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LE CHÔMAGE EN PERSPECTIVE

De
224 pages
Recueil de jeunes chercheurs ayant participé à différentes recherches menées en Suisse sur le chômage, cet ouvrage présente leurs réflexions sur le traitement institutionnel du chômage et le vécu des personnes touchées par ce phénomène, en s'attachant principalement aux logiques dissimulées derrière ses représentations et sa prise en charge officielle. Par-delà ce miroir se dessinent alors diverses interrogations sur la place de l'emploi dans le vie d'aujourd'hui, sur les profonds changements qu'il connaît et les enjeux liés à ces transformations.
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LE CHOMAGE
"'"

EN

PERSPECTIVE

CoJlection

Questions

Sociologiques

dirigée par François Hainanl et Franz Schultheis
Questions sociologiques rassemble des écrits théoriques, méthodologiques et empiriques relevant de l'observation du changement social. Elle reprend à la fois des travaux élaborés dans le cadre de l'Institut de sociologie de l'Université de Neuchâtel et émanant du réseau de différentes institutions partenaires. Cette collection se veut délibérément ouverte à une grande diversité d'objets d'étude et de démarches méthodologiques.

Le chômage en perspective, ouvrage collectif et premier titre à paraître, reflète la dimension plurielle souhaitée pour cette collection.

Collection

Questions

Sociologiques

Yann Caroline Francesca

BARTH, HENCHOZ,

Pascale

GAZARETH, LiEBERHERR, PLOMB

Renaud

POGLlA MILETI,

Fabrice

LE CHOMAGE
""

EN

PERSPECTIVE

Préface de Franz Schultheis

L'Harmattan 5-7,rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest - HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino - ITALIE

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1260-6

SOMMAIRE

SOMMAIRE

3 5

PRÉFACE Franz SCHULTHEIS
INTRODUC110N Fabrice PLOMB et Caroline HENCHOZ

25
33

A

PARI1R DES SORI1ES Pascale GAZARETH

DU CHÔMAGE

LE CHÔMAGE SANS LES JEUNES? Fabrice PLOMB
LES EMPLOIS PAR I1CULIÈRE TEMPORAIRES D'EMPLOI.

LA PRÉCARITÉ DES JEUNES

À L'ÉPREUVE DES CATÉGORIES INSI1TUTIONNELLES
SUBVENTIONNÉS AMBIVALENCE

63

COMME FORME

DE STATUT ENTRE

CHÔMAGE ET EMPLOI Rcnaud LIEBERHERR CHÔMEUR EN ENTREPRISE D'ENTRAÎNEMENT. UNE RÉALITÉ

87

À PLUSIEURS

DIMENSIONS Yann BARTH

129

Nous A VONS DES HOMMES... MAIS QUE FAIRE DE LEURS BRAS? CHÔMAGE ET JEUNES ISSUS DE L'IMMIGRATION _157 Franccsca POGLIA MILETI
LE CHÔMAGE: DES 5ŒN11MENTS CaroJinc HENCHOZ ET DES MAUX

185
215

BIBLIOGRAPHIE

PREFACE
Franz
SCHULTHEIS!

Du chômage à la précarité: vers une reconversion néo-libérale du statut de salarié
Textes et contextes
Comme tout phénomène social familier, le chômage qui touche une partie considérable de nos populations européennes risque d'être perçu comme une réalité empirique aJJant de soi, comme un trait quasiment naturel des sociétés post-industrielles. Ne s'est-on pas déjà habitué au mot et à l'idée d'un «seuil naturel de chômage» et à l'idée complémentaire qu'il s'agit là d'un t1éau social chronique et inextirpable de la société marchande et de son mode de fonctionnement même? Et est-ce qu'on ne se fait pas de plus en plus à l'idée qu'il y aurait des individus ou des catégories

d' individus

«'

inemployables », et inaptes à résister à la lutte pour le
marchande comme »du 19èmesiècle?

