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Le suicide en prison

De
272 pages
Après une approche critique des théories sociologiques sur le suicide, l'auteur se sert des concepts et des formes de raisonnement de l'économie pour rendre compte du suicide en prison. L'enjeu de la recherche a été de pouvoir caractériser les situations dans lesquelles le suicide pouvait paraître, aux yeux de celui qui le commet, comme un choix avantageux ; dans le cadre de la prison, le suicide permet au détenu de réaffirmer sa liberté. Une analyse thématique des lettres de suicidés a permis d'accéder au propre point de vue du détenu et au sens de ses motivations.
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LE SUICIDE

EN PRISON

Collection "Logiques Sociales" Dirigée par Don1inique Desjeux et Bruno Pequignot
Bizeul D., NOlnades en France, 1993. Giraud C., L'action conlnlune. Essai sur les dynamiques organisationnelles,

1993.
Gosselin G., (sous la direction de), Les nouveaux enjeux de l'anthropologie. Autour de Georges Balandier, 1993. Farrugia F., La crise du lien social, 1993. Blanc M., Lebars S., Les nlinorités dans la cité, 1993. Barrau A., Hunlaniser la mort, 1993. Eckert H., L'orientation jJro.fessionnelle en Allemagne et en France, 1993. IazykoffW., Organisations et 1110bilités. Pour une sociologie de l'entreprise en nzouvel11ents, 1993. Barouch G., Chavas H., Où va la nlodernisation ? Dix années de nlodernisation de l'adnzinistration d'Etat en France, 1993. Équipe de recherche CMVV, Valeurs et changements sociaux, 1993. Martignoni Hutin J.-P., Faites vos jeux, 1993.

Maugin M., Robert A., Tricoire B., Le travail social à l'épreuve des violences modernes, 1993. Agache Ch., Les identités professionnelles et leur transformation. Le cas de la sidérurgie, 1993. Robert Ph., Van Outrive L., Crinœ et justice en Europe, 1993. Ruby Ch., L'esjJril de la loi, 1993. Pequignot B., Pour une sociologie esthétique, 1993. Pharo P., Le sens de l'action et la conzpréhension d'autrui, 1993. Marchand A. (ed.), Le travail social à l'épreuve de l'Europe, 1993. Sironneau J.-P., Figures de l'inlaginaire religieux et dérive idéologique, 1994. Albouy S., Marketing et conzmunication politique, 1994. Collectif, Jeunes en révolte et changement social, 1994. Salvaggio S.A., Les chantiers du sujet, 1994. Hirschhorn M., Coenen-Huther J., Durkheim- Weber, Vers lafin des malentendus, 1994. Pilloy A., Les compagnes des héros de B.D., 1994. Macquet C., Toxicolnanies. Aliénation ou styles de vie, 1994. Reumaux F., Toute la ville en parle. Esquisse d'une théorie des rumeurs, 1994.
Gosselin G., Ossebi H., Les s ocié tés pluriculture !les, 1994. Duyvendak J. W., Le poids du politique. Nouveaux mouvements sociaux en France, 1994. Blanc M. (ed.), Vie quotidienne et dénzocratie. Pour une sociologie de la

transaction sociale (suite), 1994.

Nicolas BOUR(;OIN

LE SUICIDE

EN PRISON

Préface de Hervé Le Bras

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'HARMATTAN,

1994 ISBN: 2-7384-2687-5

A mes parents

PREFACE
Suicide et liberté

"Quand la société est fortement intégrée, elle tient les individus sous sa dépendance, considère qu'ils sont à son service et, par conséquent ne leur permet pas de disposer d'eux -mêmes à leur fantaisie. Elle s'oppose donc à ce qu'ils se dérobent par la mort aux devoirs qu'ils ont envers elle. Mais quand ils refusent d'accepter comme légitime cette subordination, comment pourrait-elle imposer sa suprématie? Elle n'a plus alors l'autorité nécessaire pour les retenir à leur poste, s'ils veulent le déserter, et, consciente de sa faiblesse, elle va jusqu'à leur reconnaître le droit de faire librement ce qu'elle ne peut plus empêcher. Dans la mesure où il est adnlis qu'ils sont les maîtres de leur destinée, il leur appartient d'en marquer le terme." En conclusion de son analyse du suicide "égoïste", E. Durkheim n'hésite pas à mettre en cause une "individuation démesurée", et à proposer comme règle générale que "le suicide varie en raison inverse du degré d'intégration des groupes sociaux dont fait partie l'individu". Effectivement, dans les exemples qu'il donne, la liberté politique, la liberté religieuse et la liberté des moeurs sont toujours associées à un taux élevé de suicides. Or, paradoxalement, la privation absolue de liberté que représente l'emprisonnement entraîne une ;,proportion encore plus forte de suicides. Si la liberté est propice au suicide, comment expliquer que sa privation en accentue l'effet au lieu de s'y opposer? Durkheim a senti la difficulté car, à part une allusion dans une note en bas de page, il a évité de parler du suicide en prison dans les 450 pages de son célèbre ouvrage. On ne peut expliquer une telle absence par le manque d'observations, car la question avait été maintes et maintes fois discutée depuis le début du 19ème siècle, tant par des hygiénistes, médecins et hommes politiques qu'au cours des congrès internationaux dans les séances consacrées à la statistique pénitentiaire. L'ensemble du dossier a été bien résumé, vingt ans. avant la parution de l'oeuvre de Durkheim par deux livres importants, celui d'A. Legoyt, chef de la statistique française sous le second Empire, consacré en 1881 au "Suicide ancien et moderne" et celui du célèbre suicidolo gue italien, Morselli ,paru en 1879.

