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Le politique et la liberté

De
272 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 267
EAN13 : 9782296221703
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LE POLITIQUE ET LA LIBERTÉ

Collection «Logiques

sociales»

Derniers titres parus
D. Alland MICHAUD, L'avenir de la société alternative, 382 p., 1989. Alan BIHR, Entre bourgeoisie et prolétariat, L'encadrement capitaliste, 418 p., 1989. Daniel BIZEUL, Civiliser ou bannir, Les nomades dans la société française, 270 p., 1989. Robert CHAPUIS, L'alcool, un mode d'adaptation sociale?, 224 p., 1989. Centre lyonnais d'Études Féministes, Chronique d'une passion, Le MLF à Lyon, 272 p., 1989. Régine DHOQuolS, Appartenance et exclusion, 303 p., 1989. Philippe GARRAUD, Le Languedoc et ses images, 240 p., 1989. Christian DE MONTUBERT, Crise économique et conflits sociaux, 207 p., 1989. Pierre MULLER, L'airbus. L'Ambition européenne, 256 p., 1989. François PAVÉ, L'illusion informaticienne, 270 p., 1989. Jocelyne STREIFF-FENART, Les couples franco-maghrébins ('1/ France, 160 p. 1989. Jacques SONCINET, .Jean BÉNETIF:RE, Au cœur des radios libres, 256 p., 1989. Jacques TYMEN, Henry NOGUES, Action sociale et décentralisation, 367 p., 1989. Bernadette VEYSSET en collaboration avec J.-P. DFRFMBLF, Dépendance et vieillissement, 172 p., 1989. Françoise MFSSANT-LAURENT, La secrétaire modèle. Étude sociologique, 224 p., 1990. Françoise CRÉZÉ, Repartir travailler, La réinsertion professionnelle des femmes, 192 p., 1990. Marianne BINST, Du Mandarin au manager hospitalier, 272 p., 1990. Louis MOREAU DE BELLAINC" Sociologie de l'autorité, 176 p., 1990. Soria DAYAN-HERzBRuN, Mythes et mémoires du mouvement ouvrier, Le cas Ferdinand Lassalle, 200 p., 1990.

COLLECTION LOGIQUES SOCIALES dirigée par Dominique Desjeux et Smaïn Laacher

François Masnata

LE POLITIQUE
.

ET

LA LIBERTÉ
principes d'anthropologie politique

Éditions L' Harmattan 5- 7, rue de I'École- Pol ytechnique 75005 Paris

Du même auteur

Le parti socialiste et la tradition démocratique en Suisse. Paris, A. Colin, 1963, 332 p. (Cahiers de la FNSP nQ128) et Ed. La Baconnière, Neuchâtel.

Pouvoir blanc, révolte noire. Paris, Payot, 1973, 265 p. (PBP nQl15) (traductions portugaise et espagnole).
Pouvoir, société et politique aux Etats-Unis. Paris, Payot, 1970, 344 p. (PBP nQ161) (avec Claire Masnata-Rubattel).

Autopsie d'une Amérique. Paris, Payot, 1973, 281 p. (pBP n~21 ). Le pouvoir suisse. Séduction démocratique et répression suave. Paris, Christian Bourgois, 1978, 320 p. (avec Oaire MasnataRubattel) (trad. allemande). La volonté d'agir. Vivre au passé suisse, ou construire un futur... Lausanne, Editions d'en Bas, 1980, 134 p. (<<Le Forum») (traduction allemande).

à paraître en 1991 Le pouvoir suisse. 1291-1991 (sous la direction de), nouvelle édition revue, mise à jour et augmentée. Lausanne, Editions de l'Aire.

Ouvrage publié avec le concours de l'Université de Lausanne
@ L'Harmattan 1990

ISBN: 2-7384-0797-8

Bernard Vou/at a activement collaboré à la mise au point défmitive du texte. Ses suggestions, ses critiques ont assurément permis d'en améliorer la forme, et d'en clarifier le contenu. A lui, mon amical remerciement. Merci également à Claire Rubattel de m'avoir supporté avant, pendant. .. et après (! ?) ce long et pénible accouchement.

INfRODUCfION

Quand les vagues déferlent sur le Mont Saint-Michel, personne ne s'aviserait de penser qu'un étrange démon, du haut des cieux, loin derrière l 'horizon, a déversé le trop plein de sa colère, entraînant par là, à des milles à la ronde, une violente montée des eaux. Colère des dieux, angoisses des hommes. Une cenitude désormais apaise les esprits, la marée est chose connue, même si elle continue à émerveiller. Cela va de soi, rien n'est plus familier aujourd'hui que l'influence de la lune sur les marées étranges des océans immenses. Comme si notre cerveau de «civilisés» avait subi une mutation, comme si le savoir évident faisait panie de notre génétique. Progrès. Evolution linéaire de l 'histoire. Accumulation du Savoir. Pourquoi n'en irait-il pas de même pour la politique? Sûr de lui, l'homme de «Progrès» «sait», depuis Aristote, que la politique est l'an de gouverner la cité. Il «sait» aussi que depuis que le monde est monde, il y a eu des gouvernants et des gouvernés. Ainsi donc, il y en aura toujours. C'est ainsi. Et puisque c'est ainsi, c'est bien ainsi. Et si c'est bien ainsi, c'est parce que c'est ainsi. L'être, le devoir, le Devoir-être du Pouvoir. Immanence du savoir, permanence du Pouvoir. Il s'agirait donc d'en révéler la structure cachée, projection dans la société de la structure du cerveau de l 'homme, qui subit une mutation le jour où, péniblement, il se leva sur ses pattes arrières et dit d'un ton tranquille et assuré: «Je suis l'Homme». Quant à la femme: néant. Seuls les Germains semblent l'avoir intégrée dans leurs préoccupations sous le vocable de «Mensch». En France, Marianne devint plutôt objet de désir (donc de pouvoir), autre façon de fonder l'inévitabilité du Pouvoir. Tant qu'il

