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LECTURE SOCIOLOGIQUE DE L'ARCHITECTURE DÉCRITE
Comment bâtir avec des mots?

Collection Logiques sociales
fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions:

Guillaume J.-F., Legrand M, Vrancken D, La sociologie et ses métiers, 1995. Deniot 1., Dutheil c., Métamorphoses ouvrières, Tomes I et II, 1995. DeniotJ., Ethnologie du décor en milieu ouvrier. Le Bel Ordinaire, 1995. Awad G., Du sensationnel. Place de l'événementiel dans lejournalisme de masse, 1995. Ramé L. et S., Laformationprofessionnelle par apprentissage. Etat des lieux et enjeux sociaux, 1995. Baldner J-M., Gillard L. (eds), Simmel et les normes sociales, 1995 Guille-Escuret G., L'anthropologie à quoi bon ?, 1996. Guerlain P., Miroirs transatlantiques, la France et les Etats-Unis entre passions et indifférences, 1996. Patrick Pharo, L'Injustice et le Mal, 1996. Martin C. et Le Gall D., Familles etpolitiques sociales. Dix questions sur le lien familial contemporain, 1996. Neyrand G., M'Sm M., Les couples mixtes et le divorce, 1996. Dominique Desjeux (Dir), Anthropologie de l'électricité, 1996. Yves Boisvert, Le monde postmoderne, 1996. Marcel Bolle de Bal (ed), Voyage au coeur des sciences humaines De la reliance, 1996 (Tome 1 et 2). A Corzani, M. Lazzarato, A. Negri, Le bassin de travail immatériel (BT/) dans la métropole parisienne, 1996. J. Feldman, J-C Filloux, B-P Lécuyer, M. Selz, M.Vicente, Epistémologie et Sciences de l'homme, 1996. P. Alonzo, Le travail employé, 1996. Monique Borrel, Conflits du travail, changement social et poliique en France depuis 1950, 1996. @L' Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4434-2

Collection "Logiques sociales" Dirigée par DominiqueDESJEUXet Bruno PÉQUIGNOT

Christophe

CAMUS

LECTURE SOCIOLOGIQUE DE L'ARCHITECTURE DÉCRITE
Comment bâtir avec des mots?

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Remerciements

L'écriture de ce /ivre a été facilitée par le soutien matériel de mon équipe de recherche, le Laboratoire Espaces-Travail de l'Ecole d'architecture de Paris-La Villette. Mais ce /ivre doit surtout à Thérèse Evette et à François Lautier qui m'ont accueilli au sein du laboratoire qu'ils ont créé et m'ont soutenu par leurs conseils ou leurs critiques amicales. Je tenais à ce qu'ils en soient ici remerciés.

INTRODUCTION

Comment bâtir avec des mots ?

« Phèdre: Voici donc que le langage est constructeur! (...) « Socrate: Mais véritablement la parole peut construire, comme elle peut créer, comme elle peut corrompre... »
Paul Valéry 1

Dans son dialogue mettant en scène un Phèdre et un Socrate discutant des qualités diverses d'Eupalinos l'architecte, le poète Paul Valéry ne se lasse pas de tisser des liens entre l'art d'écrire et celui de bâtir. Ainsi l'architecte idéalisé par le poète n'exècre-toit pas les « édifices qui ne parlent ni ne chantent» ! Ne finit-il pas par faire admettre au philosophe que son art de bâtir doit, non seulement à la géométrie qui doit elle-même au langage, mais surtout que cet art est également un art du langage créateur. Et pour couronner le tout, Socrate confie à Phèdre qu'il a jadis été fasciné par la beauté d'un objet créé qu'il avait trouvé sur le sable d'une plage, à tel point que, tiraillé entre la beauté et le mystère de la création de cet objet, après un instant de doute profond, il a fait le choix des arts de la pensée et du langage, en regrettant d'abandonner les beaux-arts et l'architecture... Ce dialogue philosophique, écrit par un poète qui a consacré une grande part de son oeuvre à une réflexion sur le processus créatif, considère donc l'architecture comme métaphore et comme terrain d'étude de la création.
1 Eupalinos ou l'Architecte, p.66-67.

