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Le rôle social du patronat

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384 pages
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EAN13 : 9782296306967
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COLLECTION HABIT AT Er SOCIÉfÉ
Jean-Pierre FREY
"LE ROLE SOCIAL DU PATRONAT
Du paternalisme à l'urbanisme
Préfacede
Marcel Roncayolo
,
'
Éditions L'Harmattan .
5-7, rue de l'École polytechnique'
75005 Paris@L'Harmattan 1995
ISBN: 2-7384-3514-9A mes parents
"Puis, quand j'eus fini de m'apitoyer de la
sorte, je me dis que pourtant il faut bien que
quelqu'un travailIe, que c'est la loi, que si ce
n'était pas eux ce serait moi qui suerais, qui
geindrais près des fournaises, sous le soleil
de juilIet... Oui, ce serait moi peut-être, ce
pudleur au torse nu qui, une heure durant,
enfonce, remue formidablement son énorme
pince de fer dans ce four chauffé à blanc!
Mais il me semble que je me révolterais...
Et je me promis de demander aux ouvriers
pourquoi ils ne se révoltent pas"
HURET (Jules), Enquête sur la question
sociale en Europe, Paris, Perrin et Cie,
1897, pp. 22-23
"La soumission à des fins, des
significations ou des intérêts transcendants,
c'est-à-dire supérieurs et extérieurs aux
intérêts individuels, n'est pratiquement
jamais l'effet d'une imposition impérative
et d'une soumission consciente. Cela parce
que les fins dites objectives, qui ne se
dévoilent, dans le meilleur des cas, qu'après
coup et du dehors, ne sont pratiquement
jamais appréhendées et posées comme telIes
sur le champ, dans la pratique même, par
aucun des agents concernés, s'agirait-il des
premiers intéressés, c'est-à-dire de ceux qui
auraient le plus intérêt à en faire leur fin
consciente, les dominants."
BOURDIEU (Pierre), "Le Mort saisit le vif.
Les relations entre l 'Histoire réifiée et
l'Histoire incorporée", in : Actes de la
recherche en sciences sociales, n° 32133 :
Paternalisme et maternage, Paris, avril-juin
1980, pp. 7-8Préface
PRÉFACE
~arcelFtoncayolo
Directeur de I1nstitut d'Urbanisme de Paris
Directeur d'Etudes à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales
Les origines du logement social -<le l'utopie phalanstérienne à la création des
H.B.M.-, l'action du patronat pour encadrer, surveiller, contenir et améliorer la
force de travail, l'organisation même de l'espace ouvrier, les réflexions somme toute
tardives sur la cité industrielle ont amené une floraison de travaux, depuis au moins
une décennie. Mulhouse, Le Creusot, Blanzy sont autant de lieux d'analyse et de
mémoire cultivés par les chercheurs, évoqués par les constructeurs. Jean-Pierre Frey,
lui-même, a publié de denses ouvrages sur les stratégies spatiales du patronat et des
Schneider notamment, combinant heureusement sa double formation d'architecte et
de sociologue.
Ce livre répond pourtant à un engagement de sa part. A l'occasion d'un de nos
rites essentiels de la vie universitaire, il avait insisté sur trois questions, que ses
recherches sur Le Creusot lui paraissaient soulever: clarifier les acceptions de deux
notions appliquées à la politique patronale: patronage et paternalisme; définir de
plus près l'importance des dispositifs spatiaux, de la typologie, de la morphologie,
des trames matérielles; justifier et expliciter davantage l'intérêt qu'il attachait au mot
"urbaniste". Je retrouve ce programme dans le présent essai.
Patronage, paternalisme: le second n'est qu'une sorte d'affadissement et de
laïcisation du premier. Jean-Pierre Frey insiste sur l'origine religieuse de la première
notion, sur le rôle que tient le patronage dans la période "constituante" des sociétés
industrielles; mobilité et changement, d'un côté, ordre social et conservation des
systèmes de valeur, de l'autre, tel est l'enjeu de la conciliation. On connaissait les
directions intellectuelles -et parfois l'ambiguïté profonde- de l'économie sociale
sur ce point. Le Play est un Janus à deux faces. La Réforme sociale associe des
positions "réactionnaires" évidentes et des perspectives innovantes. Elle tranche elle-
même, par son caractère normatif, sur les enquêtes tout à fait nouvelles, que le
5ChaCUII à sa place
même Le Play mène à travers le monde sur le mode de vie des populations
ouvrières: actes fondateurs d'une science sociale. L'économie sociale exprime, met
en forme des principes. Jean-Pierre Frey va chercher plus concrètement son sens dans
les œuvres qu'elle inspire. A côté de Le Play, Cheysson au Creusot, associé aux
Schneider, écrit sans doute alors le récit des origines de l'ingénierie sociale. Le rôle
social de l'ingénieur se définit avant celui de l'officier. En même temps, on suit les
réflexions qui du patronage religieux conduisent au Musée social et à l'urbanisme
moderne.
L'action du patronat, en effet, change par nécessité; elle doit s'ajuster aux
conditions de la production, à la fixation de la main-d'œuvre, à sa formation, aux
exigences de centralité qu'elle formule, au fur et à mesure du mouvement
d'industrialisation. Elle doit tant bien que mal substituer à une conception
élémentaire de la vie ouvrière, à la rédllction initiale aux questions du logement, une
politique plus subtile. Sans doute s'efforce-t-on d'exprimer dans l'habitation même
les hiérarchies du travail. A chacun sa place. Mais il faut aussi rapidement céder aux
attentes "d'urbanité" des populations, et les habitants eux-mêmes, tout "stratifiés"
qu'ils sont en catégories, ont tôt fait de transformer par leurs propres pratiques le
schéma du maître d'ouvrage. Ainsi le paysage devient-il témoin de lien social,
porteur de mémoire.
Il reste à situer géographiquement les lieux privilégiés du patronage et du
paternalisme. Sans doute ces stratégies s'exercent-elles plus visiblement loin des
villes anciennes, quand les structures industrielles s'établissent en pleine campagne à
proximité de villages. Cycles industriels nouveaux qui imposent à la fois
recrutement de main-d'œuvre et création d'un habitat. Certaines banlieues suivent
aussi ce modèle. Mais les grandes villes n'échappent pas non plus aux logiques du
patronage, plus finement introduit. Et je n'oublie pas que le regard d'Eugène
Rostand, disciple de Le Play, éclaire sur plus d'un point les comportements
patronaux dans les années 1880 à Marseille, mais révèle aussi, à sa manière, la
richesse des modes d'analyse sur la vie quotidienne des familles ouvrières, les
distinctions de groupes, de revenus, de types de consommation. Idéologie, certes,
encore très associée au libéralisme, mais suivant les chemins de nouvelles formes
d'intervention et d'acteurs urbains, comme les Caisses d'épargne.
C'est donc un jalon important à la fois de la connaissance des villes de l'âge
industriel et des politiques ou perspectives patronales qui se dégage de telles études.
Jean-Pierre Frey, en combinant rigueur théorique et nuances de l'analyse, nous mène
dans un monde ouvrier complexe, moins élémentaire qu'il ne fut dit et thème de
mémoire essentiel, au moment où s'érodent ou partent en friche les paysages
industriels et l'habitat du XIXesiècle et du premier xxe siècle.
6Introduction
INTRODUCTION
Le paternalisme a mauvaise presse. Il est encore souvent synonyme
d'aliénation et d'assujettissement au point que tout ce qui ressonit à ce
type de phénomène amène immédiatement de la pan de ceux qui
pensent ou veulent y échapper des jugements de valeur négatifs. Que
ces jugements jettent d'emblée le discrédit sur toute initiative patronale
ou étatique, ou qu'ils participent d'une argumentation revendicative ou
révolutionnaire qui cherche à attaquer les prérogatives des maîtres d'un
pouvoir quelconque en tablant sur la prise de conscience de la réalité
objective par ceux qui sont censés y être soumis et s'en libérer, ils
invitent à renoncer à toute explication approfondie en se dispensant de
comprendre les raisons qui amènent les patties prenantes à adopter cette
forme toute particulière de lien social.
Si le discours du patronat paternaliste apparaît clairement comme une
idéologie permettant de justifier de son autorité, la bonne conscience
qui y transparaît ne doit cependant pas être confondue avec la
pertinence de celle qui fait de ce discours un objet d'analyse. Au
demeurant, le discours paternaliste n'est pas seulement la justification
d'une pratique d'exploitation inavouable sans cynisme; il présente
quelques vertus performatives dans une organisation des rapports
sociaux qui, même désavouée, structure le champ pratique et
symbolique des groupes sociaux en présence, et ce de façon durable au
point que les acquis d'une telle politique peuvent parfois faire oublier
les abnégations consenties. Le discours des détracteurs du patronage,
au-delà des sarcasmes et de la dérision faciles qui n'ont pour effet que
de voiler une part de la réalité sociale, apparaît plus comme une
antithèse mécanique du discours patronal que comme une explication
d'ordre scientifique. Jeu proprement discursif d'un champ politique se
satisfaisant, sur cette question, d'argumentaires sommaires auxquels
les adhésions se font en majeure partie a priori.
7Chacun à sa place
En ce sens, le concept de paternalisme comporte une connotation
péjorative dont il nous a fallu nous déprendre pour apprécier avec plus
de justesse et plus de justice le type de rapports sociaux que le
patronage industriel a contribué à faire advenir et à rendre explicite.
C'est l'intérêt que nous portons à l'organisation de l'espace qui nous
a incité -sans que l'analyse du paternalisme soit l'objet premier de nos
investigations- à travailler sur les réalisations concrètes du patronage
industriel et à nous poser la question de leur sens.
Ce sont les notions d'œuvre, de maîtrise et de contrôle de l'habitat,
de l'espace urbain et de l'espace social qui nous ont servi de support
dans l'approche des concepts de patronage et de paternalisme que nous
proposons dans cet ouvrage. La matière de cette réflexion est constituée
de recherches que nous avons effectuées dans les années 80 sur la
politique patronale en matière d'organisation de l'espace. Objets et
méthodes de recherche doivent ainsi beaucoup à des problématiques
abordant les relations sociales à partir des rapports qui s'établissent
entre la production et l'usage des lieux. Ainsi des concepts de type
architectural, de morphologie urbaine et de morphologie sociale, plus
sans doute que celui de rapports de production, vis-à-vis duquel nous
commencions à prendre quelque distance pour nous démarquer des
approches structuralo-marxistes appliquées sans discernement suffisant
à l'organisation spatiale.
