LE SENS DE LA VILLE

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La ville n’est pas seulement un espace : elle est aussi un nœud de réseaux et d’activités, de conflits et de relations sociales, de stratégies et d’imaginaires. Lieu de la plus intense sociabilité, la ville semble, pourtant, aujourd’hui, en crise. Elle se cherche des formes plus belles, des relations sociales plus ouvertes, des projets plus porteurs, … A la croisée des sciences de l’information et de la communication et des sciences de la ville et de l’aménagement de l’espace, grâce aux apports de l’histoire des villes, ce livre questionne sur le sens de la ville.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296293878
Nombre de pages : 240
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Le Sens de la ville

Collection Villes et Entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socio-économiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes. Dernières parutions

M. CHESNEL, Le Tourisme de type urbain: aménagement et stratégies de mise en valeur, 2001. J-M. STEBE, Architecture, urbanistique et société, 200 I. J. P. TETARD, La nécessaire reconquête du projet urbain, 200 I. F. NA VEZ-BOUCHANINE, Lafragmentatlon en question, 2002. D. PINSON, La maison en ses territoires, de la villa à la ville diffuse, 2002. D. RAYNAUD, Cinq essais sur l'architecture, 2002. E. LE BRETON, Les transports urbains et l'utilisateur: voyageur, client ou citadin ?, 2002. S. HANROT, A la recherche de l'architecture. Essai d'épistémologie de la discipline et de la recherche architecturales, 2002. F. DANSEREAU et F. NA VEZ-BOUCHANINE (sous la direction de), Gestion du développement urbain et stratégies résedentielles des habitants, 2002.

Bernard LAMIZET

Le Sens de la ville

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

~L'Hannattan,2002 ISBN: 2-7475-2766-2

INTRODUCTION SUR L'ESPACE Les sciences de l'information et de la communication et l'espace Les sciences de l'information et de la communication se pensent dans l'espace; la rencontre de l'autre, moment fondateur de l'expérience de la communication est, en même temps, le moment fondateur de l'espace pour le sujet: c'est parce qu'il rencontre l'autre à l' horizon de son regard qu'il se sait dans un espace de sociabilité. C'est, d'ailleurs, parce que l'espace est, ainsi, fondateur dans la personnalité, que l'orientation dans l'espace est, aussi, de nature à fonder notre identité. C'est de cette expérience de la structuration de l'espace par la mémoire et l'activité symbolique du sujet que parle Proust, dans À la recherche du temps perdu. : Comme mon père parlait toujours du côté de Méséglise comme de la plus belle vue de la plaine qu'il connût et du côté de Guermantes comme du type de paysage de rivière, je leur donnais, en les concevant ainsi comme deux entités, cette cohésion, cette unité, qui n'appartiennent qu'aux créations de notre esprit ,. (...)Je mettais entre eux, bien plus que leurs distances kilométriques, la distance qu'il Y avait entre les deux parties de mon cerveau où je pensais à eux, une de ces distances dans l'esprit qui ne font pas qu'éloigner, qui séparent et mettent dans un autre plan. Ainsi, l'espace constitue une catégorie primitive de l'activité symbolique, puisque c'est dans l'expérience de l'espace que se fonde la connaissance même que nous avons de notre subjectivité et de notre identité. En particulier, les sciences de l'information et de la communication sont de nature à pouvoir fonder une intelligibilité de l'espace urbain. L'espace public, ce que les Grecs appelaient l'agora, représenté par le lieu du théâtre, est le lieu où se produit la rencontre avec les autres. Ensuite, cet espace social est luimême constitué, structuré, dans sa dimension culturelle et

1

Du côté de chez Swann, À la recherche

du tel1lpS perdu, Pléiade,

1. 1, p. 135

anthropologique, par la langue qui s'y parle et qui s'y diffuse. Enfin, la rencontre avec l'autre en même temps que la mise en oeuvre de la langue qui institue, ainsi, l'appartenance, ont lieu dans un territoire (l'espace d'une appartenance politique et d'une citoyenneté) et mettent en scène, en le représentant, l'espace du réel qu'elles montrent. Dans la communication, je parle à l'autre des choses que je vois, que je perçois dans l'espace où nous nous trouvons, et que je peux nommer, avec lui, dans la langue que nous partageons, et q~i se parle dans cet espace même où nous nous trouvons, qu'elle contribue, ainsi, à définir comme l'espace politique de notre appartenance et de notre citoyenneté. C'est pourquoi les sciences de l'information et de la communication ont un rôle particulier à jouer dans la constitution d'une théorie des usages symboliques de l'espace politique - notamment dans la constitution de ce que l'on pourrait appeler ici une anthropologie symbolique de la ville et de l'urbanité. On peut, sans doute, dire que l'information et la communication deviennent des objets de science à partir du moment où la presse devient un fait social et politique majeur, c'est-à-dire au moment où, grâce à l'invention de la rotative, sa diffusion acquiert des dimensions considérables et crée un espace nouveau. Le temps de l'industrialisation remodèle les villes et, dans le même temps, fait des journaux les acteurs majeurs du développement culturel et politique, en faisant d'eux le champ de la publicité et de l'opinion. Or, le temps de l'industrialisation est le temps même de la modernité de la ville. Balzac et Victor Hugo en France, Dickens en Angleterre, sont les témoins de cette fondation des villes comme espaces publics de la modernité, à partir des journaux qui s'y diffusent, des affiches qui s'y déploient, des actions politiques qui s'y mettent en mouvement, des solidarités qui s'y structurent. Mais ce sont les sciences de l'information et de la communication qui vont avoir à rendre raison de l'émergence de cette rationalité urbaine de la culture et de la médiation. Témoins et observateurs du développement des médias et de leur rôle, à la fois économique et politique, dans la constitution de l'urbanité moderne, ces sciences vont se donner la ville comme espace particulier d'expérimentation, d'observation et d'investigation. Aux États-Unis, avec les recherches de Lazarsfeld sur la dimension politique des médias, et en Europe, avec le 10

