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Le social dans tous ses états

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184 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296214644
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Le social dans tous ses états
.~

Sylvie JOUBERT et Éric MARCHANDET

Le social

dans tous ses états
Actes du colloque Étapes 89 (extraits)

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

COLLECTION DOSSIERS SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES La collection DOSSIERS SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES est créée pour donner la parole aux étudiants, qui ont en général peu l'occasion de publier. Son ambition est de fournir un panorama de la recherche en Sciences Humaines et Sociales aujourd'hui, et l'idée de ce qu'elle sera demain. Les travaux publiés à partir d'enquêtes et de recherches de terrain sont l'expression de ce qui est en train d'émerger, en France et à l'étranger. Les éventuelles limites théoriques et descriptives des travaux d'étudiants ne signifient pas absence de qualité et d'originalité. DOSSIERS SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES a pour but de combler l'isolement des étudiants pour favoriser une dynamique et un échange entre les recherches en cours. Les publications, réductions de maîtrise, DEA ou travaux intermédiaires de thèse, sont réunies autour d'un thème, soit par un enseignant qui anime le Dossier, soit à l'initiative d'un étudiant qui appelle à communication. Chaque fascicule thématique regroupe en 180 pages de deux à dix communications, présentées par l'animateur du Dossier dans une introduction de synthèse. Collection DOSSIERS SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES animée par: Sophie TAPONIER, Responsable de la collection Dominique DESJEUX, Professeur à Paris V Sorbonne Smaïn LAACHER, Directeur littéraire

Conseil éditorial: Piette-Yves GAUDARD (érudiant, Paris V) Étic MARCHANDET (étUdiant, Paris V) - Richard DELRIEUX (érudiant Nice) . Maurice BLANC (maitte de conférence, Nancy) - Françoise BOURDARIA (maitte de conférence, Tours) - Alain BOURDIN (professeur, Toulouse) . François DUBET (professeur, Bordeaux) - Anne GUILLOU (maitre de conférence, Bresr) . Guy MINGUET (sociologue, Angers) - C. de MONTLIBERT (professeur, Srrasbourg) - A. PIETTE (maîtte de conférence, Montpellier) - Jean PAVAGEAU (maitte de conférence, Petpignan) - Richard POTTIEZ (professeur, Nice).

-

@ L'Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-0730- 7

LISTE DES AUTEURS

Rachid Amirou, Sociologue, Consultant Loisirs et Tourisme, Chargé de cours à l'Université Paris l Sorbonne, Membre de l'Association des Experts en Tourisme. Anne Basas, Sociologue, {}niversité Paris V René Descartes, Chercheur au Centre d'Etudes sur l'Actuel et le Quotidien (C.E.A.Q.). Marcio Batista de Oliveira, Sociologye, Université Paris V René Descartes, Chercheur au Centre d'Études sur l'Actuel et le Quotidien (C.E.A.Q.). Renaud Berrivin, Socio-économiste, Institut d'Études Politiques de Paris. Armindo Jorge Biao, Enseignant à l'Université de Bahia, Brésil, Responsable du Groupe de Recherche sur l'Anthropologie du Corps et ses Enjeux (GRACE). Jean-Yves Brockers, Sociologue, Chargé de cours à l'École des Cadres Infirmiers. Guy Casadamont, Docteur en sociologie, Chargé de cours à l'Université Paris X Nanterre et l'Université de Reims. Cécile Cassara, Sociologue, Allocataire de recherche auprès du LaboratOire d'ethnologie de l'Université Paris V René Descartes. Bernard Christen, Sociologue. Odile Durand-Blin, Sociologue, Chargée de cours à l'Université de Rennes II, Rattachée au Laboratoire Ermes. Maryse Esterle, Socio-anthropologue, Chercheur au Centre de Recherches et d'Études sur les Dysfonctions de l'Adaptation (C.R.E.D.A.). )

Gérard Fabre, So~iologue, Université de Provence, Chercheur au Laboratoire d'Economie et de Sociologie du Travail (L.E.S.T.). Marie-Pierre Gayerie, Socio-anthropologue, Chargée de cours à la Faculté Libre de Paris et à la Faculté Libre de Saint-Malo. Murielle Habay, Sociologue. Anne Joubert, Sociologue, Université Paris V René Descartes, Chercheur au Centre d'Études sur l'Actuel et le Quotidien (C.E.A.Q.). Sylvie Joubert, Docteur en sociologie, Chercheur au Centre d'Études sur l'Actuel et le Quotidien (C.E.A.Q.). Clotilde Lemarchant, Sociologue, Chargée de cours à l'Université de Brest (U.B.a.), Rattachée au Laboratoire Ermes. Maria Maïlat, Psycho-sociologue, Chercheur à l'Agence Nationale de Recherche sur le Sida (A.N.R.S.). Éric Marchandet, Sociologue, Consultant Marketing-Tendance, Cha!Eé de cours à l'Université Paris IX Dauphine, Enseignant à l'Ecole d'Art et de Communication (E.A.C.). Caroline Moricot, Sociologue, Chargée d'études au CNRS-IRESCa. Maryse Pervanchon-Simonnet, Psycho-sociologue, Chercheur à l'Institut National de Recherche sur les Transports et leur Sécurité (INREST) .