«survival of the fittest» de la concurrence l'était de façon analogue le « Lumpenprolétariat

Contre les fausses évidences de la sociologie spontanée, les contributions réunies dans ce recueil par de jeunes chercheuses et chercheurs en sciences sociales rappellent chacune à sa façon selon les interrogations théoriques et les aspects empiriques choisis, que ce que j'on a l'habitude d'appeler «chômage» constitue une invention collective encore très récente, produite à travers un lent processus de « social learning» (Heclo), un apprentissage collectif face à la question sociale des sociétés capitalistes. Chacune des
I Sociologue, professeur de sociologie économique à J'Université de Neuchâtel. 5

contributions réunies ici nous livre une mise en question spécifique des idées reçues du sens commun face au phénomène du chômage en montrant que les vraies questions sociologiquement pertinentes se posent là où les théories spontanées semblaient avoir trouvé des réponses. Parmi les stratégies de dé-naturalisation et de dé-familiarisation utilisées par ces jeunes sociologues qui toutes et tous ont pu acquérir une solide connaissance de leurs objets grâce à des travaux de recherche empiriques et une bonne connaissance des terrains visés, se trouvent des démarches très diversifiées: En suivant le précepte durkheimien selon lequel toute la réalité sociale n'est pas dans les faits positifs mais dans les représentations collectives qui les entourent, ils s'intéressent tout particulièrement au phénomène dit «chômage» comme catégorie de pensée, comme schème mental et paradigme cognitif, et s'interrogent de quelle façon l'idée de chômage véhicule une certaine forme de vision et de division du monde social qui concerne non seulement les membres de nos sociétés touchés par ce « risque social », mais tout autant notre vision de ce que travail, activité, emploi, perte d'emploi, être sans emploi ou chercher du travail veut dire. Chacune des contributions nous offre les moyens de prendre des distances par rapport à des façons de parler et schèmes de pensée tout prêts et nous apporte des perspectives théoriques permettant de mieux cerner les connotations sémantiques souvent implicites, sinon inconscientes, attachées à des catégories linguistiques faussement évidentes telles que « chômeur », « emploi temporaire» ou « sortir du chômage ». Allant de pair avec cette stratégie d'objectivation réflexive des catégories de pensée les textes offerts aux lecteurs présentent une approche critique des systèmes de classement et des taxinomies juridico-administratives historiquement posées autour du phénomène dit «chômage ». A travers cette objecti vation sociologique, tout l'arbitraire et tout l'aléatoire des formes d'inclusion sociale des «chômeurs» devient transparent, et on comprend mieux de quelle façon les conditions d'accès à la catégorie «chômeur» créent forcément

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des exclusions sociales et des niveaux inégaux de reconnaissance et de compensation des effets négatifs allant de pair avec leurs conditions respectives. Etre sans travail et sans revenu en tant que situation de fait ne constitue guère une condition suffisante pour être reconnu automatiquement comme situation de droit susceptible d'ouvrir un accès inconditionnel à la protection sociale. Pour y parvenir, il fait se soumettre à un jeu complexe de formalisation juridique et bureaucratique, dans lequel une légitimation procéduraJe à logique binaire (Luhmann) fonctionne sans pitié. Aux questions posées par cette logique administrative il n'y a pas trente-six façons de répondre, mais uniquement deux - oui ou non - perçues comme légitimes: «Etes-vous inscrit dans une Caisse d'assurance contre le chômage? », «Avez-vous cotisé au moins pendant 18 mois? », « Etes-vous inscrit à l'office de placement comme recherchant un emploi? », etc. En outre, les approches sociologiques présentées ci-après ont comme vertu de s'opposer de façon systématique à la vision statique et inerte du phénomène social visé en mettant à jour que le chômage n'est guère un «état », mais un «processus» qui s'inscrit dans un processus plus long et vaste sous forme de trajectoire biographique. Il y a un avant et un après, souvent marqué par des phénomènes de précarisation, de déclin, de vulnérabilité croissante ou au contraire par un regain de stabilité et d'autonomie. Puis, à l'intérieur même du processus de chômage, il peut y avoir différentes étapes bien distinctes: pensons par exemple à l'entrée dans cette période de la vie où la personne touchée a bien souvent l'espoir qu'il s'agit d'Un épisode de courte durée, tandis qu'arrivée en «fin de droits », des attitudes socio-psychologiques bien di fférentes (désespoir, panique, dépression etc.) peuvent prédominer. La démarche qualitative choisie dans les différentes contributions présentées essaie de tenir compte du fait que les significations culturelles (Weber) du phénomène «chômage» ne se dévoilent guère à travers les indicateurs purement quantitatifs. Les chiffres doivent être encadrés et connotés par des lettres pour devenir sociologiquement parlants, et ce n'est donc que grâce à une approche compréhensive et qualitative 7

que la recherche sociologique autour du chômage arrive à dépasser le niveau d'une technologie sociale pour àccéder à celui d'un diagnostic scientifique du monde social apte à témoigner des expériences concrètement vécues par les individus qui le composent. Allant
«

