Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 23,25 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Le Paysage Urbain

De
368 pages
La ville fait l'objet de questionnements multiples : elle est devenue un objet de pensée qui fait appel à des méthodes, des modes de rationalité, des types de représentation, qui s'inscrivent dans des histoires et des philosophies différentes. Le groupe Eidos et l'association InformUrba ont réuni ici une série de séminaires qui permettent d'avoir sur le paysage urbain une approche critique.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

LE PAYSAGE URBAIN

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-03284-2 EAN : 9782296032842

Sous la direction de Pascal SANSON

LE PAYSAGE URBAIN
REPRÉSENTATIONS, SIGNIFICATIONS, COMMUNICATION

L'Harmattan

LE PAYSAGE URBAIN
REPRÉSENTATIONS, SIGNIFICATIONS, COMMUNICATION
Sous la direction de Pascal Sanson Secrétaire éditoriale : Isabelle de Rose Dans le cadre des IIIe Journées Internationales de Sémiotique de Blois, sous l’égide de l'Association Internationale de Sémiotique Visuelle s’était déroulé un colloque scientifique transdisciplinaire organisé par le groupe Eidos et l'association InformUrba. Il s’est prolongé par des échanges et des séminaires qui ont conduit aux textes rassemblés dans cette publication1 qui est introduite par Marcel Roncayolo (Dialogue avec Pascal Sanson).

INTRODUCTION (Eidos/InformUrba) La ville fait l'objet de questionnements multiples : elle est devenue un objet de pensée, qui fait appel à des méthodes, des modes de rationalité, des types de représentation, qui s'inscrivent dans des histoires et des philosophies différentes. Le groupe Eidos et l'association InformUrba ont pris ensemble l'initiative de réunir un colloque transdisciplinaire sur les thèmes dont l'articulation permet d'avoir sur le paysage urbain une approche critique. Nous reprenons les termes de l’exposé des motifs, initiateur de ces rencontres :
Les vues panoramiques de la première de couverture nous montrent trois moments de l’évolution du paysage urbain du Louvre sous Henri IV (Plan de Gaspard Mérian), sous les deux derniers rois de France avant la Révolution (Plan de Turgot par Bretez) et sous la présidence de François Mitterrand (Photographie : PS).
1

5

Rappels historiques Le concept de paysage urbain se fonde dans la représentation de la ville : il procède d’une redécouverte des dimensions signifiantes des espaces habités. Par conséquent, l'histoire du paysage urbain est liée à une histoire des différents types de représentation de la ville. Inscrite dans son développement spatial, la ville se donne à voir dans son architecture, dans ses monuments, dans les représentations dont elle fait l'objet sous la forme d'oeuvres d'art ; en particulier, la représentation de la ville accompagne, en lui donnant sa consistance, l'invention de la perspective entre le Moyen Âge et la Renaissance ; elle se donne à penser sous la forme de discours et de philosophies et sous la forme de planification ; elle se donne enfin à connaître sous la forme de toute une science de la ville, initiée dès le XVIIIème siècle, et que l'on nomme aujourd’hui l'urbanisme (Cerdà, 1867). Le concept de paysage urbain Le concept de paysage urbain inscrit la ville dans une logique de la forme. Une telle approche de l'espace urbain, distincte d'approches économiques, sociales ou géographiques, engage le débat sur la ville dans une double dimension : d'une part, la ville s'inscrit dans des codes ; d'autre part, elle s'inscrit moins dans une perspective politique ou gestionnaire que dans une perspective d'interprétation : il s'agit de faire en sorte que la ville ait un sens pour ceux qui l'habitent et pour ceux qui la regardent. Système de signification, la ville fait l'objet d'interprétations dont la nature et les logiques diffèrent selon ceux qui en sont porteurs : à la fois le statut des acteurs politiques et sociaux, les enjeux de ces interprétations, et la réalité même de l'existence des paysages urbains, sont de nature à structurer des modes spécifiques d'interprétation des formes de la ville. Le concept de forme urbaine qui s'analyse en termes de géographie, en termes d'esthétique, en termes de philosophie, voire en termes de projet, peut rendre raison de la polysémie du concept de paysage urbain dans la pluralité de ses dimensions.

6

Patrimoine monumentalité

: la ville comme mémoire et

comme

Souvent léguée par une histoire plusieurs fois séculaire, et parfois millénaire, la ville représente un fait patrimonial qui inscrit dans l'espace ses tracés, ses architectures, ses monuments et ses oeuvres d'art. Le renouveau de la sculpture publique, en particulier dans les formes de la sculpture-environnement, et la redécouverte de l'art des jardins témoignent d'un renouveau de la passion des hommes pour le sens de leurs villes et pour l'art qu'ils y déploient pour refonder leur identité, elle-même structurée par l’histoire. L'architecture construit l'espace de la ville dont elle fait un espace architectural. L'espace de l'urbanité fonde son sens sur les idéaux et l'art dont sont porteurs les projets d'architecture et d'urbanisme ainsi que sur l'esthétique qui fait du paysage une instance essentielle de la sociabilité. Géographie : la ville comme environnement L'émergence de l'écologie dans la conscience sociale et politique des années 1960-1970 découvre l'importance du paysage dans la politique de la ville : protection du paysage, préoccupation de l'amélioration du cadre de vie, etc. Après le mouvement des Cités-jardins, l'écologie urbaine, présente dans la conscience des habitants de la ville, se traduit par l’exigence d'une politique de la croissance enfin maîtrisée des espaces habités. La rationalité géographique du paysage urbain met en oeuvre des procédures de régulation qui prennent la forme de dispositions réglementaires ou de projets politiques et sociaux (par exemple : création et réaménagement de parcs urbains à Paris et dans de nombreuses villes), reposant sur des conceptions du paysage urbain qui alimentent les interrogations et les débats présents dans les textes de cet ouvrage. Sociologie : la ville comme lieu de sociabilité La pensée sociologique s'est donnée la ville comme objet d'investigation, en particulier à travers les problèmes liés à la croissance urbaine et, plus récemment, à ce que l'on est convenu d'appeler "l'explosion des banlieues". Dans cette interrogation, le paysage prend une place particulière, qui rend raison de 7

l'inscription dans l'espace de rapports sociaux, de dynamiques d'appartenance, mais aussi de faits d'exclusion, qui peuvent déstructurer l'espace de la sociabilité urbaine, ou, au contraire, le restructurer. Esthétique : la ville comme tableau On peut identifier l'art urbain comme l'ensemble des manifestations artistiques liées à des pratiques publiques, collectives ou individuelles, situées dans des parcelles de territoire urbain. La "ville-comme-paysage" est depuis longtemps une composante majeure de l'iconographie. Dans l'histoire des représentations de la ville, la peinture, le cinéma, la photographie, mais aussi la littérature construisent des formes du paysage urbain qui constituent de leur part autant de descriptions, d'interrogations et de mises en cause. La signification du paysage urbain est portée par les théoriciens et les praticiens de l’espace (architectes, architectes-paysagistes, sociologues, urbanistes, ...) et par ceux qui représentent la ville (peintres, graveurs ou photographes), mais elle se fonde aussi sur les paysages utopiques ou imaginaires inventés par des théoriciens et des penseurs de la ville. Information : la ville comme figure Les données constitutives de l'information urbaine sont dans une forte proportion figurées: le développement de la ville, son aménagement, donnent lieu à un véritable traitement figural de l'information, fondé à la fois sur la géométrie projective et sur la mise en oeuvre de possibilités de simulation, qui, de nos jours, relèvent surtout de l'infographie. La figuration donne au paysage un statut particulier et l'inscrit dans des modes de représentation et de mémorisation qui permettent de le penser et de le prévoir dans une perspective d'information. Politique : la ville comme lieu de pouvoir Mais le paysage urbain n'est pas seulement façonné par le regard que l'on porte sur lui. Il est à la fois le produit et l'enjeu de la mise en oeuvre des différents pouvoirs dont la ville est le siège parfois conflictuel. Les formes du paysage urbain expriment les 8

