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Langues en conflit

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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296246171
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LANGUES EN CONFLIT

Du même auteur -LE LANGAGE EN SPECTACLE, septembre 1991. Henri Boyer, L'Harmattan,

@L'Harmattan, 1991 ISBN: 2-7384-1084-7

Henri BOYER

LANGUES EN CONFLIT

ETUDES

SOCIOLINGUISTIQUES

Editions l'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

Collection "Logiques Sociales"
Derni~res parutions: Gilles Barouch (préface de Michel Crozier), La décision en miettes. Systèmes de pensée et d'action à l'oeuvre dans la gestion des milieux naturels, 1989. Pierre Jean Benghozi, Le cinéma entre l'art et l'argent, 1989. Daniel Bizeul, Civiliser ou bannir? Les nomades dans la société française, 1989. Centre Lyonnais d'Etudes Féministes, Chronique d'une passion. Le Mouvement de Libération des Femmes à Lyon, 1989. Alain Bihr, Entre bourgeoisie et prolétariat. L'encadrement capitaliste, 1989. D. Allan Michaud, L'avenir de la société alternative, 1989. Christian de Montlibert, Crise économique et conflits sociaux, 1989. Louis Moreau de Bellarg, Sociologie de l'autorité, 1990. Marianne Binst, Du Mandarin au manager hospitalier, 1990. Didier Nordon, L'intellectuel et ses croyances, 1990. FrançoiseCrézé, Repartir travailler, 1990. Emmanuèle Reynaud, Le pouvoir de dire non, 1991. C. Dourlens, J.P. Galland, J. Theys, P.A. Vidal-Naquet, Conquête de la sécurité, gestion des risques, 1991. Norbert Alter, La gestion du désordre en entreprise, 1991. Christian Miquel et Jocelyne Antoine, Mythologies modernes et micro-informatique. La puce et son dompteur, 1991. Sir Robert Filmer, Patriarcha ou le pouvoir naturel des rois et observations sur Hobbes (sous la direction de Patrick Thierry), 1991. Bruno Péquignot, La relation amoureuse. Etude sur le roman sentimental contemporain, 1991.

SOMMAIRE

INfRODUCfION

.. I :

............

9

. CHAPITRE

UN AUTRE REGARD SUR LA DIGLOSSIE

...............

15

1 . L'émergence d'une sociolinguistique "critique" et "pratique" en domaines catalan et occitan ..................... 2. Les représentations sociolinguistiques: éléments de définition.................................................... 3. Le cas de "patois" .....................................................

15 39 52

. CHAPITRE

II :

FIGURES DE LA SUBSTITUTION EN DOMAINE OCCITAN........................................... 1. De la minoration . .. ...

73 73
73 103
144

1.1. Aspects du conflit diglossique franco-occitan durant la période révolutionnaire 1.2. Fétichisation 2. De l'hybridation. et folklorisation de l'occitanophonie Le "francitan" :

genèse, usages, images, enjeux
2.1. Le "francitan" ou : la diglossie n'est plus ce qu'elle était 2.2. Genèse et développement 2.3. Lefrancitan aujourd'hui dufrancitan ............

147

152 158
169

................................

2.4. Les sollicitations
l'identité" piche"

dufrancitan
.. .. .. .. .. .. .. .. . . .. .. .. .. .. .

3. Assimilation et stigmatisation endogène:
en B as-Languedoc.

192

.

CHAPITRE

III :

RÉSISTANCE ET RECONQUETE SOCIOLINGUISTIQUES: ASPECTS DE LA NORMALISATION DU CAT ALAN EN CATALOGNE AUTONOME 203

1. "La bataille de la langue" 2. La revendication nationaliste/autonomiste et l'élaboration de la constitution espagnole de 1978 : la rédaction de l'article 2 3. La politique linguistique: dispositif et dispositions 4. Consensus et clivages 5. Fin de subordination? 6. Légitimité(s)

203

209 219 231 238 246

BIBLIOGRAPHIE

..

251

8

INTRODUCTION

Cet ouvrage est construit à partir d'un certain nombre d'études publiées ces dernières années dans diverses revues. Il aborde quelques figures majeures et proprement spectaculaires de la coexistence des usages sociolinguistiques en présence en domaines catalan et occitan, aussi bien du point de vue des comportements, des pratiques que du point de vue des attitudes, des images. La problématique centrale ici traitée est donc en fait celle de la concurrence plus ou moins violente et déloyale que peuvent se livrer deux (ou plusieurs) langues (ou/et modalités linguistiques) dans certaines situations héritées de l'Histoire, situations où une langue en position de force (pour des raisons politico-administratives ou/et socio-économiques) a tendu à occuper tous les secteurs de l'activité langagière au détriment d'une autre langue, souvent la plus légitime du point de vue historique. Ce type de situation dite, on le verra, diglossique ou de dominance ou encore de subordination, toujours plus ou moins conflictuelle, a produit, précisément à la périphérie d'espaces pluricommunautaires, un ensemble d'hypothèses théoriques et d'interventions pratiques qui, sans se recouper totalement, s'interpénètrent suffisamment pour qu'on puisse aujourd'hui parler d'un champ spécifique au sein de la sociolinguistique (Hamel et Sierra, 1983; Kremnitz, 1981a et 1988; Lafont, 1989; Prudent, 1980; Vallverdu, 1980). Il convient de souligner, me semble-t-il, que le traitement du contact des langues dans des sociétés bi ou plurilingues