y aura des femmes... Aristote du reste, n'avait-il pas déjà affirmé que «C'est pour la conservation mutuelle que la nature a donné le commandement à l'un et imposé la soumission à l'autre».[l] Le pouvoir est dans l 'homme, comme l 'homme est dans la femme... Complémentarité hiérarchique en forme de soumission[2]. Du bonheur dans l'esclavage, quoi: «Les esclaves... étaient amoureux de leur maitre... ils ne pouvaient se passer de lui, ni de leur esclavage. La même vérité, après tout, d'où vient à l'Histoire d'O sa décision, son inconcevable décence et ce grand vent fanatique qui ne s'arrête pas de souffler».[3] Certes, mais on rétorquera que d'Aristote à Max Weber, les choses ont bien changé. En réalité, pas tant que cela, car il s'est surtout agi de justifier l'inévitabilité du pouvoir. Et le grand sociologue allemand essaya de nous convaincre qu'à l'Eternel Hier (c'est-à-dire au pouvoir qui n'avait pas à se justifier puisque légitimé par le poids de l'Histoire), succéda le charme discret du leader (la légitimité charismatique). Et que maintenant, dans nos sociétés, les hommes sont devenus raisonnables puisqu'ils ont [4] décidé d'asseoir leur asservissement sur le Droit et la Raison. Certes, il y eut Karl Marx qui, le premier, refusa de faire de la violence une immanence, mais l'inscrivit dans l'histoire des hommes, dans leur lutte pour leur libération. Pour son malheur, il n'écrivit jamais son livre sur le politique. On s'en lamente encore dans certaines chaumières; d'autres, au contraire, s'en réjouissent, car ils pensent ainsi détenir la preuve de l'impasse définitive dans laquelle se trouvait celui qui, de surcroit, fauta avec sa bonne, illustrant par là une fois de plus l'ignominie de ses propos. D'autres encore, des nécrophiles ceux là, s'en emparèrent, le parant, qui des oripeaux de l'avenir radieux du stalinisme, qui des guenilles des goulags. Certains enfin en firent un sujet sans histoire. Dès lors, la voie était ouverte aux pires déconvenues. On n' enterre pas impunément une pensée devenue monde. Un anthropologue découvrit le Paradis perdu et les méfaits de la Modernité, un nouveau monstre de Lochness. D'autres, le bouc-émissaire, la hiérarchie ou la structure. L'Eternel Hier reprenait ainsi ses droits. Un grand philosophe redécouvrait que le pouvoir était constitutif de toute relation sociale. Des sociologues avertis nous apprirent qu'il fallait accepter les dures nécessités du réalisme - 10-

politique et que désonnais notre sort était lié à celui de la démocratie parlementaire. «Democracy is the good society itself in opération». [5JD'autres, refusant l' «inévitable» cherchèrent refuge dans l'utopie. Au règne de la raison, succéda celui de la Déraison. Fatalisme. Vanité. Retour de Narcisse: chacun pour soi. Retour de Sysiphe, mais sans la révolte: assis sur son rocher. Retour surtout de la Nature, dont on nous explique qu'elle seule détient les clés de l'inégalité, du Pouvoir, de la domination. «Libérons la Nature et respectonsla» devint, par un savant détournement de sens, le slogan à la mode, récusant par avance et d'autorité toutes les tenaces et timides tentatives de faire la pan des choses, de distinguer l'illusion nécessaire, de sa fonne et de son contenu; illusion qui contient la liberté possible des hommes et des femmes. C'est l'imagination enchaînée dont parle Habennas. [6J Comment, dès lors, ce fatalisme résurgent se concilie-t-illes bonnes grâces de la démocratie parlementaire? Et que font de l'Etat ses défenseurs? Est-ce par hasard que les panisans de «moins d'Etat» soient les descendants de ceux qui, au siècle passé, demandaient plus d'Etat pour mater les révoltes populaires et pour «faire du social», après avoir découvert que des travailleurs bien nourris sont moins dangereux et surtout plus productifs? Est-ce un hasard si ce sont les mêmes encore qui réduisent le politique à un marché, où la libre-concurrence pour les biens et les services fonctionne dans l'intérêt de tous... c'està-dire principalement dans le leur. Obstacle incontournable que l'Etat; il ne suffit pas de l'escalader, même dans la foulée d'une victoire électorale, pour en changer la fonne, ni même simplement en modifier les contours. L'Etat «épuiserait-il» le politique? Non, bien sar ! Tout le monde le sait. Mais peu nombreux sont ceux qui en tirent les conséquences. Alors, qu'est-ce que le politique? Changerait-il de visage en changeant de définition? Comme si la matérialité des rapports de forces dépendait de la mode et de la seule volonté des bâtisseurs d'illusions. Comme si l'imaginaire existait en dehors des conditions préalables à sa constitution. Etrange destin pourtant du mot «politique», qui a fait courir les foules, qui a enflammé les esprits et qui, maintenant, est