de

pair

avec

J'idée

du

chômage

en

tant

que

processus », une autre conception sociologique essentielle

marque les contributions à ce recueil. Ce que l'on a l'habitude d'appeler un « chômeur» n'y est pas conçu comme une qualité négligeable et un élément purement passif d'un dispositif de gestion sociale d'un problème (quelqu'un qui pose problème, problème résolu ensuite par les acteurs professionnels et les méthodes jurdico-administratives mises en place), mais tout au contraire comme un acteur actif de ce jeu social très sérieux. Le chômeur n'est pas simplement une victime passive et aveugle d'une fatalité qui s'abat sur lui. Il agit et réagit, développe des stratégies, lutte, s'organise, choisit telle ou telJe voie pour s'en sortir, s'arrange avec les stigmates qui collent à sa condition de façon plus ou moins efficace, développe des stratégies identitaires (<< coping») pour donner du sens à son vécu, etc. De plus, il n'est pas seul, ne constitue pas une monade isolée et autonome, mais est membre d'une famille, d'un réseau parental, d'une commune, etc. et peut se servir de son appartenance à différents cercles sociaux comme ressources pour l'action en mettant par exemple l'accent sur la solidarité et le self help familial au détriment d'un recours exclusif aux institutions publiques pour J'encadrement de sa situation. Cet encadrement social du chômage se fait, les diverses approches sociologiqucs de ce recueil le montrent bien, non de façon monolithique dans un rapport de face à face entre l'Etat social d'un côté et le demandeur d'aide de J'autre. Tout au contraire, l'analyse socioJogique met à jour J'existence d'un champ de régulation sociale complexe, dans lequel des institutions de différents types (privées, parapubJiques et publiques; ecclésiastiques ou syndicales, associatives ou commerciales, marchandes ou non profit organisations) sont soit en coopération, soit en concurrence autour des clients et 8

des enjeux matériels et/ou symboliques non négligeables. Dans chacune de nos sociétés occidentales, toute une armée d'experts du monde social, de l'employé d'un ORP au travailleur social, d'un bénévole d'une association caritative au chercheur en sciences sociales, du chef d'une agence intérimaire au syndicaliste luttant dans un mouvement de chômeurs de longue durée, s'emparent d'une question sociale pour en faire leur cause en faisant trop souvent oublier à euxmêmes comme aux autres que derrière l'idée d'un désintéressement pur il y a aussi des intérêts individuels ou corporatistes (investir un champ socio-politique pour se faire une place dans le vrai sens du mot; se charger d'une question sociale pour en tirer des bénéfices symboliques ou même tout simplement des profits matériels, comme s'est le cas dans nombre d'institutions émergeantes dans ce champ particulier depuis les années 1980). Ceci donne à penser que le chômage et sa gestion sont eux-mêmes générateurs d'emplois, et nombre de nouvelles professions du social ayant vu le jour ces dernières années semblent s'inscrire dans une nouvelle logique de régulation sociale, où on se sert de catégories «précaires» telles que les jeunes diplômés sans chances d'embauche notables pour encadrer des catégories encore plus précaires telles que les jeunes sans diplômes sans aucune chance d'embauche. Encadreurs et encadrés se trou vent donc en parfaite homologie socio-structurale et fonctionnelle et donc pré-disposés à une parfaite affinité élective.

Invité à préfacer ce recueil de textes, l'auteur a choisi une approche théorique assez générale, se servant à la fois d'une petite reconstruction socio-historique du phénomène visé et d'un élargissement de l'interrogation théorique sur la base des pistes ouvertes par les contributions présentées.

L'aggiornamento

néo-libéral de la question du chômage

Une crise peut en cacher .une autre et pendant que nos sociétés occidentales se penchaient de façon acharnée sur la question du chômage en tant que version contemporaine de la question sociale 9

