Le printemps des crèches

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296270367
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Le printemps

des crèches

histoire et analyse d'un mouvement

Liane MOZÈRE

Le printemps des crèches
histoire et analyse d'un mouvement
Publié avec le concours du Centre National des Lettres

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection "Logiques
Dernières parutions:

Sociales"

Dirigée par Dominique DESJEUX et Smaïn LAACHER

Emmanuèle Reynaud, Le pouvoir de dire non, 1991. C. Dourlens, J.-P. Galland, J. Theys, P.A. Vidal-Naquet, Conquête de la sécurité, gestion des risques, 1991. Norbert Alter, La gestion du désordre en entreprise, 1991. Christian Miquel et Jocelyne Antoine, Mythologies modernes et micro-informatique. La puce et son dompteur, 1991. Sir Robert Filmer, Patriarcha ou le pouvoir naturel des rois et observations sur Hobbes (sous la direction de Patrick Thierry), 1991. Bruno Péquignot, La relation amoureuse. Étude sur le roman sentimental contemporain, 1991. Didier Martin, Représentations sociales et pratiques quotidiennes, 1991. Henri Boyer, Langues en conflit, 1991. Henri Boyer, Langage en spectacle, 1991. Françoise Belle, Etre femme et cadre, 1991. Denis Duclos, L 'homme face au risque technique, 1991. Michel Amiot, Les misères du patronat, 1991. Christian Lalive d'Epinay, Vieillir ou la vie à inventer, 1991. Claire Calogirou, Sauver son honneur. Rapports sociaux en milieu urbain défavorisé, 1991. Gérard Namer, Mémoire et projet du mouvement lycéen-étudiant de 1986-1988, 1991. François Masnata, Le politique et la liberté. Principes d' anthropologie politique, 1991. Michel Lallement, Des PME en chambre, 1991. Sonia Dayan-Herzbrun, Mythes et mémoire du mouvement ouvrier. Le cas Ferdinand Lassalle, 1991. Serge Poignant, La baston ou les adolescents de la rue, 1991. Claude Périnel, Réformer dans l'Église. Experts et contestataires. Préface de René Rémond, 1991. Martine Muller, Le pointage ou le placement. Histoire de l'ANPE,
1991

.

Sylvie Joubert, La raison polythéiste, 1991. Jacques Denantes, Les jeunes et l'emploi. Aux uns la sécurité, aux autres la dérive, 1991. @ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1484-2

Remerciements
Priscae adjutrici gratias Quas pro negotio, studio, Consiliisque suis habet Hic refert auctor. Nous tenons en premier lieu à remercier Robert Castel, qui a bien voulu assurer la direction de cette thèse. Notre gratitude va ensuite aux membres de notre jury: Mira Stambak, Gérard Althabe et Dominique Colas, dont les encouragements et les conseils nous ont été précieux. Nos remerciements, encore, à toutes celles qui nous ont fourni, sans compter, informations et aide: Madame Bussière, Madame Casabielle, Madame Le Carre, Madame Marpsat, Madame Mingasson, Madame Pétillat, Madame Perrier, Madame Sercoff, Madame Vérité. Nous tenons aussi à exprimer notre reconnaissance à nos collègues du bureau G 1 du Secrétariat d'État chargé de la Consommation et de la Concurrence, qui nous ont soutenue dans cette entreprise par leur amical intérêt. Que soient ensuite remerciés celles et ceux qui, ayant relu le manuscrit, l'ont enrichi de leurs suggestions et critiques: Françoise Battagliola, Isabelle Bertaux-Wiame, Monique Besnard, Janine Delatte, Denis Duclos, Michèle Ferrand, JeanFrançois Goyet, Hervé Le Bras, Hervé Maury, Danièle Moreau, Numa Murard, et Claude Zaidman. Ce travail n'aurait pu être réalisé sans l'amical soutien que lui ont, à un moment ou à un autre, manifesté Philippe Ariès, Jean-Louis Flandrin et René Schérer. Nous sommes tout particulièrement redevable à Gilles Deleuze et Félix Guattari dont l'appui affectueux ne nous a jamais manqué. Leur travail fondateur est le véritable point de départ de cette thèse. Mais ce travail n'aurait pu voir le jour sans la coopération fidèle et chaleureuse de celles qui font vivre les crèches (auxiliaires, puéricultrices, éducatrices, psychologues, médecins, personnels administratifs) - avec une pensée particulière pour 5

Madame J. de Chambrun -, des parents et bien sûr des enfants. C'est avec émotion et gratitude que nous leur adressons nos remerciements. A Solange Bidault, qui a assuré, avec patience, humour et générosité, la frappe et la continuité de ce travail, nous adressons nos plus affectueux remerciements. Merci à Madeleine Hersent pour son hospitalité et à Tewfik Allal pour ses talents de correcteur. Nous accompagnant tout au long de cette aventure, qui au bout du compte dure depuis plus de vingt-cinq ans, des compagnes et des compagnons nous ont donné le meilleur d'eux-mêmes: leur réflexion, leur pratique, leur attachement. Ce travail leur doit immensément. Point n'est besoin de les citer tous, puisqu'on les retrouvera tout au long de la lecture. Paris, le 22 mars 1992

6

Sommaire

Introduction.