Le terrain de départ fut la ville du Creusot, territoire du paternalisme
s'il en fut, mais nous avons en fait exhumé les traces de la gestion
patronale de la main-d'œuvre et des sites de son implantation en suivant
le fil historique des opérations de maîtrise d'ouvrage et d'œuvre en
matière architecturale, urbanistique et d'aménagement du territoire
réalisées sous les auspices d'un patronat particulièrement soucieux de
contrôler les lieux de production et les pratiques quotidiennes de sa
main-d'œuvre, aussi bien dans les usines qu'à la ville. Monde fascinant
de sociabilités nouvelles liées au travail industriel d'un côté, à la ville de
l'autre, que nous nommons urbanités et où une nouvelle morphologie
sociale se dessine sous œil vigilant du patron.l'
Ce sont les liens de dépendance, tout faits de réciprocité et
. d'asymétrie, auxquels les rapports de patronage donnent à proprement
parler lieu, tels qu'ils se sont joués et tels qu'ils perdurent dans les
consciences et un état du bâti, qui nous ont intéressés. Nous nous
sommes ainsi démarqué d'une histoire politique renvoyant trop
directement à l'exercice ou à la soumission à une autorité dont nous
8Introduction
suspections qu'elle risquait de rester une entité de la métaphysique,
même critique.
Le texte s'organise en deux parties.
La première retrace à grands traits les étapes et la diversité des
fonnes de patronage que les industriels français ont eu non seulement
l'ambition, mais aussi la possibilité de mettre en œuvre et en évidence,
notamment à l'occasion des Expositions universelles, et plus
particulièrement dans les sections d'économie sociale. Parmi les divers
courants représentatifs de cette politique de patronage, nous nous
sommes in.téressé plus précisément aux Leplaysiens et aux catholiques,
qui occupèrent une place encore mal connue, et donc peu reconnue,
dans l'émergence d'un savoir sur la ville et l'habitat à travers les
politiques sociales. Le saint-simonisme nous est apparu plus loin des
préoccupations des deux autres courants de pensée. Nous avons par
ailleurs mis surtout l'accent sur des modes d'intervention qui, soucieux
d'agir avec efficacité, ont fait montre d'une pertinence dans l'analyse
du changement social au point que l'on puisse considérer que le regard
porté sur les classes populaires, certes compatissant, voire
condescendant, fut au principe de l'émergence tout au moins d'une
partie des sciences sociales. Organisée méthodiquement et
systématiquement par Le Play, cette sociologie d'intervention sera à
l'origine du Musée social, dont on sait l'importance qu'il prit dans
l'émergence des politiques urbaines et de l'habitat, et dans
l'institutionnalisation contemporaine du métier d'urbaniste.
La deuxième partie est le résultat de notre travail de recherche sur
l'urbanistique patronale. C'est dans la confrontation entre les idées de
patronage (doctrines et modalités méthodiques d'intervention sur
l'organisation de l'espace matériel et social) et les œuvres sociales du
patronat que se joue le véritable sens de cette politique. Seule l'analyse
concrète des réalisations selon leurs modalités de conception, de
production et de réception par les divers groupes sociaux ou
socioprofessionnels nous offre la possibilité d'acheminer la réflexion
en ce domaine vers une appréciation un tant soit peu objective des
rapports dits paternalistes, grâce aux diverses objectivations auxquelles
ce type de politiquea donné lieu.
La conformation des lieux urbains et de l'habitation comme la
maîtrise d'un territoire plus vaste, ainsi que la place que chacun est
susceptible d'y occuper, constituent pour nous en même temps l'objet
9Chacun à sa place
et le référentiel privilégié de la définition des formes de rapports
sociaux que le patronage orchestre d'une baguette plus ou moins rigide.
10Les formes initiales du patronage
I
LES FORMES INITIALES DU PATRONAGE
Nous ne saurions aborder la question du patronage sans faire
allusion, ne serait-ce que furtivement, à ces antécédents que furent les
diverses formes d'encadrement des âmes. La teneur religieuse de cette
multitude de fonnes de rapports sociaux ne fait aucun doute, même si,
comme dans le cas du patronage laïque, la légitimation idéologique de
l'encadrement n'emprunte plus ses termes à la religion pour énoncer
ses impératifs catégoriques.
ANTECEDENTS
Bonnes grâces et bénéfices
Au demeurant, la forme la plus ancienne de patronage, dont
attesterait l'usage du mot si l'on considère son étymologie même,
proviendrait de l'antiquité romaine. Chef d'une gens patricienne, le
patron use de son autorité ou de son ascendant sur les patriciens de son
obédience pour instaurer des rapports de patronage. Les liens ainsi
tissés concernent des clients, libres citoyens ou esclaves affranchis, qui
rentrent dans un ensemble de rapports économiques et juridiques
dominés et organisés par le patron, en un mot: patronnés par lui. Il ne
s'agit pas d'un rapport de maître à esclave, mais bien d'un rapport
sinon librement consenti par les parties prenantes, du moins qui
suppose la libre adhésion de chacun aux termes d'échanges que le
travail médiatise.
Le patron formalise ces rapports d'échange avec une clientèle en
faisant valoir l'autorité de sa position dominante. L'homologie entre
cette formalisation d'un rapport social à l'initiative et sous la
responsabilité du patron et celle issue du procédé technique utilisé dans
l'artisanat pour reproduire une forme à partir d'un modèle dessiné,
peint ou découpé explique la double acception du mot "patron".
11Chacun à sa place
Incarnation d'un principe d'autorité et d'organisation des rapports
économiques et sociaux d'un côté, préfiguration et matérialisation d'un
guide de l'engendrement de la forme des objets de l'autre, le patron
impose des règles formelles entre des sujets ou des objets.
A la fin du XVIIe siècle, le Dictionnaire universel d'Antoine de
Furetière donnait deux définitions du terme "patronage".
La première concerne la fondation d'une église et les auspices sous
lesquels cet établissement se place:
"Droit qu'un Patron fondateur d'une Eglise, d'un Bénéfice, s'est réservé en
faisant la fondation. Ce droit consiste à avoir la nomination ou présentation
au Bénéfice par Luy fondé, à avoir les droits honorifiques dans l'Eglise, d'être
enterré dans le chancel, d'avoir des titres et ceintures funèbres, etc."
Ce droit fait somme toute plutôt figure de privilège et, s'il ouvre la
porte à une .éventuelle sanctification, le profit à tirer d'une telle action
fondatrice bénéficie à celui qui en prend l'initiative, qu'il soit homme
d'Eglise ou non.
y a des Patronages laïques, d'autres Ecclésiastiques. Le Patronage dort, et"n
n'est pas perdu, quand un patron est hors de la communion de l'Eglise. Le
Roy prétend pourvoir les Abbayes par droit de Patronage.
Patronage est aussi le titre d'un Bénéfice en plusieurs Diocèses, dont il y a
grand nombre d'exemples dans le Pouillé des Bénéfices."
Le deuxième sens ressortit à l'héraldique:
"En terme de Blason, on appelle Armoiries de Patronage celles où au haut de
l'Escu il y a quelques marques de sujétion et de dépendance: comme Paris
porte trois fleurs de lis en chef, pour montrer la sujétion au Roy."
Dans l'un et l'autre sens, c'est bien d'un assujettissement et de
bénéfices à tirer d'un échange qu'il s'agit. Pour celui qui, fidèle ou
vassal, consent à placer sa destinée sous les auspices d'un patron, les
bénéfices à tirer, biens de salut ou biens matériels, lui sont dus au titre
d'une protection bienveillante qu'il paye de ses services.
Le patronage paroissial
Ces chargés d'âmes que sont les abbés n'ont pas manqué
d'initiatives diverses et opiniâtres pour garder leur troupeau rassemblé
et éviter les écarts de conduite des brebis égarées courant le risque de
12Les formes initiales du patronage
devenir rapidement galeuses dans une société où, après la Révolution,
mais surtout avec l'industrialisation, les activités profanes gagnent du
terrain.
Ce type d'action proprement chrétienne de catéchumènes d'ordre
régulier ou séculier gardera toujours une autonomie relative par rapport
aux œuvres sociales du patronat industriel. Les échanges de bons
procédés entre un patronat qui vise la main-d'œuvre en veillant à sa
moralité et un clergé soucieux de préserver avant tout la pureté d'âmes
des individus seront multiples, surtout dès lors que la politique des
industriels se veut d'obédience religieuse. Les objectifs, cependant, ne
sont pas les mêmes; aussi croyons-nous devoir traiter à part les actions
de patronage du clergé, sans nous appesantir sur leur histoire.
Si le prêtre est le père sur la terre de ces enfants de Dieu qui forment
la communauté chrétienne, les enfants sont à n'en pas douter la partie
des fidèles sur laquelle porte l'attention la plus soutenue. L'ordre
familial métaphorique qui traversera tous les groupes de patronage et de
paternalisme revêt ici une forme immédiate et évidente pour le sens
commun acquis aux modes de légitimation de l'engagement sacerdotal,
qui créditent le prêtre et sa parole de l'autorité paternelle que la
dénomination de tout homme d'Eglise induit. Père, mère, frère, sœur
sont des attributs symboliques de l'action ecclésiastique qui engagent
sinon à la familiarité, du moins à la familiarisation avec le sacré, d'où le
fidèle est censé sortir conquis pour passer dans l'au-delà. Avant que
l'image du cercle n'émerge d'un encadrement institutionnel rigide, c'est
celle du berger rassemblant son troupeau qui restitue sans doute le
mieux le fonctionnement du patronage paroissial. Avant que cette
activité pastorale du patronage ne suive ses ouailles sur les routes de
l'exode menant à la condition ouvrière dans les villes, industrielles ou
non, elle a bien dû prendre effet à l'ombre des clochers de nos villages.
Rien n'est moins assuré que de prétendre que le patronage, sous la
forme qu'ont pu lui donner les prêtres, ait dépendu du processus
d'urbanisation et des nouvelles formes de sociabilité que
l'agglomération de populations, qu'une histoire commune trop récente
ne lie pas encore, aurait fait émerger. Cette forme de patronage semble
clairement viser en premier lieu les enfants que l'on cherche à protéger
de la vie civile et profane par des activités ludiques qui apparaissent
autant comme un moyen de séduire que comme un mode moral
d'apprentissage des vertus chrétiennes, mais aussi comme une façon de
conjurer le danger des temps morts et de l'oisiveté, mère de tous les
vices.
13Chacun à sa place
"Le patronage, dit M. l'abbé Combes, est une réunion pieuse d'enfants ou de
jeunes gens, appartenant surtout aux classes laborieuses de la société, qui,
dans leurs moments de loisir, se rassemblent pour se livrer à des jeux aussi
entraînants qu'innocents, et sanctifier leur âme par les pratiques de la vie
chrétienne.
