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Le sens de l'action et la compréhension d'autrui

De
288 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296282797
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LE SENS DE L'ACTION ET LA COMPRÉHENSION D'AUTRUI

Co:IJect.ion

I8Logiqlles Sociales"

Dirigée par DOlniniqueDESJEUXet Bruno PEQUIGNOT

De,.nit~,.(?s parutions:

Valette F., Partage du travail. Une approche nouvelle pour sortir de la crise, 1993. Tricoire B., Le travail social à l'épreuve des violences modernes, 1993. Collectif, Le projet. Un déti nécessaire face à une société sans objet, 1993. Weil D., HOllll11e sujet. La suhjectivité en que!;tion dans les et sciences hlllllaines, 1993. Gndrey N., HOlllmes et fenlllles au travail, 1993. Luurer R., L 'entreprise fac~ aux risques Inajeurs. A propos de l'incertitude des nornl~S sociales, 1993. Clénlent F., Gestion stratégiqu~ des territoires. (Méthodologie), 1993. Leroy M., Le contrôle tiscal. Une approche cognitive de la décision administrative, 1993. Bousquet G., Apogée et déclin de la modernité. Regards sur les années 60, 1993 Grell P., Héros obscurs de la précarité. Des sans-travail se racontent, des sociologues analysent, 1993. Marchand A., Le travail social à l'épreuve de l'Europe, 1993. Bngla-Gokalp L., Entre terre et Inachine, 1993. Vidal-Na(luet P-A, Les ruisseaux, le canal et la Iner, 1993. l\1Hrtill D., L'épuisenlent professionnel, TOllle 2, 1993. Jouhert M., Quartier, délnocratie et santé, 1993.
@

L'Harmattan, 1993

ISBN: 2-7384-2162-8

PATRICK

PHARO

LE SENS DE L'ACTION ET LA COMPRÉHENSION D'AUTRUI

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-polytechnique 75005 Paris

Du même auteur:
Le civisme ordinaire, Paris, Klincksieck - Librairie des Méridiens, Collection "Réponses sociologiques", 1985.

Politique et savoir-vivre, Enquête sur les fondements du lien civil, Paris, L'Harmattan, 1991.

Phénoménologie du lien civil, Sens et légitimité, Paris, L'Harmattan, 1992.

Sommaire
.. .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

A van

t - pro

p 0 s.

7

I II III N -

Les fondements weberiens de la sociologie compréhensive Les fondements phénoménologiques. de la sociologie compréhensive L'ethnométhodologie et la question de
I' in te rp ré tat ion. ... .. .. ............ .. .... .

13 31
55

Problèmes langagiers de la sociologie
compréhensive. ............... .... ... ...
81

V VIVIIVIII IX -

Peut-on fonder le sens sur une
pragmatique de la communication?.. Compréhension et règles civiles
La question du pourquoi. .............

113 147
165

Les idées comme passions Sociologie compréhensive et

209

sémantique. .....
Bibliographie.

....

239
265

. . . . . .. . . . . .. . . . . . . . . . .. . . .

5

AVANT-PROPOS

Ces études de sociologie compréhensive ne sont pas un ouvrage d'histoire des idées. On n'y trouvera donc pas un tableau des discussions allemandes sur le Verstehen et de leur postérité dans les autres traditions. On n'y trouvera pas non plus une présentation générale des oeuvres dans lesquelles ce thème est apparu. Enfin, quoique plusieurs auteurs soient discutés de façon détaillée, et que ces discussions constituent l'apport essentiel du livre, le choix des auteurs n'a pas été guidé par un souci d'exhaustivité, ni même d'homogénéité à l'intérieur d'un courant de pensée ou d'une discipline. Ce choix n'a obéi en réalité qu'à une seule préoccupation, celle de suivre d'aussi près que possible, dans quelques oeuvres majeures des sciences humaines contemporaines (auxquelles j'ai quand mêmes dû ajouter celle de Descartes), les diverses positions d'une question centrale dans l'oeuvre de Max Weber, celle des conditions de possibilité d'une compréhension de l'action sociale suivant son propre sens. Plus précisément, on peut considérer ces études comme une tentative de réponse argumentée à une série d'objections qui peuvent être adressées. au projet initial de la sociologie compréhensive. On verra que Weber fut le premier à fonnuler ces objections, mais d'autres après lui les ont multipliées, sé fondant en particulier sur des courants de pensée hostiles à la philosophie du sujet et de la conscience. Je me suis intéressé à ces objections parce que le

7

projet de Max Weber donne une fonnulation théorique d'un des phénomènes les plus importants de la vie sociale: la compréhension d'autrui. Si son projet était ruiné, ce serait aussi la compréhension ordinaire qui le serait. Et si la compréhension ordinaire d'autrui était ruinée, il serait vain d'espérer une quelconque thérapeutique du lien civil. Ce qui fonde en effet la distinction entre la perception d'une personne et celle d'un objet, c'est que derrière les formes physiques sous lesquelles nous apparaît une personne est supposée une conscience morale de soi-même et du monde analogue à la nôtre et capable de donner un sens à ce qui arrive. Toutefois, cette supposition n'est pas nécessaire: rien dans notre appareil perceptif ne nous oblige à supposer une conscience sous la forme physique de la personne, et de fait il arrive souvent que nous omettions la conscience lorsque nous considérons le corps d'autrui. C'est peut-être pour cela qu'une grande partie de la pensée contemporaine s'est efforcée d'imaginer ce que pourrait être une humanité dépoulVue de conscience, mais susceptible cependant de langage, d'intentionalité ou même de représentation. La réponse semble finalement assez simple, elle nous est donnée par le spectacle médiatique: une humanité sans conscience est une humanité qui parle, qui tire des balles ou en reçoit et possède même une certaine connaissance des choses. Mais d'une humanité ainsi conçue, on oublie la faculté essentielle, qui est de pouvoir être à chaque moment le témoin réflexif de ce qui lui arrive, et susceptible à ce titre de joie ou de souffrance morale. L'homme qui passe dans la rue est comme l'homme médiatique; il a virtuellement une conscience, mais nous pouvons ne pas y prendre garde. Il faut entrer en contact avec lui pour admettre, par le fait, sa conscience. S'il était prouvé qu'il n'existe aucune possibilité d'accès à la conscience d'autrui, ce contact risquerait d'être toujours illusoire et vain. Mais au tenne de ce travail, il me semble que le projet de la sociologie compréhensive, dont le fondement est précisément de supposer un sens et une conscience dans la manifestation d'autrui, est loin d'être ruiné et qu'au contraire certaines apories de la pensée contemporaine renforcent sa pertinence. Ni les attaques structuralistes, ni le tournant linguistique des sciences humaines, ni la vogue cognitive actuelle (qui apparaît surtout comme une application à l'esprit humain de l'évolutionnisme fonctionnel), n'ont réussi à rendre absurde l'idée d'une certaine réalité du sens et de la conscience. La question du sens et de la conscience, posée avec 8