.................................... Chapitre premier La rupture de Mai

Il

17 19 23 24 28 31 32 37

La crèche sauvage de la Sorbonne Loin de la Sorbonne aussi: effets sur le système institutionnel des crèches Paroles, espaces publics Un autre regard Enfants et parents font irruption L'équipe des psychologues De nouvelles demandes Chapitre deuxième Enjeux et controverses Contexte historique Naissance des crèches La rupture de I'hygiénisme. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Doctrines et pratiques............................. L'hospitalisme et ses effets sur les crèches...... Spitz et la découverte de l'hospitalisme.... Les successeurs......................... La rationalisation des choix budgétaires.... Jenny Aubry et la carence des soins maternels

43 43 43 49 51 51 51 54 55 57 7

L'institution, lieu de socialisationprécoce de l'enfant? L'apport d'Irène Lézine Mira Stambak et le CRESAS Contexte socio-économique Remèdes apportés Demande potentielle Extension du parc des crèches collectives Chapitre troisième Genèse sociale du groupe sujet Origines du groupe sujet La révolution psychiatrique Saint-Alban. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La libération et la diaspora La clinique de La Borde Ouverture sur l'extérieur La polyvalence des tâches et les roulements Les «plateaux» Création d'institutions Lieux de vie Le CERFI. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

62 63 64 70 74 77 78

93 93 93 95 99 101 104 106 109 111 115 119

Une histoire commune à l'UNEF et à l'UEC... 119 La réflexion autour des structures organisationnelles et du fonctionnement démocratique. .. 121 L'expérience de la vie collective . .. 123 La rencontre avec La Borde.................. La FGER!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mai 68 et le Mouvement du 22 mars.......... Une communauté de travail urbaine............ Une démarche spécifique...................... Le chercheur collectif................... L'intervention ou l'expérimentation........ Outils méthodologiques.. . . . . . . . . . . . . . . . . . Notre intervention....................... Hommes, femmes, homosexualité, parentalité 8 124 129 130 131 134 134 135 136 139 140

Chapitre quatrième Monographie de la crèche du Pont-Blanc 1967-1982 : émergence d'un groupe sujet Les origines Jeux de hiérarchies . . . . . . .. Les mouvements de personnel Le syndicalisme: ouverture ou fermeture? L'équipe, un rêve de la directrice.. . . . . . .. L'arrivée d'une nomade... . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. La vie quotidienne est «dure» Une nouvelle combinatoire des relations La crise de la fessée Le noyau des anciennes. . . . . . .. . . . . . . . . .. Chamboulement dans les équipes Le détour institutionnel Quatre sections traditionnelles. . . . . . . . . . . . . . . . .. Le décloisonnement des petits Les vacances Métamorphoses. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le deuxième souffle: le décloisonnement des grands.. 149 149 152 154 156 158 159 161 161 163 164 166 167 167 170 170 172 175

Deux sections parallèles 177 Octobre 1974 - Printemps 1975 : les enfants ouvrent la voie 178 Le départ de MmeAriane 179 La succession 180 La solitude du groupe; l'émergence d'un lieu de vie commun. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 181 Révélation du groupe: l'émergence d'un lieu de vie commun. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Micropolitique locale......................... Dénouement ou début d'une autre histoire?.... Les réseaux de la crèche..................... Réseaux et cartographie....................... Groupe sujet et micropolitique................. Devenir des groupes sujets.................... 182 185 186 188 192 193 195 9

Conclusion. Bibliographie. Annexes.

..................................... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

201 209 247

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

10

Introduction
1960... La mère arrive le matin l, son bébé dans les bras. Elle le
pose sur une grande table à langer recouverte d'un plastique lavable et commence à le déshabiller, à côté d'autres mères. Une fois l'enfant nu, la mère l'emmène jusqu'à la seconde porte du vestiaire; le bas de celle-ci est fermée, le haut ouvert au contraire et formant «guichet ». Ailleurs, une porte vitrée, éventuellement ouverte. Quelquefois on trouve une sonnette au mur, pour appeler l'auxiliaire. Lorsqu'elle se trouve là, l'enfant lui est tendu par la mère, par-dessus ce fameux guichet2. Parfois quelques mots brefs, et l'enfant disparaît. Une fois habillé, après avoir été dans certains cas lavé auparavant, le bébé va être pesé et ensuite, une fois pris le jus d'orange, directement posé dans son berceau, où il lui arrive d'être attaché, dans certaines crèches3. C'est là sa place et s'il pleure, on considère généralement qu'il finira bien par se calmer ou s'endormir. n est seul, sans objet familier, sans jouets dans la plupart des cas4, dans un monde dont il ne perçoit que la blancheur uniforme (murs, draps, uniformes du personnel) et l'odeur insistante des produits d'entretien.

1970...
Les enfants arrivent dès 7 heures, les taties arrivent par roulement. Après une caresse, un au-revoir, regard qui suit, l'adulte s'éloigne, bonjour, yeux qui scintillent, légers pleurs parfois, repris tout de suite dans le corps à corps avec la tatie, qui peut aller de l'effleurement à l'étreinte. Les plus grands s'affairent tout de suite, sur les grands jeux, les toboggans, enfilent des activités, tournent, rôdent autour des petits qui rampent, regardent de leurs babys-relax ou de leurs tapis. Les plus fatigués, sortis tôt de l'endormissement, sont reposés dans leurs lits avec leurs ours, poupées, tissus en vrac, les yeux vagues, les corps déliés...