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Lecture sociologique de l'architecture décrite

De la fascination démiurgique pour le grand architecte de l'univers jusqu'aux dénonciations extrêmes de « l'univers concentrationnaire)} d'un grand architecte moderne2, il semble qu'il soit souvent question de l'engendrement par les mots d'un monde acceptable ou non, ce qui incite à se demander comment faire ou refaire un « monde» ou, plus simplement, comment faire quelque chose avec des mots ?, comme le suggérait John L. Austin dans un ouvrage fondateur3 . C'est sous les auspices de tels questionnements plus que dans le courant philosophique particulier auquel ils se rattachent que se présente ce livre. Cependant, nous avons choisi de modifier la formule austinienne qui s'attache aux jeux de langage, pour nous demander plus concrètement: comment bâtir avec des mots? comment construire avec des mots qui empruntent une partie de leur force aux choses et, finalement, à ce monde dont ils rendent compte et dans lequel ils adviennent. Il ne s'agit donc pas de s'intéresser aux mots ou au discours pour eux-mêmes. Nous ne défendons pas I'hypothèse que les mots et les discours détiennent, en eux-mêmes, un pouvoir spécifique d'engendrement du monde ou un potentiel particulier d'action sociale. Tout cela n'est pas donné dans le langage, mais semble relever d'un jeu poétique où toute réponse imaginaire n'est pas n'importe quoi, précisément parce qu'elle s'étaye sur la structure du monde4. Il s'agit alors d'interroger comment certains discours empruntent quelque chose (qui est à déterminer) au monde et à ses objets, pour en produire une forme ou une représentation originale qui est, elle-même, susceptible d'engendrer un monde ou un objet nouveau. Sans trop nous éloigner des jeux de langage et autres objets de prédilection de la philosophie analytique, nous avons choisi de penser quelques pratiques sociales et professionnelles
2 Le Corbusier et la « parole grave» de I>ierre Francastel, Art et technique, p.34-35. Les références complètes des ouvrages cités en note sont indiquées dans la bibliogra~hie générale en tin d'ouvrage. Traduit en français par Quand dire, c'estfaire. 4 C. Castoriadis, L'institution imaginaire de la société, p.206.

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qui visent à engendrer un «monde» au moyen de langages spécialisés. Fondamentalement sociales, ces pratiques peuvent être rapprochées de phénomènes infiniment complexes qui vont de la religion à l'action politique, en passant par les utopies et autres grands projets sociaux ou techniques. Pour analyser ces phénomènes d'institution imaginaire de la société, nous nous sommes donc intéressé à une pratique accessible et localisée: celle des architectes. Nous avons fait l'hypothèse que l'architecture, à travers ses objets, sa pratique et ses discours, participe, pour sa part, à la transformation de la réalité sociale. Elle le fait au nom des pouvoirs qui entourent, dans toute société, l'inscription spatiale de la socialité. Mais, au-delà de cette dimension anthropologique fondamentale, la pratique architecturale agit également sur la société, à travers sa mise en forme, en s'inscrivant dans des mouvements politiques et sociaux qui vont des projets hygiénistes de prise en charge de la question urbaine jusqu'aux tentatives de programmation des pratiques sociales, à travers l'usage d'un quartier, d'un bâtiment ou d'un logement. Et, quelle que soit son application, ce pouvoir de modification de la réalité sociale participe d'un imaginaire social partagé par les concepteurs, les décideurs publics ou privés, voire les utilisateurs qui y sont soumis. Si l'architecture transforme la réalité sociale, elle ne le fait donc pas toute seule. Elle agit plutôt en s'inscrivant dans des programmes et des réseaux plus longs. Elle agit également en identifiant et en reformulant les préoccupations de son époque, ce qui donne lieu à un ensemble de discours et de pratiques d'écriture qui méritent une attention particulière. Mais il apparaît d'emblée que ces pratiques, essentielles sur un plan social, sont aussi sérieusement contestées, à l'instar de la politique, aujourd'hui déconsidérée dans son discrédit de paroles. En effet, quels que soient les domaines (de la politique aux pratiques professionnelles), une fois dissipée la magie des mots, il est devenu commun de fustiger l'inanité de beaux disIl

