Les compagnes des héros de B.D.

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296284180
Nombre de pages : 288
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LES COMPAGNES DES HÉROS DE B.D.

Des femmes et des bulles

Collection Logiques Sociales
Dirigée par Dominique DESJEUX et Bruno PEQUIGNOT

Dernières parutions:

Valette F., Partage du travail. Une approche nouvelle pour sortir de la crise, 1993. Tricoire B., Le travail social à l'épreuve des violences modernes, 1993. Collectif, Le projet. Un défi nécessaire face à une société sans objet, 1993. Weil D., Homme et sujet. La subjectivité en question dans les sciences humaines, 1993. Gadrey N., Hommes et femmes au travail, 1993. Laufer R., L'entreprise face aux risques majeurs. A propos de l'incertitude des normes sociales, 1993. Clément F., Gestion stratégique des territoires. (Méthodologie), 1993. Leroy M., Le contrôle fiscal. Une approche cognitive de la décision administrative, 1993. Bousquet G., Apogée et déclin de la modernité. Regards sur les années 60, 1993 Grell P., Héros obscurs de la précarité. Des sans-travail se racontent, des sociologues analysent, 1993. Marchand A., Le travail social à l'épreuve de l'Europe, 1993. Bagla-Gôkalp L., Entre terre et machine, 1993. Vidal-Naquet P-A, Les ruisseaux, le canal et la mer, 1993. Martin D., L'épuisement professionnel, Tome 2, 1993. Joubert M., Quartier, démocratie et santé, 1993.

@ L'HARMATTAN, ISBN 2-7384-2238-1

1994

Annie PILLOY

LES COMPAGNES DES HÉROS DE B.D. Des femmes et des bulles

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

La plus grande étude sur les femmes dans la bande dessinée qui ait jamais été entreprise:

Plus de 200 kilos de BD portées à dos de femme, 389 BD dépouillées, 2000 photocopies, 30 rubans de machine à écrire, 20 stylos à bille, 15 kilos de papier, 100 boites de vitamines et 2 d'aspirine ont été nécessaires à sa réalisation.

INTRODUCTION

Dans le film américain Ilfaut marier papal de 1963, on peut entendre le dialogue suivant entre Eddie, huit ans, et son père: -Pa? - Ça va ?
- Pourquoi tu ne l'aimes p~ Elisabeth?

- Alors comment ça va, Eddie? - Vous parliez fort à côté. - C'est stupide, oui, je sais.
- Qu'est-ce qui te déplaît tellement? C'est l'allure qu'elle a ?

- Non.
- J'la trouve jolie, moi. Ca peut p~ être ses yeux.

- Ses yeux ?
- Ils sont p~ du tout ratatinés. Tu sais dans toutes les bandes dessinées, les femmes méchantes ont toujours de tout petits yeux ratatinés. - Des yeux ratatinés.. Et quoi encore? - Ben, c'est vrai qu'y a autre chose. Mais... ça a rapport à ailleurs. - Vas-y, je suis en âge d'entendre.

- Eh ben, les méchantes femmes, elles ont des poitrines
vachement grosses. Ça t'épate peut-être, mais c'est vrai tu sais. Vachement grosses. Les yeux ratatinés et une énorme poitrine. C'est à ça qu'on reconnaît les méchantes des gentilles. - Il n'yen a aucune de gentille dans les livres que tu lis? - Oh si ! Mais elles ont toujours des petites poitrines très normales. Et de grands yeux bien sûr.

1. Titre Original: "The Courtship of Eddie's Father", réalisé par Vincente Minelli, scénario de John Gay, d'après le roman de Mark Toby. Le rôle du père, Tom Corbett est interprété par Glenn Ford et celui d'Eddie par Ronnie Howard. 9

Eh bien, je n'oublierai jamais ça. Et, vois-tu, au fond quoi que je pense d'Elisabeth, je suis bien content de t'avoir confié à une fille qui a de grands yeux.