développement des recherches sur les médias et les communications de masse, à partir des travaux de R. Escarpit, E. Morin, R. Barthes, les recherches sur la communication et sur l'articulation entre communication, information et opinion, vont s'inscrire, sans toujours l'assumer de façon explicite comme objet de recherche, dans une entreprise de critique et de refondation de la culture urbaine. C'est, d'ailleurs, sans doute, ce qui va distinguer, dans le développement des sciences du symbolique et de la représentation, deux grands axes et deux grands objets: d'un côté l'anthropologie qui va se donner pour fonction majeure d'analyser les dernières sociétés rurales qui restent dans le monde (par exemple en analysant les logiques institutionnelles d' Amérique Latine) ; de l'autre, les sciences de l'information et de la communication qui vont se donner pour fonction essentielle de rendre compte des faits et des tendances liés à l'industrialisation de la communication, des médias et de l'opinion, dans le champ urbain où se mettent en oeuvre la sociabilité, les appartenances et les institutions qui les structurent. Trois objets particuliers des sciences de l'information et de la communication s'inscrivent dans une rationalité de l'espace: le parcours, la diffusion, le réseau. Il convient, au seuil de ce travail, d'interroger les modalités particulières de ces objets dans une culture urbaine. Le parcours est le processus par lequel, en allant de lieu en lieu dans l'espace de la ville, on se l'approprie en le reconnaissant et en lui donnant du sens. Une ville, comme on sait, ne se découvre pleinement qu'à pied. C'est par mes parcours dans la ville que j'en découvre les noms de rues, les inscriptions publiques (Défense d'afficher, Liberté Égalité Fraternité, S.P.Q.R., etc.), les paysages, qui s'y structurent esthétiquement en s'y donnant à voir à celui qui passe. La diffusion est une autre catégorie fondatrice de l'espace urbain: il s'agit à la fois de la reproduction, de la répétition et de la distribution dans l'espace. C'est par la diffusion que des pratiques, des médias ou des usages sont mis en oeuvre par assez d' habitants pour devenir des formes de la culture urbaine et des médiations de l'appartenance à la ville. La diffusion fait du journal la médiation constitutive, dans la ville, de la culture, de l'opinion et de la citoyenneté, comme elle le fait des savoirs propagés par l'école, rendue, en France, obligatoire, un an près que la presse fut rendue libre, précisément au moment même où Il

la ville devient le lieu essentiel de la sociabilité. Reste le réseau. C'est en 1900 que le Métropolitain est mis en service à Paris, faisant prendre conscience à tous ses usagers de la matérialité de l'existence d'une logique de réseau dans l'espace de la ville, après que la logique du réseau eut été instituée, dans l'espace urbain, par la distribution de l'eau et par l'enlèvement des ordures. Le réseau est la matérialisation technique de l'existence politique de la ville, mais la logique du réseau a une autre incidence sur la construction de l'espace urbain: elle le viabilise, elle fait de lui un espace économique de production et de consommation. Le parcours donne corps à l'espace urbain, la diffusion de l'information l'unifie, le réseau l'organise. La ville comme objet de savoir La ville est, d'abord, devenue un objet de savoir, car elle est le lieu du pouvoir. En ce sens, la ville, siège d'institutions et espace de la vie politique, fait l'objet d'informations, de recherches, d'analyses, liées aux activités qui s'y déroulent au cours de la vie politique et au cours de la mise en oeuvre des institutions et des acteurs politiques qui s'y inscrivent. La ville est l'objet des informations politiques: elle constitue l'espace dans lequel l'information politique acquiert du sens pour ceux qui en sont porteurs. C'est le sens de la présence du choeur dans la tragédie grecque antique: le choeur - qui, dans le dispositif dramaturgique, représente la cité toute entière - est le témoin de la tragédie, il représente les acteurs qui sont en mesure de connaître et de comprendre la tragédie qui se déroule, et qui est l' histoire même de la cité. La ville est ce corps social qui ne vit que par le savoir dont il est porteur, et qui faute de savoir, est condamné à disparaître. Un Zeus, un Apollon ont l'intelligence des choses, et ils connaissent Les affaires des mortels. Chez les hommes, qu'un devin l'emporte sur moi, Cette différence n'a pas de fondement. Certes, le savoir de l'un Dépasse celui d'un autre. Mais, moi, jamais avant que je ne voie la parole conforme, je ne dirais oui devant les accusations! On a bien vu la vierge ailée venir l'attaquer autrefois; on a vu sa science, 12