6

PRÉSENTAT!ON DU COLLOQUE ETAPE 89

Les textes qui paraissent dans ce dossier, constituent une publication partielle des actes du colloque ÉTAPES 89 (ÉTats générAux Pour la jEune Sociologie) qui s'est déroulé à l'Université Paris l Panthéon Sorbonne à l'initiative du Centre d'Études sur l'Actuel et le Quotidien (C.E.A.Q.). A l'occasion de cette réunion intellectuelle inédite, se sont rencontrés des chercheurs en formation doctorale venant de plusieurs universités françaises et étrangères qui, une fois n'est pas coutume, ont parlé dans le silence de leurs professeurs. Cette mise à jour des différents intérêts intellectuels et des pistes de recherches en vigueur dans notre discipline a permis d'exposer et de mieux cerner les nouvelles émotions sociologiques. L'éclatement des interventions a tout à la fois confirmé et donné à penser l'essor de la complexité inhérente aux phénomènes sociaux quels qu'ils soient et auxquels on reconnaît aujourd'hui une identité bâtie sur l'interdépendance et le systémisme. La sensibilisation aux changements paradigmatiques, le désintérêt pour la connaissance exhaustive, la reconsidération de ce que l'on appelle l'ordre et le désordre ainsi que l'objectif et le subjectif, la reconsidération du critère de vérité, l'intérêt pour l'esthétisation des logiques socia7

les, etc. sont autant de symptômes de l'appétence de la sociologie moderne pour la pensée du complexe sans lequel il n'y a probablement plus aujourd'hui de véritable analyse sociale; le lecteur trouvera ici un échantillon de thématiques réfléchissant une dynamique de travail qui ne se contente pas de reproduire des connaissances, ou des faits, mais parvient à interroger le sens. Par ailleurs, ce colloque fut aussi une rencontre avec la prospective: quels sont les terrains, les méthodes, qui captivent ces jeunes professionnels, et quelles émotions intellectuelles guident le choix des thématiques? De quelles anticipations sociales sommes-nous capables? Bref, en vue d'être à bonne distance de son temps et des désirs qui l'animent, ce rassemblement en Sorbonne a effectivement permis si ce n'est de déterminer, du moins de poser certains repères mettant à jour quelques réminiscences conceptuelles ou méthodologiques significatives... Le seul regret réside bel et bien dans l'incomplétude de ce dossier qui ne reflète en définitive que la m~itié des communications auquel ce premier colloque des ETAPES donna lieu.

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Introduction

LA RÉVOLUTION DOUCE DES SCIENCES SOCIALES
Sylvie Joubert * Éric Marchandet **

La sociologie est une science aux multiples facettes. C'est ce qui fait son charme et son attrait, sa force et sa faiblesse. Sa mobilité lui permet de s'adapter aux terrains multiples et inattendus qui s'offrent à son insatiable curiosité et à sa méthodique investigation. Pourtant, cet éclatement, la diversité des approches, l'aspect contradictoire de ses conclusions et, enfin, la concurrence des écoles qui la composent, donnent, quelquefois, une impression de trouble, d'incohérence et pour finir développent une forme de défiance et d'incompréhension entre la sociologie et ceux qu'elle se doit d'étudier et, d'une certaine manière, d'informer. Paradoxalement, ce mouvement s'inverse, à l'initiative non pas du public mais