semble aujourd'hui traversé par (au moins) deux courants importants dont l'origine géopolitique n'est sûrement pas insignifiante, pas plus que les modalités historiques de constitution du bi ou plurilinguisme traité. Première orientation, ici évoquée et qui est celle de mes propres études, en gros partagée par la sociolinguistique catalane, la sociolinguistique occitane et une certaine créolistique: une orientation qui traite le "contact" en termes de "conflit", qui tend à ne pas utiliser le terme de "bilinguisme" à moins de lui affecter une caractérisation sociolinguistique. Ainsi le catalan F. Vallverdu a pu parler de "bilinguisme diglossique", par exemple, ce qui n'est pas exactement la même chose que de parler de "bilinguisme" dans les termes de Weinreich ou de "bilinguisme" et "diglossie" dans les termes de Fishman (Vallverdu, 1968 : p. 34-35 ; également Fishman, 1971 ou encore Mackey, 1976). Une orientation qui n'envisage, de façon plus ou moins radicale, qu'une seule réponse au diagnostic: l'intervention glottopolitique militante et/ou institutionnelle afin de peser dans le sens d'une correction de la situation sociolinguistique en faveur de la langue dominée. Deuxième orientation, dont le meilleur exemple peut être fourni, me semble-t-il, par certaines recherches sociolinguistiques suisses, qui analyse les contacts de langues au sein de sociétés officiellement plurilingues ou en contexte migratoire, de manière plus conforme à la tradition nord-américaine, en termes de "bilinguisme", en mettant en évidence, entre autres, des phénomènes de "calques", d"'emprunts", d'''interférences'', d"'altemances codiques" ou de coll~boration dans les communcations "exolingues" (Pietro, 1988; également Py, 1982) : il me semble que ce modèle, dont le terrain d'étude est certes quelque peu différent de celui des catalanistes et des occitanistes, tend à traiter le contact des langues sous l'angle d'une coexistence plutôt pacifique, ce qui n'est pas le cas du premier modèle qui tend à traiter le même contact sous l'angle d'un antagonisme plus ou moins déclaré.

Ainsi l'on peut dire que si l'une des deux tendances s'intéresse en premier lieu aux phénomènesmacro-sociolinguistiques, l'autre analyse essentiellement des phénomènes micro- sociolinguistiques, comme ceux que produisent les interactions langagières, et considère, par exemple, que "le changement
10

linguistique reflète des modifications fondamentales dans la structure des relations interpersonnelles, plutôt que de simples macro-modifications dans l'environnement extra-linguistique" (Gumperz, 1989 : p. 55). Pourtant, il est permis de penser avec B Gardin "que dans le réelles événements micro-sociaux qu'on décrit s'articulent à des organisations et à des événements macro-sociologiques" et que, même si l'on doit poser une réalité autonome des événements langagiers, ces derniers ne sont pas "sans rapport avec la vie de la société globale" (Gardin, 1988 : p. 35). Et on peut donc définir le "marché linguistique" en vigueur au sein d'une communauté comme "à la fois un certain type de lois de formation des prix des produits linguistiques et l'interaction verbale, au sens de transaction linguistique" (Boukous, 1985 : p. 45). En d'autres termes, les fonctionnements sociolinguistiques d'une société sont sans cesse confirmés, infirmés ou modifiés, sous certaines conditions, au cours des actes de langage auxquels se livrent les usagers. C'est tout particulièrement le cas à propos des idéologies et des représentations dont on pourra observer toute l'importance dans cet ouvrage: idéologies et représentations (diglossiques par exemple) dont les usagers sont à la fois victimes et coupables, collectivement et individuellement. Ou encore à propos des spectacles (médiatiques ou "ordinaires") qui mettent en scène une stigmatisation négative et que consomment ou/et reproduisent les acteurs stigmatisés. Et je fais volontiers mienne cette affirmation ethnométhodologique selon laquelle "les normes sociales ne sont pas des règles fondées sur une transcendance du social", car "les acteurs interprètent constamment la réalité sociale" et (à mon sens, dans une certaine mesure seulement) "inventent la vie dans un bricolage permanent" (Coulon, 1986: p. 17-20).

Ainsi, le premier chapitre de cet ouvrage, à dominante théorique et méthodologique, dresse le cadre conceptuel d'un traitement (et véritablement d'une "thérapie") des situations de diglossie et examine le rôle déterminant des représentationsidéologies sociolinguistiques dans la configuration de la diglossie (Boyer, 1982, 1986a, 1990a).

11

Dans le deuxième chapitre ainsi que dans le troisième, j'aborde les deux issues du dilemme dont est porteuse, selon les sociolinguistes catalans (et occitans) toute situation de diglossie: la substitUtion et la normalisation linguistiques. Je ne considère pas qu'il s'agisse véritablement de processus linéaires et exclusifs: je crois plutôt que l'évolution d'un conflit diglossique est toujours un peu grosse des deux issues et qu'à un moment quelconque de cette évolution les tendances qui entraînent le conflit vers telle issue coexistent (dans un rapport de forces plus ou moins inégal) avec les tendances qui entraînent ce même conflit vers l'autre issue. L'histoire sociolinguistique du catalan au cours du XXe siècle est à cet égard exemplaire. Cependant, et en prenant en compte la longue durée, il est indéniable que les situations respectives de l'occitan et du catalan ont tendu vers des directions opposées: c'est donc par simplification mais sans faire violence à la réalité historique que j'analyse ici certains aspects du processus de substitution en domaine occitan, dans une perspective plutôt diachronique, mais limitée à quelques repères et à quelques spectacularisations, et certains aspects contemporains de la normalisation en domaine catalan. Pour ce qui est de l'évolution de la diglossie franco-occitane vers la substitution, traitée par toute une littérature en terme de "mort" (Dressler, 1987), j'étudie dans un premier point d'une part ce que je considère comme l'étape-clé de cette évolution: la Révolution française, d'autre part des fonctionnements sociolinguistiques symptomatiques, selon moi, d'une phase décisive de l'état de minoration-subordination. Dans un deuxième point j'analyse la substitution à l'oeuvre dans le processus d'hybridation linguistique: le "francitan" étant traité ici, dans une perspective historique, sous le double aspect des usages et des images. Enfin, dans un troisième moment, j'aborde brièvement ce que je nomme faute de mieux un phénomène de stigmatisation endogène (local, bien que de portée exemplaire), caractéristique d'une étape avancée de l'assimilation (Boyer, 1984, 1985a, 1985b, 1985c, 1986b, 1988b, 1990b, 199Oc; Boyer, Fournier, Gardy, Martel, Merle, Pic, 1989). Quant à l'entreprise de normalisation du catalanen Catalogne autonome, elle fait l'objet du troisième chapitre de cette deuxième partie. Je tente d'y décrire, sur la base de plusieurs enquêtes réalisées au cours de ces dernières années, un moment 12

