LE LIEN SOCIAL ET INACHEVÈMENT DE LA MODERNITÉ

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Ce livre reprend et actualise les principales théories du lien social. Trois axes sont privilégiés : l'émergence de nouveaux liens sociaux en rapport avec les mutations économiques dans les milieux ruraux du sud de la France, la construction de formes identitaires dans la cadre de la mobilité géographique, l'émergence d'acteurs et de formes de liens, parfois "liens sociaux d'urgence", lorsque les Etats n'assurent pas ou plus de cohésion (mouvement zapatiste au Mexique, gangs dans les quartiers défavorisés de Caracas).
Publié le : dimanche 1 mars 1998
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EAN13 : 9782296346697
Nombre de pages : 264
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Sous la direction de Jean PAVAGEAU, Yves GILBERT et Yves PEDRAZZINI

LE LIEN SOCIAL ET L'INACHÈVEMENT DE LA MODERNITÉ
Expériences d'Amérique et d'Europe

ARC!
Association de Recherche Coopérative Internationale

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris.. FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

La collection Changements veut rendre compte des expériences de transformations sociales impliquant le sujetacteur dans la vie locale, en même temps que les formes de résistance à ces changements. A travers la dynamique culturelle, il est question de mettre en lumière les capacités de l'individu à participer aux transformations de son environnement, des groupes auxquels il appartient, en même temps qu'à la construction de sa propre personne.

Ouvrages

parus dans la collection

Changements:

Chombart de Lauwe, P.R., La culture et le pouvoir, 304 pages. Chombart de Lauwe P.R., (coordinateur), Culture-Action des groupes dominés. Rapports à l'espace et développement local, 317 pages. Lagrée J .Ch, Les Jeunes chantent leurs cultures, 168 pages. De Ridder G., Du côté des hommes, à la recherche de nouveaux rapports avec les femmes, 220 pages. Imbert M. et Chombart de Lauwe P.R., La banlieue aujourd'hui, 320 pages. Poitevin G., Inde: village au féminin, 250 pages. Poitevin G., Inde: les marginaux de l'éternel, 210 pages.
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@ Éditions l'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5734-7

LISTE DES AUTEURS
Hervé BLANCHARD, attaché temporaire d'enseignement et de recherche en sciences économiques à l'Université de Perpignan. Il prépare une thèse sur la justice sociale et les biens publics locaux. Frédéric BURNAND, journaliste suisse de presse écrite et de radio; il travaille actuellement à Genève comme correspondant pour Radio Suisse Internationale et auprès de l'O.N.U. Viviane CHATEL, docteur en sociologie, maître-assistante à l'Université de Fribourg. Elle travaille sur le lien social et l'éthique de la discussion; la responsabilité et la solidarité. Yves GILBERT, docteur en sociologie, maître de conférences associé en sociologie à l'Université de Perpignan. Il travaille sur les rapports sociaux aux territoires, et sur l'articulation des représentations et des pratiques sociales dans le changement social. Maria Engracia LEANDRO, docteur en sociologie, professeur à l'Université du Minho (Portugal). Jean PA VAGEAU, professeur de sociologie, directeur du , département de sociologie, Vice-Président de l'ARCI (Association de recherche coopérative internationale). Il a travaillé sur la dynamique des cultures à Madagascar, dans le Roussillon et au Mexique. Il poursuit et dirige des recherches sur ces thématiques. Yves PEDRAZZINI, sociolo~e et docteur es Sciences (Architecture) de l'Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne. Vice-Président de l'ARCI (Association de recherche coopérative internationale), il mène depuis 1987 des recherches au Venezuela sur les phénomènes urbains contemporains (gangs, sports de rue, habitat populaire...).

Magaly SANCHEZ R., docteur en sociologie de l'École Pratique des Hautes Études de Paris. Elle est professeur à l'Institut d'Urbanisme de l'Université Centrale de Venezuela. Elle est actuellement visiting scholar au département de sociologie de l'Université de Pennsylvanie. Philippe SCHAFFHAUSER, sociologue, chercheur au centre de recherches ibériques et latino-américaines à l'Université de Perpignan. TIa travaillé plusieurs années au Mexique sur la mobilité, l'identité en milieu indien, les questions régionales. Il prépare une thèse sur ces thèmes.

Remerciements Les auteurs de ce livre remercient tout particulièrement Luce KELLERMANN et Nicole MAURICE, de l'ARC!, pour leur long travail de lecture et de correction de textes, ainsi que pour leurs suggestions. Ils remercient également les Presses Universitaires de Perpignan et en particulier Monsieur LEROUGE pour le temps qu'il a consacré à la préparation de cet ouvrage.

Travaux

des chercheurs de l'ARCI publiés à l'Harmattan.