* Docteur en sociologie, Chercheur au Centre d'ÉtUdes sur l'ActUel et le Quotidien (C.E.A.Q.). Sociologue, Consultant Marketing-Tendan~ce, Chargé de cours à ** l'Université Paris IX Dauphine, Enseignant à l'Ecole d'Art et de Communication (E.A.C.). 9

des sociologues dont les thèmes se rapprochent des préoccupations existentielles de ce dernier. L'observation des logiques sociales, formelles ou informelles, est une tâche difficile mettant à l'épreuve diverses stratégies d'approche, divers outils d'investigation qui ont pour mission de parfaire l'analyse des phénomènes sociaux tout en aiguisant notre acuité mentale. Il se trouve que cette tâche n'est pas rendue aisée par notre post-modernité pleine de contrastes, d'antagonismes, éminemment complexe et réfractaire à toutes les formes d'exhaustivité, qu'elles soient théoriques ou méthodologiques. Dès lors, comment le sociologue peut-il dans ce chaos cognitif « expliquer» sa société? Comment va-toil engager sa perspicacité intellectuelle dans un monde de turbulences n'accréditant pas l'exhaustivité des rassurantes explications positivistes? Pris dans cette mouvance culturelle, aussi riche que déstabilisante, il doit apprendre à réguler et conduire ses travaux en vertu de cette inévitable complexité dont on ne peut plus faire aujourd'hui l'économie ; ce faisant, cette sociologie marquée par le passage d'un millénaire à l'autre, fait l'apprentissage du détour, du biais, intègre à ses options les visions holistes, obliques plutôt que frontales, montrant par là même toute l'importance qu'il faut accorder à un imaginaire capable simultanément de féconder, mais aussi de révéler les logiques sociales. L'humain et les structures sociales qu'il se donne, sont labiles, instables, changeants. Les théories qui, il y a quelques années, semblaient installées pour longtemps nous paraissent aujourd'hui désuètes ou injustifiées dans leurs développements et leurs conclusions. Nos vérités, ne fussent-elles qu'approximatives, souffrent, elles aussi, de ce vieillissement qui rend à terme notre discours inopérant, voire obsolète. La réalité sociale - mais y a-t-il réalité? - évolue plus rapidement que ses théoriciens dont le destin est de vivre à rebours du temps, au bon milieu du flux et du reflux d'instables valeurs civilisationnelles. Dans ce contexte mouvementé et dynamique, le statut de la vérité, ou plutôt l'éventail des possibles vérités, s'ouvre. Celle-ci n'est finalement qu'une abstraction idéale, une approximation délicate, relative et référentielle. Ce que nous tentons de limiter, de maîtriser c'est notre propre erreur, notre humaine imperfection. Nos systèmes, même s'ils présentent les stigmates de la science, l'apparence de la rationalité, de la justesse de vue, de la finesse ou de la subtilité de l'analyse, n'en sont pas moins limités 10

dans le temps et dans l'espace, contraints dans les limites de leur finitude. La sociologie est en cela une science doublement humaine. D'une part dans l'objectif qu'elle poursuit et qui place dans un rapport symétrique et réciproque un sujet, dont le pouvoir est d'observer, et un objet aux caractères identiques, mais dont la gloire est d'échapper à toutes tentatives monolithiques et limitatives d'explication. D'autre part, dans les conclusions que l'on peut déduire de faits observés, qui ne durent, évidemment, que le temps de l'existence de ces derniers. Chacune de ces pertes de sens est, d'une certaine manière, un échec, une de ces multiples morts que la sociologie - encore jeune - doit apprendre à gérer. . Aujourd'hui, les structures et les modèles sociaux changent radicalement. Notre société s'émancipe, se libère en quelque sorte d'elle-même. Sans Révolution libératrice et annonciatrice de jours meilleurs, sans à-coups, sans heurts sanglants, sans cris déchirants, sans mouvements spectaculaires, sans théâtres des opérations visibles et circonstanciés, la modernité s'installe. L'anéantissement du passé, réel ou symbolique, afin de construire l'avenir, ne semble plus être d'actualité sous nos latitudes. Le présent est réinvesti d'une manière originale. La société moderne (post-moderne?) s'adonne à de nouveaux luxes: ceux de la confusion, du métissage, de l'androgynie. Tout est alors possible dans une structure imperméable aux projets, où règne la tyrannie de l'instant et de la satisfaction immédiate. Si, pour certains analystes, la société se rétracte, ce n'est pas sur des valeurs individuelles (le cocooning) mais groupales, communautaires. Le social « s'éclate» dans le présent, sans que ce mouvement ne s'oriente dans une direction ou dans un but précis. Où se trouve dorénavant ce qu'il est convenu d'appeler, d'un terme à la fois convenu, explicite et vague, le social? Devenu multiforme, il procède métaphoriquement d'une alchimie, d'une herméneutique dont les voies nous sont encore obscures. Nous ne pouvons ainsi nous borner qu'aux constatations générales. Ce que nous pensions circonscrit dans certains lieux, les déserte pour en investir de nouveaux. Certains d'entre eux nous surprennent, nous rassurent ou nous enchantent; d'autres au contraire nous agacent, nous déplaisent ou nous inquiètent. Le devoir du sociologue n'est pas d'effectuer un choix, même si celui-ci remplit toutes les conditions nécessaires à un travail objectif, entre ces espaces tra11

