espaces s'affirme à l'encontre d'une architecture et d'un urbanisme «modernes» qui, s'ils ont généralement bien résolu les problèmes d'hygiène et de salubrité et s'ils ont, dans la plupart des cas, bien répondu aux attentes de l'ergonomie, ont, par contre, négligé des espaces de vie collective; ceux-ci n'ont pas trouvé de 10

place dans la vision utopiste et volontariste qui, faisant attribuer un espace spécifique à chaque fonction, a conduit à un zonage ne tolérant aucune fraction d'espace qui n'eût pas été explicitement désignée et réservée. Réfutant une telle conception qui a largement guidé les aménagements de l'espace depuis les années trente et surtout cinquante, nous voulons tout autant récuser les tendances plus récentes qui, tombant dans un automatisme inverse, imaginent que la redécouverte ou la restitution des trames urbaines du passé et de l'habitat engendrera d'elle-même un retour à un mode de vie «communautaire» (vu de plus de façon idéalisée: absence de conflit, absence de hiérarchie,...) et rendra à cette «communauté locale» son pouvoir de décision sur elle-même et sur son avenir. A ces deux points de vue extrêmes, nous voulons opposer une situation au sein de laquelle se conjuguent deux aspects dont la composition spatiale peut entraver ou favoriser la complémentarité: la reconnaissance de la «valeur» des espaces publics pour le dynamisme de la vie collective et celle de l'importance de la mobilité qui, désormais, structure la vie quotidienne tant des individus que des acteurs collectifs qui se constituent à travers des espaces . multiples (3). L'urbanisation ainsi définie affecte aussi bien la ville que la campagne et induit des changements analogues. Si, en situation non urbanisée, l'association entre la morphologie et la fonction sociale est relativement stricte, il n'en va plus de même lorsqu'intervient le processus d'urbanisation. Le lien entre les deux devient alors plus lâche de sorte qu'habiter la campagne ne signifie plus nécessairement travailler dans l'agriculture et qu'il peut y avoir dissociation entre l'avenir du village et le dynamisme de l'agriculture; ainsi sans que cela annule radicalement le lien entre le village et la symbolique agricole qui reste un élément intégrateur important de la perception de la campagne comme cadre de vie, le fait de retourner vivre à la campagne est-il loin d'impliquer un automatique retour à l'activité agricole et les citadins (comme nous tenons à désigner les habitants des villes) qui, à un moment donné, vont habiter à la campagne, ne se recrutent pas prioritairement parmi ceux qui n'ont pas de responsabilités dans la ville et! ou qui n'en tirent pas un maximum d'avantages. C'est à partir du croisement de ces deux couples que va s'organiser notre approche. Nous analyserons le processus d'urbanisation et le passage d'une société non urbanisée à une société urbanisée en nous efforçant de montrer en quoi ce changement s'avère fondamental pour comprendre le rapport de la société à l'espace. Pour chacune 'de ces deux situations, nous évoquerons les spécificités qu'y prennent et la ville et la campagne, en soulignant que la ressemblance qu'elles manifestent dans la
(3) Voir notamment sur le thème de la mobilité: - Numéro thématique de la revue Espaces et Sociétés, n° 54-55, sur la mobilité, coordonné par Michel BASSAND, Monique COORNAERT, lean-Marie OFFNER et Pierre PELLEGRINO, Paris, L'Harmattan, 1989. - Alain TARRIUS, Anthropologie du Mouvement, Ed. Paradigme, Caen, ColI. Transports et Communication, 27, 1989. Il