Chombart de Lauwe, P. H. , La culture et le pouvoir, 304 pages. Chombart de Lauwe P .H., (coordinateur), Culture-Action des groupes dominés. Rapports à l'espace et développement local, 317 pages. Collectif: Les Hommes, leurs espaces et leurs aspirations. Hommage à Chombart de Lauwe, 479 pages. Kellermann L., La dimension culturelle du développement. Bibliographie sélective et annotée, 1985-1990,499 pages. Lagrée J.Ch, Les Jeunes chantent leurs cultures, 168 pages. Gilbert Y., Le Languedoc et ses images. Entre terroir et territoire, 239 pages. Imbert M. et Chombart de Lauwe P. H., La banlieue aujourd'hui, 320 pages. Merienne-Sierra M., Violence et tendresse. Les enfants de la rue à Bogota, 100 pages. Miribel J. De, Administrationprovinciale et fonctionnaires civils en Chine au temps des Ming, 364 pages. Mignot- Lefebvre Y. et Lefebvre M., La société combinatoire, réseaux et pouvoirs dans une société en mutation, 235 pages. Mignot-Lefebvre Y. et Lefebvre M., Le patrimoine du futur. Les sociétés aux prises avec la mondialisation. 270 pages. . Pavageau J., Jeunes paysans sans terres. L'exemple malgache, 207 pages. Pavageau J., L'Autre Mexique. Culture indienne et expérience de la démocratie, 164 pages.

Pedrazzini Y., Cidade Moura H., Le Bouteiller R., Pavageau J., Sanchez R. M., Schaffhauser Ph.,
Jeunes en révolte et changement social, 196 pages. Poitevin G. et Rairkar H., Inde: village au féminin : la peine d'exister, 250 pages. Poitevin G., Inde: les marginaux de l'éternel, 210 pages. Ridder G. De, Du côté des hommes, à la recherche de nouveaux rapports avec les femmes, 220 pages.

INTRODUCTION

Sociologie Modernité

de la Modernité de la Sociologie

et

Yves GILBERT*

L'Association de Recherche Coopérative Internationale (ARCI) est un groupe pluridisciplinaire fondé par Paul-Henry CHOMBART DE LAUWE en 1963 dans le cadre de son séminaire de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales. Elle est composée de chercheurs associés autour d'une approche et d'un objectif communs: la coopération scientifique internationale pour l'étude des transformations sociales et de la dynamique culturelle dans les sociétés contemporaines. L'accent est plus particulièrement mis sur l'analyse des processus de transformation partant de la base pour remonter vers les institutions et y opérer des changements. Plusieurs groupes de travail se sont constitués autour d'axes thématiques; la présente publication rend compte des travaux d'un de ces groupes réuni autour de la thématique du lien social. Conformément à l'approche et aux objectifs de notre réseau de chercheurs, la structure de cet ouvrage témoigne d'un va-et-vient constant entre des propositions théoriques d'ordre macro-sociologique et des propositions théoriques d'ordre micro-sociologique provenant d'ob-

* Sociologue. Université de Perpignan. France.

- Introduction

-

servations ponctuelles et détaillées, menées dans des contextes culturels et géographiques différents.

De la modernité

d'une vieille question

Il n'est aujourd'hui pas un discours politique, pas une analyse journalistique consacrée aux problèmes de société qui, surtout à propos de nos sociétés modernes occidentales, n'évoque, à un moment ou à un autre, une crise, une rupture ou une fracture du lien social. À entendre ces diagnostics et en faisant abstraction de l'Histoire de ces sociétés modernes, on devrait comprendre qu'un lien social aurait existé, sans que l'on sache très bien ni quels ont été les acteurs de sa naissance, ni de quels types de rapports sociaux ils étaient constitué, . ni pourquoi et comment il serait aujourd'hui compromis. La visibilité croissante de phénomènes dits d'exclusion (chômage de longue durée concernant des populations de plus en plus variées, expulsion de leur logement des personnes les plus touchées par l'absence de revenus, perte d'identité qui en découle pour les individus et groupes sociaux concernés) ou de marginalisation (drogue, bandes, gangs, sectes) provoque cette évocation systématique, à caractère charitable, normalisateur et, même, convenu des différents orateurs publics. À entendre ces évocations de la crise d'un lien social, on pourrait comprendre que ces phénomènes « d'exclusion », seraient révélateurs d'un affaiblissement de mécanismes de solidarité (montée de l'individualisme, triomphe du libéralisme économique, de la société de l'argent et de la consommation) et qu'il serait temps de revenir à des valeurs plus sociales, voire plus chrétiennes. Quelles que soient la gravité des situations d'exclusion et l'urgence avec laquelle il convient d'y faire face sur tous les fronts -il s'agit de vraies personnes, de vraies familles, qui d'ailleurs souvent implosent sous le coup de ces situations- il faut néanmoins remettre sur le métier cette question du lien social, sans esprit moralisateur et avec le maximum d'objectivité possible. Peut-être que derrière ce que tous appellent consensuellement une crise du lien social, se cache une mutation beaucoup plus importante de nos sociétés. Peut-être que les «exclus» d'aujourd'hui sont, bien malgré eux, les témoins précurseurs de situations sociales devant devenir largement plus répandues. Peut-être que l'exclusion que nous 6