stratégies et les dynamiques initiées par les acteurs institutionnels dans les confrontations dont l'espace public est le siège. La décision fait de l'espace urbain un espace de sociabilité qui porte la trace du sens qu'ont voulu lui donner les politiques et les institutions. Le mal de la ville : le terrain vague La ville a son envers ; le paysage a la négation de l'oubli : les friches industrielles, vestiges d'activités disparues, l'espace que l'on a appelé à Paris "la zone", vestiges de fortifications oubliées, les banlieues, dans l'abandon de sens où les a laissées une absence de maîtrise et de régulation des aménagements, représentent la part de la ville qui ne saurait être représentée : ce que l'on peut appeler le désert urbain. Il s'agit là d'une absence ou d'une perte - de la médiation des formes qu'il nous faudra interroger, dans le rejet des simplifications et des réductions excessives, et dans la perspective de fonder une sémiotique du paysage urbain comme façon de penser le mal de la ville et de lui inventer des remèdes. Le paysage urbain pour penser l'urbanité Le paysage est une sorte de matrice où l'espace se signifie historiquement et esthétiquement. Toutes ces disciplines et tous ces modes d'interrogation nous permettront de construire, à partir du paysage urbain dans tous ses états, une théorie de l'urbanité, de nature à permettre à la fois de maîtriser l'évolution de la ville, d'en prévoir les développements, d'en structurer les incertitudes : bref, de la penser.

9

Sommaire
Rencontre avec Marcel RONCAYOLO Françoise CHENET-FAUGERAS, Du paysage urbain Herminia AMADO, Dire, penser Représentations littéraires de la ville : l’émergence du thème Yves BELMONT, Forme et sens du paysage urbain La ville de Naples dans la correspondance de Jean-Paul Sartre Jacques ZIBERLIN, Paysages indicibles Jean-François PRADEAU, Le paysage de la cité excellente Remarques sur le plan de la cité des Lois de Platon Christelle ROBIN, Paysage urbain, image du corps, figure identitaire Michel COSTANTINI, Parcours en Grèce ancienne Manuel ROYO, Rome et le génie du lieu ? Pierre FRESNAULT-DERUELLE, Une esthétique puritaine : American Landscape de Charles Sheeler Valentina ANKER, “Promenons-nous dans les bois . . .” François SOULAGES, paysage urbain L’esthétique photographique du
173

13 35

49

67 75

89

99 119 133

151 161

Alain MONS, Le paysage urbain comme chaos Figures photographiques Luc SCACCIANOCE, Signatures histoires de seau et de sceau, de fils et de Père Juliette OHEIX, Graffiti dans la ville L'ère de la bombe 11

195

207 221

Alain RENIER†, L’architecture représentations d’une ville

immatérielle

des
237

Albert LEVY, L’architecture comme paysage allégorique de la nature : E.-L. Boullée (1728-1799) Pascal SANSON, La médiation architectural et urbain sémiotique du paysage

267

291

Reine VOGEL, Le paysage est-il un concept opérationnel d’aménagement ? Jean-Michel RAMPON, Tony Garnier, pignon sur rue : presse urbaine et parcours déambulatoires à Lyon au début des années 1990 Bernard LAMIZET, La scène publique La médiation esthétique de l’urbanité Cécile REGNAULT, Commentaire final

321

331

345 365

12

Rencontre avec Marcel RONCAYOLO2
Pascal Sanson : Bonjour M. Roncayolo, nous vous remercions de nous accueillir pour envisager un commentaire et une introduction aux actes de notre colloque EIDOS-INFORMURBA Le paysage urbain Représentations, communications, signification. Nous précisions dans notre exposé des motifs que la ville fait l'objet de questionnements multiples : elle est devenue un objet de pensée, qui fait appel à des méthodes, des modes de rationalité, des types de représentation, qui s'inscrivent dans des histoires et des philosophies différentes. Comme vous le savez, le groupe EIDOS et l'association INFORMURBA ont pris l'initiative de réunir un colloque transdisciplinaire sur les thèmes dont l'articulation permet d'avoir sur le paysage urbain une approche critique. Après ce rappel de quelques éléments de notre texte liminaire, nous vous saurions gré de bien vouloir recadrer la problématique du paysage urbain en fonction de vos compétences et de vos nombreuses recherches, qui ont souvent abordé cette thématique3. Marcel Roncayolo : Je voudrais recadrer la question du paysage en fonction des deux disciplines, la géographie et l’histoire. Distinguons d’abord deux notions qui ne coïncident pas tout à fait : paysage urbain et paysage rural. Pour quelle raison ? Parce que le paysage est affaire de relation entre un regard et un objet. Le paysage implique une perception, dont les aspects psychologiques sont beaucoup plus complexes qu’on pouvait le penser ; il implique aussi la recherche d’un sens, d’une interprétation. Sensibilité à ce que l’on voit et connaissance de ce
Cet entretien a eu lieu durant l’année 2000. Avec Louis Bergeron, dans Paris : genèse d'un paysage (Paris, Picard, 1989) ou dans Marseille - Les territoires du temps (Paris, Éd. locales de France, 1996).
3 2

13

qui est derrière le paysage, de ce qui le produit ne peuvent être pleinement dissociées. Pour employer le langage de la linguistique, signifiant et signifié renvoient à un «contexte» : c’est ce que l’on appelle aussi, dans une terminologie quelque peu ambiguë, le référent4, contexte saisissable par le destinataire, et qui est soit verbal, soit susceptible d’être verbalisé. Pour ces disciplines, ce que l’on pense saisir ou déchiffrer à travers la lecture du paysage, ce sont les phénomènes physiques et sociaux, les formes d’organisation qui expliquent le visible. Préoccupation cognitive qui va au-delà du simple plaisir (ou déplaisir) du constat, au-delà de la simple esthétique. Sur ce point, néanmoins, paysage rural et paysage urbain tendent à se démarquer, du moins si l’on s’en tient à un schéma grossier. Le paysage rural n’est pas fait comme spectacle, comme expression plus ou moins volontaire à l’égard du destinataire, bref comme message. Il est avant tout le résultat non voulu d’un jeu de facteurs indirects et d’un aménagement d’origine sociale visant d’autres fins, la production notamment et la trame de l’habitat. Le paysage rural n’est pas fait essentiellement pour être beau ou pour susciter tel ou tel sentiment. La beauté, l’harmonie, la curiosité que recherche le destinataire ou plutôt celui qui contemple viennent de lui ; le point de vue commande alors. La vieille opposition de nos terres entre openfield et bocage n’est pas affaire de choix esthétique mais de culture matérielle. Le paysage spectacle, tel qu’il est élaboré par exemple au XVIIIème siècle par la propriété aristocratique marque un changement dans les modes de production. L’Angleterre préfère désormais se nourrir par l’importation, alors que le paysage est interprété comme bien ludique ou aménité de l’existence. C’est, si l’on veut, une révolution, même si l’on pense qu’en Italie, par exemple, depuis la Renaissance et comme pour écho aux pratiques de l’Antiquité, le paysage rural est à la fois effet des systèmes de production et recherche d’une jouissance. Pensons à l’arbre fruitier ou aux fontaines et cascades. Cette double valeur du paysage est au contraire constitutive de l’urbain. Dans l’économie traditionnelle, la ville compte moins par sa production physique que par les offices qu’elle remplit dans le domaine de l’encadrement territorial. La ville est le lieu des pouvoirs religieux et politique, et le lieu de rencontre, et d’abord le marché. La production des biens physiques n’est pas l’essentiel et de part et d’autre de l’âge industriel (qui est loin d’avoir effacé ces
4

Jakobson, cité dans le Trésor de la langue française, tome XIX, p. 604.

