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Le complexe Marx

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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296191624
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LE COMPLEXE MARX

DU MÊME AUTEUR

La question coloniale et la politique du parti communiste (Maspero, Paris, 1977). Conflits, pouvoirs et société à la Libération (10/18, Paris, 1980) En collaboration: L'Europe d'après-guerre (Editions Europa, Montréal, 1982)
À PARAÎTRE

Repérages de l'imaginaire marchand (Hobbes, Locke, Rousseau, Proudhon) La balance et le testament

Grégoire MADJARIAN

LE COMPLEXE MARX

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

CoJ]ection « Logiques sodales ~~ dirigée par Dominique Desjeux

Ouvrages parœ dans la collection
losé Arocena, Le développement par l'initiative locale. Le cas français. 1987,227 p. brigine Brébant, La pauvreté, un destin 7 1984, 284 p. Jean-Pierre Boutinet (sous la dir. de), Du discours à l'action: les sciencessociales s'interrogent sur elles.mêmes. 1985, 406 p. Claude Courchay, Histoire âu Point Mulhouse. L'angoisse et le flou de l'enfance. 1986, 212 p. Pierre Cousin, lean-Pierre Boutinet, Michel Morfin, Aspirations religieuses des jeunes lydens. 1985, f72 p. Michel Debout, Gérard Clavairoly, Le désordre médil:al. 1986, 160 p. Jacques Denantes, Lesjeunes et l'emploi. Aux uns la sécurité, aux autres la dérive. 1987, 136 p. Majhemout Diop, Histoire des claSses sociales dans 1'Afriq1.œde l'Ouest. Tome 1 : Le Mali. Tome 2: Le Sénégal. 1985. François Dupuy et Jean-Claude Thoenig, La loi du marché: l'électroménager en France, aux Etats-Unis et au Japon. 1986, 264 p. Franco Foshi, Europe, quel avenir fEmploi, chômage des jeunes, coopératives, clandestins. 1986. Claude Giraud, Bureaucratie et changement. Le cas de l'administration des télécommunil:ations, préface de R. Boudon. 1987,262 p. Pierre Grou, L'aventure économique, de l'australopithéque aux multinationales. Essai sur l'évolution économique. 1987, 159 p. Groupe de sociologie du travail, Le travail et sa sociologie: essais critiques. Colloque de Gif-sur-Yvette, 1985,304 p. Monique Hirsckhorn, Max Weber et la sociologiefrançaise, préface de Julien Freund. 1988, 229 p. Jost Krippendorf, Les vacances et après 7 Pour une nouvelle compréhension des loisirs et des voyages. 1987, 239 p. Pierre Lantz, L'argent, la mort. 1988. Christian Leray, Brésil, le défi des communautés. 1986, 170 p. Dominique Lhuilier, Les policiers au quotidien, une psychologue dans la police, préface de M. Gnmaud. 1987, 187 p. D. Manin et P. Royer, L'intervention institutionnelle en travail social. 1988, 192 p. an-Ferdinand Mbah, La recherche en science sociale au Gabon. 1987, 189 p. .A. Mbembe, Les jeunes et l'ordre politique en Afrique noire. 1985, 256 p. ervé-Frédéric Mechery, Prévenir la délinquance. L'affaire de tous. Les enjeux du dispositif Bonnemaison. 1986, 192 p. P. Mehaut, J. Rose, A. Monaco, F. de Chassey, La transition professionnelle, jeunes de seize à dix-huit ans et stages d'insertion sociale et professionnelle: une évolution économique. 1987, 198 p. Guy Minguet, Naissance de l'Anjou industriel. Entreprise et société locale â Angers et dans le Choretais. 1985, 232 p. Louis Moreau de Bellaing, La misère blanche, le mode de vie des exclus. 1988, 168 p. Gérard Namer, La commémoration en France de 1945 à nos jours. 1987,213 p. André Onolland, Comment prévoir le crime 7 1988, 204 p. J.-L. Panné et E. Wallon, L'entreprise sociale, le pari autogestionnaier de Solidarnosc. 1986, 356 p. an Peneff, Ecoles publiques, écolesprivées dans l'Ouest,1900-1950. 1987,272 p. ean-G. Padioleau, L'ordre social, princi~s d'analyses sociologiques. 1986, 222 p. ichel Pençon, Désarrois ouvriers, familles de métallurgistes dans les mutations industrielles et sociales. 1987, 184 p. Louis Pinto, Les philosophes entre le lyde et l'avant-garde. Les métamorphoses de la philosophie dans la France d'aujourd'hui. 1987,229 p. Alain de Romefon, Promouvoir l'emploi. Convivialité et panenariat. 1988, 181 p. Jean-Claude Thoenig, L'Ere des tec!inocrates. 1987. G. Vermes, France, pays multilingue. T. 1 : Les langues de France: un enjeu historique et social. 1987,208 p.; T. 2: Pratique des langues en France. 1987,214 p. Geneviève Vermes (sous la dir. de), Vingt.Cinq Communautés linguistiques en France; T. 1 : Lan~es régionales et langues non territorialisées. 1988, 422 p. T. 2: Les langues immil{rées. 1988, 342 p. Serge Watcher, Etat, décentralisation et territoire. 1987. Bernard Zarka, Les artisans, gens de métier, gens de parole. 1987, 187 p.