force par Weber, est encore la question majeure des sciences de l'homme. Tout l'effort de cet ouvrage consiste à montrer, après d'autres, que cette question peut faire l'objet d'une investigation scientifique, sans qu'on puisse dire à l'avance quelles seront les limites de l'investigation. Le sens, c'est-à-dire le contenu intelligible d'une expérience subjective, n'est pas une catégorie empirique. Ceci suffit sans doute à le rendre inconnaissable par les moyens usuels de la science expérimentale. Mais cela ne suffit pas à le rendre inconnaissable purement et simplement. Le présent ouvrage propose précisément une refonnulation du projet de la sociologie compréhensive, fondée sur la phénoménologie et sur certains apport de la philosophie analytique. Le sens de l'activité humaine est une réalité qui se manifeste dans les données sensibles mais qui excède toujours les moyens habituels d'analyse de ces données. Cependant, malgré son opacité de principe, le sens d'une activité fait habituellement l'objet d'une certaine connaissance ordinaire, et celle-ci paraît en général suffisamment solide pour qu'on table sur elle dans la plupart des situations de la vie sociale. Ceci est une raison de penser que le sens est connaissable, mais par d'autres voies que celles du test expérimental. Je suppose que ces voies consistent de façon générale à soumettre les données comportementales à une analyse sémantique qui cherche à comprendre le sens de l'activité d'autrui en excluant, suivant un principe de rationalité commune, les hypothèses incompatibles avec ce qui semble acquis et attesté à un moment donné. Les ressources sémantiques utilisées dans la compréhension d'autrui sont en outre présumées identiques à celles qu'utilise la première personne pour agir de façon sensée et se manifester à autrui. Et en effet, une conscience sensée, que ce soit celle de l'agent ou celle de l'interprète, se distingue d'une simple représentation détenninée par des récepteurs sensoriels (comme en possèdent les animaux ou les machines cybernétiques), par le fait qu'elle ne peut se produire que dans un horizon de pensées et de sentiments qui font apparaître la chose perçue comme susceptible de descriptions et d'attributions sémantiques (prenant ou non la fonne d'une proposition). Evidemment nous ne sommes pas toujours des êtres conscients et sensés et on aurait tort d'exclure que notre être au monde soit aussi très souvent purement animal ou cybernétique. Mais pour devenir les êtres sensés, sinon rationnels, que nous sommes cependant aussi, nous devons avoir conscience d'au moins une attribution sémantique passée, pré9

sente ou à venir sur nos actions ou nos inactions. La possibilité de telles attributions est en effet la condition d'exercice d'une conscience sensée dans le monde, car le sens est impensable en-dehors d'un concept qui peut l'exprimer. Comme il n'y a d'autre part de compréhension que par attribution sémantique, formulée ou non, on voit que la possibilité d'une compréhension d'autrui réside entièrement dans la communauté des ressources sémantiques qui pennettent à chacun d'entre nous de mener une vie éveillée dans le monde des autres. La théorie précédente peut être assez facilement mise en oeuvre, et de fait elle l'est. Soit l'exemple suivant: comme il n'existe aucune théorie physico-expérimentale nous pennettant de savoir si Marie aime vraiment Pierre, tout ce que nous pouvons faire pour traiter cette question est de confronter entre elles les différentes compréhensions que nous avons des comportements de Marie. Autrement dit, nous ne pouvons pas être absolument sûrs que tel geste physique ou tel comportement est un geste d'amour, mais si nous interprétons une série de ses actes comme par exemple un don, un pardon, ùn soutien, un appel, etc., l'hypothèse de l'amour apparaîtra comme sémantiquement cohérente avec cette série d'interprétations. En revanche, si nous trouvons dans la série d'actes de Marie, des reproches, des dénonciations, des mépris, l'hypothèse de l'amour deviendra plus douteuse, et, suivant les cas, on fera plutôt des hypothèses d'ambivalence, de rancoeur ou de haine. Dans cette analyse, les données empiriques, physico-expérimentales, sont prises en compte, mais non pas en tant que telles car en elles-mêmes elles n'ont aucun sens -, mais par rapport aux contraintes conceptuelles qui sont attachées à chacune des interprétations que l'on donne des données empiriques. Une compréhension empirique singulière peut toujours être fausse, car aucune loi ne peut la contraindre; mais une série de compréhensions empiriques tend inévitablement vers la cohérence. Lorsque cette cohérence ne peut être atteinte, et ceci est un cas fréquent de la co.mpréhension d'autrui, l'incohérence sémantique est une présomption en faveur de l'absence, chez la personne considérée, de certaines intentions ou sentiments qu'on lui prêtait et une raison de faire d'autres hypothèses compatibles avec l'incohérence observée. L'incohérence est en effet la seule preuve disponible du sens. Et si nous vivions dans un monde régi uniquement par des lois physiques et peuplé par des êtres rationnels parfaits, il est fort probable que la question du sens ne se poserait pas. 10

On voit que la méthode suivie est ici sémantique, et non pas empirique, ni même à proprement parler psychologique. Pour être encore plus précis, on doit même dire que cette méthode est sociosémantique, car elle suppose le partage social d'un fonds commun de significations possédant une certaine stabilité et objectivité. Je suppose aussi que cette méthode de compréhension d'autrui est universelle car elle s'appuie sur des propriétés phénoménologiques de l'expérience qui sont elles-mêmes universelles: l'intentionnalité au sens de la viséè, du vouloir, du souhait, de l'attente, de l'épreuve, de la croyance... ; les trois positions de personnes: je, tu, elle-il; les rapports de temps: passé, présent, futur; la liberté et la contrainte; et finalement le bien et le mal. fi me semble d'ailleurs que la compréhension de soi-même est ellemême liée à cette méthode, car soit qu'on réfléchisse sur ce qu'on fait ou ce qu'on sent, soit qu'on agisse ou ressente sur le simple arrière-plan de cette réflexion possible, la conscience de nos propres incohérences est la seule façon de faire surgir une idée de soi-même qui ait quelque rapport avec notre propre réalité, et non pas seulement avec nos fantasmes. Il me faut dire en conclusion de cet ~vant-propos que je ne suis pas un spécialiste des auteurs que je commente et critique dans ce texte. Vis-à-vis d'eux, il m'est arrivé en fait la chose suivante: j'ai commencé à les lire et je me suis trouvé pris par la force de leurs arguments. Si ceux de Weber, Husserl ou Descartes allaient dans le sens de ma propre intuition, - d'autant plus facilement que je me suis éduqué auprès d'eux et de quelques autres -, il n'en allait malheureusement pas de même avec ceux de Garfinkel ou des philosophes du langage ordinaire. C'est cependant dans l'horizon de leurs théories que s'est développée la conscience de mes propres pensées. J'ai donc passé du temps sur les arguments des uns et des autres, sans prétendre comprendre l'ensemble de leurs idées, mais au moins les quelques-unes qui étaient directement en rapport avec mon thème. C'est ce que j'ai fait pour les auteurs auxquels je consacre des chapitres pleins, c'est-à-dire outre ceux qui viennent d'être cités, Habermas, Goffman et Anscombe, comme pour ceux dont la lecture a accompagné les précédentes: Kant, Frege, Schütz, Sacks, Apel, Wittgenstein, Austin, Grice, Davidson, Putnam ou Fodor... Finalement, il est plutôt désespérant de devoir constater qu'en dépit des heures passées à scruter et méditer tous ces auteurs, je suis sans doute passé à côté des aspects essentiels de leurs pensées. Mais si la sociologie compréhensive est une science posIl

sible, je dois supposer que je ne les ai pas complètement trahis, même lorsque j'ai dû me débattre de leurs idées - ce qui est finalement la moindre des choses pour une attitude compréhensive.

