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Le Corbusier voyageur

De
246 pages
Le Corbusier (1887-1965) était aussi un grand voyageur. Sa curiosité pour d'autres paysages, d'autres architectures ou d'autres moeurs paraît toujours en activité, révélant parfois une attention presque naïve. Cet ouvrage original interroge des aspects moins connus de la vie intime et professionnelle de l'architecte de Chandigarh et de Ronchamp, avec ses zones d'ombre et ses ambiguïtés, et illustre le rayonnement international de son oeuvre.
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Le Corbusier voyageur

COLLECTION CARNETS DE VILLE
Créée et dirigée par Pierre Gras

DÉJÀ PARUS

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autour de Paris

Georges Amar, Manhattan

et autres poèmes urbains

COLLECTION CARNETS DE VILLE

Le Corbusier voyageur

Ouvrage publié sous la direction de Pierre Gras et de Thierry Paquot

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

@ L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharrnattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-05238-3 EAN : 9782296052383

«J'entrepris

un grand voyage qui allait être
et les villes
»

décisif, à travers les campagnes

des pays réputés encore intacts. Le Corbusier, Le Voyage d'Orient.

INTRODUCTION

LE CORBUSIER, TOURISTE ET VOYAGEUR
PAR PIERRE GRAS, JOURNALISTE ET ÉCRIVAIN

Le Corbusier, touriste? Quelle idée! On n'imagine guère, en effet, Le Corbusier, lunettes d'écaille et air compassé, en maillot de bain et en espadrilles, fréquentant plages, cafés et restaurants de fruits de mer... De rares images intimes le présentent pourtant ainsi, prenant le soleil en compagnie de son cousin Pierre Jeanneret et de Charlotte Perriand, allongé ou assis sur une servietteéponge. On le sait également amateur d'exotisme et de jolies femmes, n'hésitant pas à descendre de son piédestal pour faire le joli cœur en croisière en compagnie d'une star de Music Hall ou, plus prosaïquement, fréquenter discrètement les établissements de quelques ports. Mais de là à caricaturer... Le Corbusier est sans nul doute, comme tous les voyageurs du début du siècle dernier, un homme loin de chez lui, à la recherche de points de repère - les voyages étaient à la fois longs et compliqués

lorsque l'on voulait

«

connaître le vaste monde ». Pétri de

références calvinistes, le jeune Jeanneret porte un regard

LE CORBUSIER

VOYAGEUR

sur l'Autre tantôt original tantôt conventionnel, qui s'exprime parfois, comme dans le Voyage d'Orient (1), avec une certaine naïveté, en dépit des certitudes qui viendront plus tard restreindre - en apparence, au moins - le champ de ses étonnements, parfois avec une franchise qui dépasse la connaissance que nous avons de ses enthousiasmes! Ce regard s'affinera à mesure que l'expérience et la compétence du voyageur - autant que celle de

l'architecte - s'affirmera, à l'image de la série des
« voyages-conférences» qu'il entreprendra au cours des années 3 0 tant en Europe qu'en Amérique du sud et aux États-Unis (2). Car si le jeune voyageur a été parfois séduit, surpris ou même révolté - ou accepté de l'être par les villes et territoires qu'il découvrait, le théoricien Le Corbusier n'a souvent trouvé dans les rencontres ménagées avec « l'Autorité» à l'occasion de ses divers déplacements que l'opportunité de faire part aux gouvernants de ses projets grandioses pour leurs villes. Souvent désenchanté d'ailleurs - de Rome à Buenos Aires, en passant par les États-Unis ou l'URSS - par la fréquente « frilosité» de leurs réponses. S'enthousiasmant ou s'agaçant, c'est selon, des paysages ou des influences qu'il croise ou redécouvre, il s'impatiente souvent dans l'attente de commandes susceptibles de nourrir l'activité de son agence qui, en dépit de son énergie et de son volontarisme, tarde à bénéficier de sa notoriété et de son radicalisme. Il juge sévèrement certains de ses clients potentiels - et admirés: «Mussolini reconstruisant l'Italie, ayant par là-même l'occasion de forger un éblouissant

