Le logement une affaire de famille

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Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296276956
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LE LOGEMENT UNE AFFAIRE DE FAMILLE

Dans la Collection « Villes et Entreprises » Sous la direction d'Alain Bourdin et de Jean Rémv
Michèle Odéyé-Finzi, Les Associations en villes africaines, Dakar-BrQ%%llVille, 1985. Manine Camacho, Les Poubelles de la survie. La décharge municipale de Tananarive, 1986. Alain Maharaux, L'Industrie au Mali, 1986. Collectif, Nou"ir les villes en Afrique sub-saharienne, J986. Guy Mainet, Douala. Croissance et servitudes, 1986. J.-C. Willame, Zaire. L'Épopée d'Inga. Chronique d'une prédation industrielle, 1986. P. van Dujk, Burkina Faso. Le secteur informel de Ouagadougou, 1986. P. van Dujk, Sénégal. Le secteur informel de Dakar, 1986. A. Durand-Lasserve, L'Exclusion des pauvres dans les villes du Tiers-Monde. Accès au sol et au logement, 1986. Collectif, Droit de cité. A la rencontre des habitants des banlieues délaissées, J986. Marc Nolhier, Construire en pldtre, 1986. Collectif, Économie de la construction au Maroc, 1987. Collectif, Métropoles de l'Asie du Sud-Est, stratégie urbaines et politiques du logement, 1987. Collectif, Économie de la construction à Lomé, 1987. Sous la direction de Sid Boubekeur, Économie de la construction à Tunis, 1987. Collectif, Économie de la construction au Caire, 1987. Collectif, Économie de la construction à Nouakchott, 1987. Collectif, Économie de la constniction à Kinshasa, 1987. Collectif, Production de l'habitat à Antananarivo, 1987. M. Colombart-Prout, O. Rolland, M. Titeeat, Économie de la construction à Abidjan, 1987. Économie et Humanisme, Économie de la construction à Hyberabad, 1987. G. Spencer Hull, La petite entreprise à l'ordre du jour, 1987. C. Coquery-Vidrovitch (collecûO, Processus d'urbanisation en Afrique, tomes 1 et 2, 1988. A. Foureaut (collectiO, Un siècle de banlieue parisienne (1859-1964), 1988. M. Cahen, Bourgs et villes en Afrique lusophone, 1989. Collectif, État, ville et mouvements sociaux au Maghreb et au Moyen-Orient, 1989. S. BredeJoup, Négociants au long cours. R61e moteur du commerce dans une région de C6te-d'[voire en déclin, 1989. S. Dulucq et O. Goerg (coUectiO, Les investissements publics dans les villes africaines
(1930-1985), 1989.

S. Magri et C. Topalof (coUectiO, Yilles ouvrières, 1989. E. Gapyisi, Le défi urbain en Afrique, 1989. Jacques Dreyfus, La société du confort, 1990. Collectif, Sites urbains en mutation, 1990. N. Brejon de Lavergnée, Politique d'aménagement du territoire au Maroc, 1990. J.-P. Gaudin, Desseins de villes. Art urbain et urbanisme, 1991. R. Prost, Conception architecturale, une investigation méthodologique, 1992. @ L'Harmattan, 1993 ISBN 2-7384-1870-8

Catherine Bonvalet et Anne Gotman (eds) Isabelle Bertaux- Wiame, Paul Cuturello, Yves Grafmeyer, Dominique Maison, Paul-André Rosental

LE LOGEMENT UNE AFP AIRE DE FAMILLE
L'approcheintergénérationnelle des statuts résidentiels

Avec le soutien fmancier du Plan construction et Architecture

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Remerciements
Nous tenons à remercier tout d'abord ceux qui ont permis à cet atelier de se constituer et de se réunir : - A.-M. Fribourg, pour l'intérêt qu'elle a porté, au sein du plan Construction et
architecture, à cette forme de travail collectif, l'Institut national d'études démographiques, qui a accueilli l'atelier.