détenninant de "la bataille de la langue" : celui de la mise en oeuvre d'une politique linguistique énergique dont on peut déjà dire qu'elle a, sinon supprimé tous les risques de substitutiQn, du moins établi un nouveau rapport de forces sociolinguistiques nettement plus favorable au catalan. L'observation attentive du marché linguistique catalan et de ses turbulences tout comme les quelques éléments d'évaluation précis dont on dispose actuellement invitent cependant à réserver tout pronostic pour le 1 long tenne (Boyer, 1978, 1983, 1987).

En ce qui concerne la restitution de la langue parlée, dans plusieurs passages, j'ai opté pour un système simple qui rende compte, même de façon limitée, de certaines caractéristiques de l'oral : - "t' , "If". voire "/If' : pause plus ou moins longue. - "(RIRE)" : commentaire, information sur un trait non-verbal. - "(prononciation: [filmce])" : mise en évidence de la prononciation particulière d'un mot. ?.. : intonation interrogative. c'est VRAI que j'ai vécu Comme ça : détachement, insistance sur un mot, une syllabe (lorsque ce type d'indication est pertinent pour mon propos). Pour ce qui est des citations de textes écrits dans une langue autre que le français (essentiellement castillan, catalan, occitan), d'une manière générale je traduis, dans le texte, les énoncés ou les développements cités (au besoin en distillguant. par l'italique, la citation traduite de la citation dans la langue d'origine). Par contre, lorsque j'utilise comme illustration ou, à plus forte raison, lorsque j'analyse un texte ou un document en occitan dans lequel l'emploi de la langue minorée participe d'une stratégie d'écriture, d'une mise en scène scripto-visuelle, lorsqu'on y pratique éventuellement l'alternance des langues ou l'hybridation, il m'a semblé indispensable de restituer le texte ou le document dans toute son intégrité sociolinguistique. 13

Chapitre I UN AUTRE REGARD SUR LA DIGLOSSIE

1. L'EMERGENCE D'UNE SOCIOLINGUISTIQUE "CRITIQUE" ET "PRATIQUE" EN DOMAINES CATALAN ET OCCITAN.
A l'intérieur du champ de la sociolinguistique, les études sur les rapports entre langues au sein des sociétés plurilingues, leurs statuts, leurs fonctions, leurs transformations occupent aujourd'hui une place importante. Et la réflexion autour des concepts de bilinguisme et de diglossie est non seulement panni les plus abondantes mais également tout à fait exemplaire d'une démarche qui souhaite rendre compte avec le plus de rigueur possible des fonctionnements sociolangagiers et de leurs enjeux et cherche donc à forger des instruments d'analyse adéquats. Comme celle de ce qu'on a appelé parfois la "sociolinguistique périphérique" (Lafont, 1984b : p. 7 et Lafont, 1982b : p. 92)'ou le "groupe des linguistes "natifs" " (Prudent, 1981 : p. 23), appellations qui tendent à associer un certain nombre de travaux sur les situations de minoration linguistique (Prudent, 1980) : Antilles, pays de langue catalane, espace occitan. Travaux au sein desquels la discussion sur le concept de diglossie a été centrale et qui se réclament "d'une science engagée dans la modi-

fication des données conflictuelles, d'une science à la fois critique et pratique." (Lafont, 1982b : p. 92)1.
Dans les pages qui suivent je propose, à propos de la branche européenne de cette sociolinguistique, à travers la circulation du concept de diglossie et la fabrication d'autres concepts, l'esquisse d'une enquête épistémologique.

L'accueil fait par les sociolinguistiques du domaine occitan et des pays de langue catalane à un concept popularisé aux EtatsUnis par Ferguson et Fishman, mais dont la paternité revient à Pichari est, on l'a souligné, assez étonnant (Ferguson, 1959 ; Fishman, 1971 ; Schlieben-Lange, 1972 ; Marcellesi, 1981 ; lardel, 1982). TIme semble que les sociolinguistes en question, conscients d'une dérive de diglossie comme "notion fourre-tout" ont essayé de faire prévaloir "leurs analyses" sur "leur fantaisie" (Prudent, 1981 : p. 24) et dégagé ainsi tout un ensemble conceptuel (notions de "conflit", de "dominance", d"'idéologies diglossiques", de "fonctionnements diglossiques" etc...) qui leur a permis de mieux connaître les situations linguistiques qu'ils vivaient et qu'ils souhaitaient "abolir" (Lafont, 1984 b : p. 5{
Dans leur analyse de "la lutte pour un concept" R.E. Hamel et M.T. Sierra observent que "Catalanes, Occitanos y Caribeii.os [...] comparten a nuestro juicio algunas caracterfsticas importantes en la configuraci6n de sus intereses cientificos y elaboraciones te6ricas : se trata de sociolinguistas "nativos" 0 por 10 menos 10 suficiente arraigados en sus campos de estudio para detectar las incoherencias y falacias de la aplicaci6n demasiado generalizada de los conceptos. Ademas, forman parte, en su gran mayoria, de los respectivos paises 0 regiones que luchan contra la opresi6n socioecon6mica, cultural y lingüfstica de la minorfas (0 mayorfas) étnicas. De esta manera, su praxis social y cientffica los llev6 muy pronto a cuestionar el enfoque dominante, neocolonial y la visi6n idflica y armoniosa que se reflejaba en las proposiciones deI estructuralismo funcional norteamericano (Ferguson, Fishman y otIOs) con su orientaci6n hacia las teorfas deI consenso social". (Hamel et Sierra, 1983: p. 95. Voir également Kremnitz, 1988). 2 "A l'interés de l'estudi coma estudi, s'ajusta doncas l'interés de l'estudi coma classification e presa de consciéncia" (Lafont, 1976 a: p. 7). 16