structuration de leur quotidien en situation non urbanisée est plus grande que la ressemblance qui peut exister entre une ville non urbanisée et une campagne urbanisée. Cette ressemblance entre la ville et la campagne en situation non urbanisée permet de voir la proximité dont témoigne, malgré la différence de leurs fonctions, la structuration des espaces/temps quotidiens respectifs de l'une et de l'autre. Dans une autre section, nous étudierons d'abord les transformations produites dans la ville par l'urbanisation parce que c'est là que celle-ci s'est manifestée en premier et qu'elle garde souvent ses effets les plus marquants; nous verrons alors quels sont les effets de cette même urbanisation sur la campagne en restant sans cesse soucieux de nuancer les rapports existant entre la morphologie et la vie collective. Entre ces deux sections, nous analyserons une situation de transition où un changement se produit sans qu'il y ait urbanisation. L'industrialisation dont il sera ici question vient en effet modifier les conditions de production, en particulier en provoquant le passage de l'outil individuellement utilisable et appropriable à l'outil supposant une mise en œuvre collective avec une appropriation qui, si elle peut être elle aussi collective, s'avère en fait le plus souvent concentrée entre les mains de quelques-uns. Nous insisterons, dans ce paragraphe, sur le fait qu'il n'y a pas nécessairement superposition spatiale entre urbanisation et industrialisation. Cela a même été une des caractéristiques du début de l'ère industrielle de voir se développer les principales régions industrielles dans des zones alors non urbanisées - leur localisation dépendant essentiellement des endroits d'extraction des matières premières, charbon et minerai de fer. Sans doute d'ailleurs faut-il trouver dans le «désordre» qui marqua ces premières zones industrielles le référent négatif qui permit à l'urbanisme « moderne» de fonder sa critique de la ville et qui l'amena à vouloir y substituer des espaces strictement ordonnés et régulés; ils confondaient ainsi les deux processus qui pourtant étaient là aussi distincts l'un de l'autre qu'ils le sont encore aujourd'hui tant dans les pays en développement où une forte urbanisation va de pair avec une faible industrialisation que dans les pays de l'Est où le développement industriel accéléré est confronté à une patente sous-urbanisation (4). Les différentes sections qui viennent d'être énoncées seront abordées analytiquement. Dans ~hacune d'elles, nous décrirons tout d'abord brièvement la composition spatiale, d'une part, de la campagne ou du village, d'autre part, de la ville. Nous nous attacherons ensuite à l'explication des effets sociaux de celle-ci, en étant soucieux de mettre en évidence

(4) Ivan SZELENYI, 12

Urban Inequalities under State Socialism.

les interférences réciproques (5). Nous insisterons en outre sur le fait qu'il n'existe pas de relation automatique et univoque entre une forme spatiale donnée et un effet social particulier mais qu'il y a entre eux toute une gamme possible de compatibilités et de contraintes. Dans cette perspective, nous nous demanderons en quoi l'espace, qui est un mode de composition de mobilités et de temporalités diverses, joue sur le champ des possibles, en partant de l'hypothèse que la distance handicape le contact (car il y a toujours des «choses» que l'on ne peut déplacer, même en payant !) et que la proximité est source d'économies d'agglomération, c'est-à-dire d'avantages qui ne peuvent être produits comme tels par personne parce qu'ils résultent précisément de la proximité qui favorise les complémentarités. Nous considérerons en outre l'espace comme composant le «paraître» à travers le jeu complexe des visibilités et des voilements. A ce propos, il est intéressant de remarquer que l'espace a été co.nsidéré jusqu'à il y a peu comme étant l'univers par excellence des significations et des représentations - et ce, à la différence d'autres aspects du quotidien qui n'avaient pas ou guère de représentation propre et devaient transiter par l'espace pour se représenter. Il en allait ainsi, en particulier, du temps qui, le plus souvent, ne pouvait se dire et se manifester qu'en termes d'espace (depuis le cadran solaire jusqu'à celui de la montre...) ; même si, parfois, l'inverse se produisait (lorsque l'on exprimait, par exemple, les distances en termes de temps, situant telle ville à x journées de telle autre, comme, aujourd'hui, Bruxelles est à 6 heures d'avion de New York), il semble évident que l'espace s'est vu longtemps considéré comme plus maÎtrisable que le temps et peut-être surtout comme plus «légitimement» maîtrisable qu'un temps considéré comme propriété inaltérable de Dieu (6). Plus concret, J'espace a ainsi été et reste fréquemment utilisé pour représenter ce qui semble non directement saisissable - qu'il s'agisse du temps, déjà évoqué, de la «distance sociale» ou de la mobilité sociale. Pour analyser ces effets sociaux non univoques de J'espace et des compositions spatiales, nous nous placerons successivement à trois points de vue en gardant à l'esprit le fait que les positions sociales se constituent dans des rapports asymétriques. Cette démarche nous amènera ainsi à mettre l'accent sur l'impact de l'espace sur: - Le système social, c'est-à-dire les interactions structurées en fonction de certains objectifs et les modalit~s de contrôle et de pouvoir; - le système culturel, c'est-à-dire la production, la perdurance ou la transformation des schèmes opératoires qui proposent des solutions et des réponses collectivement produites, et comme telles collectivement recon-

(5) Amos RAPOPORT, Human Aspects of Urban Form. Towards a Man Environment Approach to Urban Form and Design, Oxford, Pergamon Press, 1977. (6) Georges BATAILLE, La part maudite, Paris, Ed. de Minuit, 1967. 13

nues comme légitimes, à toutes les situations et à tous les problèmes qui constituent la vie quotidienne; le système de la personnalité, c'est-à-dire les modalités à travers lesquelles l'individu s'implique affectivement, à travers l'affirmation de son identité et l'élaboration de son projet.