14

traits plus durables), la cité retrouve sa signification essentielle qui est d’organiser, de rassembler, de produire des «invisibles», informations, échange, monnaie, spectacles (apparent paradoxe !), biens culturels. Le service ne date pas du virtuel. Qui dit «invisibles» et «pouvoirs», marché, dit recherche du prestige, attrait, mise en scène les représentants, les exprimant. Le paysage urbain est donc créé volontairement, comme support, légitimation, discours. La matérialité s’impose donc comme manifestation nécessaire de ces tâches quotidiennes, plus encore du plus rare et de l’exceptionnel. Aujourd’hui, l’image de la ville, le marketing urbain ne sont plus seulement effets du pouvoir urbain mais moyens de lutte dans la compétition économique. La fonction «esthétique» est apparemment essentielle. Mais si nous regardons dans le rétroviseur, les enceintes et les murs n’étaient pas seulement des instruments de défense mais l’expression matérielle d’un statut privilégié et d’une charge historique. Le monument est par définition manifestation urbaine. Pascal Sanson : Vous introduisez une importante fonction urbaine, la fonction esthétique. Pouvez-vous expliquer comment cette fonction seconde des compositions architecturales et urbaines s’articule avec les autres fonctions urbaines ? Marcel Roncayolo : Cette fonction esthétique (qui va au-delà des règles du beau) est évidemment associée au symbolique et à l’imaginaire. Je préférerais d’ailleurs parler de cette fonction globale d’affirmation de la ville que des différentes fonctions qui définissent l’originalité économique et sociale de l’urbain. Je suis très proche d’Henri Lefebvre sur ce point, qui à fonction substituait le mot «forme», la «forme urbaine» exprimant la rencontre (éventuellement conflictuelle) et non la simple addition d’activités, dont la nature et la composition peuvent changer. Les économistes parlent d’ «externalités», notamment de la diversité des biens publics dont se nourrissent les activités urbaines. Sans doute faudrait-il penser les «externalités» en termes sociaux et en particulier estimer ce que la rencontre de l’autre peut représenter dans les chances urbaines.

15

Pascal Sanson : Merci M. Roncayolo. Je crois que vous avez construit un cadrage extrêmement fort. Est-ce que vous voudriez bien parler à présent du concept du paysage urbain et de l’historique de son identification ? Marcel Roncayolo : Je voudrais m’exprimer par rapport à l’opposition qui est actuellement bâtie entre paysage urbain et paysage de ville. Paysage de ville correspondrait à la vision globale de la ville, et dépendrait, comme limite, de la forme d’ensemble, visible, soulignée par un périmètre de l’objet. Paysage urbain serait plus partiel, évoquerait de multiples points de vue possibles et nécessairement limités, segmentés. Bien entendu cette opposition ne serait pas que d’échelle ; elle aurait une valeur historique. Le paysage de ville répondrait à un temps de la ville, un âge, celui de l’enceinte, des lignes de boulevard, d’une affirmation visuelle des limites de l’espace urbain. Évitons toutefois le mythe de l’enceinte. D’abord les cités anciennes, et notamment les cités grecques, n’étaient pas forcément délimitées par une enceinte matérielle. La citadelle est forteresse, mais la cité grecque est souvent une communauté ouverte sur la campagne : évitons donc les modèles trop simplifiés, qui mettraient en question le territoire même de la cité, comme notion et espace politique. En second lieu, rien ne prouve que nos villes, même construites en un espace continu, soient embrassées d’un seul regard. Les vedute italiennes des XVIIème et XVIIIème siècles sont bien obligées de construire le panorama de la baie de Naples par exemple, en juxtaposant des points de vue différents, bref en manipulant en quelque sorte ce que peut être la perception de l’être humain. Au XIXème siècle, les dessins à partir de ballons captifs jouent aussi sur des différences du point d’observation. Le paysage de ville n’est peut-être, dans certains cas, qu’une vue de l’esprit, sans que le principe même de la continuité urbaine soit mis en question. Si l’on oppose paysage de ville à paysage urbain, c’est donc pour poser la différence entre des formes d’accroissement urbain, liées à la taille, mais surtout aux modes économiques et sociaux de la croissance et à la façon de concevoir l’urbanisation. La ville resserrée, définie matériellement par un périmètre, vue dans sa globalité serait celle d’une période ou d’une vaste série de périodes. La ville fragmentée et éclatée d’aujourd’hui, caractérisée 16

par la discontinuité des espaces, soulignerait éventuellement l’appauvrissement et le malheur de nos temps. La notion de paysage urbain ne serait, en quelque sorte, qu’un résidu, un démembrement de paysage de ville. Soit ce constat n’est pas viable, mais c’est le diagnostic qui mériterait d’échapper à un point de vue trop nostalgique. Est-ce uniquement le dispositif spatial qui fait la valeur symbolique des villes ? Le paysage prend-il son sens uniquement de l’espace de vision ? La conception même de paysage ne doit-elle pas tenir compte de nos mobilités, y compris des rapports entre déplacements, vitesse, séquences de vision ? Et faut-il réifier à ce point le paysage que l’on en exclut l’imaginaire ? Rappelons simplement, pour ouvrir le débat, que c’est à travers le partiel et en partant du plus local, de ce que l’on a sous les yeux, que se constitue le paysage, que le paysage est fait de relations, d’ouvertures, de perspectives qui conduisent du moins plus connu au moins connu, du directement révélé par tous les sens au plus épuré, mais qu’au total le paysage n’est pas une donnée enfermée dans un périmètre, mais un rapport entre ce que l’on voit et ce qu’on ne voit pas, pas seulement un continu et des objets mais une situation relative. À propos du quartier, les paysagistes évoquent souvent la ligne de fuite. Il faut compter, à l’inverse, avec les rumeurs qui viennent de plus loin, des récits qui réunissent un imaginaire du plus lointain ou du moins accessible. Je renvoie sur ce point à l’évocation du paysage de Nantes par Julien Gracq, retrouvant ses souvenirs d’interne du lycée, recevant toute cette information de l’extérieur, construisant ainsi son imaginaire. N’opposons pas paysage urbain et paysage de ville, mais plutôt réfléchissons à la tension que créent ces changements nécessaires d’échelles, ces pratiques d’itinéraires, ces mobilisations d’informations de nature différente. Bien entendu, les vues globales sont de plus en plus malaisées dans des espaces urbains qui se dilatent. Mais l’essentiel est-il de tout englober dans le regard ou de saisir ce rapport que je viens d’évoquer ? Certes, la topographie intervient dans la fabrication des points de vue. Les balcons urbains, qui dévoilent le panorama, ne sont pas donnés à toutes les villes, les gratte-ciel ont attribué à quelques villes par l’artifice ce que la nature leur refusait. Les balcons urbains permettent de créer l’illusion de saisir l’ensemble : à défaut d’une totalité, difficilement atteinte dans les conditions actuelles de l’extension urbaine, ils donnent des clés pour une vision globale, moins réelle que pensée, imaginée, et consciente de la relativité des points de vue partiels. 17

Je prendrai l’exemple de Marseille. On disait que Marseille avait plus de facilités à intégrer les populations migrantes, fixées chez elles, grâce aux points de peuplement multiples, sortes de villages, distribués dans son terroir. L’intégration se fait au plus proche. Un autre aspect est révélé par un immigré italien, arrivé enfant dans les années 1920 et qui fit une carrière (modeste) comme chanteur de mélodies. Première révélation, l’intégration ne vient pas apparemment de l’école républicaine, qui, somme toute, ne rapprochait déjà que des immigrés récents. Notre héros séchait la classe, préférant se confier sur cet aspect des choses à un grand-père plein d’expériences. Mais, de son petit lotissement de banlieue, il montait sur les collines qui entourent la cité pour voir, à la tombée du jour, les lumières de la ville, devenues visée et espoir. Ce qui rappelle étrangement le 6 octobre de Jules Romain et le voyage du petit garçon avec son cerceau pour saisir Paris du haut de la butte. Un paysage à la tombée du jour, sans périmètres ni monuments, effacés par l’ombre, mais défini seulement par des pulsations. Leçon pour une autre conception du paysage de la ville d’aujourd’hui. Pascal Sanson : Si maintenant, nous parlions du concept de forme urbaine, qui s’analyse certes en termes de géographie, en termes d’esthétique, en termes de philosophie, et aussi en termes de projet, et qui peut rendre raison, finalement de la polysémie du concept de paysage urbain dans la pluralité de ses dimensions. Marcel Roncayolo : Je me méfie toujours de la notion de forme urbaine, au singulier. Elle se rapporte à l’idée d’une ville construite à l’intérieur d’un espace rigoureusement délimité et selon une seule logique. On retrouve l’idée de plan (cf. Lavedan) mais aussi d’un démiurge (ou d’un moment) responsable de ce dessin. Déjà, dans son traité d’architecture (1857), Léonce Raynaud proche des courants saintsimoniens mettait en garde contre ce schéma réducteur «que la ville compte une longue suite de siècles ou se soit rapidement développée, peu importe, ce n’est point une seule pensée qui l’a emportée. Elle résulte des travaux accumulés d’un grand nombre d’intelligences, elle est le produit de volontés fort diverses, mais qui concourent harmonieusement». Employons donc plutôt formes urbaines (au pluriel). Que signifie alors «harmonie»? Si nous ne voulons pas réduire (comme on le fait très souvent, 18