Note sur le texte
Les chapitres I, sur Weber, VI, sur Goffman, VIII sur Descartes, et IX, sur la question sémantique, sont inédits. Les autres chapitres ont déjà fait l'objet de publications, mais ont été retravaillés en vue de figurer dans le présent ouvrage. Le chapitre II est paru sous le titre: Husserl et la sociologie compréhensive, in Cahiers de Sociologie de l'Ethique, n° 3, Sens et compréhension, E.H.E.S.S., pp. 56-82, 1986. Le chapitre III est paru sous le même titre: L'ethnométhodologie et la question de l'intetprétation, in Problèmes d'épistémologie en sciences sociales, n° III, Arguments ethnométhodologiques, Paris, E.H.E.S.S., C.E.M.S., pp.I45-169,1984. Le chapitre IV est paru sous le titre: Problèmes empiriques de la sociologie compréhensive, in Revue Française de Sociologie, XXVI-l, pp. 120-147, 1985. Le chapitre V est paru sous le titre: Sur quelques fondements de l'éthique communicationnelle de Habermas, in Problèmes d'épistémologie en sciences sociales, n° IV, J. Habermas Langage, action sociale et communication, Paris, E.HE.S.S., C.E.M.S., pp. 135-175, 1987. Le chapitre VII est paru sous le même titre: La question du pourquoi, in P. Pharo et L. Quéré (éds.), Les formes de l'action, Raisons pratiques n° 1, Paris, Ed. de l'EHESS, pp. 267-311, 1990. Ce texte est réédité ici avec l'aimable autorisation des Editions de l'EHESS. Les termes en italique à l'intérieur des citations sont toujours le fait de l'auteur.

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Chapitre I LES FONDEMENTS WEBERIENS DE LA SOCIOLOGIE COMPREHENSIVE

La sociologie compréhensive, dont la théorie fondamentale se trouve chez Max Weber, cherche à répondre à une question que l'on pourrait résumer de la façon suivante: peut-on accéder au sens des activités sociales? Toutefois cette question peut au prime abord paraître ambiguë ou mal posée: ambiguë, parce que la notion de sens renvoie à des usages philosophiques très divers; mal posée, car c'est en quelque sorte une évidence que la discipline sociologique accède au sens des activités sociales. Il vaut donc mieux donner tout de suite une précision en proposant une distinction cruciale: si tout discours bien formé relatif aux activités sociales a pour effet de dispenser un sens de celles-ci, ceci n'implique pas qu'il accède au sens réel, et plus précisément encore, au sens endogène de ces activités. Autrement dit, sens endogène et sens supposé ne coïncident pas nécessairement1. Un
1 Frege se pose un problème qui semble analogue à propos du discours indirect dont la dénotation n'est pas un objet, mais le sens habituel du mot (1892a : 105). Et on sait que pour Frege, comme du reste pour Husserl, le sens a un caractère objectif, distinct des représentations subjectives qui l'accompagnent. Mais Frege né se demande pas comment on reconnaît le 13

des buts du présent ouvrage et des travaux qui le nourrissent est de montrer que cette distinction peut offrir un critère de base pour l'analyse sociologique, si l'on parvient à savoir pourquoi cette coïncidence entre le discours de l'observateur et le sens endogène de l'activité a lieu ou n'a pas lieu. C'est précisément cette question du recouvrement du sens supposé et du sens réel qui est au centre de la sociologie compréhensive de Max Weber, laquelle a su poser, sinon to~s - car il n'est pas encore question du langage -, du moins la plupart des problèmes que rencontrera la tradition ultérieure de l'analyse du sens de l'action. La sociologie compréhensive, qu'on peut dire aussi interprétative si on se réfère aux traductions de Weber en anglais, a ainsi le mérite d'avoir dégagé, pour son propre compte, les grandes lignes d'une discussion qu'on trouve également dans la philosophie analytique d'un côté - lorsqu'on s'interroge sur la description des contextes intentionnels, dits aussi opaques -, et de l'autre dans la phénoménologie, lorsque celle-ci essaie d'élucider les rapports de la conscience et des choses. n faut du reste souligner que la traduction de verstehenende par compréhensive est inexacte; le mot allemand serait mieux rendu par "comprenante" qui, en outre, traduirait plus fidèlement l'ambition sémantique du projet weberien. Je conservèrai cependant la traduction courante du fait qu'elle est entrée dans l'usage et que sociologie compréhensive, dans cet usage, peut être sans dommage paraphrasé comme sociologie du sens, ou sociologie sémantique, ou même socio-sémantique, ce qui est précisément tout le problème et l'enjeu du débat.

1. Sens endogène et Sens supposé de l'action sociale
L'expression action ou activité sociale est prise ici dans l'acception que lui donne Weber: "Nous entendons pas 'activité' (Handeln) un comportement humain (peu importe qu'il s'agisse
sens habituel des mots. Or toute la discussion ultérieure du langage oidinairè montrera les difficultés qu'il y a à attacher un sens objectif à des suites de signes sensibles. Cette difficulté n'étant pas soluble par la simple analyse des signes, il faut trouver une autre stratégie pour savoir quel est le sens
objectif que le sujet leur attache subjectivement