Il

Que s'est-il produit? Ou mieux, comment s'est produit ce changement? C'est à cette question que nous avons cherché à répondre. .. Notre souci, lorsque nous avons entrepris ce travail, n'était ni de procéder à une analyse institutionnelle d'un secteur donné, ni de faire une description raisonnée d'un groupe d'acteurs en termes psychosociologiques, mais de nous interroger sur les conditions nécessaires à l'émergence de certaines formes de créativité sociale. Longtemps ce sont les explications cherchant à mettre à jour des opérateurs généraux en termes de grands ensembles qui ont prévalu. On peut rappeler brièvement que le libéralisme impute les changements, les mutations, dans le champ social au libre jeu des forces du marché et aux conséquences des innovations scientifiques et technologiques. Les utopies socialistes de la fin du XIXe prônent, pour changer le monde, le recours à l'action de minorités agissantes. Le marxisme, pour sa part, considère que ce sont les masses qui font l'histoire, mais cela ne se produit qu'à certaines conditions. L'état de l'infrastructure, les rapports particuliers entre l'infrastructure et la superstructure, la conscience de classe, pour n'en rappeler que quelques-unes. On a commencé à avoir une vue moins monolithique de ce que pouvaient être les opérateurs du changement lorsque sont apparues des tentatives d'explications en termes d'individus et de petits' groupes: ce sont toutes les recherches qui ont mis l'accent sur le rôle de l'acteur et les analyses sur les groupes. Pour n'en citer que quelques exemples on peut rappeler les travaux de Michel Crozier et une partie de la psychosociologie (le rogérisme et l'analyse institutionnelle classique). La sociologie cependant, fidèle à ses fondements durkheimiens - traiter les faits sociaux comme des choses - s'attache en général à l'examen du lien social et construit de ce fait un corps de connaissances plus centré sur l'institué que sur l'instituant qui échappe le plus souvent à ses modes d'approche. L'analyse institutionnelle traditionnelle illustre bien à sa manière cette tendance: on étudie surtout - sinon seulement - les institutions ayant une histoire, laissant une trace, on analyse leur fonctionnement, leur mode de reproduction. De ce fait il peut paraître beaucoup plus risqué d'appréhender et d'analyser ce qui est porteur de transformations, qui laisse souvent des traces imperceptibles dans l'immédiat, et dont les effets peuvent être perçus dans des champs adjacents ou sur d'autres segments de l'institution. 12

Pourtant l'observation de certains courants, qui ont formulé et agi leurs tentatives de garantir une présence permanente de l'instituant dans l'institué en établissant ce qu'ils ont appelé eux-

mêmes des

«

contre-institutions », permet de saisir mieux les pos-

sibilités de changement et ce qui est à l'œuvre à travers des mutations souvent jugées inexplicables. Nous nous proposons de dresser la cartographie de lieux où, contre toute attente, des ruptures se sont produites, permettant de voir à l'œuvre des individus et des groupes inscrivant leur subjectivité dans un tissu social jusque-là plus ou moins subi. Ces processus de subjectivation ne sont pas fortuits, même s'ils prennent parfois dans le souvenir des acteurs la figure de « moments magiques ». Ils sont, comme nous allons tenter de le démontrer, le produit d'agencements bien particuliers, qui peuvent répondre, selon Félix Guattari, à l'appellation de « groupesujet» . Moments décisifs où le « hors institué» a pu émerger, se développer, voire prendre le pas sur l'institué traditionnel et sa légitimité. Mai 1968, par exemple, a vu se développer un foisonnement d'expériences instituantes : crèches sauvages, comités de grèves, circuits de distribution parallèles, comités d'action, ateliers de production sérigraphique, collectifs en tous genres. Toujours en prise sur les événements et les acteurs au moment où ils sont opérationnels, ces groupes, souvent éphémères, forgent de nouveaux outils d'intervention transformant radicalement les références en cours jusque-là et opèrent transversalement aux appartenances, aux individus et aux institutions. Ainsi tendent à s'estomper progressivement les appartenances (de classe, de sexe, d'âge) et à se gommer les statuts et les fonctions. De là il est à présent plus aisé de cerner comment opèrent et s'agencent les changements. En mai 1968, il n'y a pas eu de prise du pouvoir politique central, ce qui fait que certains n'en parlent qu'en termes d'échec historique. Il n'y a donc pas eu institutionnalisation globale de ce qu'avaient été les revendications, les thèmes, les volontés des acteurs. Mais cependant pour la plupart de ceux-ci, il y avait une conscience vive que les transformations sociales souhaitées ne dépendaient pas uniquement de la prise ou de la non prise du Palais d'Hiver. TIs étaient sensibles, ce que les travaux de Michel Foucault avaient permis d'explorer, au fait que des secteurs entiers de l'exercice du pouvoir ne fonctionnent pas forcément en phase avec le pouvoir politique, qu'ils avaient leur propre histoire où de multiples inscriptions demeuraient possibles. Des rapports de pouvoir ayant leur configuration singulière existaient à l'intérieur de segments de la vie sociale, de secteurs institutionnels, d' ins13