inconsciemment) forme urbaine à la notion de composition architecturale (quelle que soit l’échelle dimensionnelle invoquée), d’où vient cette sorte d’unité dans le complexe ? Plus des comportements, des pratiques dans la ville que d’une clarté indiscutable dans les articulatoires physiques. La forme urbaine est donc une notion plus «abstraite» que le simple dispositif matériel : ce qui n’est pas en nier le poids, ni oublier précisément les tensions (et non cette sorte d’éternité gelée) qui courent dans le jeu des formes. J’ai pris volontiers appui sur un texte ancien – au moment où la ville était encore décelable à l’intérieur des limites, au moment d’ailleurs où les grandes villes basculaient vers les réalités de l’agglomération, une en principe par son fonctionnement, multiple et en mouvement dans ses formes. Que dire aujourd’hui ? Mais est-ce une désespérance ou le simple constat d’une spatialité qui s’organise autrement, avec ses propres risques ? Ne confondons pas les frustrations de l’homme de l’art et celles de la société. Sans doute faut-il retrouver le singulier dans les représentations, l’image plus abstraite, le symbolique. Dire Paris, Lyon, Toulouse aujourd’hui – et à plus forte raison New York, Tokyo – et en tête de liste Los Angeles, qu’est-ce dire ? Pour moi la métropolisation est une sorte de système social, embrassant des formes diverses, discontinues, gagnant par contagion, infiltration, plutôt qu’une réalité élargissant seulement le périmètre urbain. Ce qui n’implique pas pour autant l’oubli de cette combinaison, hétéroclite, difficilement maîtrisable, pour le meilleur et pour le pire, que les formes multiples induisent. La morphologie est, comme le territoire, d’autant plus précieuse à pratiquer, comprendre, connaître, qu’elle n’appartient plus au monde réglé des évidences. Les réseaux ne peuvent être que supports de cette complexité. Ce mot clé de la nouvelle épistémologie (dans le discours, du moins) devrait inviter à l’appliquer à l’analyse – ce qui est moins pratiqué, quand je lis l’idyllique simplicité, la rationalité quasi d’évidence de l’urbanisme dit de réseaux. Pascal Sanson : Je pense qu’effectivement vous nous donnez l’occasion de parler d’un des faits majeurs du dernier quart du XXème siècle, la redécouverte de l’importance du sens présent dans tous les aménagements spatiaux. L’importance du concept de paysage urbain vient de cette redécouverte. Pouvez-vous dire un mot de cette révolution sémantique ? 19

Marcel Roncayolo : En ce domaine, je me méfierai encore du singulier. Existe-til un sens «consensuel» de la ville, à plus forte raison de chaque ville prise en particulier ? Question à débattre. D’autre part, parlant de paysage, il faudrait jouir de tous les sens du mot sens. D’abord la perception par les sens : le visuel, l’olfactif, l’auditif : les goûts ou les déplaisirs aux confins du biologique et de l’apprentissage social. Ensuite le sens comme direction, trajets, itinéraires, changements d’échelle, c’est-à-dire les circonvolutions qu’on est amené à suivre dans la ville et au cours desquelles se dévoilent les facettes du paysage de la ville ; enfin le sens (ou les sens) affleurant dans l’interprétation, qui renvoie à une réévaluation du local, départ de la perception physique, par sa mise en relation avec des références plus larges, plus globales. Du psychologique à l’idéologique. Pascal Sanson : Oui, c’est tout à fait vrai. Et vous savez d’ailleurs que nous avions organisé une session intitulée «les sens de l’espace». Vos remarques se situent tout à fait dans le même esprit. Cette réflexion peut-elle être complétée par un cadrage historique sur la redécouverte de l’importance des cités-jardins et ce que cela peut impliquer dans la problématique du paysage urbain ? Marcel Roncayolo : La cité-jardin est présentée comme une réponse à l’industrialisme, à la recherche de sa spatialité, donc à la formation de l’agglomération. Elle invite à une forme réglée de la croissance, au-delà de la simple accumulation «désordonnée» des hommes et des activités. Elle part d’une utopie, aux origines préindustrielles, le souci moral, philosophique, porté en partie par les Lumières, d’effacer les oppositions entre ville et campagne, de créer un nouvel habitat. Elle ne s’oppose donc pas au courant progressiste – celui du phalanstère par exemple – pour s’orienter vers des voies d’une critique retardiste ou culturaliste de la ville industrielle. Elle associe ouvertement, sans déceler la moindre contradiction, les deux aspects de la pensée urbaine, tels que Françoise Choay les définit.

20

Pascal Sanson : L’expérience des cités-jardins s’est un peu prolongée dans l’aventure des villes nouvelles. Qu’en pensez-vous, notamment en termes de création d’un nouveau paysage urbain ? Marcel Roncayolo : La cité-jardin – dans sa version britannique, à l’origine communauté fonctionnellement «complète», socialement diversifiée, intégrant nature et artificiel comme dans sa version française plus simple, limitée à une nouvelle formule d’habitat – s’inscrit dans une véritable stratégie de contournement de la ville, pour s’y substituer ou simplement créer les conditions d’une composition, apte à faire aussi se moderniser et s’humaniser la ville héritée. Tel est le cas, notamment en France : avec Henri Sellier, grâce au levier du logement social, dépendant largement de l’intervention publique, les modèles d’un nouvel urbanisme doivent ainsi être testés et le monopole des propriétaires du sol urbain ébranlé. L’histoire montre les deux risques de l’entreprise : en Grande-Bretagne, excès de fermeture, au départ, sur une communauté close (la résidence dans la cité-jardin est rigoureusement liée au fait d’y travailler) ; en France, réduction des ambitions au logement et aux équipements de proximité. Dans un processus rapide, les supporters de la cité-jardin deviennent les initiateurs des grands ensembles. Économiser les moyens financiers, le sol, éviter la dispersion des équipements, concentrer les efforts conduisent à réduire la part de la nature, à passer de la maison individuelle à la petite résidence, de la résidence aux tours et aux barres. En deux décennies, cette évolution est accomplie des Lilas à Drancy, tout en repliant l’entreprise sur la fonction logement. La ville nouvelle s’établit donc, dans la pensée des planificateurs, comme connective de la dispersion (les lotissements) et du caractère réducteur de l’habitat des grands ensembles. La ville nouvelle devait offrir de nouveaux lieux de condensation de centralité (et permettre l’installation en banlieues d’équipements plus rares) ; associer plus étroitement fonction résidentielle et fonctions de production (biens et services), diversifier et «structurer» le paysage, hors de la ville-centre. Ordonner la croissance, concentrer les moyens, associer les formes d’habitat, anticiper sur l’urbanisation, le projet était séduisant. Il resterait à étudier, à l’épreuve des faits, comment le projet sort du 21