-

Considérant successivement ces trois systèmes, nous nous demanderons si leur intégration s'effectue ou non à travers les mêmes procédures; ainsi verrons-nous que, alors qu'en situation non urbanisée c'est la relation interpersonnelle qui structure et légitime le système d'interactions et son contrôle, les ~odèles culturels ainsi que l'identité et le projet, en situation urbanisée les procédures qui assurent l'intégration du système social, du système culturel et du système de la personnalité deviennent partiellement différentes, de telle sorte que l'on peut voir, par exemple, coexister une grande «efficacité» du contrôle avec, chez certains, une grande carence au niveau de l'identité. Ayant ainsi effectué un premier tour d'analyse, nous reprendrons alors l'ensemble de la problématique en nous intéressant cette fois à l'interférence existant entre les divèrs éléments. Partant du culturel, nous nous interrogerons sur les effets du régime d'échanges, sur l~ système social et sur le système de la personnalité. De même, prenant appui sur le réseau d'interactions et sur les ressources mobilisables, nous nous demanderons quels effets produit ce niveau structurel au niveau du sens, c'est-àdire au plan culturel ou structural. Enfin, affirmant d'emblée l'ambivalence du système de la personnalité en ce que celle-ci est à la fois « agie» par ses appartenances collectives et «agissante» dans ses mises à distance de celles-ci, nous insisterons sur l'opposition existant entre un univers structuré par une symbolique affirmée et des espaces-temps alternatifs sous-tendus par l'imaginaire. Étant ainsi passés de la description de la composition spatiale à l'analyse des effets sociaux de celle-ci, nous bouclerons alors la boucle en nous interrogeant sur la signification de l'espace envisagé à la fois comme facteur inducteur et comme facteur induit - ce qui nous permettra de mieux expliciter le sens que revêt le rapport à la matérialité dans la constitution d'une dynamique sociale. A travers cette mise en situation réciproque d'une description spatiale et d'éléments liés à la vie sociale, apparaîtra alors la trivocité des liens les unissant. Nous pourrons ainsi retrouver divers éléments des analyses de l'École de Chicago, tout en prenant distance vis-à-vis de celleci et du lien trop automatique que supposent des travaux entre la morphologie sociale (volume, densité, hétérogénéité) et les effets sociaux dont ils rendent compte. Telles sont donc les étapes de la démarche que nous allons suivre et le propos qui les sous-tend. 14
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Avant d'y aborder, il nous paraît utile d'insister sur deux options de méthode qui vont structurer l'ensemble de la démarche. Lorsque nous allons parler de la campagne, du village et de la ville, nous ne viserons pas à présenter ce que l'on pourrait appeler des «types, moyens» mais bien plutôt à nous approcher de ce qu'évoque le concept de l'idéal-type. Ce que nous voulons, en effet, c'est dégager ici des axes heuristiques en les poussant à la limite de leur sens en vue de comprendre la logique sociale qui fait leur dynamique. Pour construire un idéal-type, nous nous référons parfois de façon explicite à une situation concrète que nous schématiserons pour en dégager les traits estimés pertinents. La situation simplifiée ainsi construite nous servira de base à l'élaboration de logiques sociales. La .concrétisation de celles-ci reposera sur la proposition d'exemples dont le statut visera à la compréhension, entendue au sens de Weber. Nous disposerons ainsi d'une matrice de questions permettant l'interprétation de situations concrètes. Nous voudrions aussi attirer l'attention sur le risque qu'il y aurait à tomber dans l'illusion technique, risque que pourrait induire une analyse abordant les problèmes par le biais de la matérialité et des techniques. Choisir une telle entrée ne signifie nullement que nous voyons en celles-ci les éléments inducteurs, les conditions en elles-mêmes nécessaires et suffisantes des transformations intervenant dans les effets sociaux. Adopter une telle perspective reviendrait à considérer par exemple qu'il a suffi que l'on découvre et installe des ascenseurs pour que l'on passe d'une situation où les immeubles de logement abritaient des habitants de niveaux sociaux différents selon les étages (les riches en bas, les plus pauvres dans les soupentes) à une situation qui tend à une homogénéité sociale des habitants par immeuble (le handicap que représentait la montée des étages étant annulé). L'illusion technique que traduirait un tel propos reviendrait en effet à voir l'ascenseur comme étant le facteur technique qui a produit le changement alors qu'en réalité, il n'a fait que rendre possible et matérialisable un changement socio-culturel qui se tramait par ailleurs et qui, parce que les différences sociales commençaient à être lues en termes d'injustice, rendait de moins en moins tolérable la compénétration de milieux sociaux différents et inégaux. Ainsi la technique peut-elle modifier le champ des possibles mais l'usage qui en est fait et le sens du changement qu'elle aide' à introduire dépendent non pas d'elle mais de ce qui, à un moment donné, paraît ou non légitime. Au cœur de notre approche se trouve donc l'intérêt porté à la logique d'appropriation d'un espace déjà constitué. Cet intérêt va de pair avec l'hypothèse que, face à un contexte donné, chaque position sociale, chaque activité dispose de possibilités différentes. Ainsi, la référence prioritaire faite dàns cet ouvrage à la logique d'appropriation s'articulet-elle sur une analyse en termes de structure sociale et vise-t-elle à mettre en évidence combien les atouts différentiels des positions sociales et des activités déterminent des effets diversifiés, voire de sens opposé quant à la 15