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traîné dans la boue. Finis les rêves grandioses, les Projets? Serait-il revenu le temps du «réalisme», du «pragmatisme» ? Mais faut-il vraiment en appeler à une prétendue «nécessité» fOt-ce celle du Marché - pour expliquer, sinon pour justifier et se réjouir de cette évolution? Ne faut-il pas d'abord prendre conscience du fait que tout discours à prétention scientifique «ne saurait être isolé sans artifice de ce que Canguilhem appelle «son encadrement culture!», c'est-à-dire de l'ensemble des rapports et des valeurs idéologiques de la fonnation sociale où il s'inscrit ?»[7J Ensuite, ne faut-il pas admettre que la définition même du politique est un enjeu politique, puisqu'elle détennine le champ des affrontements politiques? De même que le problème de l'idéologie est lié au problème de l'apparition de l'idéologie comme problème, le problème de la définition du politique n'est-il pas inexorablement lié aux conditions de l'apparition du politique comme problème? Assurément, oui. Et faire cette constatation, c'est déjà faire un premier pas pour se mettre en situation d'extériorité. C'est créer, pour le chercheur, les conditions d'analyse de sa propre pratique. C'est aussi refuser qu'un élément de l'imaginaire social d'une société particulière serve de point de départ à la réflexion (et en fait également de point de retour, puisqu'il s'agit d'un raisonnement circulaire). Ce qui serait nécessairement faux. Car s'il est vrai que le politique est en partie illusion, la matérialité de cette illusion, qui en même temps le fonde, pennet de réfléchir sur sa genèse, sa fonne, son fonctionnement ici et maintenant, aussi bien qu'ailleurs et autrefois. «Il n'y a donc pas de «politique scientifique» mais tout au plus une connaissance (au moins possible) scientifique du politique». [8J C'est à partir de ce possible que nous voulons réfléchir. Mais comment s'y retrouver dans ce salmigondis de définitions, d'affinnations péremptoires, provenant d'auteurs par ailleurs souvent fort respectables et qui soit établissent une savante confusion entre l'être et le devoir être, soit se plaisent à demeurer dans une position cynique ou sceptique. D'abord, réglons le cas de ces désabusés, ces sceptiques, ces déçus de la politique, ces fatalistes nouveau genre qui contribuent peu ou prou à enraciner, dans une démocratie de facto

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restreinte et censitaire, une nouvelle légitimité fondée sur un désenchantement ou un repli d'autant plus illusoires qu'ils permettent aux dominants - souvent par le biais de l'Etat «nouvelle manière» - de reconsolider, de replâtrer les bases de leur domination. Nous faisons nôtre cette remarque de Lucrèce: «Quant à ceux qui pensent que toute science est impossible, ils ignorent également si elle est possible, puisqu'ils font profession de tout ignorer. Je négligerai donc de discuter avec des gens qui veulent marcher la tête en bas». [9] Quant aux autres, ceux dont la pensée et les écrits sont l'illustration vivante de l'éternel combat que se livrent, par philosophes et sociologues intetpOsés, les jugements de valeur et les jugements de fait, le subjectif et l'objectif, il faudra les écouter attentivement. Ils ont tous quelque chose à nous apporter. Même (surtout 1) par leurs erreurs. «L'épistémologie en tant qu'elle est historique accordera ... plus d'attention à l'erreur, à l'échec, aux hésitations qu'à la vérité: ainsi son espace sera-t-il ouvert et non systématique». [l0] Une fois reconnu - nous y reviendrons _ que l'idéalisme est nécessairement présent dans tout chercheur (à prétention matérialiste), il faudra se demander comment résoudre au mieux cette apparente contradiction. «Au mieux»: c'est-à-dire en montrant que la liberté possible des hommes et des femmes - son contenu comme son étendue - dépend de la façon dont une société gère la dimension contraignante attachée à son être collectif. Il est temps maintenant d'avertir le lecteur de nos intentions. Elles sont à la fois modestes et ambitieuses. Modestes, car nous savons que les moyens (dans tous les sens du terme) dont nous disposons sont limités. Ambitieuses, car nous voulons souligner, après d'autres, que la seule façon de réfléchir valablement sur le problème du politique est d'élaborer préalablement une théorie qui nous permette avant toute autre démarche de «penser» le politique, comme objet construit à partir du réel. Nous ne partirons pas d'une définition, mais d'un constat: le politique fait problème. Or, les auteurs partent trop souvent d'une définition et non du problème lui-même. D'où le danger de réification du problème lui-même que certains estiment pouvoir simplement résoudre par le biais d'une définition. Ils oublient - 13-

