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Le pouvoir de l'ingénieur

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184 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 74
EAN13 : 9782296177239
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Le pouvoir de l'ingénieur

Collection

« Logiques

sociales»

dÙigée par Dominique Desjeux

Henri

Lasserre

LE POUVOIR DE L'INGÉNIEUR

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l' École- Polytechnique 75005 Paris

@ L' Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0366-2

Collection

« Logiques

sociales»

dirigée par Dominique Desjeux Ouvrages parus dans la collection
José Arocena, Le déploiement par l'initiative locale. Le cas français, 1987, 227 p. A. Berger, J Catanzano, J de Fornaison, J Rouzier, La revanche du Sud, 1988, 164 p. Brigitte Brébant, La Pauvreté, un destin .~, 1984, 284 p. Jean-Pierre Boutinet (sous la dir. de), Du discours à l'action: les sciences sociales s'interrogent sur elles-mémes, 1985, 406 p. Claude Courchay, Histoire du Point Mulhouse, L'angoisse et le flou de l'enfance, 1986,212 p. Pierre Cousin, J ean- Pierre Boutinet, Michel Morfin, Aspirations religieuses des jeunes lycéens, 1985, 172 p. Michel Debout, Gérard Clavairoly, Le Désordre médica4 1986, 160 p. Jacques Denantes, Les jeunes et l'emploi. Aux uns la sécurité, aux autres la dérive, 1987, 136 p. Majhemour Diop, Histoire des classes socialesdans l'Afiique de l'Ouest Tome 1 : Le Mali. Tome 2 : Le Sénégal, 1985. François Dupuy et Jean-Claude Thoenig, La loi du marché: L'électroménager en France, aux États-Unis et au Japon, 1986,264 p. Franco Foshi, Europe, quel avenir? Emploi, chômage des jeunes, coopératives, clandestins, 1986. Claude Giraud, Bureaucratie et changement, Le cas de l'administration des télécommunications, préface de R. Boudon, 1987, 262 p. Pierre Grou, L'aventure économique, de l'australoPithèque aux multinationales. Essai sur l'évolution économique, 1987, 159 p. Groupe de Sociologie du Travail, Le Travail et sa sociologie: essais critiques. Colloque de Gif-surYvette, 1985, 304 p. Monique Hirsckhorn, Max Weber et la sociologie ji-ançaise, préface dejulien Freund, 1988,229 p. Jost Krippendorf, Les vacances et après .~ Pour une nouvelle compréhension des loisirs et des voyages, 1987, 239 p. Pierre Lantz, L'mgent, la mort, 1988. Christian Leray, Brésil,le défi des communautés,1986, 170 p. Dominique Lhuilier, Les policiers au quotidien, une psychologue dans la police, préface de M. Grimaud, 1987, 187 p. D. Martin et P. Royer, L'intemention institutionnelle en travail social, 1988, 192 p. Jean-Ferdinand Mbah, La rechercheen sciences sociales au Gabon, 1987,189 p. JA. Mbembe, Les jeunes et l'ordre politique en Afiique noire, 1985, 256 p. Hervé-Frédéric Mechery, Prévenir la délinquance. L'affaire de tous. Les enjeux du dispositif Bonnemaison, 1986, 192 p. P. Mehaur,J Rose, A. Monaco, F. de Chassey, La transition professionnelle,jeunes de ]6 à] 8 ans et stages d'insertion sociale et proftssionnelle: une évolution économique, 1987, 198 p. Guy Minguet, Naissance de l'Anjou industrieL Entreprise et société locale à Angers et dans le Choletais, 1985, 232 p. Louis Moreau de Bellaing, La misère blanche, le mode de vie des exclus, 1988, 168 p. Gérard Namer, La Commémoration en France de ]945 à nosjours, 1987,213 p. Paul N' da, Les intellectuels et le pouvoir en Afiique noire, 1987, 222 p. André Ortolland, Comment prévoir le Clime, 1988, 204 p. J- L. Panné et E. Wallon, L'entreprise sociale, le pari autogestionnaire de Solidarnosc, 1986, 356 p. Jean Peneff, Ecoles publiques, écolesplivées dans l'Ouest, ]900-]950, 1987,272 p. Jean-G. Padioleau, L'Ordre social, principes d'analyse sociologique, 1986, 222 p. Michel Pençon, Désal7'oisoUVliers, familles de métallurgistes dans les mUtations industrielles et sociales, 1987, 184 p. Louis Pinto, Les PhilosoPhesentre le lycée et l'avant-garde. Les métamorphoses de la philosophie dans la France d'aujourd'hui, 1987,229 p. Alain de Romefort, Promouvoir l'emploi Convivialité et partenariat, 1988, 181 p. Jean-Claude Thoenig, L'Ère des technocrates, 1987. Jacques Tymen, Henri Noguès, Action sociale et centralisation, 1989,365 p. G. Vermes, France, pays multilingue. T.1 : Les langues de France: un enjeu historique et social, 1987,208 p.; T.2: Pratique des langues en France, 1987,214 p. Geneviève Vermes, (sous la dir. de), Vingt-cinq communautés linguistiques en France.. T.1 : Langues régionales etlangues non territorialisées, 1988,422 p. ; T.2 : Les langues immigrées, 1988,342 p. Serge Watcher, État, décentralisation et tenitaire, 1987. Daniel Welzer-Lang, Le viol au masculin, 1989, 254 p. Bernard Zarka, Les A/tisans, gens de métier; gens de parole, 1987, 187 p.

