Le carnet d'adresses

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296182578
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LE CARNET D'ADRESSES Objet-reflet - Objet-nomade

DU MÊME AUTEUR

Le Travail autonome. Vers une autre pédagogie? Fleurus, 1982. Relation d'aide et tutorat. L'entretien avec l'élève, Fleurus, 1983. Formation et transformation de l'enseignant (en collaboration avec J. Anaud et M. Barlow), Chronique sociale, 1988. A participé à : L'enseignant est une personne, sous la direction d'A. Abraham, ESF, 1984. L'Autonomie sociale aujourd'hui. Colloque de Biviers, Presses universitaires de Grenoble, 1985.

Albert MOYNE
avec la collaboration de J.-c. Font, A.-M. Duchesne, F. Charransol, V. Roulet

LE CARNET
Objet-reflet
-

D'ADRESSES
Objet-nomade

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

En souvenir de mon père, médecin provençal, et de ma mère, qui avait en charge le carnet d'adresses, mémoire de la famille.

@ L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0416-2

«

... trouver les relations entre des choses dont nous échappe la loi de continuité... entre des choses que nous ne savons pas transposer ou traduire dans un système de l'ensemble de nos actions. »
(Paul Valéry, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci).

')

AVANT-PROPOS

Une chronique publiée dans un journal peut-elle devenir le sujet d'un livre? Sans doute, si le sujet est assez riche pour stimuler son auteur, faire réagir ses lecteurs et motiver quelquesuns de ceux-ci à se transformer en enquêteurs.

Un petit article paru sous ma signature dans le journal Le Monde en 1980 préfigurait ce livre dans ses thèmes essentiels. Pourtant, sans quelques étudiants parisiens de l'École des psychologues-praticiens qui le retrouvèrent trois ans après et en firent le sujet de leur mémoire, l'article serait probablement resté sans lendemain. Nous décidâmes ensemble d'instaurer une véritable recherche sur le sujet. On trouvera dans les annexes toutes précisions sur la méthodologie de l'enquête et sur ses résultats chiffrés. Le texte, que j'ai rédigé suivant un ordre qui m'est propre et ne respecte pas nécessairement celui des questionnaires, ne retient pas toutes les statistiques recueillies mais seulement celles qui ont paru les plus significatives. Il les commente en utilisant aussi des fragments d'interviews et des observations plus personnelles. Par la suite, une série d'entretiens furent conduits auprès d'un certain nombre de «personnalités carrefours» du monde de la culture, des sports et des médias que j'ai renBarrault, A. Castellot, J. Chancel, F. de CloJ. Grange, A. Minkowski, D. Rocheteau, R. Sabatier, H. de Turkheim, auxquelles il /àut ajouter M. -P. Orluc contrées: J.-I.

sets, R. Deforges,

-

«Marie Papier» -

et A. Lagesse, de la maison Hermès. 7

Si aucune n'est nommée explicitement dans le texte, leur témoignage ne l'a pas moins enrichi. Qu'elles veuillent bien trouver ici l'expression de toute ma gratitude. Pour marquer la reconnaissance que je garde à mes amis étudiants, coauteurs de l'enquête et de quelques-uns de ses prolongements, j'ai tenu à ce que leurs noms figurent après Je mien dans ce livre.

A. M.

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INTRODUCTION UN OBJET-REFLET

Tentons dès l'abord une rapide approche du monde des objets pour mieux situer la place du carnet d'adresses. Les petits objets sont des êtres étonnants. Ils nous échappent, s'en vont, reviennent sous la même forme ou sous une autre, repartent et ainsi de suite. Prenez les crayons, les gommes, les stylos à bille. Autrefois, on disait: « ma gomme, mon stylo ». Aujourd'hui, on se prête, on se prend, on se fauche. La propriété des petits objets n'existe plus. On récupère sur autrui avec la même facilité qu'autrui récupère sur nous. Il y a une circulation des biens mais il n'y a plus d'appropriation. Retour à un stade enfantin où l'on se prêtait, où l'on se chipait sans vergogne des petits cailloux, des bonbons, des jouets? Le phénomène joue même sur la chose imprimée. Un livre n'est plus tout à fait un objet personnel. Il se prête, il se prend, il disparaît. Surtout si vous avez oublié d'inscrire votre nom dessus. Le livre de poche n'y est pas pour rien. Le même phénomène joue encore sur les vêtements qu'on se passe. Ne parlons pas du pull ou du jean, mais la veste, le tailleur ou le manteau circulent sans péage d'un dos à un autre. Même si l'on admet l'idée que le vêtement modifie celui qui le porte et qu'il faut bien avoir une nouvelle robe pour tenter de se voir autrement, cela n'enlève rien au fait de l'échange et le renforce même. D'où le sentiment d'une certaine dimension commune avec le partenaire, qui s'établit peu à peu. A la limite, on peut considérer que la fraternisation des membres d'une société s'opère par l'échange des objets quel que soit l'objet de l'échange. Signe d'appartenance à un même groupe social plus que propriété de la chose en elle-même. 9