Car, comme le souligne l'un des chefs de file de la sociolinguistique catalane, celle-ci n'a pu avoir d'impact qu'autant qu'elle a su s'inscrire dans l'histoire d'une communauté: "Sans doute, le sens et la force de la sociolinguistique catalane actuelle s'expliquent par le fait que notre travail scientifique s'intègre dans un mouvement historique très vaste". (Ll. V. Aracil cité dans Badia, 1979 : p. 20 ; je traduis. Voir également Badia, 1977 : p. 26). L'association des deux domaines (occitan-catalan) est largement justifiée, non seulement par la contiguïté (et la continuité également) mais par le propre sentiment des protagonistes. En effet, l'influence de l'école catalane de sociolinguistique (désormais S L cy, des travaux du Grup Català de Sociolingüfstica sur les sociolinguistes du domaine occitan (Kremnitz, 1982a) et plus particulièrement sur le Groupe montpelliérain de Recherche sur la Diglossie (désormais S L 0) (Laks, 1984 : p. 112, 118, 121) a été souvent revendiquée, tout comme a été reconnu l'intérêt porté par les sociolinguistes catalans aux propositions élaborées en domaine occitan. Ainsi pour R. Lafont, "le domaine occitan [...] ne saisit l'actualité qu'avec un décalage. Nos premières réactions à la sociolinguistique anglo-saxonne datent de 1969. Le G R D F 0 (Groupe de Recherche sur la Diglossie Franco-Occitane) ne fonctionne qu'en 1973. La sociolinguistique catalane est en cela médiatrice. La grande étude de A. Badia i Margarit Llengua i cu/tura ais Països Catalans est de 1964. C'est en 1966 qu'en écho critique de la recherche américaine, LI. Aracil ouvre une problématique nouvelle, reprise immédiatement par R. Ninyoles et F. Vallverdu. En 1969 Montpellier reçoit la "leçon catalane" en même temps
Sur la sociolinguistique catalane, ses analyses, son histoire, ses concepts voir l'intéressant bilan de F. Vallverdu :Aproximaci6 critica a la sociolingü{stica catalana. (Vallverdu, 1980). Voir également Badia, 1977 et 1979, ainsi que Kremnitz, 1979. Voir également dans le n07 (1988) de Treballs de sociolingü{stica catalana les "Estatuts definitius deI G.C.S." (p. 95-97). 17

que le concept de diglossie." (Lafont, 1982 : p. 89)1. Au cours des vingt dernières années, des relations régulières, au travers de rencontres, séminaires et colloques, ont contribué à une meilleure connaissance réciproque et à une interpénétration des réflexions. Et il n'est pas abusif de considérer qu'il y a aujourd'hui entre les deux recherches sinon une entière communauté de vues, du moins une solidarité
scientifique (et militante).

1.1. TIest incontestable que l'accueil du concept de diglossie dans des contextes nouveaux, son utilisation et son intégration à un ensemble métalinguistique forgé au contact du "terrain", vont modifier sensiblement son statut théorique. A une représentation fonctionnaliste statique (Ferguson, Fishman...), à l'idée d'une distribution plus ou moins complémentaire des fonctions de deux variétés de la même langue ou de deux langues différentes au sein d'une communauté, distribution stable (même s'il peut y avoir asymétrie), la S L C puis la S L 0 vont opposer une représentation beaucoup plus dynamique: d'une polarité sociolinguistique neutre on va
Dans le Cahier n° 1 du G.R.D.F.O. D. Bernardo soulignait ainsi "l'originalité" et l'intérêt des travaux de "l'Ecole Catalane" : "... nous sommes en présence d'un discours théorique, produit à l'intérieur de la
diglossie et participant d'une lutte; qui

- sans

que cela soit encore entière-

ment explicité - réintégre la base socio-économique (rapports de production) l'idéologie (idéologies diglossiques) et l'inconscient (frustrations, réactions compensatoires,...). Il pourrait y avoir là émergence de paradigme et le Groupe de Recherche sur la Diglossie devrait être en mesure d'apporter sa contribution à l'élaboration de ce dernier. Ce pourrait être là, en dernière analyse, l'une des justifications majeures de son intervention." (Bernardo, 1974: p. 4). On peut observer, en retour, la reconnaissance par les sociolinguistes catalans des apports de la S L O. Vallverdu, par exemple, a utilisé dernièrement le concept de "fonctionnements diglossiques" (en citant Gardy et Lafont, 1981) pour parler du "comportement linguistique des Catalans" où il refuse de voir un fonctionnement typiquement diglossique (Vallverdu, 1982 et 1983). 18