titutions ; et des luttes autour des enjeux ainsi repérés ont rapidement pris, pour de nombreux acteurs, une importance égale aux luttes politiques classiques. C'est bien cette transformation, à l'échelle du micropolitique, au cœur même de l'institué, des grandes machineries sociales, qui donne toute sa dimension et son intérêt au repérage de l'intervention des groupes sujets. Depuis plus de dix ans, nous avons étudié le secteur de la petite enfance et, en particulier, celui des crèches. Lorsque nous débutons notre investigation sur le terrain, le fonctionnement de ces établissements est largement méconnu, essentiellement parce qu'il est rendu opaque par des prises de positions idéologiques: les unes en faveur de l'éducation des jeunes enfants par la mère, les autres violemment opposées. Ces options influençaient tant les politiques en vigueur que les tentatives de réformes. Les crèches, on le sait, héritées d'un dispositif charitable et sanitaire du XIXesiècle, étaient plus que tout autre équipement, fermées aux usagers (hygiène et contrôle), disciplinaires dans leur fonctionnement et peu enclines à prendre en compte les besoins non strictement physiologiques des enfants. Champ de forces et d'idées, le territoire de la petite enfance n'en était pas moins relativement « non-quadrillé» au sens où si une politique traditionnelle y était en général appliquée, on découvrait vite sur le terrain (à partir des années 70), une effervescence expérimentale, une extrême diversité de pratiques biaisant avec les règlements, créant véritablement ce que l'on pourrait appeler des politiques locales ou des «micro-politiques». Il convient de remarquer à cet égard, que dans le mode traditionnel de fonctionnement prévu par les directives et les textes, la place et la fonction du personnel sont définies sous formes de prescriptions restrictives5, et ce notamment parce que la crèche est pensée comme lieu de substitution où se mime «en moins bien» - ce paradigme qu'est le mode de garde maternel. Ce que nos recherches ont permis de découvrir, et sur lequel nous reviendrons amplement, c'est que ce fonctionnement traditionnel, fondé en particulier sur la division en catégories (postes, qualifications) et la stratification (à chaque fonction sa tâche et son espace), s'énonçant par voie de mots d'ordre et d'injonctions, produisait ce que nous avons appelé, ailleurs, un sentiment d'incompétence parmi le personnel6. Il conduisait simultanément à un immobilisme, une inertie où l'on percevait, à l'instar de ce que découvrait, ailleurs, M. Crozier, des formes de résistance passive, des stratégies frileuses au «degré zéro », défensives, de préservation des acquis. 14

Pourtant, et c'est sans doute là l'un des intérêts de cette étude, on découvrait vite sur le terrain que, même de façon microscopique, parfois souterraine, les fonctions avaient tendance à glisser, les stratifications à éclater, les statuts à se chevaucher. Et plus ces glissements étaient importants, plus, paradoxalement, on assistait à la disparition de ces stratégies frileuses, ces atti-

tudes de quant-à-soi

(<<

se préserver ») précédemment évoquées.

Nous avons observé ainsi, au cours des nombreuses années que nous avons passées sur le terrain, en de multiples lieux, selon des temporalités propres à chaque crèche, à l'émergence de modes organisationnels non plus fondés sur les fonctions et les statuts, mais sur des logiques locales qui permettaient de substituer à la passivité - liée au sentiment d'incompétence -, l'activité, la créativité, en l'occurrence l'élaboration et la mise en œuvre de nouvelles règles, de nouvelles «lois locales», en somme d'une micro-politique, reflet et matérialisation d'une positivité du travail rendue enfin possible. L'émergence d'un autre scénario rompant avec les partages de fonctions ou de statuts, et les stratifications, loin d'être seulement l'expression d'une rationalité locale, ou même d'une utopie réalisée, nous semble un outil privilégié de connaissance dans l'étude de la mise en œuvre d'une autre logique. Si une effervescence expérimentale a pu se développer dans les crèches de ce département, si l'on a assisté à la production de nouvelles pratiques, manières d'être et manières de vivre, cela est dû en partie à une production locale de connaissances et d'outils et à une politique départementale des responsables de la Protection Maternelle et Infantile dont dépendent les crèches, cela est dû bien entendu à la manière dont ces ouvertures se sont articulées avec les idées et les pratiques issues de mai 68 mais cela est dû aussi à l'émergence, dans un certain nombre d'établissements, de ce que F. Guattari appelle des «groupes sujets », c'est-à-dire des groupes porteurs d'un projet, capables de l'articuler à un devenir qui leur soit extérieur, à un devenir qui ne s'impose plus mais se construit.

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NOTES

1. Les crèches sont en général ouvertes de 7 h à 19 h. 2. Ce guichet existait encore, dans certaines crèches, en 1972. 3. La contention sera interdite expressément par une circulaire de 1965. 4. Les jouets ne feront leur entrée dans les crèches - et encore progressivement - que vers le milieu des années 60. 5. Celles-ci sont énoncées à différents niveaux: par l'instance hiérarchique le règlement -, mais aussi bien par les divers spécialistes qui s'implantent progressivement dans les crèches à partir des années 50 : médecins vacataires, psychologues, etc. 6. Voir à ce propos, Liane Mozère et Geneviève Aubert, Babillages... Des crèches aux multiplicités d'enfants, Éd. Recherches, 1977.

