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Le monde postmoderne

De
159 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 105
EAN13 : 9782296318663
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@L'Hannattan, 1996 ISBN: 2-7384-4234-X

LE MONDE POSTMODERNE
ANALYSE DU DISCOURS SUR LA POSTMODERNITÉ

Collection Logiques sociales dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions: Colloque de Cerisy, Le service public? La voie moderne, 1995. Terrail J.-P., La dynamique des générations, activités individuelles et changement social (1968-1993), 1995. Semprini A., L'objet comme et comme action. De la nature et de l'usage des objets dans la vie quotidienne, 1995. Zolotareff J.-P., Cercle A. (eds), Pour une alcoologie plurielle, 1995. Griffet J., A ventures marines, Images et pratiques, 1995. Cresson G., Le travail domestique de santé, 1995. Martin P. (ed.), Pratiques institutionnelles et théorie des psychoses. Actualité de la psychothérapie institutionelle, 1995. D'Houtard A., Taleghani M. (eds.), Sciences sociales et alcool, 1995. Lajarte (de) I., Anciens villages, nouveaux peintres. De Barbizon à PontAven, 1995 Walter J., Directeur de communication. Les avatars d'un modèle professionnel, 1995. Borredon A., Unejeunes se dans la crise. Les nouveaux acteurs lycéens, 1995. Guillaume J.-F., Legrand M, Vrancken D, La sociologie et ses métiers, 1995. Deniot J., Dutheil C., Métamorphoses ouvrières, Tomes I et TI, 1995. Deniot J., Ethnologie du décor en milieu ouvrier. Le Bel Ordinaire, 1995. Awad G., Du sensationnel. Place de l'événementiel dans lejournalisme de masse, 1995. Ramé L. et S., Laformation professionnelle par apprentissage. Etat des lieux et enjeux sociaux, 1995. Baldner J-M., Gillard L. (eds), Simmel et les normes sociales, 1995 Guille-Escuret G., L'anthropologie à quoi bon ?, 1996. Guerlain P., Miroirs transatlantiques, la France et les Etats-Unis entre passions et indifférences, 1996. Patrick Pharo, L'Injustice et le Mal, 1996. Martin C. et Le Gall D. ,Familles etpolitiques sociales. Dix questions sur le lien familial contemporain, 1996. Neyrand G., M'Sili M., Les couples mixtes et le divorce, 1996. Dominique Desjeux (Dir), Anthropologie de l'électricité, 1996.

Collection Logiques sociales

Yves BOISVERT

LE MONDE POSTMODERNE
ANALYSE DU DISCOURS SUR LA POSTMODERNITÉ

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan inc. 55, Saint-Jacques Montréal (Québec) Canada H2YlK9

Du même auteur: Yves Boisvert, Le postmodernisme, Mf L, Boréal, Collection « Boréal Express», 1995.

à Catherine, Hermine et Théodore

INTRODUCTION
Depuis que la polémique entre Jean-François Lyotard et Jürgen Habermas sur le phénomène postmoderne a commencé au début des années 1980, le débat autour de ce phénomène n'en finit plus. En accusant les postmodemistes d'être des néo-conservateurs, Habermas a polarisé la discussion de façon manichéenne et a fait prendre au débat une tournure orageuse, impulsive et passionnée. Malheureusement, à cause de cet aspect passionné, les belligérants se sont limi tés à marquer leur camp (moderne ou postmoderne) et à étiqueter leurs adversaires (néo-conservateur pour les uns, dogmatique pour les autres). Bref, le débat manquait un tant soit peu de profondeur. C'est justement parce que cette polémique a dérapé en une guerre de clans aux discours vides que je tenterai, dans cet essai, de répondre aux multiples interrogations que suscitent encore les notions de postmodernisme, postmodernité et postmoderne. J'aimerais entre autres fournir des réponses aux deux grandes questions suivantes: quelle est la vision du monde que nous propose, à travers son discours, le mouvement de pensée postmoderniste. Et quelles sont les incidences sociales et politiques de ces propositions? Je vais donc procéder à une analyse du discours théorique postmodemiste pour saisir la réflexion qui se cache derrière et surtout pour en comprendre la portée politique et sociale. Le but "ultime" de ma réflexion est de voir si le discours tenu par le mouvement de pensée postmoderniste peut nous aider à mieux saisir la complexité de nos sociétés actuelles, et s'il permet de trouver des avenues politiques intéressantes, notamment sur les questions de réorganisation sociale et étatique. Je chercherai entre autres à savoir s'il existe un potentiel démocratique postmoderne, voire un projet politique postmodeme démocratique. Je retiens comme sources théoriques postmodemistes les textes dans lesquels les auteurs reconnaissent l'existence d'un phénomène socioculturel postmoderne, et ce, qu'ils y soient enthousiastes ou non. Cette précision est importante car elle est relevée par plusieurs observateurs, 9