passer à une polarité problématique, à une "relation de subordination" (Gardy et Lafont, 1981 : p. 75)1 entre une langue dominante et une langue dominée. Il y a instabilité, dissymétrie. TIy a conflit (Hamel et Sierra, 1983 ; Tabouret Keller, 1982 ; Prudent, 1981). Et dilemme: ou bien la langue imposée va se substituer lentement mais sûrement à la langue dominée ou bien les usagers de celle-ci vont oeuv~r à sa normalisation (c'est-àdire à une utilisation normée dans tous les domaines de la communication) en combattant les tendances à l'assimilation. Le mot diglossie ne suffit plus à rendre compte de toute la complexité des situations et des processus analysés, des phénomènes psycho-culturels, de l'idéologie et des divers enjeux. Aussi le terme va+il être associé à d'autres notions ou être même intégré à de nouvelles désignations (polarisation diglossique, fonctionnements diglossiques, idéologies diglossiques, complexus diglossique , etc...). A n'en pas douter, comme le souligne G. Kremnitz, "en quittant la terminologie purement descriptive et statique de la sociolinguistique nord-américaine, en assumant les tensions internes qui se cachent derrière les mots. l'analyse devient à la fois plus profonde et plus engagée" (Kremnitz. 1981 : p. 65). "Diglossie" : le concept sera diversement apprécié par les sociolinguistes catalans. certains étant réservés quant à son applicabilité à la situation catalane, plus particulièrement à celle du "Principat" (la Catalogne proprement dite).Pourtant. dans un premier temps, le mot va largement circuler aussi bien au sein de la S L C que parmi les membres du Groupe de Recherche sur la Diglossie de Montpellier. Ainsi, F. Vallverdureconnatî que "la notion de "diglossie" a eu un grand succès parmi les sociolinguistes, les pédagogues et les sociologues catalans. Dès 1968, lorsque Aracil et moi-même avons mis en circulation ce mot pour la première fois chez nous [...] l'intérêt pour la diglossie n'a pas cessé de croître." (Vallverdu, 1982 : p. 218).
Cette notion de subordination est utilisée par X. Lamuela pour désigner l'état dans lequel se trouvent des langues comme le catalan, l'occitan ou encore le frioulan (Lamuela, 1987). 19

LI. V. Aracill'utilise pour la première fois dans une introduction à deux pièces de Eduard Escalante (1834-1889) : "Las xiques de l'entresuelo" et "Tres forasters de Madrid", qui va être pour lui l'occasion de préciser le statut du catalan et celui du castillan dans la société valencienne de l'époque. Alors que la majorité des Valenciens parlaient le catalan, il observe que le castillan n'était utilisé comme langue unique que par une minorité: - par la classe dominante, -les "étrangers" nouveaux venus, -les fonctionnaires, également "étrangers". Cependant, sa "position fonctionnelle" était bien plus importante puisque c'était la langue officielle de l'administration, de l'enseignement et de la littérature. En bref: la langue écrite. Cependant, l'emploi du castillan comme langue officielle et écrite n'était que fonctionnel et n'avait qu'une faible incidence dans la vie des gens. Pour Aracil il s'agit là d'un" cas de diglossie" (Aracil, 1968 : p. 20-21). Et la référence à Fishman est on ne peut plus claire: le texte lui est dédië. F. Vallverdû, dans une publication contemporaine, utilise également le concept de diglossie: il le fait en l'opposant au concept de bilinguisme, dont l'utilisation risquerait d'entraîner certaines confusions qui pourraient servir ceux qui ont intérêt à "maintenir la situation de domination d'une langue sur l'autre,,2. Pour Vallverdû, tout en acceptant les propositions de Weinreich, dans certaines situations il faut distinguer le simple "bilinguisme" et le "bilinguisme diglossique" (Vallverdû, 1968, p. 35, 34 ; je traduis). Car, parfois, sous la désignation de "bilinguisme", on range des "situations tout à fait spécifiques où une langue ou un parler sont utilisés pour des fonctions formelles (administration, enseignement, moyens de communie a"To Joshua A. Fishman, whose kindness i can only acknowledge in so meagrea way" (Aracil. 1968).
2

De même Aracil stigmatisait

- et ne cessera

de stigmatiser

- le

"mythe

bilinguiste" (Aracil, 1968 : p. 20). Voir également Vallverdu, 1972 : p. 85-88 et 1980 : p. 48-53.
20

tion, littérature, etc) et une autre langue ou un autre parler sont utilisés pour des situations non fonnelles (généralement orales) : cette situation est connue généralement sous le nom de diglossie". (Vallverdu, 1968 : p. 33 ; je traduis).

Le transfert ne s'opère pas sans modification: les études
qui vont s'intéresser à la situation du catalan mettront l'accent sur

l'importance d'une hiérarchie et donc d'un déséquilibre sociolinguistique. Par exemple en opposant comme le fait A.M. Badia i Margarit, la "diglossie" non seulement au "bilinguisme" (d'ordre personnel) mais également à la simple coexistence des langues de deux communautés monolingues, comme à Bruxelles ("llengües en convivència"). Pour lui, "le cas le plus typique de diglossie ", c'est celui où "entre les deux langues en contact ", il Ya une "hiérarchie [...] selon laquelle le sujet parlant dispose de la langue A pour les occasions solennelles, et de la langue B pour les usages familiers ". C'est la situation, selon Badia, "de nombreux catalanophones qui ne sont à l'aise qu'en catalan pour parIer, mais qui, quand ils doivent s'exprimer par écrit, ne peuvent le faire aisément qu'en castilIan..." (Badia, 1982 : p. 80 ; je traduis). Quant au sociolinguiste valencien R. LI. Ninyoles, à qui, semble-t-H, "on doit attribuer le mérite principal de [la] divulgation [de la notion de "diglossie"], qui est "le premier auteur catalan ayant travaillé à partir de la théorie de Fishman" (Vallverdu, 1982 : p. 218), il insiste sur le caractère instable, inévitablement transitoire, du cas de figure proposé par Fishman qui l'intéresse plus particulièrement: la diglossie sans bilinguisme car "la situation de diglossie ne peut que dériver vers l'extension du bilinguisme" (Ninyoles, 1969 : p. 35 ; je traduis). L'appréciation de la situation sociolinguistique des "països catalans" et la pertinence ou la non pertinence de l'utilisation du concept de "diglossie" pour rendre compte de cette situation vont être d'ailleurs au centre d'une polémique entre Vallverdû et les 21