La vie chrétienne, voilà le but; l'amusement, voilà le moyen. Ajoutons que
ces œuvres ne négligent rien non plus de ce qui peut assurer l'instruction,
l'éducation morale et professionnelle de leurs écoliers et de leurs apprentis,
qu'elle encourage leurs travaux. [...] Réunir autour de soi un, deux ou trois
enfants, les suivre, les diriger dans le bon chemin, léur aplanir les difficultés
de la vie, c'est faire œuvre de patronage."
L'Action sociale des patronages (signé M. P. : un vétéran des patronages),
Paris, 1891, pp. 9-10
Ce texte, certes tardif par rapport aux pratiques de patronage qu'il
décrit et dont l'origine reste incertaine, mentionne par ailleurs
l'opposition entre ville et campagne. Il s'agit moins là d'une simple
disparité géographique que de problèmes d'ordre différent à affronter.
Le patronage en milieu urbain reste attaché, en dehors des paroisses
-qui continuent à jouer un rôle majeur dans l'organisation de la vie
des quartiers jusqu'à l'heure actuelle-, à des institutions scolaires
telles que la Société de Saint-Vincent-de-Paul (la plus ancienne pour
son action en faveur des écoliers et des apprentis) et celle des Frères
des Ecoles chrétiennes.
Le patronage des campagnes n'a somme toute pas, au départ,
d'autre objectif que celui de préserver les enfants du malin, sans que les
conditions sociales de la vie adulte deviennent une préoccupation
majeure dans la forme à donner aux activités d'encadrement.
"Nous proposons le Patronage, c'est-à-dire la réunion du dimanche, voire
même du jeudi, autour de M. le curé qui, après le catéchisme et les offices,
préside, surveille et anime de l'esprit chrétien les joyeuses récréations de ses
chers enfants. Dans ces réunions, les malentendus se dissipent, les préjugés
tombent, l'influence sacerdotale grandit parce que le prêtre apparaît ce qu'il
est, le père et l'ami de la jeunesse."
LE CONTE (abbé), Petit manuel pour la fondation et la direction des
patronages ruraux, Châlons-sur-Marne, impr. de Martin frères, 1885, p. 8
On sent bien que, dans le monde rural, le patronage se glisse dans
les plages que le labeur laisse disponibles pour le Seigneur ou la
communauté chrétienne. Il en fut sans doute de même au départ en
milieu urbain, à cette différence essentielle près que les rythmes de la
vie quotidienne vont évoluer rapidement sous les coups de
14Les formes initiales du patronage
l'industrialisation au point que le temps libre aura d'autres sollicitations
et que l'apprentissage de la vie devra assimiler valeurs et
connaissances que celles qui pouvaient suffire dans les activités
agricoles. Une autre différence non négligeable de fonctionnement sera
liée aux locaux disponibles. Cet espace de la récréation, qui peut
s'entendre aussi comme celui de la recréation des assises chrétiennes du
chemin à suivre, ne fera vraiment problème qu'en milieu urbain. A la
campagne, en effet, on peut facilement abriter les activités de patronage
au presbytère ou dans une grange, grâce à l'image de laquelle on
renoue avec la nativité mythique,. à défaut de jouir directement des
bienfaits de la nature. En milieu urbain, en revanche, les locaux se
révéleront souvent exigus, et la quête du plein air, surtout pur et
vivifiant, deviendra un objectif de plus en plus explicite parce que
difficile à atteindre.
Le problème des locaux a toujours été une question cruciale pour
toute organisation institutionnelle. Mais autant le patronage de stricte
obédience religieuse aura des lieux d'accueil tout trouvés pour ses
activités dans les églises, presbytères, salles paroissiales ou dans la
nature, surtout en milieu rural, autant le patronage confronté au
problème de l'industrialisation et de l'urbanisation et pris en charge par
des initiatives privées dans l'univers de la laïcité devra recomposer un
espace et un temps propres à des finalités qui, même si elles visent des
objectifs similaires, devront emprunter d'autres voies ~elles des lieux
de travail et de l'espace domestique des intimités.
Le patronage des libérés
Si l'enfant fut bien la cible première et privilégiée du patronage de la
société française du Nouveau Régime, c'est avant tout pour conjurer les
dangers de pratiques réprouvables, voire condamnables, par l'Eglise à
l'endroit de ceux qui apparaissent les plus vulnérables. Il s'agissait
d'éviter que ces jeunes âmes ne tombassent dans le péché. Mais le
rachat est toujours possible et, pour qui s'est égaré à un moment de sa
vie, la possibilité de retrouver le droit chemin existe, mais suppose aide
et attention vigilante. C'est pour faciliter et contrôler les réinsertions des
anciens détenus dans la société qu'une forme plus juridique de
patronage fut envisagée à partir de 1842.
"On désigne, sous le nom général de Patronage des libérés. les divers modes
de protection adoptés à l'égard des individus sortis des prisons ou des
établissementsd'éducationpénitentiaire,en vue de faciliterleunentrée dans la
société.
15Chacun à sa place
Le développement du patronage a été la conséquence de ce principe que
l'amendement moral des détenus doit être, en même temps que le châtiment et
l'intimidation, le but des peines infligées par la société. [...] Le premier
document officiel, relatif à une organisation générale du patronage des libérés
en France, est une circulaire du 28 mai 1842."
TURCAS (Francis), Enquête sur le patronage, Melun, sous la direction de la
Société générale des prisons, 1894, p. 3
Cette circulaire, signée de Duchatel, alors ministre de l'Intérieur,
vient sanctionner par le droit les bienfaits d'une attitude charitable. Mais
elle a pour effet de considérer l'ancien détenu comme un convalescent
après sa chute. Pour qui a subi l'opprobre ou l'infamie de la
condamnation, le relèvement sera d'autant plus dur que la suspicion de
la rechute plane et que l'on n'est pas loin à cette époque d'incriminer à
travers la faute le germe éclos d'un héritage génétique. Mais la société,
heureusement, n'est pas peuplée que de Javert. Les œuvres de charité
chrétienne seront sans doute les premières à s'occuper du rachat des
âmes en perdition de ces nouveaux enfants rendus à la vie civile et à la
société que sont les libérés de prison.
"Depuis cette date [5 août 1850] jusqu'en 1870, quelques œuvres se
constituèrent, parmi lesquelles on peut citer, pour les femmes: la Solitude de
Nazareth. fondée en 1842, à Montpellier, par l'abbé Coural, et, pour les
hommes, l'Asile de Saint-Léonard. créé en 1864, à Couzon, et la Société de
patronage des prisonniers libérés protestants. fondée à Paris, en 1869, par le
pasteur Robin."
TURCAS (Francis), Enquête sur le patronage, Melun, sous la direction de la
Société générale des prisons, 1894, p. 4
Cet auteur dresse dans son ouvrage un tableau détaillé des
institutions de patronage pour les libérés qui existent dans chaque
département à la fin du XIX"siècle. La couverture du territoire par ces est d'autant plus importante que la réinsertion suppose que
chacun retrouve une place dans la société globale et ne se retrouve pas
relégué, exilé ou confiné dans des lieux particuliers. Pris entièrement en
charge par les pouvoirs publics dès lors qu'il est incarcéré, le détenu,
une fois libéré, se retrouve en danger parce que livré à lui-même dans
un monde qui fait figure de piège s'il ne bénéficie d'aucune aide,
protection ou surveillance salvatrice. Mais le patronage ne peut que
difficilement adopter la forme exclusive d'un autre enfermement
institutionnel, pour reprendre la formule foucaldienne, puisque c'est de
la libération du détenu qu'il s'agit, c'est-à-dire de son émancipation de
16Les formes initiales du patronage
tout contrôle, ne serait-ce que progressive, pour recouvrer sa place et
ses droits dans la vie sociale, à l'exception toutefois de ceux de la vie
civique dont il peut être privé.
Définitive, provisoire ou conditionnelle, la libération ne se.conçoit
que très difficilement dans le vide, et les attaches antérieures à la
détention peuvent ne pas être la meilleure solution pour éviter la
récidive.
"Pour qu'il puisse éviter la rechute fatale, il faut qu'il [le détenu]. trouve, à sa
sortie de prison, des moyens de reprendre sa place au sein de la société
honnête. La famille, une situation antérieure peuvent permettre le
reclassement; mais ce n'est pas le cas général, et presque toujours le libéré
qui sort de prison, après avoir payé sa dette à la société, n'a que des ressources
insuffisantes sans les moyens de vivre honnêtement. Le patronage, envisagé à
un point de vue général, a pour but de lui fournir ces moyens. [...] Envisagé
sous cet aspect, le patronage peut émaner de l'Etat ou des initiatives privées,
peu importe. [...] Le point de départ de l'idée de patronage se place dans
révolution des idées sur la justice criminelle, évolution qui se traduit d'abord
par la réforme de 1832, qui a continué à se développer avec les projets de
1844, s'est enrayée après 1853 et a repris sa marche en avant depuis 1872.
[...] On négligea ainsi l'institution qui pouvait compléter le système
cellulaire qu'on se proposait d'établir, et nous ne trouvons plus que la loi des
5-12 août 1850 sur l'éducation et le patronage des jeunes détenus. que nous
connaissons déjà. Le mouvement ne reprit son essor que vers 1870."
GIOUX (A.), Sur le régime pénitentiaire. La cellule. la libération
conditionnelle et le patronage dans notre législation et à l'étranger, Poitiers,
1889, pp. 156-157 et 161-162
Ces mesures d'ordre juridique en appellent manifestement à un
sentiment de miséricorde et à une charité toute chrétienne, même si les
problèmes débordent largement de ce cadre idéologique de motivation
des bonnes volontés susceptibles de se mobiliser. Si l'on sait pouvoir
compter sur les bonnes œuvres de certains, il n'empêche que les
initiatives méritent d'être encouragées et que les aides de l'Etat ne sont
jamais superflues. A ce sujet, le titre II de la loi du 14 août 1885
prévoira une subvention annuelle pour les sociétés ou institutions
privées attribuée par l'Administration au.prorata du nombre de libérés
réellement patronnés.
Qu'elles émanent de l'Eglise ou de l'Etat, ces deux formes de
patronage, religieux et veillant à ce que les brebis ne s'égarent pas du
troupeau, ou d'obédience laïque et visant à remettre les anciens détenus
dans le droit chemin de l'honnêteté, concernent les individus. Les
efforts consentis ont pour principal objectif l'insertion ou la réinsertion
17Chacun à sa place
des membres de la société civile au sein d'une communauté régie par
des lois morales énoncées de longue date, même si les modalités et
procédures mises en place sont nouvelles et suivent les métamorphoses
de la société. L'idée de réinsertion procède de celle d'enfermement et
n'aurait aucun sens dans des procédures d'exécution, d'exil ou de
condamnation à l'errance, pour ne reprendre que les grandes formes de
traitement de l'anormalité ou de la déviance sous l'Ancien Régime.