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@ L'Harmattan, 1989 IS.B.N. : 2-7384-0503-7 IS.S.N. : 0993-8591

à Pierre Ansart

AVANT-PROPOS

Pourquoi le comPlexe Marx? A cause de la nature de l'objet autant qu'en raison des attitudes passionnelles et récurrentes: de la soumission filiale au meurtre rituel. Marx est mort à Londres le 14 mars 1883. Cent ans après, Plus d'un milliard et demi d'hommes vivent sous des régimes qui font du marxisme la référence officielle. Stupéfiant destin d'un corpus théorique né en Europe et triomphant à l'exportation, destiné à servir les mouvements ouvriers des pays industrialisés et se trouvant hissé à la hauteur d'une idéologie d'Etat dans des sociétés chez lesquelles prédominent ou prédominaient les structures agraires traditionnelles. Sa capacité à s'exporter loin des lieux et de la conjoncture qui ont vu sa production, son étonnante adaptabilité, sa faculté d'être interprété dans des directions si différentes, jusqu'à en être contradictoires, d'être revendiqué par des mouvements politiques si éloignés qu'ils ont pu en arriver à des oppositions violentes, sans parler des confrontations entre Etats qui s'en réclament, tels sont les traits les Plus immédiatement perceptibles de ce qui est devenu une doctrine. Si la puissance n'est pas critère de vérité, le poids politique du marxisme dans le monde contemporain justifie à lui seul une analyse de l'anatomie, des investissements et du fonctionnement de ce qui en est le corpus originel. Il s'agit tout autant de rendre compte. de la distance qui s'est creusée à l'égard de Marx à travers les expériences politiques récentes et de par le mouvement des valeurs. Marx symbolisait à sa manière une Europe du XIX' siècle conqué-

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rante, confiante en la modernité et en sa supériorité. La foi dans le prog;rès et son expression théorique, l'évolutionnisme, a cédé la Place au relativisme, à l'incertitude des valeurs, à l'expérience vécue que les démocraties, loin d'être un acquis de civilisation, sont mortelles. Le besoin de communauté a perdu de son innocence, montrant qu'il pouvait basculer en totalitarisme. Le matérialisme légué par la philosoPhie des lumières a épuisé sa charge subversive, il n'est que l'arbitre des préjugés, la valeur usuelle de l'individu consommateur et qui asPire déjà Plus loin à vivre les « services )). Le nihilisme, qu'on a opposé au marxisme, n'est Plus lui-même courage de la pensée, mais refus de toute quête et aventure spirituelle, justification d'une indifférence à tout engagement, sinon sa dérision en un cynisme quotidien. Le corpus théorique des travaux de Marx, à partir duquel se constituent les configurations appelées marxisme, se présente comme une synthèse, l'épanouissement des valeurs et des représentations théoriques des temps modernes, en même temps que leur critique. On retrouve à ce confluent les eaux de l'humanisme, de l'économie politique classique, du matérialisme, de la tradition égalitaire et communiste. Mais on ne peut guère déceler dans ce corpus l'affirmation d'une tradition théorique ou éthique qui ne soit affectée également d'un signe négatif. Ainsi coexistent sous tension l'humanisme et la dérision de l'homme abstrait,. le matérialisme théorique et l'antimatérialisme éthique,. le proPhétisme et le réalisme politique,. la valorisation et la dévalorisation, toutes deux radicales, de l'économique, du travail et de l'égalité,. la négation en même temps que la naturalisation de la propriété,. le refus épistémologique et politique de l'individualisme comme celui d'une domination de la communauté. L'ambition de notre travail qui ne doit rien aux circonstances, mais à une entreprise qui a débuté il y a fort longtemps sur les conditions et limites de validité du complexe Marx, c'est de rendre compte de l'hétérogénéité de ses investissements, effacée par les interprétations et mises en perspective unidimensionnelles - du Marx romantique au Marx libéral. La superposition de différents champs ou niveaux de profondeur et le jeu de la valorisation relative des différentes valeurs véhiculées peuvent seuls expliquer la diversité des usages théoriques et surtout politiques qui en sont faits. Le fil directeur de notre ouvrage,