cependant que, dans leur démarche, c'est la définition qui détermine le problème, alors que cela devrait précisément être l'inverse. Le mot le dit: dé-finir signifie enfermer un problème, alors qu'il convient tout au contraire d'ouvrir et de cerner une problématique, de parvenir à une définition après avoir identifier la nature du problème dont elle rend compte. Le politique n'est ni un domaine du réel, ni une force immanente qu'il s'agirait de révéler. Il faut donc construire un angle d'attaque qui soit intégré dans un cadre d'analyse plus général et qui tienne compte de l'ensemble des dimensions contradictoires de la réalité sociale. A cet égard, nous souscrivons pleinement à la conception de Bourdieu concernant l'objet de la science sociale, à savoir: «Une réalité qui englobe toutes les luttes individuelles et collectives, visant à conserver ou transformer la réalité, et en particulier celles qui ont pour enjeu l'imposition de la définition légitime de la réalité, et dont l'efficacité proprement symbolique peut contribuer à la conservation [llJ ou à la subversion de l'ordre établi, c'est-à-dire de la réalité». Bien que la «science politique» ait donné lieu à d'innombrables controverses au sujet de la définition de son objet, on peut avancer que cette discipline a pour beaucoup contribué à renforcer deux idées aussi néfastes l'une que l'autre concernant l'appréhension des faits politiques eux-mêmes. La première consiste à considérer le politique comme un «domaine» spécifique, autonome - même relativement - dans la société, ce qui a notamment pour conséquence d'induire une distinction discutable entre le politique d'une part et le social d'autre part. La seconde, qui dépend étroitement de la première, appréhende la politique comme l'ensemble des pratiques sociales orientées vers ce «domaine», soit qu'elles en dépendent d'une manière ou d'une autre, soit qu'elles pèsent plus ou moins directement tant sur son organisation que sur son fonctionnement. Cette vue soulève d'emblée des difficultés insurmontables. Que faire des sociétés dépourvues, en apparence tout au moins, de toute forme politique. Est-ce dire qu'en l'absence d'un Etat, de partis, d'un système de représentation, il n'y aurait pas de politique? Ce qui conduirait en définitive à exclure un nombre considérable de sociétés humaines d'un regard «politologique», - 14-

au profit d'une démarche «anthropologique». Au contraire, y aurait-il des institutions sociales (la Chefferie, le Royaume,l'Empire, la Cité) que le politicologue pourrait considérer comme fondamentalement politiques? Mais pourquoi «fondamentalement» et en fonction de quels critères? Ne risque-t-on pas ainsi d'utiliser les schémas de fonctionnement et d'analyse de notre propre société pour les transposer sans précaution aucune sur d'autres formes de vie sociale? Bref, un premier constat s'impose: si la définition du politique fait l'objet de multiples démarches, souvent contradictoires les unes par rapport aux autres, c'est que l'établissement d'une telle définition pose de lourds problèmes. Pour les uns, le politique serait directement lié à l'apparition de l'Etat, en particulier sous sa forme libérale. Pour d'autres, il résulterait de la structuration de la société en classes ou, plus généralement, de l'existence, dans toute société, de conflits plus ou moins manifestes. D'autres encore s'en font une image plus large, en l'assimilant à la gestion des affaires de la Cité (polis). Certains ramènent au politique toute relation sociale marquée par l'existence d'une forme de pouvoir. La liste pourrait s'allonger. L'essentiel n'est cependant pas là. Retenons simplement le fait que le mot «politique» n'a pas toujours existé et que, là où il existe, sa forme ainsi que sa signification varient. Quant à la distinction que l'on pourrait établir entre ce qui relève du politique et ce qui lui est étranger, nous sommes là aussi en proie à des difficultés également insurmontables. Où en effet situer la limite? En quoi le Parlement serait-il «politique» et l'entreprise «économique» ? A partir de quand et en fonction de quels critères une grève deviendrait-elle «politique» ? Quelle est la pertinence de la distinction pourtant classique en science politique entre parti «politique», groupe de pression «économique» et mouvement «social» ? Un parti est-il plus «politique» qu'un syndicat, sachant que l'on ramène généralement ce dernier à la «sphère économique», ou qu'un mouvement «social», que l'on situe habituellement hors du champ politique? Qu'est-ce qui permet de dire que la construction d'une centrale nucléaire, les relations entre hommes et femmes ou encore les assurances sociales relèvent du politique, ou n'en relèvent pas?