Et la ville avait une preuve pour l'aimer. Aussi n'est-ce pas De mon coeur que viendra jamais la condamnation!
dit le choeur dans Oedipe ROl"2 . Si la ville est, ainsi, le lieu de

l'information et de sa diffusion, sous toutes les formes, c'est qu'elle est un espace dans lequel la sociabilité est fondamentalement symbolique. La ville est un objet de savoir car elle est construite par les messages, par les formes et par les représentations, et non par la seule expérience ou par les seules pratiques, comme peuvent l'être certains espaces naturels. Il n'y a pas de nature dans la ville; l'urbanité se fonde sur le refoulement de la naturalité. Les habitants de la ville n'ont d'autre identité symbolique que leur culture, ni d'autre identité politique que le pouvoir dont ils peuvent se prévaloir en se le faisant reconnaître auprès des autres. C'est dire l'importance de l'articulation entre savoir et pouvoir peut-être fondamentalement caractéristique des logiques urbaines de la sociabilité. C'est dire l'importance des médias dans la ville, en ce que ce sont eux qui vont inscrire les savoirs des habitants de la ville dans les stratégies d'acteurs dont ils se soutiennent. Si la ville, par ailleurs, est objet de savoir c'est qu'elle est aussi un lieu de conflits, un lieu dans lequel surgissent et apparaissent au grand jour les conflits institutionnels et politiques, les conflits d'acteurs et les conflits de personnes, les conflits d'idées et les conflits de représentations. L'agora est le lieu où tous les conflits qui sont l'essence de la sociabilité parviennent à la connaissance de tous pour être mis en scène et actualisés sous les yeux de tous. C'est le sens du développement, dans l'espace urbain, de la diffusion des médias et, de manière générale, le sens de la mise en oeuvre de tous les acteurs et de toutes les instances de l'information et de la communication. Les savoirs sur la ville sont impliqués dans des choix et dans des stratégies de nature à susciter l'engagement des acteurs dans des débats, dans des confrontations et dans des conflits qui vont scander l'histoire de la ville et lui donner une consistance à la fois symbolique et dynamique. On invoquera, ici, l'exemple caractéristique de l'aménagement des Halles à Paris ou de celui de la Part-Dieu à Lyon, qui, l'un et l'autre, ont suscité des
2 SOPHOCLE, p.33-34 Oedipe Roi, trad. 1. et M. Bollack, Paris, Éd. de Minuit, 1985,

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confrontations politiques et institutionnelles majeures. L'histoire politique des villes et du fait urbain est scandée d'événements de cette nature qui constituent la spécificité de l'urbanité, en ce que c'est dans le fait urbain que le savoir sur la culture et sur l'urbanité est fait de conflits identitaires qui lui donnent sa signification. C'est pourquoi l'espace de la ville est un espace de territoires; comme le dit R. Ledrut3, la lutte politique est au coeur de la cité. Cette dimension fondamentalement conflictuelle inscrit la culture urbaine dans une histoire en lui donnant une signification. C'est parce qu'il faut bien donner à ces conflits et à ces tensions constitutives de la vie sociale une visibilité et des représentations que la ville devient le lieu où s'écrivent, s'éditent et se diffusent les médias qui, à la fois, donneront sa consistance au lien social qui caractérise l' habiter et donneront leur signification aux conflits dans lesquels les habitants de la cité font l'expérience de leur citoyenneté. Tout le théâtre ancien grec n'est que la mise en scène, dans l'espace public de la cité, de ces conflits et de ces guerres qui font de la vie politique urbaine une tragédie, c'est-à-dire une situation dans laquelle on est sommé de choisir son camp, ce qui, d'ailleurs, est le propre de la vie politique. Mais c'est bien parce qu'elle est un lieu de conflits que la ville est un lieu de langages et de représentations qui les mettent en scène et leur donnent une consistance symbolique propre à faire l'objet d'une communication et d'échanges entre les habitants. Dans la ville s'institue une dimension symbolique qui assure aux conflits dont elle est le siège de faire l'objet d'une représentation, et, par conséquent, d'une interprétation. C'est dans la ville, en effet, que les conflits se jouent. Tandis que, dans l'espace rural, les conflits ne se jouent pas, qu'ils renvoient à des
pratiques réelles et à des enjeux réels

- de

propriété, de terres, de

richesses, dans l'espace urbain, en revanche, les conflits sont, en quelque sorte, sublimés dans des logiques de statut, des logiques de pouvoir et des logiques de mots qui leur donnent leur consistance propre - de médiation et de représentation. C'est dans la ville et dans la culture urbaine que le concept même de médiation, c'est-à-dire la dialectique entre le singulier et le collectif, fait l'objet d'une information. C'est dans la ville que
3

ln Ville et politique, dans l'article VILLE de l'Encyclopaedia

Universalis

(tome 23, p. 611)