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CHAPITRE PREMIER

La rupture de Mai 68

Effervescence, bouleversement, explosion de joie, émotion, gravité, solidarité, qui s'entremêlent ont fait la force de 68. Il ne s'agit pas ici d'évoquer cette période en général, ou abstraitement, mais de tenter de voir de quelle manière s'est radicalement repensé à cette occasion et modifié l'espace des pratiques dans le domaine de la petite enfance. Comme le rappelle Françoise Dolto, c'est d'abord à un gigantesque brassage qu'on assiste:
« Oui, à la Sorbonne, dans le Quartier Latin aux rues bouleversées de barricades, partout c'était l'effervescence. La cour de la Sorbonne c'était autant une kermesse bruyante qu'un forum grouillant et beaucoup d'enfants de tous âges se faufilaient entre les jambes des adultes jeunes et vieux qui discutaient, criaient, se passionnaient à remettre en cause le monde, la civilisation, les institutions. Dans Paris et sa banlieue, plus d'école, plus de crèche, plus de cantine, aussi les parents étaient-ils obligés de venir, participants ardents ou

simples curieux, avec leurs enfants. » 1

En quelques jours, tout un ensemble de repères, tout un maillage social était concrètement, dans la quotidienneté la plus immédiate, remis en question, plus d'ailleurs de fait que dans l'ordre d'un discours. Des oppositions binaires, délimitant des appartenances, et qui sont comme des nœuds de ce maillage, sautaient sous le coup de mille petits faits difficiles à remémorer, corrosifs et subversifs. Ainsi en était-il des oppositions: hommes/femmes, adultes/enfants, dedans/dehors, professionnel/privé, politique/non politique, etc. Le savoir, le pouvoir, leurs rapports réciproques n'étaient plus des entités aux allures d'évidence, d'allant de soi, mais des objets de réflexion, de discussion, voire de polémique. «Parler pour 17

qui? Comment passer du dire au faire? », peut-on lire dans le

hall d'entrée de l'Odéon2. Ou encore, en C.24 à Nanterre, « Si vous pensez pour les autres, les autres penseront pour vous »3. Et ceci de manière multiple et en quelque sorte ramifiée, sur
les petits éléments constitutifs de ces entités. « Pourquoi les portes sont-elles fermées? Qui le décide? Qui choisit le contenu d'une affiche? », etc. Mais ce qui est essentiellement acteur et porteur de ces mille et une remises en cause, c'est la parole, flux ininterrompu qui relie les individus et les groupes. La parole, saisie, échangée, écoutée, reprise, qui modifie les relations aux autres, au socius et qui dessine ainsi de nouvelles pratiques de sociabilité. Cette

parole n'est pas statique, elle suit les déambulations de ces « profanateurs », et eux-mêmes circulent beaucoup! Alors qu'il n'y
a plus de transports en commun, que l'essence est rare, on va incessamment d'un espace à un autre: la rue, les lieux institutionnels, les monuments retrouvent leur dimension d'espace public. On a un intense besoin de savoir ce qui se dit et se passe ailleurs. Les grèves et les occupations qui touchent progressivement des segments de plus en plus nombreux de la société, polarisent et accentuent le nomadisme collectif. Chacun visite la ville, ses hauts-lieux habituellement clos, ses passages secrets, ses interstices dérobés et, croisant les autres, voit son regard se métamorphoser. Au hasard de ces rencontres, les appartenances sociales, culturelles, idéologiques se confondent, se brassent. Participer au mouvement légitime les différences et permet de reconnaître l'autre dans ses multiplicités, ce qui bien évidemment conduit à l'éclatement des schémas unificateurs et permet de faire autre chose, autrement. En un mot, il est possible d'expérimenter à tout moment, c'està-dire d'agir, d;évaluer, d'effacer, de reprendre, d'inventer. C'est cette énergie, sortie de ses habituels canaux, qui va permettre de briser les cloisonnements, bouleverser les hiérarchies, bousculer les classifications, défier les habitudes, les évidences naturelIes. Le rapport à la sphère politique se transforme également: s'il subsiste des formes classiques de militantisme, essentiellement définies en référence au rôle historique imparti à la classe ouvrière et à son avant-garde (introuvable ?), ce sont de nouveaux champs politiques qui vont être explorés et des pratiques inédites, novatrices, en rupture, qui vont émerger. Ainsi assemblées générales (AG) plénières, groupes de parole, groupes de discussions, collectifs, comités d'action, comités de quartier vontils se substituer aux formes organisationnelles traditionnelles, la recherche du contact et de l'information immédiate (graffitis, 18

bombages, affiches manuscrites) va-t-elle remplacer la lourde et lente - élaboration du tract ou du communiqué, ainsi que les tentatives longues et souvent vaines de passer par les médias. TI n'y a pas de limites au domaine politique, tout est politique et toute situation est digne d'une intervention politique.
«

Ma pensée n'est pas révolutionnaire si elle n'implique pas

des actions quotidiennes dans le cadre éducatif, familial et politique, et amoureux », proclame un graffiti dans les locaux de l'Education surveillée. Chacun, là où il se trouve ou là où il se choisit d'être, bricole, invente, expérimente des solutions, des échappées singulières, non décalquées d'un modèle centralisé, bureaucratique ou militant. De ces multiples pratiques, dont certaines ne restent connues que de leurs seuls acteurs, certaines vont prendre un relief singulier et être des éléments forts de la symbolique qui se met alors collectivement en place; ainsi en est-il de la crèche de la Sorbonne.