du salariat, le statut même de «salarié» se trouvait très discrètement mis en question derrière les coulisses, ce qui semble ouvrir la voie à une crise fondamentale de tout un modèle de société historiquement posé depuis la fin du 19è111e siècle. Cette transformation profonde de la société salariale semble se faire sous la protection même de politiques bien pensantes, tendant à enrayer et à endiguer le fléau du chômage par des remèdes politiques et économiques, dont les effets non planifiés, non voulus et même pervers, du moins pour certains des acteurs, ou au contraire voulus, planifiés et désirés par d'autres, risquent de mettre radicalement en question une sorte de compromis historique inscrit dans l'histoire de longue durée de nos ci vilisations occidentales et représentant une sorte de réponse collective à une question sociale brûlante. Cette construction historique concerne le statut de salarié et de celui que l'on pourrait appeler de façon paradoxale son Alter ego, à savoir le chômeur. Depuis la fin du 19ème siècle, le salariat, sorte de no man's land social, état sans statut et condition sociale à définition purement négative, a su s'imposer successivement comme catégorie sociale reconnue et protégée par la loi. Bien sûr, avant ce processus il y avait bien des personnes «sans travail» ou « sans gagne-pain », mais de là à être reconnu comme « chômeur », il y avait une longue transformation sociale à suivre. En paraphrasant Simmel, pour qui être pauvre veut dire «être assisté », on peut dire que le chômage existe dès qu'il y a un salaire de substitution (allocation de chômage). Dans une telle perspective institutionnaliste, le droit social moderne se trouve au centre d'un processus lent et long d'imposition et de normalisation sociales du statut de salarié grâce à la mise en place d'un dispositif tout à fait révolutionnaire: l'assurance sociaJe. Répondant aux risques types de la société industrielle, à savoir l'accident de travail, la vieillesse, la maladie et last but not least le chômage en tant que facteurs de perte de source de revenu frappant les populations salariées selon une probabilité statistique calculable el pat"-Ià même «assurabJe », l'assurance sociale constitue certes un des acquis sociaux les plus essentiels de nos civilisations occidentales. En suivant Durkbeim, on pourrait même avancer que

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l'Etat social, qui a su imposer cette forme de solidarité sociale obligatoire et générale a joué le rôle de sage-femme du salariat. Etant donné que la sociologie elle-même n'a guère été neutre dans ce processus historique mais y a joué tout au contraire un rôle actif, il semble utile de faire un petit détour historique en se rappelant que la reconstruction -historique est J'unique moyen heuristique disponible en sociologic pour comprendre, comme disait Max Weber, pourquoi les choses se présentent sous cette forme et non sous une autre (<< das-so-und-nicht-anders-Gewordensein der Dinge

erklaren

»).

Le salariat moderne en tant que réponse à la question sociale du XIXe siècle La sociologie est née du ]9èmesiècle face à la question sociale du salariat moderne et a pris dès son émergence l'allure d'une « Krisenwissenschaft », d'une science de la crise et d'une critique scientifique d'une situation sociale caractérisée par des contradictions profondes. Tous les pères fondateurs de cette discipline encore jeune, de Marx à Durkheim, de Weber à Tonnies sont partis d'un diagnostic critique des misères matérielles et morales allant de pair avec cette drôle de condition sociale dite « salariat ». Marx en parlait en termes d'aliénation, Weber en termes de domination et de servitude, tandis que Tonnies opposait sa notion de Gemeillschafi (communauté) à l'image d'une société de masse basée sur une simple juxtaposition d'individus atomisés, et Durkheim se servait de la notion d'anomie pour décrire les effets sociaux néfastes d'une société en manque d'encadrement normatif et d'une cohésion et intégration sociales suffisantes pour contrebalancer les effets déstabilisants sinon destructeurs d'une logique marchande déchaînée et d'un capitalisme pur. En faisant leurs diagnostics critiques d'une société marquée par une paupérisation de masse, par une vulnérabilité énorme du salariat et des déchirures sociales profondes, nos prédécesseurs avaient en même temps contribué de façon non négligeable à la mise en place de nouvelles formes de régulation sociale qui nous sont aujourd'hui à un tel point familières que J'on aurait (pour le moment encore au moins) du mal à s'imaginer l'existence sans elles. Durkheim était un des pères fondateurs du mouvement II

solidariste qui se trouve à la base du mutualisme français et des formes d'assurances sociales diverses qui en résultent depuis la fin du 19èmcsiècle; les sociologues allemands qui se réunissaient dès les années 1880 dans une association nommée Verein fur Soziologie und Sozialpolitik et qui créaient donc dès le début un lien direct et étroit entre sociologie et politique sociale étaient les conseillers de Bismarck au moment de la mise en place de l'assurance sociale moderne; etc. Depuis, nos sociétés modernes ont pris de plus en plus la voie d'un capitalisme civilisé et domestiqué où la logique marchande se trouve encadrée par un arbitrage social opéré par l'Etat qui impose des règles de jeu inspirées par des principes de justice sociale, de protection contre les risques types de la société industrielle et d'une citoyenneté sociale basée sur une reconnaissance d'un minimum vital accordé à tous les membres de la société. Ce modèle d'un welfare capitalism à l'européenne trouva son âge d'or pendant les trente glorieuses sous les conditions d'une politique monétaire keynésienne plus ou moins prononcée selon les contextes nationaux et sous une politique économique fordiste. On parle
«