10

INTRODUCTION

visage à l'Italie renaissante, décrète: "Il faut regarder Rome !" Pastiche et parodie! » (3) En 1936, il conclut, quelque peu amer, faisant sien l'échec du mouvement moderne français dans ses tentatives de « rayonnement»

international: « Partout on cherche à nous chasser, à nous refouler. On peut presque le dire, partout nous sommes
vaincus: France, Russie, Allemagne, Italie... Rome, « un bazar en plein vent» Pourtant, voyager, c'est accepter la surprise, apprendre à découvrir ce que l'on ne connaît pas, admettre sa déception parfois, mais aussi regarder autrement ce que l'on connaît déjà. « Nos yeux sont faits pour voir les formes sous la lumière », affirme Le Corbusier (5). Cette lumière est à l'évidence celle de la Méditerranée. Rome, en particulier, pourtant berceau honni de l'École des Beaux-Arts (6), a produit son effet sur Le Corbusier qui, dans un premier temps, n'a vis-à-vis de la « ville éternelle» ni les préventions sévères de Stendhal ni les angoisses de Freud (qui dût à plusieurs reprises repousser son voyage) : « Rome est un paysage pittoresque. La lumière y est si belle qu'elle ratifie tout. Rome est un bazar où l'on vend de tout. Tous les ustensiles de la vie d'un peuple y sont demeurés, le jouet de l'enfance, les armes du guerrier, les défroques des autels, les bidets des Borgia, et les panaches des aventuriers. Dans Rome, les laideurs sont légion» (7). Cette rencontre avec Rome est donc déterminante dans la mesure où elle lui permet de croiser sa vision d'un nouvel ordre du monde avec sa perception de la Rome antique: 11
» (4)

LE CORBUSIER

VOYAGEUR

«Rome s'occupait de conquérir l'univers et de le gérer. Stratégie, ravitaillement, législation: esprit d'ordre [...] L'ordre romain est un ordre simple, catégorique. S'il est

brutal, tant pis ou tant mieux. » (8)
Mais, dans le même temps, Le Corbusier observe sévèrement cette capitale héritée du passé, revenant sans cesse sur la complexité et le poids de son héritage: « [...] tout s'entasse trop dans Rome» (9) ; et, plus loin: «Rome est un bazar en plein vent, pittoresque. Il y a toutes les horreurs [...] et le mauvais goût de la Renaissance» (10). Brûle ce que tu as adoré? Toutes les influences ne peuvent perdurer sans faire vaciller l'édifice... Le Corbusier en est conscient, mais il persiste et signe: « [...] nous jugeons avec dureté, mais avec une clairvoyance motivée. Remettant le pied dans Paris, nous reprenons conscience de la jauge. Il manque à Rome assoupie après Michel-Ange ces quatre siècles [du XVIIe au XXe siècle]. La leçon de Rome est pour les sages, ceux qui savent et peuvent apprécier, ceux qui peuvent résister, qui peuvent contrôler. Rome est la perdition de ceux qui ne savent pas beaucoup. »(11) Dans ce cas précis, «ne pas savoir beaucoup» situe clairement, aux yeux de Le Corbusier et en tout cas aux nôtres - la ligne de partage entre architectes «académiciens» et «modernes », et d'une certaine façon aussi la différenciation assumée entre
« touristes» et « voyageurs ».

12

INTRODUCTION

L'émergence des temps nouveaux Mais la formation voyageuse de Le Corbusier ne se limite pas, bien entendu, aux grandes références classiques -le Parthénon et l'Acropole d'Athènes, la Tour de Pise, le Capitole à Rome, la Villa Adriana à Tivoli, les ruines de Pompéi ou Sainte-Sophie de Constantinople quitte à les bousculer ou à les réinterpréter. Elle le rend déjà plus accessible, ouvert à la modernité de son époque, celle qui précède ou accompagne la sienne: les grands paquebots, l'automobile ou les gratte-ciel, naturellement, mais également toute une série de références dont le lien n'apparaîtra pour l'essentiel qu'a posteriori, dans le syncrétisme de la pensée corbuséenne : les ponts transbordeurs, comme sur le Rhin, le viaduc de Garabit, les docks des grands ports américains (Buenos Aires et bien sûr New York), les usines (notamment le Lingotto, joyau de la Fiat à Turin), les silos à grains et les élévateurs à blé, etc. Fascination pour le monde des machines, assurément, mais aussi ouverture à toutes les formes de fabrication du paysage - fut-il sévère - par la main de l'homme et surtout celle de l'Ingénieur, figure tutélaire s'il en est. Visitant et photographiant par dizaines des objets industriels lors de ses voyages aux États-Unis (12), Le Corbusier note sans véritable distance, mais non sans clairvoyance: «Voici des silos et des usines américaines, magnifiques prémices du nouveau temps. Les ingénieurs américains écrasent de leurs calculs l'architecture agonisante. » (13) Rationaliste avant tout, il retrouve dans la façade de l'arsenal du Pirée les fameux «tracés régulateurs» qui, écrit-il, «serviront à faire de très belles 13