Lecture

sociologique de l'architecture décrite

cours qui s'opposent trop souvent aux actes et aux réalisations concrètes. Cette suspicion générale vis-à-vis des discours n'épargne pas ce que les architectes peuvent dire de leurs oeuvres. Car, en plus de cette défiance à l'encontre des paroles, il est devenu habituel de stigmatiser l'inadéquation de la pratique architecturale à l'attente des commanditaires ou des usagers. Cette « idée reçue» en héritage: « Architecte: Tous imbéciles. Oublient toujours l'escalier des maisons. »5, semble perdurer. On rencontre cette même idée à travers les explications hâtives des problèmes de banlieues par l'architecture des grands ensembles ou, encore, dans les propos plus mesurés d'un commanditaire ambivalent dans son évaluation d'une opération d'architecture réussie (<< nous avons eu quelques problèmes dans nos relations avec l'architecte »6). Ce livre s'intéresse donc à une pratique sociale fascinante mais souvent déconsidérée, qui consiste à dire avant de faire, pour faire ou après avoir fait et, qui plus est, à l'exercice de cette pratique au sein d'une profession (d'architecte, de constructeur) oeuvrant autour d'un objet social particulièrement sensible. Face à ce qui pourrait ressembler à une double déconsidération, nous avons choisi de dépasser les idées reçues et le dialogue de sourd entre l'architecte et ses divers interlocuteurs7, en nous intéressant, un peu plus que d'ordinaire, à ce qui se dit, ce qui s'écrit et ce qui se fait dans le domaine de l'architecture.

5 Répertoriée dès le XIX" siècle par Gustave Flaubert dans son dictionnaire des idées reçues: Bouvard et Pécuchet, p.4S9. 6 Propos de Raymond-Pierre Bodin cité dans C. Camus, T. Evette, A. Fabre, La conception des lieux de travail, p.29. 7 Henri Raymond évoque le rapport de l'habitant à l'architecture de la manière suivante: « Dialogue de sourds en prévision et seconde dil1iculté car, avec une obstination indigne d'une époque où tout change (et tout s'échange), l'habitant pourrait bien se rétërer à des espaces que l'architecte ne déclare pas nécessaires, cependant que les lieux où l'architecte trouve son architecture risquent d'échapper à la vie quotidienne de I'habitant et, par là même, à notre investigation. », L'architecture, les aventures spatiales de la Raison, p.IS3.

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Comment bâtir avec des mots?

Il s'agit de repenser les activités des architectes qui tentent, par l' entrem ise du langage, de faire exister leurs projets comme autant de « mondes possibles », susceptibles de prendre corps et de constituer autant d'objets de la vie sociale. Plus qu'ailleurs, il reste certainement, en matière d'architecture, quelque chose de démiurgique qui consiste à vouloir engendrer un monde, limité ou en miniature, à partir de quelques mots couchés sur du papier et avec le renfort d'un bon nombre de dessins. Ce « petit monde» sera le plus souvent un bâtiment ou un ensemble d'édifices, voire, dans quelques cas plus rares, un quartier ou une ville. Quoi qu'il en soit, la procédure généralement suivie consistera à concevoir cet objet, bien sûr, mais aussi à l'offrir en partage aux différents interlocuteurs susceptibles d'en favoriser la destinée. Et, dans cette communication essentielle d'un « monde» en devenir, quoi de plus naturel que d'être tenté de décrire ce monde avant qu'il n'existe concrètement, quoi de plus évident que de le raconter en le peuplant d'habitants et d'actions qui en déterminent le devenir? Car pour le rendre réel, au bout d'une aventure architecturale réussie, il faudra souvent faire comme si ce monde était déjà là sous les yeux d'un destinataire commun, comme si cet objet architecturai, en train de se faire, avait déjà commencé à exister en soi, sans rien demander à personne, mais en proposant beaucoup de choses attendues et nouvelles à ceux qui sont toujours susceptibles d'avoir quelque chose à en dire... Autrement dit, il faut jouer avec le langage et avec des images de plus en plus réalistes, pour faire exister un projet en faisant comme s'il n'y avait rien d'autre à faire... Pour éclaircir cette situation paradoxale, qui tient à un jeu rhétorique aussi bien qu'à une position de créateur, on a fait le choix de la déconstruire en analysant aussi précisément que possible le fonctionnement des descriptions de réalisations architecturales destinées à des entreprises. Autrement dit, nous avons retenu l'architecture parce qu'elle constitue à la fois la métaphore de tout acte créatif et le 13