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l'on peut être dans l'espace public, dans la rue, chez tout le monde et, donc, chez personne, et que, par conséquent, les appartenances sont symboliques; c'est dans la ville qu'elles sont portées par des médias et par des représentations, nécessairement soumises, par conséquent, pour être légitimes et consistantes, à l'interprétation et à la reconnaissance. C'est, sans doute, ce que nous dit Italo Calvino: À Ersilie, pour établir les rapports qui régissent la vie de la ville, les habitants tendent des fils qui joignent les angles des maisons, blancs, ou noirs, ou gris, ou blancs et noirs, selon qu'ils signalent des relations de parenté, d'échange, d'autorité, de délégation. Quand les fils sont devenus tellement nombreux qu'on ne peut plus passer au travers, les habitants s'en vont,. les maisons sont démontées,. il ne reste plus que les fils et leurs supports4 . Dans l'espace de la ville, les relations entre les habitants, qui structurent la sociabilité et la citoyenneté, sont inscrits dans des relations symboliques et dans la mise en oeuvre de langages et de représentations qui donnent, précisément, naissance à une culture et à une dimension proprement symbolique de la ville. Dans la ville, l'expérience des rapports sociaux ne peut être que verbale. C'est pourquoi, dans la tragédie grecque, il y a un choeur et un messager, qui sont là pour faire advenir à la consistance de paroles et d'annonces les événements qui forment le noeud de l'histoire, mais c'est aussi pourquoi la ville moderne est traversée de crieurs publics et de messages, de journaux et d'affiches. La ville dans le champ des sciences sociales L'histoire de la ville est l'histoire des crises sociales qui la traversent, et, en ce sens, elle est une histoire fondamentalement politique: une histoire de mobilisations et de forces, de conflits et de protestations. Faire l'histoire des villes, ce n'est pas (ou, en tous les cas, ce ne peut être seulement) faire I'histoire géologique de son sous-sol ou 1'histoire des fleuves qui la traversent. L' histoire des villes est une histoire politique, faite
de crises, de conflits

- voire

de guerres. Pour comprendre

que la

ville se fonde comme espace d'information et de communication, il faut, d'abord, comprendre que l'historicité de la ville est une historicité d'acteurs et non une historicité de
4

CALVINa (Italo), Les villes invisibles, tr. fro par J. Thibaudeau, Paris, Seuil,
1974, rééd. coll. "Points", 1996, p. 92

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phénomènes, mais la particularité de la dimension sociale et culturelle de l' histoire, c'est qu'elle se pense comme une succession de tensions et de conflits. L'ancien ghetto de Venise est relié au reste de la ville par un seul pont, qui débouche sur une place, de telle manière que, de chaque point de la place, on peut voir arriver quiconque débouche du pont. Que signifie une telle configuration du paysage urbain? Elle signifie l'impossibilité de dissimuler l'identité que confère l'appartenance - ou, au contraire, la non-appartenance. Mais, si l'on va plus loin, cette configuration signifie que l'appartenance ou la simple relation établie entre la ville et ce quartier particulier se fonde sur la discrimination, c'est-à-dire sur la promesse d'une crise. Dès lors qu'il y a crise, c'est qu'il y a obligation d'un choix (Ie latin crisis est apparenté au grec crino, ou au latin cemo, je juge), et, par conséquent, d'une division, d'une séparation. Ce qui définit les identités urbaines, c'est la division des appartenances qui les distinguent, et, par conséquent, l'histoire des conflits entre ces appartenances différentes et antinomiques. En même temps, c'est dans la ville que naissent, par conséquent, les fonctions et les métiers du conflit et du litige, de la médiation et de l'arbitrage: c'est ainsi que naît un espace public, extérieur à tous les sujets singuliers, et, par conséquent commun à tous. La ville est espace public parce qu'elle est, d'abord, espace de la différence, au risque du conflit. En raison de l'importance de ces conflits dans son histoire, la ville va devenir un espace de savoir sur la société, car il faut les comprendre pour mieux les arbitrer. L'école de Chicago constitue, sans doute, un des exemples majeurs d'une telle mise en oeuvre des sciences sociales dans le champ de la ville. Yves Grafmeyer insiste sur le milieu humain, fait de déracinements nlultiples, de mobilité, d'extrênze hétérogénéité sociale et culturelle, de réorganisation permanente des activités et des mobilités, qui fait de la ville de Chicago, dès le début du vingtième siècle, un lieu privilégié d'observation et d'intelligibilité des faits sociaux, en même temps qu'un lieu où leur analyse est impérativement nécessaire. La ville se pense comme un lieu d' indistinction culturelle: elle se pense comme le
S

ln Chicago et son université au début du siècle, dans l'article CHICAGO
DE) de l'Encyclopaedia Universalis (tome 5, p. 456)

(ÉCOLE

16

lieu social qui va au-delà des origines et qui les confond dans le rassemblement d'une appartenance politique commune et dans la mise en oeuvre de pratiques sociales et culturelles homogènes, garantes de l'unicité sociale du territoire urbain. À rendre raison des conflits et des tensions qui la traversent à l'ère industrielle naissante, les médias de la ville donnent à l'urbanité la consistance d'une véritable culture et d'une mémoire de I'histoire en cours. Le fait divers va, par exemple, constituer ce que l'on peut appeler la mémoire médiatée de la ville. Par les médias, la ville va se forger une histoire spécifique: elle va se constituer, désormais, comme un espace qui n'est pas seulement un espace de sociabilité, mais aussi un espace de culture, de savoir et de signification. En donnant naissance au roman noir, au roman policier comme ceux de Gaston Leroux, de Maurice Leblanc et de Conan Doyle, et aux romans plus politiques comme ceux de Balzac ou de Zola, l'espace de la ville va donner naissance à une culture du conflit et de la tragédie du quotidien. L'urbanité se représente et s'exprime dans une culture violente et noire comme vont l'être les premiers films des années vingt et des années trente6 . C'est, par la mise en oeuvre des médias, un savoir à la fois esthétique et politique que la ville va se donner à elle-même sur elle-même: les médias de la ville, comme le cinéma, le fait divers ou la radio, vont constituer un miroir de l'urbanité, grâce auquel les habitants de la ville vont pouvoir s'approprier pleinement, sur le plan symbolique, un espace qui ne constituait, jusqu'alors, pour eux, qu'un lieu de vie, et qui va devenir, à partir de ce moment, un espace symbolique. C'est pourquoi on peut dire que la fin du dix-neuvième siècle et le début du vingtième représentent l'époque de la naissance esthétique de la ville comme médiation culturelle. Le développement de l' activité des villes et l'accroissement de l'urbanisation au vingtième siècle, tout particulièrement à partir des années trente, ont entraîné un développement de l'activité des sciences sociales. C'est dans les villes que naît la préoccupation d'une analyse et d'une meilleure intelligibilité de faits sociaux qui se déroulent désormais principalement dans l'espace urbain, devenu le lieu de tous les conflits, de toutes les tensions, mais aussi de toutes les tragédies et de tous les événements majeurs de l'histoire. On observe une
6