C'est que le Nouveau Régime crédite tout individu d'un droit à
l'existence propre au statut de citoyen qui suppose une place reconnue
dans la société, même sur le mode de la relégation. A cet égard, le
patronage des anciens détenus, fût-il mû par un sentiment de
miséricorde dû à un élan de charité chrétienne, apparaît résolument
moderne. TIpallie en effet les manques de la structure communautaire
initiale (ce que le bon Samaritain est à l'enfant prodigue) en participant
de l'inscription institutionnelle de l'itinéraire des individus et de leur
conduite erratique. Le patronage paroissial, qui, dans les moments de
crise de la vocation religieuse prenant surtout effet au xxe siècle, aura
pour objectif de garantir l'alimentation régulière des corps sacerdotaux
par de nouvelles recrues, apparaît plutôt comme un ultime recours
défensif contre la montée de la laïcité et de l'hégémonie d'une culture
profane grâce à laquelle s'étoffe une civilité nouvelle.
Les mutations économiques et sociales qui accompagnent une
accumulation massive du capital et l'essor du progrès technique dans
l'industrialisation de la production ne pouvaient que modifier le face à
face individu/Eglise ou individu/Etat en mettant plutôt l'accent sur des
groupes sociaux que nous dirions maintenant "à risque" et en sollicitant
d'autres instances que la communauté chrétienne.
La nouvelle forme de patronage proprement industrielle entre
patrons et ouvriers qui va s'établir avec le développement de l'industrie
va instaurer de nouveaux liens en faisant émerger de nouveaux objectifs
et d'autres populations de destinataires, comme d'initiateurs. Avant
d'en préciser les termes et la teneur à travers le chef de file et le
théoricien de ces nouvelles formes de patronage, Frédéric Le Play,
nous voudrions noter ce glissement progressif que le patronage
paroissial devait subir en suivant les métamorphoses de la société.
Dans un texte de 1891, dans lequel il réfléchit aux nouvelles formes
de patronage qui se dégagent de la révolution industrielle, le révérend
père Forbes témoigne de l'actualisation des pratiques de patronage.
18Les formes initiales du patronage
"Nous appelons patronage un ensemble d'institutions, inspirées et soutenues
par la religion et par la charité privée, et destinées à garantir l'ouvrier contre
la perversion morale d'abord, puis contre les suites de son imprévoyance ou
des accidents de travail. [...]
On se préoccupe avec raison d'organiser les œuvres ouvrières dans les villes et
de réformer les ateliers; mais que sont, de grâce, les 3 700 000 ouvriers de la
grande industrie, en comparaison des 17 698 000 travailleurs des champs?
Confiner la question sociale .dans les villes, n'est-ce pas se tromper
étrangement, et sur la France, qui est un pays agricole, et sur le problème lui-
même, qu'on aborde ainsi par les petits côtés 1"
FORBES (Le R. P. J.), Etudes de réforme sociale, les formes nouvelles du
pauonage, Paris, 1891,pp.5et 13
L'argumentaire reflète parfaitement le dilemme ville/campagne, dont
nous avons vu qu'il posait le problème du patronage paroissial en des
termes différents, mais laisse surtout clairement apparaître le fait que la
population visée n'est plus la communauté des fidèles ou des citoyens,
mais les classes populaires, laborieuses, des villes et des campagnes:
les ouvriers (des villes), les travailleurs agricoles (des champs). Dès
lors, ce sont les conditions de travail qui priment, et la responsabilité
des propriétaires, impliqués aussi bien dans les conditions d'existence
que dans les conditions de travail, qui sera invoquée.
"Les propriétaires d'immeubles dans les villes n'ont-ils pas, à l'égard de leurs
locataires pauvres, des devoirs de justice et de charité, et cette forme de
patronage n'est-elle pas bien méconnue? [...] Mais le propriétaire est souvent
capitaliste, et, comme tel, il a de nouvelles obligations."
FORBES (Le R. P. J.), Etudes de réforme sociale. les formes nouvelles du
patronage, Paris, 1891, pp. 14-15
DE L'ANCIEN AU NOUVEAU REGIME
Nous n'avons pas pour ambition de suivre les métamorphoses du
patronage de ses origines religieuses jusqu'au patronage industriel.
Nous souhaitons simplement attirer l'attention sur les changements
d'attitude et d'attention que les tenants du patronage vont manifester
dès lors qu'ils vont se soucier prioritairement des effets de
l'industrialisation sur la classe ouvrière, objet de tous les soins du
patronage tel que l'entendra son principal initiateur au XIXe siècle,
Frédéric Le Play.
19Chacun à sa place
Aussi allons-nous lui confier le soin, avant d'entrer plus avant dans
le détail de ses propositions, de nous indiquer comment il s'est
affranchi des formes antérieures du patronage pour mieux exprimer la
spécificité des actions qu'il entendait promouvoir.
Prenons garde de ne pas confondre le processus réel de
transformation des formes de patronage avec ce que Le Play présente
comme des formes dépassées, des périodes révolues ou ~es situations
différentes de celles auxquelles il prétend faire face selon de nouvelles
modalités d'action. Sa conceptualisation des problèmes présente une
pertinence et représente un gain de connaissance objective suffisants
pour que la rétrodiction du concept de patronage qu'il met en œuvre
afin de justifier l'originalité de son approche soit fiable et mette en
évidence une discontinuité réelle de situation.
Trois aspects du changement social sont ainsi clairement désignés:
le changement du régime patriarcal, familial ou autre; l'initiative des
intéressés; la nécessaire reconstitution des liens de solidarité dans les
rapports entre patrons et ouvriers.
La dissolution des liens communautaires
"Les sociétés d'Ancien Régime n'ont jamais employé que trois moyens pour
prévenir le développement de la pauvreté: l'organisation patriarcale retenant
les jeunes ménages sous l'autorité des vieillards, chefs de famille; les
communautés de biens et de travaux de certaines familles formant des tribus
de pasteurs nomades ou des communes d'agriculteurs; enfin la haute tutelle
d'un maître ou d'un seigneur protégeant une commune, une tribu ou tout
autre groupe de familles. Comme je l'ai expliqué ci-dessus, les sociétés les
plus stables de l'Orient conjurent l'éclosion des germes de misère créés par les
vices et l'imprévoyance des populations en les soumettant à l'influence de ces
trois préservatifs superposés en quelque sorte l'un à l'autre."
LE PLAY (Frédéric), La Réforme sociale en France. Paris, H. Plon, 2 vol.,
1864, tome II, p. 22
Ici, c'est bien la pauvreté qui apparaît comme la situation déplorable
à combattre, et les solidarités familiales ciment de l'organisation
des ressources économiques qui s'imposent comme les formes
traditionnelles de solidarité. C'est la subsomption des comportements
individuels sous la logique patriarcale des liens de dépendance qui
apparaît comme le rempart contre une déchéance tant morale
qu'économique et sociale. Ce qui va entamer l'intégrité de ces
dispositifs de défense contre l'adversité et engagera la désintégration
20Les formes initiales du patronage
des liens familiaux, ce ne peut être, dans cette optique, que la volonté
individuelle de s'émanciper de ce type de rapports.
De là cette vision quasi naturaliste de l'état d'esprit charitable et des
formes de l'entraide, dès lors conçues comme traditionnelles et
originelles, et donc remises en cause car menacées par les changements
économiques et politiques. Plus moyen de se préserver contre
l'adversité sans prendre une part active à l'organisàtion des liens de
solidarité, même -mais sans doute dirions-nous surtout- s'il s'agit
de màÎntenir des formes qui apparaissent dépassées par les événements.
Individualisation et recours à l'action volontaire
Le Play a parfaitement conscience des dangers que représente la
désarticulation des rapports sociaux, ouverts en quelque sorte à des
changements qu'il pressent aventureux et subversifs, et appelle de ses
vœux une mobilisation des bonnes volontés. Mobilisation nécessaire à
la sauvegarde des nécessiteux, confrontés à un paupérisme menaçant.
"Le besoin de protection que la nécessité fait surgir spontanément au milieu
des classes pauvres, l'esprit de charité que développe dans les âmes religieuses
la possession de la richesse, et enfin l'intérêt général qui s'attache au maintien
de la paix publique amènent toutes les classes de la société à conserver, autant
qu'il dépend d'elles, le bienfait des trois moyens préventifs du régime
antérieur. En présence des mêmes maux, les remèdes restent les mêmes;
seulement, au lieu de subir les rapports sociaux que l'Ancien Régime leur
imposait, les intéressés les pratiquent maintenant par un effort intelligent de
leur volonté. Telle est la transformation qu'aperçoit de plus en plus
l'observateur qui traverse d'Orient en Occident les localités où l'on a réussi
jusqu'à ce jour à se préserver des atteintes du paupérisme."
LE PLAY (Frédéric), La Réforme sociale en France. Paris, H. Plon, 2 vol.,
1864, tome II, p. 23
Dans cette société à la mine défaite que Le Play comme d'autres
enquêteurs auscultent pour établir un diagnostic et proposer des
remèdes, ni l'organisation familiale de type patriarcal (premier
préservatif) ni les communautés familiales de biens et de travaux
(deuxième préservatif) ne sont en mesure de résister efficacement aux
transformations profondes qui s'amorcent tant sur le plan économique
que social.
L'ultime recours, pour quelqu'un simultanément attaché à .l'idée
d'un progrès qui peut avoir des effets bénéfiques et à celle du respect
d'un ordre familial tutélaire, se trouve dans une métamorphose des
21Chacun.à sa place
rapports d'autorité que garantit l'attitude paternelle. Se pose alors le
problème du lieu de reprise en main et en charge des liens
communautaires.
Rapports de production et patronage industriel
Si le paupérisme apparaît, en particulier sous la forme du
vagabondage, comme un effet de la déterritorialisation des populations
et des conduites erratiques d'individus désemparés, ce projet de capture
des masses populaires dans le filet de nouveaux liens familiaux va
découvrir dans l'entreprise industrielle une nasse toute trouvée et dans
les classes nouvelles qui y émergent les sujets naturels de ce nouveau
maître qu'est le patron d'industrie.
"Lorsque la révolution de 1848 eut posé avec retentissement le problème du
paupérisme, les hommes d'Etat qui prirent sur eux la tâche d'improviser une
solution furent naturellement conduits à préférer la communauté aux deux
autres moyens préventifs: c'était, en effet, le seul régime compatible, en
apparence, avec les passions qui inspiraient alors les masses populaires,
moins soucieuses d'arriver au bien-être que d'échapper à toute dépendance.