sociolinguistiques d'origine valencienne : Aracil et Ninyolesl. Il est évident, en effet, que selon qu'on se situe dans une perspective d'ensemble du statut du catalan face au castillan, ou qu'on prenne essentiellement en compte tel ou tel contexte "régional" (la Catalogne proprement dite, le Pays valencien...), le diagnostic ne saurait être identique2.
Pour VallverdU, en effet: "Si la descoberta deI concepte de diglossia ha significat un progrés notable per a la sociolingüfstica, aix6 no vol pas dir que sempre que en un grup ni hagi "mudança de llengua" (language shift) puguem parlar d'une situacio diglossica" (Vallverdu, 1970: p. 19). Aussi, tout en observant ce qu'il appelle des "epifenomèns de diglossia" dans les comportements linguistiques des Catalans (par exemple l'arrêt dans un groupe de catalanophones d'une conversation en catalan et le passage au castillan lorsque s'intègre au groupe une personne qui refuse de parler catalan, bien qu'étant catalanophone d'origine, ou encore l'abandon, dans certains milieux progressistes de jeunes, de l'emploi du catalan sous prétexte que cette langue serait contrôlée par la bourgesoisie), il considère malgré tout que les mécanismes qui s'opposent à la diglossie se poursuivent ou réapparaissent (Vallverdu, 1970: p. 73-75): "en el conjunt deI Principat el perill que el català pugui esdevenir "objectivament" une llenga B és avui menor que el que existia el 1875, perquè - independentment de la sort de la massa immigrada, és a dir si es convertirà 0 no en
un "grup lingüfstic" estable

- els

unics

factors

prodiglossics

realment

decisius son "externs" : una transformacio radical de l'estructura social significaria doncs la superaci6 d'aquests factors" (Vallverdu, 1970: p. 7677). Cette analyse va être jugée "erronée" par R.L. Ninyoles, fondamentalement parce qu'elle ne prend pas en compte "ni como determinante, ni tan solo como "indicio" de la diglosia, el hecho de que en Barcelona como en el resto deI dominio lingüfstico - el idioma normal mente

empleado en la escritura sea otro que el usado en la comunicacion formal" (Ninyoles, 1972 : p. 38). Même jugement de la part de LI. V Araeil qui
conteste la dénomination d' "épiphénomène de diglossie"
.

. (Araeil,

1979 :

p. 57). .
Valverdu utilisera souvent le qualificatif de "diglossique" avec "bilinguisme" et il opposera un "bilinguisme neutre" (emplois non conflictuels de deux langues) à un "bilinguisme diglossique" (lorsqu'il y a distribution entre des fonctions "hautes" pour une langue et des fonctions "basses"pour l'autre). S'appuyant sur Weinreich, il distinguera encore un bilinguisme diglossique "partiel" d'un bilinguisme diglossique "total" : "El bilingüisme diglossie pot ser parcial i total: en el primer cas hi ha parcial shift, és a dir, la mudança a favor de la llengua A es produeix per 22

Le tenne de diglossie va être abondamment utilisé par la S L 0 qui s'emploiera à préciser son contenu, à l'adapter, afin de l'appliquer au domaine occitan. Y. Couderc présente ainsi ce "concept fondamental" : "Par diglossie il faut entendre la superposition de deux langues, ou de deux variétés linguistiques dont l'une (qui occupe un niveau supérieur de pouvoir et de prestige) est considérée comme "haute" (A) et est utilisée dans les relations "fonnelles" (vie publique, enseignement, massmédia ). L'autre est considérée comme "basse" (B) et s'utilise presque exclusivement dans les relations infonnelles (famille, plaisanterie, animaux...). On a baptisé cette seconde variété "patois" en France. Cette situation [00']n'a rien d'exceptionnnel ou d'individuel. Elle a à voir avec le type d'organisation sociale et l'histoire." (Couderc, 1974 : p. 3).

pressions externes de caràcter politic (ocupaci6 estrangera, opressi6 nacional) 0 social (emigrac6), pero sense que els parlants atorgufn a la seva llengua nativa la consideraci6 de llengua B ; en el segon cas hi ha total shift, és a dir, el canvi de llengua respon plenament a la divisi6 de

funcions altesi baixes de la llengua respectiva

['00]

D'accord amb aquest

esquema, a Catalunya durant el periode 1931-39 prodominava una situaci6 de bilingUisme neutre, mentre que en l'actualitat es d6na un tfpic cas de bilingUisme diglossie parcial." (Vallverdu, 1973 : p. 42). Elil décrit ainsi le cadre sociolinguistique de la Catalogne contemporaine à laquelle est posé le délicat problème d'une importante immigration hispanophone: " 1. Tan solo una minorfa de la poblaci6n (alrededor de un 30 % ) es bilingUe funcional. es decir, esta en condiciones de utilizar el catalan cuIto junto al castellano 0 como lenguas receptoras 0 emisoras [...] 2. La mayorfa de la poblaci6n (alrededor de un 50 %), aunque hable 0 entienda el catalan comun, s610 esta acostumbradaal castallano como lengua cuita. Se trata, por tanto, de bilingUes dig16sicos 3. Una minorfa importante de la poblaci6n (menos de un 20 %) ni siquiera es bilingUe, puesto que no entiende el catalan [ou]" (Vallverdu, 1981 : p. 150).
[00']

23

Lorsque le concept est introduit dans le discours de la S L 0 c'est bien entendu avec toute la perspective dynamique dont l'a investi la S LOI. Aussi Y. Couderc précise-t-il que "parler de diglossie n'est pas bien sûr un simple nom préféré à celui de bilinguisme" : le terme est associé à l'idée de la "dominance d'une langue (A) sur l'autre (B) au niveau collectif' (Couderc, 1974 : p. 4). R. Lafont affirme avec "la socio:' linguistique périphérique" que "la théorie des fonctions chez Ferguson et Fishman sert d'écran au conflit réellement à l'oeuvre dans la société" (Lafont, 1984 b ; p. 7). Et les exemples les plus intéressants de mise à l'épreuve du concept par la S L 0 sont certainement les analyses concernant la textualisation de la diglossie qui ont permis, en particulier, de mieux saisir les enjeux des phénomènes de spectacularisation dans un certain nombre de textes produits en situation diglossique. (Lafont, 1976 a ; Garavini et Gardy, 1984 ; Giordan et Ricard, 1976). Il sera largement question de ces phénomènes dans le deuxième
chapitre de cette partie.