jeu des fluctuations économiques, des arabesques de la planification territoriale, des conduites des pouvoirs locaux, … et des comportements de l’habitant ou de l’utilisateur (de l’individu aux entreprises). La nature est loin d’être au cœur du débat. Pascal Sanson : Par contre, la redécouverte de l’art des jardins a beaucoup contribué à réinventer l’aménagement de nombreux sites urbains. Pouvez-vous développer cette caractéristique qui contribue à la polysémie des villes ? Marcel Roncayolo : Là, nous abordons plus au fond les rapports de la ville et de la nature. La ville est considérée habituellement comme artificielle : un effet de l’art et de la technique. Mais cette création tend à devenir nature, c’est-à-dire qu’il n’y a rien de plus difficile que toucher à la matérialité de la ville. Quand vous regardez une représentation satellitaire, vous avez l’impression d’une concrétion minérale, d’une inscription indélébile. C’est en partie faux, puisque l’on sait que par des opérations fines changeant le bâti, jouant avec les parcelles, la ville est tout le temps en mouvement : formes de détail et usages. En réalité, les destructions et rénovations d’importance sont encore le résultat de gestes physiques, symboliques liés à des épisodes mémorables, désastreux ou ambitieux. Le mythe néronien n’est pas mort et toucher à la ville existante n’est pas neutre. Tout cela crée une sorte de seconde nature, dont on peut redouter les logiques. De fait l’inertie, la résistance de la forme matérielle viennent surtout de la résistance des intérêts sociaux et des représentations qui y sont engagés. Mais, parallèlement – inégalement selon les périodes – il y a la volonté d’intégrer dans la ville une véritable nature, domptée, triée, miniaturisée, réduite à quelques individus-témoins. Intérioriser la nature elle-même. La ville médiévale avait souvent des champs dans son enceinte. À l’époque moderne, les jardins ont été cette sorte de médiation par laquelle la ville avait la possibilité d’être à la fois, en son intérieur, art et nature. Ouverture de la ville sur le plat pays et sentiment de la nature se développent parallèlement depuis le XVIIème siècle. La destruction des enceintes, leur renforcement par des cours, mails et boulevards sous le couvert d’arbres vont de pair. En économie, ce 22

changement aboutit à la physiocratie qui pose la production de la nature comme fondement de toute richesse. Il ne faut pas oublier que Paris est ville ouverte dès Colbert, que l’enceinte des fermiers généraux n’est qu’une palissade, une barrière fiscale. Paradoxalement, l’ouverture ne détruit pas l’idée de portes de la ville, éléments d’ornement, matérialité symbolique d’une ville qui ne veut pas perdre sa particularité. Cours et mails, boulevards et promenades sont en général des allées ombragées, dont les chaussées de circulation sont reportées sur des contreallées, étroites d’ailleurs. Le XIXème siècle, avant, pendant et après Haussmann tend à déplacer le rapport chaussée/espace de promenade. L’arbre ne sert plus que de cadre à l’espace de circulation dans la version haussmanienne, mais comme par compensation le jardin public, à la décoration répétitive, aux figures imposées, se veut une nouvelle forme d’intériorisation d’une nature réglée et thématisée. Avec la destruction de l’enceinte de Thiers, construction à contre temps s’il en est, la notion de ceinture verte, version renouvelée de la délimitation urbaine, est prise en référence (dans une inspiration internationale), sinon réalisée. Bref, dans le cas de Paris, du jardin monarchique à l’invention de nouvelles coupures urbaines, le rapport art/nature ne prend pas seulement des formes différentes mais correspond à des fonctions également différentes qui prennent une place majeure dans la représentation et dans l’apprentissage de la ville. N’oublions pas la place historique des jardins botaniques et zoologiques, accompagnement exotique et didactique des grandes phases de la colonisation européenne. Le jardin n’est pas seulement une sorte de complément ludique ; il s’intègre dans le jeu de la société urbaine, à la mesure des intérêts (éventuellement divisés), des curiosités, des modes de vie et de leurs rythmes. Son interprétation ne relève pas exclusivement du spécialiste, reconnaissant des modalités différentes de cette insertion de la «nature» mais de la compréhension de la ville, matérielle et symbolique dans son ensemble. Hors de la ville, la nature n’est pas à «conserver» passivement, simplement par un jeu d’interdit, de mise en réserve. «Conserver», c’est en réalité traiter la nature, art urbain à sa manière. Je pense aux littoraux, qui souffrent non seulement de béton ou de la «marchandisation», mais aussi du laisser-aller, juridique ou politique, qui en fin de compte les abandonne à des usages incontrôlés ou aux effets non maîtrisés de nos techniques – dans des périmètres que l’on ne peut cerner. Une politique de 23

conservation ne peut être qu’une politique d’intervention. Identifier intervention et perversion serait catastrophique. Pascal Sanson : Oui, et vous réintégrez la problématique du paysage dans toute la problématique de la stratégie urbaine contemporaine. Marcel Roncayolo : On ne peut créer, entretenir un paysage qui ne prend place dans une stratégie plus générale, qui se réduit à un projet dont la seule finalité paysagère ne garantit pas le succès. Je redoute l’anticipation purement sectorielle (science de l’ingénieur, calcul financier, conception esthétique), de même que la transformation de la mode ou de la recette corporative en norme. Conservatisme, technocratisme, avant-gardisme menacent, chacun à leur manière, l’œuvre et sa répercussion et les procédures démocratiques restent encore faibles en la matière. Consulter l’habitant ? mais celui d’hier ou éventuellement celui de demain ? Le sérieux de l’anticipation légitime seulement d’en courir les risques et le prix. Encore le prix n’est-il pas que financier. Or ce sérieux est gagé par une relation étroite entre l’interprétation paysagère, la stratégie de développement de la ville, les aspects socio-économiques et culturels du projet, pas seulement esthétiques. Toute l’histoire urbaine montre la fragilité d’une politique de l’offre sans véritable demande, l’excès de recettes de marketing appliquées à des contextes insuffisamment analysés par des experts nomades. Le paysage (à défaut d’autres créations de l’art) est à destination collective, imposé en fin de compte à ceux qui habitent ou fréquentent la ville ; sa création ou son remodelage implique au moins la caution d’une action collective. À l’inverse, il n’est pas envisageable que la réflexion sur le paysage ne figure pas dans le projet. Car tout traitement matériel de la ville, que les acteurs soient conscients ou non, est porteur de paysage. Les retombées non voulues sont aussi dangereuses que les choix malencontreux. Le cantonner dans une conception purement réseautique de la planification urbaine comporterait des risques multiples. Les bretelles d’autoroutes et le gâchis des entrées de ville en soulignent déjà les effets. Je pense aussi au traitement non raisonné des espaces d’intermodalité des transports, considérés comme majeurs dans nos villes de la mobilité. Il ne s’agit pas seulement de monumentaliser les bâtiments, mais de penser en termes de brisure ou de continuité, 24

d’accueil, d’ouverture et de fréquentation des espaces urbains. Je pense aussi à des projets de couverture de gares ou même de voies ferrées, comme à Turin, la dalle qui doit recouvrir la longue traversée ferroviaire qui partage la ville d’ouest en est. À quels usages cette dalle est-elle promise ? à quels types de circulation ? Or ces choix commandent le paysage urbain qui en résultera. La dalle, seule, ne dit rien et la couverture ne garantit pas le rétablissement de la continuité. Cette imbrication du paysage et des usages est donc fondamentale. C’est par elle que le projet prend son sens. Pascal Sanson : Finalement, cela fait résonance avec un de vos thèmes favoris, le thème de l’urbanité : est-ce que le paysage urbain, une nouvelle étude du paysage urbain, ne serait pas une façon de repenser l’urbanité contemporaine ? Marcel Roncayolo : Le mot «urbanité» est peut-être trop incertain. Ce ne sont pas les choses qui sont dotées d’urbanité mais la conduite des hommes entre eux. Tel est le sens attesté depuis le XVème siècle où selon le Trésor de la Langue Française, le mot s’attache aux «relations sociales entre habitants d’une ville». «Civilité, courtoisie, politesse» peut-on invoquer dans la langue classique. Le détournement du mot vers les formes de la ville est tout récent. Cette distinction n’implique pas que le cadre urbain ne puisse se prêter plus ou moins à ces conduites de civilité. Cette urbanité répondrait donc à la qualité du milieu de vie. Mais la perception que l’on a de la ville aujourd’hui paraît à la fois moins localisée, ouverte à un rapport moins simpliste avec les formes urbaines. Car l’urbanité est attribuée à des formes qui, naguère, étaient considérées comme répulsives, accusées d’entretenir la maladie, l’entassement humain, le manque de confort. Les quartiers anciens sont recherchés, moyennant quelque réhabilitation physique, comme attrayants. À Paris, le XVIème arrondissement ou le VIIIème ne sont plus mis, sans discussion, en tête des hiérarchies. Individuation, paradoxalement, explique cette géographie ouverte de curiosités et des fréquentations. Paris se consomme en quelque sorte à la carte et non plus au menu. Les classes sont moins clairement différenciées, les niveaux et types de revenus, de culture, de modernité moins liés entre eux. L’urbanité se détache d’une cartographie trop simplifiée ; sorte de 25