Cf. LAMIZET

(1999a),

Partie II

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dialectique entre l'amélioration des méthodes et des outils des sciences sociales et la croissance des besoins de connaissance sur l'espace urbain: c'est à partir des années trente, par exemple, que se développe le principe du zoning, c'est-à-dire de la rationalisation de l'usage des espaces urbains, et c'est à partir de l' après- guerre, en raison, d'ailleurs, en partie, de la guerre et de ses ravages, que se met en oeuvre une politique rationnelle d'urbanisme et d'aménagement. Parallèlement à ce développement des savoirs sur elle, la ville devient un lieu de prévision: dès lors que les politiques et les décideurs sont en mesure de mieux maîtriser la connaissance du développement des viles, mais aussi dès lors que la ville devient de plus en plus nettement le lieu privilégié du politique et de l'activité des institutions, elle va devenir un lieu d'observation, et, par conséquent, de prévision. Tout cela rend nécessaire l'émergence de ce que l'on pourrait appeler une économie politique de la ville. Mais la ville devient, de ce fait, un champ de signification. La croissance et le développement des villes obéissent à des logiques sociales et à des logiques politiques qui leur donnent une signification, et l' inscrivent dans des stratégies institutionnelles, éclairées et mises en lumière par les médias, les acteurs et les pratiques de la communication et de l'information. La ville comme espace d'information Un espace social se définit comme un espace d'information, c'est-à-dire à la fois comme un espace au sein duquel s'élabore, se diffuse et s'interprète l'information et comme un espace qui existe grâce à l'information produite sur lui. Nous percevons l'espace réel, tandis que nous pensons l'espace symbolique: l'espace d'information est un espace symbolique conçu par les médias et les institutions de l' information. D'abord, la ville s'institue au lieu même où s'échangent des marchandises et des informations: la ville naît de l'activité symbolique et de l'activité de médiation. Il n'y a, par conséquent, de fait urbain que dans la conception et la diffusion de faits symboliques et de faits institutionnels. La ville est un espace défini par l'information et, par conséquent, la consistance réelle, physique, de la ville est, en quelque sorte, subsumée par la consistance symbolique qu'en donnent les médias, les discours et 18

les représentations. Espace d'information, la ville existe par la médiation que mettent en oeuvre les médias et les acteurs sociaux et institutionnels. Habiter la ville, c'est s'inscrire dans des relations de médiation et de représentation. La ville se définit, fondamentalement, comme l'espace des services. Or, le concept même de service, à la différence du concept de production, implique une position de tiers: la prestation de service se situe toujours dans la situation du tiers, dans la situation de la médiation; elle est un supplément de sociabilité apporté à la production. Ce qui fonde l'espace urbain, c'est la mise en oeuvre et la connaissance des relations entre des acteurs qui ne vivent dans cet espace que dans la mesure où ils sont inscrits dans ces réseaux institutionnels qui définissent et structurent leur statut et leur identité. Cette dimension propre de la ville, de médiation et, en quelque sorte, de secondarité, définit le caractère fondateur de l'information pour l'urbanité. C'est dire l'importance de la dimension symbolique de la ville et de ses représentations, et, en particulier, l'importance des stratégies et des politiques de communication des villes en tant que collectivités territoriales et en tant que sièges de pouvoirs 'politiques et institutionnels. Ce que l'on peut appeler, ici, un système d'information urbain est structuré en quatre instances. L'information sur l'espace est une information géographique, qui consiste à produire un site symbolique de la ville; on peut définir cette information sur l'espace comme l'information primaire sur la ville. L'information sur l' habitation produit une représentation sur les conditions dans lesquelles la ville fait l'objet d'une appropriation par les habitants qui y vivent; on peut définir cette information sur l' habitat comme une information secondaire de sociabilité. L'information sur l'activité de la ville est une information qui définit son économie L'économie de la ville représente l'ensemble des informations dont la maîtrise permet de rendre compte des dynamiques urbaines. Enfin, l'information sur les activités symboliques de la ville définit la ville comme espace politique. Comme espace politique, la ville articule les logiques économiques et stratégiques qui structurent l'activité de ses habitants et les logiques symboliques et médiatées qui structurent la signification que peut revêtir cette activité pour les habitants de la ville et pour ceux qui sont en relation avec elle. Quelle que soit la forme que revêt l'information, et quelle que soit l'instance 19