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terrain privilégié de l'imagination sociale et esthétique. Mais plutôt que de parler de toute l'architecture ou des architectes en général, au risque d'ajouter un peu plus de confusion dans un ensemble suffisamment complexe, on a décidé de se limiter à une situation particulière qu'on peut appeler «architecture d'entreprise ». On notera que cette architecture particulière n'est pas nécessairement distinguée comme telle par les architectes qui la produisent, mais est plutôt une construction savante et un champ d'interventions professionnelles, constitués par ses observateurs autant que par ses acteurs. En effet, cette spécialité architecturale qui repose sur des nécessités pratiques (comme celle de compétences particulières chez les architectes intervenant dans ce secteur) doit quelque chose à la distinction savante opérée par quelques chercheurs observant et analysant le phénomène8. Et c'est précisément à l'intérieur de ce champ d'observation et d'action que nous nous sommes situé, ce qui nous a permis d'étudier une pratique architecturale qui s'élabore au contact ou au service des entreprises pour construire ou aménager des espaces destinés à abriter diverses activités économiques, une pratique sociale au cours de laquelle des architectes rencontrent des entreprises pour leur bâtir ou leur aménager des bureaux ou des usines. Comme manière de bâtir avec des mots, nous avons donc retenu ('architecture et, à l'intérieur de celle-ci, l'architecture d'entreprise. Il nous restait encore à trouver des textes où les mots servent à faire, voire à refaire, quelque chose d'architectural. C'est en participant à une recherche sur la manière dont la presse architecturale rend compte des réalisations de bureaux et d'usines9 que nous avons été amené à porter une attention
8 T. Evette et F. Lautier fondateurs du Laboratoire de recherche Espaces du Travail. 9 T. Evette, C. Camus, M. Fenker, A. de Maneville, P. Michel, B. Philippon, Bureaux el usines dans la presse internationale d'architecture. Cette recherche nous a montré tout l'intérêt qu'il y avait à étudier les revues d'architecture en nous indiquant les limites inhérentes à toute analyse privilégiant le contenu informatif des textes sans

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particulière à ce que ces textes peuvent dire de l'architecture et de ses objets. Et, par goût des jeux de langage, nous avons choisi de poursuivre dans cette voie d'une architecture médiatisée en écoutant et en cherchant à comprendre ces discours socialisés1o. Nous avons ainsi été amené à nous interroger sur ce que fait un architecte lorsqu'il souhaite obtenir un panorama des projets d'architecture dans un domaine particulier. On peut supposer que cet architecte consulte sa documentation personnelle et, plus encore, qu'il feuillette les dernières livraisons de ses revues d'architecture préférées afin d'y puiser quelques informations ou quelques idées. On peut supposer également que cet architecte s'arrête le plus souvent sur les photographies, sur les dessins et sur les plans des bâtiments présentés. Et c'est, éventuellement, pour enrichir la vue d'ensemble que lui fournit cette iconographie qu'il peut se référer au texte afin d'éclaircir quelques points laissés dans l'ombre, ou pour comprendre les solutions retenues dans le projet en images. La presse architecturale constitue alors une réserve d'images et de textes auxquels le professionnel peut recourir selon ses besoins particuliers. Cette source peut aussi être utilisée par le chercheur dans certaines limites. En effet, l'interrogation systématique des articles publiés dans la presse architecturale montre qu'ils apportent finalement moins d'informations sur le bâti ou sur sa réalisation que sur euxmêmes. Les images et plus encore les textes informent donc sur la médiation et sur son imaginaire social autant que sur leur référent (l'objet existant ou son processus de production réel). Ils parlent moins d'une architecture réelle que d'une architecture racontée, décrite ou imaginée, une architecture configurée par le médium qui la transmet.
prendre suftisamment en compte leurs dimensions sémiologique ou rhétorique. Ce sont ces dimensions que nous avons alors choisi de privilégier. 10 Ceci a donné lieu à une thèse de doctorat de sociologie: C. Camus, L'architecture d'entreprise décrite et racontée. De la thématique technique à la négociation sociale d'une pratique, à partir de laquelle cet ouvrage a été écrit.