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L'un comme l'autre butaient sur une difficulté: les taux de suicide variaient considérablement selon qu'ils concernaient les Maisons d'arrêt, les Maisons de répression, les travaux forcés, et les prévenus. Schématiquement, les taux étaient les plus élevés dans les Maisons d'arrêt comme le résumait Legoyt: "Malgré la surveillance dont les détenus sont l'objet, malgré l'extrême limitation des moyens d'éxécution, le suicide est beaucoup plus fréquent dans les prisons que dans la population libre. Nous retrouvons le Danemark et la Saxe royale en tête des pays où l'on se tue le plus, soit dans les prisons, soit au dehors. Seulement, les coefficients afférents aux suicides dans les prisons sont véritablement énormes". Au contraire, dans les bagnes, très peu de suicides se produisaient. J.B.Cazauveilh qui avait recueilli en 1840 des renseignelnents sur le suicide des bagnards, concluait que "Les scélérats ne se tuent pas parce qu'il n'existe pas pour eux l'espèce de calme méditatif, d'abandon à la réflexion, nécessaire pour contempler toute la vérité, et prendre d'après elle, une solution irrévocable". Mêmes remarques chez le docteur Lisle en 1856: "Il semble que l'homme se rattache avec d'autant plus de ténacité à la vie qu'il est misérable et plus corrompu. C'est ce qui explique pourquoi la mort volontaire est si rare dans les bagnes". En 1870 le docteur Ebrard, auteur lui aussi d'un "suicide" paru à Avignon avait une autre idée: "S'il n'y a presque jamais de suicides dans les bagnes, ni dans les prisons (?), la raison en est que les condamnés seront toujours préoccupés d'une espérance. Les condamnés à temps ne se tuent pas parce qu'ils espèrent ou leur grâce ou leur evasion". Pour compliquer encore la situation, M. Lecour dans son "Le suicide et la police dans les prisons cellulaires de la Seine" publié à Paris en 1876 donnait un tableau plongeant Legoyt dans la perplexité: les détenus s'étaient suicidés en proportion cinq fois supérieure dans les Maisons d'arrêt .que dans les Maisons centrales entre 1860 et 1870. Durkheim avait donc de bonnes raisons de ne pas entrer dans cette affaire embrouillée. On sait qu'il évita de la même manière de commenter les statistiques anglaises du suicide qui s'éloignaient par trop de sa théorie. D'un côté, il aurait pu faire cadrer les observations sur les prisons avec son suicide "anomique". Il lui suffisait de reprendre l'idée du docteur Emile Leroy qu'il citait par ailleurs, selon lequel "les cas de suicide parmi les prisonniers se rapportent généralement à des gens possédant quelque bien, chez lesquels tout sentiment de moralité ou de délicatesse n'est pas éteint ", ou mieux, l'argumentation de Morselli: "les suicides deviennent d'autant plus rares que la détention se prolonge, le sentiment douloureux de la perte de liberté s'affaiblissant par degré". Dans l'anomie, c'est la transition, le changement de situation qui est difficile à supporter. Le suicide se produit lorsque la personne ne parvient pas à retrouver l'équilibre après sa rupture par une cause comme le veuvage, ou ici l'emprisonnement. B.Bettelheim a fait des

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observations analogues dans "le coeur conscient" lors de son internement à Dochau en 1935. De l'autre côté, pour retrouver le suicide "égoïste", il suffisait à Durkheim de suivre encore Morselli: "L'isolement cellulaire des prévenus et accusés produit une plus forte disposition au suicide que l'emprisonnement en commun ou le régime mixte". En somme, les cellules communes seraient dans la prison l'équivalent du cercle familial à l'extérieur. Elles créeraient un lien social source d'intégration. Les équipes de travailleurs des bagnes auraient aussi les mêmes vertus intégratrices. Même si cette position était défendable d'un point de vue logique, elle risquait de jeter le doute sur l'ensemble de la construction de Durkheim, au lieu de la renforcer pour deux raisons. D'abord, il était risqué d'assimiler le premier regroupement venu de malfaiteurs à la famille dont il faisait un pilier de la société: toute association volontaire ou fortuite d'individus ne pouvait pas aussitôt acquérir les vertus de la famille sans dévaloriser ou tout au moins banaliser celle-ci. Mais, surtout, le principe d'une double causalité du suicide par défaut d'intégration ("égoïste") et

par changement brusque des aspirations et des liens sociaux (" anomique") ouvrait la porte à un grand arbitraire dans leur délimitation. Il devenait tentant de verser à l'une ce qui ne convenait pas à l'autre. Le principe typologique dont Durkheim s'était fait le champion en sociologie était mis en échec. Plus généralement, avec les prisons la méthode durkheimienne d'étude du suicide rencontrait sa limite. Ou bien l'on réduisait la société à la prison, ce qui constitue dans une certaine mesure le projet de M. Foucault, notamment dans son analyse du panoptique de Bentham, et dans "Surveiller et punir", ou bien l'on diluait les causes. Durkheim avait une conception trop absolue, trop abstraite de ce qu'il appelait la société pour la limiter à un groupe d'hommes en ~prison: "Il existe pour chaque peuple une force collective d'une énergie déterminée, qui pousse les hommes à se tuer. Les mouvements que le patient accomplit et qui, au premier abord, paraissent n'exprimer que son tempérament personnel, sont en réalité, la suite et le prolongement d'un état social qu'ils manifestent extérieurement", ou plus concisément: "Les causes de la mort sont situées hors de nous beaucoup plus qu'en nous et elles ne nous atteignent que si nous nous aventurons dans leur sphère d'action". La prison, la famille, l'armée constituent de telles sphères d'oction, mais elles ne résument pas la société. Entre l'individu qui décide ("ce qui est commun à toutes les formes possibles de ce renoncement suprême, c'est que l'acte qui le consacre est accompli en connaissance de cause; c'est que la victime, au moment d'agir sait ce qui doit résulter de sa conduite, quelques raisons d'ailleurs qui l'ait amenée à se conduire ainsi. ") et la société qui détermine d'en haut, il y a un vide qui prend l'aspect d'un chiasme. L'analyse durkheimienne se situe entre les théories purement psychologiques, qui 9