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En fait, la définition de ce qui est socialement reconnu comme

«politique» et de ce qui n'est pas reconnu comme tel varie non seulement d'une société à l'autre (par exemple en fonction de la plus ou moins grande intervention de l'Etat dans la vie sociale), mais aussi à l'intérieur d'une même société (en fonction notamment de la nature des conflits qui la traverse et de la manière dont ceux-ci sont socialement vécus). Les exemples abondent, qui montrent que des questions peuvent émerger, puis disparaître comme questions «politiques». Et l'appréhension du politique comme un phénomène essentiellement conflictuel ne résout en rien ce problème. En quoi une institution sociale (au sens large) serait-elle «politique» dès lors qu'elle est l'objet d'un conflit et cesserait-elle de l'être au moment où elle est consensuelle? Cette approche introduirait en quelque sorte des degrés de «politisation» des choses sociales. Serait ainsi considéré comme «plus ou moins» politique tout ce qui toucherait de manière «plus ou moins» immédiate l'ordre social institué (dans sa conservation comme dans son changement). La compréhension du fait politique a peu à gagner de ces distinctions, à commencer par celle qui institue un «domaine» plus ou moins précis, défini comme étant celui du politique. A notre sens, cette réflexion sur les limites du politique, sur le classement des choses et des pratiques - sont-elles ou non «politiques» ? - a deux conséquences de première importance. Tout d'abord, elle oblige à prendre en compte le fait que la définition du fait politique ne saurait être considérée comme une donnée immuable, valant partout et toujours. Tout au con- ' traire, le politique, dans son acception courante, est une notion à géométrie variable, de telle sorte que «nombre de définitions dites «opératoires» ne sont pas autre chose qu'une mise en forme, logiquement contrÔlée ou formalisée, des idées du sens commun».[12] En deuxième lieu, cette réflexion amène à comprendre que la définition du politique comporte un enjeu immense, puisqu'elle détermine, pour nos sociétés, le champ des enjeux politiques, dont l'étendue trace en définitive la limite entre ce qui est socialement admis comme modifiable dans la société et ce qui ne l'est pas. Limite fluctuante, on s'en doute, parce que

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dépendante d'un rapport de forces entre des individus ou des groupes pour lesquels elle est acceptable ou non. Ainsi, le «politique» - autant d'ailleurs que les autres notions que nous utilisons pour saisir le fonctionnement sociétal- existe à la fois dans la réalité et dans la pensée sur cette réalité. Il s'agit-là d'une question de sociologie générale, qui n'est pas spécifique au politicologue, mais qui résulte simplement du fait que l'objet d'étude - en l'occurrence, le politique - est un objet déjà là, c'est-à-dire qu'il est déjà socialement constitué et défini. Il n'est pas dans notre intention, dans cet ouvrage, de proposer une réflexion de plus sur l' «objet» politique et de se demander, après tant d'autres, quel est le «domaine» d'étude propre au politicologue. En d'autres tennes, notre objectif ne consiste pas - et c'est la conséquencede ce qui précède - à définir un «objet» stricto sensu, dont les contours seraient bien définis dans la réalité sociale. Il s'agit au contraire de construire un regard sur les faits sociaux, un angle d'attaque de ceux-ci, qui pennette de les appréhender dans leur dimension politique. S'il est un acquis sociologique, c'est bien celui qui impose de rompre avec le sens commun et, dans le cas qui nous occupe, avec les définitions instituées du politique. Car le piège consiste à prendre pour principe de construction de l'objet la définition que la société - ou plus précisément ceux qui occupent en son sein une position de domination - donne de l'objet. Comme le souligne N. Laurin-Frenette, «les sociologues ont généralement tendance à tomber dans ce qui est bien un piège de l'idéologie,
en se servant de ses critères mêmes pour découper leur objet»}13]

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Dans un premier temps, donc, nous entendons prendre pour objet les instruments de construction de l'objet, afin d'être en mesure, dans un second temps, de nous placer en position de distanciation optimale vis-à-vis de l'objet lui-même Nous proposons ici un détour par une réflexion sur la manière dont le politique a été envisagé chez un certain nombre d'auteurs, ceci dans le but de faire entrer le lecteur dans le cheminement de notre raisonnement. C'est, en effet, à partir de ce qui a été dit et écrit que l'on pourra mieux comprendre la nécessité de distinguer à un IÙveau théorique un certain nombre de questions qui sont trop souvent confondues. Il ne s'agit pas ici de