- Yves

GILBERT

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observons aujourd'hui n'est que la préfiguration, non pas d'une crise du lien social, entendue comme un affaiblissement passager et susceptible de corrections de nos systèmes intégrateurs, mais d'un bouleversement profond de la cohérence globale de nos sociétés. Peut-être alors que les politiques ou projets d'insertion (ou de réinsertion) sont vains, dans la mesure où il n'existe, provisoirement sans doute, plus d'espace dominant, formalisé, reconnu et partagé d'intégration sociale. Les premiers sociologues ont fait leurs armes avec la question du lien social. Fille de la Révolution Industrielle, avec COMTE, DURKHEIM, WEBER, TONNIES, SIMMEL ou MARX, la sociologie s'est d'abord interrogée sur l'émergence d'une nouvelle société (capitaliste, industrielle ou «usinière» et urbaine) en constatant les ruptures que son organisation imposait aux cohérences économiques et sociales antérieures. La plupart d'entre eux ont affiché un optimisme plus ou moins mesuré sur la capacité d'émergence de rapports sociaux de nature à réguler le désordre engendré par le changement. Sauf peut-être en ce qui concerne MARX, la foi de ces sociologues a, d'une certaine façon, rencontré le discours de la société moderne. MARX était beaucoup plus utopique, puisqu'il prédisait, d'une certaine façon, l'avènementd'une société du « lien social total ». En effet, le projet des sociétés modernes est un projet intégrateur. Même si, ou bien des situations anomiques ou bien des poches de pauvreté apparaissent çà et là, elles doivent être résorbées par la logique propre du système économique et social en émergence. C'est du moins la position de nombreux observateurs de l'époque. Et puis, malgré des périodes fastes au cours desquelles on a pu penser que les phénomènes anomiques devaient se résorber grâce à la structuration de la société civile, que les antagonismes de classes devaient s'abolir, non pas peut-être dans la victoire du prolétariat, mais plus sous la poussée de la montée des classes moyennes, apparaissent maintenant clivages, ruptures, exclusions. Quels que soient les angles d'observation choisis, on constate que le projet intégrateur des sociétés modernes ne fonctionne plus. Pour nous, il ne s'agit pas, comme beaucoup l'expliquent aujourd'hui, d'une post-modernité, mais, bien plus simplement, d'une modernité inachevée. Tel que nous l'envisageons, l'abord de la question du lien social nous conduit à penser que la sociologie, après avoir été la lecture de la modernité, doit se moderniser pour lire et, si possible, comprendre son inachèvement. Deux pistes de lecture complémentaires s'ouvrent à nous. Sur un plan macro-sociologique, d'abord, on peut chercher à réinterpeller 7

- Introduction

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aujourd'hui le concept du lien social et la question de sa crise en tant que perte de validité des référents de l'intégration sociale. Par exemple, on doit, avec et déjà après d'autres, s'interroger de façon très rigoureuse sur les effets des mutations de l'appareil économique, de la nature et des modes de production conduisant, entre autres choses, à l'effondrement du rôle du travail dans l'intégration sociale. Comme le dit BAREL! (1991), dans un texte consacré à la question du lien social: « Le paradigme du travail risque de ne plus avoir l'étendue ou la force requise pour remplir son rôle de Grand Intégrateur ».

Autrement dit, sur ce plan macro-sociologique, on peut penser, avec
BAREL, que «nous entrons probablement dans une période qu'il (..) faut bien appeler banalement de transition (et que), faute d'un Grand Intégrateur pleinement efficace, nous subissons une phase, que bien des sociétés ont connue dans le passé, de (...) vide social dont l'un des aspects es~précisément l'affaiblissement, et paifois la disparition, du lien social ». C'est en ce sens que la relecture des théoriciens du lien social de l'ère de la Révolution Industrielle nous intéresse aujourd'hui, puisqu'ils campaient sur une période majeure de transition -celle qui devait conduire à la « modernité »- et qu'il semble bien que la période qui s'ouvre aujourd'hui soit génératrice de bouleversements et de questions d'amplitude et de sens au moins analogues. Sur le plan micro-sociologique ensuite, il convient aussi d'observer le détail des processus spécifiques d'intégration, de tissage de liens tels qu'ils se présentent çà et là sous des formes très diverses, parfois marginales, ainsi que le détail de certains moments de ces processus. Deux niveaux de lecture peuvent être investis à partir d'une telle observation. Une première lecture consiste à comprendre comment s'élaborent de nouveaux modes d'intégration au travers de nouvelles lisibilités sociales plus ou moins choisies ou contraintes qui, éventuellement,

un jour peuvent « faire masse ». Elle permet aussi la qualification fine
de différentes natures de lien social, utilisant tour à tour des critères d'analyse comme ceux de la réciprocité des liens, de leur caractère interactif et dynamique ou, au contraire, de leur caractère passif et conformiste. Bref, elle permet de conduire à l'élaboration d'une typo1 BARREL, Y. «L'intégration, le sens et le lien social », in Agir sur le lien social en Europe. Sous la direction de FABRE, L., AUTES, M. et ELOY, J. Édition APASSE, 1991. 8

- Yves GILBERT

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logie des liens sociaux. Enfin, cette première lecture permet aussi d'approcher finement les acteurs du lien social et leurs « jeux» dans chacun des contextes spécifiques que nous analysons les uns et les autres. Une seconde lecture consiste à observer les directions que prennent ces modes d'approche, notamment quand ils se consolident pour devenir dominants et permettent d'émettre des hypothèses sur des formations de tendances macro-sociologiques, en vue éventuellement de qualifier la nature des liens dominants en formation.