Naturellement, ce dialogue a été écrit par un adulte, et rien ne nous prouve que ces réflexions sur les méchantes et les gentilles femmes des bandes dessinées aient jamais été prononcées par un enfant. Il n'empêche qu'à défaut d'être révélateur de l'influence de la lecture de BD sur les enfants, il l'est à tout le moins de ce que les adultes en pensent. Et pourtant, en 1963, la BD avait-déjà, tant aux Etats-Unis qu'en France, essuyé bien des critiques et plié sous le joug d'inflexibles censeurs. Aux Etats-Unis, la bande dessinée eut à subir de rudes attaques quant à son contenu et à sa mauvaise influence morale de la part de la très puritaine association des Mothers of America et de psychiatres et psychanalystes. Au début des années '50, un psychanalyste, Gershon LEGMAN, publie un pamphlet condamnant très sévèrement les comics parus depuis les années 30. Illes accuse de fabriquer une génération de mégalomaniaques et de paranoïaques, voire carrément de nazis et d'exalter la brutalité, la terreur, l'homosexualité et le sado-masochisme... Il ne s'attaque pas qu'aux héros masculins: les auteurs de Wonder Woman sont accusés d'avoir créé un personnage de lesbienne castratrice qui prend plaisir à assurer par la violence sa domination sur les hommes. Ces assertions très souvent exagérées et parfois même étayées d'exemples modifiés ou inventés de toutes pièces par LEGMAN eurent un très grand retentissement tant aux Etats-Unis qu'en Europe. En 1954, le Docteur Frederic WERTHAM apporte de l'eau au moulin des opposants aux comics. Dans son livre Seduction of the Innocent, il accuse les comics d'être la cause première de la délinquance juvénile. Il en fait le bouc émissaire commode des échecs de l'éducation traditionnelle et surtout débarrasse les parents américains de leur sentiment de culpabilité face à leurs enfants. Dès lors, une commission du Sénat américain s'empare du problème et en octobre 1954 est créé la Comics Code Authority qui censure les comics que les éditeurs sont obligés de lui soumettre dès avant leur parution. Si la censure vise à moraliser les comics de façon générale, ce sont les articles concemant le costume et le mariage qui auront une influence sur la présence des femmes dans ce type de BD à large diffusion. En effet, la nudité, même partielle, se voit interdite et il ne peut y 10

avoir de relation sexuelle (édulcorée, bien sûr) en dehors du mariage. Par facilité, les auteurs et les éditeurs éviteront donc le plus possible de faire apparaftre des personnages féminins. Tout ceci fut d'ailleurs désastreux pour l'industrie des comics et certains éditeurs renoncèrent alors carrément à leur publication. La plupart des autres, pour éviter la censure gouvernementale et la désapprobation publique, édictèrent et signèrent un Code Moral' des Editeurs qui fut cosigné également par certains imprimeurs et certaines finnes de distribution de presse. En Europe et plus particulièrement en France, la guerre contre les comics débuta dès 1947. Elle fut menée de front par le Parti Communiste et les Mouvements Chrétiens! Des auteurs comme Louis PAUWELS et SARTRE prirent également parti contre le contenu jugé amoral des BD et des publications destinées aux enfants en publiant des articles personnels ou en faisant traduire l'article de LEGMAN. Ceci aboutit à la loi du 16 juillet 1949 sur les Publications destinées à la Jeunesse. Celle-ci, comme la loi américaine, vise à expurger des lectures des enfants tout ce qui est contraire aux bonnes moeurs, qu'il s'agisse de la violence gratuite, des comportements criminels ou asociaux ou de la débauche. L'on interdit dès lors toute importation de comics américains et, dans les bandes dessinées publiées ou distribuées en France, telles des semeuses de zizanie, ce furent à nouveau les personnages féminins que l'on supprima pratiquement totalement des publications destinées aux chères têtes blondes. En effet, dans une interview accordée par GOSCINNY à Bernard PIVOT en 1976, celui-ci déclara: Les éditeurs, en général très bien pensants,