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faire table rase du passé. Bien au contraire. n ne s'agit pas non
plus de prétendre «épuiser» les problèmes conceptuels des sciences humaines. Ni de se livrer à un jeu de massacre. Encore moins de présenter un palmarès des auteurs qui ont ont abordé le problème du politique. L'objectif est limité et précis: mettre en évidence quelques impasses auxquelles mènent certaines analyses, dès lors qu'elles n'ont pas pris en compte les remarques formulées ci-dessus avec toute la rigueur nécessaireP4] La difficulté principale à laquelle s'achoppent de nombreux travaux consacrés au fait politique réside certainement dans la relation qu'ils établissent entre le général et le particulier ou, en d'autres termes, entre l'idée selon laquelle le politique est appréhendable comme un phénomène universel, propre aux sociétés humaines, et le fait que ses formes varient dans le temps et dans l'espace. n résulte de ce problème toute une série de confusions, que nous espérons lever par la suite, et qui se manifestent, chez certains auteurs, par leur façon d'envisager l'analyse du politique. «Il est vrai qu'une discipline dont le but premier, sinon le seul, est d'analyser et d'interpréter les différences, s'épargne tous les problèmes en ne tenant plus compte que des ressemblances. Mais du même coup, elle perd tout moyen de distinguer le général auquel elle prétend, du banal dont elle se contente»[l5]. Cette remarque de Lévi -Strauss à propos de l'ethnologie est tout aussi valable pour la sociologie politique. Nous entendons dès lors fonder, dans une première partie, l'élaboration nécessaire d'une théorie du social- totale, critique et tournée vers les futurs possibles - à partir d'une lecture d'un certain nombre d'auteurs et d'une compréhension particulière des impasses dans lesquelles ceux-ci nous conduisent, s'agissant de l'analyse du fait politique dans les sociétés humaines. Nous nous attacherons ensuite à construire le politique comme concept générique impliqué par la dimension contraignante de toute vie sociale. Nous verrons alors que si la contrainte est inhérente à l'existence collective dans les sociétés humaines et que les formes de sa gestion/répartition se modifient dans le temps et dans l'espace, cette notion, pensée à un niveau théorique, définit un point de vue sur le social et permet d'en analyser la dimension proprement politique. Enfin, après avoir cerné les différentes implications de cette démarche, celles qui conduisent notamment - 18-

à reconnaître l'ambivalence du politique attachée aux différentes formes de gestion/répartition de la contrainte, nous aborderons la problématique de la liberté et du politique, non pas en philosophe, mais en sociologue. Le passage obligé par la théorie constitue sans doute un rempart contre l'irruption sauvage des préjugés. Mais elle ne supprime pas tous les risques inhérents à la pratique du chercheur en sciences sociales. Il nous parait donc important de réfléchir quelques instants sur la question du statut de ce chercheur; donc en fait sur ma propre activité. La question de l'objectivité en sciences humaines est certes loin d'être résolue, mais la plupart du temps, les termes du débat sont faussés au départ, car les auteurs procèdent trop souvent par analogie, en se référant implicitement ou explicitement aux sciences dites exactes. Affirmer l'extériorité absolue du chercheur mène à un néo-platonisme, position idéaliste intenable; mais soutenir sa subjectivité absolue est tout autant erroné et condamne soit à la désespérance soit à la récusation systématique de toute réflexion rigoureuse, cautionnant par là le statu quo intellectuel, donc politique. Le problème parait devoir être posé différemment. D'abord, il faut reconnaître la dimension duale et contradictoire des faits sociaux, qui implique l'existence d'une relation spécifique en sciences humaines entre l'objet et le sujet. A cet égard, on peut considérer que la phrase de Gramsci «pessimisme de l'intelligence, optimisme de la volonté» n'est pas simplement un slogan politique, mais pose en fait la nature duale des faits sociaux. Le «pessimisme de l'intelligence» vise la dimension «objective», matérielle des faits sociaux, alors que l' «optimisme de la volonté» touche à la dimension «subjective», idéelle de ces mêmes faits. On peut formuler ceci autrement et dire que derrière l'affirmation de «volontarisme», il y a toute la problématique de la marge de manœuvre des individus et des groupes; et derrière celle d' «intelligence», toute la problématique des nécessité de la vie sociale, quelles qu'en soient les formes. Cette double dimension est constitutive des faits sociaux. Elle trouve son «résumé» dans le couple antinomique liberté-nécessité, qui sera - 19-

plus particulièrement abordé dans la dernière partie de cet ouvrage. Il est donc possible pour le chercheur d' «intégrer» le normatif dans sa démarche, sans pour autant s'investir idéologiquement. Car nous verrons que le <<normatif»,qui implique une marge de manœuvre pour l'acteur-agent social, prend racine dans la connaissance objective et que c'est le «jeu» social qui en détermine la fonne. Dès lors, il ne s'agit plus d'opposer l'extériorité du chercheur à son immersion dans l'objet, mais simplement d'intégrer dans la théorie du social ces deux éléments, et de rendre compte de leur jeu hic et nunc, en recourant à la notion théorique d'inhérence liée à celle de forme. Le couple liberté-nécessité constitue un critère rigoureux de compréhension de la «nonnativité», fondé scientifiquement, c'est-à-dire sur le constat vérifiable de la double nature des faits sociaux. En d'autres tennes, la situation d'extériorité du chercheur est «impliquée» par le pessimisme de l'intelligence et sa situation d'implication trouve un garde-fou dans la scientificité possible de la qualification rigoureuse de la «nonnativité» par rapport aux notions de liberté et de nécessité. Nous avons bien dit «gardefou)); car, comme dans toute recherche scientifique, l'erreur est non seulement possible, mais quasi certaine; mais ce problème n'est pas propre aux sciences humaines: partout, il est tout autant cause d'échecs que de découvertes. Au chercheur de jouer, le plus honnêtement possible; aux autres de déjouer ses tentatives conscientes ou non de tricher, c'est-à-dire de dire ce qui devrait être et non pas ce qui est. Car, comme l'enracinement sociétal du chercheur en fait immanquablement un déraciné social, il n'est pas facile pour lui de «vivre)) la double dimension des faits sociaux. C'est bien pour cela que toute recherche porte inévitablement la trace de celui qui l'a faite et, par conséquent, que le danger d'idéalisme est toujours présent. Seul le pessimisme de l'intelligence peut nous garder des excès de l'optimisme de la volonté. Ou, comme le dit Comte-Sponville: «Le militant matérialiste est donc, comme le philosophe matérialiste, condamné à cette contradiction de croire à quelque chose dont il ne cesse d'affinner l'illusion, obligé pour rester matérialiste de se désillusionner sans cesse de sa propre croyance. C'est à quoi lui sert sa philosophie: non pas à se débarrasser de cette illusion - 20-