- et

c'est précisément

le but

de la présente enquête sur le sens endogène. 14

d'un acte extérieur ou intime, d'une omission ou d'une tolérance), quand et pour autant que l'agent ou les agents lui communiquent un sens subjectif. Et par activité 'sociale', l'activité qui, d'après son sens visé, (gemeinten Sinn) par l'agent ou les agents se rapporte au comportement d'autrui, par rapport auquel s'oriente son déroulement" (1921 : 4)2. Cette définition de l'action sociale, dont on remarque qu'elle inscrit d'emblée celle-ci dans l'intersubjectivité humaine, appelle évidemment une explicitation du mot sens (Sinn)3 que Weber nous propose aussitôt après: 'La notion de 'sens' veut dire ici ou
2 Je donne ici le texte de Weher d'après la traduction française de Julien Freund qui est la seule disponible et que je suivrai pour l'ensemble des citations de cet ouvrage. Toutefois cette traduction soulève certains problèmes. Ici, par exemple, J. Freund traduit Handeln par activité, terme qui entraîne des confusions car en français, activité semble impliquer la durée, mais dans un sens plutôt routinier ou répétitif, tandis que la durée contenue dans Handeln est plutôt celle de l'accomplissement de l'action, et non de sa répétition. Depuis que les traducteurs de Habermas ont établi l'usage de rendre Handeln par agir, et ont ainsi modifié une habitude qui semblait être le seul argument en faveur de l'ancienne traduction (Isambert, 1986a : 14), il me semble qu'on peut, soit suivre leur exemple, soit tout simplement, comme le suggérait d'ailleurs F. Isambert, rendre le terme allemand par action, que l'universalité d'application et la neutralité au regard de certaines acceptions paraît imposer. Quant à la définition de l'action sociale: 'Soziales' Handeln aber soli ein solehes Handeln heissen, welches seinem von dem oder den Handelnden gemeinten Sinn nach auf das Verhalten anderer bezogen wird und daran in seinem Ablauf orienliert ist ", on peut en proposer la traduction suivante: "On appelle sociale une action qui, par le sens intentionnel qu'elle a pour l'agent ou les agents, se rapporte à la conduite d'autrui et se trouve ainsi orientée dans son cours." 3 Ce terme est rendu par sens visé chez J. Freund, mais par sens intentionnel par F. Isambert (1986b : 96), solution qui paraît en effe~ préférable mais maintient néanmoins l'ambiguïté entre l'intention au sens phénoménologique, qui, dans son sens d'expression originaire, est relative à toute visée de la conscience, que celle-ci soit ou non engagée dans une action, et l'intention pratique qui oriente l'action. Les philosophes analytiques ont pris le terme intention surtout sous cette dernière acception, qui est du reste la plus proche de l'usage commun. Je propose moi-même l'expression sens endogène de l'activité comme équivalent du "sens visé subjectivement en réalité" pour souligner l'opposition avec un sens qui serait seulement attribué de l'extérieur, et serait donc purement exogène. Mais je ne me priverai pas, dans certains contextes, de parler aussi de sens réel ou encore de sens intentionnel, dans l'acception phénoménologique du mot, c'est-à-dire pour désigner la cogitatio et l'idée qui accompagnent le processus physique de l'action - cf à se sujet le chapitre n consacré à la phénoménologie husserlienne et le chapitre VIII sur Descartes. 15

bien (a) le sens visé subjectivement en réalité, i) par un agent dans uri cas historiquement donné, ii) en moyenne ou approximativement par des agents dans une masse donnée de cas, ou bien (b) ce même sens visé subjectivement dans un pur type construit conceptuellement par l'agent ou les agents conçus comme des types. Ce n'est donc pas un sens quelconque objectivement 'juste' ni un sens 'vrai' élaboré métaphysiquement. C'est en cela que consiste la différence entre les sciences empiriques de l'activité, comme la sociologie et l'histoire, et toutes les sciences dogmatiques, telles que la juristique, la logique, l'éthique et l'esthétique qui cherchent à explorer le sens 'juste' et 'valable' de leurs objets" (ibid.). On note donc que Weber distingue trois niveaux du sens: le sens objectivement juste que cherchent à établir les disciplines dogmatiques, le sens visé subjectivement reconstruit à l'intérieur d'un type et enfin le sens visé subjectivement en réalité par un ou plusieurs agents. Si on laisse de côté la question du sens objectivement juste, qui, pour Weber, semble supposer l'existence d'un "dogme" valant comme étalon du sens juste, on voit immédiatement que tout le problème de la sociologie compréhensive de Max Weber réside dans le passage du "sens réel" de l'activité - c'est-àdire son sens endogène - à ce même sens conçu de façon idéaltypique dans un pur type construit. On sait en effet que, selon Weber, la scientificité de la sociologie se trouve assurée par l'élaboration des "concepts de type" et la "quête des règles générales du devenir" (ibid. : 17). Et par conséquent les concepts de sens idéal-typique sont le principal moyen de l'objectivité sociologique, même si la sociologie "doit en tout temps prendre en considération leur écart par rapport à la réalité et en déterminer le degré et le genre" (ibid. : 19). Comme on le voit, la construction d'un sens idéal-typique est une façon de supposer un sens de l'action réelle. Reste à savoir si cette façon, idéal-typique, de supposer un sens, peut faire l'objet
d'un contrôle logique

- par

opposition à ce qu'on peut appeler une

interprétation sauvage, qui ne se donne aucun moyen de tester sa validité. Or on verra que cette difficulté est en fait insoluble dans un schéma nominaliste comme celui de Max Weber, qui suppose que les types sont construits par l'observateur (voire par la culture, comme le pensera plus tard Schütz qui fera du type non pas seulement un outil scientifique mais aussi un outil de sens commun). Car si les types sont de purs construits, leur adéquation

16

à un sens endogène réel ne pourra jamais être qu'approximative4. En revanche, si, comme je le le ferai, on suppose que les types relatifs à l'action reposent sur des critères sémantiques de différenciation et que c'est par ces mêmes critères sémantiques de différenciation que les actions ont un sens pour elles-mêmes aussi bien que pour l'observateur, le problème de l'écart entre le sens idéal-typique (et on pourrait dire plus simplement le sens typique) et le sens réel (ou endogène, ou encore singulier, c'est-à-dire finalement, pour parler comme les logiciens, le token d'un type) se pose dans des tennes complètement différents. Le sens endogène comme le sens supposé peuvent en effet l'un et l'autre avoir un caractère typique, de même qu'ils peuvent l'un et l'autre avoir un caractère objectif et un caractère subjectif. Le problème de l'interprète n'est donc pas de ranger une singularité sous un type qu'il construirait de façon plus ou moins arbitraire, mais de s'assurer que le type sous lequel il comprend une action singulière est bien le même que le type sous lequel se comprend l'action singulière elle-même lorsqu'elle se produit. Par exemple, si on comprend un acte comme un engagement, un compliment ou une séduction, la compréhension n'est correcte que si l'agent lui-même comprend son acte sous les catégories d'engagement, de compliment ou de séduction - étant entendu que la compréhension sous un type, tant du point de vue de l'agent que du point de l'interprète, n'implique nullement que l'un ou l'autre catégorise explicitement ou qu'il fonnule ce type; il suffit qu'il ait l'idée dont le type est la description.