-

Nous remercions également les nombreux organismes ayant financé les recherches qui ont servi de base à la réflexion de l'atelier : la Caisse nationale d'allocations familiales, -la Direction {)()() de l'équipement de l'De-de-France, régionale Familles. -l'enquête 3 - l'Institut national d'études démographiques, - le ministère de l'Equipement et des Transports (direction de la construction,

-

délégation

à la recherche

et à

l'innovation,

plan Construction

et architecture,

plan

urbain), - le programme interdisciplinaire de recherches Travail, technologies, emploi et
modes de vie (CNRS), - le programme pluriannuel de sciences humaines en Rhône-Alpes.

Nous remercions enfin ceux qui ont apporté leur concours personnel à cet atelier: J. Blanchet, A. Bringé, L. Charles, F. Dansereau, J. Le Gouriérec, E. Nicolino.

EN COUVERTURE

:

La voix du sang, René Magritte, 194R @ ADAGP, Paris 1993. Phototèque René Magritte - Giraudon

Table des matières

INTR ODU CTI 0 N

...............

9

PREMIERE PARTIE: PRODUCTION ET REPRODUCTION DES STATUTSRESIDENTIELS. XTENSIONETLIMITESDEL'HYP01HESE E IN1ERGENERATIONNEILE Le transmis et l'acquis: localisation, statut d'occupation et type d'habitat (Catherine BONVALET) .............................................. Héritage et production du statut résidentiel: éléments pour l'analyse de milieux locaux (Yves GRAFMEYER) .................................... Appartenance territoriale, migration et choix patrimoniaux (Paul-André ROSENT AL) ...................

23 41 71

DEUXIEME PARTIE: HERITAGES POSITIFS ET NEGATIFS. MODUS OPERANDI DE LA VARIABLE 1NTERGENERATIONNELLE

Effet d'alliance et transmission différée dans le rapport à la propriété et à l'habitat (Dominique MAlSON) ........................................... Le poids de l'origine et la force de la parenté: la dualité familiale dans les pratiques résidentielles (Paul CUTURELW) ..................... Le changement de statut résidentiel comme expérience familiale (Isabelle BERTAUX-WIAME et Anne GOTMAN) ..........................

87 111 129

7

Introduction

"Les stratégies misent sur la
résistance que l'établissement (M. de Certeau) d'un

lieu offre à l'usure du temps."

Cette réflexion sur l'approche intergénérationnelle des statuts résidentiels
s'inscrit dans les perspectives ouvertes au cours de ces dernières années sur l'analyse des stratégies résidentielles, notamment à travers le séminaire du même nom 1. L'utilisation de cette notion marquait alors la volonté de contrebalancer une vision trop déterministe des pratiques résidentielles selon laquelle les ménages, compte tenu de leur revenu et de leur classe sociale, auraient été promis à un statut d'occupation, à un type d'habitat et à une localisation déterminés. Tout en levant "un certain nombre de fausses alternatives encombrant la réflexion sociologique comme celles qui opposent l'individuel et le social, la liberté et le déterminisme..."2, la notion de stratégie postule ainsi que les ménages ont des choix, si contraints soient-ils, et qu'il existe une marge de manœuvre possible, si petite soit-elle. Déjà centrale dans les analyses de l'habiter en tant que pratique de la vie quotidienne (et alors associée à celle de compétence de l'usager3), la notion de stratégie a migré vers des analyses de type longitudinal qui envisagent les enjeux des acteurs à différentes échelles temporelles. Ainsi, contrairement aux recherches sur l'appropriation de l'espace dans les secteurs du parc immobilier intéressant une politique urbaine spécifique (logements sociaux, innovation architecturale, etc.) et qui saisissent l'instantané des pratiques à un moment donné, les travaux sur les stratégies résidentielles mettent au contraire l'accent sur les processus de mobilisation des familles face aux différentes échéances résidentielles qui jalonnent le cycle de vie: déménagements, accession, construction, etc. Un certain nombre de travaux sur l'accession à la propriété,
1. C. Bonvalet et A.-M. Fribourg, Stratégies résidentielles, INED-MELTM, Congrès Colloques 2, 1990. 2. F. Héran, "La seconde nature de l'habitus. Tradition philosophique du sens commun dans le langage sociologique", Revue française de sociologie, XXVIII, 1987, pp.385-416. 3. On pense ici tout particulièrement aux travaux de M. de Certeau, l'Invention du quotidien (Gallimard, Paris, 1990); à ceux qui sont inspirés de la Critique de la vie quotidienne de H. Lefèbvre (L'Arche, Paris, 1985), notamment: H. Raymond,
l'Architecture, les Aventures spatiales de la raison (CCI