souvent

d'un

modèle

rhénan,

appelé

en allemand

soziale Marktwirtschaft », pour lequel un courant d'intellectuels réunis sous le nom de « ordo-liberalisme » avait fourni les bases
théoriques. D'ailleurs, le maître-penseur de ce courant, Karl Ropke, avait conçu sa philosophie sociale lors de son exil en Suisse à l'époque du 3èmeReich et avait pris explicitement ce pays comme modèle pour sa conception d'un capitalisme social basé sur un paternalisme d'entreprise et l'idée de «responsabilité sociale du capital ». Dans l'après-guerre, l'assurance sociale se généralise dans tous les pays occidentaux et intègre définitivement le risque de chômage dans sa logique d'inclusion sociale de situations à risque. Cette institutionnalisation de la catégorie de «chômage» contribue de façon considérable à la stabilisation et à la normalisation de la condition de salarié en transformant le «sans gagne-pain» en salarié potentiel en attente.

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Trouble in paradise: sociétés d'abondance

le retour de la question sociale dans les

Dès les années 1970, des signes alarmants d'un retour en force d'une question sociale tout aussi radicale que celle qui occupait nos prédécesseurs se font remarquer. Comme l'a bien montré Robert Castel, la question sociale du salariat n'était guère résolue: il s'agit d'un processus historique de longue durée sous forme de métamorphoses permanentes qui à travers des formes phénotypiques variées renvoie toujours à un fond génotypique d'une grande inertie: la précarité essentielle et constitutive du statut de salarié, un statut qui est successivement devenu le sort social de la grande majorité des membres de nos sociétés modernes et une sorte de modèle de biographie normale pour l'homme moyen. Cette biographie normale, découpée en trois phases principales, à savoir un moratorium socio-économique pour les enfants, les jeunes et certaines catégohes de post-adolescents, un âge d'activité continue et une période de retraite, était rendue possible par toute une panoplie de dispositifs politiques et juridiques visant différents types de transferts entre catégories actives et inactives et par la constitution d'un capital de transfert ou mieux, d'un capital social (Castel) géré par l'Etat. Grâce à ce capital social, qui recouvre en général une bonne part des PNB de nos sociétés avancées, la thèse avancée par Marx, selon laquelle le salarié n'avait comme propriété que sa force de travail et rien d'autre à perdre que ses chaînes, allait s'avérer au moins partiellement erronée. Grâce au droit du travail moderne, grâce à l'assurance sociale, à la sécurité d'emploi et aux diverses politiques sociales qui visent la population des salariés, ceux-ci semblaient avoir définitivement su gagner un statut social stable, reconnu socialement et sanctionné . par l'Etat. Grande illusion collective! Au plus tard depuis le début des années 1990, tous les observateurs s'accordent pour parler d'une crise profonde de la société salariale. Ce retour de la question sociale peut être thématisé sous différentes formes et à l'aide de différents concepts: Les uns nous parlent de la raréfaction du travail salarial et nous annoncent que face à cette denrée de plus en plus rare, nous 13

nous trouvons devant de nouvelles ruptures sociales opposant un tiers de la population hautement qualifié, assuré, intégré et économiquement privilégié à un tiers de la population caractérisé par une exclusion économique, sociale et culturelle de plus en plus massive. D' autres nous parlent de la fin du statut de salarié successivement élaboré grâce à l'Etat social en insistant sur l'impact de plus en plus important d'emplois atypiques mal payés, sans protection sociale valable et d'une durée limitée qui ressemblerait de plus en plus à ce que l'on appelle aux Etats-Unis les McJobs ou lesjunkjobs. D'autres observateurs nous parlent d'une catégorie socioéconomique grandissante de working pOOl'S, de salariés restant de façon permanente en situation de précarité économique, sinon de pauvreté matérielle tout en travaillant à plein temps. Enfin, nombre d'études nous dressent l'image d'une société de plus en plus polarisée, basée sur un retour d'une logique marchande pure de moins en moins maîtrisée, contrôlé et réglée par les Etats nationaux qui, faee aux effets de mondialisation et de globalisation de J'économie, perdent de plus en plus la capacité d'intervenir et de sauvegarder les acquis socio-historiques du Ivelfare capitalism. On insiste beaucoup sur le fait que le nouveau darwinisme social qui accompagne la philosophie du shareholder value et le principe the winner take all se paie par une accentuation massive des inégalités sociales de toutes sortes. Ces transformations en cours semblent d'ores et déjà se refléter dans le langage dont on se sert pour parler des effets économiques et sociaux. On assiste depuis une dizaine d'années à la naissance de ce que l'on peut appeler avec George Orwell un new~peak. Parmi les nouveaux concepts2 dont on se sert couramment dans la
2 Le nouveau vocabulaire des économistes mériterait certes qu'on lui consacre un bêtisier intégral pour mieux élucider quelles formes d'euphémisation et de transfigurations hypocritcs se trouvent véhiculés et opérés par les nouveaux mots du management tels que benchmarking, best practice, tlexibility, leaver, outplacemcnt, out-sourcing, self evaluation, survivors sickness au shareholder value. 14