INTRODUCTION

L'avenir économique d'un pays industriel comme le nôtre repose sans doute, face à la concurrence prévisible des pays moins avancés, sur sa capacité d'innovation technologique, c' est- à- dire en particulier sur l'aptitude de ses ingénieurs à mettre au point des produits élaborés, à haute valeur ajoutée. D'où l'importance de l'enjeu que représente pour la France son accès à un modèle de développement fondé sur une véritable culture technologique. Tout laisse penser que les ingénieurs seront amenés à occuper une place stratégique dans un tel modèle de développement. Réfléchir à cet avenir et ce rôle des ingénieurs dans la société française de demain semble urgent car « ceux qui ont étudié la révolution industrielle n'ont pas accordé une importance suffisante à ce groupe d'hommes qui, avec une ténacité extraordinaire, s'organise en vue d'accroître ses talents (1) » . Nous connaissons bien mal ces gens, sans doute excessivement discrets, qui sont pourtant les créateurs des aspects les plus importants de notre civilisation, c'està-dire des objets ou appareils qui marquent notre vie quotidienne, comme de l'organisation du travail qui régit les entreprises. Actuellement, la révoluti<?n_ informatique, robotique, télématique est en train de bouleverser notre mode de vie et de pensée mais que savonsnous des auteurs de ces bouleversements? Dans quelle mesure s'agit-il d'un groupe réel, c'est-à-dire homogène?
1. S. Moscovici, Essai sur l'Histoire Humaine de la Nature, Paris, Flammarion, 1968.

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Quels clivages le traversent? Quelles sont ses valeurs et attitudes à l'égard des autres acteurs de la vie économique, en particulier le Patronat et les syndicats de salariés? L'intérêt que l'on peut porter aux ingénieurs se trouve renforcé par le rôle ae « pivot instItutionnel» qu'ils semblent jouer bien souvent dans l'entreprise. Ils constituent un enjeu important dans le déroulement de bien des conflits sociaux; et le Patronat comme les centrales ouvrières ne ménagent guère leurs efforts pour conquérir ou conserver leur appui. N'ont-ils pas d'ailleurs eux-mêmes coutume de dire qu'ils se trouvent (( pris entre le marteau et l'enclume» ! De même, sur le plan électOral, la Gauche et la Droite se disputent leurs suffrages. On a même pu dire que le changement politique de 1981 était lié, au moins en partie, au basculement d'une fraction d'entre eux en faveur de la Gauche (2). Et pourtant, ne vivons-nous pas tous plus ou moins avec une certaine image de l'ingénieur comme situé dans la mouvance patronale? Ces velléités d'indépendance sont-elles nouvelles? Y a-t-il aujourd'hui des facteurs qui contribuent à favoriser ce jeu plus autonome? En somme, la question est de savoir comment se constitue l'identité 'sociale de l'ingénieur, autrement dit quelle est sa façon de se situer par rapport aux autres groupes sociaux, en particulier dans l'entreprise? Cela revient à essayer de saisir le système de valeurs et de représentations du groupe, sa façon d'envisager l' homme et la société, et de justifier celle-ci vis-à-vis des autres groupes sociaux. Dans cette perspective, nous proposons de partir d'un postulat que nous pensons fécond: l'identité de l'ingénieur se construirait surtOut à partir de l' pvpérience des rapports quotidiens de travail. C'est donc avant tout dans l'entreprise plutôt que dans son quartier ou ses habitudes de consommation ou de loisirs qu'il faut chercher à l'observer et à la comprendre. Nous avons choisi de nous intéresser aux seuls ingénieurs reconnus comme tels dans leur entreprise. Et cela pour plusieurs raisons. D'abord à cause de l'imprécision de la notion de
2. Grunberg 10 et Mouriaux, Le Monde du 12 janvier 1982.