Paris est aujourd'hui le lieu du monde où l'on peut le mieux constater que les
communautés de travailleurs ne sauraient constituer à l'avenir un moyen
général d'organisation sociale [...]. Il est évident que ces communautés
reproduisent avec exagération les défauts propres aux associations
patriarcales: elles froissent les individus en établissant entre eux des contacts
difficiles et en rétribuant également des mérites inégaux. A ce double titre,
elles sont antipathiques, et à l'immense majorité qui n'est pas suffisamment
animée de sentiments de devoir et de dévouement, et à cette minorité habile et
prévoyante qui trouve dans le régime individuel toujours des salaires plus
élevés, et souvent le moyen de s'élever librement au rang de classes
supérieures.
Il en est autrement du troisième moyen préventif fondé sur l'entente mutuelle
des populations ouvrières et des personnes qui dirigent les entreprises de
l'agriculture, de l'industrie manufacturière et du commerce. A mesure que
l'enchérissement du sol et le progrès des mœurs font tomber en désuétude le
régime féodal et rendent aux diverses classes leur liberté d'action, celles-ci ne
restent pas moins obligées qu'elles ne l'étaient dans le régime antérieur de
pratiquer les anciens rapports sociaux, sauf à en modifier les formes. Ces
rapports, en effet, sont le fondement de toutes les existences: ils s'imposent
à chacun par une nécessité impérieuse, et celle-ci triomphe aisément des
événements et des passions qui, à certaines époques, viennent troubler
l'équilibre social. [...]
Ces rapports volontaires d'intérêt et d'affection succèdent naturellement aux
rapports forcés de l'Ancien Régime lorsque la transition s'opère
22Les formes initiales du patronage
spontanément, comme elle s'est produite au Moyen Age dans la plupart des
provinces de l'Occident. Ils peuvent être considérés comme le trait
caractéristique du régime nouveau, en premier lieu, parce qu'ils sont fort
répandus dans les contrées libres et prospères, et, en second lieu, parce qu'on
y revient journellement dans celles où le changement brusque de méthodes de
travail a développé le paupérisme [...] en désorganisant les rapports sociaux.
Le nom de Patronage volontaire me paraît s'appliquer avec toute convenance à
cette nouvelle organisation, dans laquelle les maîtres et les seigneurs de
l'Ancien Régime sont remplacés par des patrons."
LE PLAY (Frédéric), La Réforme sociale en France. Paris, H. Plon, 2 vol.,
1864, tome II, pp. 25-26
Si l'on peut ainsi opposer les diverses formes de patronage entre
l'Ancien et le Nouveau Régime, c'est bien sans doute parce que la
société française a changé de régime en 1789, mais c'est surtout parce
que le monde occidental se transforme en fonction des processus
d'industrialisation et d'accumulation du capital. Il ne s'agit pas de
simples changements institutionnels des rapports politiques. La société
civile dans son ensemble subit de profondes mutations, qui sont à la
base de l'émergence du patronage industriel. Cela fait de Le Play tout
autant le promoteur que le témoin de l'apparition de ce nouveau type de
patronage.
LE PLAY
PRECEPTEUR DU PATRONAGE INDUSTRIEL
Témoin des transformations de son époque, observateur attentif et
méthodique, doctrinaire de l'action sociale et politique, théoricien même
aux origines de la science sociale et d'un courant de la sociologie
française!, promoteur du patronage et de l'économie sociale, Le Play
est un peu tout cela à la fois et mérite à ce titre toute notre attention. Il
nous intéressera tout d'abord pour définir le cadre idéologique et
théorique du patronage industriel naissant, ensuite pour suivre
l'évolution des actions de patronage à travers les diverses institutions
qu'il a mises en place et qui lui survécurent grâce à l'action de ses
continuateurs2.
Nous emprunterons à Le Play lui-même et à ses biographes ce qui
nous permettra de présenter rapidement les idées et réalisations
participant du patronage industriel.
23Chacun à sa place
Frédéric Le Play est né le Il avril 1806 dans un petit village nommé
La Rivière, sur la basse Seine, entre la forêt de Brotonne et la ville de
Honfleur.
"Son père, officier des douanes, appelé sur cette côte par un service très
pénible alors, mourut jeune; mais sa mère, une forte chrétienne, aux vertus
viriles, à l'infatigable dévouement, le dressa de bonne heure au respect de
Dieu, à la loi du travail et à l'amour du bien. A la manière dont il parlait, on
sentait qu'il tenait beaucoup d'elle; il est peu d'hommes qui ne soient ainsi
dans la vie ce que leur mère les a faits dans l'enfance."
DELAIRE (Alexis), F. Le Play et l'école de la paix sociale, Lille, impr. de
L'Action populaire, s.d. p. 5
Le père fondateur du paternalisme marqué à vie par les soins
attentifs de sa mère après la mort prématurée de son père: voilà sans
doute un beau sujet de réflexion psychanalytique que nous ne croyons
pas devoir fouiller pour présenter ses idées. Elève brillant, il entre à
Polytechnique en 1825 et est admis deux ans plus tard premier à l'Ecole
des Mines d'où il sort diplômé au bout de deux ans au lieu de trois. Le
jeune ingénieur manifeste très tôt un goût prononcé pour les voyages,
la découverte, souvent par de longues promenades à pied. En 1829, il
effectue son premier voyage en Allemagne du Nord et envisage, un an
plus tard, de visiter l'Espagne lorsqu'une explosion au laboratoire de
l'Ecole des Mines le blesse grièvement et le condamne à garder le lit
pendant plusieurs mois. C'est de sa chambre qu'il entendra les bruits
de la chute de la Monarchie en juillet 1830, et ,c'est semble-t-il à ce
moment qu'il se promet de consacrer six mois par an à faire des
voyages d'études. Rédacteur des Annales des Mines et organisateur de
la Statistique minérale de la France dès sa sortie de l'Ecole des Mines, il
y devient professeur de métallurgie en 1840, puis inspecteur des
études. Fidèle à sa promesse, il voyagera pendant vingt-cinq ans pour
effectuer, essentiellement en Europe, des études et des enquêtes, et
collecter force notes et matériaux qui paraîtront à partir de 1855 et
jusqu'en 1879 dans cet ouvrage en six volumes qu'est Les Ouvriers
européens. C'est de cette somme d'observations qu'il dégagera les
éléments de sa Méthode sociale. Durant cette première période de sa
vie, consacrée presque exclusivement à l'enseignement et à des
recherches de terrain lors de ses voyages, il y a un moment de rupture
essentiel qui va le décider à s'engager dans l'action politique et sociale
auprès des industriels: la révolution de 1848.
24Les formes initiales du patronage
"Après la révolution du 24 février 1848, il cède aux pressions de
Montalembert, Lanjuinais, François Arago, Jean Reynaud (son ami d'enfance)
et surtout de Thiers, qui lui demandent d'abandonner la chaire de métallurgie
qu'il occupe à l'Ecole des Mines pour se dévouer à une "œuvre de salut
public" en mettant en fQrme ses premiers matériaux d'enquêtes pour les
publier dans Les Ouvriers européens [...]."
AUBURTIN (Fernand), Frédéric Le Play. Economie sociale, Paris,
Guillaumin, 1891, p. XV
L'œuvre littéraire ainsi entreprise fut résumée dans la Constitution
essentielle de l'humanité, ouvrage publié en 1881 et qui fait figure de
testament, puisque Le Play mourut le 5 avril 1882. Entre-temps, en
1864, il avait fait paraître La Réforme sociale en France, publication
inaugurale d'un organe du même nom destiné à perpétuer son
enseignement.
Les maux du Nouveau Régime
Une attitude réactionnaire?
Le patronage se veut une réponse adaptée à ce qui menace la paix
sociale. Pour présenter les principales idées concernant la réforme
sociale et la méthode à suivre, il convient d'en reconstituer, ne serait-ce
que sommairement, les points essentiels de l'argumentation qui en font
une idéologie prise dans le sens d'ensemble d'idées présentant une
cohérence interne.
En opposant de prime abord prospérité et harmonie, d'une part, et
décadence et antagonisme, d'autre part, Le Play adopte une toile de
fond que l'on peut dire nostalgique et qui explique qu'il s'afflige de
voir disparaître ce qu'il perçoit comme des formes traditionnelles de
respect de l'ordre social et d'une soumission à une autorité supérieure
qui en est à ses yeux la garantie première, éternelle à défaut d'être
immuable.
En relevant le fait que les rapports de patronage, c'est-à-dire le
respect des formes conventionnelles de soumission à l'autorité de Dieu,
du père, du roi, du chef d'Etat ou du chef d'entreprise, étaient
"obligatoires" sous l'Ancien Régime et deviennent "facultatifs" sous le
Nouveau Régime, il signifie que "les traditions se perdent", comme dit
le sens commun, et que les choses ne vont plus de soi. C'est la
socialisation de la société qui est dès lors mise en cause et le problème
de la liberté qui est posé. Ainsi oppose-t-Hles hommes aux animaux en
disant que la liberté propre à ceux-là les rend responsables du respect
ou non de la loi sociale. L'organisation sociale est donc moins
25Chacun à sa place
comprise comme un produit des activités de production et de la lutte des
classes, ce sera le cas par exemple chez Marx, mais comme
l'expression d'une loi supérieure ou divine (toute "naturelle") que des
règles morales doivent faire respecter. Dans cette vision du monde qui
rejoint celle que dénonce Marx dans La Sainte Famille et L'Idéologie
allemande, Le Play en appelle plus au respect de la religion (qu'il place
au fondement des premiers Etats), en comptant sur l'intervention des
autorités sociales, qu'aux bonnes volontés individuelles, tout en
sachant qu'il ne peut compter sur tout le monde et qu'il doit se méfier
des initiatives subversives des masses populaires ou des citoyens de
base.
D'où vient donc cette désorganisation de la société? Il faut noter tout
d'abord qu'il ne recoun pas à une conception policière de l'Histoire qui
lui ferait mettre immédiatement en accusation les classes populaires
comme éléments subversifs. Il a en effet quelque réticence à créditer les
individus d'une praxis qui leur donnerait ce pouvoir. Les
responsabilités ne sauraient se situer dans les faits et gestes quotidiens
des travailleurs, auxquels il dénie un rôle actif et structurant de
l'organisation sociale. L'ordre ne saurait venir que d'en haut, de ceux
qui exercent le pouvoir et se doivent d'en assumer la responsabilité.
Les masses populaires sont par trop immatures, soumises ou devant le
rester pour qu'il faille concevoir de compter sur leur participation active
et leurs initiatives. Il pense, comme Marx au demeurant, que tout se
joue à un cenain niveau d'organisation grâce à l'action de responsables
ayant le statut de représentants et de pone-parole.
Le Play va ainsi invoquer trois causes de la désorganisation sociale,
de l'émergence de l'antagonisme. Tour à tour sont mis en accusation le
Nouveau Régime manufacturier, les révolutions et le partage forcé dans
le droit de propriété. Trois registres donc: la production -avec
l'hégémonie grandissante de l'entreprise industrielle capitaliste-, le
régime politique et le cadre législatif.