ne prêtent d'attention qu'aux motivations personnelles, et les théories épidémiologistes qui transforment le suicide en maladie, donc le mettent hors de portée de la décision individuelle (théories d'Esquirol et de Morselli, sévèrement critiquées par Durkheim). Mais, dans cet entredeux, l'articulation fait défaut. La société se manifeste dans les comportements individuels par des chemins mystérieux. Au réductionnisme, à la synecdoque d'échelle des psychologues et des épidémio logis tes fait place l'indétermination. Or, il existe une discipline qui permet de progresser dans la connaissance de l'entre-deux, c'est l'économie. Qu'elle soit préoccupée par le problème de l'équilibre général, donc par la nature de la "main invisible", ou en sens inverse, par la réalisation concrète des décisions planifiées, elle se heurte depuis deux siècles au changement d'échelle. On pourrait même tenter une histoire des idées économiques depuis Adam Smith en suivant ce fil rouge de l'agrégation dans un sens, et de la désagrégation dans l'autre. Les techniques marginalistes, et plus récemment la théorie des jeux constituent deux tentatives de résolution du chiasme. On peut même soutenir que la construction de l'homo economicus, donc la psychologie économique,repose sur ce seul souci. L'homme rationnel dont les économistes bâtissent les raisonnements et combinent les actions doit mener aux comportementssociaux. C'est son but, ou sa finalité. Il est alors tentant d'importer les concepts et les formes de raisonnement de l'économie pour rendre compte du suicide en prison. Partant du principe que les décisions des suicidés relèvent du calcul, on peut reconstituer les tenants et les aboutissants ainsi que les cheminements des décisions dans un cadre purement rationnel. La prison offre ainsi un laboratoire où saisir les ressorts les plus secrets qui conduisent à cette décision fatale. Durkheim voyait dans le suicide "la forme exagérée de pratiques usuelles". On peut voir alors dans le suicide en prison une forme exagérée du suicide des personnes libres. C'est le pari qu'a fait ici Nicolas Bourgoin. Démographe et sociologue, il est devenu criminologue et économiste pour maîtriser l'objet de sa recherche. La gageure paraissait immense de considérer le prisonnier sur le point de commettre son suicide comme un homme parfaitement rationnel, mais elle forme sans doute la meilleure piste. Non seulement, elle redonne dignité à l'homme ainsi acculé à l'acte funeste par la force de sa raison, juge implacable de sa situation, mais elle éclaire enfin l'ilnbroglio des comportements selon le type d'institution, de peine et de parcours pénitentiaire de l'individu. Elle résout aussi le dilemme de la liberté tel qu'il était apparu initialement.. malgré l'enfermement et la contrainte, le sujet reste sujet, c'est à dire parfaitement libre de penser, de juger et d'agir. Les déterminations sociales s'exercent sur les conditions de sa détention et de son retrait de la vie civile, mais n'atteignent aucunement sa compétence. 10

Mais comment reconstruire le cheminement rationnel du prisonnier prenant la décision de se tuer? Nicolas Bourgoin a voulu travailler sur des documents, et non sur une empathie appuyée par des considérations de bon sens. A la suite de démarches obstinées, et grâce à l'intérêt que l'institution pénitentiaire a porté à son projet, il a pu étudier les correspondances et documents laissés par les suicidés, ainsi que les éléments de leur biographie. Chaque cas a été reconstruit, chaque décision analysée à la lueur des événements singuliers qui l'avaient faite mûrir. De ces autobiographies s'accélérant à la veille de l'acte, Nicolas Bourgoin a pu progressivement dégager des traits communs qui à lafois confirmaient son pari et éclairaient enfin cette masse de données sur le suicide en prison dont nous venons de voir qu'elle avait mis tous les suicidologues dans l'embarras. Puisque nous avons écrit le nom de disciplines,sociologie, économie et démographie, terminons par un mot sur la méthode. Le point de départ incontournable des études sur le suicide reste le "taux de suicide" calculé sur telle sous-population durant telle période. Lafigure numérique que compose l'ensemble des taux forme l'énigme à résoudre. Mais la masse des chiffres demeure obscure tant qu'on en prospecte les connexions internes. Elle renvoie au mieux aux catégories pour lesquelles les taux ont été calculés. Une étude purement démographique ou purement sociologique ou purement statistique du suicide serait et a souvent été un non-sens. Nicolas Bourgoin a eu le mérite de combiner les disciplines et les approches. Cela afailli lui être fatal auprès de spécialistes étroits qui lors d'un concours de recrutement lui firent remarquer que les démographes n'avaient nul besoin de la théorie des jeux dans leur métier, mais cela lui a valu heureusement l'estime d'universitaires qui viennent de le coopter car ils savent que le renouvellement des disciplines ne se fera pas par des prothèses techniques, mais par l'insufflement de substances neuves issues d'autres champs du savoir.

Hervé Le Bras

Il

PRELIMINAIRES
Vivre, c'est passer d'un espace à un autre, en essayant le plU5possible de ne pas se cogner. Georges Perec.

Les premières statistiques pénales comptabilisant le nombre de suicides annuels apparaissent en 1866, mais ce n'est que près d'un siècle plus tard que l'on verra apparaître des études systématiques sur ce sujet. En effet, avant le début des années 1970, les effectifs ont été très faibles, ne dépassant que rarement la trentaine1. Le phénomène était donc à la fois très peu visible et quantitativementinsuffisant pour permettre une réelle anal yse statistique. Il faudra attendre la hausse des années 1972-73 pour que le suicide carcéral attire particulièrement l'attention des autorités et des statisticiens. A partir de cette période, l'effectif annuel des suicides croîtra plus ou moins régulièrement, passant de 42 suicides en 1973 à 96 en 1992, entraînant alors une floraison d'études statistiques sur ce sujet. Celles-ci se sont efforcées de mesurer la sursuicidité carcérale (c'est-àdire le rapport entre propension au suicide en liberté et en milieu carcéral) et ont révélé une étonnante stabilité dans la relation entre taux de suicide et certaines catégories démographiques et pénales. Ainsi, la propension au suicide a été toujours plus importante chez les prévenus que chez les condamnés, chez les détenus âgés que chez les jeunes, chez les condamnés à de longues peines que chez les courtes peines, dans les Maisons d'Arrêt que dans le reste des établissements... Sur ces points, on peut citer, entre autres, les travaux de Jean-Claude Chesnais, ceux d'Annie Kensey, et de Pierre Tournier, ceux du Docteur Hivert, auxquels nous feront souvent référence au cours de notre étude. Ces analyses ont nourri un débat animé autour de deux questions essentielles: les gens se suicident-ils davantage en prison qu'en liberté? dans la perpétration d'un suicide, quelle est la part de responsabilité imputable à la détention? On voit bien que les deux questions sont liées: si l'on ne se suicide pas davantage en prison qu'ailleurs, il n'y a pas de raison de suspecter le
1. Pour des chiffres précis, voir J.Favard, Le labyrinthe pénitentiaire, Le Centurion, 1981.