Contributions
Dans la première partie, intitulée « Les théories du lien social », Maria-Engracia LEANDRO et Viviane CHATEL réexaminent les propos des fondateurs de la sociologie et, en l'occurrence, des premiers explorateurs de la question du lien social, telle qu'elle se pose à l'aube des sociétés modernes ou telle qu'elle est analysée plus récemment. Nous avons accordé une place relativement importante à cette approche des théories du lien social pour que la dimension macrosociologique de cette question soit bien cernée et qu'elle reste présente au cours des approches de processus spécifiques d'intégration ou de moments particuliers dans ces processus que nous présentons par la suite. Hervé BLANCHARD, pour sa part, se réfère à une ligne de pensée économique pour démontrer qu'en théorie, le lien social est à la fois un mode de régulation des comportements individuels et des rapports entre les individus, mais aussi un régulateur des formes sociales, dénommant ainsi les groupes organisés d'individus. Il élabore une grille d'analyse qu'il applique, à titre d'exemple, à la crise de l'État-providence. La seconde partie est constituée d'observations « d'expériences plurielles du lien social ». Sous des angles différents, dans divers contextes et pays d'Europe et d'Amérique latine, les textes réunis ici tentent de montrer comment la question du lien social peut être envisagée dans ses dimensions complexes, parfois anachroniques, parfois prédictives, même si elles s'affichent sur un fond que certains pourraient considérer comme empreint d'un certain cynisme désabusé. Ces textes relèvent de travaux «ethno-sociologiques» concrets de chercheurs, dont l'ambition individuelle est la justesse de l'observation et l'ambition collective l'élaboration d'une lecture et d'une formulation synthétiques. 9

- Introduction

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Sous le titre «Mutations économiques et avatars de la modernité », Rémi LE BOUTEll...LER et Yves Gll...BERT examinent l'effet des mutations économiques sur la recomposition des formes de cohésion économiques et sociales dans deux régions du Sud de la France. Parlant d'anachronisme, on voit, par exemple dans le texte d'Yves Gll...BERT, une société rurale de l'arrière-pays languedocien vivre, à l'aube du XXle siècle, ce que les sociétés européennes ont vécu dès la fin du siècle dernier: le passage d'une solidarité dominante mécanique à une solidarité, encore minoritaire, organique. Pour autant, et c'est ce qui en rend la compréhension très difficile, cette même société est en même temps malmenée par la crise du lien social moderne. Sous le titre: «Mobilité, identité, modernité », deux textes concernent des populations migrantes. Sous la forme d'une nouvelle sociologique, Jeau PA VAGEA U analyse les processus de reconstruction identitaire d'un Indien du Mexique de retour au pays après avoir migré quelques années en Californie. Frédéric BURNAND et Yves PEDRAZZINI observent la façon dont les sud-américains immigrés à Genève reconstruisent grâce à la musique, leurs cadres identitaires. Enfin, est posée la question de l'État en tant «qu'acteur et spectre de la modernité ». Philippe SCHAFFHAUSER, en présentant l'échec d'un programme de solidarité nationale au Mexique démontre l'incapacité de l'État à réguler la cohésion sociale, notamment au Chiapas. De même, Yves PEDRAZZINI et Magaly SANCHEZ dénoncent les carences d'un pouvoir avant tout répressif et l'engrenage de la violence engendrée par des situations d'urgence dont les enfants et les jeunes sont les principales victimes. Socialement déliés, ceux-ci élaborent, au sein des barrios de Caracas comme des ghettos américains, de nouvelles formes de reliance et de solidarité. Questions d'approche

Plusieurs questions traversent l'ensemble de ces expériences plurielles. Parmi celles-ci, la première question concerne naturellement l'abord même de la notion de lien social. Si nous voulons rompre avec un entendement commun du lien social -faisant l'objet de ce consensus politique ou journalistique dont nous parlions plus hautencore faut-il établir un code d'approche, si possible dépourvu d'ambiguïtés.

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- Yves GILBERT

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Nous adhérons à l'approche de BAREL, reprise par Jean