de ce dispositif quaternaire à laquelle elle appartient, c'est toujours par rapport aux informations qui sont diffusées que se situent les stratégies des acteurs de la vie urbaine, et c'est en ce sens que l'on peut qualifier la ville d'espace d'information. Les acteurs de la ville n'existent que par la représentation qu'en donnent les médias de la ville et les acteurs qui structurent l'information urbaine. Tandis que la problématique du symbolique permet de penser l'institution de la ville comme espace d'information, c'est le concept de réseau qui organise la ville dans cette fonction fondamentale de la circulation et de la structuration des informations, mais aussi des opinions, dans l'espace urbain. On peut définir le concept de réseau comme l'ensemble des relations fonctionnelles mutuellement déterminées qui constituent ce que l'on peut appeler la dynamique urbaine. La ville articule plusieurs réseaux, définis par leur fonctionnalité: réseaux de circulation, réseaux d'hygiène, réseaux de distribution (de biens ou d 'énergie), mais aussi réseaux de solidarité, réseaux professionnels, réseaux d'affiliation et réseaux de circulation de l'information. La problématique du réseau permet de penser la ville comme un organisme relevant d'une causalité, c'est-à-dire comme un organisme relevant de possibles adaptations et de possibles transformations de ses activités, mais relevant aussi de logiques proprement politiques de prévision, de planification et d'évaluation de nature à véritablement fonder sur des stratégies d'acteurs l'économie politique de l'urbanité. Le concept de réseau représente, en fait, une approche fonctionnelle du territoire. Ce n'est pas un hasard épistémologique, d'ailleurs, si c'est sensiblement au même moment, dans l'histoire des sciences et des idées, que Harvey montre au dix-septième siècle l'organisation en réseau de la circulation du sang et que les économistes du dix-huitième siècle commencent à réfléchir à l'organisation des échanges en réseau dans l'espace de la sociabilité. Spécularité de la ville Comme toute structure sociale, la ville accède au symbolique, elle s'inscrit dans les formes et dans les langages de la communication à partir du moment où elle est en mesure de se reconnaître elle-même, comme dans un miroir, et, de cette 20

manière, d'assumer - en l'espèce institutionnellement - l'identité qui la fonde dans l' histoire et dans l'espace de la sociabilité. Dans les paysages et dans les monuments qui structurent le paysage urbain, la ville se donne un miroir des pratiques sociales qu'elle met en oeuvre. La culture de la ville est faite de la présence de nos semblables et des représentations de nos relations avec eux. C'est ce qui rend, d'ailleurs, particulièrement insupportable la vue d'espaces urbains dégradés, car nous y lisons, finalement, le risque ou la menace de notre propre dégradation ou de notre propre disparition. Habiter la ville, c'est s'inscrire dans cette relation spéculaire qui consiste à reconnaître dans l'autre son civis, son concitoyen, dont la présence, finalement, représente une garantie de notre propre présence et de notre propre existence sociale dans l'espace de la ville. C'est pourquoi les fonctions de la ville sont des fonctions de médiation et de relation. Les fonctions exercées par les acteurs de la ville sont les fonctions par lesquelles cette spécularité urbaine s'inscrit dans le réel de pratiques sociales effectives. Les fonctions d'administration et de droit, traditionnellement exercées dans les villes, sont les fonctions qui définissent juridiquement et institutionnellement l'égalité entre les habitants et la similitude spéculaire de leurs droits et de leurs devoirs. Les fonctions de communication et de représentation consistent à proposer aux habitants des images d'eux-mêmes comme peuvent en fournir les spectacles et la culture ou les médias d'information. Les fonctions liées au commerce et aux échanges consistent à matérialiser dans la circulation effective des biens et des valeurs la confiance que l'on peut avoir en l'autre, c'est-à-dire la reconnaissance de sa similitude spéculaire avec nous-mêmes. Les médias urbains constituent le miroir de la ville; c'est dire qu'il convient de donner à ce mot, médias, une acception très large. Les médias urbains donnent une consistance symbolique à la sociabilité urbaine. On notera, d'ailleurs, que l'existence de tels médias porteurs d'opinion et d'idéologie est contemporaine de l'émergence du fait urbain. C'est ainsi que, dès l'Antiquité grecque, l'information diffusée, par les moyens oraux, sur l'agora à l'intention des citoyens (poUtai) était, dans le même temps ce dont se soutenaient leurs choix et leurs décisions lors de l'Assemblée du peuple (ecclésia). Les médias ont pour fonction, dans l'espace public de la sociabilité, de proposer aux habitants de la ville des formes communes de 21