refusaient les filies un peu décolletées, les personnages qui
commençaient àfaire du gringue aux filles. Alors, on s'est habitué à ne pas mettre de femmes dans nos histoires, du moins très peu, mais c'est une chose que la censure nous a imposée.2 Sans doute semblait-il difficile aux auteurs de BD de concevoir les femmes autrement qu'en objets sexuels, ou tout au moins en aguicheuses. En effet, à cette époque, les femmes dans les comics étaient le plus souvent représentées comme objets sexuels, de convoitise, ou en tout cas attrayantes physiquement. Le débat n'était pas encore ouvert quant à savoir si c'était là le seul rôle ou la seule image que l'on pouvait leur attribuer.
2. ln Lire n° 8, mai 1976. 11

Ces lois et ces campagnes de presse en vue de la moralisation de la bande dessinée ne furent pas sans importance sur les publications de nos deux hebdomadaires belges, Spirou et Tintin dont le plus important chiffre de vente se réalisait naturellement sur le vaste marché français. La mésaventure d'Edgar Pierre JACOBS lors de la prépublication dans Tintin de son très célèbre album La Marque Jaune permet de mesurer l'emprise de ce regain de puritanisme. Outre des accusations à propos de l'épouvante et de l'atmosphère morbide qui se dégageaient de cette histoire, il eut à faire face à une critique bien inimaginable de nos jours de la part des censeurs publics ou privés. Jugez plutôt: Dès le début d'ailleurs, il y avait eu des accrochages, ainsi qu'en témoigne cette bouffonnerie au sujet de la vignette 8 de la page 20, où l'on voit ce bon Dr Septimus installé dans son compartiment, un magazine à la main. Ce magazine (disparu depuis) était le très respectable Illustrated, que je prenais chaque semaine pour ma documentation anglaise. Le hasard voulut que, la semqine où je dessinais cette planche, la couverture de l'Illustrated annonçât le départ en tournée du ballet de "Covent Garden". Ce départ était illustré par la photographie d'une ballerine assise sur un panier de costumes (je tiens à préciser que, dans mon dessin, ledit magazine faisait exactement 2,Scm Xl,S cm). Lorsque les premières épreuves sortirent de presse, il n'y eut qu'un cri : "Jacobs est un cochon!" Complètement affolée, la rédaction fit immédiatement tramer les jambes de l'infortunée danseuse. Cefut pire encore! Enfin, en désespoir de cause, on fit tramer le tout!... 11paraît qu'à Paris, un bon père, directeur de lycée, aurait proclamé à cette occasion que si un dessin aussi indécent reparaissait dans Tintin, il en interdirait la lecture dans son établissement.3

Lorsque l'on considère le motif de cette tempête dans un verre d'eau et le succès qu'eut cet album par la suite, malgré toutes ces critiques, on se dit que les temps doivent avoir bien changé. Soit, mais n'oublions pas que tant la Comics Code Authority que la Loi de 1949 sur les Publications destinées à la
3. JACOBS Edgar Pierre, Un opéra de papier: les mémoires de Blake et Mortimer, Gallimard, Paris, 1985, pp. 131-132. 12