PAVAGEAU dans son texte, lorsqu'il précise que «le lien social,
quand il existe, est le résultat final d'une multitude de processus d'intégration, très différents les uns des autres par leurs formes, leurs contenus, leurs acteurs sociaux. Pour ce qui est de l'individu, par exemple, sa personnalité, son identité sont le résultat d'une intégration psycho-physiologique qui se poursuit de la naissance jusqu'à l'âge mûr. Autre chose est de s'intégrer à un village, un terroir, une ville, un groupe, une entreprise, un parti, une classe sociale, un métier, une culture, une nation, etc. Naturellement les processus d'intégration se chevauchent, s'épaulent les uns les autres, mais chacun d'eux n'en a pas moins sa spécificité ». Yves Gll..BERT, Hervé BLANCHARD, Jean PAVAGEAU et Rémi LE BOUTEll..LER y font allusion dans leurs textes: il ne convient probablement pas, lorsque l'on se penche de près sur cette question, de parler du lien social, mais plutôt de liens sociaux coexistants dont certains s'agrègent pour former un mode dominant de cohésion sociale (un lien social dominant). Comment, à un certain stade de construction ou de déconstruction sociale, apparaissent des pistes de cohésion qui, le moment venu, vont déterminer un mode dominant de relations, un mode d'intégration? Comment subsistent également des modes secondaires ou mineurs, soit en réserve d'une cohésion future, soit définitivement marginaux? Par contre, même si nous constatons qu'il existe des processus d'intégration à caractère actif et d'autres à caractère passif ou conformiste, comme le relève BAREL, nous hésitons à le suivre lorsqu'il nous dit que «l'intégration véritable suppose presque toujours une adaptation réciproque de ce qui intègre et de ce qui est intégré ». En effet, même s'il ajoute que « la réciprocité ne signifie pas nécessairement l'égalité, qu'elle n'interdit pas le jeu de phénomènes de pouvoir, de domination, de hiérarchie », il pense que l'intégration doit être, pour mériter ce nom, un processus d'interaction entre un groupe intégrateur et des individus « en intégration », processus modifiant autant le groupe intégrateur que l'individu intégré. Même si nous sommes portés à apprécier différentes qualités à nos yeux des processus d'intégration, nous hésitons à dire que c'est du niveau de ces qualités que dépend leur caractère «véritablement» intégrateur. Des processus actifs et interactifs (comme le sectarisme, le fondamentalisme religieux ou l'extrémisme politique) restent, pour nous, autant que d'autres, des processus d'intégration face au «vide social ». Nous ne 11

- Introduction

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sommes pas enclins à penser, sauf à introduire des jugements moraux ou civiques, qu'ils ont moins de légitimité ni moins de chances de se consolider en modèles globaux de cohésion sociale que d'autres processus que nous cherchons à analyser. Par contre, il est certain que nous orientons nos regards -c'est ce qui fait l'unité de l'ARCI- plutôt vers les processus émanant de la base, voire de ses marges, pour comprendre l'action des «sujets-acteurs» des transformations sociales, que vers des processus institutionnels, même si nous constatons que les processus institutionnels sont fortement conditionnés, tout autant qu'ils peuvent les valider et les amplifier, par les processus relevant d'acteurs sociaux dont la parole n'est pas, a priori, la parole dominante. Une autre question porte sur la relation entre lien social et identité. Comment des «bricolages identitaires» peuvent-ils être vecteurs de nouvelles cohésions, lorsqu'ils sont le fait de migrants géographiques et culturels? C'est la question qu'abordent Jean PAVAGEAU, Frédéric BURNAND etYves PEDRAZZINI. Cette question se pose d'abord sur le lieu des migrations, où des migrants élaborent, ou se réapproprient des références communes comme le font les Latinos à Genève; elle se pose également lors d'un éventuel retour (comme celui de Roberto au Mexique). Cette question est aussi omniprésente dans l'analyse que nous offrent Yves PEDRAZZINI et Magaly SANCHEZ des bandes ou des gangs dans les «poches de pauvreté» que constituent les barrios des villes du Tiers-Monde. Une troisième question concerne le rôle des États dans la construction ou le maintien de la cohésion sociale. Ainsi Yves PEDRAZZINI et Magaly SANCHEZ constatent, au Venezuela, que la corruption et la situation d'absence étatique sont telles que les improvisations d'urgence des plus défavorisés sont les seules formes possibles de cohésion sociale au sein de populations «hors jeux ». Philippe SCHAFFHAUSER constate, au Mexique, que l'État est incapable de mener à bien son programme de solidarité. Yves Gll..,BERT et Hervé BLANCHARD s'interrogent sur la capacité de l'État, du moins en France ou en Europe, à assurer un arbitrage ou une régulation de la cohésion sociale. En faisant jouer simultanément typologie des enjeux globaux (économiques et sociaux), typologie des acteurs et typologie des liens sociaux, on peut tenter d'analyser le rapport entre des configurations politico-institutionnelles, ainsi que les missions qu'elles s'assignent, et la qualité des liens sociaux sur lesquels eUes reposent tout en même temps qu'eUes les autorisent et les confortent. 12