ditionnels ou inhabituels. Plutôt, il doit suivre « cyniquement» (du latin cynicusqui vient de chien), c'est-à-dire « pister» comme le ferait un chien, le social là où il le mène sans a priori, sans jugements de valeur... De ce fait, il n'existe plus de formes privilégiées, ou de motifs nobles, de champs réservés aux uns et interdits aux autres. Les frontières entre les disciplines deviennent perméables, et les champs d'investigation s'étendent. Les exemples sont nombreux qui nous permettent d'apprécier l'étendue de cette recherche hors-cadre, ou plutôt hors-Ies-murs trop gris ou trop étriqués de la pensée admise et célébrée. Le café, à mi-chemin entre l'espace privé et l'espace public, point de rencontre et lieu d'échange où la parole errante semble sculpter l'instant et lui donner la consistance de l'histoire, est peut-être un de ces nouveaux espaces. L'automobile, « composant structUrel de la sociabilité », tout en nous isolant des autres nous place « mécaniquement» dans une perspective relationiste. Les nouvelles formes d'initiation dans les sphères productives, les relations affines, l'interactivité et les médias sont autant d'espaces nouveaux qui autorisent d'inédites investigations, exigeant, pour certains d'entre eux, des méthodologies mieux adaptées aux formes sociales originales que nous connaissons actUellement. Il semble que la tâche de la sociologie s'achemine plus ou moins rapidement, plus ou moins directement, vers les formes minuscules, banales, quelquefois marginales de la vie sociale. Certains s'en plaindront, arguant que la jeune science ne devrait pas participer activement à ce qu'il est convenu d'appeler la «perte de vitesse des idéologies », porteuses d'idéaux égalitaires et de projets de société. Le grand mythe progressiste est battu en brèche parce que certains considèrent comme une rétraction égoïste sur des thèmes individuels, et d'autres comme le réinvestissement des valeurs quotidiennes et proxémiques. Pourtant, le quotidien n'est plus une notion vague, réceptacle de toutes les fantaisies, mais un levier méthodologique autorisant une investigation originale et inédite d'une réalité à redécouvrir et depuis trop longtemps négligée. De même que l'individu, entité quasi administrative, se masque et cède sa place à la personne, multiple dans ses rôles, la société, quant à elle, implose en une multitude de communautés aux intérêts et aux structures divergentes. L'objet de la sociologie passe de l'institUé à l'ins12

tituant et s'éclate en une foule d'approches variées et bigarrées. y a-t-il nouveauté, originalité? Pourquoi cet intérêt soudain pour ce qui autrefois était dévalorisé, marginalisé, au profit de thèmes jugés a priori plus nobles, analytiquement plus « consistants », en bref, dignes d'intérêt scientifique? Il semble évident qu'une rupture épistémologique s'est produite. Les vecteurs, les suppons de la socialité ont évolué avec le temps et se sont adaptés à l'époque, à la modernité, aux techniques transformant dans une réaction mécanique les habitudes, les componements et les mœurs. Du devoir-être, qui place l'individu dans le mouvement de l'Histoire, lié en cela à l'ancienne perspective évolutionniste et à l'idée de Progrès infini des sociétés humaines, au vouloirêtre privilégiant la personne et l'instant, il est des périodes transitoires qui ne peuvent se développer sans atermoiements ni hésitations. Le sociologue se réapproprie un quotidien paradoxalement chargé d'imprévu. Le banal, l'infra-ordinaire deviennent extraordinaires. Néanmoins, la sociologie est une science; de ce fait, sa démarche se doit d'être rationalisée. A cet effet, l'étude du minuscule, du proche ne doit, en aucun cas, nous éloigner de la rigueur méthodique nécessaire à l'exactitude même si celle-ci est relative - de nos démonstrations. L'intimité inhérente du sujet avec son objet nécessite cette mise à distance. Le sociologue, image et miroir de la société dans laquelle il opère, utilise des moyens intrinsèquement liés au kaléidoscope culturel qu'il déconstruit. Cette mise à plat ne peut s'effectuer qu'à travers une méthode syncrétique. Ce « polythéisme» méthodologique est en ce sens aussi nécessaire que dangereux. Nécessaire du fait de la nature essentiellement multiple de l'objet sur lequel nous travaillons; dangereux du fait des errements probables et des fausses conclusions qui y sont liés. Réinvestir le quotidien et les formes nombreuses et éparses de la socialité, c'est aussi pour le scientifique réinvestir le moment, le funif, l'éphémère. Notre société vit intensément l'instant présent. Ceci explique en panie la désaffection du social pour les grands projets fédérateurs. L'idéal politique ne rassemble plus les foules. L'égalisation des conditions sociales est peut-être la cause de ce désintérêt? Les classes moyennes en devenant majoritaires, ont d'une cenaine manière aussi uniformisé les désirs. Cette satisfaction immédiate a, pour13