Jeunesse, renforcée en 1966 par le Code moral de l'Association des Editeurs, sont toujours en vigueur aujourd'hui!
Dans les années 60, les héroïnes tentèrent une nouvelle percée dans la BD francophone, d'abord sous la même apparence sexy. En 1962, Jean-Claude FOREST créa Barbarella, une héroïne cosmique ayant les traits et surtout les formes de Brigitte BARDOT, dans V-Magazine, ce qui marqua l'apparition d'une distinction entre les magazines réservés aux enfants et ceux pour adultes. Il n'empêche qu'à l'époque les censeurs ne faisaient pas encore cette distinction et qu'ils se déchaînèrent lors de cette parution. Il fallut attendre 1969 pour que le journal Spirou publie les aventures d'une héroïne : Natacha de WALTHER Y suivie de peu, en 1970, par Yoko Tsuno de Roger LELOUP. Si la première se vit de plus en plus court vêtue ou même dévêtue au fil des albums, le dessinateur de Yoko n'éprouva pas ce besoin. C'est en 1971 que parurent Les Panthères d'Edouard AIDANS dans Tintin. Naissance d'une BD destinée aux seuls adultes, érotisation progressive de certains personnages publiés dans de très respectables magazines destinés aux enfants, telle est aujourd'hui la situation. L'on est en droit de se demander dès lors si l'image de la femme en est devenue plus positive ou moins stéréotypée. C'est l'objet de cette étude. Je voudrais encore néanmoins faire une remarque quant à l'érotisation générale de la BD et à la signification de ce phénomène. En effet, Jacques SADOUL affirmait qu'En un mot, la Femme est maintenant partout, libre d'aimer comme bon lui semble, libre de montrer son corps si elle le désire, libérée enfin4. S'il est positif que la censure soit moins active aujourd'hui, bien qu'elle soit toujours une épée de Damoclès potentielle au-dessus de la tête de chaque éditeur ou dessinateur, je trouve l'affirmation de Jacques SADOUL quelque peu optimiste et exagérée. En effet, tous les exemples de BD érotiques présents dans l'ouvrage dont est issue cette citation,
L'Enfer des Bulles

- 20

ans après, toutes les femmes dénudées,

torturées, violées qui en émaillent les pages sont dessinées à une exception près par des hommes et... pour des hommes, qui

4. SADOUL Jacques, L'Enfer des Bulles

Paris, 1990.

- 20 ans

après, Albin Michel, 13

représentent la grande majorité des lecteurs de BD en général et érotiques en particulier. Je crois qu'il ne sera possible d'envisager une quelconque libération de la femme dans la BD que lorsqu'elle sera dessinée et lue paritairement par des hommes et des femmes et que toutes les tendances humaines pourront s'exprimer en dehors des diktats de la rentabilité. Vision purement utopique, naturellement, ce qui n'empêche pas que certains auteurs présentent déjà leurs personnages masculins et féminins de manière plus nuancée, ce que nous allons voir dans les pages suivantes.

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Le temps des choix
Il est évident qu'au vu de la masse de publications de BD en tout genre (dont l'histoire commence en 1897 avec la série américaine Katzies - devenue en français Pim, Pam, Poum et l'emploi systématique des phylactères - les "bulles" -), toute étude débute par l'opération de choix, aussi cruels soient-ils. L'objet de ce travail vise avant tout la BD dite grand public (pour reprendre le célèbre adage du journal Tintin: de 7 à 77 ans). En effet, si l'étude de la BD dite pour adultes (et la marge qui la sépare de celle dite pour enfants semble de plus en plus ténue), mon premier parti pris a été de choisir d'analyser celle qui s'adresse à un public plus jeune et donc à l'esprit plus malléable, auprès duquel la reproduction de certains stéréotypes n'est pas sans effet. D'autre part, la BD dite pour adultes et principalement celle de type érotique, voire pornographique, a déjà donné lieu à plusieurs publications comme vous le constaterez dans la bibliographie en fin de volume.