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monde carcéral de pousser les gens. au suicide. Ainsi, répondre par la négative à la première question est stratégiquement crucial car cela dispense de répondre à la seconde. On voit sur ce point s'opposer deux positions extrêmes délimitant un éventail d'attitudes possibles: d'un côté on peut aller jusqu'à feindre d'ignorer que l'on se suicide également en liberté; de l'autre, on peut affirmer que la prison, par l'encadrement qu'elle offre à l'individu et la surveillance qu'elle exerce sur celui-ci, protège du suicide. La réponse à la seconde question peut constituer, dans cette perspective, une échappatoire: on se suicide effectivement plus en prison, mais les détenus, de par leurs caractéristiques psychologiques et sociales, constituent de fait une population suicidaire: les suicides que l'on observe en prison se seraient tout aussi bien produits en liberté. L'objet de notre étude n'est pas de rentrer dans ce débat - nous montrerons d'ailleurs que toute comparaison dans ces termes est délicate, voire impossible - nIais plutôt de le dépasser, et cela de deux manières: I.Sur un plan méthodologique, d'abord. Les chiffres sur lesquels se basent ces estimations sont généralement tirés de la statistique pénale de routine (Rapport Annuel sur l'exercice, en particulier), ce qui, on le verra, présente des inconvénients sérieux dès que l'on veut répondre à des questions précises. Ces statistiques ont bien sOr l'avantage d'être à jour, sans omission ni double compte, mais sont limitées à quelques variables socio-démographiques et pénales, et offrent donc en elles-mêmes peu d'éléments pour comprendre la logique d'un acte aussi complexe et peu facilement saisissable. Nous avons pu dépasser ces limites par l'accès qui nous a été donné aux dossiers de suicide des détenus. Ces dossiers offrent à la fois un signalement socio-démographique et pénal très détaillé de chacun des détenus suicidés, ainsi que des éléments plus qualitatifs comme la lettre de suicide ou un dossier d'expertise psychiatrique permettant de reconstituer la dynamique du passage à l'acte et, en particulier, de cerner le motif apparent du suicide. Tout au long de notre étude, nous aurons la possibilité d'apprécier et de mettre en valeur la grande richesse de ces dossiers. En outre, ceux-ci présentent l'avantage, sur un plan pratique, d'être centralisés et exhaustifs ce qui a grandement facilité la collecte des informations. 2.Sur un plan théorique, ensuite. Ce cadre posé, il nous a paru intéressant de mettre à profit la diversité et la finesse des informations contenues dans les dossiers pour axer notre recherche dans une direction négligée par les approches existantes -médicales et sociologiques: à savoir l'aspect stratégique du suicide. Plutôt que de considérer le suicide comme un acte purement déviant ou pathologique, nous essaierons au cours de notre étude de relever et de mettre en valeur ce que le suicide

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peut présenter de rationnel. Dans cette perspective, nous replacerons les conduites suicidaires dans la dynamique des rapports entre le détenu et la totalité de son entourage - interne (détention) et externe (milieu familial, en particulier) -, en montrant que la logique du suicide est généralement indissociable de l'ensemble de ces rapports. Les conditions dans lesquelles la détention place l'individu peuvent jouer en elles-mêmes un rôle dans sa décision de se tuer, mais cet effet apparaît parfois très indirect: la situation de la détention ne doit pas éclipser le fait que l'individu est toujours plongé dans un réseau relationnel qui déborde souvent de beaucoup le champ carcéral. Plus précisément, nous nous servirons de ce que le dossier nous apprendra sur le suicide pour découvrir et cerner ces rapports à partir de la perception qu'a l'acteur luimême de son propre environnement. Dans cette recherche, la lettre de suicide sera d'une aide précieuse en nous ménageant un accès direct au point de vue du détenu. Dans un premier temps, nous nous attacherons à énoncer les principes des théories sociologiques en soulignant leurs limites. Ces limites seront de nature avant tout épistémologique: le paradigme respectif de chacune de ces théories limite nécessairement leur vision des faits, les empêche d'appréhender lUlecertaine dimension de la réalité. L'approche sociologique, en prenant comme unité d'analyse le groupe social, ne propose pas véritablement de modèle explicatif permettant d'appréhender le processus du passage à l'acte suicidaire. L'individu en lui-même est annulé, il n'est plus le siège de mécanismes mais est réduit à un simple support de valeurs collectives, ce qui confère à cette approche un ton métaphysique. Certaines des théories sociologiques s'éloignent du holisme de Durkheim en assimilant les variations quantitatives du suicide à une somme d'événements individuels, mais sans toutefois relier ces événements à des préférences explicites. Le caractère généralement simpliste des facteurs mis en cause condamne ces dernières à une réfutation empirique facile. Ce tour d'horizon achevé, notre objectif sera de montrer qu'un modèle qui considère l'individu comme un acteur rationnel et libre de ses choix est susceptible de mettre en évidence la logique du suicide de façon satisfaisante, notamment en évitant les travers du sociologisme et du psychologisme. Dans ce paradigme, dont l'exposé fera l'objet du début de la première partie, le suicide sera un acte réfléchi, un choix véritable, pouvant être au besoin légitimé par l'auteur lui-même. Pour analyser la logique de ce choix, nous ferons des emprunts aux théories marginalistes (Gary Becker, en particulier). Ce cadre théorique une fois posé, nous