- Centre

Georges-Pompidou,

Paris,

1984). 9

l'héritage, l'autoconstruction, mais également sur l'attribution des locations dans le parc social, ont en particulier mis en évidence la dimension familiale intra et intergénérationnelle des pratiques résidentielles. Il est dès lors impossible, si l'on veut comprendre les positions résidentielles des ménages. de ne pas faire référence au groupe familial et aux rapports intergénérationnels positifs et négatifs à l'œuvre dans les stratégies résidentielles. Ce déplacement de problématique n'est sans doute pas étranger à la crise économique et à son rôle de révélateur à la fois de la puissance et des ratés de la transmission dans les stratégies sociales, résidentielles notammentl. En tout état de cause, ces travaux ont contribué à sortir le statut résidentiel du cadre d'analyse dans lequel il était tenu jusqu'ici, et à replacer ce qui a trop souvent été réduit à une stratégie de consommation dans le contexte spatial, historique et intergénérationnel élargi qui lui donne sens.
Au cœur de cette approche à double entrée de la question résidentielle

- par

des

chercheurs travaillant aussi bien sur la famille que sur le logement -, il y a ridée que le statut résidentiel se construit dans le temps long, à la fois dans la succession historique et dans l'enchaînement familial des générations ; l'hypothèse selon laquelle les projets résidentiels ne s'élaborent pas uniquement en fonction des
contraintes du moment

- économiques,

professionnelles

ou liées au cycle de vie

-

mais s'enracinent dans l'expérience familiale et s'orientent par rapport à une histoire résidentielle propre. Ainsi, les choix opérés en matière de statut d'occupation ne sont pas directement déductibles des injonctions du marché; ils réactivent et reformulent des modèles familiaux, lesquels peuvent élargir (assurer une fonction d'appui) ou au contraire délimiter le champ des possibles résidentiels (exercer une force de rappeI2). Des travaux antérieurs ont déjà mis en évidence le rôle instrumental du collectif familial dans l'accès au logement, à la fois dans le secteur de l'accession à la propriété et dans le parc locatif3. Mais l'hypothèse retenue ici va au-delà, dans la
1. Cf. A. Gotman, "Familles, générations, patrimoines: une question urbaine ?", Annales de la recherche urbaine n° 41, mars-avril 1989, pp. 87-97. 2. Cf. C. Thélot, Tel père, tel fils?, Dunod, Paris, 1982. 3. Pour l'accession à la propriété, cf. notamment: P. Cuturello, F. Godard, Familles
mobilisées, Plan Construction