médiation. S'agissant de la modernité de la ville, il s'agit, en fin de compte, de proposer aux habitants de la cité d'aujourd'hui, un ensemble de valeurs et de représentations de nature à fonder l' habiter ensemble sur une logique symbolique, et, par conséquent, de nature à suggérer une représentation de la vie sociale et des valeurs communes à laquelle ils puissent tous adhérer. En lui donnant un langage et des modes d'expression et de représentation, les médias et l'information donnent du sens à la ville. La révolution industrielle revêt l'importance historique et culturelle qui est la sienne parce qu'elle ne se situe pas seulement dans le champ de la production et des échanges: avec l'industrialisation des médias, l'urbanité entre dans le champ de la médiation culturelle et acquiert, par conséquent, une consistance symbolique, faite à la fois d'information, d'esthétique et d'opinions politiques. La représentation énonciative de la ville consiste à faire le récit des événements qui s'y déroulent ou à produire des récits imaginaires d'événements qui mettent en scène l'espace de la ville dans un propos esthétique de création poétique. La représentation picturale de la ville inscrit les formes de l'urbanité dans la médiation esthétique du paysage. Soit qu'il s'agisse de la représentation des premières villes européennes, au Moyen Âge, soit qu'il s'agisse de la représentation des villes à l'époque classique (cf. le développement de la gravure), soit, enfin, qu'il s'agisse de la représentation des villes par la photographie ou par le cinéma, il existe de longue date une esthétique du fait urbain. La représentation parlée, ce que l'on pourrait appeler l'écho de la ville, nous est donné par toutes les paroles qui sont censées représenter le paysage sonore de l'urbanité. Il faut remonter jusqu'à Clément Janequin, pour trouver, au seizième siècle, des représentations sonores de la vie urbaine, dans sa transcription des premiers cris de Paris, mais cette représentation des sonorités propres de l'urbanité, et, en quelque sorte, caractéristiques de la ville, seront proposées par Boileau, avec les cris de Paris, puis, de façon médiatique avec l'apparition de la radio, qui découvre l'usage des sons de la ville aux fins d'illustration de l'information (reportages, enregistrements sonores d'événements de la ville), et de façon musicale avec l'invention des sons urbains qu'auront pu donner Kurt Weill (L'Opéra de quat'sous, 1928) ou, dans un autre projet esthétique, Edgar Varese (Amériques, 1920-1921).

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Enjeux politiques d'un savoir sur la ville Ce que fait, ainsi, apparaître l'esthétique de l'urbanité, c'est l'idée selon laquelle il faut repenser la ville pour repenser la sociabilité. La ville se trouve, dans ces conditions, investie d'une signification complexe: il s'agit, en effet, à la fois, pour elle, de constituer une forme de représentation de la sociabilité urbaine et des activités qui la mettent en oeuvre, et de constituer un espace dans lequel la sociabilité toute entière se met en scène et se donne à voir. Dans l'espace de la ville, se trouvent mises en oeuvre les stratégies fondatrices de la sociabilité contemporaine: les lieux de spectacle et les institutions de la communication (médias, bibliothèques, éditeurs, librairies, galeries d'art, etc.). L'espace urbain, par la place qu'y occupent les stratégies et les acteurs de l'information et de la communication, est un espace fondamentalement dédié aux échanges symboliques et à la production d'une signification et d'une visibilité sociales. C'est que le savoir sur la ville est, fondamentalement, un savoir politique, pour toutes sortes de raisons qui tiennent à l'histoire, et parmi lesquelles pour deux essentiellement. La première raison, c'est que la ville est le siège du pouvoir. Lieu où siège le pouvoir où il s'exerce, la ville se conçoit comme un espace pensé pour le politique, et, par conséquent, le savoir qui se tient sur elle et les informations qui sont élaborées à son sujet sont des savoirs et des informations à signification ou à connotation politique. C'est pourquoi le savoir sur la ville est fondamentalement politique, car il ne s'agit pas d'un simple savoir, mais d'un savoir interprétatif: le savoir sur la ville ne se contente pas de la décrire, il donne du sens aux évolutions que l'on peut y percevoir et aux dynamiques que l'on peut analyser, et c'est cette interprétation qui renvoie nécessairement au politique, car elle renvoie aux choix qui ont scandé I'histoire de la ville et aux engagements idéologiques dont se soutiennent les acteurs institutionnels qui ont fait l'histoire - qu'ils les revendiquent ou, au contraire, qu'ils cherchent à les dissimuler. Le savoir sur la ville est, par ailleurs, un savoir politique, car, finalement, il s'agit d'un savoir sur les formes et les dynamiques mêmes de la sociabilité. Penser la ville et fonder un savoir sur elle, c'est penser et fonder un savoir sur les habitants qui la font 23

vivre et sur les acteurs sociaux qui l'engagement dans le présent et dans l' histoire. À un certain moment, enfin, le développement de la ville passe par des choix: il a fallu choisir, par exemple, entre le développement du métro et celui d'un autre type de transport en commun. De tels choix rendent nécessaires des décisions qui engagent politiquement les acteurs qui les prennent, et qui, de cette façon, assument le fait qu'ils représentent, politiquement mais aussi symboliquement, les habitants de la ville. L'espace urbain est un espace de savoir sur la société. La naissance des sciences sociales, et l'avènement d'une scientificité de l'analyse et de la connaissance des faits sociaux s'inscrivent dans la logique du développement de l'urbanisation qui les a rendus nécessaires. La socialisation de l'espace implique un savoir sur l'espace qui se fonde sur I'histoire de l'urbanisation, c'est -à-dire, en définiti ve, sur l' histoire de l'appropriation de l'espace en vue des usages liés aux activités et à l' habitation: penser l'espace de la ville consiste, dans ces conditions, dans un savoir sur les conditions d'appropriation et d'usage de l'espace par les acteurs et par les pouvoirs de la ville. La constitution de l'espace urbain en un espace social fait de la géographie urbaine une géographie d'acteurs et de dynamiques sociales des territoires de l'urbanité. Les activités et les pratiques constitutives de la culture de l'urbanité sont à la fois des pratiques réelles, et, en ce sens, elles donnent lieu à une observation pratique dans les lieux et dans les conditions dans lesquelles elles sont exercées, et à des pratiques symboliques, qui ont un sens: toute pratique sociale, dans l'espace urbain, s'inscrit dans une logique sémiotique de nature à en rendre raison dans une perspective anthropologique. La connaissance de la ville consiste à ne pas analyser seulement les pratiques des habitants de la ville dans une perspective organique ou fonctionnelle, mais bien à rendre raison de la signification que peuvent avoir ces pratiques, à la fois pour ceux mêmes qui les mettent en oeuvre et pour ceux qui peuvent assister à leur mise en oeuvre, dans l'espace public. Les pratiques et les activités mises en oeuvre dans l'espace urbain sont constitutives d'une culture de l'urbanité, qui constitue un code permettant d'interpréter ces pratiques en dehors de toute fonctionnalité: dans l'arbitraire sémiotique de ce que ces activités représentent pour ceux qui appartiennent à l'espace de la ville et qui en 24