« cadres». Selon les entreprises, cette notion inclut ou non les chefs d'atelier, voire la « haute maîtrise». Au niveau des statistiques, la situation n'est guère meilleure. Les différentes sources actuellement disponibles s'appuient sur des définitions très variables et aboutissent par conséquent à des dénombrements contradictoires (3). Le procès de la notion de « cadre» n'est d'ailleurs plus à faire depuis que L. Boltansky a pu montrer qu'elle correspondait à un regroupement assez hétéroclite de catégories diverses, opéré dans la foulée d'une opération « classes moyennes », au moment du « Front Populaire », pour lutter contre l'influence grandissante du Mouvement ouvrier et en particulier de la C.G.T., à des fins de sauvetage du système économique (4). La notion d'encadrement, revendiquée depuis quelques années par la C. G. C. n'apparaît guère plus claire, car elle tend à n'inclure que ceux qui ont des responsabilités hiérarchiques ou de « commandement ». Que faire alors des ingénieurs de recherche ou d'études, qui « encadrent » bien peu de monde, et où mettre plus largement tous ceux qui ont une position de type « fonctionnel », c'est-àdire précisément ceux qui se trouvent hors ligne hiérarchique? L. Boltansky a pu montrer également que la constitution de cette nébulleuse « cadre» s'était opérée autour des premiers syndicats d'ingénieurs, U.S.I.F., S.P.I.D., S,I.S., et que ceux-ci semblent avoir joué le rôle de pôle d'attraction pour les autres catégories (5) : « Les mgémeurs cons3. Pour l'I.N.S.E.E., par exemple, il y aurait actuellement 4.000.000 de « cadres», dont 1.500.000 « cadres supérieurs ». Selon les Caisses de Retraite Complémentaire, on comprenait 1.300.000 « cadres» en 1976. Si l'on se réfère aux conventions collectives de l'Industrie et du Commerce, définissant les cadres par le coefficient 300 de l'échelle ParodiCroizat, on n'en compterait plus que 800.000 en 1976. Les chiffres sont par coÏm:e beaucoup plus précis en ce qui concerne les ingénieurs. Selon l'enquête F.P.Q de 1970, il yenaurait284.000. Les enquêtes de la F.A.S.F.I.D. dénombrent 235.000 ingénieurs diplômés en 1977. 4. Les Cadres, la formation d'un groupe social, Ed. de Minuit, Paris, 1982. 5. Idem, p. 120.

Il

titueront le noyau dur autour duquel les autres vont s'agréger en s'identifiant» (6). Il ne fait pas de doute qu'historiquement et sociologiquement les ingénieurs représentent l'épine dorsale de cet ensemble hétéroclite que constitue « l'encadrement». Certes, la notion d'ingénieur désigne à la fois un diplôme, une fonction et un statut professionnel. Ces trois aspects ne coïncident pas toujours parfaitement. Tout diplômé d'Ecole n'exerce pas forcément des fonctions d'ingénieur. Mais il a toujours une formation à dominante scientifique et technologique. S'il commence le plus souvent sa carrière par des fonctions technologiques, il peut évoluer vers des fonctions gestionnaires ou commerciales. Le terme cadre, qui est apparu beaucoup ,Plus tardivement, désigne des individus ayant bénéficié dune formation « sur le tas» (on les appelle alors « autodidactes »), ou d'une formation initiale gestionnaire ou commerciale. Ils occupent alors le plus souvent des fonctions d'encadrement au sens large. En fait, la notion de « cadre » désigne surtout un statut (coefficient, caisse de retraite et avantages divers). Tout ingénieur est donc cadre, mais tout cadre n'est pas forcément ingénieur. De ce fait, il n'est pas indifférent, nous le verrons, de se définir plutôt comme « cadre » ou plutôt comme « ingémeur ». Cette réalité du statut cadre est spécifique à la France. Ce statut n'existe dans aucun autre pays. D'ailleurs, le terme cadre est intraduisible et n'existe pas dans d'autres langues. L'anglais ne connaît que « Managers » et « Executives ». En allemand, il n'y a que des « Leitender » et des « Angestellte ». En Italien, ne sont usités que « Dirigente» et « Impiegato ». Autrement dit, ailleurs qu'en France, on ne connaît que des « dirigeants» et des « employés ». Il fallait donc se centrer sur les ingénieurs pour échapper à un point de vue trop hexagonal, et surtout pour faciliter une comparaison internationale, car la notion d'ingénieur est la seule qui soit à peu près transposable.
6. Idem, p. 126.