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c'est le rapport entre l'œuvre de Marx et l'univers imaginaire et

institutionnel de la société moderne. « Ce sont nos sociétés
d'Occident, écrivait Marcel Mauss, qui ont très récemment fait de l'homme un "animal économique". L'homo aeconomicus n'est pas derrière nous, il est devant nous. L'homme a été très longtemps autre chose et il n y a pas bien longtemps qu'il est une machine, compliquée d'une machine à calculer. » Toute l'école de Karl Polanyi a œuvré dans le même sens que l'auteur de l'Essai sur le don, en travaillant à réduire l'universalisme supposé de l'échange et des catégories marchandes. Ce qui nous apparaît dans le marxisme de Marx, c'est le double mouvement, de réaction radicale à la société marchande industrielle et de transposition théorique à toutes les sociétés des catégories et des conditions phénoménales de cette même société.

INTRODUCTION

Le matérialisme de Marx se présente comme un bouleversement de l'approche des sociétés humaines, en ce qu'il.prend pour point de départ de leur compréhension le rapport de l'homme à la nature, le rapport de l'homme aux choses, rapport universel et monotone dont la face technologique est la puissance productive et la face sociale, la propriété. Toutes les structures sociales et politiques, les hiérarchies et stratifications, les systèmes de valeurs de même que les institutions sont considérés comme des dérivés de ce rapport premier, matériel et économique. Le rapport des hommes aux choses détermine le rapport des hommes entre eux: ainsi peut-on énoncer sous sa forme la plus ramassée le matérialisme de Marx. Cette approche se donne une fonction critique: jusqu'au XIX.siècle, le pouvoir est surtout conçu comme politique ou militaire. A l'encontre de cette évidence, l'entreprise de Marx vise à éclairer la zone d'ombre de cette perspective traditionnelle: les rapports de pouvoir inclus dans les relations écoq.omiques, les formes de pouvoir qui surgissent de la distribution des conditions de la vie matérielle et de la place des hommes dans l'activité productive. Sous la toile des relations formelles entre individus au statut politique et civil identique, sous le réseau des relations d'échange entre individus libres et égaux quant à leur consentement, la critique sociale, prenant appui sur le modèle économique de 13

société, mettait à jour les contraintes inégales et les rapports de force qui obéissaient à des mécanismes extra-politiques. Ce qui paraissait évident dans le passé, c'était la domination politique et militaire. La domination économique faisait appel à des mécanismes qui paraissaient plus complexes, qu'il fallait dévoiler. La conception matérielle et économique des sociétés humaines dans les conditions de vie du xxe siècle a aussi montré ses limites critiques, sa capacité à entretenir un aveuglement contraire, sur les phénomènes politico-militaires, la fonction critique cédant la place dans un contexte déterminé à une fonction d'occultation. Témoigne de cette extraordinaire inversion l'aventure politique du concept d'impérialisme. Jusqu'à la fin du XIXesiècle, la constitution d'empires coloniaux ou non est un titre de gloire et de fierté pour les métropoles, à l'image de ce que fut pour les Romains l'Empire qu'ils édifièrent et dont la Méditerranée devint la mer intérieure. La dévalorisation politique du projet impérialiste trouve des appuis dans la tradition libérale comme dans la tradition socialiste. Ce qui importe, c'est que l'impérialisme est jusqu'au libéral Hobson et au marxiste Lénine perçu comme un phénomène politico-militaire, l'établissement d'une dépendance directe d'un peuple à un autre. Les aspects économiques et les modalités de la dépendance indirecte, à travers les conditions de l'échange, focaliseront l'attention à partir de l'analyse léniniste de l'impérialisme. Cette analyse est en rupture avec la plupart de celles qui ont cours dans la socialdémocratie, que ce soit celles de Bernstein ou de Kautsky, qui tendent à réduire l'impérialisme à sa réalité politico-militaire et à le considérer comme un phénomène de survivance des sociétés pré-industrielles plutôt que comme un produit du capitalisme (1). Fondamentalement, les principaux théoriciens de la social-démocratie partagent avec les libéraux l'idée que l'essor du capitalisme et des échanges est le progrès de la pacification du monde. 14