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rechercherons les situations dans lesquelles le choix du suicide est susceptible de paraître à l'acteur comme le plus avantageux. Dans ce type de situations l'utilité apportée par le choix contraire - le choix de vivre sera, par hypothèse, très faible. Le milieu carcéral, par la déprivation qu'il inflige à l'acteur, dont l'effet est de diminuer considérablement l'utilité de l'existence, nous est rapidement apparu comme un cadre privilégié pour étudier ces mécanismes. Le matériau empirique dont nous nous servirons est un recueil exhaustif de tous les suicides survenus dans les prisons françaises entre le 1er janvier 1982 et le 31 décembre 1991. Chaque cas est décrit dans un dossier contenant des informations individuelles - socio-démographiques et pénales - et, le cas échéant, une ou plusieurs lettres de suicide. La source pénitentiaire fera d'abord l'objet d'une analyse critique dans la mesure où elle constitue une reconstruction d'un événement à travers un filtre particulier. Dans ce sens, les éléments contenus dans ces dossiers témoignent d'un point de vue particulier sur le suicide qui impose aux événements observés une grille de lecture sélective. En particulier, nous verrons que le suicide d'un détenu est généralement perçu par l'Administration Pénitentiaire comme la manifestation d'une autonomie inacceptable et un moyen pragmatique de se soustraire à la logique pénale. Notre recherche proprement dite se divisera en plusieurs étapes. Nous commencerons par l'analyse des lettres de suicide. Celle-ci devra d'abord montrer l'utilité qu'apporte à l'acteur la rédaction d'une lettre au moment de son suicide. Inversement, elle devra expliquer l'absence de lettre c'està-dire la raison pour laquelle dans certains cas la rédaction d'lUlelettre ne pouvait pas représenter de gain pour l'acteur. L'analyse des lettres èbnsistera dans un premier temps à faire ressortir à travers certaines fonnes énonciatives la nature des stratégies dans lesquelles le suicide s'est inscrit, c'est-à-dire le type d'interaction, de négociation liant le détenu à son entourage et auquel le suicide a constitué une réponse radicale. Des emprunts à la théorie des jeux nous aideront à analyser la structure formelle des négociations dont l'issue a été le suicide. Plus précisément, cette analyse devra permettre de valider un point essentiel de notre modèle: la lettre jointe au suicide' est perçue par le détenu comme le moyen approprié d'accéder à certains biens dont l'utilité marginale est décuplée par leur raréfaction en prison, en particulier l'autonomie et les ressources affectives. Dans ce sens, le suicide est un moyen lÙtime offert à l'acteur de recréer un espace de décision au sein d'un environnement dans lequel l'éventail des choix possibles est matériellement très restreint, ou de créer une dette morale à travers laquelle une relation affective peut

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être perpétuée. Sur un plan stratégique, la mise en jeu de sa propre vie est parfois aussi perçue comme le moyen de renverser favorablement les rapports de force à l'intérieur d'une négociation; dans ce cas, la faiblesse de celui qui n'a rien à perdre devient un atout en rendant crédible une menace dissuasive de ce type. Thomas Mathiesen a éclairé le jeu des stratégies mises en oeuvre par les détenus à travers le concept de la "Défense du Faible" auquel nous ferons des emprunts afin de mettre en évidence la logique de certains choix suicidaires. Plus généralement, en nous plaçant du point de vue du détenu luimême, nous tenterons d'évaluer dans quelle mesure la vision de l'Administration Pénitentiaire sur le suicide est restrictive. Nous verrons que, si le choix du suicide est souvent indissociable de la relation de pouvoir qui lie le détenu à l'Institution, dans un nombre élevé de cas il peut déborder cet espace conflictuel. La relation de pouvoir elle-même dans laquelle s'inscrit le suicide peut se fixer ailleurs: en ce sens elle n'est pas un attribut des acteurs, mais de l'interaction. La lutte pour l'autonomie qui marque les rapports du détenu à l'Institution n'est pas toujours pertinente pour expliquer le suicide. Dans un second temps de l'analyse, nous nous attacherons à faire ressortir dans les lettres les principes qui sous-tendent l'effort de légitimation de l'acte suicidaire afin de démontrer le caractère rationnel du processus dans lequel le suicide s'est inscrit. Cette analyse aura en définitive pour objet de reconstruire de l'intérieur, du point de vue des acteurs eux-mêmes, la logique des situations afin de découvrir les données implicites par rapport auxquelles leurs choix prennent sens. L'analyse quantitative, qui constituera une seconde étape, aura une .r\double utilité: elle devra d'abord valider les mécanismes poussant au suicide mis en évidence dans l'analyse des lettres. Mais elle devra également étendre la connaissance de ces mécanismes aux détenus n'ayant pas rédigé de lettre, c'est-à-dire à la fois valider notre hypothèse concernant les raisons de la non-utilité de la lettre et expliquer, au moyen des principes du modèle, le choix du suicide dans ces derniers cas. La mesure de la sursuicidité carcérale et du lien statistique entre l'incident en détention et le suicide sera un premier moyen de tester la relation entre le suicide et la baisse de l'utilité apportée par le choix de vivre. Cette première analyse sera affinée par l'étude des facteurs de risque en prison au moyen d'une enquête cas-témoins que l'on contrôlera ensuite par régression logistique. Ces facteurs de risque seront à la fois explicatifs des interactions qui génèrent le suicide comme réponse appropriée et, plus généralement, de la déprivation carcérale. La fonne statistique du