LE CORBUSIER

VOYAGEUR

choses et qui sont cause que ces choses sont très belles» (14). « Modulor» avant la lettre, l'édifice classique ainsi revisité nourrit chez Le Corbusier une conviction en rapport avec sa vision du monde: «Un déterminisme souverain éclaire à nos yeux les créations naturelles et nous donne la sécurité d~une chose équilibrée et raisonnablement faite [...] » (15). D'ailleurs, poursuit-il, « le passé nous a légué des preuves, des documents iconographiques, des stèles, des dalles, des pierres gravées, des parchemins, des imprimés... » Ce sont donc bien ces « preuves» que le jeune Jeanneret a rencontré au cours de ses voyages. C'est du moins ainsi que Le Corbusier reconstruit et réintègre un parcours initiatique qui a contribué à bâtir cette
«

intime conviction» ; et qu'il se rassure aussi.

Au-delà des notes, des photos et des croquis qui, au fil de ses découvertes ou redécouvertes, le confortent dans la certitude que l'émergence de la modernité est inévitable, le voyage entraîne Le Corbusier dans une réflexion sur le sens du monde, et plus précisément sur le rôle majeur de l'architecture dans le devenir des sociétés: « L~architecture est la première manifestation de l~homme créant son univers ». Cette idée est à l'origine même de l'idée qu'il se fait de la relation du public à l'architecture. N'écrit-il pas, en novembre 1924, dans la préface de la seconde édition de Vers une architecture, « le public [...] ne s~attache qu~à l~idée d~une architecture nouvelle susceptible de lui apporter un confort déjà entrevu par ailleurs (le tourisme automobile, les croisières sur mer, etc.), mais surtout la 14

INTRODUCTION

satisfaction d'un sentiment neuf [...] Ainsi l'architecture devient-elle le miroir du temps. » (16) Une fascination pour les « objets» de transport Ses enthousiasmes raisonnés et sa confiance inébranlable vis-à-vis de la force de 1'« esprit nouveau» l'entraînent parfois vers des affirmations auxquels le jeune Jeanneret voyageur n'aurait peut-être pas souscrit sans quelques réserves: «L'harmonie est dans les ouvrages qui sortent des ateliers ou de l'usine. Ce n'est pas de l'Art, ce n'est pas la Sixtine ni l'Erechthéion, ce sont des œuvres quotidiennes de tout un univers qui travaille avec

conscience,intelligence,précision[...] » Il en est ainsi des
paquebots:
«

Si l'on oublie un instant qu'un paquebot est

un outil de transport [...], on se sentira en face d'une manifestation importante de témérité, de discipline, d'harmonie, de beauté calme, nerveuse et forte.» (17) D'ailleurs, devenu Le Corbusier, il n'en doute pas: «Le paquebot est la première étape dans la réalisation d'un
monde organisé selon l'esprit nouveau.
»

Le Corbusier est tout autant fasciné par les progrès de l'aviation. Là encore, la «machine à voler» rassure l'esprit cartésien: «L'avion nous montre qu'un problème bien posé trouve sa solution. Désirer voler comme un oiseau, c'était mal poser le problème, et la chauve-souris

d'Adler n'a pas quitté le sol. » (18)

Et juste avant:

«

[u.]

l'avion a mobilisé l'invention, l'intelligence et la hardiesse: l'imagination et la raison froide. Le même esprit a construit le Parthénon. »(19) Comme il l'affirmera plus 15

LE CORBUSIER

VOYAGEUR

tard par ses propres croquis, la vision du monde et des sites géographiques que rend possible l'avion dépasse en puissance, en pertinence et en vitesse le travail mené depuis le sol ou sur le pont d'un bateau. L'automobile, à laquelle il consacre de nombreuses pages, n'est pourtant pas en reste. «Montrons donc le Parthénon et l'auto afin qu'on comprenne qu'il s'agit ici, dans des domaines différents, de deux produits de sélection, l'un ayant abouti, l'autre étant en marche de progrès. Ceci ennoblit l'auto », souligne-t-il dès 1923 (20). La visite des usines Ford, près de Detroit, en 1935 sera, comme le rappelle Claude Massu (21), une sorte de révélation vis-à-vis de la puissance de la production sérielle poussée à son paroxysme - qui n'a pas encore cours en Europe. Mais ce qui pousse Le Corbusier à une réflexion sur les objets - sinon sur les moyens - de transport, un peu comme Victor Hugo faisait l'apologie du train et Raoul Dufy celle de l'électricité, c'est la convergence

objective entre l'idéologie du « progrès»