politique de personnel rebaptisée de façon conséquente en human resources management, le concept d'employability semble jouer un rôle clé et représenter en tant que tel toute une nouvelle vision économique et sociale du statut de salarié et de sa condition. Dans une résolution des pays membres de l'UE signée en 1997 lors du sommet de Luxembourg, par exemple, on fait du concept d'employability un des quatre piliers essentiels d'une nouvelle politique d'emploi. L'employability y est représenté comme la capacité (ou les qualités) dont un salarié dispose pour faire appel à ses compétences, ou autrement dit, la capacité d'inciter une demande face à son offre sous forme de force de travail. Employability est le mot magique de cette nouvelle philosophie économique et sociale selon laquelle l'individu doit devenir une sorte d'entrepreneur de lui-même, de son propre capital humain et offrir ses qualités et ses compétences sur le marché en concurrence ouverte avec ses pairs. Quand on prend la peine de reconstruire ]a généalogie de cette pensée, comme dans le cas de Ehrenberg et d'autres chercheurs en sciences humaines et sociales, on se trouve devant le paradoxe historique particulièrement intéressant que la carrière étonnante du newspeak économiste trouve son origine, pour le cas de la France au moins, à l'époque d'une prise de pouvoir de la gauche au début des années 1980: «...la gauche arrive au pouvoir, et son projet collectif (qui fait qu'elle est «de gauche ») échoue; le chef d'entreprise est érigé en modèle d'action pour tous... »3. Cette reconversion politico-idéologique du socialisme accompagne un déclin rapide du mode de régulation taylorien et fordien des rapports salariaux et de ses formes disciplinaires de gestion des ressources humaines, donnant lieu à un nouveau type de gestion basé moins sur un modèle hiérarchique de contrôle que sur celui de responsabilité et d'initiative personnelle de tout employé. Ce nouveau type de normalisation des rapports socio-économiques se sert donc principalement de formes de domination mentales incorporées par les salariés et inscrites dans leurs dispositions cognitives, morales et comportementales - leur « habitus ». Par-là,
2 Ehrenberg Alain, La.làfigue d'être J'oi, Paris, Odile Jacob, 2000, p. 233.

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ce type de régulation sociale « capillaire », pour utiliser un concept cher à Foucault, s'avère non seulement particulièrement efficace, mais aussi exceptionnellement «légitime », vu que les salariés participent activement, apparemment de façon volontaire et visiblement avec du cœur à l'ouvrage, à la mise en pratique de cette nouvelle éthique capitaliste. Sorte de cheval de Troie et arme redoutable d'une nouvelle guerre économique au sein même des sociétés post-industrielles, l'idée d'employability véhicule tout un ensemble de vulgates des sciences économiques, dont les connotations idéologiques à provenance néo-libéraJe épousent parfaitement les stéréotypes politiques et les ressentiments collectifs caractéristiques du populisme de droite moderne. Ces théories spontanées font croire que la protection sociale moderne est non seulement trop coûteuse et risquerait à la longue de nuire à la compétitivité économique des nos sociétés occidentales, mais de plus s'accompagnerait forcément d'effets pervers tels que le parasitisme social, soupçonnant derrière tout chômeur un fainéant et un profiteur caché. De tels stéréotypes, qui accompagnent le capitalisme depuis ses origines, se trouvent de nos jours actualisés et accentués par la doctrine néo-libérale qui prône ouvertement un retour pur et simple aux forces régulatrices «naturelles» du marché libre. Laissons faire la main invisible - tel est le credo d'une nouveIle conception du chômage. En ce qui concerne le chômage, on explique qu'il s'agirait là d'un faux problème, construit à travers les effets néfastes d'une intervention étatique dans le jeu libre de l'offre et de la demande sur le marché de l'emploi. En « démarchandjfiant » (to decommodify : Polanyi) le salariat du moins partiellement par la mise en place d'un salaire de substitution, l'Etat social inciterait quasiment à la fainéantise, surtout en ce qui concerne les catégories de salariés les moins qualifiés et les moins bien payés en mettant hors fonction le principe de «less illegibility» selon lequel, comme l'a bien montré Karl Polanyi à travers l'analyse de documents historiques, l'aide accordée à un «sans travail» et «sans gagne-pain» devrait se situer à un niveau si clairement inférieur par rapport aux salaires les plus bas qu'il ne pourrait constituer aucun attrait pour quiconque.