La crèche

« sauvage»

de la Sorbonne

« La cour de la Sorbonne m'a paru comme un hâvre surréaliste. Je restai la nuit à écouter le piano à queue installé à tous vents, à déambuler dans les couloirs, à ouvrir les yeux et les oreilles..., à écouter inlassablement les petits groupes palabrant à l'infini en de multiples grappes mouvantes. J'étais comme une somnambule qui

revenait à la vie et le slogan projeté au mur « Prenez vos rêves pour des réalités » acheva de me happer comme un enivrement. Je pris
le conseil au pied de la lettre. Le jeudi matin, France Soir et ses trois lignes firent basculer mon univers: "Les étudiants ont été jusqu'à organiser une garderie pour enfants". Que faire d'autre quand on est institutrice que de proposer ses services? Au moins, ça je saurais faire »,

écrit Françoise

Lenoble-Prédine

dans un texte inédit, à paraî-

tre 4 .
Ce texte est exemplaire au sens où il illustre bien la démarche qu'adoptent d'innombrables individus. Convertir ses compétences, subvertir son savoir. F. Lenoble- Prédine téléphone à son inspectrice de maternelle pour lui annoncer qu'elle sera plus utile à l'extérieur des écoles maternelles qu'à l'intérieur.
« La fureur de ma hiérarchie rompra les dernières amarres avec cette vieille dame laïque figée dans son histoire» 5, 19

elle se lance donc dans les couloirs, à la recherche du responsable qui lui expliquera que faire.
«

Éric, mon fils, toujours dans le sillage, je déambulais dans la

Sorbonne le jeudi après-midi cherchant vainement le chef qui pourrait m'indiquer où était la garderie. J'atterris enfin au 3e étage, escalier C, au fond de la cour à gauche, archi-fond du couloir, c'était vraiment la dernière pièce, un cagibi pour ainsi dire ordinaire, avec un enfant dedans, un drapeau noir à la fenêtre et un moniteur, plus préoccupé par la rumeur de la cour que de l'enfant. Le silence (qui répondit) à mon interrogation me confirma que le chef était absent» 6.

En mai les événements se précipitent, bouleversant les règles, les préséances: le chef n'étant toujours pas reparu, F. LenoblePrédine se retrouve interrogée par une journaliste du Monde, elle développe ses vues sur une « autre» éducation dont elle a puisé l'inspiration en partie dans la lecture de Makarenko, elle rêve ou imagine déjà le fonctionnement de la garderie, évoquant la participation des enfants, des adultes. A la demande - triviale - de la journaliste: « De quoi avez-vous besoin? », Françoise répond: de biberons, de tétines, de lait, de l'eau d'Évian. Et c'est le miracle: tout ce qui avait été demandé est là, promptement. De plus en plus d'enfants, des bénévoles qui viennent proposer leur aide. Françoise court de la Sorbonne à son école, de son école à la Sorbonne, mais déjà plus rien n'est « comme avant». Après une discussion avec, ses collègues institutrices, elle saute le pas lorsque son inspectrice « ne comprend pas». Elle se lance dans l'aventure à corps perdu.
« Je faisais ce que je devais faire - sens du devoir de la laïque . oblige -. Seule la facilité de l'intendance me déconcertait. Il fallait des lits, des jouets, des livres, un frigo, de l'argent. Tout arrivait
en son temps» 7.

Les enfants affluent, on occupe l'espace, on s'étend, on s'organise, on aménage des lieux différenciés: salle de jeux, de repos, salle des grands, salle des petits.
« Des règles simples s'établirent au fur et à mesure des événements. D'abord manger, dormir, faire se reposer, soigner; grands et petits participent à la vie quotidienne, avec obligation pour les parents de s'occuper de tous, quelques heures dans la journée »8.

La vie s'écoule, dans l'invention, parfois heurtée, du quotidien, scandée par ce qui se joue sur la scène adjacente de la rue, de l'espace public enfin reconquis. Les nuits de grandes
20

manifestations la crèche sert d'infirmerie, visiteurs et voisins.
«

le jour elle accueille

Les enfants étaient là, les gens du quartier aussi pour participer

au lavage, au repassage, aux repas. Les mamies qui restaient, travaillaient avec les adolescents, les autres triaient le linge qu'elles préféraient entretenir chez elles. Les unes voulaient des draps, les autres de la layette du 1er âge... » (8).

La vie s'écoule, avec ses angoisses aussi, la violence dans la rue. C'est bien souvent que l'évacuation de la crèche est évoquée, par quel couloir? Pour aller où ?
«

Je téléphonaisponctuellementà la préfecturepour annoncernotre

sortie. Responsabilité oblige. Imaginez la tête du sous-préfet qui, régulièrement, recevait les messages que je lui adressais du seul téléphone en service au rez-de-chaussée lors des grosses échauffourées. La dernière fois, alors que ça chauffait dur, la voix me répondit
«

Sortez-vousde là, rapidement». Une bombe lacrymogène explosa

à mes pieds. Nous sortîmes alors, toutes sirènes hurlantes ; nous trouvâmes refuge dans le 16e arrondissement, sans étonnement. Bébés changés, biberons chauffés dans de beaux appartements feutrés. C'était 68, sous les pavés, la plage. Tout était possible»8.