- qu'il conteste

ou admire simultanément dans son œuvre - et sa volonté de contribuer personnellement et efficacement au « monde nouveau ». C'est moins la croissance exponentielle - quoique encore modeste, pour ce qui concerne
l'aviation, au cours du premier quart du XXe siècle

-

de

la mobilité planétaire, qu'il ne pressent pas encore vraiment, que la capacité de l'objet industriel à façonner le monde et les mentalités de demain.

16

INTRODUCTION

Un regard

«

surplombant»
«

Origine ou cause de cette vision

surplombante

»

- c'est depuis l'avion qu'il a réalisé quelques-uns de ses plus beaux croquis, de la baie de Rio de Janeiro à celle d'Alger, sans même parler de l'Inde -, le regard que Le Corbusier voyageur porte sur le monde n'est pas dénué de condescendance ni de forts a priori. Ainsi, la culture du voyage dont Le Corbusier est porteur s'exprime dans des termes quelque peu européocentriques dès lors qu'il s'agit de l'Orient (l'influence de Pierre Loti, lu sur le conseil de son ami William Ritter ?). L'impact de ses voyages de jeunesse est probablement décisif dans des réflexions non dénuées d'ironie et de lucidité néanmoins, notamment si l'on se rapporte aux passages de ses carnets opposant la « générosité» de la culture gréco-romaine à « l'étroitesse» de l'esprit ottoman, par exemple. Il les corrige parfois, réagissant avec plus ou moins de spontanéité aux événements ou aux personnes qu'il rencontre. Il juge ainsi le climat d'un café « bien mesquin, bien turc », avant de se reprendre et s'exclamer finalement: «Vive la Turquie; vivent les petits cafés» ! (22) Plus tard, s'inspirant peut-être de ces réflexions contradictoires, Le Corbusier exprimera une certaine conception de la culture et de l'art - moderne, forcément moderne - où «esprit paysan» et goûts «primaires» n'auront plus leur place: «L'art, dans un pays de haute culture, trouve son moyen d'expression dans l'œuvre d'art véritable, concentrée et débarrassée de toutes fins utilitaires, le tableau, le livre, la musique. [...] Le décor est 17

LE CORBUSIER

VOYAGEUR

d'ordre sensoriel et primaire ainsi que la couleur, et il convient aux peuples simples, aux paysans et aux sauvages. L'harmonie et la proportion sollicitent l'intellect, arrêtent l'homme cultivé. Le paysan aime l'ornement et peint des fresques. Le civilisé porte le complet anglais et possède des tableaux de chevalet et des livres.» (23) Malgré la recherche sincère d'un «art autochtone» qui sortirait les peuples orientaux d'une «ruralité étriquée », comme le suggère ici Yannis Tsiomis, Charles-Edouard Jeanneret écrivait, à la fin de son Voyage en Orient: «Les primitifs sont des hommes à la mode. Ils ont passé. C'était

des sauvages [sic] et nous sommes des civilisés. »
De nouveaux espaces: l'Inde et Chandigarh De ce point de vue, les nouveaux espaces qu'offrent l'Inde ou l'Amérique paraissent moins marqués par cet «européocentrisme» initial. Non qu'ils soient dépourvus de « culture », mais parce que la « modernité» s'y exprimerait sans buter sur les préventions de 1'« ordre ancien ». Survolant Chandigarh, Le Corbusier est frappé par la force du site face aux montagnes sacrées de l'Himalaya, « toit du monde» dont, à l'époque (1951), le sommet enneigé reste inexploré. Les monts sacrés du Kaïlash, retraite de Shiva, les sources de la Yumana et du Gange, fleuve sacré lui aussi, ne se trouvent qu'à une centaine de kilomètres à l'Est. Le Corbusier semble ému, touché par la grâce et l'harmonie de la campagne qu'il apprend à connaître. Il écrit à sa mère: «[u.] Nous visitons les terrains immenses et beaux avec quelques villages, l'Himalaya au fond et des coutumes d'une sagesse 18

INTRODUCTION

impressionnante:

absence de convoitise;
» (24)

les gens ne

possèdent à peu près rien...