L'analyse léniniste n'est pas seulement reconnaissance de mécanismes économiques de domination de peuple à peuple. Son tour de force est de réserver le concept d'impérialisme à un certain type de société, à la société marchande-capitaliste, et plus restrictivement encore, à son développement contemporain, à son stade économique défini par la fusion du capital bancaire et du capital industriel. Dan1' les conditions de naissance de cette théorie, ce coup de force n'avait guère d'effets équivoques. Toutes les grandes puissances industrielles .ou semi-industrielles comme la Russie, coloniales ou non, étaient considérées comme des impérialismes et la Première Guerre mondiale durant laquelle Lénine rédigea L'impérialisme, stade suprême du caPitalisme était la preuve suffisante de l'illusion libérale et donnait tout son poids à l'analyse. , Ce que révélait à l'époque le coup de force de Lénine, c'était un optimisme concernant les effets de la suppression de la propriété privée à l'extérieur, dans les rapports de peuple à peuple, comme dans les relations entre les individus. Ce coup de force était une autre façon de postuler que la propriété privée était la racine ultime des conflits humains, qu'elle était à l'origine, à travers ses formes développées - les monopoles - des dominations extérieures comme des hégémonies intérieures. L'optimisme libéral ne pouvait se réaliser que dans l'au-delà de la propriété privée. Qu'importait alors à Lénine de reconnaître au passage, sans pour autant modifier sa formulation, que l'impérialisme avait existé à Rome, bien avant le çapitalisme. Ce n'était qu'un détail eu égard aux enjeux politiques. L'important était de passer sur le plan théorique comme sur le plan de l'action politique, de la guerre à la lutte contre le Capital, l'important était de légitimer ce passage. L'expansionnisme et le militarisme de l'Union soviétique, les antagonismes et les guerres entre Etats bureaucratiques, Chine, Viêt-nam, Cambodge, la tutelle exercée par l'Union soviétique sur l'Europe de l'Est européen ont montré depuis que la domination et la guerre pouvaient prospérer sous d'autres auspices que ceux de la propriété privée. Il demeure qu'aujourd'hui 15

encore, le concept d'impérialisme est attaché non à la perception d'une relation de domination entre Etats, mais uniquement à l'hégémonie d'une société où prévaut le régime de la propriété privée des moyens de produire. L'impérialisme n'apparaît comme tel paradoxalement que lorsque la logique économique est sur le devant de la scène; il devient douteux sinon impossible lorsque s'impose dans toute sa brutalité la logique de la puissance. La société marchande athénienne peut être taxée d'impérialisme, mais non la cité guerrière de Sparte, quelles que soient ses conquêtes. On ne peut réduire ce phénomène à un effet de propagande, à un usage habile de signifiants. La déréalisation de l'impérialisme politico-militaire est surtout l'effet de la prédominance du modèle économique de la société et du pouvoir, qui tend à percevoir toute démarche non économique comme irrationnelle, erreur ou errement, ne possédant aucune logique autonome et spécifique. Cette perception se retrouve aussi bien dans l'idéologie libérale que dans l'idéologie soviétique, quelles què soient, par ailleurs, les différences qui les opposent. La question qui se pose est de savoir si la prédominance du modèle économique des sociétés humaines phénomène qui imprègne plus que jamais la vie sociale contemporaine et tend à s'imposer universellement comme leur vérité immédiate et quotidienne, vérité de l'ensemble des rapports sociaux, qu'ils aient trait ou non à la sphère des échanges et de la production des biens matériels - n'est pas d'abord un effet de la société marchande moderne, si l'effet de vérité du matérialisme de Marx n'est pas précisément circonscrit à cette société particulière. Dans ces conditions, quelle est la portée de l'exportation du marxisme dans les sociétés traditionnelles? L'une des fonctions qu'il assume n'est-elle pas l'adaptation à la société moderne et industrielle? Le marxisme ne se présente-t-il pas également comme héritage et valorisation des valeurs de l'univers occidental? La manière d'être au monde est conçue comme domination rationnelle. Le rapport de l'homme aux choses est placé 16