- ministère

de l'Urbanisme,

collection

Texte

intégral,

Paris, 1982; C. Bonvalet, Cycle de vie et changement urbain en région parisienne. Histoire résidentielle d'une génération de Parisiens, INED-CNAF-DREIF-MELATT, 1988 ; F. Cribier, "Itinéraires résidentiels et stratégies d'une génération de Parisiens à deux périodes de leur vie", Annales de la recherche urbaine n° 41, mars-avril 1989, pp. 42-51; P. Cuturello, les Nouveaux 'Castors': des solidarités collectives aux solidarités familiales. Pratiques d'autoconstruction des ménages accédant à la propriété en maison individuelle, GERM-CERCOM - Plan Construction 1987; R. de Villanova, "La maison du retour au Portugal", Annales de la recherche urbaine n041, mars-avril 1989, pp. 67-76; M. Pinçon et M. Pinçon-Charlot, Dans les beaux quartiers, Seuil, Paris, 1989; M. Segalen avec F. Bekus, Nanterriens. Les familles dans la ville, Presses universitaires du Mirail, Toulouse, 1990. Pour la location, cf. notamment: M. Anselme, "Les réseaux familiaux dans le parc HLM", in C. Bonvalet, P. Merlin (eds), Transformations de la famille et de l'habitat, Travaux et Documents, cahier 120, 1988, pp. 181-187; S. Dupuy, Figures 10

mesure où sont pris en compte non seulement les flux patrimoniaux, aides et soutiens matériels de toutes sortes, mais également les flux de socialisation dont les effets ont été repérés conjointement à celui des transferts patrimoniaux dans l'analyse des modèles de transmission et de réception de l'héritage en milieu urbain1. Par ailleurs, on est d'autant plus fondé à postuler l'importance de ces flux de socialisation que l'enjeu même des stratégies résidentielles a partie liée avec la redéfinition des rapports intergénérationnels, et que le mode de tenure résidentielle répond non seulement à une logique économique, mais aussi à une logique anthropologique de "création de maison". C'est-à-dire, comme le rappelle P. Bourdieu, à la "volonté de créer un groupe permanent uni par des relations sociales stables, une lignée capable de se perpétuer durablement à la façon de la demeure, durable, stable et immuable"2. A la volonté de tenir... "Les stratégies, dit M. de Certeau, misent sur l'établissement d'un lieu contre l'usure du temps." Mais, alors que cette dimension est simultanément afftrmée et escamotée dans une analyse qui privilégie la rationalité dominante du marché dans laquelle se trouverait emprisonnée une population captive sur le plan économique, soumise à l'effet publicitaire et réduite à ses "désirs plus ou moins fantasmatiques" (Bourdieu, ibid.), on essaiera de tenir ensemble les deux termes de l'équation résidentielle, les contraintes, pressions et sollicitations du marché (l'offre), d'une part, les usages familiaux qui contribuent à modeler le projet de formation de maison (la demande), d'autre part. En confrontant au sein d'une même problématique le statut résidentiel et la dimension intergénérationnelle, les deux lignes d'analyse ainsi mobilisées se sont trouvées mutuellement infléchies: d'un côté, l'étude des choix résidentiels conduit à envisager de façon très large, au-delà des seuls phénomènes de transmission, tout ce qui peut se jouer dans les rapports entre générations; réciproquement, l'approche intergénérationnelle invite à relativiser l'aspect proprement juridique du statut d'occupation par d'autres éléments d'appréciation de la résidence, et à donner un sens au statut d'occupation à partir de l'histoire résidentielle et de la trajectoire sociale. Cette approche aide ainsi à comprendre par exemple: pourquoi l'accession peut représenter selon certains itinéraires sociaux un objectif, voire un idéal, et dans d'autres contextes une contrainte, éventuellement un piège; pourquoi la location peut n'être qu'un pis-aller, une solution minimaliste, ou au contraire un avantage et un modèle résidentiel, sachant que la stratégie résidentielle est en interaction constante avec les stratégies professionnelle, scolaire; comment, sous l'effet du passage d'une logique d'épargne ex ante à une logique de l'endettement, se modifient

d'enracinement pour cité HLM dévalorisée, MEDINA-MELATT, 1987; Y. Grafmeyer, Habiter Lyon. Milieux et quartiers du centre-ville, Presses universitaires de Lyon-PPSH, Lyon, 1991. 1. Cf. A. Gotman, Hériter, PUF, Paris, 1988. 2. Cf. P. Bourdieu, "Un placement de père de famille", Actes de la recherche en sciences sociales, 81-82 (L'économie de la maison), pp. 6-7; en vertu de cette définition, l'auteur réaffirme ainsi que: "Traiter l'achat comme une stratégie économique au sens étroit du terme, en faisant abstraction du système des stratégies de reproduction dont elle est un aspect, c'est s'interdire d'en ressaisir la signification et la fonction complètes", ibid., p. 6. Il