dont Mmes Pauline Rosenau 1 et Diane Pacom2. En effet, pour ces auteurs, le corpus postmodemiste est divisé entre des auteurs sceptiques et d'autres affirmatifs. Je reconnais qu'il existe une différence, mais mon analyse n'en tiendra pas compte car je pense qu'il existe un lien qui unit ces auteurs au-delà de leur évaluation de la portée de la postmodemité. C'est justement ce lien qui m'intéresse. Les textes qui retiennent mon attention ont surtout été écri ts au cours des deux dernières décennies et eroviennent principalement de la France, de l'Italie et des Etats-Unis. Leurs auteurs sont nombreux et proviennent d'horizons différents: il y a les Belmont1, Jencks et Portoghesi en architecture; les Milot2, Paterson3 et Scarpetta4 en littérature; les Barilli 5 et Bois6 en art; les Lyotard, Raulet7 et Vattimo8 en philosophie; les Baudrillard9, Lipovetsky et Maffesoli en sociologie; etc. Avant de m'attaquer à l'analyse de ces sources, je crois qu'il est intéressant d'examiner rapidement les critiques adressées à l'endroit du postmodemisme.
lROSENAU, P-M, Post-modernism and the Social Science, Princeton, Princeton University Press, 1992. 2PACOM, D., "La querelle des modernes et des postmodernes", in Possibles, Mt!, volume 13, hiver 1989. IBELMONT, J., Modernes et postmodernes, Paris, Editions du Moniteur, 1987. 2MILOT, P., La camera obscura du postmodernisme, Mt!, Editions L'Hexagone, 1988. 3PATERSON, J., Moments postmodernes dans le roman québécois, Ottawa, Presse de l'Université d'Ottawa, 1990. 4SCARPEfTA, G., L'impureté, Paris, Editions Grasset, 1985. SBARILLI, R., Les icônes du postmoderne : les artistes nouveauxnouveaux, Torino, Éd. U. Allemandi, 1986. 6BOIS, Y.-A., "Modernisme et postmodernisme ", in Encyclopedia Universalis, pp. 473-490. 7RAULET, G., "L'archipel, réflexion sur la démocratie postmoderne ", in Les cahiers de philosophie, n° 6, 1988, pp. 55-82. BVATTIMO, G., La fin de la modernité, Paris, Editions du Seuil, 1987. La société transparente, Paris, Editions Desclée de Brouwer, 1990. 9BAUDRILLARD, J., A l'ombre des majorités silencieuses, Paris, Editions Denoël/Gonthier, 1982. 10

LES CRITIQUES DU POSTMODERNISME L'analyse des textes critiques à l'égard du postmodemisme révèle qu'ils sont traversés par un souffle "d'émotivité" qui a malheureusement affaibli leur rigueur. Ils nous apprennent peu de choses sur le discours postmoderniste, ne dévoilant que des analyses plutôt sommaires et quelquefois eITonées. L'exemple le plus marquant est le texte de J. Habermas La modernité: un projet inachevé1, dans lequel le philosophe allemand affinne que les postmodemes ne sont que des néo-conservateurs. Pour appuyer cette affirmation, Habermas organise toute sa critique autour du penseur américain Daniel Be112.Bell est effectivement un auteur important du néo-conservatisme américain, mais le lien tracé par Habermas entre lui et les postmodernistes est difficilement crédible. Jean-Marc Piotte, pourtant adversaire de la postmodernité, le confirme en affirmant que"Bell n'est pas postmoderne"3, et en ajoutant qu'''Habermas présente Bell comme "l'un des plus brillants néo-conservateurs américains ", mais il a tort, à mon avis, de le situer dans le courant postmoderne "4. Gilles Lipovetsky avait fait le même diagnostic dans son essai L'ère du vide, en reconnaissant l'intérêt de l'oeuvre néo-conservatrice de Bell, mais en expliquant ses limites et ses distances avec les postmodemistes. A la fin de ce même texte (La modernité: un projet inachevé), Habermas donne les noms de trois auteurs qui, selon lui, représentent le mouvement néo-conservateur (donc postmodeme), soit: "le premier Wittgenstein, Carl Schmitt vers le milieu de son oeuvre et le Gottfried Benn des derniers écrits"5. Or, une bonne connaissance du corpus postmodeme permet une fois de plus de mettre en
lHABERMAS, J., "La modernité: un projet inachevé ", in Critique, n0413, oct. 1981, -pp. 950-967. 2BELL, D., Vers la société postindustrielle, Paris, Editions Laffont, 1973. 3pIOTTE, J-M., Sens et politique, Mt!, VLB éditeur, 1990, p. 83. 4/dem. SHABERMAS, « La modernité: un projet inachevé», p. %7. Il