sous le sceau de la propriété. Le communisme de Marx, comme la plus grande part de la pensée socialiste du XIXesiècle, et surtout le saint-simonisme, se veut réalisation du projet de domination de l'homme sur le monde qui a été entrepris par une nouvelle classe d'hommes à la fin du Moyen Age, les bourgeois et dont l'œuvre est saluée comme révolutionnaire dans le Manifeste communiste. L'un des reproches essentiels adressés à la société « bourgeoise» sera la limitation du développement de la puissance productive, l'incapacité de mener à bonne fin le projet révolutionnaire dont elle a entamé la réalisation. D'où les critiques relatives au parasitisme, indice donné comme le plus probant de la décadence de la classe dominante, présentes dans la vision léniniste de l'impérialisme, et qui triomphent dans l'idéologie stalimenne. En faisant de l'institution propriété un rapport universel, non spécifique à la société marchande, mais à la base de toute formation sociale, en posant la puissance productive comme la mesure du développement de toutes les sociétés, le marxisme a exporté, hors de l'Occident, un cadre d'analyse qui représente un bouleversement de la conception du rapport homme-nature, comme du rapport de l'homme à l'homme, a contribué à l'universalisation des catégories et du modèle économique de société, à la destruction des structures communautaires traditionnelles. La question n'est pas de savoir ici combien cette adaptation a été ou est encore une question de survie pour les populations, une condition de sauvegarde d'un minimum d'identité, de quelques éléments d'un patrimoine culturel en perdition; si cette manière d'être au monde est ou peut être vécue comme un progrès ou non. Il est certain que des nécessités vitales ou des exigences politiques, sans parler d'aspirations matérielles, ont plus ou moins imposé à l'ensemble de la planète les mêmes choix sur ce plan, que la rivalité entre Etats et les hégémonies ont contraint pour des raisons de défense et de survie à la reprise des mêmes valeurs. Il s'agit de se demander si l'universalisation du marxisme n'a pas rapport avec le processus réel d'universalisation 17

des valeurs économiques et du modèle de société né en Europe occidentale. Si l'une des fonctions du marxisme n'est pas et n'a pas été d'accélérer ce processus d'intégration, de culturation et de déculturation. Les équivoques du marxisme sont d'abord les équivoques de ses fonctions. Fonction critique de la société marchande; critique du développement capitaliste de la société marchande, c'est-à-dire du salariat: ces deux fonctions ne sont pas, comme nous le verrons, identiques : la condamnation de l'univers marchand et matérialiste peut se retrouver dans la tradition religieuse, et jusqu'à Berdaïev et Soljenitsyne. Fonction d'occultation et de légitimation des sociétés bureaucratiques, des hiérarchies qui ne reposent ni sur la propriété, ni sur la distribution des rôles productifs. Fonction de propagation des valeurs et impératifs matériels, du primat social de l'économie. Rendre compte du marxisme, c'est rendre compte de l'ensemble de ces fonctions. On ne peut dire de la doctrine de Marx ce que lui-même dit à propos des utopistes: jouant dans des conditions sociales données un rôle critique et révolutionnaire, leurs doctrines deviennent conservatrices lorsque ces mêmes conditions sociales se sont modifiées. Ces différentes fonctions du marxisme coexistent dans le monde contemporain, sinon à l'intérieur de mêmes aires sociopolitiques. On ne peut rapporter le marxisme à un seul terrain d'existence, qu'il s'agisse de l'univers soviétique, de celui des sociétés occidentales ou de celui du tiers monde, à une seule fonction d'idéologie légitimatrice d'une nomenklatura, de système conceptuel de mouvements anticapitalistes ou de représentations support de l'idéologie économique. Notre propos est de montrer comment ces différents fonctionnements sont possibles à partir du même corpus théorique.