La S LOa tenté, tout comme la S L C (Aracil, 1968), de jeter sur la littérature occitane, franco-occitane ou "francitane" un regard neuf: Ph. Gardy parle d'un "archije", d'un "sujet diglossique", "un sujet multiforme et unique", qui "depuis les derniers troubadours, contemporains de l'effondrement de la Croisade, jusqu'à aujourd'hui [...] s'inscrit sans relâche dans la
production textuelle des pays d'Oc

- quel

que soit l'outillinguis-

tique par le moyen duquel elle se réalise - " (Gardy, 1977a: p. 1(0). Pour R. Lafont, on peut" [ramener] à deux "aventures" antithétiques les deux positions du sujet diglossique sur la frontière que lui-même confirme, établit, déplace.
Certains sociolinguistes du domaine ont illustré la diglossie et proposé des analyses concrètes, bien délimitées dans le temps et/ou dans l'espace. On peut penser aux travaux de G. Maurand sur "une communauté en domaine occitan" (Maurand, 1977 et 1981) ou à ceux de G. Bazalgues sur la situation sétoise (Bazalgues. 1980 et 1982) par exemple. On peut penser également aux récentes études diachroniques des processus diglossiques. Voir par exemple. Gardy, 1986 ; Boyer. Fournier, Gardy, Martel. Merle, Pic, 1989. 24

Première aventure: celle de l'acculturation. Le sujet décide de passer la frontière. Il entre dans le langage dominant et du même coup dans la société dominante en s'effaçant comme sujet, en effaçant le langage qui a présidé à sa construction liminaire. [...] Le résultat d'écriture est un purisme de renforcement, une mise en emphase de l'identité acquise. [...] Autre aventure: celle de l'exhibition de la différence. Le sujet s'installe sur sa frontière pour s'y montrer extérieur à la culture dominante. Mais cela ne peut se faire qu'en référence à cette dominance, à cette extériorité. Ainsi l'écrivain d'une minorité linguistique française du monde de la parole occitane par exemple, se pose en identité par un renforcement inverse du purisme. Qu'il choisisse d'écrire en occitan il affectera une épaisseur stylistique où, en somme, la scorie devient plus-value, non parce qu'elle recouvre une parole réhabilitée, mais précisément parce qu'elle est scorie. S'il choisit le français, il procèdera à une méridionalisation appuyée. De toutes façons, ce populisme identitaire, qui semble fuir la littérature, est une littérature au second degré, ce que nous avons voulu appeler une hyperlittérature" (Lafont, 1985 : p. 1617). Il semble bien qu'en même temps qu'un déplacement dans l'espace se soit opéré un durcissement dans le contenu. Ainsi R. Lafont définit la diglossie comme "la forme linguistique de l'expropriation de l'autochtone, soutenue d'idéologie lénifiante" (Lafont, 1981 : p. 96). J. Blanc et I. Coderc quant à eux font référence à R. LI. Ninyoles pour annoncer: "Aux concepts pudiques de "contacts de langues", de bilinguisme, nous substituons ceux de diglossie et de dominance [...]. Le "contact de langues" est plus un "contact" de sociétés et de classes sociales dont les changements de langues ne sont que la conséquence". (Blanc et Coderc, 1973 : p. 46 ; je traduis). En fait, dans le discours de la S L a, le terme de diglossie va être souvent une 'sorte d'archi-concept qui signifie tout à la fois, conflit, dominance, aliénation, etc... (Couderc, 1974 : p. 4, 14). Et non seulement ses origines nord-américaines, mais égale25

ment le passage en domaine catalan (où l'on peut parfaitement observer les fonctionnements d'une langue A et ceux d'une langue B), vont motiver progressivement une certaine réserve de la part de la S L O. Si le concept est jugé "utile" il peut être considéré comme "clos et en définitive trompeur" : car dans la situation sociolinguistique franco-occitane "nous assistons non tant à une circulation incessante d'une langue à l'autre qu'à des états divers d'hybridation. Dans ces conditions on peut se demander si l'identification de ce qui revient à la langue A [langue dominante] et à la langue B [langue dominée] n'est pas de la responsabilité de l'observateur, qui projette sur la situation qu'il décrit tout un attirail de défmitions culturelles; du type langue française ou langue occitane." (Lafont, 1983 : p. 116). C'est ainsi que s'est imposée une formulation à la mesure de la complexité de la situation sociolinguistique: la S L 0 cherche à saisir des fonctionnements diglossiques. Plutôt que de "fixer à chaque langue une fonction", on préfère considérer que "l'espace linguistique doit être pris [...] comme une somme de fonctionnements diglossiques" (Lafont, 1979 : p. 509). Ainsi la présentation de la situation diglossique se fait beaucoup moins en termes de polarité. Pour Ph. Gardy, par exemple, "l'espace de la parole occitane" est "un espace nécessairement complexe, parce que tissé d'interruptions, de déplacements et de sutures multiples: espace troué littéralement et dans tous les sens, où se rejoignent les membra disjecta de pratiques langagières éclatées et les émergences d'une demande sociale fuyante, certes, mais tout à fait réelle." (Gardy, 1985 : p. 60). En fait on a assisté "à la mise en place d'un complexus diglossique " et "l'espace langagier occitan aujourd'hui, apparaît bien comme le produit d'une évolution de la diglossie sans relâche croisée avec les réévaluations toujours recommencées d'un capital historico-culturel fortement mâtiné d'interprétations symboliques souvent dominantes. Entre les deux "bornes" .qu'érigent, d'un côté, l'occitan défini en tant que langue normée à la fois linguistiquement et sociolinguistiquement, et lefrançais, également pourvu de semblables attributions, se trouve déployé 26