Pourtant, en consultant carnets de croquis ou lettres, en interrogeant acteurs de l'époque et proches de l'architecte, « il est stupéfiant de voir à quel point, malgré son émotion face à la culture indienne, Le Corbusier aura

peu visité et regardéla grande architecture de I~Inde» (25).
Il visite la grande mosquée d'Ahmedabad, les monuments de Sarkhej, l'observatoire astronomique et le fort rouge de Delhi, et bien sûr les jardins de Pinjore, tout à côté de Chandigarh. Mais «en vingt-trois voyages, dont la plupart durent un mois, Le Corbusier n~aura [...] vu que peu de choses, rien de Agra, du Rajasthan, rien du Taj

Mahal et de Fatehpur Sikri» (26). Sa vision «surplombante », en revanche, s'exprime clairement: «Dans un site mouvementé, il s'agit de mettre en place [...] le projet dans une grande horizontale de sol, comme à Chandigarh, ou de toit, comme au couvent de la Tourette, qui permet cette stratégie du hors sol, d~une mise hors le monde déjà repérable sur la terrasse Beistegui à Marseille, ou plus tard

à la Tourette. » (27) Chandigarh n'en sera pas moins l'une
de ses œuvres maîtresses, l'une des plus «impliquées », dont l'impact reste tel aujourd'hui que, de source indienne, le patrimoine - en particulier le mobilier dessiné par Le Corbusier et son équipe - ferait l'objet d'un trafic aussi intense que douteux de la part de certains marchands d'art occidentaux, et notamment français (28).

19

LE CORBUSIER

VOYAGEUR

«

L'émotion naît de l'unité d'intention»

Si 1'« émotion pure» trouve plus ou moins sa place dans la pensée corbuséenne appliquée, du moins a-t-elle trouvé ses « ressorts» qui puisent aux sources mêmes de ses voyages. Ainsi Le Corbusier écrit-il, légendant une photographie des Propylées à Athènes: «L'émotion naît de l'unité d'intention. De la fermeté impassible qui a taillé le marbre avec la volonté d'aller au plus pur, au plus décanté, au plus économique. On a sacrifié, nettoyé, jusqu'au moment où il ne fallait plus rien enlever, ne laisser que ces choses, concises et violentes, sonnant clair

et tragique comme des trompes d'airain. » (29) Ces choses
concises et violentes annoncent de plus sévères certi tudes: la «machine à émouvoir» n'est pas loin... Prenant à nouveau à témoin le Parthénon, qu'il parcourut, jeune voyageur, «jusqu'à la nausée» (30), il énonce, dans une autre légende photographique (31) : «Nous entrons dans l'implacable de la mécanique. Il n'est pas de symboles attachés à ces formes; ces formes provoquent des sensations catégoriques; plus besoin d'une clé pour comprendre. Du brutal, de l'intense, du plus doux, du très

fin, du très fort.

» (32)

Brutalité, mécanique, fermeté, force: chez Le Corbusier, l'émotion est dotée d'attributs virils, alors même que les mots employés et leurs résultats sont, eux, plutôt féminins... Comme l'émotion?

20

INTRODUCTION

Retours Mais s'il n'y a guère de voyage sans émotion, il n'y a pas de vrais périples sans retour. Mouvement crucial au cours duquel la décantation des tensions d'un voyage, des « temps forts» d'un déplacement, s'opère. Le Corbusier n'échappe pas au doute qui taraude le voyageur posant enfin ses valises chez lui... En 1908 - il a alors vingt et un ans - Charles-Edouard Jeanneret écrit à son maître Charles L'Éplattenier: «Vienne ayant porté le coup de mort à ma conception purement plastique (faite de la recherche seule des formes) de l'architecture - arrivé à Paris je sentis en moi un vide immense et me dis: "Pauvre! tu ne sais encore rien, et hélas, tu ne sais pas ce

que tu ne fais pas." Ce fut là mon immense angoisse. » (33)
Quelle lucidité! De cette « angoisse» est assurément née une œuvre, et le voyage n'y est certes pas pour rien. Il a contribué à forger chez Le Corbusier un tempérament, une volonté, une inquiétude ouverte sur le monde, même si celui-ci n'a pas toujours répondu à ses attentes. Cette angoisse l'étreint-elle toujours, au crépuscule d'une vie de passions, lorsqu'il songe « debout devant la mer, vertical» (34), à l'abîme qui se trouve sous ses

pieds?