cueillette à l’intérieur de la ville, butant sur le négatif, les lieux d’exclusion et non plus de simple ségrégation. C’est un des aspects de la multiterritorialité d’aujourd’hui (à plusieurs sens du terme) ; le marché immobilier le confirme. Avec un risque : l’individuation conduit statistiquement à l’audimat avec l’agrégation décisive des petites décisions. La liberté de choix au niveau individuel n’implique pas dans l’ensemble un recul de l’uniformisation, au contraire. La gentrification (y compris dans ses couches les plus modestes) entretient cette sorte de folklorisation banale de l’espace urbain. La limite de ces phénomènes, c’est le respect commun d’une certaine civilité (plus qu’une mixité avérée des cultures, qu’une sociabilité unifiée et, croit-on, renforcée par la proximité physique). Le conflictuel a aussi ses mobilités. Pascal Sanson : Au point où nous en sommes, il est bon de se souvenir de notre intitulé «Le paysage urbain - Représentations, significations, communication», je pense que vos développements ont notamment traité des représentations et des significations. Pouvez-vous aborder maintenant les aspects informationnels et communicationnels de la problématique du paysage urbain ? Marcel Roncayolo : De même que le mot urbanité invite à prendre du recul, le mot communication, mis à la mode par le succès des médias et les technologies de l’information, pourrait faire prendre une dimension écrasante à la conception et l’élaboration des paysages urbains, rejetant dans l’ombre les formes matérielles et les comportements concrets au profit des discours, de l’image-slogan, de la publicité au marketing. Toute une série de textes justifient, dans les interventions urbaines les plus récentes (Euradille, Euroméditerranée par exemple), cette «mise en scène» comme accompagnement essentiel du projet. « Le marketing est un instrument au service de l’identité territoriale». Encore faut-il comprendre, connaître, définir cette identité, à supposer qu’elle ne soit pas «évidente». Événements déclencheurs, effets d’annonce, images publicitaires ne sont pas en eux-mêmes gages d’authenticité. Faut-il s’attendre à des procès pour publicité mensongère ? Cherchons donc ce qu’il y a de plus sérieux dans la communication qui ne peut être, en tant que telle créatrice de paysage, mais concerne la manière de faire comprendre un 26

paysage. La médiation est en effet un élément essentiel de l’accès au paysage. On ne voit guère que ce que l’on a appris à voir. Le choc des sens est indiscutable, mais le perçu est rapporté toujours à la culture acquise, aux leçons élémentaires reçues par le jeune enfant dans sa famille ou à l’école, aux cultures les plus sophistiquées par le savoir et l’expérience, serait-ce pour s’en libérer. Quand on entreprend un voyage, les récits, les panoramas, les choix des guides préforment la «découverte» du réel. Le redressement éventuel de l’image est toujours difficile, rejetant éventuellement le prisme imposé au regard. Les médiateurs enseignent la sensibilité au paysage, donnent une manière de le lire, mais leur manière. Ils peuvent être porteurs, et même indispensables, d’une interprétation – soit contemporaine de la mise en place ce de paysage, soit renouvelée par des regards ultérieurs ou d’aujourd’hui. Ils placent donc le paysage dans des contextes nécessaires de compréhension. C’est dire quelles données immédiates sont à relativiser. Allez donc apprécier (en bien ou en mal) la maison du fada, à Marseille, sans passer par le crible des jugements portés. Le rôle des médiateurs est d’autant plus important, en effet, qu’il replace le paysage dans ses connivences temporelles. D’un paysage concret, on passe ainsi à des conceptions de l’espace qui sont à la fois à l’origine des formes, de l’objet de la perception et des modes de regard qui l’accompagnent. Révélateur de sensibilités englobantes, sans doute avec tous les risques présentés par cette démarche d’identification culturelle. Mais comment comprendre l’espace haussmannien, sans passer par les représentations picturales des impressionnistes, et post impressionnistes de Caillebotte à Pissarro et surtout Edgar Munch, admirable évocateur de la percée/mobilité, des mouvements et de l’anonymat. Autre chose qu’une simple vue architecturale. De même les verrières de gare de Monet, et leurs brouillards de rêve. Bien entendu, le paysage urbain est avant tout culture. Pascal Sanson : On a considéré une volonté de médiation du paysage urbain à travers des campagnes de photographies commandées à des artistes pas forcément experts de ce type de mise en image. Qu’est-ce que vous en avez pensé ?

27

Marcel Roncayolo : La photographie est une médiatrice ou plutôt le photographe. Car la technique, qui ouvre des possibilités et pose des contraintes, se combine avec un regard renouvelé et, sans doute de nouveaux objets et de nouvelles échelles de la raison. L’ouest américain a été ouvert à la conscience américaine par la photographie. Pensons alors au cinéma, véritable diffuseur et interprète de paysages, s’il en est. Encore plus efficace puisque les hommes sont alors en action, que le paysage est habité (alors que la photo est souvent «posée»). Que serait la représentation des États-Unis dans le monde, s’il n’y avait une filmographie généreuse. Tout voyageur qui découvre New York a ses «clés» visuelles et plus encore l’amateur de films que le lecteur de guides. En retour, le cinéma américain a lancé plus sûrement que la production française (existante mais souvent ignorée) une véritable symbolique filmique de Paris, plus ou moins sophistiquée ou authentique, mais qui, en fait, «fabrique» l’image de Paris. Grâce à la photographie se développe une politique de découverte ou de rappel du paysage (et surtout des paysages pluriels) d’un pays. La campagne photographique de la DATAR était en elle-même un acte politique, non pas seulement une illustration et un recueil de paysages à méditer. Entraînant de ce fait un risque et un avantage : le risque d’une manipulation et d’une réduction du visuel (encore faudrait-il distinguer cette méthode concrète du visuel abstrait de la photo satellitaire) ; l’avantage, c’est de remettre en question bien des catégories trop figées de lecture de nos paysages. «La notion même de paysage éclate en tout sens. Champs clos, champs ouverts ; habitats groupés ou dispersés ; entrecroisements des frictions urbaines ; les vieux repères de la géographie traditionnelle ne permettent plus guère de cataloguer des paysages devenus parfois indescriptibles». Dure question posée par le responsable de la DATAR, Jacques Sallois, dans la préface publiée de la mission photographique. Mais faut-il en rester à l’indescriptible ? Il n’y a guère que dans quelques films que les catégories soient en quelque sorte critiquées, relayées par une simple représentation des comportements, en réalité riche en compréhension nouvelle. Je pense à Rohmer et à ses contes saisonniers et à la découverte de ces nébuleuses urbaines de la vallée du Rhône, entre Montélimar et Orange, échappant à la logique rituelle des hexagones emboîtés (Contes d’Automne). 28

Le paysage ne correspond pas seulement au visible, à l’activité des sens, à la simple vision. Le paysage n’est pas considéré, ressenti comme passivement, mais aussi à travers nos gestes, nos efforts, nos modes d’orientation, etc. Par exemple, la marche fatigue et ses essoufflements nous permettent d’intégrer autrement la topographie. Les odeurs sont essentielles dans la reconnaissance des lieux : il peut exister ainsi un paysage pour les aveugles. Tout gosse, quand je partais prendre mes leçons de piano à l’autre bout de la ville de Marseille, en passant par le centre, puis par le quartier de Rive Neuve où traînaient encore des odeurs de savonnerie, je n’avais point besoin d’ouvrir les yeux pour me repérer, à travers bruits et parfums. Pascal Sanson : Vous vous situez dans la dimension du vécu du paysage qui correspond à cette volonté d’intégrer la globalité de notre insertion dans les sites urbains que nous habitons. Pouvez-vous nous donner votre analyse sur cette polysémie du paysage et notamment du paysage urbain ? Marcel Roncayolo : Dans le paysage, il y a toujours quelque chose qui dépasse ce que l’on apprécie par les cinq sens. C’est le vécu, à condition que le vécu ne soit pas ramené aux données immédiates de la conscience, d’une conscience individuelle. On l’a vu, le paysage passe par des médiations, le moins connu ou l’inconnu enveloppe sans cesse le perçu ; le récit, la mémoire, l’invitation au voyage font partie constituante du paysage. D’un autre point de vue, le paysage n’est pas que paysage : il exprime, sans être pourtant univoque, des activités, des modes de vie, des comportements et a cette caractéristique de présenter de manière simultanée ce qui n’obéit pas à des temporalités différentes ; sorte de condensateur d’histoire, au singulier et au pluriel. Le paysage fait sans cesse imaginer le dessous des tables ou l’envers du décor. Pascal Sanson : Est-ce que le terme «habiter le paysage» vous convient ?