Les enfants se succèdent; on en comptera jusqu'à 234. Mais ce qui, au-delà de l'anecdote, est nouveau, c'est l'invention ici d'un lieu de vie, lieu de passage, de brassage où c'est à une autre idée de l'enfance que l'on se réfère. L'expérience de la crèche sauvage de la Sorbonne, comme plus tard celle des autres initiatives qui se réclament des mêmes principes libertaires, et anti -autoritaires, se fonde sur l'idée que l'enfance ne peut être réduite à un état où l'on est censé acquérir un certain nombre d'apprentissages, bien souvent réduits à des procédures que l'on peut assimiler à des dressages; ces expériences insistent au contraire sur une autonomie et une liberté des enfants qui conduit ces crèches à pratiquer un mode de relations nouveau entre adultes et enfants. Vivre ensemble des expériences imprévues, choisies ensemble constitue en quelque sorte la ligne de force de leur questionnement et de leur pratique. Enfants et adultes partageaient une fête. Il faut souligner à ce propos qu'au-delà des simples critiques touchant au « dressage» des enfants dans les institutions et les familles, à la répression de leur sexualité, c'est toute une conception originale de l'enfance qui s'ébauche. Conception qui considère l'enfant comme une potentialité (que l'adulte ne connaît pas nécessairement dans sa totalité, à l'avance, par les « savoirs» spécialisés notamment), comme devenir par rapport auquel les 21

savoirs ne sont que relatifs. Il Y avait donc, pour les adultes, non seulement à découvrir chez les enfants, mais encore à apprendre. La mixité de l'équipe offrait une image de 1'homme et de la femme participant indistinctement aux tâches quotidiennes... Le mélange des âges, des liens étroits avec le quartier, la liberté d'accès de tous à tous les domaines de la vie quotidienne, le partage des responsabilités... permettaient aux virtualités de chacun de se déployer sans contraintes.
«

Ensemble, dit F. Lenoble-Prédine, on inventait sans cesse, que
nouvelles de repas, de jeux ou de vie. Chez
»

ce soit des formules

nous aussi l'imagination était au pouvoir.

TIexiste dans ce lieu une
passante et observatrice
«

« qualité de vie» qui frappe F. Dolto, privilégiée.

C'était un espace de vie, de repos, de gaieté de socialisation,

d'entraide. Je n'y ai pas vu un seul enfant anxieux, insupportable ou triste, ni braillard, ni apeuré. Les adultes ou presque, en jeans et pull, s'y relayaient bénévolement, conscients de leurs responsabilités, librement assumées. On travaillait, on jouait, on goûtait, on dormait, les parents savaient où retrouver leurs enfants. Ce lieu de vie des enfants de tous âges de ce mois fou a été un paradis pour beaucoup et pour certains la meilleure des psychothérapies d'enfants que j'aie jamais vue. C'était un apprentissage spontané de la vie intelligente et libre dans les échanges et la créativité. C'était vraiment un lieu de vie et de développement, qui l'aurait cru avant cette expérience! »9

Comme elle le rappelle un peu plus loin, dans ce même texte, c'es~ par l'observation des différences, «appréhendées comme un enrichissement pour tous dans la complémentarité et l' acceptation les uns des autres », qui, plus que les rivalités et surtout

la ségrégation, font « la vitalité d'une société» 10. Rappelons à cet égard ce qu'écrit plus tard G. Deleuze:
«

A lire certaines analyses, on croirait que 1968 s'est passé dans

la tête d'intellectuels parisiens. Il faut donc rappeler que c'est le produit d'une longue suite d'événements mondiaux, et d'une série de courants de pensée internationaux, qui liaient déjà l'émergence de nouvelles formes de luttes à la production d'une nouvelle subjectivité, ne serait-ce que dans la critique du centralisme, et dans

les revendications qualitatives, concernant la

«

qualité de la vie».

Du côté des événements mondiaux, on citera brièvement l'expérience yougoslave avec l'autogestion, le printemps tchécoslovaque et sa répression, la guerre du Viêt-nam, la guerre d'Algérie et la ques-

tion des réseaux, mais aussi les signes de « nouvelleclasse» (la nou22

velIe classe ouvrière), le nouveau syndicalisme, agricole ou étudiant, les foyers de psychiatrie et de pédagogie dites institutionnelles... Du côté des courants de pensée, sans doute faut-il remonter à Lukacs, dont Histoire et conscience de classe posait déjà la question d'une nouvelle subjectivité; puis l'école de Francfort, le marxisme italien et les premiers germes de 1'« autonomie» (Tronti), autour de Sartre la réflexion sur la nouvelle classe ouvrière (Gorz), et des groupes comme « Socialisme ou Barbarie», le « Situationnisme», la « Voie

communiste» (notamment Félix Guattari et la

«

micro-politique du

désir»). Courants et événements n'ont pas cessé d'interférer. Après 68, Foucault retrouve personnellement la question des nouvelles formes de lutte, avec le GIP et la lutte des prisons, et élabore la «micro-physique du pouvoir», au moment de SP Il. TI est alors conduit à penser et vivre d'une manière très nouvelle le rôle de l'intellectuel. Puis il arrivera pour son compte à la question d'une nouvelle subjectivité, dont il transforme les données après VS 12 jusqu'à Up13, cette fois peut-être en rapport avec les mouvements américains... Et l'intérêt de Foucault pour de nouvelles formes de communauté fut sûrement essentiel. » 14.