2. La sociologie compréhensive Weber

de Max

Avant d'aller plus loin, il importe de rappeler le cadre théorique dans lequel se situe la sociologie compréhensive de Max Weber. Celui-ci est en effet suffisamment complexe et peut-être même contradictoire pour mériter un bref exposé préalable.
4 C'est du reste pour cette raison qu'on rejettera, dans le chapitre IV l'opposition entre sens idéal-typique et sens réel, considérant que le sens supposé, comme le sens réel ou endogène sont également susceptibles d'avoir un caractère typique, ou en d'autres termes que le caractère typique n'est pas purement nominal, mais qu'il est également réel. 17

Weber écrit: "Nous appelons sociologie (au sens où nous entendons ici ce terme utilisé avec beaucoup d'équivoques) une science qui se propose de comprendre par intetprétation l'activité sociale et par là d'expliquer causalement (ursiichlich erkliiren) son déroulement et ses effets" (ibid. : 4). Dans cette perspective, compréhension et explication sont donc étroitement liées (dans des textes plus anciens, Weber parle plutôt d'explication compréhensive, expression remplacée plus tard par celle de compréhension explicative). Mais s'agissant d'une discipline dont "l'objet de l'appréhension" est constitué par "l'enchaînement significatif (Sinnzusammenhang) de l'activité" (ibid. : 12) et qui, par conséquent, ne peut que viser le "comportement d'une ou plusieurs personnes singulières" (ibid. : Il), le Verstehen apparaît comme la pièce maîtresse de la démarche proposée. On sait que sur cette question du Verstehen, Weber se rattache en fait à une tradition de la philosophie allemande qu'il évoque du reste explicitement (cf ses références à Jaspers, Rickert et Simmel, ibid. : 13), et, au-delà, à la discussion hennéneutique relancée par l'oeuvre de Dilthey5. C'est ce qui l'amène à définir les "sciences de la culture" comme des "disciplines qui s'efforcent de connaître la signification culturelle des phénomènes de la vie" (1904 : 159). En particulier, ses emprunts au néo-kantisme de l'école de Bade lui fournissent, au moins jusqu'à son article de 1913 sur "...quelques catégories de la sociologie compréhensive", l'un des temps forts de son épistémologie par la mise en avant de la notion de "rapport aux valeurs". Si Weber parle de la "conditionalité de la connaissance culturelle par des idées de valeur" (ibid. : 167), ce n'est nullement pour contredire le principe de la neutralité axiologique qu'il avance par ailleurs, mais parce que "le concept de culture" qui est au centre des sciences sociales telles qu'il les conçoit, est lui-même "un concept de valeur" (ibid. 159). "La notion de 'rapport aux valeurs', dit-il encore, désigne simplement l'interprétation philosophique de l"intérêt' spécifiquement scientifique qui commande la sélection et la foonation de l'objet d'une recherche empirique" (1917 : 434). Cette notion de "rapport aux valeurs" marque avec acuité les paradoxes de la connaissance sociologique et donne lieu à une tension que l'on ne cessera de percevoir dans l'oeuvre de Weber dès lors qu'il s'agit d'effectuer le passage du sens réel de l'action à son sens idéal-typique. Le sociologue est en effet un individu
5CfDilthey, 18 1911,1.1: 319-340.

qui participe toujours d'une culture particulière et c'est cette participation singulière qui fonde les "intérêts de connaissance" du savant (Weber, 1904 : 140). C'est elle qui lui fait trouver un sens ou une signification à des objets culturels - et non pas la nature des objets culturels eux-mêmes. Et donc le sens de l'activité est d'abord une production du savant car "assurément, sans les idées de valeur du savant, il ne saurait y avoir ni principe de sélection de la matière ni aucune connaissance judicieuse du réel singulier..." (ibid. : 168). Mais en même temps, ajoute Weber dans la suite de la phrase, "sans la croyance du savant à la signification d'un quelconque contenu culturel, le travail portant sur la connaissance de la réalité singulière n'aurait tout simplement plus de sens." Et ainsi l'attente de sens du savant ne se réalise complètement que par la
rencontre avec la signification réelle - c'est-à-dire aussi singulière

- de l'objet culturel étudié. Cette position n'est pas sans parenté avec la notion heidegerienne de cercle hennéneutique, dans lequel l'anticipation de sens par l'interprétant est constamment à réviser "sur la base de ce qui ressort de la pénétration ultérieure dans le
sens du texte "6.

Il faut toutefois souligner que le rattachement de Weber à la problématique allemande du Verstehen ne le fait nullement renoncer à une certaine idée de l'unité de la science dont témoigne en particulier la prétention à une validité universelle des résultats obtenus, et cela en dépit de la variété des objets et des méthodes scientifiques. C'est ainsi que "dans la sp~ère des sciences sociales une démonstration scientifique, méthodiquement correcte, qui prétend avoir atteint son but, doit pouvoir être reconnue comme exacte également par un Chinois ou plus précisément doit avoir cet objectif..." (1904 : 131-132) S'insurgeant contre l'hypothèse qu'il n'y aurait aucun rapport entre la "compréhension" et l"'explication" causale (1913 : 341) et se référant par ailleurs à "la théorie moderne de la connaissance depuis Kant, selon laquelle les concepts sont et ne sauraient être que des moyens intellectuels en vue d'aider l'esprit à se rendre maître du donné empirique" (1904 : 205), Weber avancera conjointement les deux concepts d'imputation causale et d'idéal-type qui assureront, en liaison avec le Verstehen, l'objectivité de la connaissance sociologique.

6 Gadamer, 1960 : 104-105. 19

Pour comprendre la liaison entre ces deux concepts et la problématique du Verstehen, il importe de se souvenir de l'espèce de division du travail que Weber instaure à l'intérieur des sciences sociales: "La sociologie, dit-il (...) élabore des concepts de types et elle est'en quête des règles générales du devenir. Elle s'oppose à l'histoire qui a pour objet l'analyse et l'imputation causale d'actes, de structures et de personnalités individuelles, culturellement importants" (1921 : 17). Ainsi, en tant que science généralisante, la sociologie fonne des concepts vides de contenu (ibid.) devant s'appliquer à un devenir (Geschehen), - et c'est apparemment pour Weber le mot essentiel -, qui ne pourra être saisi dans ses caractères singuliers que par cette autre discipline que constitue l'histoire. Il y a donc une sorte de partage des tâches entre les élaborations de types de la sociologie et les imputations causales de l'histoire, mais en direction d'une même réalité dont la principale caractéristique est, selon Weber, d'être en devenir. L'importance de la notion de devenir tient au fait qu'elle va assurer le lien logique entre la démarche compréhensive et celle de l'imputation causale. Pour le comprendre, il convient d'abord de rappeler la distinction qu'établit Weber entre la compréhension immédiate (actuelles Verstehen) qui renvoie à la co-temporalité de l'action et de sa compréhension, et la compréhension explicative (erklarendes Verstehen) qui renvoie aux motifs et aux enchaînements significatifs (Sinnzusammenhange) de l'action obselVée, par exemple le fait que "le bûcheron accomplit son acte (de bûcheron) soit pour gagner sa vie, soit pour ses besoins personnels, soit pour des raisons de santé (forme rationnelle), ou bien par exemple parce que, énervé, il 'abréagit' (fo~e irrationnelle)" (ibid. : 8). Et par conséquent, comme Weber l'indique lui-même, "pour une science qui s'occupe du ~ens et de l'activité" et dans laquelle on désigne "par sens 'visé' le sens subjectif du devenir", expliquer signifie "la même chose qu'appréhender l'enchaînement significatif auquel appartient, selon son sens visé subjectivement, une activité immédiatement compréhensible" (ibid.). L'explication n'est alors rien d'autre que la prise .en compte des motifs de l'action ou des raisons que l'on a d'agir7. Or la principale caractéristique de l'action est d'être orientée vers une fin, ou plus exactement il s'agit là du principal critère d'explicabilité de l'action. On sait en effet que dans sa typologie des détenninants de l'activité sociale, Weber distingue les compor7 Je reviendrai en détail sur cette discussion dans le chapitre Vil. 20