«

Le 27 août 1965, au bord de la Méditerranée, Le

Corbusier s'est mis debout, écrit son ami et disciple André Wogenscky (35). Debout il est descendu sur la grève. Peutêtre a-t-il ramassé un galet pour percevoir avec la main, entre les doigts, contre la paume, la forme polie par les ans. Debout, à la verticale, il est entré dans la mer. Puis il s'est couché dans la mer, à l'horizontale, pour la mort. » 21

LE CORBUSIER

VOYAGEUR

Le succès posthume du

«

tourisme Le Corbusier»

Et aujourd'hui? Le monde a changé, et presque partout la verticalité a triomphé de l'horizontalité. Pour le meilleur parfois et souvent pour le pire. Mais la passion inégalée que suscite l'architecte chez des générations entières d'étudiants et de professionnels continue de produire ses effets, gonflant les effectifs d'un «tourisme Le Corbusier» en passe de devenir une

activité économique - un

«

produit dérivé », diraient les

gens de marketing - à part entière. La plupart des sites même les plus modestes, même non adoubés par l'Unesco - en dépit des efforts déployés dans ce sens, en France, par la Fondation Le Corbusier et par certaines collectivités - sont régulièrement visités et connaissent une croissance du nombre de visiteurs, comme en témoignent les volumes du «livre d'or» de la Cité radieuse de Marseille (dont l'hôtel-restaurant affiche un taux de remplissage enviable) ou la fréquentation du couvent de la Tourette, à Éveux-sur-L'Arbresle, où les Dominicains accueillent depuis plusieurs décennies, avec sérieux et cordialité, séminaires, congrès ou « retraites », à côté des cohortes de touristes « classiques» venus en autocar. Pour ne retenir que ce seul exemple, l'inauguration, le 29 novembre 2006, de l'église Saint-Pierre de Firminy, jusqu'alors « monument historique en cours d'achèvement », a mis l'accent sur le dynamisme et l'attractivité de l'œuvre de Le Corbusier, plus de quarante ans après sa mort. Désormais propriété de la communauté d'agglomération Saint-Étienne Métropole qui a relancé, financé et terminé 22

INTRODUCTION

le chantier entre 2003 et 2006 (36), le chantier de l'église aura coûté près de dix millions d'euros. Mais ce nouvel

équipement

«

culturel et cultuel» aurait capacité à générer,

dans les années à venir, un chiffre d'affaires commercial et touristique sinon équivalent, du moins très important à l'échelle de la ville moyenne (18 000 habitants) qu'est restée Firminy. Pas moins de deux cent mille visiteurs sont attendus chaque année, alors qu'environ trente mille visiteurs étaient recensés en moyenne jusqu'au milieu des années 2000, sans aucune promotion touristique du site. Dépasser les incompréhensions Ce grand cône blanc asymétrique de plus de trente mètres de hauteur, reposant sur le principe maintes fois décliné du « canon à lumière », est donc venu « parachever un ensemble exceptionnel de quatre bâtiments que l~ architecte a conçu à la demande du maire de Firminy, Eugène Claudius-Petit », souligne à cette occasion l'envoyé spécial d'un grand journal du soir (37). Mais il a aussi donné le signe d'un «nouveau départ» : «Désormais ce ne sont plus seulement les professionnels, mais le grand public que nous voulons toucher », explique le maire de Firminy. Il est loin le temps où, comme le raconte en plaisantant un élu local, «toutes les semaines, un commerçant affolé déboulait à la mairie en s~ exclamant: "Il y a quinze Australiens ne parlant pas un mot de français dans mon magasin, qu'est-ce que je dois faire ?"... »(38)