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La pensée néo-libérale offre donc une solution claire et conséquente à la question du chômage, solution incluse dans le modèle du «salarié-entrepreneur» prôné: l'idée même de chômage devient obsolète au moment où l'on transforme le salarié en entrepreneur de sa propre force de travail! Celui-ci peut certes rencontrer des conjonctures difficiles et avoir du mal à vendre sa force de travail sur le marché libre où circulent des biens de tout type, mais dans un tel cas i] faut serrer ]a vis et la ceinture et baisser le prix de sa marchandise pour la rendre concurrentielle. S'il s'agit d'un produit mal adapté au marché il faut ]e réorienter, l'améliorer et le qualifier: l'idée de life long learning s'impose comme modèle de quality management de soi permanent. Une attaque particulièrement efficace contre l'institution du salariat de plus en plus ouvertement menée prend ]a forme d'un abandon même du contrat de travail durable, remplacé par l'idée d'un contrat délimité ou d'un mandat circonscrit, idée qui correspond bien au modèle de «projets» de plus en plus prédominant dans les sphères du management et l'emploi des cadres supérieurs. On passe donc d'une logique de «contrat de statut» vers celle d'un « contrat utilitariste », comme le dit si bien Max Weber en insistant sur le fait que le premier transforme l'habitus global des personnes impliquées et crée des obligations juridiques et morales durables, tandis que le deuxième s'avère purement ponctuel. Il va de soi que ce type d'embauche ponctuel et délimité se gère facilement par des agences temporaires, qui peuvent prendre en charge des «salariés-emp]oyeurs» de façon durable comme « clients» et aicler à les placer le mieux possible sur le marché en participant à leur plus-value. Ce n'est donc pas un hasard si ce type cie commerce de human resources gagne de plus en plus cI'impact, tandis que les ORP publics ont du mal à s'adapter aux temps qui courent. Si on peut clone parler d'une tendance générale de dérégulation des conditions d'embauche, d'emploi et de licenciement qui rend le statut de salarié de plus en plus éphémère et précaire, cette tendance s'accompagne d'un processus de flexibilisation pluriclimensionnelle du travail salarié. D'un côté, la flexibilité prônée

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comme une valeur-clé du nouvel esprit du capitalisme concerne la mobilité géographique: il est de plus en plus fréquent que les salariés à contrat de travail déterminé se trouvent obligés d'accepter des lieux de travail relativement éloignés cie leur clomicile. Etant donné que le caractère circonscrit cie l'embauche n'ouvre guère cie perspectives de longue durée, un déménagement ne semble guère utile et l'employé nouveau-type se trouve clonc cie plus en plus contraint d'accepter des trajets quotidiens coûteux en temps et en argent. Dès lors, la notion de flexibilité vise les structures temporelles du travail en menant une critique fondamentale contre le modèle de temps de travail «normal» et standardisé, institutionnalisé par le droit du travail moderne. Flexibiliser le travail veut dire tout d'abord créer les conditions nécessaires pour une rentabilisation maximale des machines et de la main-d'œuvre. Au lieu de la journée stanclard, on rencontre donc de plus en plus souvent un travail à temps partiel, émietté, le travail de nuit et cie week-end, etc. N'est-il pas étonnant de constater à quel point on s'est d'ores et cléjà habitué à cette nouvelle éthique de travail mettant en question de bien vieilles institutions religieuses et culturelles telles que les loisirs du week-end en tant que chasse-gardée de la vie familiale ou encore le principe d'une journée de travail «normale» garantissant une harmonisation minimum de la vie quotidienne des couples et . des fami lles ? Allant de pair avec l'ébranlement de l'institution du contrat de travail, on sc trouve face à une individualisation et pluralisation des situations et des statuts des nouveaux salariés et tout se fait comme si cette différentiation représentait en même temps un type de domination particulièrement efficace, étant donné que l'inclividua]isation des conditions et des formes de travail ne favorise guère les actions solidaires de ]a part des salariés, qui se trouvent de toute façon en situation cie faiblesse depuis que les rapports cie force entre employeurs et employés ont été déséquilibrés par la crise cie l'emploi. A la p]acede la négociation colJective et centralisée des salaires et des conditions de travail, qui ont caractérisé pendant cie longues décennies les rapports cie travail