l'espace linguistique "occitan", à la fois creuset, continuum et éclatement. De cet espace, l"'occitan", comme pratique linguistique effective, n'est que l'une des composantes, plus ou moins repérée, plus ou moins repérable: à la fois lambeaux de langue, lambeaux de performances quotidiennes et réinscription, par retour historique et actualisation d'un certain désir d'occitanophonie, d'une certaine norme." (Gardy, 1985 : p. 61). R. Lafont distingue quant à lui un certain nombre de "dynamiques" dans les usages sociolinguistiques en domaine occitan:
"I) un français officiel, fixé par l'école, diffusé par les média ; 2) un français d'Oc, qui consiste en une oralisation du premier dans une phonologie occitane; c'est l'usage de ceux qui "parlent bien" avec "l'accent du Midi" ; 3) un occitan résiduel, le parler local dans son état d'autonomie (ce qui ne veut pas dire que n'y fonctionnent pas des praxèmes d'origine française); 4) un occitan reconstitué, compromis incessamment renouvelé chez les nouveaux usagers entre le précédent et diverses normes ou fragments de normes interdialectales reçues en recommandation; 5) un français colloquial importé: le "français du nord" des fonctionnaires voyageurs, par exemple; 6) un argot français, importé lui aussi, et abondamment diffusé par les midia ; 7) enfin, un francitan, dialecte du français, à substrat phonologique morpho-syntaxique et lexical occitan."

Ce ne sont que "des lignes de forces. L'usage révélera une circulation incessante. A noter que si 1 et 3 sont clos, rigoureusement immobiles, les autres usages sont vastes et mobiles. En particulier 7, qui est en train de relayer dans toute la société l'occitanophonie. Ce sont ces usages vastes et souples qui sont naturellement les moins bien perçus par l'usager." (Lafont, 1983 : p. 117). Car "la diglossie crée un continuum où deux langues, qui n'existent que selon la grammaire, la norme, échan27

gent leurs ressources et brouillent leurs systèmes, pour donner ces "tiroirs", ces "dossiers", ces "systèmes bâtis" qu'on appelle français d'oc ou francitan ou occitan francisé. Les compétences observables peuvent être plus ou moins commodément versées dans ces catégories; mais c'est là une activité de classement." 1 (Lafont, 1984 a : p. 303) . On est bien loin, on le voit, non seulement du schéma canonique de la diglossie, mais également de la "polarisation diglossique" de la S L C (Ninyoles, 1976 : p. 154). Somme toute, la S LOse livre, à partir de l'emprunt conceptuel, à un légitime travail d'ajustement.

1. 2. Malgré une légère distanciation terminologique (et théorique) il ne fait pas de doute que la S L 0 et la S L C ont en commun la revendication d'un concept fondamental, qui semble "coiffer" toute la problématique: le concept de conflit. On aura observé, dans tout ce qui précède, que la sociolinguistique "périphérique" est avant tout une sociolinguistique du conflit (interculturel). Même si en contexte de titre il est moins fréquent que "diglossie" ou "diglossique" le mot n'en est pas moins omniprésent dans le discours de la S L C et de la S L O. fi représente une part importante de leur contribution à l'enrichissement des premières hypothèses sur la diglossie. Le terme de "conflit linguistique", si l'on en croit R. LI. Aracil, a été utilisé par lui pour la première fois "faute de mieux". Et "l'histoire de l'Europe occidentale" présente de nombreux "exemples passés et présents de conflit linguistique" :
"Au premier coup d'oeil, nous découvrons une impressionnante . Des langues comme le comique et le dalmate

diversité de "cas"

Le concept de "continuum", en concurrence souvent avec celui de "diglossie", est emprunté, on le sait, à la créolistique. Tout comme la notion de zone interlectale dont la mise en circulation semble procéder d'une démarche proche de celle qui prévaut aujourd'hui au sein de la S L O. (voir par exemple Prudent, 1981). 28

se son.t éteintes tandis que d'autres (l'anglais, le français, le castillan, etc.) ont réussi non sans l'appui des organisations politiques respectives à s'étendre et à s'imposer bien au-delà de leurs territoires initiaux. [...]. D'autres langues dont la plus considérable, à tous égards, est le catalan, restent "minoritaires" dans la mesure où elles n'ont reculé que partiellement sous la pression des langues "dominantes". Les langues "minoritaires" affrontent un dilemme: ou bien elles partageront le sort du comique et du dalmate, ou bien elles suivront l'exemple de ces autres langues (le tchèque, le polonais, le finnois, etc) qui ont subsisté obscurément jusqu'à ce qu'elles aient pu "émerger" avec leurs respectives nations-Etats. Le dilemme se pose donc entre (d'un côté) la substitution et l'extinction, et (de l'autre) la normalisation, dont le succès dépend de beaucoup de facteurs clairement extra -linguistiques" (Aracil , 1965 : p. 6).

Le cadre conceptuel qui devait contribuer aux avancées théoriques de la S L C et à la pertinence de ses interventions dans la société catalane est en place: lorsqu'il y a conflit entre une langue dominante et une langue dominée, il n'y a que deux issues possibles: ou la substitution ou la normalisaton (la généralisation de l'emploi de la langue). Il y a donc bien un dilemme (dont les sociolinguistes catalans ont fait un de leurs thèmes favoris). D'où le. refus de considérer la situation sociolinguistique de la Catalogne comme stabilisée et donc refus du schéma canonique de la "diglossie" : "... notre situation sociolinguistique n'est ni stable ni définitive. C'est une conjoncture transitoire qui se transforme dans un certain sens. De fait, il semble qu'elle se transforme simultanément dans deux directions contraires - d'où le conflit, le dilemme. Quelle option prévaudra 7" (Aracil, 1979 : p. 53 ; je traduisi. Et Ninyoles visualisera ainsi sa représentation nouveau cadre théorique (Ninyoles, 1976: p. 155) : de ce

Vallverdû, qui a également utilisé le concept dès 1970, considère qu'il y Oflorsqu'on est en présence d' "una lengua politicamente y/o a "conflit socialmente dominante y otra dominada" (Vallverdû, 1981 : p. 31).

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