doute la pertinence de considérer ces derniers comme des ténors du postmodernisme. Plusieurs analystes, dont Jean-Marc Piotte, prétendent que si Jurgën Habermas a manqué de rigueur intellectuelle dans son premier commentaire sur la postmodernité, il s'est largement repris dans son recueil de conférence: 1£ discours philosophique de la modernité1. Habermas présente alors différents penseurs modernes qui ont été, un jour ou l'autre, réfractaires à la modernité et estime que Nietzsche est le point de départ de la pensée postmoderne. Certes, cette étude est très rigoureuse, mais, à mon avis, elle nous renseigne peu sur le discours postmoderne luimême: on y parle des Nietzsche, Adorno, Heidegger, Foucault, etc., mais jamais des Lyotard, Portoghesi, Mafessoli, qui, selon moi, nous apprennent beaucoup plus sur le contenu du discours postmodemiste. Ceux qui ont cru voir dans le livre d'Habermas une étude approfondie du discours postmoderne français, à travers les analyses de la pensée des Derrida, Bataille et Foucault, se sont trompés car, pour Habermas, ces derniers doivent être considérés comme des "jeunes conservateurs" "antimodernistes", et non pas comme des "néoconservateurs" "postmodernes". Ce premier survol permet donc de mettre en doute l'adulation qu'ont plusieurs penseurs modernes à l'endroit de Jürgen Habermas, faisant de lui le "leader" incontesté de la pensée critique anti-postmoderne. En constatant que c'est à partir de ces deux textes, l'un en grande partie erroné et l'autre parlant de tout sauf du corpus postmodeme, que se sont forgées de nombreuses critiques sur la postmodernité, on peut se poser de sérieuses questions sur la pertinence du débat intellectuel des années 1980 entre "modernes et postmodernes". On comprend alors mieux pourquoi, plus de douze ans après le début de cette querelle, on n'en sait toujours pas plus sur le contenu réel du corpus postmodeme. Parmi les critiques du postmodemisme qui se sont coulés dans le sillon habermassien, il y eut Lukas Sosoé2,
lHABERMAS, Le discours philosophique de la modernité, Paris, Editions Gallimard, 1988. 2S0S0E, L., Ethique fondamentale et éthique appliquée face à la 12

éthicien et enseignant à l'Université de Montréal. Pour ce dernier, le discours postmodeme est un non-sens en soi, une thèse non recevable car elle utilise un langage logique afin de critiquer la rationalité. Ce genre de critique pose un problème: non pas celui du jugement porté, mais plutôt celui du manque de profondeur de l'argumentation qui l'accompagne; car ce jugement général ne s'appuie nullement sur une étude exhaustive de l'hétérogène discours postmoderne, sinon l'éthicien aurait senti le besoin de nuancer son propos. De leur côté, Luc Ferry et Alain Renaut1, deux philosophes contemporains français, affirment que tous les mouvements de pensée qui prônent la différenciation, comme la postmodernité, se placent automatiquement dans une logique d'extrême droite: car qui dit promotion du différentialisme (de la différence), dit implantation d'une logique de type raciste, sexiste..., dit relégitimation de l'inégalité. Ici, le problème vient du fait que l'on juge le discours postmoderne non pas à partir des éléments qui le composent, mais uniquement à partir de sa position "idéologique" favorable au différentialisme. Encore une position critique qui porte un jugement sans présenter les éléments du discours postmoderniste qui posent problème. De plus, pour Ferry, il ne fait aucun doute que la pensée des postmodemistes est fondamentalement conservatrice: "Ces penseurs qui se veulent, au sens propre, «postmodernes », philosophes ou juristes de l'«après-humanisme», ne communient-ils pas étrangement avec une vision prémoderne du
monde... " 2