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Ce livre parle donc du discours de l'architecture ou, plus exactement, des écrits architecturaux qui visent à décrire des productions d'architectes et à raconter leurs destinées. Ces écrits très particuliers, répétitifs et censés n'intéresser qu'un nombre réduit de personnes, permettent néanmoins de dévoiler des pans cachés de la pratique architecturale: son activité ordinaire mais aussi sa création extraordinaire. Afin d'entendre autrement l'architecture, on a choisi de prendre au sérieux ce qui se raconte dans les descriptions de ses projets et réalisations. Cette attention particulière permet alors de reconstruire les bases du dialogue entre l'activité architecturale et ses interlocuteurs sociaux, en s'appuyant fermement sur la nécessité de décrire ce qui est à réaliser, ainsi que sur les aléas d'une mise en scène sociale des réalisations architecturales. Cette lecture sociologique de l'architecture décrite met à jour la manière dont les architectes gèrent la communication qui se fait autour de leurs projets et réalisations, en montrant comment cette communication est aussi un exercice d'imagination qui a quelque chose à voir avec le processus de création esthétique et sociale. Car, au-delà de l'architecture, ces écrits spécifiques ouvrent la voie au questionnement, plus fondamental, d'un imaginaire social commun qui permet de dire et de faire quelque chose en société. * Ce livre comprend trois parties. La première (chapitres 1, 2 et 3) installe le cadre théorique permettant de lire la description architecturale. Le premier chapitre situe la problématique étudiée en posant quelques jalons d'une généalogie (partielle) de la description et de la médiatisation de l'architecture. Le second chapitre analyse un ensemble de textes qui décrivent des réalisations architecturales destinées à des entreprises et qui sont publiés dans des revues d'architecture. Ce chapitre se conclut par la définition d'un champ de l'architecture d'entreprise décrite qui invite à poursuivre l'investigation du

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Comment bâtir avec des mots?

côté d'une logique des textes descriptifs. Enfin, le troisième chapitre achève la définition de ce cadre de lecture de la description architecturale, en examinant le fânctionnement des textes étudiés. La.seconde partie (chapitres 4 et 5) présente les formes et les figures de l'architecture décrite, en insistant sur la rhétorique et sur l'imaginaire social qui les travaillent. Le premier de ces chapitres met l'accent sur les lieux, les acteurs et les objets qui sont convoqués dans le récit de l'architecture décrite. Le second chapitre analyse un imaginaire technique développé en réponse à une entreprise imaginée pour être mise en forme architecturalement. Ces deux chapitres sont illustrés par des lectures de textes décrivant des réalisations architecturales. Enfin, la troisième partie de cet ouvrage (chapitres 6 et 7) va au-delà d'une rhétorique de la description architecturale pour envisager la nécessité de décrire comme un exercice d'imagination architecturale exécuté en réponse à une situation sociale. Un premier chapitre défend l'idée d'une compétence, propre aux architectes, qui consiste à imbriquer le récit et le bâti, afin d'imaginer et d'argumenter l'architecture comme son destinataire. Le dernier chapitre revient sur les pouvoirs et les créations de la description, en montrant comment le jeu entre les mots et les choses, étudié dans un domaine professionnel particulier, aide à penser les principes de toute création en société.

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1.

Petite théorie de la description

CHAPITRE

1

Situer la description architecturale

« Comment décrire? Par où commencer, mettre en oeuvre cet art des moyens qu'est (d)écrire? Comment commencer pour que ce commencement soit, en son initialité même, une traversée pure? » Louis Marin II

Qu'est-ce qu'une description architecturale? Quel est son rapport à d'autres formes de textes rendant compte du même objet (les récits de construction) ? Comment penser la spécificité de la description architecturale par rapport à des pratiques descriptives propres à d'autres domaines artistiques ou littéraires? Avant d'interroger la description architecturale contemporaine, à partir d'un échantillon de textes issus de revues d'architecture, il est important de rappeler qu'il existe un ensemble de pratiques descriptives, architecturales ou non, qui permettent d'éclairer le rôle de la description architecturale comme genre littéraire aussi bien que comme acte de communication. Détournons-nous donc provisoirement de la situation contemporaine qui nous intéresse pour constater, non seulement que la description architecturale a une histoire déjà ancienne, mais surtout que ce genre de texte dDit être pensé en rapport avec un ensemble de pratiques descriptives qui n'affectent pas uniquement des objets spatiaux et architecturés.
Il De la représentation, p.186.