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Ce flou des termes est déjà en lui-même révélateur d'une identité fort contrastée, dont on peut se demander si elle ne renvoie pas à une expérience très diversifiée des rapports quotidiens de travail et d'autorité. Telle est, du moins, l'hypothèse directrice dont nous proposons d'examiner la fécondité et la pertinence au cours du présent ouvrage. Pour approfondir cette question d'une influence possible des rapports quotidiens de travail et d'autorité sur la constitution de l'identité de l'ingénieur, nous commencerons par examiner l'évolution historique du statut social de l'ingénieur jusqu'au fameux tournant des années soixante et les répercussions de cette évolution sur les attitudes du groupe. Nous essaierons ensuite d'analyser les principaux facteurs d'hétérogénéité du groupe, à travers une série d'enquêtes sur la « professionnalisation », la syndicalisation ou la trajectoire sociale des ingénieurs et cadres, en France mais également dans d'autres pays comparables au nôtre. La troisième partie s'efforcera d'analyser, grâce à une étude qualitative, restreinte mais approfondie, les grandes caractéristiques du discours et de la vision du monde des ingénieurs.

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I
L'ÉVOLUTION DU STATUT SOCIAL DE L'INGÉNIEUR FRANÇAIS

En quoi l'évolution historique du statut social de l'ingénieur se caractérise-t-elle par une nette transformaM tion de la place et du rôle de celui-ci dans les rapports quotidiens de travail et d'autorité? C'est ce que nous allons examiner maintenant. Nous partirons des premiers ingénieurs, pour VOIr ensUIte ce qu'ils deviennent au cours de la première révolution industrielle. Nous aborderons ensuite les changements de leur place, liés à l'apparition des grandes organisations. Nous nous arrêterons un peu plus sur la période des années soixante et sur les transformations qui se sont alors produites dans les relations entre science et industrie. Enfin, nous examinerons les changements dans les attitudes ou l'image de soi des ingénieurs, d'une part à travers des enquêtes ou sondages d'opinion, et d'autre part à travers l'histoire du syndicalisme cadre.

1. LES PREMIERS

INGÉNIEURS

Etymologiquement, le terme d'ingénieur renvoie à celui d'engins. On parlait autrefois des «engénieurs », pour désigner ceux qui inventaient et faisaient marcher 15

des « engins ». Ce terme avait alors une acception essentiellement militaire: il s'agissait d'engins de guerre. Dès l'époque d'Alexandre, on trouve certes l'existence d'un corps d'officiers spéciaux appelés « ingénium » et qui étaient chargés des travaux de guerre, en particulier le levage et la construction des navires. En réalité, il faut attendre le douzième siècle pour voir apparaître des officiers spécialisés, lors des sièges, dans la « science» des engins de guerre. Les premiers ingénieurs du Roy ne sont donc pas civils mais militaires. Ils construisent des fortifications, des armements, et Vauban obtient en 1676, de Louvois, la création d'un « Corps des Ingénieurs », chargé des travaux de fortification. Il faut noter au passage que cette origine militaire de l'ingénieur va laisser de nombreuses traces dans les mentalités, les comportements et les institutions. Encore aujourd'hui, dans beaucoup d'Ecoles, l'ingénieur est considéré comme un futur officier. La Préparation Militaire Supérieure y est considérée comme « normale », tous les élèves étant appelés à devenir des officiers supérieurs. Les principes de commandement sont souvent calqués sur le moaèle militaire. Des habitudes significatives subsistent dans certaines Ecoles: hymne, uniforme, conscrits, majors, etc. et pas seulement à Polytechnique, où l'uniforme et le port de l'épée seront longtemps de rigueur. Aujourd'hui encore, on parle de la « bataille écoIlomique ». Les comportements nécessaires à la réussite industrielle sont souvent référés implicitement au modèle d'une armée en campagne (1). Quoi qu'il en soit, la création en 1747 de l'Ecole des Ponts et Chaussées semble répondre avant tout à des objectifs de génie militaire (construction d'ouvrages permettant le transport rapide des troupes). De même, la création de l'Ecole des Mines en 1793 semble liée au caractère stratégique des matières premières. "L'Ecole Polytechnique, créée en 1794 par la Révolution, était
1. Voir A. Grelon, communication à la journée annuelle de la Société Française de Sociologie en octobre 1981. 16