tant, comme conséquence inattendue, un retour au rite. Cette séquence formalisée et répétitive d'un geste, d'une parole, d'un acte, qui s'épuise dans l'instant et le fait vivre intensément, lui donnant corps et forme, est d'une certaine manière la figure moderne du sacré. Ritualiser le quotidien, c'est vivre l'éternité et qui sait, peut-être, une forme originale d'immortalité. L'instant n'a ni début, ni fin : il est. Il marque sa présence dans l'espace aussi vigoureusement qu'il est infime dans le temps. Le quotidien en reprenant du sens ouvre au sociologue des champs d'investigation jusqu'alors inusités. Mais, observant le social d'aussi près, n'est-il pas en quelque sorte fasciné, à la manière du Narcisse de la mythologie, par sa propre image? L'instant ne l' entraîne- t -il pas dans le vertige de l'autosatisfaction béate? Toute démarche scientifique possède ses risques qu'il faut savoir apprécier et contrôler. Tentons en cela de nous rappeler, à chaque étape de nos recherches, que nous ne sommes que des « lecteurs» plus ou moins avisés du social, et, qu'en cela, notre possibilité d'action est quasi inexistante. En ce sens, le sociologue doit être là où se trouve le social et tenter aussi objectivement que possible de le décrire.

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I
Entre production et création

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MÉMOIRE

PLURIELLE

DE LA LORRAINE

DU FER
Murielle Habay *

S'intéresser à la mémoire ouvrière est un travail qui demande beaucoup de temps et qui dépasse la compétence d'un seul individu. L'étude a donc été réalisée sur une seule localité: Audun-Ie-Tiche, qui est une commune de Moselle, proche de la frontière luxembourgeoise, anciennement sidérurgique, encore minière, appartenant au bassin ferrifère de Longwy. Le choix de cette localité résulte d'une part d'un attachement d'ordre affectif, (je suis, en effet, originaire de cette commune), et, d'autre part, cette ville a connu une évolution paniculière tant au niveau de son développement démographique qu'au niveau de l'exploitation du minerai de fer. Elle n'a pas été le lieu. des bouleversements sociaux qui ont accompagné la restructuration de la sidérurgie et le déclin des mines dans l'ensemble de la région. Mais sunout, j'avais une cenaine image de la Lorraine du fer qui ne correspondait pas aux discours tenus sur ce sujet. Je me suis

* Sociologue.

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alors demandé s'il existait plusieurs Lorraine du Fer ou simplement des manières différentes de la décrire.

SON HISTOIRE

L'histoire de la Lorraine du fer est complexe. C'est entre la révolution industrielle et le début du siècle que l'industrie minière et sidérurgique se développe, faisant de la Lorraine une des plus grandes régions industrielles de France. Mais elle est demeurée une région de mono-industrie. Quand la crise économique a touché ce secteur, c'est la région dans sa totalité qui a été atteinte. La population ouvrière lorraine qu'on a considérée pendant longtemps comme l'avant-garde du mouvement ouvrier et qui a obtenu avant la plupart des autres corporations de nombreux avantages sociaux (logement, assurance maladie, retraite) perd son identité en même temps que disparaissent les hauts fourneaux et la sirène de la mine. On a une connaissance de la Lorraine sidérurgique et minière ponctuée par des périodes d'expansion, de créations d'usines et de mines, d'immigration, de mutations technologiques et de crises à la fois sociales, économiques et humaines. Actuellement, quand on évoque la Lorraine c'est en termes de licenciements, de crises, de conflits et de mouvements sociaux. Longwy et les luttes virulentes qui s'y sont déroulées sont devenus un symbole et font l'objet de discours aussi nombreux que divergents. Ainsi, selon le groupe social auquel on appartient, le discours émis sur la Lorraine est différent, tel ou tel point particulier sera accentué ou négligé, les événements jugés significatifs seront spécifiques à chaque groupe et la reconstruction du passé donnera naissance à des mémoires diverses et plurielles. Chacun cherche à comprendre, à relater cette crise sidérurgique et minière avec ses propres cadres. Depuis quelque temps, les travaux sur la Lorraine se sont multipliés, instaurant des discours opposés où se mêlent souvent des faits réels, des présupposés et des images stéréotypées. Le passé est souvent magnifié face à un avenir incertain et flou. 18