23

LE CORBUSIER

VOYAGEUR

Victime des incompréhensions locales pendant près de deux générations, la richesse du patrimoine architectural et urbain corbuséen continue de faire question dans la vallée de l'Ondaine. Mais elle fait également l'objet, à l'échelle de l'agglomération, d'une nouvelle approche qui pourrait permettre de créer dans cette commune post-industrielle une véritable dynamique de développement. La récente création d'une zone de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager autour des œuvres de Le Corbusier en constituera l'un des outils, en attendant le classement du site complet au Patrimoine mondial de l'humanité et le toilettage de plusieurs des autres œuvres vivantes qui le composent (stade, maison de la culture, sans oublier la piscine.. .), désormais marqués par l'usage et le temps. Et surtout il reste à « faire en sorte que la majeure partie de la population locale ne tourne plus le dos à l'héritage architectural du XXe siècle », expliquent, unanimes pour une fois, les élus locaux de toutes tendances. Les «gardiens du temple» seront à coup sûr vigilants. En attendant la mise en œuvre des « stratégies à long terme », au sein desquelles ce type de développement est censé produire un «effet de levier », Firminy cherche à franchir une étape décisive consistant à combler le différentiel entre les ambitions touristiques à l'échelle métropolitaine, régionale ou internationale et la réactivité de la population locale. Ce qui reste un défi. Pas plus que d'autres architectes modernes, Le Corbusier

n'a su - ni même réellement cherché à - convaincre les
populations locales du potentiel 24 à long terme de sa

INTRODUCTION

pensée et de son action (39). Il pourrait y parvenir demain, par des voies plus inattendues, celle du tourisme et des activités de loisirs qu'il aurait sévèrement jugées en son temps, lui qui n'en prenait guère! Un paradoxe de plus dans le parcours étonnant et ambigu, fait d'ombres

et de lumière, d'un voyageur « homme du monde»
VISIonnaIre.

..

.

(40)

et

(1) Éditions Parenthèses, réédition de 1987 (épuisée). Sur le voyage d'Orient, lire dans ce volume l'analyse de Yannis Tsiomis, « Regarde de tous tes yeux, regarde... », p. 29 et suivantes. (2) Cf. Le Corbusier, conférences de Rio, introduction, établissement du texte et notes par Yannis Tsiomis, Flammarion, 2006. (3) Dans un article de 1934, cité dans le présent volume par Ettore Janulardo, « Le Corbusier en Italie... », p. 61 et s. (4) Cité par Ettore J anulardo, op. cit. (5) Vers une architecture (ici VUA), «Argument », éditions Crès et Cie, Paris, 1923 (nouvelle édition Flammarion, colI. Champs, 1995, rééd. 1999, p. XVII). (6) «Le Grand prix de Rome et la Villa Médicis sont le cancer de rarchitecture française », VUA, p. 140. (7) VUA, p. 123. (8) Id., p. 124. (9) Id., p. 123. (10) Id., p. 139-140. (11) Id., p. 140. (12) Lire dans ce volume, le texte de Claude Massu, « Aux États-Unis (1935) », p. 125 et s. 25

LE CORBUSIER

VOYAGEUR

(13) (14) (15) (16) (17) (18) (19) (20) (21)

VUA, p. 20. Id., p. 57. Id., p. 56. Id., p. 10. Id., p. 80. Id., p. 89. Id., p. 85. Id., p. 111. Claude Massu, op. cit.

(22) Cf. Yannis Tsiomis, « Regarde... », op. cit.
(23) VUA, pp. 112-113. (24) Le Corbusier, « Lettre à sa mère », 4 mars 1951, Fondation Le Corbusier, cité par Rémi Papillault, «La tentation du sacré sur le capitole de Chandigarh », in Le Corbusier, le symbolique, le sacré, la spiritualité, FLC/Éditions de la Villette, Paris, 2004. (25) Rémi Papillault, op. cit. (26) Op. cit., p. 70. (27) Op. cit., p. 71. (28) Cf. «En Inde, l'héritage pillé de Le Corbusier», in Courrier International n0871 (12-18 juillet 2007), p. 12. Sur Chandigarh, lire notamment dans ce volume Thierry Paquot, « Le voyage en soi », p. 211 et s.
(29)

VUA, p. 168.

(30) Y. Tsiomis, « Regarde... », op. cit. (31) Ces clichés ne sont pas l'œuvre de Le Corbusier mais, comme il le précise lui-même, sont issus de deux ouvrages de Collignon, parus aux éditions Albert Morancé, à Paris, intitulés Le Parthénon et L'Acropole, illustrés «grâce au talent de M. Frédéric Boissonnas, photographe ». (32) VUA, p. 173. (33) Lettre datée du 22 novembre 1908 publiée pour la première fois par la Gazette de Lausanne après la mort de Le Corbusier, annexée à VUA dans l'édition mentionnée. (34) Le Corbusier, cité par Roberto Cavalcanti, in Le Corbusier, le symbolique..., op. cit.

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