(puisqu'elle lui enseigne au contraire sa nécessité) mais à la mettre à sa place, c'est à dire à la penser elle-même en tant qu'illusion nécessaire». [16] Les quelques remarques qui précèdent m'autorisent à craindre que, dans le climat intellectuel actuel, une telle réflexion soit «impopulaire», puisque à contre-courant des modes de pensée dominants. Elle risque donc d'être récusée au départ, et en bloc. Mais nous savons aussi que «la sociologie vraiment scientifique est une flratique sociale, qui sociologiquement ne devrait pas exister». 11] De surcroît, ne faut-il pas interpréter dans une perspective nouvelle ce passage classique de Marx: «A un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en collision avec les rapports de productions existants...les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent dans le même temps les conditions matérielles propres à résoudre cet antagonisme. Avec ce système social, c'est donc la préhistoire de la société humaine
qui se clôt». [18]

La lecture traditionnelle de ce texte consiste à considérer que la bourgeoisie avait donné son maximum et que, la préhistoire étant tenninée, le socialisme allait inévitablement arriver. On sait ce qu'il advint de cette prophétie. Pour ma part, je serais tenté par une interprétation différente; celle-ci: pour la première fois dans l 'histoire des sociétés humaines, les hommes, de par leur savoir, de par la technique, sont en mesure d'avoir une «certaine» connaissance du mode de production et de reproduction sociale. Pour la première fois, les hommes auraient ainsi une «conscience», certes limitée mais néanmoins bien réelle, du fonctionnement de leur société. A cet égard, l'apport des sciences humaines est détenninant: sociologie de l'administration, sociologie du travail, psycho-sociologie des petits groupes, sociologie de l'éducation, etc.; mais comme il n'y a pas de neutralité de la connaissance et de la science et que par ailleurs les conditions d'accès au savoir sont socialement réglementées, il faut se rendre à l'évidence: le savoir profite essentiellement aux dominants.[l9] Dès lors, il faut se demander dans quelle mesure l'apparition du «Savoir», comme fonne spécifiquement nouvelle du «Pouvoir», ne risque pas d'entrafner l'apparition d'une - 21 -

[20] Une chose est certaine: nouvelle gestion de la contrainte. nous sommes loin de la légitimité légale et rationnelle de «l'ordre démocratique» défendu par Max Weber. La question de la séduction démocratique et de la répression suave est à l'ordre
du jour. [21]

L'enjeu de la lutte se centrant au niveau de l'imaginaire social ou de l'idéologie, il nous apparaît d'autant plus urgent d'aider, dans la mesure de notre possible, à «produire les conditions d'un nouvel esprit scientifique et politique, libérateur parce [22]Aussi espérons-nous contribuer à que libéré des censures». faire en sorte que cette remarque que Weber formulait à propos des seuls «chefs» devienne valable pour tous: «Il est parfaitement exact de dire que l'on n'aurait jamais pu atteindre le possible si dans ce monde on ne s'était pas sans cesse et toujours attaqué à l'impossible».I23] D'ailleurs, Bakounine n'avait-il pas déjà relevé que «c'est en cherchant l'impossible que l'homme a toujours réalisé et reconnu le possible, et ceux qui se sont sagement limités à ce ~ui leur paraissait possible n'ont jamais avancé [24 d'un seul pas».

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NOTES

[1] Aristote, Politique, Paris, PUF, 1950, pA (<<Bibliothèquede la science politique». [2] Cf. par exemple Dumont (L), Essai sur l'individualisme, Paris, Seuil, 1983,pp. 217, 260,263. [3] Ce sont les dernières phrases de l'édifiante préface de Jean Paulhan au célèbre roman Histoire d'O. Reage (P.), Histoire d'O, Paris, Pauvert, 1974, p.xvm. [4] On aura reconnu l'allusion aux trois types idéaux de légitimité (traditionnelle, charismatique et légale rationnelle) construits par Weber (M), Le savant et le Politique, Paris, Plon, 1959, pp. 114 sq. [5] Lipset (S.M.), Political man, New York, Doubleday, Anchor book, 1963, p.439. [6] Cf. Habermas (J.), Raison et légitimité, Paris, Payot, 1978, pp. 134-135. [7] Lecourt (D.), Pour une critique de l'épistémologie, Paris, Maspéro, 1972, p.73. [8] Comte-Sponville (André), Le mythe d'Icare, Paris, PUF, 1984, pp. 184185 (Perspectives critiques). [9] Cité par Comte-Sponville, op. cit., p.176. [10] Lecourt (D.), Pour une critique de l'épistémologie, op. cit. p.25. Sans prétendre aucunement avoir saisi toute la richesse de l' œuvre de Bachelard, je dis ici ma dette à l'égard de cet auteur, qui m'a appris que l'ère des ruptures était inévitable si l'on voulait progresser dans le domaine de la connaissance et donc dans celui de l'action. [11] Bourdieu (P.), Le sens pratique, Paris, Ed. de Minuit, 1980, p.244. [12] Bourdieu (P.), et al., Le métier de sociologue, Paris, Mouton-Bordas, 1968, p.36 n°l. [13] Laurin-Frenette (N.), Production de l'Etal et forme de la nation, Montréal, Nouvelle Optique, 1978, p.49. [14] S'agissant d'auteurs connus et reconnus, le plus souvent à juste titre, pour avoir contribué à faire avancer la connaissance dans le domaine des faits dits politiques, mon objectif est donc uniquement de voir comment ils ont traité l'enjeu intellectuel que présente la délimitation de la question du politique. Ces auteurs, dont je présente ici certaines des analyses, - 23-