tements traditionnels et affectuels, des activités rationnelles en valeur (wertrational) ou en finalité (zweckrational). Mais c'est l'~ction rationnelle en finalité qui est considérée comme la fonne la plus achevée d'action rationnelle (ibid. : 23). C'est elle aussi qui assure à l'action son intelligibilité maximum et qui surtout pennet de l'inscrire dans une causalité historique singulière. Si finalement comptéhensibilité et explicabilité de l'action peuvent être liées dans l'investigation sociologique, c'est en raison d'un principe de conversion de la forme moyens I fins de l'action du point de vue de l'agent agissant, à une forme causes I conséquences de cette même action du point de vue d'une observation a posteriori. Ce point est pour Weber si important qu'il est constamment répété dans les Essais sur la théorie de la science. Il écrit par exemple: "nous appelons 'fin' la représentation d'un résultat qui devient cause d'une action (Handlung)" (1904 : 170), ou encore: "il n'est pas nécessaire de redire encore une fois que dans toutes ces recherches il est possible d'inverser les relations de 'cause à effet' en celles de 'moyen à fin' chaque fois que le résultat en question est indiqué de façon suffisamment univoque" (1917 : 475)8. En définitive, ce qui rend possible l'union de la compréhension et de l'explication dans ce que Weber appellera l''' interprétation causale juste" (1921 : 10), c'est ce caractère finalisé ou, tout au moins, en devenir de l'action sociale, qui inscrit ses motifs dans une durée orientée et qui permet, dès lors qu'on saisit le sens - c'est-à-dire les motifs - de cette orientation, de se trouver d'emblée dans une posture explicative autorisant à procéder à toutes les opérations d'imputation causale que nécessite la connaissance de l'objet culturel que l'on se proposait d'étudier. On pourrait d'ailleurs vérifier que ce schéma théorique est effectivement à l'oeuvre dans les études weberiennes de l'éthique calviniste9. Cet éclairage des premiers fondements épistémologiques de la sociologie compréhensive met en évidence les liens qui unissent les trois aspects de sa démarche: compréhension du sens visé en réalité, construction d'idéaux-types, imputations causales singulières. Mais l'efficacité générale de cet ensemble théorique repose, comme on le voit, sur la recherche d'une double adéquation, causale et significative (1921 : 10), des comportements et proces8 Cf aussi à ce sujet l'exemple de la mère allemande qui illustre l'explication du concept de possibilité objective: (1906 : 309 et sq). 9 Cf P. Ladrière, 1986. 21

sus observés dans la réalité vis-à-vis des concepts idéal-typiques élaborés par le savant. Or si le lien entre adéquation ca~sale et adéquation significative paraît se trouver assuré par le principe de conversion qui a été rappelé (mais on va voir que la critique de Schütz consistera précisément à refuser ce principe de conversion)lO, ce schéma théorique ne règle que de façon partielle le problème de l'accès au sens réel (et endogène) de l'activité. Car si l'on voit bien l'efficacité du sens idéal-typique au regard des tâches de l'imputation causale, on aperçoit encore ins~ffisamment les rapports qu'il entretient avec le sens réel de l'activité. Il s'agit là d'un problème que Weber s'est bien gardé d'éluder mais auquel il ne semble pas avoir découvert de solution vraiment satisfaisante - probablement parce qu'une solution de ce genre implique qu'on rompe, sinon avec la théorie kantienne de la connaissance, du moins avec l'interprétation plutôt nominaliste que Weber en donne.

3. Les objections de Weber à lui-même
La mise en avant de la notion de motif - "un enchaînement significatif qui semble constituer aux yeux de ragent ou de l'observateur la 'raison' significative d'un comportement" (ibid. : 10) - ne va pas sans poser un certain nombre de problèmes que Weber évoque explicitement: le premier porte sur les rapports qui peuvent exister entre un "motif invoqué" et les motifs refoulés qui peuvent jouer un rôle important dans le déroulement réel de l'activité. Le second porte sur le caractère externe de la saisie des motifs de l'action qui nous porte à des analogies pouvant nous induire en erreur sur les enchaînements qui, "du côté de l'agent", fondent son activité. Le troisième concerne le "conflit des motifs" qui accompagne souvent l'activité et impose à "l'interprétation significative compréhensible" des contrôles difficiles. Comme on le voit, ces trois problèmes mettent tous en question les liens pouvant exister entre un sens supposé - par l'observateur - de l'action et le sens endogène de celle-ci. Leur élucidation constitue en effet

10 En revanche ce principe de conversion a été accepté par Davidson (1963) qui a ainsi réagi contre la forte coupure qu'avaient instaurée en philosophie analytique certains philosophes d'inspiration wittgensteinienne (Kenny en particulier) entre raisons et causes. 22