d'abord destinée à fournir des officiers compétents aux armées de la Convention. Et les autres Ecoles qui apparaîtront plus tard (Arts et Métiers en 1796, Centrale en 1829) auront une organisation para-militaire (uniforme, réveil au tambour, etc.) et s'efforceront de donner un esprit adéquat aux futurs sous-officiers de l'indus trie. A cette première phase, où l'ingénieur est surtout un spécialiste aes engins de guerre, succède, selon Moscovici (2), une deuxième où l'engin devient un moyen de transformation des forces matérielles. L'ingénieur est là pour perfectionner ces machines à l'aide du dessin, des mathématiques et du savoir mécanique. C'est l'apparition, à la Renaissance, de l'artiste-ingénieur, de plus en plus absorbé par la technique mécanicienne, mais qui excelle en même temps dans les divers arts: peinture, sculpture, orfèvrerie, etc. Léonard de Vinci est assez représentatif de ce type d'homme nouveau. Dès cette époque apparaissent des traités manuscrits de pratique mécanique. C'est bien la naissance d'un nouvel art qui « ne dépend plus de la dextérité de la main, mais de la façon d'arraisonner les forces matérielles» (3). Cet art nouveau ne se reproduit plus, comme pour l'artisan, par apprentissage auprès d'un Maître, mais par le livre, l'échange intellectuel, en appliquant un savoir théorique qu'il s'agit d'enrichir et de diversifier. C'est une nouvelle spécialité: la domestication des puissances matérielles (4). L'art de l'ingénieur naît ainsi avec le moulin à eau et le moulin à vent car l'eau et le vent seront les premières forces motrices de la nature à être domestiquées (5). Ce
.

nouvel art fait appel aux mathématiques,

à la géométrie,

à l'arithmétique et commence à se constituer sous forme d'un ensemb1e de règles quantitatives et de mesures (6).
2. Essai 3. Idem, 4. Idem, 5. Idem, 6. Idem, sur l'Histoire Humaine de la Nature, Paris, Flammarion, 1968. p. 231. pp. 228-229. p. 231. p. 235.

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Ces règles proviennent d'expériences guidées par des croquis géométrisés et du calcul vérifiable. C'est donc un travail expérimental guidé par une réflexion théorique, et s'élaborant par l'effort cumulatif de multiples chercheurs qui reprennent les observations des uns et des autres, conceptualisent leur savoir et consignent leurs résultats dans des traités (7). Au moment où cet art s'élabore, il a peu à voir avec le domaine de la fabrication, qui reste à prédominance artisanale. C'est l'artillerie qui adoptera la première les enseignements de la mécanique, et c'est dans ce domaine que va se développer la recherche de nouvelles puissances motrices. Mais c est aussi par ce biais que l'idée de production mécanique va faire son chemin (8). Les arsenaux et les mines vont en effet se mettre à rationaliser et mécaniser les moyens de travail.

2. LA PREMIÈRE

RÉVOLUTION

INDUSTRIELLE

Nous venons de voir que les ingénieurs de l'époque de la Renaissance étaient avant tout des « géomètres », c'est-à-dire que les machines qu'ils concevaient étaient le plus souvent calculées sans tenir compte du travail qui s'y trouvait investi ou du temps nécessaire à leur construction. Travail et temps étaient évalués approximativement et connus par la tradition. On est encore dans une société pré-industrielle. Les machines étaient donc avant tout des instruments expérimentaux servant à mettre en rapport des forces différentes, ou à transformer des intensités ou des directions. On assiste alors à une certaine évolution de la conception de l'ingénieur, qui va se marquer en plusieurs étapes. 1) Tout d'abord, il semble que soit apparu, si l'on en croit les travaux d'Anne Querrien (9), un souci de réduire la
7. Idem, pp. 243-246. 8. Idem, pp. 251-252. 9. Communication au Colloque du Creusot d'octobre 1980, publié dans L'Ingénieur dans la Société Française, Paris, Ed. Ouvrières, 1985, Dir. A. Thépot. 18