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modèle sera ensuite partiellement validée par le calcul des taux de suicide dans certaines sous-populations. Cette première analyse quantitative sera complétée par une approche longitudinale qui aura pour objet de reconstituer la prise de décision du détenu sur un plan diachronique. Dans cette perspective, nous nous attacherons à retracer le parcours carcéral des détenus suicidés et, en particulier, à noter les événements proches de la date de leur suicide. Nous distinguerons les suicides consécutifs à l'incarcération, où la décision intervient immédiatement, des autres suicides. Nous tenterons de montrer que le choix du suicide peut s'expliquer dans ces derniers cas par un mécanisme de prise d'information concernant le codt de la détention et, plus généralement, le codt du non-suicide. Nous appliquerons ensuite l'analyse longitudinale sur quelques cas choisis parmi les détenus suicidés ayant fait l'objet d'une expertise psychiatrique au moment de leur incarcération. Ce regard jeté en amont de l'incarcération permettra, entre autres, d'analyser le lien logique entre le choix du crime et celui du suicide. Enfin, la dernière partie du travail sera consacrée à l'analyse du suicide en milieu libre, à travers un échantillon de Procès-Verbaux d'enquête de police. Ce type de document saisit le même genre d'informations que les dossiers de suicide en milieu carcéral et permettra d'entreprendre une recherche proche de celle mise en oeuvre en prison. Des lettres de suicide présentes dans certains dossiers feront l'objet d'un traitement analogue: l'analyse met d'abord en évidence la dimension stratégique du suicide, puis cette analyse est testée quantitativement. Cette dernière étape est destinée avant tout à valider notre modèle au ,ployen des écarts, des différences que nous mettrons en évidence entre le suicide en milieu libre et en milieu carcéral. Passer en revue, même de façon fragmentaire, la littérature sur le suicide est une entreprise vouée à l'échec. En 1927, un auteur a dressé un catalogue des ouvrages consacrés au suicide2 qui ne comprenait pas moins de 3771 titres. Aussi, nous ne nous bornerons ici qu'à retracer les éléments des principales théories sociologiques à travers quelques auteurs. Nous commencerons par un exposé du paradigme durkheimien du fait social qui est fondateur de ce type d'approche, en nous attachant à montrer dans quelle mesure ce paradigme restreint nécessairement le champ de ce qui est observable.

2. Rost, Bibliographie des Selbstmords, du suicide, 1947, Paris, p.355.

Augsburg,

1927, cité par G.Deshaies,

Psychologie

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PARTIE 1

LES THEORIES SOCIOLOGIQUES LE SUICIDE APPROCHE CRITIQUE

SUR

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Les fondateurs de l'approche sociologique ont été, entre autres, Morselli, Bertillon père et Quételet. Au XIXe siècle, avec les premières comptabilités rigoureuses des actions humaines, notamment le compte général de la Justice criminelle établi à partir de 1826, la régularité des nombres obtenus par l'addition d'actions individuelles apparemment indépendantes frappe les observateurs. Ainsi, Bertillon remarque qu'en Europe le nombre de suicides varie comme celui des divorces et des séparations de corps 1. En 1835, Quételet observait avec intérêt "la constance avec laquelle les mêmes crimes se reproduisent annuellement dans le même ordre et attirent les mêmes peines dans les mêmes proportions "2 et énonçait le principe selon lequel ''plus le nombre des individus que l'on observe est grand, plus les particularités individuelles, soit physiques, soit morales, s'effacent et laissent prédominer la série des faits généraux en vertu desquels la société existe et se conserve"3 [c'est l'auteur qui souligne]. De ce principe découle la méthode statistique: "Nous devons, avant tout, perdre de vue l'homme pris isolément, et ne le considérer que comme une fraction de l'espèce. En le dépouillant de son indi viduali té, nous éliminons tout ce qui n'est qu'accidentel ~ et les particularités individuelles qui n'ont que peu ou point d'action sur la masse s'effaceront d'elles-mêmes, et permettront de saisir les résultats généraux (...) C'est de cette manière que nous étudierons les lois qui concernent l'espèce humaine ~car en les examinant de trop près, il devient impossible de les saisir, et l'on n'est frappé que des particularités individuelles qui sont infinies (...) Ainsi, celui qui n'aurait jamais étudié la marche de la lumière que dans les gouttes d'eau prises isolément, ne s'élèverait qu'avec peine à la conception du brillant phénomène de l'arcen-ciel ~peut-être même l'idée ne lui en viendrait jamais s'il ne se trouvait accidentellement dans des circonstances favorables pour l'observer"4. Mais, une fois établies, ces lois ne sont applicables qu'au domaine de la collectivité: "par la manière même dont on les a déterminées, [ces lois] ne présentent plus rien d'individuel ~et, par conséquent, on ne saurait les appliquer aux individus que dans certaines limites. Toutes les applications qu'on voudrait en faire à un homme en particulier seraient essentiellement fausses; de même que si l'on prétendait déterminer

1. Perrot

M., POUT une histoire

de la statistique,

INSEE,

1976.

2. A. Quételet, Sur l'homme et le développement sociale, Paris, Bachelier, 1835, p.8. 3. Ibid, p.12. 4. Ibid, pp.4-6.

de ses facultés

ou essai de physique

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l'époque à laquelle une personne doit mourir, en faisant usage des tables de mortalité" 5. Durkheim, reprenant cette méthode a, le premier, intégré les observations statistiques sur le suicide recueillies par ses contemporains dans une théorie générale explicative. La théorie durkheimienne du suicide, dont nous allons plus en détail décrire les principes, est construite sur une réification du niveau agrégé, non-réductible à une somme d'événements individuels. Le groupe social en lui-même est pris comme unité d'analyse. La méthode d'observation est de nature statistique et comparative, et s'attache aux variations quantitatives des suicides suivant la nature sociale du groupe: des liens empiriques sont établis entre le taux de suicide et di verses variables à travers lesquelles le groupe est caractérisé, afin d'enserrer le phénomène dans un réseau de rapports statistiques qui prétend en épuiser le sens. Au cours de cette analyse nous verrons que, dans son modèle, Durkheim a été confronté au problème de la réfutabilité qu'il a tenté d'esquiver de manière plus ou moins satisfaisante.

5. Ibid, p.14.

22

Chapi tre 1

LA THEORIE DURKHEIMIENNE
1) Le modèle bipolaire
Durkheim identifi e l'homme à "un animal social". Etre à la fois biologique et social, il est un danger pour la société, par ses désirs illimités et sa volonté d'infini. La cohésion sociale est donc maintenue au prix d'une double contrainte exercée sur celui-ci par l'intermédiaire des institutions (politique, familiale, religieuse) : la société doit à la fois réprimer et réglementer les désirs insatiables de l'individu provenant de la part animale de sa nature, et lui faire prendre les impératifs de son rôle social pour ses finalités personnelles. Le premier terme est défini sous le nom de "régulation sociale", le second sous le nom d'''intégration sociale". L'un et l'autre exercent sm l'individu des actions bien distinctes: '1'intégration "encadre l'indi vidu "6 en resserrant le tissu social, la régulation "assigne des linutes aux passions "7et réglemente ainsi la vie économique. Le suicide est alors identifié par Durkheim à un symptôme de dysfonctionnement du pouvoir coercitif des groupes sociaux. Cette contrainte s'exerçant à deux niveaux, quatre types de suicide sont distingués: le suicide anomique et le suicide fataliste, qui proviennent respectivement d'un défaut et d'un excès de la régulation des pulsions individuelles, les suicides égoïstes et altruistes produits respectivement par le défaut ou l'excès de l'orientation de l'individu vers des fins sociales, c'est-à-dire de l'intégration sociale des groupes (politique, familial, religieux) auxquels il appartient.