- Yves

GILBERT

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La question n'est pas nouvelle non plus, mais la perspective dans laquelle nous envisageons la problématique du lien social aujourd'hui, ainsi que le constat de mutations extrêmes des mécanismes globaux de nos sociétés, impose probablement de la reposer de façon nouvelle. Parlant d'un éventuel rôle de l'État dans la régulation des formes de cohésion sociale, nous pouvons suggérer que nous voyons plus ce rôle sous un angle symbolique très fort (des collectivités s'entendent sur la nécessité de conforter des modes de cohésion par des règles ou des cadres garantis par un État diseur de droits) que, comme on l'entend encore souvent, sous l'angle d'un accroissement de la protection sociale. De ce point de vue, c'est peut-être plus encore à MONTESQUIEU qu'aux sociologues des premiers temps industriels que nous devrions consacrer notre écoute. Dans L'Esprit des Lois, il pose très clairement la question du rapport entre les régimes politiques et le lien social. Chez lui, le lien social a nom « d'esprit général d'une nation ». Sous ce concept, il caractérise les façons d'être, d'agir, de sentir et de penser d'une collectivité, telles que, au travers de causes multiples physiques et sociales, son Histoire et sa Géographie les ont façonnées. Il nous explique alors deux implications de ce concept. D'une part, aucun régime politique ne peut durer et prospérer s'il ne contient pas dans son principe un sentiment correspondant à cet esprit général: la vertu pour la république, l'honneur pour la monarchie, la peur pour le despotisme. D'autre part, les régimes politiques, en raison de leur capacité à légiférer, ont vocation à conforter et à développer les modes de cohésion sociale. Parmi les causes de la formation de l'esprit général, en effet, figurent aussi les lois orales ou écrites que promulguent les États. Sans l'avoir dit, comme nous pouvons l'entendre aujourd'hui et en nos propres termes, mais en l'ayant néanmoins annoncé, il explique que des configurations institutionnelles ne peuvent exister et prospérer que si elles reposent sur les bases d'une cohésion sociale, tout en même temps qu'il explique que les bases d'une cohésion sociale peuvent être modulées par l'action institutionnelle et juridique du régime politique. C'est, au travers de ces diverses perspectives, que nous abordons, dans les textes qui suivent, la question du lien social.

13

PREMIÈRE

PARTIE

LES THÉORIES

DU LIEN SOCIAL

Chapitre

1

LE LIEN SOCIAL D'HIER À AUJOURD'HUI SUR QUELQUES MODALITÉS D'INTÉGRATION DANS LA SOCIÉTÉ CONTEMPORAINE
Viviane CHATEL *

Qu'institue l'exclusion, qu'elle soit socio-économique (chômage) ou politique (défense des particularismes, racisme) ? Outre qu'elle entraîne privations, souffrances, misères... elle engendre aussi une perte des droits de l'homme entendue ici comme acte de privation d'une place dans le monde, comme acte de dés-appartenance à la communauté, ou encore comme acte de dés affiliation (CASTEL, 1991). Et, «le grand danger qu'engendre l'existence d'individus contraints à vivre en dehors du monde commun vient de ce qu'ils sont, au cœur même de la civilisation, renvoyés à leurs dons naturels, à leur stricte différenciation. Ils sont privés de ce gigantesque égalisateur de différences qui est l'apanage de ceux qui sont citoyens d'une communauté publique. »(ARENDT, 1984, p. 291-292) Paradoxe donc d'une société moderne, « scientificisée », hypertechnicisée, mais qui rate en fait son objectif premier, sortir l'homme
* Docteur en sociologie. V. Chatel a soutenu en 1994 dans le cadre de l'Université de Lille I sa thèse de doctorat qui porte le même titre que cette contribution. 17

- Le

lien social d'hier à aujourd'hui...

-

de l'obscurantisme, en instituant une catégorie d'individus réduits à leur seule différence naturelle, vivant en-dehors de la communauté politique. Quel point commun rassemble aujourd'hui les phénomènes d'exclusion socio-économique ou les conflits régionaux interethniques, si ce n'est justement qu'ils prennent corps et consistance sur les cendres de l'acte de recherche de sens? Quel tableau dresser de la situation actuelle? Un fonctionnement économique à l'échelle inter-

nationale. Une exacerbation des nationalismes avec en concrétisation
des conflits inter-ethniques particulièrement violents aux portes mêmes de la société occidentale. Une misère sociale, culturelle et économique à l'échelle mondiale. Un fort mouvement de « désaffiliation » très violemment dénoncé par des figures emblématiques... Et à l'évidence même, une inexorable acceptation de l'inacceptable ! Les écrits concernant le thème de l'intégration sont prolifiques. Ainsi, voit-on fleurir aujourd'hui dans la presse quotidienne mais aussi dans le monde de l'édition les réflexions de sociologues, économistes, analystes sur des thèmes hier plutôt démodés et méprisés comme l'exclusion, la misère. Mais quelle compréhension du monde moderne cet enthousiasme contribue-t-il à éclairer? Est-ce à dire en effet que les sociologues, philosophes et autres essayistes occupent réellement la place du clerc? Tentative de compréhension ou au contraire volonté d'occuper l'espace médiatique? Exclusion, dé-solidarité, dés-appartenance apparaissent comme des ferments de l'intégrisme, de la défense des particularismes réactualisant de fait le nécessaire travail de compréhension, comme rejet de la résignation, comme rejet du non-sens et in fine comme obstacle à l'endoctrinement (ARENDT, 1990), mais un travail qui se distingue de l'engouement actuel ou l'envolée lyrique pour des thèmes-clichés. Notre contribution ne s'inscrit pas dans le prolongement des déjà nombreuses dénonciations de l'exclusion et souvent de la société moderne. Elle s'efforce au contraire de pointer dans la société contemporaine, et ce malgré les critiques qu'elle a affrontées, des éléments de reconstruction d'une société cohésive. De ce fait, notre propos se situe d'emblée dans une perspective résolument classique, dans la mesure où il s'attarde sur quelques modèles d'analyse du lien social.