C'est sans doute à l'occasion de ses voyages en Westphalie, et en
particulier de ses visites, voire de ses panicipations actives à de grands
chantiers comme celui des chemins de fer, qu'il mesure les effets
ravageurs de cette mobilisation massive de main-d'œuvre en dehors des
sites d'implantation ancienne d'habitat, qu'il interprète comme
l'archétype du processus de déracinement3. Le nouveau régime
manufacturier fait du territoire un vaste chantier qui désorganise
l'implantation territoriale des populations, les jette sur les routes et met
en péril leurs modes de vie et d'organisation antérieurs.
26Les formes initiales du patronage
"En ce qui touche le respect des lieux. une lutte ardente règne aujourd'hui. en
Europe. entre l'esprit de tradition et l'esprit de nouveauté. L'impulsion semble
être irrésistible: elle a pour foyer les bassins houillers de l'Occident. [...]
La première fois que je pénétrai en Orient et dans le Nord. sur les territoires
des races de tradition. je ressentis une émotion profonde en retrouvant les
conditions au milieu desquelles j'ai vécu pendant les premières années de ma
vie (I. 4). J'aperçus nettement les moyens de bonheur propres aux territoires
primitifs. où la famille la plus pauvre possède son habitation et trouve près
d'elle une subsistance assurée dans les productions spontanées des landes. des
marécages ou des forets. [...]
Une ère toute nouvelle est ouverte par les inventions qui ont modifié
brusquement les procédés de la métallurgie. l'organisation du régime
manufacturier et surtout les moyens en usage pour le transport des hommes
et des choses. "
LE PLAY (Frédéric). La Méthode sociale, abrégé des ouvriers européens....
Tours. A. Mame et fils. 1879, livre 1. pp. 63-65
D'une façon plus sommaire, Le Play établit par de simples relations
de causes à effets un enchaînement entre "la prospérité des grands
empires, l'agglomération des hommes, la complication du travail, puis
la souffrance" (cf. chap. XII de L'Ecole de la paix sociale, 1881, pp.
33-36).
"En développant outre mesure les industries agricoles et manufacturières. ils
ont courbé la plupart des chefs de famille sous le poids de rudes travaux. Ils
les ont ainsi abaissés au-dessous du niveau où se tiennent. depuis les
premiers âges de l'histoire. les pêcheurs. les chasseurs et les pasteurs de la
région boréale. Ils ont notamment détruit en eux les aptitudes nécessaires
pour remplir certains devoirs envers leurs enfants. à savoir: pour enseigner le
Décalogue et pour réprimer la violation de cette loi suprême de l'humanité.
Ces transformations ne sont pas toutes incompatibles avec la prospérité
fondée sur la paix: la souffrance naît souvent de l'exagération de ce régime.
On en aUénue d'ailleurs les inconvénients en organisant la religion. la
souveraineté et le patronage. qui complètent la Constitution essentielle pour
les nations chez lesquelles le simple état de bonheur est remplacé par l'état de
prospérité. A cet effet. on confie à trois classes d'hommes l'exercice des
devoirs. que ne peuvent plus remplir les pères de famille. On crée des
gouvernants pour punir la violation de la loi morale. des clergés pour en
répandre la connaissance. des patrons pour assurer à chaque famille la
possession du pain quotidien. Dans cet état de complication. on ne saurait. à
la vérité. changer la nature de l'homme: les trois classes dirigeantes ne
procurent point. dans toute sa plénitude. à leurs subordonnés. l'état de
bonheur que "l'amour paternel" assure à chaque famille chez les races simples.
Les sages qui fondent les grands empires se préoccupent tout d'abord de cette
27Chacun à sa place
difficulté. En conséquence, ils s'appliquent à établir la paix sociale sur
l'accord de deux sentiments: ils développent autant que possible, chez le
peuple, "l'esprit d'obéissance", et chez ceux qui dirigent "l'esprit de paternité",
Malheureusement, cet acéord n'a été durable, dans le passé, chez aucun empire
prospère; et toujours la rupture a eu pour cause la corruption des classes
dirigeantes. Oubliant le principe de leur institution, elles n'ont point rempli
les devoirs de la paternité."
LE PLAY (Frédéric), L'Ecole de la paix sociale, son histoire, sa méthode et
sa doctrine, par Pierre Frédéric Le Play.. Tours, A. Marne et fùs, 1881, pp.
"33-35
La prospérité, ce que d'aucuns appelleront le progrès et qui
ressemble fort à une exploitation forcenée de certaines catégories
sociales, apparaît ici comme un prix à payer, un tribut auquel chacun
doit apporter son lot d'efforts. Tempérée afin d'en réduire les effets
dommageables, la peine qui en résulterait n'a par conséquent rien
d'inéluctable pour peu que l'on veille à un bon encadrement et que
chacun reste à sa place. Le côté conservateur de Le Play, mesuré il est
vrai en fonction de l'intérêt qu'il porte à la prospérité, s'exprime
clairement par rapport aux idées de la Révolution française.
Les trois faux dogmes de 1789
Panni les disciples et continuateurs de Le Play, ce sera Claudio
Jannet, professeur à l'Institut catholique de Paris, qui mettra le plus
l'accent sur cet aspect anti-révolutionnaire de la pensée du maître.
"La véritable cause de la désorganisation de la société occidentale vient
d'innovations qui ont fait rejeter ces vérités traditionnelles [la religion, la
famille, la propriété, le travail, le patronage], et Le Play a flétri ces
innovations de ce mot resté fameux désormais: les trois faux dogmes de
1789, c'est-à-dire la croyance à la perfection originelle de l'homme et la
négation de la chute primitive, le droit permanent à l'insurrection et à
l'infaillibilité personnelle, la croyance à l'égalité providentielle et à l'égalité
absolue des hommes sur le terrain des droits concrets."
JANNET (Claudio), Congrès de la SocUté d'Üonomie sociale.
L'Organisation du travail d'après F. Le Play et le mouvement social
contemporain, Paris, au secrétariat de la Société d'économie sociale, 1890,
p. 9
"C'est la faute à Rousseau, c'est la faute à Voltaire", comme dit la
chanson. Sur des points essentiels, la ptfnsée de Le Play est en
contradiction avec la philosophie des Lumières. Alors que Rousseau
fait de l'égalité naturelle une des prémisses de son contrat social, Le
28Lesformes initiales du patronage
Play part, dans une vision toute créationiste, du péché originel et d'une
inégalité foncière que l'on peut certes corriger, mais pas remettre en
cause. Si l'un comme l'autre créditent l'homme d'un libre arbitre qui
fait défaut à l'animal, Le Play, à l'encontre de Rousseau, ne croit pas
que les enfants soient naturellement portés au bien, mais qu'ils doivent
s'y consacrer, s'y sacrifier même pour accéder à la rédemption. Le
différend est de taille, car cette naturalisation du comportement vis-à-vis
de la morale apparaît, chez ces deux auteurs, à la base de l'organisation
sociale.
"Je tenninerai ce chapitre et ce livre par une remarque qui doit servir de base à
tout le système social; c'est qu'au lieu de détruire l'égalité naturelle, le pacte
fondamental substitue au contraire une égalité morale et légitime à ce que la
nature avait pu mettre d'inégalité physique entre les hommes, et que, pouvant
être inégaux en force ou en génie, ils demeurent tous égaux par convention et
de droit"
ROUSSEAU (Jean-Jacques), "Du contrat social, ou Principes du droit
politique". in : Œuvres complètes, Paris, NRF-Gallimard, Bib. de la Pléiade,
tome 3, 1964, p. 367
Ce qui est de l'ordre du contrat chez Rousseau est de celui du devoir
chez Le Play; l'inégalité, perçue comme injuste, illégitime et
injustifiable moralement parlant par Rousseau, apparaît justifiée chez Le
Play, et d'un ordre naturel que la morale ne saurait mettre en cause.
C'est ce qu'Alexis Delaire, cet autre disciple et commentateur du
maître, présente comme un fait résolument établi.
"Un troisième fait d'observation, c'est l'inégalité entre les hommes, et cette
inégalité se manifeste, non seulement entre les divers chefs de famille, mais
aussi entre les enfants issus d'un même mariage. Les hommes sont panout
inégaux en force, en santé, en intelligence, en esprit de conduite, en valeur
morale, celui-ci est paresseux, celui-là travailleur, l'un est prévoyant, l'autre
imprévoyant, de sorte que si, par impossible, l'égalité était faite aujourd'hui,
demain elle aurait cessé. C'est une loi providentielle, et l'une des dernières
encycliques de Léon XllI a fort insisté sur ce point. Mais cette inégalité nous
blesse par son apparente injustice, si nous ne lui donnons aussitôt pour
contrepartie le [plus] large dévouement [...]. Il ne s'agit pas, qu'on le
remarque bien, de la charité et de l'aumône. La charité est une admirable vertu
qu'on ne saurait trop honorer et développer :.elle améliore celui qui donne,
comme elle console celui qui pleure. Mais il ne suffit pas d'atténuer les
souffrances de ceux qui sont tombés: il faut plus, il faut aplanir la route
devant ceux qui marchent afin que, sans trébucher, ils puissent monter vers
plus de bien-être et de valeur morale.
29Chacun à sa place
C'est ce que Le Play nomme le patronage, au sens élevé du mot, ou encore le
devoir social; ce que M. Levasseur, dans ses belles études sur l'ouvrier
américain, appelle le patronage social, qu'il montre si développé aux Etats-
Unis."
DELAIRE (Alexis), F. Le Play et l'école de la paix sociale, Lille, impr. de
L'Action populaire, s.d., p. 26
Il va de soi que cette prémisse sur l'inégalité est ce qui permet de
légitimer de natura la soumission des uns à l'autorité des autres et de
s'en tenir aux rapports hiérarchiques établis dans toutes les formes
d'organisation sociale, dont l'exemple canonique sera bien entendu la
famille.