-

-

Le second choix a dû s'opérer parmi les nombreux éditeurs de ce créneau. J'ai opté pour les séries éditées par le Lombard et Dupuis. L'intérêt de ces deux éditeurs par rapport à d'autres grands de l'édition franco-belge (comme Casterman, Dargaud ou Novedi, pour ne citer qu'eux) réside dans le fait que leurs albums ont été en général prépubliés dans leurs hebdomadaires respectifs: Tintin et Spirou. Les tirages de ces magazines étaient fort importants. Ils ont oscillé pour la France et la Belgique réunies entre 50.000 exemplaires en août 1938 et 310.000 en 1962 pour retomber à 80.000 en 1989 pour Spirou et ont été approximativement les mêmes pour Tintin. Il est à noter, à propos de ce dernier, qu'il avait été repris par Yéttypress en décembre 88 et avait vu son contenu et son esprit complètement modifiés. Devant l'accueil négatif des lecteurs, l'éditeur a suspendu sa parution en juillet 89. Par contre, depuis septembre 89, les éditions du Lombard éditent le magazine HelIo BD, plus fidèle àl'esprit du défunt Tintin et où sont toujours prépubliés leurs albums. .
De plus, chez ces éditeurs, des titres parfois fort anciens sont

encore au catalogue et l'intérêt pour une série est fréquemment relancé par la prépublication d'un nouvel album. D'autre part, une série comme Buck Danny s'est vue reprise en été 90 dans le Journal de Dorothée (à côté de fausses BD, simples reproductions 15

d'images de dessins animés japonais) alors que sa parution initiale en album date de 1958 !

Il peut paraître paradoxal, lorsqu'on entreprend une étude sur les femmes dans la BD, de choisir d'analyser d'abord la place et le rôle des femmes dans l'univers des héros. Mais ce choix s'est quasiment imposé de lui-même: dans les catalogues des deux éditeurs choisis (et rien n'indique qu'il en aille différemment dans d'autres catalogues...), les héros représentent 90% des séries présentées. C'est cette majorité écrasante qui a donc induit mon choix initial. J'ai désiré aborder ultérieurement l'étude des héroïnes proprement dites en élargissant l'éventail des maisons d'édition afin d'avoir une vision plus complète et d'en arriver naturellement aux femmes dessinatrices ou scénaristes et aux coloristes dont le travail est trop souvent méconnu. A l'analyse du contenu des catalogues des deux éditeurs retenus, on a tôt fait de repérer les grands "genres", les thèmes et sujets de prédilection de la BD tout public. J'en ai pour ma part relevé et sélectionné onze: le western, l'aventure, l'humour, la compétition sportive, l'univers militaire, le fantastique/sciencefiction, les univers de fantaisie, l'histoire, le policier et les séries dont les héros sont des enfants et des animaux. Pour chacun de ces genres, j'ai retenu une série au catalogue de chaque éditeur, pour autant que ce soit possible selon les critères suivants: - Nette appartenance aux genres sélectionnés. (Il est ici à noter que beaucoup de BD peuvent être classées dans plusieurs genres. Il en est par exemple ainsi pour Papyrus. Si l'action se déroule dans l'Egypte ancienne, elle est souvent teintée de fantastique. C'est donc ici le grand souci de la vérité historique manifesté par DE GIETER qui m'a fait inclure Papyrus dans ce genre). - 10 albums minimum figurant encore au catalogue 88-89 (et donc étant toujours disponibles dans le commerce, ceci afin de permettre une vision de l'évolution du contenu et du rôle des femmes au fil du temps).

- Unité des créateurs (certaines séries comme Spirou, par
exemple, ont riste laissant significative). - Auteurs de nombreux fréquemment changé de dessinateur et/ou de scénacraindre un manque d'unité ou une évolution peu différents pour chaque série sélectionnée. En effet, auteurs collaborent fréquemment à plusieurs séries

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qu'ils mènent de front et j'ai préféré éviter de rétrécir ainsi mon champ d'investigation. Certains choix ont été opérés de façon plus subjective. J'ai en effet souvent choisi d'analyser des albums qui ne font pas partie des grandes vedettes de ces catalogues et ce pour deux raisons: ces séries, comme Boule et Bill, par exemple, ont déjà été l'objet de livres ou d'articles et j'ai préféré laisser la place à des héros peut-être moins vendus mais qui apportaient une plus grande variété au niveau des représentations de leurs personnages qu'ils soient ou non stéréotypés. Je voudrais encore, avant d'exposer la méthodologie de cette étude, spécifier que son but n'est nullement de critiquer ou de démolir systématiquement la BD et les valeurs qu'elle véhicule immanquablement. J'aimerais simplement amener les lecteurs,les parents, les formateurs et, pourquoi pas, les concepteurs de BD à se pencher avec lucidité sur ces valeurs et à faire consciemment leurs propres choix.