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Lecture sociologique de l'architecture décrite

Ainsi nous serons à même de situer la description architecturale comme une pratique propre à un domaine d'activité. Autrement dit, si notre question originelle reste toujours, comment bâtir avec des mots ?, on veut montrer, au moins dans un premier temps, qu'il ne s'agit pas de bâtir dans un vide absolu, mais dans un champ constitué de discours, de moyens d'échanges et de pratiques sociales qu'il importe de préciser.

La description architecturale:

une vieille histoire

Pour préciser le cadre de notre lecture sociologique de la description architecturale, il faut situer la pratique qui consiste à discuter, à raconter ou à décrire un projet ou un objet bâti, ainsi que la compétence (des architectes, architecturale...) qu'elle sous-tend. Si notre problématique inscrit la description architecturale dans un système où il existe un espace public et des médiasl2, il s'avère que la compétence à décrire et à raconter l'architecture préexiste à toute cette logique moderne structurée en termes de « communication ». En effet, l'utilisation de l'écrit et de la description de l'architecture a des antécédents qui ne sont pas subordonnés à l'invention moderne de la « communication », mais qui semblent consubstantiels à l'invention de l'écrit. Contrairement à la prophétie de Victor Hugo, ce n'est peut-être pas le livre qui va tuer l'édifice, mais c'est, bien avant l'invention de Gutenberg, la pratique de l'écriture qui permet de suppléer aux fragilités du bâti, entre autres choses. Et si la relation entre l'écrit et le bâti est bien antérieure à l'imprimerie et à ce qu'il convient d'appeler, en suivant Walter Benjamin, la reproductibilité technique, il est cependant nécessaire de reconnaître la particularité du contexte moderne qui voit la mise en place d'un système de diffusion de l'architecture au moyen de revues spécialisées.
12 Au sens que fui donne 1. Habermas, L'espace public.

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Situer la description architecturale

Loin de vouloir retracer la généalogie exacte et exhaustive du rapport entre écrit et bâti, on peut néanmoins situer et comprendre le rôle de la description architecturale dans un ensemble de traditions et de pratiques plus vastes. Ainsi, on peut montrer que le phénomène contemporain qui nous intéresse dans le cadre de cet ouvrage, celui de la description architecturale publiée dans une revue spécialisée au XXe siècle en France, s'il relève d'un contexte social et professionnel particulier, n'est pas, pour autant, entièrement réductible à ce dernier. En effet, les anthropologues s'entendent sur le fait que, pour bon nombre de sociétés, la fondation d'une ville ou la construction d'une maison ne vont pas de soi et ne sont pas réductibles .à une simple opération fonctionne1\e ou utilitariste. Ainsi, tout établissement humain nécessite le plus souvent un accompagnement rituel. Autrement dit, le rapport de l'homme à l'espace fait généralement l'objet d'une appropriation symbolique qui revient à l'inscrire socialement dans une culture donnée, ce qui donne cours aux rites et aux mythes de fondation d'un lieu ou d'une ville, qui montrent bien que ces opérations ne peuvent être pensées uniquement de manière urbanistique ou architecturale, mais comme un tout social. Sans chercher à rendre compte, au moyen d'une anthropologie de l'espace13, de la multiplicité des voies qu'emprunte cette institution imaginaire de la sociétél4 , on peut néanmoins s'arrêter sur une étude de ce que Sylvie Lackenbacher nomme le « récit de construction en Assyrie ». D'un point de vue historique, archéologique et anthropologique, cette analyse permet d'introduire la recherche qu'on a menée sur les descriptions architecturales contemporaines dans des revues d'architecture
.

de langue française.