partagent la culture. Enfin, on ne peut penser la ville et la connaître que dans la connaissance des stratégies et des formes de représentation qu'en donnent les médias qui y sont diffusés: la connaissance de la ville est toujours une connaissance qui résulte de la représentation qu'en donnent les médias. On ne peut penser la ville que dans les codes et les systèmes symboliques qui en sont en même temps les médiations. Le point aveugle de la ville: ce que l'on ne peut en savoir Comme tout système symbolique, la ville comporte des interdits. De la même manière que le système euclidien de structuration de l'espace se soutient de l'impossibilité de représenter plus d'une parallèle à une droite par un point pris hors d'elle, de la même manière, aussi, que la perspective repose, comme système symbolique, sur l'impossibilité de percevoir les points situés sur la ligne de fuite, la ville va se soutenir, elle aussi, comme système symbolique, sur l'indicible et sur l'interdit qui la caractérise. La ville, comme système symbolique et comme forme de médiation culturelle de la sociabilité, se fonde sur de l'interdit, sur de la censure, qui fonde le système politique qu'elle constitue. Il y a un point aveugle de la ville et de l'urbanité. Lieu de tous les imaginaires, de tous les fantasmes, de toutes les fictions, ce lieu interdit de l'espace urbain fait de la ville un espace symbolique. De la Cité interdite de Pékin, qui a alimenté toutes les rumeurs sur la capitale chinoise (et qui continue à les entretenir) au mur de Berlin, qui, pendant la guerre froide, alimentait tous les fantasmes et toutes les intrigues, du Temple de Jérusalem, dont la destruction a fait un objet symbolique, à la Bastille dont les murs aveugles renfermaient les secrets de l'État, en alimentant un soupçon tel qu'il a fallu la détruire pour mettre fin au mystère qui l'entourait, la ville comporte toujours un lieu secret, sacré, une part de mystère et d'interdit qui lui donne la dimension mystérieuse d'un code à décrypter et d'un système symbolique à interpréter. C'est cet interdit de la ville qui l'inscrit dans une logique symbolique structurée par la logique strictement politique de l'exercice d'un pouvoir, car il n'est pas d'interdit qui ne soit conçu pour étayer et renforcer un pouvoir en l'environnant d'un halo de mystère et d'un discours sans partage. Il en va de la ville comme de tout système institutionnel et social: le pouvoir qui s'exerce sur la 25

ville ne se fonde que sur le secret. Il n'est pas de pouvoir qui, à un moment ou à un autre de son histoire, ne se soutienne de la mise en oeuvre d'un secret, d'une censure: d'un système institutionnel de contrôle et de restriction de la communication et de la représentation. Pour pleinement comprendre les logiques et les structures qui définissent la ville comme système politique et institutionnel, il nous faut donc comprendre sur quoi va porter l'indicible qui la fonde: il nous faut structurer le système de censure et de contrôle de l'information par lequel l' espace urbain devient un espace social et politique de communication et de représentation. C'est, en effet, en se fondant sur la limitation de la conception et de la diffusion de l'information et de la représentation que la ville va se structurer, dans l'histoire, comme un système politique fondé sur l'exercice d'un pouvoir et sur la reconnaissance de ce pouvoir par ceux mêmes sur qui il s'exerce: les habitants. Habiter la ville, c'est reconnaître le pouvoir qui la structure, et, en particulier, c'est se soumettre à la censure qui fait de l'information diffusée dans l'espace urbain une information socialement et institutionnellement déterminée comme appartenant à une culture. Le premier de ces faits que l'on ne peut connaître de la ville, c'est son origine. La fondation de la ville ne peut être que mythique: elle ne peut faire l'objet que d'un récit connu, répété, transmis oralement de génération en génération, mais il ne peut s'agir que d'un récit mythique. On ne peut connaître, sous la forme d'un savoir, les circonstances de la fondation de la cité, car la fondation de la cité fait déjà partie des structures de la médiation qu'elle constitue, et une médiation, en quelque sorte par définition, ne saurait avoir d'origine, puisqu'elle est une dialectique entre du singulier et du collectif. L'origine de la cité est un moment indécidable - quant à sa date et quant à ceux qui en sont les acteurs. L'appartenance à la cité consiste même dans l'adhésion à ce refoulement généralisé du moment de sa fondation. C'est pourquoi l'histoire de la cité ne peut être que politique: elle ne saurait résulter d'une succession d'événements singuliers dont on pourrait faire la chronologie, mais, au contraire, il s'agit d'une histoire politique, c'est-à-dire d'une histoire dont la crédibilité et la légitimité ne tiennent pas à sa conformité à un réel que l'on ne peut connaître, mais à l'adhésion de ceux qui, voyant leur propre histoire dans ce discours, le reconnaissent comme médiation. 26

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