Méthode

de travail

La première approche, lorsqu'on entreprend un travail sur les BD, est naturellement de les lire attentivement. C'est ainsi que près de 400 albums sont passés entre mes mains. J'y ai relevé: -les différentes attitudes des personnages de sexe féminin,

- leurs

à l'action, - le rapport qui peut exister entre leur apparence physique et leur caractère, - la façon dont ils sont considérés par les personnages masculins, - les attitudes particulièrement sexistes de ces derniers, tout comme leurs comportements particulièrement peu stéréotypés. Il faut noter que cette liste est loin d'être exhaustive et que chaque série a appelé d'elle-même un traitement plus spécifique à son contenu. fi restait alors à compter le nombre de vignettes où apparaissent les femmes (et les personnages masculins) et à établir un pourcentage approximatif de ces apparitions.

- la part qu'ils prenaient

rôles et leurs métiers,

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Dans les pages suivantes, chaque type de série est l'objet d'une brève présentation et d'une conclusion quant à la place réservée aux femmes à l'intérieur de son thème. D'autre part, j'ai cru bon de vous présenter son ou ses auteurs par une brève biographie, de vous décrire en quelques mots le contenu de la série et de vous faire faire connaissance avec ses principaux héros.

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LES FEMMES DANS L'UNIVERS DES HÉROS

LES AVENTURES POLICIÈRES

Bien que l'intrigue de bon nombre de BD soit construite sur le même fIl conducteur générateur d'action (un mystère à résoudre, un ennemi à démasquer et à vaincre ou une injustice à révéler, par exemple), les séries policières se distinguent par le fait que le héros n'a pour but que de venir à bout des énigmes qui s'offrent généreusement à sa sagacité... et d'aider la justice à triompher, naturellement. Appartenant rarement directement à la police (avec laquelle il est d'ailleurs en plus ou moins bons tennes), le héros est le plus souvent détective privé oujoumaliste-écrivain. Les deux éditeurs étudiés n'accordent pas la même importance à ce genre dans leurs catalogues: 8 séries pour Dupuis, contre 2 pour le Lombard. Les deux personnages que j'ai retenus sont respectivement Gil Jourdan et Ric Hochet, le premier pour son aspect volontiers caricatural et le second, au contraire, pour son côté réaliste, tant dans l'apparence des personnages que dans leur psychologie. Mais au contraire d'un héros, lui aussi réaliste, comme Jess Long, par exemple, ni Ric Hochet, ni Gil Jourdan n'emploient délibérément la violence, même si les circonstances les y contraignent souvent.

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GU Jourdan
Jeune licencié en droit (ce qui le classe immédiatement dans les héros plus intellectuels que musclés), GU Jourdan veut faire carrière en tant que détective privé. C'est ainsi qu'il s'adjoint Libellule, un ancien cambrioleur et Queue de Cerise, une très jeune collaboratrice débrouillarde qui s'occupe principalement du secrétariat mais participe également à certaines affaires. Gil Jourdan mène fréquemment ses enquêtes en parallèle avec celles de l'Inspecteur Croûton à qui il ravit les clés des énigmes. Si l'humour est l'une des armes préférées de l'auteur, Tillieux, il faut relever que son personnage principal ainsi que ses récits sont assez réalistes et que ses thèmes sont classiques dans
. les romans policiers: trafic de drogue, vol de bijoux et meurtres

divers.