13 Comme celle de Françoise Paul-Lévy et Marion Segaud, Anthropologie de l'espace. 14 Entendue dans le sens que lui donne Cornélius Castoriadis ou comme la « construction sociale de la réalité» de Peter Berger et Thomas Luckmann. 23

Lecture sociologique de l'architecture décrite

La problématique de S. Lackenbacher est avant tout historique voire archéologique. Il s'agit d'étudier une civilisation qui n'a laissé que trop peu, au goût des archéologues, de traces architecturales. A la place des palais et temples assyriens, les archéologues ont retrouvé, non seulement les restes des fondations, mais surtout des « inscriptions [qui] faisaient d'ailleurs partie intégrante du monument car elles étaient inscrites dans son gros oeuvre »15. Peu visibles et par conséquent difficilement lisibles pour les Assyriens eux-mêmes, ces inscriptions reconfigurent verbalement l'objet architectural en prévision de sa disparition future. En effet, pour des raisons de techniques constructives (utilisation de briques en terre), ainsi que pour des motifs politiques (succession de guerres) ou climatiques, les bâtiments assyriens étaient conçus et construits dans une logique intégrant leur inexorable fragilité. Ce n'est donc pas au XVe siècle que tout change avec l'imprimerie comme le signalait Victor Hugo, puisque dès le me millénaire avant notre ère une des premières civilisations de l'écriture utilise ce « moyen de se perpétuer non seulement plus durable et plus résistant que l'architecture, mais encore plus simple et plus facile ». Contrairement aux monuments qui restent les seuls témoins de la puissance d'un homme, d'une civilisation ou d'un dieu, les palais ou les temples assyriens sont amenés à disparaître et passent donc le relais à l'écrit et au récit qui redouble le bâti et prolonge leur vie au-delà des aléas de l'histoire et de leur destinée. Ainsi, ces inscriptions visent surtout à laisser l'empreinte du « roi bâtisseur» plutôt que celle du constructeur ou des maîtres d'oeuvres, et cela en conférant une place non négligeable au scribe qui joue un rôle de médiateur essentiel face à une architecture qui se dérobe. De plus, ce genre littéraire très conventionnel tend égaIement à donner une série d'informations sur le bâtiment, ce qui ne manque pas d'intéresser l'archéologue. Ces inscriptions localisent le bâtiment par rapport à d'autres; elles en indiquent
15 S. Lackenbacher, Le palais sans rival. Le récit de construction en Assyrie, p. J6.

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Situer la description architecturale

aussi l'histoire qui est jalonnée d'inévitables reconstructions. QUl;lntà la description en tant que telle, si on reprend l'exemple d'un temple, c'est pour s'apercevoir qu'elle « est toujours banale et d'une grande monotonie; elle consiste à énumérer diverses parties de l'édifice accompagnée chacune d'une épithète, presque toujours la même, les termes étant très figés et ne présentant rien de spécifique. Les épithètes, peu nombreuses, sont stéréotypées: les estrades sont « augustes» et la cella « d'une grandeur flamboyante ». Le temple doit être pur et saint, grand, beau, brillant, impressionnant et artistiquement accompli, chaque fois plus qu'auparavant, mais surtout il doit être « convenable », « approprié », c'est-à-dire conforme à ce qu'exige, implique la divinité; il s'agit en fait d'une notion importante et très précise, même si nous ne pouvons guère la cerner », ajoute S. Lackenbacher16. Stéréotypés, plus que réalistes ou techniques, ces récits de construction s'achèvent sur une « formule finale» qui tend à assurer la pérennité de l'objet architectural au moyen d'un entretien ou d'une reconstruction, qui n'est pas gagée sur la description, mais plutôt sur la relation (établie avec les générations suivantes) et l'action (l'acte de langage) du souverain bâtisseur. En fait, cette injonction à rebâtir fait place dans la pratique à un respect de l'inscription, de son témoignage-signature qui peut être intégré à un nouvel édifice quelle qu'en soit la forme ou la destination. Parallèlement à cette fonction constructive de récit, dont la force illocutoire se traduit en nouveaux bâtis (ou faillit), l'étude des récits de construction met à jour l'évolution d'une pratique sociale qui finit par s'autonomiser. En effet, l'interrogation archéologique amène S. Lackenbacher à interroger la validité informative et la fonction des textes, pour enfin constater: « A l'époque tardive, une fois admis que le style de ce type de récit, où abondent les métaphores et les allusions au contexte surnaturel, est assez littéraire, on pourrait lui attribuer plus de véracité qu'il n'en a. Regardés de plus près, les plus
16 Ibid. p.46.