29

Marcel Roncayolo : Oui, je préfère habiter, sous réserve à donner à ce terme toute son extension, à ne pas le confondre avec résider et ne pas le limiter au vécu direct – ce qui est beaucoup par rapport à une conception trop «individualiste» du paysage. Le paysage, comme l’enfer, c’est aussi les autres. Habiter ou hanter, car on hante la ville et elle vous hante, même par des idées abstraites de ce qu’elle est ou n’est pas. D’autant plus que les villes ne sont jamais figées en un moment déterminé et qu’elles sont à la fois ce qu’elles ont été et ce qu’elles voudraient être. Habiter, je veux bien, mais si habiter signifie aussi s’agréger aux mouvements, se mouvoir. Je reviens sur mon idée en la reformulant : le paysage, c’est le simultané, le synchrone et le non-synchrone. Le paysage, c’est du temps consolidé, mais perçu (sauf trajet, itinéraire à ne pas oublier) dans une sorte d’instantané. Pascal Sanson : En ce qui concerne le caractère dynamique du paysage ? Marcel Roncayolo : Ce serait trop long d’évoquer la dynamique du paysage, à terme. Car le paysage, c’est alors la ville. Je parlerai seulement de la dynamique de fréquentation, en soulignant combien elle est une dimension du paysage. Le paysage n’est pas seulement fait de pierres, de moellons, de platanes, d’asphalte ou de pavés. Il est fait de fréquentation et donc d’attraits ou d’oublis. J’ai fait une première expérience paysagique qui m’a amené très tôt à me méfier du paysage comme vue architecturale. L’exemple m’a été fourni par la Canebière, très fréquentée à l’époque de ma jeunesse, avec ses vitrines, ses cafés, ses entrées de cinéma. Quand je me suis mis à une étude plus sérieuse de la ville et de ses aspects matériels, je me suis aperçu que je n’avais aucune idée précise de la forme et de la façade des immeubles – de la largeur des façades ou du nombre d’étages ou du dessin des fenêtres. La Canebière ne vivait pour moi qu’en rez-de-chaussée. Même impression sur les Champs Elysées où, plus encore que sur la Canebière, c’était les lumières qui faisaient les façades – néons des cinémas, des publicités ou d’information. On voyait de tous côtés des gens autour de vous, devant vous, freinant votre déplacement ou gênant votre accès à une vitrine : les objets-hommes sont des objets urbains, mais en 30

plus ils se déplacent ou s’agglutinent. J’ai refait ce chemin marseillais, avec beaucoup de déception, un soir du 15 août, plus récemment : ce qui frappait, c’était le vide angoissant. Un paysage n’est pas une «composition» de formes, du moins seulement. Il est pratiqué, c’est une praxis mais qu’il faut le plus souvent partager avec d’autres. C’est un réceptacle de vie, qualifié autant et plus par la vie que par le cadre (et quel cadre vraiment visible ?). Pascal Sanson : Pouvez-vous parler de l’aspect perception du paysage dans le mouvement lié au déplacement à pied, mais aussi au déplacement par les «transports-spectacle» qui nous donnent un spectacle sur la ville, un balcon comme vous dites ? Marcel Roncayolo : Oui, balcons dans une certaine mesure qui peuvent être considérés comme fixes, encore que pour avoir un panorama il faille se déplacer, marcher et jouer avec le point de vue. On sait très bien que lorsque vous dessinez le panorama d’une ville, il faut user de points de vue différents, il y a toute une manipulation pour reconstituer le panorama dans son ensemble. Mais le rythme de vie, le rythme de déplacement, la forme de déplacement, c’est essentiel dans le paysage. Le paysage change selon la vitesse, y compris pour la marche ; vous n’avez pas le même paysage si vous êtes pressé, si vous allez à un endroit en marchant à huit kilomètres à l’heure et si vous marchez à un kilomètre à l’heure ou en regardant les vitrines. Ce n’est pas du tout le même paysage. Dans le premier cas, vous verrez surtout des personnes, des groupes que vous essayez d’éviter pour ne pas perdre de la vitesse, par une sorte de tactique de terrain et de topographie ; dans l’autre, au contraire, c’est vous qui ferez bouchon, qui regarderez les vitrines ; les évitements, la nécessité d’éviter et d’être évité dans la rue, c’est essentiel. Et je ne parle pas de traverser les voies, parce que là, il y a des conflits entre des vitesses différentes aussi. Quand vous traversez, il faut attendre les feux, il y a une normalisation ; mais quand vous traversez un peu au hasard, vous jugez de la vitesse des autres donc c’est une manière de saisir le paysage tel qu’il est pratiqué par les voitures. Quand je traverse à un feu qui se commande manuellement du 31

cours de Vincennes, je juge si j’ai le temps de passer avant que le feu se déclenche ou si je n’ai pas le temps. Seulement le problème, c’est le parcours. Il faut avoir une certaine vitesse parce que ce paysage-là n’a de sens que dans la cinétique : on le fait toujours soit derrière une file de voitures (et on est amené à s’occuper d’autre chose que ce que l’on voit), soit trop vite quand «ça dégage». Je n’ai jamais pu voir, il me paraît, le paysage en conduisant, en l’appréciant vraiment ; mais, quand je suis passager, il est admirable, ennuyeux. Autre exemple, à propos de l’autoroute du soleil : c’est la vue que l’on a quand on vient du sud, en dominant le Rhône, en aval de Vienne ; on y découvre un paysage fluvial splendide, que l’ancienne route nationale, plus basse, moins dégagée ne révélait pas. Pascal Sanson : On a assisté à cette réinvention du paysage urbain, ces dix dernières années, grâce à des gens comme vous qui avez contribué à focaliser sur l’importance du paysage, cette réinvention de mode de transport plus proche de l’homme : le tramway, le vélo. On assiste à une réinvention de la bicyclette comme mode de transport adapté, proche de l’homme, proche des autres, peu dangereux, les accidents sont rares, ils viennent surtout de collisions avec des véhicules beaucoup plus lourds, beaucoup plus rapides. Marcel Roncayolo : Oui, je me suis toujours posé un problème : pour quelles raisons les gens ne se parlent pas entre eux dans le métro, alors que dans le tramway, il y avait toujours de grandes conversations qui s’engageaient : question de vitesse générale, de bruit ou d’enfermement ? Dans le métro, même si on arrive à évoquer la surface grâce à la décoration des stations, on ne voit pas grandchose, on a plutôt tendance à s’endormir, à s’enfermer dans sa lecture, dans son journal tandis que dans le tramway, il y avait toujours quelque chose à voir, un incident qui se passait ; le contact était direct avec la rue et le tramway faisait partie de la rue. Je ne sais pas d’ailleurs si un tramway en site propre produit le même effet. C’était alors un lieu de sociabilité, c'est-à-dire qu’il y avait des lignes où l’on mettait des employés qui se conduisaient bien, qui avaient un certain contrôle de leurs paroles, etc., et des 32