D'autres critiques, comme celle de Jean-Marc Piotte3, reprochent surtout à la pensée postmoderne d'être une pensée du désespoir, et, dans une certaine mesure, d'être une pensée un peu trop à "droite". Pour Piotte, la pensée de Lyotard est "une simple rationalisation d'un
déconstruction, Mt!, Conférence à la Société de philosophie de Mt!, déco 1990. lFERRY, L. et RENAUT, A., Universalisme et différentialisme, Mt!, Conférence à la Société de philosophie de Montréal, novo 1990. 2FERRY, L., Le nouvel ordre écologique, Paris, Grasset, 1992,24. 3PI01TE, J.-M., Sens et politique. 13

désenchantement"! 1 qui "propose le libéralisme et la solidarité ponctuelle d'individus" 2. Les critiques que JeanMarc Piotte adresse à Lyotard sont détaillées, mais il fait le procès de la pensée postmoderniste presque exclusivement à travers ces dernières, ce qui rend sa critique de la postmodemité plutôt fragile, ce d'autant plus que plusieurs autres penseurs, comme Scarpetta3 et Feuy4, prétendent que Lyotard ne doit pas être considéré comme un véritable postmoderne. Suite à cette première appréhension des critiques du discours postmoderne, deux éléments ressortent: d'abord, on se rend compte que personne ne s'entend sur l'exacte composition discursive du corpus postmoderne, laissant ainsi planer l'impression que ce corpus ne serait qu'un "melting pot" incohérent; ensuite, malgré cette incohérence, la plupart des critiques estiment que le postmodernisme ne peut produire qu'un type de pensée politique de tendance "droite radicale" (néoconservatisme, anarchisme, différentialisme raciste, etc. ). DES CRITIQUES CARENCÉES C'est vrai qu'au premier regard on se sent désemparé devant la diversité, voire les contradictions du corpus postmoderniste. D'où le sentiment, "normal", d'être en face d'un "melting pot" discursif. Si l'on veut faire une étude sérieuse de ce discours, on doit cependant SUImonter cette première impression. L'appréhension du discours postmodeme représente un exercice des plus complexes, qui demande un travail d'analyse très minutieux. C'est justement l'absence de ce travail rigoureux que je reproche aux critiques de la postmodernité. En aucun temps, ces critiques ne nous informent sur le contenu "réel" du discours des postmodernistes; on se contente de
1/bid,71. 2/bid, 76. 3SCARPEfTA, G., L'impureté, Paris, Editions Grasset, 1985. 4Perry laisse entendre que Lyotard n'est qu'un néo-kantien, alors que Scarpetta lui reproche d'avoir une attitude purement "moderniste" lorsqu'il commente l'art et la littérature.

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présenter des opinions et des jugements "préfabriqués", sans sentir le besoin de faire ressortir leurs assises profondes. L'éditeur français Galilée exprime bien l'irrecevabilité de ces critiques, dans l''' Avertissement" qu'il présente en préambule du livre Le postmoderne expliqué aux enfantsl de J-F Lyotard : "Au lieu de lire, ce qu'on appelle lire, et l'argumenter ad rem, ses adversaires opèrent de préférence ad hominem et par catégories toutes faites et (qu'Jil ne convient pas à la déférence qu'on doit à la pensée de se prêter à des polémiques de cette farine. " Ces critiques sont donc beaucoup plus "émotives" que "scientifiques" et s'inscri vent, selon moi, dans un mouvement de réaction des "intellectuels modernes" face à la montée de l'inquiétante vague conservatrice (tatchérisme, reaganisme, etc.) dans l'ensemble des pays occidentaux au cours de la décennie 1980. Cette fusion, faite par les penseurs anti-postmodernes, entre le postmodernisme et l'avènement du conservatisme s'explique par le fait qu'elle concorde avec leur vision dialectique qui repose sur l'interaction entre théorie et praxis. Dans de telles circonstances, le débat sur la postmodernité s'est "superficialisé" sur le terrain de la politique (partisane) au détriment du politique (i.e. l'impact de la postmodernité sur l'organisation sociale et politique de nos sociétés). Je questionne chez ces penseurs critiques, non pas leur position idéologique à l'égard de la postmodernité et du postmodernisme, chacun ayant droit à ses opinions, mais plutôt le manque de rigueur intellectuelle et surtout méthodologique de leurs études sur le phénomène. Ce manque de rigueur est, selon moi, à la base de l'ignorance qui persiste dans le milieu intellectuel au sujet du corpus postmoderne. Face à ce constat, je me ferai un devoir, dans cette étude, de laisser parler les textes postmodernes, car je crois que c'est l'approche méthodologique qui sera la

lLYOTARD, I.-F., Le postmoderne Editions Galilée, 1988. 15

expliqué aux enfants, Paris,