simultanément

les rythmes d'accession à la propriétél

et les rapports

intergénérationnels. Centrer le regard sur les usages des statuts résidentiels, propriété et location principalement, plutôt que sur leur production, c'est laisser apparaître, audelà du nappage que semble de prime abord opérer la diffusion de l'accession à la propriété par exemple, des itinéraires location/accession contrastés, qui ne suivent plus seulement les courbes de solvabilité des ménages, mais épousent des logiques familiales, professionnelles et résidentielles spécifiques. C'est se donner les moyens d'appréhender la force et la fragilité des mécanismes de mobilisation familiale, les vraies et les fausses mobilités, l'écart entre les conditions actualisées de logement et le logement de référence, partant, de mieux cerner la réalité de l'autonomie et de l'hétéronomie pour un statut donné dans une situation donnée. Pour ce faire, nous avons travaillé dans trois directions : pratiques résidentielles et leurs principaux opérateurs, notamment le type dé logement, le lieu de résidence, la localisation du patrimoine et les statuts d'occupation;

- on a repéré, pour les milieux étudiés, les corrélations intrafamiliales des
- considérant

sur le marché résidentiel, on a cherché à identifier ce qui à l'amont contribue à leur mise en place: position sociale et statut résidentiel des parents, aides, donations, héritages, transmission de savoir-faire et d'attitudes, qui potentialisent ou au contraire peuvent neutraliser les ressources propres des individus;

les stratégies résidentielles

comme des stratégies de qualification

- enfin, en aval, on s'est efforcé de montrer en quoi la dimension intergénérationnelle constitue un enjeu des mobilisations résidentielles, et commentcelles-cicontribuentà façonnerl'identitéfamiliale.
Combinant diversement ces trois entrées, les textes apportent un certain nombre d'éclairages nouveaux sur la question des statuts résidentiels.

Propriété/location:

dichotomie,

opposition,

hiérarchie...

Classiquement, l'analyse des statuts résidentiels concerne la question de savoir comment statuts d'occupation et classes sociales se correspondent; elle s'efforce de mettre en évidence sinon des classes résidentielles (propriétaires, locataires), du moins les principes d'une stratification résidentielle, le statut résidentiel étant pris comme indicateur de la position sociale2. Cette stratification repose sur une
1. D. Kessler, A. Masson, Générations et Cycles de vie, Economica, Paris, 1985. 2. Cf. notamment: Rex J. & Moore R., Race, Community and Conflict, Oxford University Press, London, 1967; Saunders P., "Domestic property and social class", International Journal of Urban and Regional Research, 2, 2, 1978, pp. 233-251, et "Beyond housing classes: the sociological significance of private property rights in means of consumption", International Journal of Urban and Regional Research, 8, 2, 1984, pp. 203-227; Capdevielle J., le Fétichisme du patrimoine, Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques, Paris, 1986. 12

conception hiérarchisée des statuts résidentiels qui résulte de plusieurs facteurs. Les statuts résidentiels sont en effet au croisement de logiques multiples, à la fois politiques, juridiques, économiques et culturelles qui contribuent, à des degrés divers, à qualifier ou disqualifier tel ou tel statut, à le rendre accessible ou inaccessible, attractif ou répulsif. Du point de vue juridique, les statuts d'occupation sont clairement identifiés, et les principaux d'entre eux - propriété et location - fortement

dichotomisés. Du point de vue des représentations également, le couple
propriété/location paraît assez solidement hiérarchisé

- en

faveur de Ia propriété.