18

- Viviane

CHATEL

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Les travaux de DURKHEIM et de WEBER servent ainsi d'appui pour élucider les modalités du pathos de la société moderne, et mettre en avant la sur-domination du fonctionnement économique au détriment du domaine pratique. Mais, et au contraire de nombre d'analyses qui s'obstinent à privilégier le retour aux socialités primaires, pourtant ferment d'un communautarisme tout aussi destructeur, notre intention est résolument moderne puisqu'elle cherche à déceler dans la société moderne les conditions d'un dépassement de ses apories et les modalités de re-fondation du lien social appuyé sur un projet démocratique, au sens d'une participation « éclairée» de tous à la discussion et à la décision. Il s'agit dès lors de redonner vitalité et sens à l'idée de rationalité morale-pratique purement et simplement évacuée et annihilée par la rationalité cognitive-instrumentale.

Les classiques et le lien social DURKHEIM: une théorie de l'intégration
L'analyse des principes qui permettent à un groupe d'individus de se constituer comme société et les formes par lesquelles ils peuvent se réaliser constitue la charpente de l'œuvre durkheimienne attachée à montrer l'importance d'une structure capable de réguler les conduites, capable de donner force et sens à l'idée de lien entre les individus. Si DURKHEIM décèle, dans les sociétés traditionnelles, la place de la religion comme principe de lien social, le point de départ de cet auteur n'est cependant pas la religion en tant que telle, mais bien l'anomie qu'il détecte dans les sociétés modernes, le passage par la religion n'étant qu'une étape pour comprendre les principes auxquels elle répondait pour constituer le lien social. C'est le contenu de l'idée de religion que DURKHEIM cherche à atteindre si nous comprenons ici ce qui est commun à tous, ce qui rassemble par-delà les individualitésI. L'idée-force de toute son œuvre
1. Notons peut-être ici la difficulté étymologique à laquelle aujourd'hui toute réflexion sur la religion se heurte. Nous ne pouvons ignorer, en effet, le débat qui anime la communauté scientifique sur l'origine du mot religion. Deux idées s'affrontent. Pour les uns, il provient du latin religio, auquel cas il évoque un scrupule religieux, une pratique religieuse notamment dans le respect qu'un individu peut ressentir par rapport à un être. Pour les autres, il est issu du latin religare auquel cas il suggère l'idée du rassemblement. 19

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lien social d'hier à aujourd'hui...

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concerne la lecture de la société comme une réalité sui generis, indépendante des individus qui la composent. «La société est une réalité sui generis,. elle a ses caractèrespropres qu'on ne retrouve pas sous la mêmeforme dans le reste de ['univers. Les représentations qui l'expriment ont donc un tout autre contenu
que les représentations purement individuelles et l'on peut être assuré

par avance que les premières ajoutent quelque chose aux secondes ». (DURKHEIM,1979,p. 22). Le lien qui unit l'individu à la société constitue donc, dans l'œuvre de DURKHEIM, l'interrogation centrale, non réductible aux conditions de possibilité d'un accord minimal entre les individus mais aux conditions de possibilité de la cohésion sociale, la société étant conçue non comme le fruit d'une entente entre un individu et un autre individu (ou plusieurs autres individus) mais comme l'intégration à et de la société. L'analyse de la société moderne qu'offre DURKHEIM débute par le constat clairement exprimé dans la préface à la seconde édition de La Division du travail social, qui relève « l'état d'anomie juridique et morale où se trouve actuellement la vie économique» et étend ses tentacules par-delà le monde économique. (DURKHEIM, 1973, p. II et suiv.). Ce constat n'est cependant pas une condamnation de la société moderne. DURKHEIM s'attache à «faire voir que la division du travail n'en saurait être rendue responsable, (...),.qu'elle ne produit pas nécessairement la dispersion et l'incohérence, mais que les fonctions, quand elles sont suffisamment en contact les unes avec les autres, tendent d'elles-mêmes à s'équilibrer et à se régler, (DURKHEIM, 1973, p. V). TIpersiste dans son analyse en évoquant le lien qui existe entre une division du travail plus grande et un développement plus grand de la personnalité, l'activité étant alors beaucoup plus personnelle. Sont mises ici en accusation les sociétés traditionnelles fonctionnant sur le principe de la similitude, de la ressemblance, et donc n'autorisant pas l'épanouissement de la personnalité. L'absence de différenciation et de spécialisation se traduit par une totale « subsumption » de la personnalité individuelle sous la personnalité collective. «La solidarité qui dérive des ressemblances est à son maximum, écrit DURKHEIM, quand la conscience collective recouvre exactement notre conscience totale et coïncide de tous points avec elle: mais à ce moment notre individualité est nulle» (DURKHEIM, 1973, p. 99-100). La solidarité organique, type des