Ainsi à la production de masse correspond une circulation quasi indifférenciée de l'objet produit. Mais dans les types d'objet dont nous venons de parler, l'objet ustensile ou l'objet pratique - comme le crayon, la gorpme, le parapluie, le jean et même la montre - n'est pas l'objet parure ou l'objet ornement. Celui-ci peut être davantage personnalisé. Est-il strictement individuel pour autant? L'on connaît des femmes qui échangent leurs bijoux, et la même bague peut convenir à plusieurs. Ce n'est même pas parce qu'une montre a des initiales gravées qu'elle ne s'échangera pas. Plus personnalisé, l'objet parure n'est donc pas à l'abri du phénomène de la circulation des biens de petite taille. Pourtant, il existe une troisième catégorie de biens modestes qui emprunte à la première son aspect utilitaire, parfois à la seconde son aspect esthétique, en ajoutant à tout cela une marque d'inachevé. Ce qui met à part cette sorte d'objet, c'est son caractère essentiellement personnel. Ne disons pas nécessairement intime, encore qu'il puisse en être ainsi parfois. Le carnet d'adresses est de cette espèce. Utile, il l'est par nature. Mais son utilité est marquée du sceau de la personne et elle est beaucoup plus qu'une utilité banale, de type ponctuel. Car sa facticité n'exclut pas une certaine plasticité qui en fait un processus autant qu'un produit. Il est, quand nous le recevons, un objet inachevé, une question totalement ouverte, une forme vide que nous avons à remplir comme le cadre ou la toile du peintre. Plus qu'un objet froid, c'est, en devenir, un pays, un paysage où la palette du propriétaire est celle de l'auteur qui est à lui-même son propre dessinateur. Paysage de notre classe sociale, de nos relations non seulement professionnelles mais personnelles. Il est l'espace et le temps de chacun de nous. Un espace et un temps concentrés en miroir dans un micro-objet. C'est à l'examen de ce micro-objet que nous allons ici nous attacher, nous efforçant non seulement de décrire ses formes, mais de comprendre ce qui se joue à travers elles. Cette étude nous paraît d'autant plus urgente que l'objetreflet, demain peut-être, va disparaître. Témoin d'une époque et de ceux qui l'ont vécue, il pâlit déjà, cependant que les premiers linéamenrs de son remplaçant apparaissent dans un fondu enchaîné qui sonne, ici comme là, le glas de nombre de techniques d'hier et d'aujourd'hui. Le carnet d'adresses électronique, issu des technologies nouvelles, est à portée de nos mains. Le bon vieux carnet que l'on traînait dans ses poches, que l'on cachait dans son sac, vit peut-être son dernier âge. Entrons chez 10

cet ami, chez ce compagnon fidèle avant qu'il ne soit trop tard, avec le secret dessein qu'il puisse nous dévoiler ce qui n'est pas clairement connu de nous, un peu comme le font les études, par A. Molès ou E. Goffman, de ces microsituations de la vie quotidienne, perceptibles mais pas toujours aperçues et cependant révélatrices (1), ou celles de ces rythmes temporels dont ].-1. Servan-Schreiber a bien montré qu'ils nous gouvernent souvent à notre insu (2). Après le premier chapitre historique qui permettra un repérage dans une approche évolUtive sur ce thème, la méthode utilisée sera essentiellement comparative. A partir des données recueillies dans notre enquête, elle se donne pour objectif d'aider au questionnement du lecteur sur son carnet d'adresses et, par là, sur sa personne en face du monde d'aujourd'hui, mais aussi sur l'évolution des techniques qui l'accompagne. Si Socrate revenait parmi nous, aurait-il un carnet d'adresses? Nul doute en tout cas qu'il poserait la question à ses disciples et que, dans le va-et-vient de leurs colloques amicaux, il y aurait là quelque sujet de méditation profonde par où progresserait la connaissance de l'homme de ce temps...