Sur le pian sociohistorique. nous héritons en France d'une situation où patronat et pouvoirs publics ont depuis un siècle appuyé, milité et agi en faveur de l'accession à la propriété populaire, pavillonnaire notamment, et où cette dernière est donc porteuse idéologiquement d'un sens spécifique d'intégration socialel. C'est aussi "par la propriété que les groupes sociaux dominants constituent leur existence historique et leurs modes de vie", si bien que, hors de celle-ci, "il n'y a pas de confirmation sociale et de destin historique sinon précisément celui de contester la base propriétaire du système social"2. Nous héritons en outre d'une société où, conjointement aux politiques d'encouragement à l'accession à la propriété, un important secteur social s'est développé, géré bureaucratiquement, synonyme
d'hétéronomie, qui rend du même coup l'accession encore plus attrayante.

Par ailleurs, sur le plan économique et juridique. la propriété est largement favorisée. Outre le fait que la location est un statut hétéronome où le locataire est dépendant de son bailleur, alors que le statut de propriétaire est fondé sur la constitution d'un capital qui rend l'habitant autonome, les conditions légales faites au locataire limitent considérablement en France les possibilités d'appropriation3. L'ensemble de ces facteurs historiques et juridiques font que sur le plan idéologique la propriété est investie d'une valeur très forte qui déborde les cadres pratiques, pour s'inscrire dans les représentations du logement idéal sous la forme d'une maison à soi (au sens matériel et symbolique). Ces images produites collectivement, traduites dans les pratiques individuelles, assurent une représentation hiérarchique d'un trajet promotionnel qui va de la location à la propriété, chacun se définissant par rapport à l'autre: les propriétaires sont des "heureux" et les locataires sont inscrits dans un espace sinon négatif du moins qualifié de purgatoire, en attente de la propriété. Cette dernière devient ainsi "indissociable d'une ambition sociale"4. Même si la réalité se révèle très rapidement plus complexe, cette dichotomie pèse lourdement sur les représentations et sur l'utilisation du statut d'occupation comme indicateur social.

1. M. G. Raymond, la Politique pavillonnaire. CRU, Paris, 1966. 2. Les Locataires, Institut de sociologie urbaine, ministère de l'Equipement et du Logement, Paris, 1976, p. 2. 3. En obligeant ce dernier à rendre son logement après occupation vierge de toute trace, négative ou positive, de son passage. 4. P. Bourdieu, "Le sens de la propriété", Actes de la recherche en sciences sociales, 81-82 (L'économie de la maison), p. 60. 13

Sur le plan sociologique cette hiérarchie propriété/location se traduit d'abord au niveau des aspirations des familles, massivement portées vers la propriété: "Quelles que soient les vicissitudes économiques, souligne C. Taffin, les ménages déclarent toujours souhaiter en majorité accéder à la propriété d'une maison neuve; c'est le besoin d'appropriation de l'espace et la manifestation de la stabilité sociale qui dominent, de même qu'au siècle dernier on 's'installait dans ses meubles' pour mettre fin à la précarité des locations meublées. "I Ensuite et surtout, dominées par l'opposition entre propriétaires et locataires, les différences tenant au statut juridique de la résidence sont globalement en association forte avec les positions occupées par les ménages sur l'échelle des statuts socio-économiques. Pour schématiser, les catégories les mieux situées dans la hiérarchie des revenus, des patrimoines, des niveaux d'instruction sont celles qui comportent les plus fortes proportions de ménages propriétaires de leur résidence principale. Vobservation statistique paraît donc bien conforter les représentations dominantes qui font de la propriété du logement une valeur en soi, la location étant conçue du même coup comme une résignation plus ou moins contrainte à ce qui n'est jamais que de la "non-propriété".