NOTES
(1) On peut se référer également en ce qui concerne cette vision de l'impérialisme à Schumpeter, L'imPérialisme et les classes sociales, traduction française, 1970.

CHAPITRE 1
HUMANISME CONTRE SOCIÉTÉ MARCHANDE

Chez Bentham, le nez doit d'abord avoir un intérêt avant de se résoudre à sentir.
MARX

L'HOMME

ENTRE HOMME ET NATURE.

LE PROJET

Il faut prendre la mesure de l'ambition et du projet de Marx: le problème à résoudre n'est pas celui de la simple opposition entre propriétaires et non-propriétaires ou entre capital et travail salarié. Il n'est pas seulement celui de l'antagonisme des classes sociales, ni même celui des contradictions de la vie moderne. Il est plus vaste aussi que le problème de la division et de l'antagonisme à l'intérieur des communautés humaines ou entre communautés humaines. Si l'antagonisme entre travail salarié et capital prend toute la place dans son œuvre d'après 1845, il transparaît cependant jusque dans Le caPital des préoccupations plus amples dont les travaux philosophiques ont mis à jour l'importance. En même temps que le sort du prolétariat moderne, ses conditions d'existence et son destin, ou plutôt avant même l'intérêt porté à ce qui représente le support historique et l'instrument de réalisation de la société future, ce soilt les problèmes du conflit entre individu et communauté, individu et individu, comme celui du conflit homme-nature dont Marx tente la reformulation et la solution. Ce dont Marx est persuadé, ce qui constitue son présupposé, c'est qu'il y a unité, voire identité de tous ces problèmes, du rapport de l'homme aux choses à la division de la société en classes. Et il n'aura de cesse, à défaut de liens nécessaires, de forcer le rattachement et la liaison des uns aux autres. On trouve dans la formulation même du communisme inscrit l'ensemble des problèmes qui sont en chantier: « Le communisme, écrit Marx en 1844, est la vraie
solution de l'antagonisme entre l'homme et la nature, entre l'homme et l'homme, la vraie solution du conflit entre l'existence et l'essence, entre l'objectivation et l'affirmation de soi, entre la liberté et la 21

nécessité, entre l'individu

et l'espèce.

Il est l'énigme

résolue de l'histoire...

»

Au-delà de la résolution du déchirement social qui a caractérisé toute l'histoire des communautés humaines depuis la fin de l'âge primitif, selon Marx, il y a en perspective la résolution du conflit entre l'homme et la nature: tentative de trouver une nouvelle harmonie, de retrouver l'harmonie sociale et naturelle «primitive» dans et par la maîtrise du jeu de la société et de la nature. Suppression du conflit de l'individu avec l'environnement humain et matériel en même temps que maîtrise de l'harmonie, telle est l'ambition non spécifique à Marx au XIX' siècle. Que l' homme cesse d'être le jeu des forces naturelles et sociales implique une définition de la place de l'individu entre homme et nature, mais également la définition du rapport de l'individu à lui-même, à son projet d'existence, bref la définition d'un système de valeurs. La grande originalité de Marx concernant les aspirations à une société nouvelle, à une réconciliation de l'individu avec l'homme et la nature a consisté non dans la description des conditions de fonctionnement, les contours, le programme de la société future, mais dans le refus, dans la formulation d'un verboten concernant le contenu de ce futur. Mais il y a eu variation dans la manière d'appréhender la société communiste: pour le Marx philosophe d'avant 1845, le communisme est un devenir nécessaire de l'histoire humaine, qui se définit positivement, du moins comme système de valeurs, et qui trouve dans le prolétariat moderne son instrument de réalisation. A partir de 1845, le communisme tend à n'être plus que le mouvement de négation de l'ordre social et politique existant, ou du moins tend à ne se définir que par cette négation du réel présent. C'est en ce sens qu'il faut comprendre la fin du Manifeste: « Les communistes appuient en tous pays tout mouvement révolutionnaire contre l'ordre social et politique existant. » (Marx précisant que « dans tous ces mouvements, ils mettent en avant la question de la propriété, à quelque degré d'évolution qu'elle ait pu arriver, comme 22