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beaux récits des Sargonides, qui semblent si concrets, juxtaposent des indications précieuses sur de nouvelles techniques, qui paraissent exactes, et de nombreux lieux communs, assemblés avec plus ou moins de talent, trop utilisés ailleurs dans n'importe quelle circonstance pour qu'ils ne soient pas suspects; toute la littérature mésopotamienne démontre d'ailleurs, comme les beaux-arts, les effets d'un conflit permanent entre traditionalisme et créativité. Il en résulte parfois des inconséquences et à la limite une certaine incohérence, masquée par la beauté de certains passages et l'intérêt de ce qui est plus proche d'une composition littéraire que d'un compte rendu de la réalité; on note par exemple que la pose des toits est parfois mentionnée avant celle de la construction des murs. »17 Autrement dit, le récit de construction semble s'être ainsi transformé, en passant du rituel ou de l'institution imaginaire de la société, en quelque chose d'autre, qui se situe dans l'ordre du littéraire. En effet, l'absence de réalisme ou la réinterprétation de la réalité au profit d'un ordre littéraire qui s'y manifeste est à rapprocher d'autres pratiques de la description. On peut ainsi comparer cette reconfiguration de l'architecture aux manières de décrire un paysage, codifiées plus tard par la rhétorique comme locus amoenus: lieu de délices. Comme les récits de construction, ces descriptions ne doivent rien à la réalité « naturelle» de ce qui est dépeint, mais constituent un « signe culturel de la Nature »18. Le genre littéraire implique donc son propre système, assumé par des lettrés qui y produisent des règles qui joueront un rôle à d'autres époques et dans d'autres sociétés. Mais il n'empêche que ces dernières remarques sur le style des récits de construction pourraient être appliquées à bon nombre de textes contemporains décrivant un projet ou un objet architectural d'aujourd'hui. Au-delà de l'anachronisme, il semble donc qu'on tienne dans cette situation assyrienne un premier système de la description architecturale qui ne paraît
17 Ibid. p.178. 18 Roland Barthes,

« L'ancienne

rhétorique»,

Communications

n016, p.208.

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Situer la description architecturale

pas très éloigné de celui qu'on a appréhendé sur le terrain moderne des revues d'architecture. Sous certaines réserves, ne serait-ce parce qu'on n'est pas dans le même mode de production du bâti, parce qu'on n'a pas affaire au même système d'acteurs et, aussi, parce que la modernité a accentué décisivement le processus d'autonomisation de la sphère culturelle qui émerge dans l'exemple assyrien, il semble envisageable de transposer la situation assyrienne à celle de la France contemporame. Quittons donc l'Assyrie, qui nous a intéressé sur un plan plus sémiologique et sociologique qu'historique, pour tenter de reconstruire le système contemporain où advient le genre descriptif architectural qui nous occupe tout au long de cet ouvrage. Autre temps, autres lieux, essayons de penser comment se développe un espace publicl9 où la description architecturale est susceptible de jouer un rôle social important. On a vu que les récits de construction assyriens ne faisaient quasiment pas mention d'un acteur qui est essentiel dans notre dispositif: l'architecte. L'histoire de cet acteur de l'architecture est longue et complexe puisqu'elle se déroule, selon les lieux et les systèmes socioculturels, à des rythmes différents20 . Sans entrer dans les méandres tortueux d'une généalogie de l'architecte, on peut se contenter d'admettre que ce dernier se produit, en tant qu'architecte, en se dégageant progressivement de la production, en tant que telle, du bâti et des contingences du chantier, pour penser son objet et distinguer son oeuvre. Ce processus, long et complexe, ne se fait pas sans retours en arrière ou sans luttes contre d'autres groupes socioprofessionnels (les entrepreneurs, les ingénieurs). Pour ce qui nous intéresse plus directement, il faut reconnaître que cette distinc19 J. Habermas, L'espace public. 20 Comme l'indique Henri Raymond: « 11 y a ainsi une historicité de l'architecture qui réside dans l'existence au sein de la division du travail social, d'une catégorie de travailleurs maîtrisant un outil mental toot à tàit particulier: l'espace de représentation, l'espace des plans et bientôt l'espace de la planification. », L'architecture, les aventures spatiales de la Raison, p.IIS. 27

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