... mais hiérarchie imparfaite
Néanmoins, la distinction entre propriété et location ne recoupe que très imparfaitement la hiérarchie des ressources ou celle des positions socioprofessionnelles. Il y a des locataires aisés, et des propriétaires qui le sont beaucoup moins. Ces deux cas de figure sont d'ailleurs souvent jugés les plus intéressants dans la combinatoire à quatre termes qui croise l'opposition entre propriétaires et locataires avec l'opposition entre "riches" et "pauvres", "dominants" et "dominés", "catégories supérieures" et "catégories populaires", etc. De même ne peut-on pas systématiquement opposer les propriétaires par choix et les locataires par défaut. Les locataires par choix ne sont pas rares: ils peuvent, quel que soit le milieu social, bénéficier de conditions financières avantageuses (loi de 1948, indemnités de résidence, etc.) ; ils peuvent habiter le parc social, où les conditions locatives sont telles que la location devient une quasi-propriété2. Enfin, si tous les locataires ne subissent pas leur statut d'occupation par défaut, tous les propriétaires ne sont pas des volontaires acharnés de l'accession. On le voit bien lorsque des locataires en Ill.M sont confrontés à une même offre d'accession3. La préférence globale pour "la propriété d'une maison neuve" revêt en particulier des disparités importantes suivant la structure des ménages4. D'une part, la contradiction est
1. C. Taffin, "Accession: l'ancien réhabilité", Economie et Statistique n° 240, février 1991, p.7, enquête Logement 1988. 2. Cf. M. Anselme, "Les réseaux familiaux dans le parc HLM", ibid. 3. Cf. A. Gotman et I. Bertaux- Wiame, l'Accession à la propriété dans le parc social. étude exploratoire, IPRAUS - Travail et Mobilités - Direction de la construction, Paris, 1991. 4. Parmi les 30-40 ans la maison individuelle représente le type d'habitat souhaité effectivement par 71 % des couples avec enfants, mais seulement par 40 % des femmes seules avec enfants, et 34 % des hommes seuls (chiffres de l'enquête Logement 1988). 14

toujours présente entre la mobilité que peut requérir une carrière professionnelle et des aspirations plus personnelles. D'autre part, l'inaccessibilité financière du parc locatif privé pour de nombreux ménages fait que devenir propriétaire peut rester la seule possibilité raisonnable pour se logerl. La hiérarchie peut se déformer en deux sens opposés, ses effets peuvent être renforcés ou au contraire atténués. De fait, tous les travaux réunis dans ce volume se sont confrontés d'une manière ou d'une autre à ce chassé-croisé entre le statut d'occupation et le statut socioéconomique, qui impose d'envisager dans toute leur complexité les multiples logiques qui concourent à la production des statuts résidentiels. Aussi bien dans la réalité de cette hiérarchie que dans son imperfection, intervient une multiplicité de facteurs, parmi lesquels les dynamiques intergénérationnelles. Celles-ci contribuent donc à la fois à expliquer des phénomènes de reproduction à l'identique et à rendre

compte de parcours plus improbables.Elles doiventnéanmoinsêtre considéréesdans
leurs interrelations avec les autres éléments en concours: marché, période du cycle de vie, etc. Ainsi, un premier ensemble d'explications peut déjà être recherché dans le simple jeu du marché: structures respectives de l'offre immobilière et de l'offre locative à l'échelle nationale ou dans un contexte local donné; arbitrages financiers entre le coût d'acquisition du logement et la rentabilité d'autres formes de placements, etc. Cette analyse en termes de rationalité économique s'enrichit dès lors que l'on s'efforce d'y incorporer l'ensemble des déterminants de la demande de logement. Si prononcée qu'elle soit, la "préférence pour la propriété" compose avec d'autres considérants qui tiennent à la fois à la taille du logement, à son emplacement, au niveau d'exigence en matière de confort et d'environnement, aux arbitrages entre l'appartement et la maison individuelle, entre le centre-ville, la banlieue et le périurbain, etc. Selon les types de ménages, le statut juridique d'occupation pèse d'un poids très inégal dans la construction des préférences et l'orientation des carrières résidentielles. Par "types" de ménages, il faut entendre des faisceaux de positions et de trajectoires généralement identifiés au carrefour de plusieurs critères pertinents, et non plus seulement en fonction de l'âge, du niveau de ressources ou de la catégorie professionnelle. La structure de la demande est complexe, tout comme celle du parc offert, si bien que les hiérarchies internes au monde des propriétaires et à celui des locataires apparaissent au total au moins aussi discriminantes que celles tenant au seul statut juridique d'occupation. C'est le cas par exemple de la location dite bourgeoise revendiquée par les propriétaires de résidences secondaires et qui du même coup ne s'oppose pas véritablement à la propriété2. C'est le cas également des situations transitoires revendiquées comme telles, où le statut social n'est pas entamé par le statut de locataire (cohabitants par exemple). C'est le cas enfin de la
1. C. Foret, Trajectoires de l'exclusion: histoire d'une copropriété disqualifiée, collection Recherches, ministère de l'Equipement et du Logement, 1987; et F. Aballéa, l'Accession à la propriété. Le prix du rêve. Recherchesur la vie quotîdienne des accédants à la propriété de condition modeste. Recherche sociale, nOs 93 et 94, 1985. 2. Les Locataires, Institut de sociologie urbaine, ibid., p. 4. 15