Le partage forcé des biens patrimoniaux
La propriété privée, dont on ne peut pas dire qu'elle fut combattue
par les tenants de la Révolution française dès lors que l'on y voit
l'accession de la bourgeoisie au pouvoir politique, est au même titre
que la famille l'un des fondements de sa doctrine et de sa vision de
l'organisation sociale. Cela étant acquis, le problème devient celui des
conditions légales de la transmission de cette propriété. On sait que les
idéaux démocratiques de la Révolution et l'urbanisation progressive des
pratiques et des mentalités vont inciter hommes politiques et législateurs
à abandonner les dispositions du droit d'aînesse, qui apparaîtra comme
la trace d'un monde rural en perte de vitesse. Face à une égalité de droit
de chacun des enfants vis-à-vis du patrimoine familial, la transmission
indivise d'une propriété prenant principalement la forme de terres
cultivables ou de domaines nobiliaires va être ressentie comme de plus
en plus arbitraire dès lors que les biens pourront être transmis sans
perdre leur intégrité ou à partir de compensations équitables. Le droit
d'aînesse n'apparaît plus sous le Nouveau Régime comme un droit
acquis allant de soi, mais comme une conservation forcée que l'on a de
plus en plus de peine à légitimer. D'un autre côté, la division du
patrimoine entre les héritiers va s'appliquer arbitrairement de façon
indifférenciée avec l'adoption, par la Convention, du décret du 7 mars
1793 et du code civil napoléonien. Le Play opposera donc, en les
renvoyant en quelque sorte dos à dos, ces deux solutions arbitraires à
ses yeux que sont la conservation forcée et le partage forcé. Si c'est
bien dans son esprit ce dernier qui est la cause de la désorganisation
sociale, il aura conscience de devoir composer avec la diversification et
l'augmentation des biens transmissibles que la prospérité apporte (en
particulier le capital économique, dont le volume ne cesse de
s'accroître) et remet régulièrement sur ce qui devient Un marché.
30Les formes initia/es du patronage
Attaché au libéralisme économique, il donnera sa préférence à une
liberté testamentaire qui lui paraît être le gage de solutions équilibrées.
Nous retrouverons dans ses propositions en faveur de l'accession à la
propriété du logement pour les ouvriers cet attachement à la constitution
d'un patrimoine transmissible aux héritiers dès lors qu'il s'agit d'un
bien monnayable sur le marché immobilier.
Les remèdes
Nous allons maintenant présenter les solutions retenues par Le Play
pour conjurer les dangers de la désorganisation sociale et préserver la
paix sociale.
La famille
Lefondement naturel d'une saine organisation sociale
De ses multiples observations des ouvriers européens dans leurs
milieux naturels et sociaux à partir de monographies, Le Play inférera
une typologie de la famille. La compréhension de la société dépend en
effet de l'étude de la La famille ouvrière présente à cet égard la
vertu heuristique de supporter les divers maux de la société; c'est une
sorte de phénomène social total à partir duquel l'organisation sociale se
dévoile... et peut être sauvée de la décadence ou de la désorganisation.
Il s'agit d'en analyser les habitudes, les mœurs, les conditions
matérielles, morales et intellectuelles d'existence dans deux lieux
privilégiés d'observation: l'habitat pris au sens large et ce qui n'est
encore chez Le Play que l'une des composantes du milieu et des
conditions d'existence, les milieux géographiques d'exercice des
activités économiques. Il faudra attendre les initiatives de son disciple
Emile Cheysson pour que la démarche monographique s'applique à
l'atelier ou à l'entreprise dans l'optique d'une ingénierie sociale.
Le Play, qui fait de la famille la cellule de base de toute société, sera,
.par ses impératifs catégoriques moraux, moins sensible que ses
continuateurs aux métamorphoses que la famille subit du fait des
nouvelles conditions de travail dans l'industrie ou en milieu urbain.
L'économie elle-même, et en particulier une économie politique qu'il
tente de concevoir comme sociale, a en quelque sorte pour finalité,
objet et principal lieu de réalisation la gestion d'une économie
domestique à travers le budget des ménages. De là son intérêt pour la
question du logement et la prise en compte de tous les éléments
physiques ou sociaux d'organisation de la vie privée. C'est là aussi que
31Chacun à sa place
Le Play rejoint la démarche des grands enquêteurs, médecins ou
ingénieurs qui, à partir de préoccupations hygiénistes, vont pénétrer
dans l'intimité des familles et en promouvoir de nouvelles formes.
Toute monographie ou enquête dresse donc un tableau de la société
surdéterminé par les particularités géographiques et économiques du
milieu sans jamais accéder à un point de vue macro-économique. Les
rapports plus abstraits que le mode de production capitaliste et le
développement du marché de la force de travail instaureront, et que
Marx aura pour ambition de théoriser de façon critique, lui échappent.
Le profit et l'intérêt sont des valeurs que Le Play escamote dans sa
vision du monde; elles ne sauraient présider à l'organisation des
principales institutions; elles doivent être assujetties au respect des
valeurs morales chrétiennes et d'un intérêt général respectueux d'une
équité garantissant la paix sociale et la stabilité des foyers. C'est bien ce
message auquel seront fermement attachés ses disciples.
"[. 00]suivant les conseiJs de Le Play, je résolus de devenir le champion de la
famille et de me vouer à sa défense.
Parmi toutes les associations, la famille est sans contredit la plus forte et la
plus belle. Les autres sont cimentées par l'intérêt; celle-ci l'est par
l'affection. [00']
La véritable molécule sociale, ce n'est pas l'individu, c'est la famille. [...]
La famille est comme l'observatoire où l'on doit se placer pour apprécier les
faits et les institutions: est bonne toute mesure qui la fortifie; est mauvaise,
au contraire, toute mesure qui l'ébranle et la désagrège."
CHEYSSON (Emile), Œuvres choisies, Paris, A. Rousseau, 1911, pp. 9-10
Un tel point de vue ne pouvait que partir de la vision d'une famille
mythique, la sainte famille, institution sacro-sainte dont la cohésion est
à la base de la propriété commune des biens et constitue le fondement
d'une organisation sociale globale dans le prolongement direct de la
division domestique du travail, comme dans le monde des agriculteurs
ou des pasteurs nomades. Ainsi se constitue l'image du type
traditionnel de la famille. Ce sont les liens de filiation qui sont ici les
plus forts et qui, dans une conception biologisante, sont au principe de
la reproduction sociale. Cohésion du couple par les rapports affectifs et
piété filiale par l'exercice de l'autorité paternelle sont en filigrane ce qui
assure l'ensemble de la cohésion sociale.
"Selon les indications de la raison et de l'expérience, le père et la mère
constituent, par leur entente mutuelle, le pouvoir le plus apte à établir le
règne de la paix dans les générations successives de la famille. L'autorité
32Les/ormes initiales du patronage
paternelle l'emporte, en effet, par trois motifs principaux sur les autres
pouvoirs qui interviennent dans le gouvernement des sociétés: eUe se
constitue naturellement, grâce à l'état de dépendance, qui est la condition
obligée des enfants pendant le premier âge; eHe est portée, par ses tendances
innées, à conquérir l'obéissance de ses sujets, non par le recours à la force,
mais par les témoignages d'amour; à défaut de la force qui lui manque pour
réprimer la révolte, elle comprend la nécessité de faire appel à l'action
pacifique que la religion exerce sur les âmes. Lors donc qu'eUe se trouve dans
un état d'isolement, quand elle n'est pas secondée par les corps publics. qui,
dans toute société agglomérée et prospère, pourvoient à ce besoin essentiel,
elle institue spontanément le culte de Dieu au foyer domestique. Dans toute
société où la paix règne, l'autorité paterneUe, soit isolée, soit agglomérée,
donne ainsi à ses subordonnés l'exemple du respect dû à une autorité plus
haute que la sienne."
LE PLAY (Frédéric), L'Ecole de la paix sociale. son histoire. sa méthode et
sa doctrine. par Pierre Frédéric Le Play..., Tours, A. Marne et fils, 1881,
p.l0
Par rapport à ce modèle d'un passé reconstitué à partir de ses a
priori, Le Play va être sensible à ce qui va déstabiliser cette harmonie
initiale. Comme il part de ce qu'il définit lui-même comme "un axiome:
la vie privée imprime son caractère à la vie publique; la famille est le
principe de l'Etat" (La Méthode sociale, p. 181), il incriminera les
mesures étatiques pour expliquer cet autre type de famille qu'il
appellera la famille instable.
La famille instable
Cette famille-là est le résultat des "dogmes de 1789" et sera une
conséquence du partage forcé des biens dans les droits de succession.
Les sociétés à famille instable -puisque, dans cette optique, c'est le
régime familial qui donne sa caractéristique principale à l'organisation
sociale- sont celles dans lesquelles les activités économiques et le
régime politique ont laissé se dégrader les conditions de vie des
ménages en agglomérant les individus à tort et à travers sur le marché
du travail et en les déracinant pour satisfaire des intérêts conjoncturels
et partiels qui brisent la cohésion sociale en condamnant les individus à
des conduites et des itinéraires erratiques. Ce sont les effets de la
prolétarisation des travailleurs et de la déterritorialisation des
populations que Le Play stigmatise à travers l'instabilité des familles,
mais sans se pencher résolument vers les véritables causes de ce
processus. Ce que Le Play identifiera à travers la famille patriarcale
"traditionnelle", ce sont des sociétés correspondant à des organisations
sociales simples, stables, fonctionnant sur une histoire de longue durée
33Chacun à sa place
où les organisations sociales de base que sont la famille et des
conditions de production peu développées échappent aux grands
bouleversements économiques et politiques.
C'est ce qu'il découvrira lors de ses premiers voyages en Europe
centrale et de l'Est et qui lui servira de référence pour aborder des
organisations sociales qui, parce qu'elles se développent et prospèrent,
deviennent plus complexes et plus difficiles à comprendre. Sa méthode
prendra ainsi fonne à l'occasion de sa confrontation au développement
des activités minières, en particulier à travers son expérience dans les
mines de l'Oural. En effet, après une première visite dans la région de
Donetz, à l'invitation du prince Anatole Demidoff, Le Play y retourne
en 1844, toujours à l'invitation du prince, mais cette fois pour prendre
une part active à la réorganisation des mines et des conditions de travail
des ouvriers. Le changement social n'est pas pour Le Play de l'ordre de
la révolution politique, il se joue dans les métamorphoses de la famille,
des conditions d'existence et de travail. De là une approche
sociologique à proprement parler.
L'instabilité de la famille ne sera ainsi jamais conçue par Le Play
comme le résultat pur et simple, mécanique, de l'accumulation du
capital et de l'exploitation des travailleurs. S'il est vrai qu'il fustige les
innovations et la propagande politique révolutionnaire, il n'est pas
contre le changement, mais le conçoit selon la continuité des institutions
fondamentales. Dans cette optique, l'exode rural et l'urbanisation des
conditions d'existence n'aboutissent pas inéluctablement à la
dissolution des liens familiaux par un processus de prolétarisation. La
famille peut y être prospère, retrouver de nouveaux lieux de
restabilisation. Elle est ce lieu dès lors qu'on la crédite d'une autonomie
relative par rapport aux changements économiques et sociaux, dès lors
qu'on lui reconnaît un "principe interne de fonctionnement: l'habitude
ou non de la prévoyance, l'aptitude à se doter d'un patrimoine matériel
et symbolique et à le conserver au fil des générations"4.
Famille patriarcale et famille instable préfigurent le troisième type
qu'il s'agira de conforter, de préserver ou de promouvoir dans les
sociétés qui se complexifient en étant soumises à un processus de
déstabilisation.