6. Durkheim E., u suicide. Etude de sociologie, 7. Ibid, p.440.

PUF, 1983, p.435.

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Au total, le modèle durkheimien peut être schématisé par le tableau suivant: Défaut Egoïsme Anomie Excès Altruisme Fatalisme

Variables Intégration Régulation

Plus précisément, le suicide anomique est le symptôme d'un relâchement des normes sociales. Il est essentiellement lié aux crises économiques, qui rompent un équilibre, quand les désirs ou les ambitions des individus ne sont plus dirigés vers des buts stables, et au divorce (qualifié d'anomie conjugale). Mais il apparaît surtout dans les crises de prospérité où la société ne parvient plus à imposer une sagesse sociale aux désirs indi viduels, ceux-ci croissant alors d'une manière irraisonnable. "Qu'elle soit. progressive ou régressive, l'anomie, en affranchissant les besoins de la mesure qui convient, ouvre la porte aux illusions et, par suite, aux décept.ions"8.Celles-ci, ajoutées à l'irritation et au dégoût éprouvés en face de l'échec, ne peuvent alors que conduire au suicide, et même parfois à l'homicide: "s'il se reconnaît lui-même comme l'auteur responsable de la catastrophe, c'est à lui qu'il en voudra; sinon ce sera à autrui. Dans le premier cas, il n'y aura que suicide; dans le second, le suicide pourra être précédé d'un homicide ou de quelque autre manifestation violente"9. Plus généralement, l'anomie est un état produit par une inadéquation entre les fins et les moyens: "des mouvements qui ne sont pas réglés, ne sont ajustés ni les WlSaux autres ni aux conditions auxquelles ils doivent répondre (...) ne peuvent donc manquer de s'entrechoquer douloureusement" ID. "On n'avance pas quand on ne marche vers aucun but ou, ce qui revient au même, quand le but vers

lequel on marche est à l'infini"Il.
Le suicide fataliste est peu fréquent selon Durkheim. C'est le suicide des esclaves, des époux trop jeunes, des prisonniers, de tous ceux "dont les passions sont murées par une discipline oppressive"12. Le suicide égoïste résulte d'un excès d'individualisme, quand "les fins propres de l'individu deviennent prépondérantes sur les fins communes, sa personnalité (...) tendant à se mettre au-dessus de la personnalité

8. Ibid, 9. Ibid, 10. Ibid, Il. Ibid, 12. Ibid,

p.322. p.322. p.321. p.274. p.311.

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collective"13. Il apparaît donc quand les groupes auxquels appartient l'individu sont affaiblis, ses intérêts privés prenant le pas sur les intérêts collectifs: c'est le suicide, entre autres, des protestants, des célibataires et des veufs. Pour Durkheim, en effet, c'est la conscience collective qui porte en elle la finalité et la valeur de l'existence. En se coupant de sa dimension sociale, l'individu se coupe du même coup de ce qui le rattachait à la vie14et "cède au moindre choc des circonstances"15. Enfin, le suicide altruiste est surtout présent dans les sociétés primitives, quand l'adhésion de l'individu aux valeurs collectives est si forte qu'elle provoque le sacrifice de la personne aux normes du groupe. C'était le suicide des martyrs chrétiens, des fanatiques et de ceux que l'on observait dans certaines religions panthéistes comme l'hindouisme. Il est très proche du sacrifice rituel. Aujourd'hui, ce type de suicide n'apparaît guère que dans la société militaire.

2) Le modèle des courants d'opinion
Dans une seconde partie de son ouvrage, Durkheim identifiera les formes de suicide issues des deux variables bipolaires (intégration et régulation) en autant de "courants d'opinion" présents dans la société, pouvant devenir suicidogènes si l'équilibre de leurs forces est rompu. Il affirmera alors que le taux de suicide dépend de la façon dont ces forces s'articulent entre elles: il sera minimum à leur point d'équilibre: "Là où ils [les courants d'opinion] se tempèrent mutuellement, l'agent moral est dans un état d'équilibre qui le met à l'abri contre toute idée de suicide" 16. Deux aphorismes relevés par Philippe Besnard17 rendent clairement compte de ce changement de schème de référence: "dans l'ordre de la vie rien n'est bon sans mesure" (p.233) ; et, plus loin: "une tendance ne se "limite pas elle même, elle ne peut jamais être limitée que par une autre tendance" (p.419). "La première de ces maximes loge le bonheur dans le nid que forment les creux superposés de courbes en U qui se croisent; la seconde au confluent de courants contraires qui se contiennent mutuellement" 18.

13. Ibid, p.223. 14. Durkheim écrit à ce propos: "la vie, dit-on, n'est tolérable que si on lui aperçoit quelque raison d'être, que si elle a un but et qui en vaille la peine. Or, l'individu à lui seul n'est pas une fin suffisante pour son activité. Il est trop peu de chose" (Ibid, p.224). 15. Ibid, p.230. 16. Durkheim, p.363. 17. Besnard P., L'Anomie, ses wages et ses fonctions dans la discipline sociologique depuis Durkheim, PUF, 19fr7, p.87. 18. Ibid, p.87.