capacité de chacune d'elles de s'approprier un espace donné et d'en retirer certains avantages. Nous pouvons donc dire que l'espace est vu ici comme un déterminant social global, qui vient prendre sa signification dans un modèle complexe au sein duquel jouent d'autres déterminants. Comme tel, ce volume se veut une réélaboration de notre ouvrage précédemment paru, La ville et l'urbanisation (7) dont il reprend grosso modo la trame tout en développant de façon importante des éléments qui ne se trouvaient là qu'en germes. Mais, tout comme alors, nous sommes ici soucieux de mettre en garde contre les effets idéologiques que risquent d'introduire les liaisons simples et directes établies entre organisation de l'espace et vie sociale. Si l'on défi.nit l'idéologie comme étant un contenu mental à partir duquel' il est possible de se justifier dans son existence et sa position sociale et donc d'accepter d~ comprendre et ainsi de stabiliser une structure sociale, les effets idéologiques renvoient à cette acceptation d'une situation sociale par déplacement du lieu de l'explication et voilement indirect des causes réelles. C'est à un phénomène de ce type que conduisent certaines manières de poser le problème de l'environnement, lequel, pour être réel, risque parfois de gommer la diversité des perceptions et des préoccupations, au nom d'une identité de situation et d'intérêt. Ainsi, lorsque l'on adopte une perspective d'analyse en termes de logique d'appropriation, convient-il de se défier d'un déplacement du lieu de l'explication, déplacement qui tendrait à faire de l'espace la médiation globale de tous les phénomènes enregistrés. Le risque est sans doute d'autant plus grand qu'au plan de la vie quotidienne l'espace apparaît comme le lieu de convergence où se repère aisément la présence d'acteurs différents. Notons encore que l'analyse en termes de logique d'appropriation que nous proposons ici est à distinguer d'une autre analyse qui s'ancrerait dans une logique de production, et où il s'agirait donc de s'interroger sur la manière dont différents acteurs sont ou non capables de transformer le cadre spatial. Tel était le sens du propos amorcé dans Ville, phénomène économique (8). Quant au volume Ville, ordre et violence (9), s'il se situe principalement dans la ligne de la logique d'appropriation, il place la symbolique et ses liens avec la territorialité au centre de sa réflexion.

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(7) Duculot, Gembloux, 1974. (8) Jean REMY, Ville, phénomène économique, Bruxelles. Ed. Vie Ouvrière, . 1966, voir principalement le chapitre III. (9) Jean REMY et Liliane VOYÉ, Ville, ordre et violence, Paris, PUF. 1981. voir principalement pp. 28 à 32.

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PREMIÈRE

PARTIE

SITUA TIONS NON URBANISÉES

Définissant les situations non urbanisées selon la 'méthode idéaltypique comme étant celle où la vie quotidienne s'organise avec de faibles possibilités de déplacement et où la mobilité, étant ainsi fortement limitée, se voit en outre généralement connotée de façon négative, nous allons successivement décrire le village et la ville tels qu'ils s'y présentent dans leur organisation spatiale et dans leur mode de vie, celui-ci étant abordé du triple point de vue du système social~ du système culturel et du système de la personnalité. Dans un deuxième temps, nous reprendrons le problème en partant du régime d'échange et donc du rapport social tel qu'il s'inscrit dans le modèle culturel. Ensuite, nous réélaborerons la problématique à partir du structurel, c'est-à-dire à partir de l'activité économique. Et enfin nous terminerons par une brève réflexion sur la dialectique existant entre enracinement et mobilité spatiale. Nous suivrons la même séquence pour analyser la ville et le village, donnant priorité de présentation à ce dernier afin d'insister sur les ressemblances qui, dans ces situations non urbanisées, existent entre ces deux réalités.

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