La famille-souche
Pour qu'une famille puisse retrouver et garder ses racines --qu'elle
en ait de longue date et cherche à les conserver ou qu'elle en retrouve et
34Les formes initiales du patronage
les préserve-, il faut que lui soit assurée la permanence du foyer dans
son milieu et que sa propriété soit garantie.
La permanence, ce n'est pas simplement la stabilité géographique
des ménages dans leur habitat, c'est la pérennité qui permet à tout foyer
de continuer à exister dans un monde qui se transforme; ce sera même
le nouveau pivot autour duquel les métamorphoses de la production
industrielle et de la condition salariale devraient s'articuler pour que les
mutations sociales s'opèrent à partir de l'espace domestique. Pour Le
Play, les transformations de la vie publique n'ont de chance de
fonctionner que si elles prennent appui sur la vie privée et sur un espace
domestique qui, tel un refuge contre l'adversité, se pérennise par le
renforcement des liens de solidarité et leur continuation de génération
en génération.
Que l'enracinement de la famille soit ancien ou nouveau, sa
permanence est liée à ses modalités de reproduction. Le Play a
parfaitement conscience que l'évolution des qualifications et la
diversification des itinéraires professionnels, existentiels et socio-
géographiques ne garantissent plus la permanence des activités de père
en fils et qu'il faut garantir, à défaut de simples filiations qui
reproduisent à l'identique une communauté de biens et de travaux, la
reconstitution systématique de foyers. Le droit de propriété, en
particulier celui de l'habitation, c'est-à-dire celui qui concerne la
propriété privée de l'espace domestique, apparaît ici comme un droit
inaliénable. Cette pierre angulaire de la constitution des sociétés reste à
ses yeux une instance sociale plus fondamentale que la propriété des
moyens de production. La socialisation de la société ne saurait
s'acheminer vers une collectivisation des moyens de production ou des
conditions d'existence. C'est l'appropriation de la vie privée gàrantie
par la propriété du foyer, de l'habitation et de la terre (assise de la
maison ou propriété agricole) qu'il faut promouvoir par des réformes;
la propriété privée des moyens de production devant s'adapter aux
modifications des rapports contractuels entre patrons et ouvriers,
employeurs et salariés.
Pour que la vie domestique puisse se dérouler harmonieusement
dans la paix des ménages, qui est une condition de base de la paix
sociale, il faut que la femme se consacre à la vie domestique et joue
pleinement son rôle de gardienne de la reproduction tant d'un point de
vue génétique qu'éducatif. Les enfants doivent donc être l'objet de
toutes les sollicitudes, de la même façon qu'il faut veiller à ce que les
générations suivantes bénéficient des acquis de chaque ménage.
Epargne, accession à la propriété du logement et prévoyance pour
35Chacun à sa place
assurer un avenir aux enfants sont les éléments éthiques du
comportement des ménages eux-mêmes que la morale doit faire
respecter.
Se pose alors le problème de l'autorité. Pour ce qui concerne
l'espace domestique, l'autorité revient naturellement au père de famille.
Cette autorité a besoin d'un soutien, d'un guide, d'un code moral que
Le Play va trouver déjà tout élaboré dans la religion, en particulier le
Décalogue.
"Enfin. chez toutes les familIes. la soumission au Décalogue et à l'autorité
paternelle. ainsi que le dévouement à la religion et à la souveraineté sont les
garanties suprêmes de la paix etpu bonheur."
LE PLAY (Frédéric). La Méthode sociale, abrégé des ouvriers européens....
Tours. A. Mame et fils. 1879. p. 190
Si Le Play croit à la force de l'amour et vraisemblablement aux
instincts maternel et paternel, il ne croit pas devoir faire confiance aux
enfants, portés spontanément à sortir du droit chemin. Il ne saurait y
avoir de morale immanente à la société dès lors que l'on réfute l'idée
rousseauiste d'un homme naturellement bon et que l'on croit au péché
originel. Le respect du Décalogue est donc le ciment idéologique des
dissensions de la famille.
"D'un autre côté. les jeunes générations ne sont point portées à l'obéissance
envers les parents. comme ceux-ci à l'amour de leurs enfants. On s'explique
donc que la soumission de la famille aux quatre premiers commandements
soit pour elle une des conditions nécessaires du bien-être fondé sur la paix.
L'obéissance aux six derniers commandements du Décalogue n'est pas moins
indispensable au bonheur d'une association de familIes. Dans chacune d'elles.
les jeunes générations dont les tendances innées vers le mal n'ont point été
domptées par l'éducation ne sont nullement portées à la paix. Loin de là, elles
déchaînent la discorde et la guerre par des attentats qui mettent en péril la vie,
la dignité. la subsistance et la sécurité des familIes voisines. Toutes les
sociétés s'accordent à nommer "loi morale" les prescriptions qui résultent des
dix commandements du Décalogue."
LE PLAY (Frédéric), L'Ecole de la paix sociale, son histoire. sa méthode et
sa doctrine, par Pierre Frédéric Le Play..., Tours, A. Marne et fils. 1881.
p.11
Cette question du Décalogue est avant tout pour Le Play celle de
l'ordre moral et des préceptes sur lesquels l'autorité du père doit
s'appuyer. Cela ne fait pas de Le Play, comme le notent Antoine
Savoye et Bernard Kalaora (cf. opus cité, p. 36), un sociologue
36Les formes initiales du patronage
catholique, mais quelqu'un pour qui la religion présente l'avantage
d'une morale respectable toute trouvée pour garantirla paix des foyers
et donc la paix sociale.
N'oublions pas que, au demeurant, la paix sociale est pour Le Play
une école et non un dogme immuable sans enjeux pratiques. Il s'agit
bien, comme nous l'avons déjà noté, de développer deux états d'esprit:
l'esprit d'obéissance chez le peuple et l'esprit de paternité chez ceux qui
dirigent. C'est ainsi, très logiquernent, que l'intérêt que Le Play porte à
la famille-souche s'articule étroitement avec l'action à mener auprès des
autorités sociales dans la réforme de la société, aussi complexe et
déstabilisée qu'elle soit, ceci d'autant plus qu'elle est soumise à des
changements profonds.
"De plus, chez Le Play, la famille-souche est la pièce centrale d'un projet de
société, d'une utopie sociale, mariant les vertus des sociétés "immobiles"
(stabilité et aisance dans la frugalité partagée, thème qui évoque celui de
l'abondance dans les sociétés primitives de M. Sahlins) et les qualités des
sociétés "compliquées" (développement et liberté)."
KALAORA (Bernard), SAVOYE (Antoine), Les Inventeurs oubliés. Le Play
et ses continuateurs aux origines des sciences sociales, Seyssel, Champ
Vallon, 1989, p. 136
L'appel aux autorités sociales
S'il est convaincu que le travail est une source de vertu, Le Play
considère également qu'il a besoin d'être encadré et que l'exercice des
libertés dont tout le monde se trouve crédité n'implique pas que chacun
y prenne les mêmes parts d'initiative et de responsabilité. Il y a toujours
chez Le Play l'idée que les institutions impliquent des rapports
hiérarchiques qu'il convient tout d'abord de faire respecter mais qui ne
peuvent remplir leur rôle qu'à condition que chacun y prenne une part
active à des titres différents.
Il insiste sur le fait (cf. La Méthode sociale, chap. XII, ti4) que la
meilleure hiérarchie, qui est donc le fonctionnement idéal de toute
organisation sociale, est celle qui assure "au bas, la sécurité; au
sommet, la vertu". Cette représentation des rapports sociaux selon cette
vision métaphorique pyramidale de l'organisation sociale, dont nous
conviendrons avec Pierre Bourdieu qu'elle constitue un obstacle
épistémologique à la compréhension des rapports sociaux, rentre dans
une optique d'inculcation du respect de l'ordre établi. Cette soumission
à l'autorité à laquelle certains auteurs réduisent les rapports paternalistes
(cf. les analyses de Moreau de Bellaing) suit chez Le Play le chemin
centrifuge d'un ordre social qui étend l'organisation familiale aux
37Chacun à sa place
rapports sociaux globaux. L'organisation sociale harmonieuse et
paisible ne peut être obtenue qu'en étendant l'ordre familial de la vie
domestique à l'ensemble des activités publiques comme mode de
gouvernement. La quête de cette familiarisation avec les diverses
fonnes d'organisation sociale, qui le porte à faire des enquêtes de
terrain pour comprendre la société dans une démarche tendue vers la
théorie, avec une réelle volonté de savoir, l'amène à souhaiter, dans
une volonté réformiste de bien faire, que toute la société soit attachée à
un ordre où les groupes sociaux soient familiarisés les uns avec les
autres, échappent à l'isolement, au mépris, à l'indifférence ou à la haine
destructrice. De la base au sommet de la hiérarchie sociale, il doit y
avoir toute une série de relais q\.Jiassurent une continuité des rapports
par des relations de familiarisation. Dans cette vision métaphorique,
plus le niveau de responsabilité est élevé et plus l'ascendant de celui qui
exerce son autorité sur ses subordonnés doit être incontestable. Tous
ceux qui exercent le pouvoir en étant dans une position dominante par
rapport à ceux dont ils se chargent doivent assumer leurs
responsabilités en adoptant une attitude qui ne sera légitime qu'en étant
paternelle. Les gouvernants (dans l'ordre politique ou militaire), le
clergé (dans l'ordre spirituel), le patronat (dans l'ordre de la production
matérielle) doivent tous être mus et stimulés par un impératif
catégorique d'ordre moral qui les oblige à veiller de façon paternelle
aux besoins fondamentaux de leurs subordonnés en montrant le bon
exemple.
"Les patrons les plus intelligents ne fondent pas seulement leur succès sur
ces judicieux systèmes d'administration: ils s'appliquent, en outre,
assidûment à propager chez leurs ouvriers la connaissance de l'ordre moral et
le respect des lois de la famille; et, pour réussir dans cette partie de leur
tâche, ils se croient tenus de donner eux-mêmes à leurs subordonnés
l'exemple d'une saine pratique. "
LE PLAY (Frédéric), La Réforme sociale en France, Paris, H. Plon, 2 vol.,
1864.p.28
C'est en vertu de cette attitude vertueuse et exemplaire que ceux qui
exercent une fonction de commandement, les chefs, au niveau où ils
sont et dans l'ordre social où ils exercent leur autorité, peuvent remplir
pleinement leur rôle grâce à leur familiarisation avec leurs subordonnés,
sur lesquels leur ascendant sera d'autant plus assuré qu'ils auront une
attitude paternelle. L'image du père, parfois autoritaire mais toujours
bienveillant, est donc susceptible de s'appliquer à toute autorité dès lors
qu'elle incarne une valeur morale suprême. Les autorités sociales ne
38