Les personnages

féminins

Queue de Cerise Nulle explication n'est donnée quant à son curieux surnom peu valorisant et il n'est pas fait mention de son vrai nom, tout comme pour Libellule, l'adjoint de Jourdan. Si, dès son premier album, son patron, GU Jourdan, la . présente à Libellule comme quelqu'un deformidable et spécifie qu'elle parle neuf langues, elle n'apparaît néanmoins que dans Il albums sur 16 et dans 0,2% à 20,6% des vignettes (soit une moyenne de moins de 4%, pour la totalité de la série). Son aspect au départ est assez androgyne: cheveux noirs et courts, pull-over 22

rouge, pantalon fuseau noir et chaussures plates; seul signe de
féminité, une paire de boucles d'oreilles de fantaisie. Elle n'a alors que 17 ans. Au fur et à mesure, elle se féminise, porte un collier de perles et un foulard dans les cheveux (toujours courts), puis une jupe et des chaussures à talons hauts. En parallèle, ses formes s'épanouissent et sa silhouette devient immédiatement identifiable à celle d'une femme. Elle-même, dans les premiers épisodes, est assez ambivalente à propos de sa féminité: elle s'insurge lorsqu'on la traite de gamine, mais ironise au sujet de ses propres capacités à faire du charme.

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Queue de Cerise, garçon manquéau départ, revendiquepourtant sa féminité, si ça l'arrange, et l'affiche ensuite plus ouvertement.Album 3 p. 7, case 6; Album 6, p. 9, case 6. Son rôle dans les enquêtes proprement dites est tant celui de secrétaire que de détective dans certaines intrigues. Mais une de ses remarques ironiques nous apprend qu'elle ne juge pas les soins aux plaies et bosses des héros et le ménage comme faisant partie de ses attributions, sauf si on la rétribue en plus pour cela! GUJourdan lui préfère néanmoins Libellule pour mener de concert des enquêtes plus dangereuses. Queue de cerise, lorsqu'elle est sur le terrain ou lorsqu'elle se fait agresser par deux hommes fouillant son bureau, emploie d'autres méthodes défensives que ses collègues masculins.

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Elle se montre toujours apte à se défendre, à sa manière. Album 15, p.13, cases 8, 9,10.

Elle n'est jamais année, use uniquement de ruse et non de force, recourant parfois à l'argument traditionnel Soyez gentleman! Vous avez affaire une femme ! lorsque cela peut la tirer d'affaire. Une autre de ses armes est son humour caustique dont elle use en abondance vis-à-vis de Libellule dont elle supporte mal l'humour lourd, mais aussi pour amadouer quelque fonctionnaire, par exemple. Elle fait fréquemment preuve d'initiative, assiste souvent au topo de la situation avant que l'action ne commence ou ne redémarre et montre une grande débrouillardise assaisonnée d'une audace parfois téméraire. Contrairement à son patron qui utilise une automobile, elle se déplace en scooter et en moto. Si elle ne ravit que dans un très court épisode la vedette à GU Jourdan et est relativement peu présente dans la série, elle n'en est pas moins assez en marge de la parfaite auxiliaire, faire-valoir stéréotypé dont sont généralement affublés les héros de ce type d'aventures. 24

Les autres femmes Contrairement à Queue de Cerise qui possède un statut bien à part, les autres femmes sont loin d'être présentées sous un jour qui leur soit favorable. Généralement simples figurantes, elles sont avant tout des ménagères vaquant à leurs tâches quotidiennes (courses, ménage, vaisselle, préparation des repas, etc.). La profession dans laquelle elles sont le plus représentées est de loin celle de concierge... même si parfois elles sont d'une élégance peu réaliste. Elles sont aussi épicières, vendeuses de journaux ou d'antiquités, employées. Lorsqu'elles sortent de leur mutisme d'arrière-plan, Tillieux nous en fait alors une caricature grossière: femme autoritariste vis-à-vis de son époux, touriste idiote, jolie et stupide invitée de cocktails mondains, star hystérique jouant les enfants gâtés et bombardant le pauvre Inspecteur Croûton de ses pots de crème de beauté.