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Le suicide fataliste, peu présent dans la première version du modèle, n'apparaît pas dans le second: les courants d'opinion ne sont plus que trois19. Ces différentes formes de dérèglement social peuvent conjuguer leurs effets et produire ainsi des formes mixtes: l'égoïsme et l'anomie "qui ont l'un pour l'autre une affinité spéciale"20, l'anomie et l'altruisme, et même l'égoïsme et l'altruisme, "ces deux contraires"21. Sur un plan empirique, le fondement de la théorie durkheimienne repose sur la constance des effectifs des suicides au cours du temps et sur la régularité des rapports que ces effectifs entretiennent avec certaines variables sociales. Ainsi, la religion, l'âge, le sexe, l'état matrimonial, la taille de la famille sont déterminants pour la valeur des effectifs de suicides observés. La méthodologie statistique employée par Durkheim était déjà définie dans les "Règles de la méthode sociologique" : les faits sociaux semblent inséparables des formes qu'ils prennent dans les cas particuliers, mais la statistique nous fournit le moyen de les isoler et les circonstances individuelles "s'y neutralisent mutuellement". Les taux sont alors "la manifestation objective et observable d'une situation morale" insaisissable autrement22. Le volume des suicides ne se réduit pas une somme d'événements psychologiques individuels: le tout n'est pas égal à la somme des parties. Il faut atteindre l'analyse du suicide par la loi des Grands Nombres, le but étant de définir les conditions dont dépendent le taux social du suicide et ses variations, c'est-à-dire les causes qui agissent sur le groupe, et de faire des classes étiologiques à partir de celles-ci. Au total, le suicide est donc entièrement perçu par Durkheim comme un symptôme social et un indicateur de la tendance de l'âme collective, ce qui l'amène à affirmer que ce ne sont pas les individus qui se suicident mais "la société qui se suicide à travers certains de ses membres". Il existe donc indépendamment de ses manifestations individuelles, les .'motifs invoqués ne marquant que "les points faibles de l'individu, ceux par où le courant, qui vient du dehors, l'incite à se détruire, s'insinue le plus souvent en lui "23.
19. Philippe Besnard situe cette coupure épistémologique au chapitre V du livre II. Selon l'auteur, l'effort déployé par Durkheim pour escamoter le suicide fataliste correspond à une volonté de dissimuler "l'influence éventuellement néfaste d'un excès de contrainte sociale" (Op.cit.p.60). Dans la première partie, l'exposé de ce type de suicide ne fait l'objet que d'une simple note en bas de page. L'abandon de la théorie du juste milieu (qui contient, au moins implicitement, le suicide fataliste) au profit de la métaphore de l'équilibre des forces contraires permet alors à Durkheim d'éliminer complètement ce type de suicide de sa théorie. (V oir Besnard, Op.cit.pp.85-88). 20. Ibid, p.325. 21. Ibid, p.326. 22. Ibid, pp. 9-1 O. On peut appliquer telle quelle au suicide la définition durkheimienne du fait social: il est "général dans l'étendue d'une société donnée et il a une existence propre". Par là, il est entièrement lié au rythme de la vie sociale, chacun de ses cycles renvoyant à une forme particulière d'organisation sociale, et exprime alors "un certain état de l'âme collective" (Durkheim E., Les règles de la méthode sociologique, PUF, 1947, p.10). 23. Le suicide. Etude de sociologie, Op.cit.p.147.

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Le modèle explicatif durkheimien établit un rapport de cause à effet entre des états sociaux tels que l'anomie ou l'égoïsme et la propension au suicide mais sans médiatiser celui-ci par un processus logique. En attribuant au suicide une réalité sociale en elle-même [sui generis], il ne rend pas compte des mécanismes concrètement à l'oeuvre dans les conduites individuelles dont l'addition statistique produit le taux social de suicide: l'individu est considéré comme le simple support de normes et de valeurs collectives. Par le choix d'un niveau d'analyse collectif, ce modèle ne peut rendre compte de la réalité quand on passe au niveau individuel. Ce manque confère à l'ouvrage de Durkheim un ton métaphysique qui atteint son apogée avec les "courants suicidogène s"24. Plus précisément, la difficulté logique tient au fait que les comportements expliqués ne sont pas compris comme des actions intentionnelles. La théorie durkheimienne, qui fait de l'individu une simple marionnette aux mains de déterminants sociaux qui le dépassent, s'inscrit dans ce que Raymond Boudon appelle le paradigme "déterministe", opposé au paradigme "interactionniste"25.

3) Une seule cause de suicide? Les exégètes
Sur un plan logique, on peut montrer que le modèle durkheimien a été confronté au problème de la réfutabilité. Il est en effet possible de considérer la distinction analytique entre les deux variables bipolaires intégration et régulation - comme un moyen utilisé par Durkheim pour éviter toute réfutation empirique. Selon cette hypothèse, la théorie de la régulation serait ainsi purement ad hoc: elle permettrait à Durkheim de r,endre compte de faits inexplicables par celle de l'intégration et même èontradictoires avec elle: en combinant les deux, Durkheim serait en mesure d'expliquer n'importe quelle observation26, ceci expliquant son souci de maintenir une distinction en réalité artificielle.
24. Pour une critique générale du sociologisme et de la réification des faits agrégés, voir Cicourel A. V., Notes on the integration of micro- and macro-levels of analysis, Routledge and Kegan Paul, 1981, p.56, 65 : "Les réponses agrégées produisent leur propre réalité collective par le choix des variables définissant les classes ou les groupes. Les décisions qui conduisent aux distributions par revenu, éducation, catégorie socio-professionnelle, etc., créent des entités collectives dans la société sans se soucier de savoir si ces groupes ont une existence organisée cohérente pouvant être étudiée par d'autres moyens" (Cicourel, p.65) ; pour Harré, de tels ensembles, qu'il désigne sous le terme de "collectifs taxonomiques", ont une nature rhétorique et non ontologique (n'ont pas de réelles interrelations): "S'ils existent, ce n'est que dans l'esprit du chercheur" (Harré R., Philosophical aspects of the micro-macro problem, Routledge and Kegan Paul, 1981, pp.147-149). 25. Sur ce point, voir la très belle discussion de Raymond Boudon "Déterminismes sociaux et liberté individuelle" in Effets pervers et ordre social, PUF, 1c:Tl7. 26. Sur ce point on pourra consulter P. Besnard, L'Anomie, ses usages et ses fonctions dans la théorie durkheimienne, Op.cit. pp.69-70.

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