lignes plus populaires ; il y avait un accent particulier dans chacune d’elles, bien que ces lignes franchissent des espaces multiples dans la ville. Il y avait une forme qui épousait la structure bourgeoise de la ville, c’est à dire en L couché, partant du nord-est, suivant la canebière et gagnant le sud. Un autre, suivant d’abord le même trajet, se rabattait ensuite vers le nord et les espaces portuaires de la Juliette. Chacune avait son «standing» particulier. Un paysage se manifeste avec sa vitesse, ses animations, ses risques, mais il y a aussi ce qui se passe dans le paysage ; ce ne sont pas seulement les personnes qui sont là et qui peuvent bouger, mais l’événement, le tout petit événement, et ces trajets étaient bourrés de petits événements. Pascal Sanson : Je vais vous poser une dernière question, Monsieur Roncayolo, comment voyez-vous, avec toute votre expérience, le paysage urbain de demain ? Marcel Roncayolo : Je n’aime pas parler de la ville de demain, parce que ce ne peut être qu’un projet, en pensée plus qu’en acte. Je ne redoute pas l’utopie et l’imaginaire. Je redoute l’extrapolation à partir de données partielles, simplifiées, mal hiérarchisées, sans que l’on soit sûr de son choix. En particulier, on a tendance à suivre, d’une manière linéaire, l’idée que l’on se fait du progrès technique ou même de quelques techniques majeures, aujourd’hui celle de l’information et du virtuel ; plus risqué encore, à la manière de la haute couture, on tente de «devancer la mode». Ces tendances, comment se composeront-elles entre elles et avec les réactions des habitants de la planète d’alors ? L’expérience passée des grandes découvertes techniques et scientifiques devrait nous conduire à une grande prudence. Laissons nos contemporains, du moins certains, rêver ou trembler – ce que l’on fait d’autant mieux que l’on tire de grands traits sur le passé ou que l’on s’en sert comme repoussoir nostalgique. De toute manière, penser le projet est toujours le penser aujourd’hui. Parler de la ville de demain n’ajouterait que peu à notre conversation. Évitons de légitimer, en inventant un futur purement gratuit, nos envies, nos désirs et nos peurs du moment. De toute manière, de vrais mutants se moqueraient sans doute de nos élucubrations d’aujourd’hui. Pour 33

l’instant, une seule constatation et qui intéresse la ville ou le territoire : je ne crois pas à la fin de l’histoire.

Marseille - Les territoires du temps, Paris, Éd. locales de France, 1996. Logiques urbaines et La production de la ville in "Histoire de la France urbaine", tome IV, Paris, Seuil, 1983. RONCAYOLO, M. & PAQUOT, T., Ville et civilisation urbaine, Paris, Larousse, 1992. La Ville et ses territoires, Paris, Folio, 1990. Destins de la ville héritée in « Histoire de la France urbaine », tome V, Paris, Seuil, 1980-1985
Pour une culture urbaine (Entretien avec P. Sanson - introduction de l'ouvrage) Les langages de la ville (co-dir. B. Lamizet - P. Sanson), Marseille, Parenthèses - Collection Eupalinos, 1997.

Introduction (Entretien avec P. Sanson) de l'ouvrage Les langages de la ville (co-dir. B. Lamizet), Marseille, Parenthèses - Collection Eupalinos, 1997.

Marcel Roncayolo, agrégé de géographie, docteur ès lettres, s’est spécialisé très tôt dans les études urbaines, en s’attachant en particulier à analyser les relations entre formes urbaines et société. Marseille a constitué son « laboratoire » privilégié, comme objet de recherches, à côté de ses travaux sur l’histoire urbaine de la France et l’épistémologie de la ville. Directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, professeur à l’Université Paris X-Nanterre, il a été directeur adjoint de l’École Normale Supérieure et directeur de l’Institut d’urbanisme de Paris. Histoire de la France urbaine, t. IV et t. V, Paris, Seuil, 1983-1985 La ville et ses territoires, Paris, Gallimard, 1990 Les grammaires d’une ville, essai sur la genèse des structures urbaines à Marseille, Paris, EHESS, 1996. Marseille, Paris, La Documentation Française, 1963. La Ville et ses territoires, Paris, Folio, 1990.

Lectures de villes - Formes et temps, Marseille, Parenthèses Collection Eupalinos, 2002.

34

Du paysage urbain Françoise CHENET-FAUGERAS
1. Introduction
Je partirai de deux hypothèses : 1 - Le paysage de ville n'est pas un paysage urbain5. Où est la différence ? dans le point de vue. Le paysage de ville embrasse la ville du regard et la saisit dans sa totalité. Le paysage urbain ressortit à une vision fragmentée, historiquement située : il naît de l'urbanisation plus ou moins sauvage qui caractérise la société industrielle et il témoigne d'une crise de civilisation. D'où la seconde hypothèse : 2 - Né du regard que le citadin nostalgique jette sur la campagne, le paysage, quels qu'en soient les motifs, est par essence porteur d’urbanité et donc urbain. Par conséquent le paysage n'est qu'une modalité de l’urbain et non, comme on le croit, l’urbain l’une des nombreuses qualités du paysage. Il ne devrait donc y avoir de paysage qu’urbain. Mais étant donné la dichotomie actuelle entre urbain et urbanité, n'y a-t-il pas antinomie entre urbain et ce que nous appelons paysage, c’est-àdire cette forme particulière de représentation, expression d’une volonté de conquête et de maîtrise symbolique de l’espace liée aux rêves humanistes du Quattrocento et de la Renaissance ? Si paysage urbain est un oxymore, le paysage peut-il être urbain sans cesser d'être un paysage ? La question est bien rhétorique, au sens propre, puisqu'elle implique une réponse qui statue sur un topos : la définition même du paysage. En bref, c'est la forme de la ville qui est en jeu, non la forme de la ville réelle, telle que la bâtissent les urbanistes et/ou ses habitants, mais celle de sa représentation qui ne coïncide pas forcément avec celle donnée par les plans. Or c'est très exactement cette inadéquation que saisit la distinction faite supra entre paysage urbain et paysage de ville. Distinction qu'on peut préciser : le paysage urbain est de l'ordre de la praxis tandis que le paysage de ville relève de la théorie. Le
5 Pour une analyse plus précise dont celle-ci est le prolongement, voir Françoise Chenet-Faugeras, “ L'invention du paysage urbain ” dans Romantisme, La ville et son paysage, n° 83, 1994, Ier trimestre, CDU-SEDES.

35

premier suppose l'usager, quelque piéton de Paris par exemple, tandis que le second semble issu des rêves d'un architecte démiurge dont le pouvoir est littéralement battu en brèche par une série de facteurs : la dégradation du mobilier urbain par l'usager et/ou par le temps, diverses catastrophes, naturelles ou non, qui dérangent les épures, ou encore, les conflits d'intérêts et les aléas de la politique. Allons plus loin et admettons que le paysage urbain suppose l'échec du paysage de ville comme représentation, le prend en compte et propose une autre forme de représentation. Né de la conscience plus ou moins obscure d'un désastre, il serait alors, dans un dernier sursaut de la civilisation, une tentative d'exorciser le chaos en l'organisant suivant d'autres modalités. C'est ce que nous nous proposons d'étudier à partir de quelques exemples de représentations littéraires de la ville. Ces représentations, comme on va le voir, ne sont pas anodines : plus que des symptômes ou des révélateurs d'un nouveau rapport à la ville, elles sont le véritable paradigme du paysage urbain. À ce titre, elles ont transformé radicalement notre perception de la ville et induit d'autres pratiques. Elles ont donc une valeur modélisante et performative.

2. Définitions
Pour comprendre mon propos, quelques repères historiques et sémantiques : Invention du mot "paysage" au début du seizième siècle, en Flandres, à propos des tableaux de Joachim Patinir. Bien qu'il existe des paysages objectifs dans la peinture et dans la littérature avant l'apparition du mot, on peut cependant parler d' “invention” : celle-ci est dans la conscience et dans la volonté de faire du paysage "un art absolu et complet", un genre autonome, alors qu'auparavant il était là comme cadre ou décor d'une narration, arrière-plan d'une scène6. L’irruption ironique et subversive de la ville dans le paysage bien sage des bucoliques et des églogues peut être assez
6 Pour une mise au point, voir Ernst Gombrich, L'écologie des images, La théorie artistique de la Renaissance et l'essor du paysage, Flammarion, 1983, pp. 15-43.

36