(1) A. Moles et E. Rohmer, ,Micropsychologie et vie quoridienne, Denoël man, les Rites d'interacrion, Editions de Minuit. (2»).-L. Servan-Schreiber. l'Art du temps. Fayard.

E. Goff-

Il

CHAPITRE l

Où L'ON VIENT DE LOIN

Peut-être de très loin... Aux données biologiques qui ont favorisé chez l'homme le développement des membres antérieurs liés au champ de la relation et plus tard de l'écriture(l) se sont ajoutées des conditions sociologiques. Si les sociétés modernes à structure urbaine sont celles de l'écrit, les communautés anciennes, souvent à structure rurale comme en Afrique ou à Madagascar, sont marquées par l'oralité. Là, ce n'est pas l'individu qui a la charge de mémoriser le faisceau des relations, c'est le village, ou certaines personnes du village. Ainsi, aujourd'hui encore, dans les contrées reculées du Sénégal, c'est le griot, sorte de troubadour local, qui est la mémoire du village, son historien, quelquefois son conteur, son chanteur (2). De village en village, on envoie des commissionnaires avec des messages oraux. La mémoire est d'ailleurs très développée en pays musulman, chez les Peuls par exemple. L'écriture l'est peu. Dans les sociétés occidentales, dès que les groupes humains ont acquis une certaine complexité, l'écriture a permis d'emmagasiner tout ce que la mémoire individuelle ne permettait plus de conserver. Son rôle de stockage de l'information n'a pas été seulement au service de la société, mais de l'individu et encore plus de celui qui assumait une fonction sociale et un pouvoir. Le juge sumérien ou le scribe égyptien avaient à leur façon un carnet d'adresses pour consigner les sommes dues par cha(1) A. Leroi-Gourhan, le Geste et la Parole, t. 2, Albin Michel. (2) P. Claval, Espace et Pouvoir, PUF, p. 97. 13

cun au maître de l'espace (3). Mais ce début de comptabilité publique concernait moins l'homme privé que le fonctionnaire. On a retrouvé par exemple dans des jarres, en bordure du Nil, des parchemins dont certains peuvent être comparés à des registres de comptes. Si on ne peut dater avec précision à quel moment s'opéra le glissement du public au privé, il est à peu près établi que les esclaves du temps de Cicéron inscrivaient sur leur tablette les noms des clients de leur maître. Parallèlement, bien avant le développement des villes, les seigneurs avaient des greffiers ou des clercs qui consignaient dans des registres les relations, les prêts d'argent ou les dons réalisés par leur famille. C'était vrai également des notaires épiscopaux, des archivistes, des greffiers des abbayes. Pour toutes ces opérations, il fallait du papier. Sa fabrication à l'aide de chiffons paraît remonter aux environs du x' siècle. Nous devons convenir avec Georges Duby qu'au Moyen-Age, il n'y avait pas d'adresses. On se repérait aux bornes du chemin ou aux monuments comme au Japon dans un temps relativement récent. C'était notamment le cas dans les pèlerinages qui avaient une importance considérable pour un croyant, qu'il soit riche ou pauvre. Le pèlerin de Saint-Jacques-de-Compostelle devait revêtir une sorte d'uniforme et n'oublier ni sa bourse ni son balluchon. Dans celui-ci, il 0' emportait pas de cartes qui n'existaient pas! Pourtant, le chemin vers Compostelle était long, sans parler de Jérusalem 1... Notre pèlerin devait se fier aux instructions qu'il avait apprises par cœur ou encore à une signalisation spécifique: les « montjoies », petites pyramides de pierres entassées qui balisaient le chemin. Mais très vite, les pèlerins ont constirué des « guides» (ancêtres de nos guides touristiques). De retour au pays, certains d'entre eux consignèrent par écrit l'itinéraire qu'ils avaient suivi pour en faire un document pratique qui permette aux suivants de rester sur le bon chemin, car tous n'arrivaient pas à destination, tant s'en faut !... Ces guides passèrent de main en main. Certains d'entre eux ne se limitaient pas à un itinéraire, mais en proposaient plusieurs, donnant les adresses et les dépenses à prévoir... A partir du XVII' siècle, les guides des lieux saints sont couramment publiés... Autres grands voyageurs, «les Compagnons du Tour de France », membres des corporations qui apprenaient leur métier
(3) « Le scribe est le personnage clé des systèmes qui arrivent à dominer l'espace et les hommes », P. Claval, op. cir., p. 97.
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