la difficulté majeure de toute sociologie compréhensive et c'est r~ncapacité à y trouver des solutions convaincantes qui peut faire tomber la démarche compréhensive sous le coup de la critique que P. Bourdieu adresse au "subjectivisme" (1980 : 71-86). Pour sa part, Weber se contente de recommander une sorte de sagacité empirique (contrôler les hypothèses, obselVer la tournure prise par les événements...), tout en notant avec une certaine amertume que "lorsque nous voulons faire une imputation causale il ne nous reste malheureusement souvent que le moyen incertain de l"expérience mentale', c'est-à-dire imaginer la suite possible d'éléments singuliers de la chaîne des motifs et construire le cours des choses probables en ce cas" (1921 : 9). Weber ne croit même pas, contrairement à Schütz, que ragent soit le mieux placé pour juger du sens de sa propre activité passée car, dit-il: "Une connaissance réflexive, même de notre propre expérience vécue, ne saurait jamais être une véritable 'reviviscence' ou une simple 'photographie' du vécu, car lltexpérience vécue', en devenant 'objet', s'enrichit toujours de perspectives et de relations dont on n'a justement pas 'conscience' au moment où on la 'vit'" (1906 : 310). Il va même jusqu'à ajouter: "La représentation qu'on s'e fait par le souvenir d'une action personnelle n'est en rien différente à cet égard de celle qu'on se fait d'un événement passé de la 'nature' que nous avons vécu nous-même ou qui nous a été rapporté par d'autres". D'une façon plus générale, le projet de saisir le sens visé en réalité dans l'activité se heurte à une difficulté fondamentale qui est que "dans la grande masse des cas, l'activité réelle se déroule dans une obscure semi-conscience ou dans la non-conscience (Unbewussheit) du 'sens visé'. L'agent le 'sent' imprécisément plus qu'il ne le connaît ou ne le 'pense clairement' ; il agit dans la plupart des cas en obéissant à une impulsion ou à la coutume. Ce n'est qu'occasionnellement qu'on prend conscience du sens (qu'il soit rationnel ou irrationnel) de l'activité et, dans les cas de l'activité similaire d'une masse c'est souvent le fait de quelques individus seulement. Une activité effectivement significative, ce qui veut dire pleinement consciente et claire, n'est jamais en réalité qu'un cas limite" (1921 : 19). C'est là qu'interviennent les concepts et les idéaux-types de la sociologie qui vont classer les sens visés possibles "comme si l'activité se déroulait effectivement avec la conscience de son orientation significative" (ibid.). Ce rapprochement que fait Weber entre sens et conscience claire pennet aussi de comprendre pourquoi la sociologie weberienne, 23

tout en n'étant pas rationaliste - au sens qu'elle supposerait une "prédominance des motifs rationnels" dans l'action (ibid. : 16) -, n'assure jamais mieux son adéquation significative à la réalité que lorsque l'activité est elle-même rationnelle en valeur ou en finalité (ibid. : 17), car les comportements traditionnels, et surtout affectuels, sont en général à la limite de la conscience et donc aussi à la limite de ce qu'on pourrait appeler une action sensée (ibid. : 22). Ainsi le sens idéal-typique (ou supposé) qui n'est élaboré que pour comprendre des situations réelles singulières par la considération de l'écart de l'un aux autres (ibid. : 19), se heurte dans la réalisation du projet sociologique qui le sous-tend, à une sorte de fuite ou d'opacité constante du sens réel (et endogène) qu'il sert à faire connaître. Il y a là, semble-t-il, une difficulté fondamentale de la pensée weberienne qui est sans doute à l'origine des interprétations multiples auxquelles elle a pu donner lieu. Il semble également que cette tension n'échappe pas à Weber luimême qui, tout en réitérant sans cesse que la sociologie apporte "quelque chose de plus qui reste éternellement inaccessible à toute 'science de la nature' (...) la compréhension du comportement des individus singuliers..." (ibid. : 13), doit néanmoins reconnaître que "eet acquis supplémentaire est cependant payé chèrement car il est obtenu au prix du caractère essentiellement hypothétique et fragmentaire des résultats auxquels on parvient par l'interprétation" - ce qui ne l'empêche pas d'ajouter aussitôt après que "néanmoins, c'est précisément en cela que consiste la spécificité de la connaissance sociologique" (ibid. : 14).

4. Les objections de Schütz à Weber
Tel qu'il apparaît dans les textes théoriques de Max Weber, le projet d'une sociologie compréhensive fait surgir le besoin d'une réélaboration philosophique des concepts essentiels de la sociologie : signification, action, explication... Or précisément l'originalité d'Alfred Schütz a été de reprendre à son compte ce projet en le soumettant à une lecture critique éclairée par la phénoménologie husserlienne. "Ce qui nous intéresse, écrit-il, c'est que Weber réduit tous les genres de relations et de structures sociales, toutes les objectivations culturelles, tous les royaumes de l'esprit objectif, aux formes les plus élémentaires du comportement individuel. (...) L'action de l'individu et son sens visé sont 24

seuls sujets à une compréhension interprétative. En outre, c'est seulement par une telle compréhension de l'action individuelle que la science sociale peut accéder à la signification de chaque relation et structure sociale, constituées comme elles le sont, en dernière analyse, par l'action de l'individu dans le monde social" (1932 : 6)11. Or, ces "formes les plus élémentaires du comportement individuel" résident, selon Schütz, dans des actes de conscience à propos desquels la phénoménologie transcendantale, grâce à la réduction phénoménologique, nous a déjà assurés d'une connaissance certaine. Le projet schützien consiste alors à appliquer et à développer cette connaissance au cas de lttfattitude naturelle" des individus dans l'intersubjectivité sociale. "Dans le cas de la vie sociale ordinaire, nous ne nous intéressons plus à la constitution des phénomènes tels qu'ils sont étudiés dans la sphère de la réduction phénoménologique. Nous nous intéressons seulement aux phénomènes qui leur correspondent à l'intérieur de l'attitude naturelle. Dès lors que nous avons compris par la description eidétique, le 'problème du développement interne de la sphère du temps immanent' (Husserl), nous pouvons appliquer nos conclusions s~s risque d'erreur aux phénomènes de l'attitude naturelle. (...) Ce que nous cherchons est la structpre invariante, unique, a priori de l'esprit, en particulier d'une société composée d'esprits vivants" (ibid. : 44). Ces prises de positions aprioristes ont peut-être choqué la conscience empirique de certains sociologues. On verra cependant qu'il est difficile de les éviter si l'on veut traiter le problème de la sociologie compréhensive. Elles permettent en effet de fonder l'analyse du sens sur certaines structures stables et objectives, sans l'existence desquelles l'entreprise ne serait qu'une gageure. L'inspiration phénoménologique de Schütz change ainsi le statut de la sociologie du sens qui, de simple appendice méthodologique de la sociologie, peut devenir une exploration de plein droit des structures sémantiques invariantes du monde social. Le point de départ de Schütz est une critique de Weber qui "ne fait pas de distinction entre l'action (Handeln), considérée comme quelque chose en progrès, et l'acte (Handlung) accompli, entre la
Il Les citations de Schütz sont toutes données d'après une retraduction en français du texte des éditions anglaises. Outre la traduction en 1987 de quelques Collected Papers, il existe en français un ouvrage important sur l'approche phénoménologique de la sociologie compréhensive; il s'agit de celui de R. Williame (1973).