location relativement bon marché dans les centres-villes non encore rénovés, préférée par certaines fractions de classes moyennes pour maintenir leur position culturellel.

Les choses se compliquent encore à partir du moment où l'on prend en compte la dimension temporelle. D'une part, tout changement de résidence entraîne des coûts

matériels et symboliques, si bien que des rigidités et des distorsions s'insinuent
nécessairement dans les régulations opérées par le marché. D'autre part, le calendrier

d'acquisition du bien logement est tributaire non seulement des contraintes et opportunités issues du parcours résidentiel antérieur, mais aussi de toutes celles qui scandent, d'une façon plus générale, la succession des étapes du cycle de vie (en particulier le mariage et la naissance des enfants).

La dynamique intergénérationnelle, élément de renforcement et de déformation de la hiérarchie
Les effets d'âge ne sont cependant pas seuls en cause et l'approche intergénérationnellepermet d'interpréterde façon beaucoup plus compréhensive les trajets accomplis, les positions instantanées et les projets d'avenir en matière de résidence. En ce qui concerne cette dernière dimension, plusieurs niveaux sont à distinguer.
Tout d'abord, la perspective intergénérationnelle est bien évidemment nécessaire à l'intelligence des logiques patrimoniales qui inscrivent dans la durée longue des transmissions et des projets familiaux les rapports instrumentaux que les ménages entretiennent par ailleurs avec le bien logement. Aussi peut-on comprendre que, d'une façon générale, une liaison forte apparaisse entre le statut d'occupation du fils ou de la fille et celui des parents. Cette liaison se surimpose dans une large mesure aux lignes de force de l'hérédité et de l'homogamie socioprofessionnelles. Du coup, dans la différenciation entre propriétaires et locataires, les ressources héritées du milieu familial tendent plutôt à renforcer les écarts tenant au statut socioéconomique du chef de ménage. Toutefois, comme on l'a signalé plus haut, il n'en va pas toujours ainsi. Selon la catégorie sociale, la dépendance statistique est très inégalement attestée entre le statut d'occupation du ménage et le statut d'occupation de ses ascendants. Cette variabilité dépend entre autres choses des formes de mobilité et d'immobilité sociale entre parents et enfants. Enfin la perspective d'un héritage à venir ou la jouissance d'une résidence secondaire (qu'elle soit détenue par le ménage ou par sa parentèle) confèrent à coup sûr un autre sens au maintien au moins provisoire dans un statut de locataire (sans pour autant engendrer un sentiment de dévalorisation). Cependant, le patrimoine reçu, le patrimoine espéré et les aides matérielles entre générations ne sont pas seuls en cause. La transmission aux enfants d'attitudes. de
1. Ce dernier cas est lié aux effets _de génération du parc immobilier; les logements anciens soumis à la loi de 1948 ont permis à un certain nombre de ménages d'accéder au centre-ville et de s'y maintenir. 16

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