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dans nos sociétés avancées, on se trouve d'ores et déjà devant une individualisation et pluralisation accentuée qui ne s'arrête même pas devant le secteur public où on a commencé à introduire l'idée de salaire au mérite dans nombre de pays occidentaux. Est-ce qu'il ne faudrait pas prendre aussi en considération une demande économique et politique de plus en forte en ce qui concerne une baisse des salaires les plus bas dits trop coûteux? Nombre d'experts économistes voient dans une telle réduction du coût du travail, dont le prototype convaincant se trouverait aux Etats-Unis, le moyen le plus efficace d'une lutte contre le chômage. C'est vrai d'ailleurs: là où les petits boulots mal payés pullulent, le chômage tend à disparaître! Mais à quel prix? Dans une telle conjoncture socio-économique on trouve bien souvent des familles où deux gagne-pain se voient obligés d'avoir plusieurs jobs mal payés en parallèle pour survivre et ce n'est qu'au prix d'une aLlto-exploitation poussée que les précaires américains ou britanniques parviennent à contribuer au miracle économique d'un presque plein emploi. Rappelons aussi que l'usage très restrictif de l'accès à l'assurance chômage contribue à sa façon à transformer des chômeurs en working poor et ceci dans un contexte marqué par un décalage croissant entre les revenus les plus bas et les revenus les plus privilégiés. Ne constate-on pas au même moment et de façon complémentaire avec les aspects susmentionnés une tendance assez nette vers une intensification du travail et du rendement de travail et une augmentation remarquable des traits pénibles et stressants du travail analysé de près par diverses études en médecine du travail et en sociologie, et ne faut-il pas s'interroger face à un tel retour à des conditions de travail que l'on croyait révolues si sous la pression économique actuelle et les rapports de force déséquilibrés entre le capital et les syndicats on n'assiste pas à une tendance double à faire payer les frais de la «crise» à ses victimes: d'un côté sous forme d'une « flexploitation » et d'un durcissement des conditions de travail, de l'autre sous forme d'une réduction des revenus directs et indirects. Il est bien connu que pour une grande partie du salariat il faut parler d'une baisse des revenus réels depuis la fin des années 1980 et même si la reprise économique est

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indéniable ces jours-ci, il semble particulièrement difficile pour les syndicats de parvenir à un partage plus juste des bénéfices. En même temps, on peut parler d'une demande très nette de ]a pmi des entreprises de parvenir à une réduction des coûts sociaux. La baisse des cotisations sociales patronales observable dans nombre de pays semble s'accompagner d'une logique double de déplacements des frais. D'un côté, on procède à des coupures souvent douloureuses des droits sociaux (limitations plus strictes de la durée et des conditions d'accès aux allocations pour chômeurs, durcissement des contraintes pour sortir du chômage, etc.); de l'autre côté, la baisse relative des cotisations sociales patronales, surtout en ce qui concerne la création de nouveaux emplois publiquement subventionnée, doit être compensée par une fiscalisation plus poussée du financement de la protection sociale qui, quant à elle, demande une augmentation des prélèvements obligatoires et fait donc payer les pots cassés de la crise aux salariés en omettant de les faire participer aux bénéfices de plus en plus exorbitants du capital financier. Rappelons, last but not least, que le nouvel esprit et la nouvelle pratique du capitalisme en matière de politique d'emploi contribue encore par d'autres voies à une réduction efficace du problème du chômage. D'un côté on constate que sous les conditions d'un welfare capitalism libéral comme on le trouve par exemple en Grande-Bretagne, une dynamique sexuée de la sortie du chômage contribue à réduire les effectifs des chômeurs: là où l'accès à une compensation publique du gagne-pain perdu est de toute façon très restrictif. nombre de femmes semblent faire de nécessité vertu en se retirant dans leurs rôles sexuels classiques. Etre femme au foyer n'est malgré tout pas moins stigmatisant que l'état de chômeur en fin de droits. Enfin, il ne faut pas oublier de tenir compte des nouveaux types d'indépendants en amont dans toutes nos sociétés occidentales, catégorie qui semble retraduire de façon idéal-typique l'image du salarié-entrepreneur. Depuis le début des anées 1990, on a assisté à une augmentation rapide de la catégorie des indépendants qui recouvre d'ores et déjà 15% de la population active. Souvent, cette catégorie se recrute auprès des victimes de politiques

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