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- Viviane CHATEL sociétés modernes, résultante de la division du travail, lui semble donc meilleur garant du respect des individus: «En effet, d'une part, chacun dépend d'autant plus étroitement de la société que le travail est plus divisé, et, d'autre part, l'activité de chacun est d'autant plus personnelle qu'elle est plus spécialisée (...). Ici donc, l'individualité du tout s'accroît en même temps que celle des parties,. la société devient plus capable de se mouvoir avec ensemble, en même temps que chacun de ses éléments a plus de mouvements propres » (DURKHEIM, 1973, p. 101). Ce n'est donc pas la division du travail mais le développement anormal de formes connexes de celle-ci qui est la cause de l'anomie. TI déplore, en fait, la soumission de l'individu à des valeurs qui font fi de la règle morale. À ses yeux, l'économique est incapable de créer le lien social, parce que dépendant du registre de l'intérêt trop fluctuant pour assurer la permanence du lien social. «Si l'intérêt rapproche les hommes, ce n'est jamais que pour quelques instants,. il ne peut créer entre eux qu'un lien extérieur. Dans le fait de l'échange, les divers agents restent en dehors les uns des autres, et l'opération terminée, chacun se retrouve et se reprend tout entier. Les consciences ne sont que superficiellement en contact,. ni elles ne se pénètrent, ni elles n'adhèrent fortement les unes aux autres (...) Car, là où l'intérêt règne seul, comme rien ne vient refréner les égoïsme'!> en présence, chaque moi se trouve vis-à-vis de l'autre sur le pied de guerre et toute trêve à cet éternel antagonisme ne saurait être de longue durée. L'intérêt est, en effet, ce qu'il y a de moins constant au monde» (DURKHEIM, 1973, p. 180-181).

DURKHEIM prend note de la disparition du domaine pratique sous couvert d'efficacité, de rendement, de rentabilité, les règles économiques, et elles seules, déterminant les actions des individus. Sans évoquer l'invasion du monde social par la raison instrumentale propre à la sphère économique, véritable fer de lance de la sociologie weberienne, DURKHEIM, s'interroge néanmoins sur les modifications sociales que le développement non contrôlé de l'économie entraîne, tout en se préservant d'une condamnation de la division du travail, qui, théoriquement, permet l'interdépendance et de ce fait la solidarité entre les membres de la société. C'est donc le développement particulier qu'a revêtu la division du travail dans les sociétés modernes, et notamment le développement singulier des fonctions économiques, qui a induit l'émergence de modalités anomiques de la solidarité.

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- Le lien social d'hier à aujourd'hui...

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Dans la théorie durkheimienne, la société se trouve investie d'un pouvoir transcendant les individus. Elle a le pouvoir de les guider, de les orienter. Elle est en fait l'entité à l'intérieur de laquelle l'individu trouve sa place : « C'est la société qui est détentrice de toutes les richesses de la civilisation; c'est elle qui les conserve et qui les accumule; c'est elle qui les transmet d'âge en âge; c'est par elle qu'elles parviennent jusqu'à nous. C'est donc à elle que nous le devons, c'est d'elle que nous les recevons » (DURKHEIM, 1974, p. 75).

La société est donc bien la source à laquelle l'individu s'abreuve. Autrement dit, la société, avec ses institutions, ses valeurs est première par rapport aux individus qui la composent et qui n'en deviennent membre qu'après un travail d'inculcation. Mais DURKHEIM va plus loin en soutenant l'idée d'une interaction entre facteur d'individuation et facteur de socialisation. Et l'objectif durkheimien, face à la désintégration sociale, face aussi au déclin de la religion, base antérieure de la morale, est de fonder une morale laïque. Autrement dit, pour pallier Ie défaut de contiguïté, le déficit de normes qui ont le pouvoir de rassembler, déficit propre aux sociétés modernes (déficit considéré plus comme une déviation de ces sociétés que comme une incapacité), DURKHEIM tente d'expliciter les fondements d'une morale laïque qui s'appuie sur des idées et des sentiments justiciables de la seule raison. Seule la morale peut préserver les sociétés modernes des dangers de l'anomie en instituant cohésion et unité. Elle est certes le garant des droits et des devoirs des individus les uns envers les autres, mais plus encore elle est le garant de la cohésion sociale. À ce titre, non seulement elle guide les individus, mais surtout elle leur permet de se reconnaître autour d'un Nous identificatoire. Par la morale se réalise l'intégration de l'individu à la société dans la mesure où l'individu ne se réalise que s'il entre en contact avec ses pairs. La personnalité de l'individu n'a de sens et de force qu'au sein du groupe collectif. «L'homme n'est que dans la mesure où il est civilisé », ajoute DURKHEIM. En translatant à la société l'autorité morale, hier détenue par la religion, la théorie durkheimienne valorise la société. Le système durkheimien semble alors s'articuler autour de trois notions, l'individu, la société et la morale, cette dernière exprimant la liaison entre individu et société ou encore exprimant le lien social qui unit l'individu et la société dans la mesure où les pratiques morales ont pour fonction d'exprimer l'unité intersubjective du groupe, l'iden22

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