L'Inspecteur Croûton face à une star hystérique et capricieuse. Album 12, p.34, case 10.

Une seule de ces femmes se démarque par son attitude décidée et efficace bien que volontairement humoristique: une vieille dame qui jette un truand du train en maugréant. Il faut encore souligner que, contrairement à d'autres classiques du genre policier, les femmes ne sont pas ici les fauteuses de catastrophes qui entraînent le héros dans l'aventure et sont très rarement les victimes des 25

mauvais. Elles sont généralement en marge de l'aventure, faisant partie du décor quotidien ou proposant un intennède amusant.

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M'AVAIT

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Cette vieille dame ne manque ni de flegme, ni de répondant! Album 13, p.?, cases 2, 3.

Les personnages

masculins

Les personnages masculins de cette série ont en général une attitude et un rôle très traditionnels vis-à-vis des femmes comme dans leurs propres agissements. Si GU Jourdan reconnaît volontiers les qualités de Queue de Cerise, il lui préfère néanmoins Libellule pour l'accompagner en mission. I11ui arrive aussi de faire remarquer sa tenue à son assistante qui porte un manteau boutonné à l'envers! Les rapports entre Libellule et Queue de Cerise sont d'emblée tendus, l'ancien cambrioleur ironisant lourdement à propos des qualifications de la jeune fille.

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Première confrontation 1, p.6, cases 10, 11.

entre Libellule et Queue de Cerise. Album

Si ses rapports avec l'assistante de Jourdan ne sont généralement pas au beau fixe, il l'aide parfois aux travaux de bureau, lui laissant néanmoins le soin de taper à la machine. Ce personnage un peu rustre et à l'esprit limité est le faire-valoir réel de Gil Jourdan, comme l'est aussi l'Inspecteur Croûton. C'est ainsi que nous voyons Libellule, en l'absence de Queue de Cerise, aider son patron à enfiler sa veste et lui servir son petit déjeuner. Les autres personnages masculins sont également assez stéréotypés, avec pour extrêmes des truands grossiers et brutaux ou des maris terrorisés par une femme autoritaire. Ils s'étonnent qu'une femme puisse exercer le métier de détective et ne lui reconnaissent aucun pouvoir d'action réel. Un seul album, le septième, ne contient pas d'image de femmes même dans les décors. Si l'on excepte les planches sans personnages (très rares au demeurant), on s'aperçoit donc que les hommes sont ici présents dans près de 100% des vignettes, les femmes, à l'opposé de leurs compagnons, bénéficiant très rarement de cases où elles séjournent seules.

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Tillieux
Maurice Tillieux est né à Huy (Belgique) en 1922. Dès l'enfance, il est attiré par les romans d'aventure et policiers. Elève des Ecoles de Navigation d'Ostende puis d'Anvers, il écrit, pendant la guerre, des romans policiers parfois signés Robertson. C'est à cette époque également qu'il est peintre publicitaire de façades! En 44, il commence à dessiner pour Le Moustique. Il est ensuite publié dans Bimbo et Heroic Album où il crée Félix, prédécesseur de GU Jourdan. Les aventures de Félix sont rééditées dans plusieurs magazines des années '60 : Samedi Jeunesse, Ohee (en néerlandais), L'Intrépide, Curiosity magazine. En 55-56, il crée, pour Risque-Tout, le personnage de Marc Jaguar et fin 56, Spirou lance Gil Jourdan. Il est également scénariste de Roba pour La Ribambelle, de Will pour Tif et Tondu, de Francis pour La Ford T, de Piroton pour Jess Long, de Leloup pour Yoko Tsuno,de Walthéry pour Natacha, de Vittorio pour Hultrasson le Viking. En 69, cédant la place à Gos, il cesse de dessiner Gil Jourdan dont il reste le scénariste. Maurice Tillieux est décédé en février 1978 des suites d'un accident de voiture.

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