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signification du producteur dtun objet culturel et la signification de robjet produit, entre la signification de ma propre action et la signification de l'action de l'autre, entre ma propre expérience et celle de quelqutun dtautre, entre ma compréhension de moi-même et celle dtune autre personnett (ibid. : 8). Les deux principales questions qui sont soulevées dans cette liste sont celles des rapports du sens et de la durée (avec l'opposition: action en train de se faire / acte accompli) et du sens dans l'intersubjectivité sociale (avec l'opposition entre la compréhension de moi-même et celle dtautrui). Schütz ne met pas en doute le fait que Weber ait vu ces problèmes, mais, selon lui, ttil ne les a analysés que dans la mesure où cela lui paraissait nécessaire pour ses propres buts. Il tenait naïvement pour garanti les phénomènes significatifs du
monde social en tant qutils font l'objet d'un accord intersubjectif,

de la même façon que nous tous, dans la vie quotidienne, assumons rexistence dtun monde externe ordonné selon des lois et se confonnant aux concepts de notre compréhensiontt (ibid. : 9). De plus, Schütz reproche à Weber dtavoir fait une confusion entre deux sortes de motifs: ceux qui renvoient aux finalités de l'action du point de vue de ragent et qutil appelle les motifs tten-vue-dett, et les motifs qui pennettent, mais après-coup, d'expliquer une action et qu'il appelle les motifs authentiquement ttparce-quett. Bref, Schütz refuse le principe weberien de conversion de la fonne moyens / fins en celle de causes / résultats (ibid. : 86 et sq). En fait, le problème essentiel de Schütz est précisément de savoir dans quelle mesure on peut accéder au sens réel de l'action d'autrui, ou encore réaliser ce qu'il appelle ttle postulat weberien de la compréhension du sens visétt. Il est frappé du fait que "la solution à ce très difficile problème de l'interprétation philosophique est une des premières choses tenues pour garanties <Jans notre pensée de sens commun et résolues pratiquement sans aucune difficulté dans chacune de nos actions de tous les jours" (1954 : 57). Cependant, cette assurance que nous avons de comprendre autrui lorsque nous participons à l'intersubjectivité sociale, relève d'un certain nombre d'ambiguïtés qui peuvent être levées grâce à une phénoménologie de l'attitude naturelle dans le monde social. Le point central est, selon Schütz, que l'accès au sens suppose dans tous les cas, qu'il s'agisse dtautrui ou de nous-même, un acte d'intetprétation, essentiellement distinct de ce
qui est à interpréter - d'où la notion de typification qui jouera un rôle de plus en plus grand dans le développement de son oeuvre.

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D'un côté, nous avons tendance à faire une confusion entre la connaissance que nous avons de l'autre et l'expérience qu'autrui a de lui-même (1932 : 107). Nous ne pouvons en effet jamais accéder directement à l'expérience d'autrui sinon au travers de l'intetprétation que nous avons de lui. Et cela reste vrai, y compris dans la relation de face-à-face, dans laquelle le fait que "nous vieillissions ensemble", comme dit Schütz (ibid. : 103), n'empêche pas que la durée d'autrui ne fasse sens qu'au travers de notre propre connaissance de lui. Bref, cela signifie que "notre connaissance de la conscience d'autrui' est toujours en principe ouverte au doute, tandis que notre connaissance de notre propre conscience, en tant qu'elle est basée sur des actes immanents, est

toujours en principe indubitable"(ibid. : 107)12.
D'un autre côté cependant, nous ne pouvons donner un sens à notre propre expérience dans le moment-même où elle se déroule, mais seulement lorsque nous la considérons comme déjà accomplie dans le passé ou dans l'avenir car, du point de vue de ragent, seul un acte à accomplir ou accompli peut avoir du sens (ibid. : 39). Selon Schütz, en effet, "le sens est une certaine façon de diriger notre regard sur un item de notre propre expérience. Cet item est ainsi sélectionné et rendu discret par un acte réflexif' (ibid. : 42). Schütz a même des accents wittgensteiniens pour souligner que "l'action est seulement une hypostase linguistique des expériences que nous considérons et dont la signification supposée n'est rien de plus que le mode particulier ou le comment de leur prise en compte" (ibid.). Finalement, "le sens ne réside pas dans l'expérience. Les expériences ont du sens lorsqu'elles sont saisies réflexivement. Le sens est la manière par laquelle l'ego considère son expérience" (ibid. : 69). Entendu de cette façon réflexive, le Verstehen, appliqué à autrui ou à soi-même, apparaît comme une donnée de base de l'attitude naturelle dans le monde social. Schütz en fait même le "phénomène", au sens husserlien du terme, de l'investigation sociologique. La phénoménologie du monde social révèle en effet que ce monde est toujours déjà connu, compris, intetprété par le sens commun. Chaque individu social participe d'un Lebenswelt (monde de la vie) constitué en premier lieu par les significations objectives qui lui viennent de son appartenance à une culture. A ce
12 Cf chez Davidson (1987), la notion d'''autorité de la première personne", très proche de celle de Schütz. On a vu que Weher, contrairement à Davidson et Schütz, émettait des doutes sérieux sur cette autorité. 27

titre, le langage est le premier des "systèmes de signe" objectifs pennettant de s'accorder avec autrui sur la réalité et la validité d'un monde. Mais ce Lebe~welt est aussi constitué des significations subjectives et circonstancielles que son propre contexte de vie pennet à l'individu d'acquérir grâce à la succession de ce que Schütz appelle, après Husserl, des "synthèses de reconnaissance" . Finalement, ce qui se donne au sens commun comme compréhension immédiate d'autrui n'est jamais que le résultat de processus de typification qui s'enracinent doublement dans l'appartenance à une culture et à une histoire biographique particulière. La typification n'étant rien d'autre que la construction d'un shème interprétatif sous lequel une expérience est subsumée (ibid. : 187, 189),le type-idéal weberien peut ainsi devenir chez Schütz la chose la mieux partagée du monde. Puisque le sens réel d'une action, la sienne mais a fortiori celle d'autrui, n'est accessible que par des actes réflexifs, ce n'est finalement jamais qu'au travers d'un sens idéal-typique, construit et interprété, que peut se donner le sens endogène de l'action d'autrui. Cette discussion des difficultés de la sociologie compréhensive revient en fait à poser en principe l'impossibilité d'un accès
effectif au sens réel de l'action d'autrui

- ce choix

étant à l'opposé

de celui de Habennas qui, on le verra, croit à la possibilité d'un accès empirique à l'attitude communicationnelle d'autrui. L'analyse de Schütz souligne lourdement les difficultés de la compréhension intersubjective, mais ne propose aucune solution décisive au problème de la sociologie compréhensive. Car s'il est vrai que tout le monde procède à des typifications relatives aux actions d'autrui, la question se pose de la spécificité et de la scientificité des typifications de la science sociale. D'autre part, si l'on ne renonce pas purement et simplement au "postulat de la compréhension du sens visé" - ce que Schütz ne veut pas faire -, il faudrait déterminer avec précision les critères d'adéquation de l'interprétation proposée. Or, il est frappant de constater qu'en dehors de certaines considérations particulières qui tiennent à son inspiration phénoménologique et qui ont d'ailleurs un peu évolué au fil des années, Schütz débouche sur des solutions qui, au fond, ne sont pas très différentes de celles auxquelles Weber lui-même se ralliait. En ce qui conceme le statut des typifications de la science sociale, Schütz propose d'une part de considérer les constructions de pensée de la science sociale comme des "constructions de

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