ont été choisis en fonction de leur originalité spécifique, de l'actualité de leurs propos ou de la place qu'ils occupent dans le panthéon des sciences humaines. Alors que l'école weberienne est restée fidèle au maître - d'où une réflexion sur Max Weber -, l'éclatement du marxisme m'a amené à parler plutôt de Poulantzas, qui a cherché à «actualiser» la démarche marxienne, que de Marx lui-même. TIsera également question de M. Foucault et de son analyse particulière du pouvoir, ainsi que de P. Clastres et de son regard sur le politique à partir des sociétés «primitives». [15] Lévi-Strauss (C.), Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958, p. 19. [16] Comte-Sponville, op. cit., pp. 127-128. [17] Bourdieu (P.), Questions de sociologie, Paris, Ed. de Minuit, 1980, p. 49. [18] Je ne cite ici que de courts extraits, cf. Marx (K.), Avant-propos à la critique de l'économie politique, Paris, Gallimard, 1972, Ed. «Pléiade», Economie, vol l, pp. 273-274. [19] Voir à ce propos l'ouvrage fort utile d'Accardo qui vise à «populariser» les recherches de Pierre Bourdieu. Accardo (A.), Initiation à la sociologie de l'illusionnisme social, Bordeaux, Le Mascaret, 1983, 209 p. Bourdieu au Collège de France, un paradoxe? Non. C'est au contraire la confirmation de la thèse relative à la marge de manœuvre que j'ai esquissée et que je développerai quand il s'agira de fonder la problématique de possible dans le cadre du couple liberté-nécessité. [20] Cf. notamment Habermas (J.), La technique et la science comme «idéologie», Paris, Gallimard, 1973, 211 p. (Coll. Les Essais, CLXXXIll) et Marcuse (H.), L' homme unidimensionnel, Paris, Ed. de Minuit, 1968, 281 p. [21] Cf. Masnata-Rubattel (CI. et F.), Le pouvoir suisse. Séduction démocratique et répression suave, Paris, Bourgois, 1978,320 p. [22] Bourdieu (P.), Questions de sociologie, op. cit., p. 18. [23] Weber (Max), Le savant et le politique, op. cit., p. 200. [24] Bakounine (M), La liberté, choix de textes, Paris, Pauvert, 1965, p. 33.

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PARTIE 1 PRINCIPES PRÉLIMINAIRES
A UNE RÉFLEXION SUR LE POLITIQUE

CHAPITRE DE QUELQUES

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APPORTS ET DE LEURS LIMITES

1. L'ethnocentrisme de Max Weber «La sociologie politique de Max Weber est inséparable de la situation historique dans laquelle il a vécu... Il mettait la grandeur de la nation et la puissance de l'Etat au-dessus de tout. Certes, il était très attaché aux libertés auxquelles aspirent les libéraux du vieux continent... Mais il ne croyait ni à la volonté générale, ni au droit des peuRles à disposer d'eux-mêmes, ni à l'idéologie démocratique».! Ces remarques de R. Aron devraient rendre prudents tous ceux qui recourent aux écrits de Weber pour y trouver une définition du politique, de l'Etat, voire de la légitimité démocratique. [2] Mais comme la «question de l'affiliation d'une recherche sociologique à une théorie particulière du social... est toujours seconde par rapport à la question de l'appartenance de cette recherche à la science sociologique»[3], il convient d 'y regarder de plus près. Pour Weber, un groupement politique est un groupement de domination spécifique. «La domination signifie la chance de trouver des personnes déterminables prêtes à obéir à un ordre». [4] Un groupement de domination est politique «lorsque et tant que son existence et la validité de ses règlements sont garantis de façon continue à l'intérieur d'un territoire géographique déterminable par l'application et la menace d'une contrainte physique de la part de la direction administrative».[51 Weber fait une distinction importante entre ce qu'il appelle groupement politique et groupement «hiérocratique» (l'Eglise par exem£le) qui serait fondé, quant à lui, sur la «contrainte psychique». [ ] La violence