la question fondamentale du mouvement ».) Les travaux de Marx ne sont conçus que comme la négation théorique de la réalité socio-politique; cette négation théorique a un nom qui, des œuvres de jeunesse jusqu'au CaPital, est celui que Marx utilise pour désigner son travail: Critique. Le caPital a pour sous-titre: critique de l'économie politique. Cette mise entre parenthèses du futur et des valeurs est corrélative de la confiance accordée au mouvement social-historique pour leur engendrement. En ce sens, pourrait-on remarquer, le véritable inventeur de la for-

mule:

«

Le but n'est rien, le mouvement est tout» n'est

pas Bernstein, mais Marx lui-même. L'équivoque est .présente dans le projet de Marx: l'horizon et la théorie d'une société nouvelle ou l'horizon et la théorie des intérêts d'une classe sociale, la classe ouvrière? La foi dans le mouvement social-historique avait pour fonction de dissimuler l'équivoque. L'évolutionnisme économique justifiait théoriquement ce verboten. L'activisme politique l'a également justifié, avec les toujours renouvelées urgences du moment. Au xxe siècle, «la patrie du socialisme)) a rempli le vide laissé par l'interdit, en condamnant désormais toute réflexion indépendante du modèle réel au nom de la mystique ou à celui du réalisme OUencore au nom de la solidarité, bref a maintenu pour d'autres raisons le même interdit. Ce même xxe siècle s'est chargé de mettre à plat l'illusion que la négation de l'ordre social et politique existant dans les sociétés périphériques des pays industrialisés aussi bien que la négation de la société marchande-capitaliste étaient des négations unIvoques. La valorisation de la négation en tant que telle, aboutissement ultime de la mise entre parenthèses de la question de la société future et de celle des valeurs, a eu pour résultat la realPolitik et l'instrumentalisation des théories, des valeurs et des aspirations mesurées à j'aune de la conjoncture politique. Toujours est-il que Marx lui-même n'a pas respecté et ne pouvait respecter son propre verboten. Ne serait-ce qu'en valorisant la rationalité, la non-division, l'homogénéité à travers sa critique 23

des non-correspondances, des antagonismes, de l'anarchie de la société moderne. Il fallait nécessairement des points d'appui, autrement dit des principes, des normes, des valeurs à panir desquels la critique pouvait opérer. L'analyse des contradictions du réel n'indique pas par elle-même d'une manière nécessaire la valeur, voire la possibilité de leur dépassement. Marx a identifié critique des valeurs et analyse des contradictions de la société marchande-capitaliste, c'est-à-dire l'ordre des valeurs et l'ordre théorique. Mais il ne s'ensuit pas que pour analyser son œuvre, il faille respecter cette identification. Cette distinction est, au contraire, semble-t-il, une condition de la lucidité face à ce qu'on pourrait appeler en raison de l'ampleur et des bifurcations de l'œuvre tendue vers la synthèse théori" que et pratique, le comPlexe Marx.

QUESTIONS

AUTOUR

DE L'INDIVIDUALISME

ET DU LIBÉRALISME

La réévaluation du libéralisme et les travaux anglosaxons dans le domaine théorique et celui de la genèse idéologique du monde moderne ont été ces dernières années à l'origine, entre autres, d'un renouvellemènt des questions et réponses autour de la pensée de Marx. La problématique théorique et le point de vue idéologique de Marx sont-ils ceux de l'individu? Ou comme on l'avance plus audacieusement, Marx s'inscrit-il dans la problématique lîbérale? Y a-t-il évolution de Marx d'une conception hégélienne de la société et du socialisme à une conception individualiste de l'une et de l'autre, le point de rupture se situant en 1845-46 (1) ? Il faut indiquer en préalable que ce découpage entre l'avant et l'après 1845 méconnaît l'ambivalence qui est présente dans l'œuvre de Marx dans son ensemble, ainsi que la volonté de synthèse qui l'anime. On doit souligner également que le travail théorique de Marx ne s'inscrit et ne se situe pas dans un simple rappon au champ philosophique, dans son rappon à Feuerbach, 24