Mai 1968 crée une sensibilité sociale à l'autogestion, à la prise en charge des problèmes par les intéressés; à la force de l'imagination susceptible de créer des formes de vie; cette sensibilité va être partagée par des courants à la fois divers et importants dans la population, et notamment dans la jeunesse. Incontestablement préparée par la réflexion et la pratique des groupes contestataires allemands à partir des années 1966-67 qui cherchent à expérimenter des pratiques anti-autoritaires et communautaires,l'expérience françaisedes crèches « sauvages» va bouleverser une série de pratiques, de croyances, de dogmes relatifs à l'enfance 15. Cette démarche se développe parallèlement et est sans doute préparée par une série de travaux d'historiens qui démontent un certain nombre d'idées reçues relatives à l'enfance. Philippe Ariès a eu le premier le mérite de dater l'apparition de 1'« Enfance» dans le champ de la sensibilité sociale 16. D'autres travaux comme ceux de Luc Boltanski, de JeanClaude Chamboredon et Jean Prévot17 resituent l'intérêt pour l'enfance dans son contexte socio-culturel et relativisent du même coup ce qui se pense comme «naturel» ou «éternel».

Loin de la Sorbonne aussi: effets sur le système institutionnel des crèches
,-

Paradoxalement, on pourrait presque dire qu'en tant que telle la crèche de la Sorbonne n'a eu aucune répercussion sur le 23

système institutionnel de la petite enfance. Les personnes qui faisaient partie de ce système en Mai 68, que nous avons pu interroger, encore récemment ne connaissaient pas directement la crèche sauvage et ne parvenaient pas à repérer précisément ce que son existence ou son fonctionnement avaient pu infléchir à l'époque dans les étabiissements où elles travaillaient. Pour certaines puéricultrices c'est seulement bien après Mai 68 que ses effets se sont manifestés. Avant 1969, en effet, les crèches de l'actuelle Seine-Saint-Denis dépendaient encore du département de la Seine et, comme le rappelle une puéricultrice,
« en 68, le médecin-chef, le chef du personnel n'ont pas changé. Le système restait le même, c'était celui de l'Assistance publique; il semblait immuable. Ceci dit je me demande aujourd'hui si on avait cherché à l'époque à changer les choses, comment la hiérarchie de l'AP aurait réagi. Si ça se trouve, personne n'aurait pas trouvé à y redire. Simplement ça ne nous venait pas à l'idée de changer les

choses. »

Il est difficile de cerner avec précision ce qui permet dans un temps et une situation donnés, la diffusion des idées et des pratiques. Nous ne nous hasarderons pas ici à donner une interprétation générale de la diffusion des idées de Mai 68 - tout au plus pouvons-nous dresser une cartographie des lieux de passage, des groupes charnières, des médiateurs qui ont effacé les frontières, fait converger des pratiques, des espérances et des rêves, mis en résonance et rendus perméables événements, lieux, subjectivités. Recenser et tenter de mettre à plat les agencements qui ont, au bout du compte, produit l'apparition d'un autre type de relations.

Paroles, espaces publics
Sont décisifs, tout d'abord, les remaniements institutionnels. En 1968, sont créés les départements de la couronne, par l'éclatement du département de la Seine. Le transfert des compétences, en ce qui concerne les crèches de Seine-Saint-Denis s'effectuera en mars 1969. Entre la création officielle du département de la Seine-SaintDenis et la passation effective des pouvoirs, il subsiste un certain flou institutionnel. Certes l'Assistance publique assume toujours la responsabilité et la gestion des crèches mais tout le 24

monde - et en particulier le personnel - sait qu'il va mettre
en place de nouvelles règles.
«

Ce qui agitait beaucoup les gens à cette époque ce sont les proen deve»

blèmes de statut. Va-t-on gagner ou perdre des avantages

nant personnel départemental?

se souvient une puéricultrice. Le statut du personnel départemental est promulgué le 2 février 1968 en Seine-Saint-Denis et il est prévu pour les agents un droit d'option entre le statut départemental ou le maintien dans le régime de l'Assistance publique 18. Il s'organise alors de nombreuses réunion, syndicales et - ce qui est nouveau - non syndicales, avec le Directeur départemental d'Action sanitaire et sociale et le médecin départemental de Protection maternelle et infantile (PMI) pour débattre des problèmes, rassurer les agents, tenter d'établir des règles du jeu. Une psychologue évoque cette période en parlant d'un « flottement administratif» où pouvaient, d'après elle, se greffer les idées de mai. n reste toujours cette parole qui circule et qui réunit ce qui, jusque-là, avait été séparé.
« Je ne me souviens plus si on était en grève, mais ce dont je me souviens c'est qu'on se parlait, qu'on discutait, qu'il y avait des
réunions

-

les AG, ça oui je m'en

souviens »,

dit une psychologue. Ce qui apparaît aussi c'est l'ouverture autres, à leurs enjeux, leurs objectifs. (la perméabilité) aux

« Nous, on n'était pas en grève à la crèche, mais je me souviens qu'on a ramassé des médicaments et des pansements dans l'armoire à pharmacie de la crèche pour les envoyer au Quartier Latin, on se sentait solidaires. Il y avait peu d'enfants et peu d'agents, mais on discutait des grèves, des événements»,

rappelle une puéricultrice. Dans certains cas, ce sont les psychologues qui sont les plus politisées, dans d'autres ce seront les directrices syndiquées qui joueront un rôle moteur.
«

C'est là que je décide de me syndiquer
tous les changements étaient

-

mai 68 ça m'a ouvert

les yeux;

possibles»,

affirme une puéricultrice. 25

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